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Épitres (Horace, Leconte de Lisle)/II/2

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1er siècle av. J.-C.
Traduction Leconte de Lisle, 1873
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Épitre II. — À JULIUS FLORUS.


Florus, fidèle ami du bon et illustre Néro, quelqu’un veut te vendre un esclave né à Tibur ou à Gabiæ et il te parle ainsi : « Cet esclave est blanc et beau de la tête aux talons. Il est à toi pour huit mille écus. Il est attentif et fait au service du maître, quelque peu instruit dans les lettres Græcques et propre à quelque art que ce soit. Tu pourras le modeler comme une argile humide. De plus, bien qu’il chante sans art, il plaît pendant qu’on boit. Trop de promesses excitent la défiance ; celui qui loue sa marchandise plus que de raison veut en être débarrassé. Rien ne me presse ; je suis pauvre, mais mon argent est à moi. Personne ne te proposerait ce marché, et je n’offrirais le pareil à personne. Cet esclave a failli une seule fois, et, comme cela arrive, s’est caché sous l’escalier, ayant peur de la courroie qui y pend. »

Donne tes écus, si cette fuite avouée ne t’effraye pas. Je pense que le marchand peut emporter sûrement la somme. Averti, tu as acheté un esclave vicieux ; et la loi est contre toi. Tu le poursuis cependant et lui intentes un procès injuste.

Pour moi, à ton départ, je t’ai dit que j’étais paresseux et peu propre à certains devoirs, que tu t’irriterais de ne recevoir aucune lettre de moi. Qu’ai-je gagné alors, si tu attentes à des conventions qui ont été faites à mon avantage ? Par surcroît, tu te plains que, menteur, je ne t’envoie pas les vers attendus par toi.

Un soldat de Lucullus, ayant amassé de quoi vivre, avec beaucoup de mal, une nuit qu’il ronflait fatigué, perdit tout jusqu’au dernier as. Après cela, comme un loup furieux, irrité contre lui-même et contre l’ennemi, la dent aiguisée par le jeûne, il chassa, dit-on, la garnison d’un poste royal très-fortifié et plein de nombreuses richesses. Illustré par ce fait, il reçoit, outre des récompenses d’honneur, vingt mille sesterces. Peu après ce temps, le præteur, voulant emporter je ne sais quelle forteresse, commence à l’exhorter en paroles qui eussent donné du courage à un lâche : — « Va, mon brave, où ta vertu t’appelle, va chercher, d’un pied heureux, les riches récompenses de tes services. Qu’attends-tu ? » L’autre, avisé bien que grossier, lui dit : « C’est à celui qui a perdu sa ceinture d’aller où tu veux que j’aille. »

Il arriva que je fus élevé à Roma et que j’y appris combien Achillès irrité nuisit aux Græcs. La bonne Athénæ ajouta un peu à mon instruction, de façon que je pusse distinguer une droite d’une courbe et chercher la vérité sous les arbres d’Académus. Mais les temps malheureux m’éloignèrent de ce lieu qui m’était cher, et l’orage de la guerre civile me jeta inexpérimenté au milieu d’une armée qui ne pouvait lutter contre le bras de Cæsar Augustus. Dès que Pliilippi m’eut renvoyé, dépouillé de mes ailes coupées, de mon patrimoine et de mes Lares, la pauvreté m’inspira l’audace de faire des vers. Mais, aujourd’hui que rien ne me manque, quelles ciguës suffiraient à me purger si je n’aimais mieux dormir qu’écrire des vers ?

Les années qui s’écoulent nous enlèvent sans cesse quelque chose de nous-mêmes. Elles m’ont enlevé les jeux, l’amour, les festins et leur joie. Voici qu’elles s’apprêtent à me ravir les poëmes. Que veux-tu que j’y fasse ?

Enfin, tous n’admirent pas et n’aiment pas les mêmes choses. Tu te réjouis de l’ode, cet autre est charmé par les iambes, et cet autre encore par les satires et le sel noir de Bion. Il me semble voir trois convives en dissentiment, dont le palais diffère et demande des mets divers. Que donnerai-je ? Que ne donnerai-je pas ? Ce que tu refuses, un autre l’exige, et ce que tu désires est acide et odieux aux deux autres.

En outre, penses-tu que je puisse composer des poëmes à Roma, au milieu de tant d’inquiétudes et de fatigues ? Celui-là me prend pour caution, j’écoute les écrits de celui-ci, laissant toute autre affaire. L’un couche au mont Quirinal, l’autre à l’extrémité de l’Aventinus, et il faut les visiter tous deux. Tu vois que les distances sont honnêtes. Mais les rues sont libres et rien n’empêche de méditer en marchant. Un entrepreneur pressé se hâte avec ses mulets et ses ouvriers ; une grande machine ébranle une pierre ou une poutre ; des convois funéraires se heurtent contre de lourds chariots ; ici fuit un chien enragé, là se rue une truie fangeuse. Va maintenant, et médite des vers sonores.

