Épreuves maternelles/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hirt et Cie, Éditeurs (p. 59-70).

VI


À partir de ce jour, tous les efforts, toutes les facultés de Denise tendirent à chercher le moyen de s’échapper. Elle s’y prépara minutieusement. Elle ne manquait pas de quelque argent liquide qui lui suffirait pour les premiers moments.

Elle ne voulait emporter aucun des bijoux que son mari lui avait donnés. Ils lui causaient de l’horreur.

Les jours qui suivirent cette décision, elle essaya de paraître tombée dans l’état d’inertie dans lequel Paul la voyait ordinairement, mais un feu intérieur l’animait. Elle retenait ses gestes vifs, sa voix plus vibrante.

Un soir, elle eut une grande joie : elle comprit que ses enfants habitaient Neuilly. Elle rendit grâces au ciel, les croyant plus éloignés de Paris. Son énergie se décupla.

Maintenant la porte d’entrée occupa tous ses instants de solitude. Ce n’était qu’un panneau de bois, mais encore fallait-il passer de l’autre côté. Elle aurait pu sauter par une fenêtre du rez-de-chaussée, mais elle ne s’y résignait pas. La hauteur était d’ailleurs assez importante, et comme l’avenue était fréquentée, elle ne pouvait guère se donner en spectacle. Son mari ne la laissait seule que quelques heures par jour et elle ne pouvait risquer ce saut en pleine lumière.

Il fallait que son évasion se passât sans bruit. Hantée par l’exécution de son plan, le reste la préoccupait moins. Elle visait maintenant un but qui abrégeait ses journées et quand Paul Domanet rentrait, il lui semblait que ce fût toujours trop tôt. Comme elle se creusait la tête pour parvenir à ses fins, ayant envisagé de percer le panneau inférieur de la porte pour s’y glisser, il survint la chose la plus simple du monde : son mari oublia de fermer à clef.

Absorbé sans doute par quelque affaire, il avait repris inconsciemment le geste habituel qui était de négliger ce détail, le laissant aux concierges.

Si Denise n’avait pas eu ce grand désir de fuir, elle ne s’en serait pas aperçu, mais rôdant sans cesse autour de l’entrée pour en chercher le côté faible, elle reconnut avec stupeur l’étourderie de Paul Domanet.

Elle ne perdit pas une seconde. Ramassant en hâte le paquet préparé, s’habillant d’un manteau simple dont elle releva le col, enfonçant son chapeau jusqu’aux yeux, elle s’en alla, le cœur tremblant.

Elle chancela dans la rue. La clarté vive, l’air l’étourdirent d’abord, mais se remettant vite, elle précipita sa course.

Elle avait l’intention de se rendre dans un hôtel modeste, puis de chercher ses enfants. Une tranquillité descendait en elle. Depuis longtemps, elle n’avait éprouvé un pareil apaisement. Elle se dirigea vers Neuilly, portant attention à tous les passants qu’elle croisait, dans la crainte d’apercevoir son mari. Elle penchait la tête afin qu’on ne la reconnût pas.

Soudain, comme elle s’apprêtait à monter dans un tramway, elle crut voir la nurse de ses enfants. Son cœur battit follement et elle se rapprocha. La femme ne la voyait pas. Elle lui toucha le bras :

— Miss Ellen ?

— Que désirez-vous, Madame ?

Puis soudain, l’interpellée s’écria :

— Ah ! Madame ! Dear me !

— Miss Ellen, reprit fermement Denise, conduisez-moi près de mes enfants.

— Monsieur l’a permis ? balbutia la nurse tremblante.

— Ayez pitié d’une mère, chère miss Ellen !

— Oh ! Madame, j’ai la plus grande pitié pour vous, mais monsieur est si dur. Je pleure parfois en pensant au supplice de Madame.

— Menez-moi vers mes enfants, miss Ellen, répéta Denise d’une voix défaillante.

— Madame me place dans un cruel embarras.

Instinctivement, les deux femmes s’étaient éloignées de la station du tramway et échangeaient leurs paroles à mi-voix.

