Épreuves maternelles/05

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Hirt et Cie, Éditeurs (p. 48-58).

V


Denise ne dormit pas de la nuit. Elle ne pouvait concevoir une si atroce méchanceté et elle se demandait aussi ce qu’elle deviendrait si son mari persistait à garder la cousine Zode dans leur intérieur.

L’aube la trouva encore éveillée. Enfin vaincue par la fatigue, elle venait de fermer les yeux, quand elle se sentit secouée brutalement :

Elle murmura :

— Qu’est-ce donc ?

Elle souleva péniblement ses paupières. Son mari était devant elle.

Il dit rudement :

— Écoutez-moi…

— Oh ! Paul, ne pouviez-vous pas me laisser dormir ?

— Vous n’avez pas besoin de dormir quand je suis réveillé.

Denise crut que son mari était devenu fou. Elle n’eut pas le loisir de s’appesantir sur cette pensée, car il poursuivit avec une parfaite lucidité :

— Voici ma décision.

Elle se haussa légèrement sur son coude sans plus parler. Elle s’étonnait de cette visite aussi brusque que matinale et se demandait où son mari voulait en venir.

— Je veux que vous sachiez que l’on ne se joue pas impunément de moi…

— Oh ! mon ami, je n’ai pas mérité tant de sévérité.

Mais Domanet ne parut pas s’apercevoir de cette supplication. Il continua :

— Vous rachèterez votre désobéissance.

Denise eut encore un mouvement pour protester, mais elle se tut en fermant les yeux, se sentant à bout de forces.

— Je vous prie de ne pas vous désintéresser de ce que je vous dis et de me regarder.

La jeune femme lutta contre la fatigue et devint attentive.

— Dorénavant, vous ne sortirez plus.

Elle souleva les sourcils, mais ne proféra pas une parole.

— Vous n’irez plus dans le monde, et ne verrez plus personne. Pour nos relations, vous serez censée être partie pour vous soigner dans quelque maison de repos. L’air défait que l’on vous voyait permettra d’accréditer cette fable.

— Vous avez tout votre bon sens, Paul ?… s’écria Denise, stupéfaite.

— Vos enfants vous seront retirés, continua le mari impitoyable.

— C’est impossible !… clama Denise dans un élan de tout son être.

— Vous n’avez pas le droit d’avoir une volonté, et comme il faudra que vous vous occupiez durant ces longues heures de solitude, je renverrai tous les domestiques… Vous me servirez.

— Seigneur ! ayez pitié de moi !… murmura Denise.

— Ah ! vous vouliez dédaigner le luxe que je vous donne !… vous allez savoir ce que sont les travaux grossiers. Personne ne sera plus à vos ordres, mais vous serez dorénavant aux miens.

Les prunelles de Denise s’agrandissaient à mesure que les paroles sortaient des lèvres de son mari. Elle crut de bonne foi que sa raison s’égarait, et, ne voulant pas le contrarier, elle dit doucement :

— Comme vous voudrez, mon ami.

Elle se promettait de se lever vivement pour téléphoner au docteur. Elle regarda sa pendule : il n’était que huit heures, et elle n’osa pas demander à Paul s’il était souffrant.

Elle le voyait calme. Il lui disait qu’il rentrerait à midi pour déjeuner et recommanda que ce fût prêt.

Denise s’étonna. Jamais son mari n’avisait de l’heure à laquelle il rentrait.

Enfin, il quitta la pièce. Denise entendit décroître son pas dans les appartements silencieux.

Elle attendit cependant encore un peu pour téléphoner.

Comme les domestiques se couchaient tard, elle trouva inutile de sonner sa femme de chambre, et elle patienta encore un peu. Elle somnola, mélangeant le rêve à la réalité, réfléchissant à la solution bizarre qu’avait trouvée son mari.

Ses enfants dormaient encore sans doute, parce qu’elle ne les entendait pas.

Elle médita sur sa solitude morale et sa pensée alla vers son frère. Elle se rappela ses paroles hautes et salutaires et dans une prière ardente, elle confia son destin à Dieu. Dans son cas, il fallait qu’elle se contentât de la beauté sévère du devoir accompli.

Quand Denise eut laissé glisser encore un peu de temps, elle sonna sa domestique.

Personne ne répondit à son appel.

Elle, qui n’aimait pas sévir et traitait ses serviteurs avec politesse et bonté, se proposa cependant d’adresser quelques observations à cette paresseuse. Ce qui la surprenait également, c’était de ne percevoir aucun bruit dans l’aile où ses enfants habitaient.

