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Épitres (Horace, Leconte de Lisle)/II/1

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1er siècle av. J.-C.
Traduction Leconte de Lisle, 1873
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Lorsque tu portes seul le poids de si grandes et si nombreuses affaires, que tu protèges de tes armes les choses Italiques, que tu les ornes par les mœurs et que tu les corriges par les lois, je faillirais envers les intérêts publics, si, par un long discours, j’abusais de tes instants, Cæsar.

Romulus, le Père Liber, Castor et Pollux, reçus dans les demeures des Dieux après leurs grandes actions, tandis qu’ils fréquentaient la terre et la race des hommes, qu’ils apaisaient les guerres cruelles, qu’ils distribuaient les champs, qu’ils fondaient les villes, se plaignaient que la faveur publique ne répondît pas à leurs mérites, ainsi qu’ils l’avaient espéré.

Celui qui dompta l’hydre farouche, qui, par un labeur fatal, soumit tant de monstres fameux, apprit que l’envie n’est domptée que par la fin suprême. Il nous brûle de sa splendeur, celui qui s’élève au-dessus des choses vulgaires. Mort, il sera aimé ; mais nous te prodiguons, à toi qui vis, des honneurs mérités, et nous bâtissons des autels où l’on jurera par ton nom, avouant que jamais rien n’a paru et ne paraîtra de tel.

Mais ton peuple, sage et juste en un seul point, te préférant à tous nos chefs et aux Græcs, n’estime pas le reste avec la même raison et de la même manière. Il repousse et déteste ce qui n’a pas quitté la terre, ce qui n’est point mort avec son temps. Il est tellement attaché aux anciens, que les Tables défendant de faillir, sanctionnées par les Décemvirs, les traités des rois, soit avec les Gabiens, soit avec les rigides Sabins, les livres des Pontifes, les antiques volumes des Devins, il croit que les Muses les ont dictés sur le mont Albain. Si, parce que les plus antiques écrits des Græcs sont les meilleurs, les écrivains Romains sont pesés dans la même balance, nous n’avons plus rien à dire : il n’y a rien de dur dans l’olive, ni au dehors de la noix. Nous sommes au faîte de notre destinée. Peintres, chanteurs, lutteurs, nous en savons plus que les Achaiens frottés d’huile. Si le temps rend les poëmes meilleurs, comme les vins, je voudrais savoir combien d’années il faut pour accroître le prix d’un livre. L’écrivain qui est mort depuis cent ans doit-il être compté parmi les parfaits et les anciens, ou parmi les vulgaires et les nouveaux ? Qu’un terme mette fin à la querelle. Celui qui a cent ans accomplis est ancien et louable. Quoi ! celui qui manque d’un mois, ou d’un an, comment sera-t-il classé ? parmi les anciens poëtes, ou parmi ceux que l’âge présent et le suivant doivent mépriser ? certes, honorablement, parmi les anciens, s’il ne lui manque qu’un petit mois ou une année entière. J’use de la permission, et j’arrache peu à peu les poils de la queue de ma jument ; j’en arrache un, puis un autre, jusqu’à ce que tombe, battu par l’argument du monceau qui croule, celui qui s’en remet aux Fastes, n’estime la vertu que d’après les années, et n’admire rien que ce que Libitina a consacré.

Le sage et vaillant Ennius, cet autre Homérus, comme disent les critiques, paraît se soucier légèrement de ce qui adviendra des promesses et des songes Pythagoréens. Nævius n’est-il pas dans toutes les mains et présent à tous les esprits, comme s’il était nouveau ? Tant un vieux poëme est chose sacrée. Toutes les fois qu’il est question de savoir lequel est le premier, le vieux Pacuvius est tenu pour le plus savant, Accius pour le plus élevé. La toge d’Afranius eût convenu, dit-on, à Ménandrus ; Plautus est rapide comme le Siculien Épicharmus ; Cæcilius l’emporte pour la force et Térentius pour l’art. Ce sont ceux-là que la puissante Roma étudie et va entendre, entassée dans son étroit théâtre. Elle les compte au nombre de ses poëtes, depuis le siècle de l’écrivain Livius jusqu’à nos jours.