— Je perdrai sûrement ma place, si monsieur apprend que j’ai enfreint ses ordres, mais comment pourrais-je être cruelle, quand Rita pleure durant des heures en appelant Madame.

— Elle m’appelle, elle pleure, murmura Denise comme si elle se mourait.

— Que l’attitude de monsieur est triste et inconcevable ! j’ai revu la femme de chambre de madame et nous espérons que l’ancien temps reviendra. Nous soupçonnons que tout le mal vient de Mme Zode qui était si méchante… Elle en est bien punie aujourd’hui. Mais nous rendons bien justice à Madame… tout le monde sait qu’elle ne peut rien commettre de mal.

— Merci, articula Denise, dont toute la force réactive était usée.

Reconnaître soudain la nurse alors qu’elle ne s’y attendait pas, lui avait causé un choc nerveux, et elle pouvait à peine se soutenir.

Penser qu’elle allait revoir ses deux mignons, alors qu’elle était sortie avec un espoir si lointain, si brumeux, lui faisait éprouver une sensation qui la brisait.

La nurse se montrait pourtant bien indécise. Paul Domanet la payait bien, pour son silence et ses soins. Perdre cette situation lui était pénible. Elle savait que son maître n’admettrait aucune excuse quand il apprendrait la transgression d’ordres précis. Chacun savait que les sanctions étaient sévères.

D’autre part, il lui paraissait monstrueux, de refuser à Mme Domanet cette joie vitale, cette compensation due à tant de souffrances imméritées.

— Madame, formula-t-elle, en vous obéissant, je risque ma place. Cela me peine parce que je suis attachée aux enfants. Je pourrai facilement retrouver une autre situation, mais je voudrais être tenue au courant de ce qui surviendra. En échange du sacrifice que je fais, puis-je espérer que Madame me donnera de ses nouvelles ?

Denise promit.

— Je vais donc conduire Madame, et je m’en irai tout de suite après. Je ne veux pas subir de scène de la part de monsieur… Je remettrai les enfants entre vos mains, et ensuite, que Dieu vous aide, Madame.

La jeune femme fut parcourue d’un frisson. La solennité de la nurse l’impressionnait étrangement, mais ce sentiment s’effaça vite devant la perspective de serrer dans ses bras les deux êtres qui languissaient loin d’elle.

Les deux femmes arrivèrent devant la villa qui abritait les enfants.

Le personnel se composait de la nurse et d’une cuisinière.

À l’appel de miss Ellen, Richard et Rita accoururent et la petite fille reconnut sans hésitation sa mère dans cette femme qui lui tendait les bras. Richard, lui, hésita et finalement, murmura :

— Comme tu es mal habillée, maintenant, maman.

Après cette traduction de son étonnement, il s’élança au cou de sa mère, cherchant à en déloger Rita qui, blottie contre le cœur maternel, n’en voulait pas céder la moindre place.

La nurse considérait ce tableau avec des larmes, et estimait qu’elle n’avait pas à regretter de payer cette joie de la perte de sa place.

Denise n’était plus reconnaissable. Ses traits se transfiguraient. Elle parlait et riait. Les caresses de ses chéris réchauffaient son corps et animaient son être. Elle disait des mots puérils, elle redressait une collerette, lissait une boucle de cheveux, nouait un ruban. Tous ces soins, dont elle était sevrée depuis tant de jours, lui redonnaient une raison de vivre.

Ses enfants la tenaient par la main, et elle allait, entraînée par eux, sur le sable du jardinet, dans le soleil blond.

Elle réapprenait les gestes pleins de grâce et le rire découvrait ses dents blanches.

— Tu ne t’en iras plus, maman ? s’inquiétait Rita.

— Non, ma mignonne.

— Tu sais, appuya Richard, on commençait par trouver le temps long sans toi, ici.

La nurse les suivait, silencieuse. Quand les premières minutes d’exaltation furent passées, elle prononça gravement :

— Madame, je vais partir.

— Chère miss Ellen, combien je vous remercie.

— Je ne sais si Madame doit me remercier… la situation est dangereuse. Vous voyez que j’en ai peur, puisque j’abandonne la maison.