Tout le chœur des écrivains aime les bois et fuit la ville, religieuse clientèle de Bacchus qui se réjouit du sommeil et de l’ombre. Et tu veux que je chante au milieu de ce fracas de nuit et de jour, et que je suive les traces des poëtes dans ces chemins étroits ? Celui dont le génie s’est épris de la tranquille Athénæ, qui a donné sept années à l’étude, qui a vieilli dans le souci des livres, sort le plus souvent plus silencieux qu’une statue et excite les rires du peuple ; et ici, au milieu des flots et des tempêtes de la Ville, je daignerais unir des mots qui éveilleraient les sons de la lyre ?

Il y avait à Roma deux frères, un rhéteur et un jurisconsulte, qui, dans leurs discours, se faisaient l’un l’autre des compliments mutuels et se traitaient de Gracchus et de Mucius. La rage des poëtes harmonieux est-elle moindre ? Je compose des odes, lui des élégies, « œuvres admirables et ciselées par les neuf Muses. » Vois d’abord avec combien de majesté et d’importance nous parcourons du regard le temple vide de poëtes Romains ; puis, si tu en as le temps, suis-nous et écoute de loin pourquoi et de quelle façon nous nous tressons des couronnes, combattant et rendant coup pour coup à l’ennemi, Samnites engagés en un long assaut aux premières lumières du repas. Je m’en vais, n’étant rien moins qu’Alcæus, à son compte. Et lui, qu’est-il, au mien ? Que serait-il, si ce n’est Callimachus ? S’il paraît demander plus, il devient Mimnermus, et il grandit par le surnom qu’il a choisi. Je supporte beaucoup afin de plaire à la race irritable des poëtes, tandis que, moi-même, j’écris et mendie les suffrages du peuple ; et je peux, ayant accompli ma tâche et recouvré l’esprit, fermer impunément mes oreilles aux lecteurs.

On se rit de ceux qui composent de mauvais vers ; mais eux se réjouissent de leurs œuvres et se respectent, et, volontiers, si tu te tais, ils se louent eux-mêmes, heureux de tout ce qu’ils ont écrit. Cependant, celui qui désirera faire un poëme selon les règles prendra, en même temps que ses tablettes, l’esprit d’un censeur loyal. Il osera effacer les mots qui manqueront d’éclat, ou de force, ou de noblesse, bien qu’ils s’y refusent et soient encore retirés dans le sanctuaire de Vesta ; il exhumera et produira à la lumière les bonnes expressions des choses, longtemps ignorées du public, qui, renouvelées des vieux Cato et Céthégus, languissent aujourd’hui rongées par la rouille et délaissées dans leur vétusté ; il en ajoutera de nouvelles, que l’usage engendre et produit. Véhément, clair, semblable à un fleuve limpide, il répandra ses richesses et baignera le Latium de sa langue opulente. Il retranchera les surabondances, polira d’une main sûre les aspérités, relèvera ce qui manque de force, aura l’air de se jouer et se tourmentera comme celui qui représente tantôt le Satyre, tantôt l’agreste Cyclope. Je passerais volontiers pour un écrivain insensé et paresseux, pourvu que mes défauts me plaisent ou ne me soient pas connus, plutôt que d’être plein de bon sens et de me ronger ainsi.

Il y avait à Argos un homme de bonne race qui, croyant entendre d’excellents tragédiens, se plaisait à s’asseoir et à applaudir dans le théâtre vide ; s’acquittant d’ailleurs exactement des autres devoirs de la vie, bon voisin, hôte aimable, doux pour sa femme, sachant pardonner à ses esclaves, ne se mettant point en fureur pour le cachet brisé d’une bouteille, et pouvant éviter un rocher ou l’ouverture d’un puits. Dès qu’il eut été guéri par les soins et les dépenses de ses parents, que l’ellébore pur eut chassé son mal, éclairci sa bile et l’eut rendu à lui-même : — « Hélas ! mes amis, vous ne m’avez pas sauvé, vous m’avez tué, dit-il, en me retirant ma joie, en m’arrachant l’erreur si chère à mon esprit ! »