La demeure était extraordinairement silencieuse. Denise en conçut soudain une épouvante. Elle recommença d’appeler, mais ce second essai resta de nouveau sans succès.

Elle se leva. Une sueur froide glaçait ses tempes. Si cependant son mari avait dit vrai ? S’il la privait de toute aide et de tout confort ?

Que deviendrait-elle en face de ce bourreau ? Elle eut beaucoup de mal à se vêtir ; ses mains tremblaient et ses yeux se brouillaient.

Sitôt qu’elle fut habillée, elle courut vers la chambre de ses chers petits. Avant d’ouvrir cette porte où tant de silence régnait, elle s’immobilisa, le cœur oppressé, la gorge sèche.

Elle entra… Personne. Les lits défaits, la pièce en désordre, des vêtements sur les sièges, témoignaient d’une certaine hâte.

Elle poussa un cri strident. La menace de son mari n’était pas vaine. Il lui avait enlevé son bien unique, la chair de sa chair.

Elle, appela, se sentant prise de folie. Richard ! Rita ! mais nulle voix ne répondit à la sienne.

Comme une insensée, elle parcourut les vastes pièces et n’y rencontra nul domestique. Tout était vide et la poussière de la veille voilait les meubles. Elle pénétra dans l’office, dans la cuisine. Rien. C’était une maison inhabitée.

Au lieu du réveil habituel, plein d’affairement, de ce parfum du déjeuner qui aiguisait la faim, du joyeux empressement du personnel, rien que la solitude et le silence absolus.

Denise, d’un trait, alla dans le cabinet de son mari.

À son grand étonnement, il était encore là.

— C’est une affreuse plaisanterie, s’écria-t-elle, vous avez voulu m’effrayer. Où sont mes enfants ?

— Je ne plaisante jamais quand il s’agit d’une volonté que j’exprime. J’ai compris de quelle façon je devais vous traiter.

— Vous êtes d’une cruauté abominable.

— Vos supplications ne me touchent pas. Ne vous avais-je pas priée de ne pas vous rendre chez votre frère ? Vous n’avez eu aucun égard pour mes paroles. Donc, je sévis. Dorénavant, vous aurez à vous servir vous-même. Je vais fermer une partie des pièces de l’hôtel, et pour tout le monde, vous serez dans la maison de repos, pour cause de neurasthénie. Tout le personnel est renvoyé, y compris les concierges. Nous sommes seuls tous les deux, et vous allez commencer une autre vie. Vous apprendrez ainsi de quelle valeur est le travail d’un homme qui crée le luxe autour de la femme qu’il a choisie.

— Votre projet est celui d’un dément ! interrompit Denise avec force.

— Il m’est indifférent de connaître votre appréciation… J’exerce ma volonté.

— C’est infâme.

— Vos injures ne me blesseront nullement.

— Paul, je vous en supplie… si vous avez un reste de bonté dans le cœur, ne me martyrisez pas ainsi !

— Ah ! vous me suppliez maintenant !

— Mes enfants sont ma vie, et je ne puis m’en passer… Votre vengeance est hors de proportion avec ma faute.

— Vous en jugez ainsi… mais ce n’est pas mon avis Votre façon de faire peut avoir une grosse répercussion sur mes projets. Vous resterez donc enfermée ici, et vous verrez vos enfants quand vous l’aurez mérité.

— C’est monstrueux ! Paul, ce n’est pas possible ! je rêve… Dites-moi où ils sont. Rita a besoin de moi, elle est trop petite. Il n’y a que moi qui pouvais, tous les matins, lui faire absorber un médicament nécessaire.

— Rien ne sera négligé. Ne vous croyez pas indispensable… Supposez que vous disparaissiez aujourd’hui, le monde et vos enfants seraient obligés de se passer de vous !

Denise regarda son mari. Une telle férocité l’épouvantait. Elle ne parvenait plus à rassembler ses pensées pour en trouver une qui le toucherait.

Soudain, une idée traversa son cerveau et elle s’écria :

— J’espère que mes enfants ne sont pas sous la garde de Mme Zode ?

Il y eut un silence.

— Répondez-moi… Paul !

— Ma cousine Zode, répliqua lentement Paul Domanet, ne pourra plus rendre service à personne… elle a été prise d’une congestion cette nuit. Elle est entièrement paralysée et je l’ai fait conduire dans une maison de santé ce matin.