— J’ai des droits, miss Ellen.

— Que votre cœur de mère vous inspire Madame.

— Au revoir, Ellen !

Les deux enfants assistaient à cette scène que Richard essayait de comprendre. Il pressentit que sa nurse partait sans retour et il eut un cri de protestation :

— Maman revient… et il faut que miss parte…pourquoi ?

La question resta sans réponse. La nurse les serra tour à tour dans ses bras et se retira.

Avant de partir, elle expliqua la situation à la cuisinière. Cette femme, qui n’était au service de M. Domanet que depuis la location de la villa, ne savait que les grandes lignes des événements. Elle eut un élan de pitié pour cette mère martyrisée, pour cette jeune femme si cruellement traitée, et elle manifesta sa sympathie en soignant le déjeuner.

Denise ne pensait presque plus à son mari, ni à la catastrophe qui pourrait fondre sur elle d’un moment à l’autre.

Quand la cuisinière vint l’avertir que le déjeuner était servi, elle parut sortir d’un rêve. Enivrée par la présence de ses enfants, émue de les voir si attachés à elle, elle réfléchit soudain à la responsabilité qu’elle encourait.

Les enlever, c’était les priver de tout, car son mari la punirait en lésant les enfants.

À l’effroyable menace qu’elle entrevoyait, son sang se glaçait. Jamais sort ne lui parut plus inextricable que le sien. Mais elle éloigna l’heure qui suivrait pour ne jouir que de celle qui était présente.

Elle prit une joie extrême à servir Richard et Rita et à les voir pleins d’appétit.

La cuisinière dit, en apportant un plat :

— Madame n’a pas idée comme les enfants demandaient leur maman. Un soir, le petit monsieur ne voulait pas dîner, et la chère petite, tous les matins, appelle Madame en se réveillant.

Des pleurs perlaient aux cils de la mère. Son regard reconnaissant remerciait la compatissante domestique. Celle-ci encouragée, poursuivait :

— J’ai d’abord cru que Madame était séparée de son mari, mais miss Ellen m’a mise au courant de la vie de Madame. On n’a pas idée d’être aussi méchant sous prétexte que Madame à un frère prêtre. Si monsieur savait que j’ai un cousin qui est curé de campagne, il me renverrait ! En voilà un phénomène ! Vous verrez ce que je vous dis, Madame, ce monsieur si colère sera tout doux à sa mort… et vous le verrez réclamer un confesseur pour son dernier voyage.

Les yeux de Denise devinrent grands. Elle répondit avec douceur :

— Puissiez-vous dire vrai !

— Les plus féroces irreligieux deviennent les plus fervents… vous verrez ça ! Mais assez parlé sur ce sujet. Madame me permet de lui demander ce qu’elle compte faire ?

Habituée à la trahison, la malheureuse Denise ne savait pas si elle devait répondre à une semblable question. La servante remarqua son hésitation et dit :

— Que Madame ne se méfie pas de moi… je suis une femme franche et de bon conseil.

— Alors, ma bonne Victorine, je vous confierai que j’ai l’intention d’enlever mes enfants et de me cacher avec eux dans quelque hôtel.

La cuisinière, les mains sur les hanches, réfléchissait, puis hochant la tête, elle murmura :

— Çà, Madame, cela ne me semble pas une solution raisonnable. Je connais la vie et je sais que les hommes n’aiment pas qu’on les brave. Il faudra les élever ces petits-là, et votre mari peut ne pas vous envoyer d’argent. La justice n’est pas avec la femme qui quitte le domicile conjugal. Vous serez dans votre tort. Puis, plus tard, les petits pourraient vous le reprocher. Moi, je ferais un effort, je reprendrais le chemin de la maison avec mes enfants et je dirais à mon mari : Les voici… je les ai trouvés parce que je suis une mère, ne me les arrachez plus.

Denise écoutait ces sages paroles. La servante ne lui apparaissait plus comme personne vulgaire, mais comme une amie désintéressée. À son tour, elle pesait les circonstances cherchant la meilleure détermination.