Parfois le vulgaire voit juste, et parfois il est dans l’erreur. S’il admire et vante les anciens poëtes au point de ne rien leur préférer, ni comparer, il se trompe. S’il pense qu’ils disent des choses quelquefois trop vieilles, presque toujours dures, et très-souvent lâches, il est sage et pense comme moi, et son jugement est équitable comme Jupiter. Je n’attaque point, je ne veux pas détruire les vers de Livius que me dictait, quand j’étais petit, je m’en souviens, le brutal Orbilius ; mais je m’étonne qu’ils semblent corrects, beaux et touchant presque à la perfection. Si quelque mot y brille çà et là, s’il s’y rencontre un ou deux vers un peu plus élégants que le reste, il est injuste de vanter et de recommander tout le poëme. Je m’indigne qu’une chose soit blâmée, non parce qu’elle est grossièrement composée ou sans grâce, mais parce qu’elle est nouvelle, et qu’on demande, pour les anciens, non pas de l’indulgence, mais des honneurs et des couronnes. Si je doute que la comédie d’Atta marche correctement à travers le safran et les fleurs, presque tous nos pères crieront que toute pudeur a disparu, parce que j’ose critiquer ce que jouaient le puissant Æsopus et le docte Roscius ; soit qu’ils ne jugent bon que ce qui leur plaît, soit qu’ils rougissent d’en croire de plus jeunes qu’eux, et d’avouer qu’il leur faut oublier, étant vieux, ce qu’ils ont appris étant imberbes. Celui qui vante les vers Saliens de Numa, voulant paraître comprendre seul ce qu’il ignore comme moi, approuve et applaudit moins les génies ensevelis qu’il n’en veut aux nôtres et qu’il ne hait envieusement nous et nos œuvres. Si les Græcs avaient détesté de cette façon les choses nouvelles, comme nous, qu’y aurait-il aujourd’hui d’ancien ? Que posséderait, que lirait, de quoi se servirait le public ?

Quand la Græcia, ayant terminé ses guerres, commença à s’occuper de bagatelles et se laissa gâter par la bonne fortune, elle s’éprit, tantôt des athlètes, tantôt des chevaux ; elle aima les ouvriers du marbre, de l’ivoire ou de l’airain ; elle suspendit ses yeux et son esprit à des tableaux peints ; elle se plut aux joueurs de flûte, puis aux tragédiens. Comme une jeune enfant jouant sous la garde de sa nourrice, elle quitta, dans sa satiété, ce qu’elle avait ardemment désiré. Car penses-tu qu’on puisse toujours aimer ou toujours haïr les mêmes choses ? Voilà ce que produisirent la douce paix et les souffles prospères.

Ce fut longtemps, à Roma, une douce fête de tenir dès le matin la maison ouverte, de conseiller ses clients, de placer soigneusement son argent sur de bonnes signatures, d’apprendre des plus âgés et d’enseigner aux plus jeunes comment on peut accroître son bien et réprimer les désirs qui ruinent. Le peuple léger a changé d’esprit, et ne brûle plus que de l’envie d’écrire. Les jeunes hommes, les pères austères, soupent, les cheveux ceints de feuillage, et dictent des vers. Moi-même qui, je l’affirme, ne fais point de vers, je me trouve plus menteur qu’un Parthe, et, m’éveillant avant le soleil je demande plume, papier et coffre à manuscrits Celui qui ne sait pas ce qu’est une nef craint d’en conduire une ; qui n’y connaît rien n’ose donner de l’aurone à un malade. Les médecins répondent de ce qui concerne la médecine ; les ouvriers, des choses de leur métier. Savants ou ignorants, nous écrivons tous des poëmes.

Cependant cette erreur, cette folie légère, a beaucoup de bon, ainsi que tu vas le voir. La nature du poëte n’est point d’être avare ; il aime uniquement les vers ; il se rit des pertes d’argent, des fuites d’esclaves et des incendies ; il ne médite point de frauder un associé ou son pupille encore enfant ; il vit de pois chiches et de pain de seconde qualité. Bien que mauvais soldat, il est utile à la cité, si tu m’accordes que les grandes choses puissent être aidées par les petites. Le poëte façonne la bouche tendre et balbutiante de l’enfant ; il détourne déjà son oreille des discours obscènes. Bientôt il formera son cœur par des préceptes amis, et le corrigera de la rudesse, de l’envie et de la colère. Il raconte les belles actions ; il instruit les siècles nouveaux à l’aide d’exemples célèbres ; il console le pauvre et le malade. Qui enseignerait les prières aux enfants innocents et aux vierges, si la Muse ne leur donnait le poëte ? Le chœur implore l’aide des Dieux et sent leur présence ; pur et instruit à prier, il demande les eaux du ciel ; il détourne les maladies ; il écarte les périls à craindre ; il obtient la paix et une année riche en moissons. C’est par les vers que les Dieux supérieurs et les Mânes sont apaisés.