Certes, il faut enfin être sage et rejeter les bagatelles ; il est temps de laisser aux enfants leurs jeux, de ne plus adapter des mots aux sons de la lyre Latine, et d’apprendre les règles et la nature de la véritable vie. C’est pourquoi, je me dis et me redis en moi-même : — Si l’eau, en abondance, ne pouvait étancher ta soif, tu raconterais cela aux médecins ; et, quand tu veux d’autant plus posséder que tu possèdes davantage, tu n’oses l’avouer à personne ! Si ni herbe, ni racine ne pouvaient soulager ta blessure, tu ne te soucierais plus de l’herbe et de la racine qui ne servent à rien. Tu avais entendu dire que les Dieux, en donnant la richesse à quelqu’un, éloignaient de lui un grand travers, et bien que, pour être comblé de richesses, tu n’en sois pas plus sage, cependant tu te fies encore aux mêmes conseils ! Si les richesses te rendaient sage, diminuaient ta cupidité et ta lâcheté, tu rougirais sans doute qu’il y eût sur la terre quelqu’un plus avare que toi.

On possède par la balance et par l’argent, et aussi, selon les jurisconsultes, par l’usage. Le champ qui te nourrit est tien, et le fermier d’Orbius, lorsqu’il herse les sillons qui te donneront bientôt des blés, te reconnaît pour maître. Tu donnes de l’argent, tu reçois du raisin, des poulets, des œufs, un tonneau de vin ; et, de cette façon, tu achètes peu à peu un champ qui aura peut-être été payé trois cent mille sesterces, et même plus. En quoi diffère-t-il que tu vives d’un argent dépensé maintenant en détail, ou d’un coup autrefois. L’ancien acheteur du domaine d’Aricia et de Véiæ soupe de légumes achetés, bien qu’il pense le contraire ; il chauffe sa marmite, pendant la nuit glacée, avec du bois acheté ; mais il appelle sien ce qu’une rangée de peupliers limite et défend contre la convoitise du voisin ; comme si on possédait vraiment ce qui, dans un point de l’heure mobile, par prière, à prix d’argent, par force, ou par la mort qui est la fin suprême, change de maître et subit un autre droit ! Ainsi, puisqu’il n’y a pour personne d’usage éternel des choses, que l’héritier vient après l’héritier, comme le flot après le flot, à quoi servent les fermes ou les granges ? Pourquoi joindre les bois Lucaniens aux bois de Calabria, si Orcus moissonne les grandes richesses et les médiocres, insensible à l’or ? Il en est qui n’ont ni pierres précieuses, ni marbre, ni ivoire, ni statuettes Tyrrhéniennes, ni tableaux, ni argent, ni robes teintes de pourpre Gætulienne ; mais il en est qui ne s’en soucient pas. Pourquoi l’un des deux frères préfère-t-il le repos, les jeux, les parfums aux riches palmiers d’Hérodès ; et l’autre, opulent et inquiet, du lever du jour au soir, dompte-t-il par la flamme et le fer un champ inculte ? Le Génius le sait, ce compagnon qui adoucit l’astre natal, Dieu de la nature humaine, mortel en chaque homme, changeant de tête et de visage, blanc et noir. Je jouirai, et puiserai à mon petit tas, autant que besoin sera ; et je ne craindrai pas l’opinion de mon héritier quand il ne trouvera qu’une moindre succession. Et, cependant, je n’ignorerai pas combien un homme simple et joyeux diffère d’un débauché et un économe d’un avare. Autre chose, en effet, est de dissiper en prodigue et de dépenser volontiers sans se donner la peine d’amasser, et, tel que l’enfant, aux fêtes de Minerva, de prendre à la hâte un instant de plaisir. Loin de ma demeure la hideuse pauvreté ! mais que ma nef soit grande ou petite, peu importe pourvu qu’elle me porte. L’Aquilo propice ne gonfle point mes voiles, mais je ne passe point ma vie à lutter contre la violence de l’Auster. Par les forces, par le génie, par la beauté, la vertu, le rang et la richesse, je suis le dernier des premiers et le premier des derniers.

Tu n’es pas avare ! soit ; mais, avec ce vice, tous les autres ont-ils fui loin de toi ? Ton cœur est-il vide d’ambition, de la crainte de la mort, de colère ? Te ris-tu des songes, des terreurs magiques, des prodiges, des sorcières, des Lémures nocturnes, des charmes Thessaliens ? Vois-tu revenir avec joie le jour natal ? Pardonnes-tu à tes amis ? Deviens-tu plus doux et meilleur à l’approche de la vieillesse ? Que t’importe d’être délivré d’une seule épine sur tant d’autres ? Si tu ne sais point bien vivre, cède la place aux habiles. Tu as assez joué, assez mangé, assez bu : il est temps que tu t’en ailles, de peur que, ayant bu outre mesure, tu sois raillé et poussé par la jeunesse à qui la joie sied mieux.