— Voyez-vous, Madame, reprit la domestique, une dame dans votre genre qui a vécu dans la richesse, ne peut pas penser à habiter une mansarde à un sixième étage. Il y a des nécessités que vous ne connaissez pas. Si vous travaillez, il faudra le chercher ce travail et vos enfants seront seuls ou bien à une garderie.

Denise penchait la tête douloureusement.

— À votre place, je retournerais chez moi. Monsieur sait maintenant que vous avez pu vous sauver puisqu’il ne vous a pas vue. Il faut avoir le courage d’affronter sa colère. Entre vos deux enfants, vous serez forte. Si vous voulez demander l’avis d’un saint homme de prêtre, je suis sûre qu’il parlera comme moi.

— J’écouterai vos conseils, Victorine, je vais rentrer.

— Madame a ses clefs ?

Denise pâlit. Elle ne pouvait pas franchir le seuil de son hôtel.

— Puisque Madame a profité de la porte ouverte, elle ne peut attendre devant qu’elle se rouvre. Le mieux donc, est d’attendre ici, la visite de monsieur. Je serai là et je soutiendrai Madame.

Denise respira.

— Monsieur est venu hier et il ne reviendra que demain. On a donc vingt-quatre heures de tranquillité devant soi. Je pense que quand monsieur aura trouvé sa cage vide qu’il aura mis un peu d’eau dans son vin… Ce n’est pas tous les jours qu’on peut rencontrer une femme douce comme Madame.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Paul Domanet ne s’était pas aperçu qu’il avait omis de fermer sa porte. Il vaqua à ses affaires, déjeuna au restaurant, ayant convenu avec Denise que lorsqu’une certaine heure était passée, qu’elle n’eût plus à l’attendre. Il rencontra des amis et tout en parlant, soudain, il se rappela que sa porte était restée ouverte.

Il se hâta et se dit : Je serais curieux de savoir si ma femme a profité de cette étourderie.

Il s’achemina vers son hôtel. Il entra et appela. Comme personne ne lui répondait il comprit que Denise était partie et une colère lui vint.

Il médita de nouvelles vengeances, forma des projets et se demanda où sa femme avait dirigé ses pas. Il négligea leurs relations, sachant que la fierté de Denise s’opposait à ce qu’elle se montrât.

Son frère était parti et elle n’avait pu aller lui demander secours. Il ne pensa pas non plus qu’elle était à la recherche de ses enfants, puisqu’elle ignorait leur adresse.

Il ne soupçonnait pas la nurse de la lui avoir fait parvenir. Jusqu’alors, elle s’était montrée stricte à observer les conditions qu’il exigeait d’elle.

À mesure qu’il réfléchissait, sa perplexité croissait en même temps que son courroux et il décida d’aller quand même jusque Neuilly.

Puis, subitement, une sueur froide l’inonda. Si Denise désespérée avait voulu en terminer avec la vie ? Mais il se rassura en songeant aux sentiments pieux de sa femme. Un trouble l’envahit en pensant qu’il pouvait compter sur la foi de Denise.

Mais haussant les épaules, il essaya de distraire sa pensée de ces choses qui le gênaient. L’essentiel, pour l’instant, était de retrouver Denise.

Quand il arriva, la cuisinière le reçut avec un air goguenard, lui sembla-t-il. Cependant, il s’évertua à garder une contenance digne pour lui parler.

Il la regarda sévèrement d’une façon interrogative. Elle comprit merveilleusement ce langage muet et comme elle n’était pas timide, elle se campa devant lui, les deux mains croisées sur son tablier :

— Eh bien ! oui, monsieur, Madame est venue et en ce moment-ci, elle est à l’église avec ses deux chérubins. Il paraît que vous ne la laissez pas souvent aller à la messe.

Paul Domanet aurait volontiers écrasé cette grosse commère, mais comme elle était de taille à se défendre, il répéta :

— Madame est venue ?

— Dame oui… Qui pourrait empêcher une mère de retrouver ses enfants.

— Et la nurse ?

— Elle a été moins brave que moi. Elle a pensé que vous lui donneriez son congé et elle a préféré ne pas vous attendre. Maintenant, elle n’a plus rien de commun avec la maison.