Denise s’effara. Mme Zode habitait le second étage de l’hôtel et ce que disait Domanet pouvait être vraisemblable.

C’était exact. Exaspérée de fureur, la cousine Zode avait senti durant la nuit la griffe de la justice immanente. Elle avait été arrêtée net dans son travail sournois et nuisible.

Paul Domanet avait subi quelques secondes d’émotion, mais en lutteur, il avait rejeté toute faiblesse. Maintenant que sa cousine ne pouvait plus surveiller sa femme, il aviserait un autre moyen, d’où une décision rapide.

Reprenant sa maîtrise de soi, il avait ordonné qu’on ne prévînt pas sa femme et le transport de Mme Zode avait eu lieu à la première heure.

Il ne voulait pas s’appesantir sur cette punition due à l’intervention divine. Il la chassait de son esprit, poursuivant le but qu’il s’était tracé : asservir Denise.

La jeune femme restait interdite devant cette nouvelle. Elle ne songeait pas à la croire inexacte le ton de Paul ayant été expressif.

Une prière instinctive monta à ses lèvres. Elle n’avait souhaité aucun mal à son ennemie et elle disparaissait de sa vie.

Denise comprit que Dieu la soutenait.

Elle reprit courage et essaya de discuter avec Paul qui ne céda pas.

À bout d’arguments, elle cria, menaçante :

— Je veux mes enfants !… je ne sais ce dont je serais capable pour les ravoir. Je me sauverai et je les chercherai !

— Essayez ! Vous serez limitée à la cuisine et à l’office, seules pièces où vous aurez le loisir de vous tenir, avec votre chambre, durant mes sorties. Tout le reste sera fermé.

— Je me sauverai quand même !

— J’y veillerai. Mais vous avez assez divagué. Mes intentions sont arrêtées et je n’y reviendrai pas. Je vous prie de me servir mon déjeuner, j’ai faim. Il est dix heures et je dois sortir.

Tout ce que les yeux de Denise pouvaient contenir de mépris fut dirigé sur son mari, mais elle ne bougea pas. Pour affirmer tout son dédain pour cet ordre, elle s’enfonça dans son fauteuil.

Il eut un rire sardonique, et, la prenant par le poignet, il la força à se lever et la conduisit vers la cuisine.

Elle gémit. Il murmura :

— Je serai le plus fort, n’en doutez pas… faites mon déjeuner… j’attends.

En robe du matin élégante, Denise dut obéir. Elle ignorait où se trouvait la plupart des ustensiles et les aliments. Mais harcelée par l’ironie et la dureté de son mari, elle dut chercher et elle confectionna une tasse de chocolat.

Ses mains se refusaient à servir cet homme. Elle était aveuglée d’humiliation, saturée de dégoût. Son cœur saignait en pensant à ses enfants.

Quand le chocolat fut prêt, elle le posa brusquement sur la table de la cuisine, sans un mot, et voulut s’en aller. Son mari la retint :

— Ayez plus de grâce dans vos gestes, je vous prie, je ne veux pas être servi par une mégère. Je suis sûr que vous auriez tancé d’importance la servante qui se serait permis de vous présenter un plat de cette manière.

Denise chancela de colère et de fierté blessée, et elle tomba sans connaissance, les nerfs exaspérés sous les outrages répétés.

Quand elle reprit conscience, elle était dans sa chambre. La réalité l’empoigna tout de suite en voyant son mari, seul près d’elle, et ses larmes se précipitèrent.

Il respecta ses pleurs pendant quelques moments. Quand il la vit plus calme, il dit :

— J’espère que vous allez montrer plus de courage ; puisque vous avez prétendu ne pas aimer le luxe, ingéniez-vous pour vous organiser.

Et ainsi Denise tomba plus bas dans l’abîme de la douleur. Degré par degré, elle s’enlisait à chaque nouveau désespoir, ne sachant comment remonter à la surface.

Elle connut toute la cruauté de vivre sans tendresse. Une vie étrange commença pour elle. Le vaste hôtel fermé, elle y fut recluse. Pour tout le monde, elle était partie sous un autre ciel, afin de se soigner. Cette mesure n’étonna personne, parce qu’on la trouvait fatiguée, mais ce fut la soudaineté de cette absence qui souleva des commentaires, on crut à une attaque de folie.

Quand on se présentait à l’hôtel de l’industriel, on se montrait surpris que tout fût clos, et que nul domestique ne se trouvât là pour répondre.