Les antiques laboureurs, robustes et heureux de peu, après avoir rentré leur froment, reposaient leur corps, les jours de fête, et leur esprit, qui se résignait aux dures fatigues dans l’espérance du repos ; et, avec leurs compagnons de travaux, leurs enfants et leur femme fidèle, ils consacraient un porc à la Terre, du lait à Silvanus, et des fleurs et du vin au Génie domestique qui sait que la vie est brève. Alors fut inventée la licence des chants Fescennins, qui jeta de rustiques injures en vers alternés. Cette licence revint chaque année, se jouant innocemment ; puis le jeu déjà cruel se tourna en rage et pénétra, impuni et menaçant, dans les honnêtes maisons. Ceux que déchira sa dent sanglante gémirent, et le souci du danger commun s’empara de ceux qui étaient épargnés. On porta une loi et une peine contre celui qui écrirait des vers infamants sur quelqu’un. Les satiriques changèrent de ton par crainte du bâton et furent réduits à bien dire et à plaire.

La Græcia, soumise, soumit son vainqueur farouche et porta les arts au Latium sauvage. Ainsi s’amollit l’horrible mètre Saturnien, et les élégances polirent sa rouille grossière ; mais les traces de sa rudesse subsistèrent longtemps et persistent encore aujourd’hui. Le vainqueur fixa tardivement les yeux sur les œuvres Græcques. Étant plus tranquille après les guerres Puniques, il commença à rechercher ce que Sophoclès, Thespis et Æschylus avaient de bon. Il tenta aussi de les traduire dignement et s’en félicita, ayant un génie fier et sublime ; car il ne manque pas de souffle tragique et il ose heureusement ; mais il est ignorant, pense qu’une rature est chose honteuse et il la craint.

On croit que la comédie, parce qu’elle s’occupe des choses familières, demande moins de peine ; mais son fardeau n’en est que plus lourd, car on a moins d’indulgence pour elle. Vois Plautus, de quelle façon il soutient le rôle d’un éphèbe amoureux, d’un père intéressé ou d’un perfide entremetteur ; et Dossennus, combien il abuse de ses parasites gourmands et comme il marche à travers la scène avec un brodequin mal attaché. Il songe à mettre de l’argent dans sa bourse ; après cela il est tranquille, que la comédie tienne ou ne tienne pas sur ses pieds. Celui qui est porté sur la scène par le char inconstant de la Gloire est tué par l’indifférence du spectateur et enflé d’orgueil par son attention. Très peu de chose abat ou ranime un esprit avide de louange. Bonne santé à l’art du théâtre, si je dois maigrir ou engraisser pour une palme refusée ou accordée.

Souvent aussi ceci rebute et effraye le poëte audacieux : ceux qui forment le plus grand nombre et sont moindres en vertu et en honneur, ignorants et stupides, prêts à se battre si les chevaliers ne pensent pas comme eux, demandent, au beau milieu des vers, soit un ours, soit des pugilistes ; car c’est cela qui plaît à la populace. Les chevaliers eux-mêmes échangent déjà le plaisir de l’oreille pour les caprices et les vaines joies des yeux. Les tapis seront foulés pendant quatre heures et plus, pendant que défileront des bandes de cavaliers et de piétons. Puis voici la destinée des rois, les mains liées derrière le dos ; puis les chars se hâtant, les litières, les chariots et les nefs. On porte l’ivoire captif et Corinthus réduite en servitude. S’il était encore sur la terre, Démocritus rirait de voir, soit un animal à la fois panthère et chameau, soit un éléphant blanc sur qui le public fixe les yeux. Le peuple lui servirait de spectacle plus que le spectacle même et lui jouerait la comédie plus que le comédien. Il penserait que les écrivains racontent leur histoire à un âne sourd. Quelles voix pourraient dominer le bruit que font nos théâtres ? Tu croirais entendre mugir la forêt du Garganus, ou la mer Étrusque, tant les spectateurs font un fracas terrible à la vue de ces jeux, de ces œuvres d’art, de ces richesses étrangères dont l’acteur est couvert. Dès qu’il entre en scène, on bat des deux mains : A-t-il dit quelque chose ? — Rien encore. — Qu’est-ce qu’on admire ? — La laine de sa robe, teinte de la pourpre de Tarentus, qui imite la couleur des violettes.