— C’est elle qui a donné l’adresse de Neuilly ?

— Çà, non… Il ne faut pas l’accabler de choses injustes. Elle a rencontré Madame qui errait de nos côtés, et cette pauvre mère l’a suivie. Vous pensez si les petits étaient heureux ! Monsieur peut se vanter d’avoir une épouse gentille… C’est une femme à se mettre en quatre pour elle.

— Où sont-ils tous les trois ? interrompit Paul que ce verbiage excédait.

— Je vous l’ai déjà dit, monsieur, à l’église. Madame ne vous attendait que demain. Je lui ai dit que vous ne veniez que tous les deux jours.

— Vous êtes sûre que Madame reviendra avec ses enfants ?

— Tout à fait sûre. Où voulez-vous qu’elle aille ? Madame a trop de bon sens et de piété pour quitter son foyer.

La cuisinière était enchantée de tenir tête à ce despote. Elle lui dit doucement :

— Que monsieur se chauffe jusqu’au retour de Madame.

Paul Domanet lui lança un regard foudroyant qu’elle dédaigna. Il préféra sortir. Il alla devant l’église Saint-Pierre, patienta quelques minutes près de la porte, sans vouloir entrer, puis le temps s’écoulant, il se dirigea vers l’autre paroisse.

La rage augmentait en lui. L’orgueil de cet homme était démesuré. Il ne voulait pas comprendre que l’amour maternel plus fort que toutes les menaces, conduisait Denise. Il ne pensait qu’à sa volonté que l’on déjouait.

Il revint à la villa. Dès qu’il approcha de l’entrée, il entendit la voix de Richard. Il ne se hâta pas, voulant conserver son prestige.

— Ils sont là, lui dit Victorine. Ah ! Madame a meilleure figure que lorsqu’elle est arrivée !

Paul Domanet poussa la porte du petit salon. Le groupe que formaient Denise et ses chers trésors était des plus gracieux. Le père le contempla. Une lueur d’attendrissement passa dans ses yeux. Ce ne fut qu’un éclair.

Denise s’était dressée. Elle vit le regard dur qui l’effraya et elle s’écria :

— Pitié !

Puis, elle poursuivit en articulant non sans peine :

— J’avais un tel besoin de les voir… mon cœur en était torturé.

Paul Domanet ne voulait rien dire devant ses enfants. Il avait la prétention de passer devant eux peur un père aimable. Richard devenait grand et il craignait qu’il ne fût un juge un peu plus tard. Il se contenta donc de déclarer :

— Nous allons rentrer à l’hôtel.

— Tous les quatre ?… demanda Richard… la maison est donc réparée ? J’ai ma chambre avec ses joujoux, dis, papa ?

Denise était pleine d’espoir. Elle alla vivement s’habiller pour partir, emmenant les enfants. Victorine vint l’aider.

— Il me semble que monsieur a l’air calme. Dans tous les cas, il emmène les enfants avec Madame.

— Je voudrais me réjouir.

— Il faut prendre ce qui est bon dans ce qui passe, conseilla la cuisinière.

Denise venait de prier de toute son âme. La Providence l’exauçait-elle déjà ? Il lui sembla que ce serait bien rapide. S’il fallait encore souffrir, elle se soumettrait.

Prête, ainsi que ses enfants, elle prévint son mari. Sans un mot, celui-ci sortit de la maison en ordonnant à Victorine d’attendre ses ordres.

Il fit monter sa famille dans l’automobile qui démarra.

Le trajet ne fut pas long. Cependant la journée était avancée quand on fut à la porte de l’hôtel. La nuit était presque là. C’était un crépuscule de février avec de la neige dans l’atmosphère.

Quand Denise franchit le seuil, une ardente prière monta de son cœur à ses lèvres afin que ses épreuves fussent terminées.

Elle s’étonnait de l’attitude silencieuse de son mari et se demandait quels projets il formait.