Lorsqu’on rencontrait Domanet, on lui demandait des nouvelles de sa femme, et l’on ne cachait pas sa surprise de la savoir tout à coup si malade. Il renseignait brièvement, marquant ainsi que ce sujet lui était pénible. Il ajoutait qu’il avait congédié sa maison et placé ses enfants, ne pouvant assumer une telle responsabilité avec ses affaires et le souci que lui causait cet événement.

On le plaignait.

Il ne le méritait guère. Rentré chez lui, ses sarcasmes pleuvaient sur la pauvre Denise. Elle ne pouvait rien pour se défendre. Aucune aide ne pouvait lui venir. De quel secours aurait-on pu être à son égard ? L’atroce phase qu’elle traversait dépendait de la volonté de son mari. De quel droit se serait-on mêlé de ce qu’il infligeait à sa femme. Il n’exerçait sur elle qu’une vengeance morale, sans la maltraiter. Il pouvait, si bon lui semblait, la priver de luxe, de domestiques et mettre ses enfants en pension.

Elle ne possédait aucune fortune, et si elle avait été seule dans la vie, elle eût été obligée de travailler pour subvenir à ses besoins.

Il la privait du superflu et non du nécessaire, et elle n’avait pas le droit de se plaindre. Mais qu’elle regrettât sa situation au nom de la justice et de la bonté, c’était plausible.

Le deuxième jour de sa réclusion, elle se proposa d’employer la force d’inertie, dût-elle mourir d’inanition.

Elle ne bougea pas de son fauteuil. Elle pria, essayant d’élever son âme vers les hauteurs sereines que lui avait fait entrevoir son frère. Elle supplia Dieu pour que cette épreuve terrible cessât. Elle s’interdisait de penser à Mme Zode, si tôt punie, qui était l’instrument de ce châtiment immérité.

Ne plus entendre ses enfants jaser près d’elle ! ne plus les voir avec leurs sourires frais !

Elle désira soudain l’anéantissement complet. Son mari la réveilla de sa torpeur. Ses pas sonores se répercutèrent dans l’hôtel muet. Il s’écria en arrivant devant elle :

— Eh ! bien, quoi… rien de prêt ?

Elle le regarda comme épouvantée, puis elle riposta sèchement :

— Vous n’avez pas cru, je l’espère, que je continuerais à vous faire la cuisine !

— Mais je l’exige.

— Vous plaisantez.

Son énergie lui revenait pour lutter.

— Vous êtes bien osée d’avoir la moindre prétention, cria-t-il… Si je ne vous avais pas épousée vous seriez sans doute la femme d’un petit employé à qui vous cuisineriez ses repas. Il y a des millions et des millions de femmes dans votre cas. Hâtez-vous, je meurs de faim. Il va être treize heures. Il y a des provisions dans l’office. Aujourd’hui, vous devez être déjà habituée à vos nouveaux devoirs.

Domanet avait inspecté le garde-manger qui contenait des provisions. Il se rappelait ses origines et savait comment se confectionne un plat, ayant été à dure école pendant son enfance et sa jeunesse.

Denise resta immobile. Elle ne voulait pas céder. Il usa de la force. Comme la veille, il l’entraîna et la conduisit vers la cuisine, malgré sa résistance.

Là, dominée, elle dut, sous ses ordres, procéder aux préparatifs d’un repas simple, qu’ils absorbèrent dans l’office, en face l’un de l’autre.

Denise pouvait à peine avaler, mais le peu qu’elle prit, rendit de la clarté à son esprit.

Elle décida qu’elle accepterait la situation afin de revoir ses enfants. Elle se résignerait à tout pour entendre encore leurs voix à travers l’appartement. Elle dut, après ce repas, s’occuper du nettoyage des ustensiles. Son mari fumait une cigarette en lisant son journal.

Puis elle balaya, rangea, pensa au menu du soir.

Et ce fut ainsi tous les jours.

Involontairement, elle songeait aux travailleuses sans espoir d’une vie confortable. Elle rougissait d’avoir fait si peu de cas de l’argent.

Elle se couchait harassée, après avoir supplié son mari de la renseigner sur le sort de ses chers trésors. Mais Domanet ne lui donnait aucune indication précise.

Les nerfs à bout, elle gémissait et se retenait pour ne pas maudire la vie. Le grand exemple de son frère était son seul soutien. Elle se rappelait ses conseils et sa certitude de la voir, quelque jour, indemnisée de toutes ses souffrances.