Ne pense pas que je loue avec restriction ce que je refuse de traiter et que d’autres traitent bien. Il me semble pouvoir marcher sur la corde tendue, le poëte qui, par une vaine fable, me remue le cœur, m’irrite, m’apaise, m’emplit de terreurs imaginaires comme un magicien, et me transporte tantôt à Thébae, tantôt à Athénæ.

Mais à ceux qui aiment mieux se fier au lecteur que de subir les dédains d’un spectateur orgueilleux, accorde un peu d’attention, si tu veux emplir de bons livres un monument digne d’Apollo, et aiguillonner les poëtes afin qu’ils tentent avec une plus grande ardeur l’Hélicon verdoyant.

À la vérité, nous autres poëtes, nous nous faisons souvent un grand tort (pour émonder moi-même ma propre vigne), quand nous te présentons un livre alors que tu es soucieux ou fatigué ; quand nous nous blessons de ce qu’un de nos amis ait osé critiquer un seul de nos vers ; quand nous recommençons les endroits non redemandés ; quand nous nous plaignons que nos travaux ne soient pas connus et que l’on ne considère pas la façon délicate dont nos poëmes sont conduits ; quand nous espérons que, dès que tu auras appris que nous faisons des vers, tu nous appelleras à la hâte auprès de toi, tu nous sauveras du besoin et tu nous contraindras d’écrire.

Cependant, il est important de connaître quels sont les gardiens du temple, ceux qui célèbrent ta vertu dans la paix et dans la guerre, tâche qu’on ne doit pas confier à un poëte indigne. Il fut aimé du grand roi Alexander, ce Chœrilus qui, pour ses vers incultes et mal venus, reçut, en monnaie royale, tant de philippes. Mais, de même que l’encre laisse sa trace et sa souillure, de même les écrivains ternissent d’un mauvais vers les actions sublimes. Ce même roi qui, dans sa prodigalité, paya si cher un poëme si ridicule, défendit par un édit qu’un autre qu’Apellès fît son portrait, et qu’aucun autre que Lysippus coulât en airain la figure du vaillant Alexander. Mais, ce juge subtil des arts plastiques, quand il s’agissait de livres, ces autres présents des Muses, semblait avoir respiré en naissant l’air épais de la Bœotie.

Pour toi, les poëtes Virgilius et Varius, que tu aimes, ne déshonorent ni tes jugements, ni les nombreux dons que tu leur as faits pour ta gloire. Les images d’airain n’expriment pas mieux la face des hommes illustres que l’œuvre du poëte ne révèle leurs mœurs et leur âme. Au lieu de ces vers rampant sur le sol, j’aimerais à concevoir de grandes choses, à dire les lieux et les fleuves de la terre, les citadelles dressées sur les monts, les royaumes barbares, les guerres menées par tout l’univers sous tes auspices, les portes closes de Janus gardien de la paix, et Roma formidable aux Parthes sous ton commandement. Combien je le désirerais, si je le pouvais ! Mais ta majesté ne veut point d’un poëme médiocre, et ma pudeur n’ose tenter une entreprise que mes forces ne pourraient porter. Le zèle fatigue celui qu’on aime maladroitement, surtout quand il se manifeste sous forme d’art et de mètres. On apprend plus vite et on se rappelle plus volontiers ce qui fait rire que la louange et le respect. Je ne me soucie nullement d’un hommage qui me pèse ; je ne désire ni me voir reproduit dans une caricature de cire, ni être célébré en mauvais vers ; de peur de rougir d’une grossière louange et d’être exposé, couché avec mon panégyriste dans une boîte ouverte à tous, au beau milieu du carrefour où se vendent l’encens, les parfums, le poivre et tout ce qu’on enveloppe dans d’ineptes manuscrits.