Les enfants coururent à travers l’appartement, et durant ce temps, Paul dit à sa femme :

— Je n’aurai donc jamais raison de votre tête ? il suffit que je déteste une chose pour que vous fassiez le contraire ? C’est inadmissible ! Je vous réduirai… ma ténacité est indomptable.

— Je ne puis résister à mon amour maternel ! cria Denise.

— Et quand c’était votre frère que vous alliez voir ? il n’est cependant pas votre enfant ! vous voulez toujours avoir raison.

Paul Domanet, dans cette circonstance était logique, mais sa dureté l’était moins.

Denise se tut. Elle jugeait inutile de se défendre, et d’alimenter des propos aussi oiseux, dont elle sortait amoindrie chaque fois.

Il était l’heure du dîner et elle songea à s’occuper du repas.

Il la laissa se diriger vers la cuisine.

Elle rassembla ses idées pour confectionner un plat qui plût à son mari. Elle se retenait de pleurer, elle se disait qu’elle avait obtenu une grande amélioration et que son courage était récompensé. Cependant son cœur n’était pas tranquille. Elle se hâtait pour ne pas laisser ses enfants seuls. Elle prêtait l’oreille afin de les entendre. La voix de Richard s’éleva :

— Mais je n’ai pas de joujoux !

Il y eut un murmure de cris joyeux, puis des portes s’ouvrirent et se refermèrent.

Denise eut un sourire léger. Elle continua son humble besogne, prise d’un zèle soudain :

— Si la face de la vie pouvait changer, se dit-elle.

Un quart d’heure passa durant lequel Denise absorbée, remua des ustensiles.

Soudain, l’appartement lui sembla terriblement silencieux. Elle sortit de l’office rapidement, tendit toute son attention, mais ne surprit aucun symptôme animé dans l’appartement. Elle appela, les bras enavant, les yeux égarés. Alors, elle comprit l’horrible chose.

Paul Domanet avait remmené ses enfants.

Elle sanglota désespérément, se demandant comment elle pourrait supporter son destin. Durant deux heures, elle escompta le retour, mais les minutes s’ajoutèrent aux minutes. Elle n’en pouvait plus de gémir. Sa gorge ne laissait plus passer qu’un râle sourd, et elle se disait que dorénavant, il lui serait impossible de demeurer en face de Paul Domanet.

Quoiqu’il pût advenir, elle s’en irait.

Elle sécha ses larmes, se baigna le visage, revêtit son manteau et prit le peu d’argent liquide qu’elle possédait.

Quand elle eut fini ses préparatifs, elle murmura :

— À quoi bon ? cette fois la porte doit être bien fermée.

Mais pour l’acquit de sa conscience, elle alla voir. Elle était entr’ouverte. Elle s’étonna, sans comprendre que Domanet l’avait laissée ainsi à dessein, afin de l’éprouver.

Mais son esprit ne pouvait plus réfléchir. Elle partit dans la nuit de février comme une bête blessée qui cherche un coin pour abriter sa douleur. Elle pensait à son frère. Il lui avait recommandé de regarder en haut. Plus elle descendrait dans l’abîme de douleur, plus elle monterait en grâce. Le monde, maintenant, ne l’importait plus. Elle vivrait seule, en essayant de gagner sa vie. Des millions de femmes n’étaient pas mieux partagées qu’elle. Il valait mieux se libérer de cet esclavage et se créer une existence ennoblie par le travail.

Elle se réfugia dans une chambre d’hôtel où elle ne put dormir. Tout son passé défilait devant ses yeux.

Encore une fois, une étape était franchie, et encore une fois, elle tombait dans un état plus misérable que le précédent.

Était-elle enfin au bout de la pente ? Comme elle avait besoin de repos.

Dans cette chambre modeste, elle pria, pleine de calme et d’énergie. Son âme s’élevait et le seul être qu’elle voyait maintenant devant ses yeux était son frère, l’apôtre, qui méprisait toutes les contingences pour soi-même.

Dieu l’éprouvait, c’était certain. Elle comprit que Paul Domanet n’était qu’un instrument et à cette heure, où elle était aussi pauvre que le plus dénué des mendiants, aussi délaissée que la plus isolée des créatures, elle lui pardonna.