Chaque soir, elle se promettait de ne pas recommencer la vie de la veille, et chaque matin, terrorisée par les menaces de Paul, et enflammée par l’espoir de revoir Richard et Rita, elle reprenait le monotone labeur.

Des jours passèrent. Elle ne sortait pas, s’y refusant malgré les offres de Paul. Vêtue comme une femme d’humble condition, il l’aurait emmenée loin de leur quartier, mais elle résista et lui n’insista pas.

Il rapportait les provisions qui avaient besoin d’être renouvelées et il n’en souffrait pas. Cela lui rappelait le temps de sa jeunesse laborieuse et économe.

Il se passa quinze jours, et Denise, à bout de patience pensa qu’elle tomberait malade si cette situation se prolongeait.

Nul indice ne lui avait révélé l’adresse de ses chers petits, et elle se désespérait, ne tenant plus à l’existence.

Paul Domanet épiait tous les signes de défaillance qu’elle laissait percer, et il se dit que la mesure devenait comble. Il ne désirait pas la mort de sa femme. Il pensa qu’il lui devait une compensation.

Un après midi, sans qu’il l’avertît, il ramena Richard et Rita.

Les deux petits se précipitèrent dans l’appartement à la recherche de leur mère, et à demi-folle de joie, elle les pressa sur son cœur, en leur prodiguant des baisers.

Ce fut pour elle un moment d’inoubliable bonheur. Elle dédaigna tout ce qu’elle avait souffert les jours précédents, et ses rancunes et ses révoltes s’envolèrent. Elle crut l’heureux temps revenu, et il lui sembla qu’elle supporterait les plus avilissantes besognes, maintenant que ses enfants lui étaient rendus.

Elle ne s’arrêtait pas de les couvrir de caresses et de les questionner sur leurs faits et gestes et sur la demeure d’où ils venaient.

Ils parlèrent de leurs jeux et d’une grande maison avec un jardin. Leur santé semblait parfaite et Denise constata, non sans un serrement de cœur, qu’elle ne leur manquait pas, à cet âge, où seul l’amusement comptait.

Mais elle ne s’appesantit pas sur ce sentiment toute à la joie de les revoir.

— Maman, pourquoi ne viens-tu pas avec nous ? lui demanda Rita en son langage enfantin.

— Moi, j’aimerais mieux revenir ici, posa Richard mais papa dit qu’on répare la maison, et qu’ensuite j’aurai une chambre pour moi tout seul, remplie de joujoux.

Denise revivait sous le bavardage de ses trésors retrouvés.

— Pourquoi les domestiques ne sont-ils plus là ? questionna Richard.

— Ils sont en congé.

Tous ces changements déroutaient le petit homme et il essayait de comprendre. Mais il abandonna ces préoccupations devant le goûter que préparait sa mère.

Paul Domanet était sorti voulant laisser Denise seule avec sa joie. Quand il rentra, il dut convenir que la présence des enfants la ranimait. Elle reprenait des couleurs et ses gestes devenaient plus vifs. Son air morne avait disparu et sa voix s’adoucissait en des inflexions tendres.

Il ordonna :

— Préparez les deux petits pour que je les remmène.

Denise se dressa, les yeux révulsés de terreur :

— Ils vont donc repartir ? bégaya-t-elle.

— Mais sans doute. Vous ne pouvez les garder. Pour tout le monde, vous êtes au loin, ne l’oubliez pas, je vais les reconduire à leur nurse.

— Vous m’effrayez… murmura-t-elle sourdement.

Cependant, elle ne protestait plus, sachant maintenant que c’était inutile. Elle voulait revoir ses enfants et par des déductions habiles, savoir où ils habitaient.

Quand elle saurait quel quartier les abritait, elle se sauverait, et dût-elle les demander de porte en porte, elle les retrouverait.

Elle leur dit au revoir en les serrant passionnément sur son cœur. Il lui semblait qu’elle ne pourrait les arracher d’elle.

Les deux petits s’en allèrent sans larmes. Ce grand appartement triste ne leur plaisait pas, et ils avaient une hâte instinctive d’en sortir.

Quand Denise les vit disparaître, son désespoir éclata. Elle croyait qu’elle serait forte, mais quand la porte se referma sur eux, elle les appela, voulant les suivre, se traitant de lâche de les avoir laissés partir. Ses doigts se déchirèrent après la serrure ; elle gémissait comme un animal pris au piège, qui veut s’enfuir et que le moindre mouvement blesse un peu plus.