Épreuves maternelles/08

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Hirt et Cie, Éditeurs (p. 84-95).

VIII


Denise passa encore la nuit chez Mme Pradon. Le lendemain matin, Rose remarqua son visage fatigué et elle faillit pleurer en lui disant :

— J’ai mal dormi aussi… Que la patronne est donc sotte de vous avoir renvoyée ! Si on lui demandait de vous garder ?

— Non, non, protesta Denise, n’essayons pas de la fléchir. Elle obéit à une crainte, et ce serait toujours à recommencer.

— Que vous reproche-t-elle ?

Denise hésita, mais Rose paraissait tant l’aimer, qu’elle jugea qu’elle pouvait l’éclairer.

— Mon Dieu ! vous serez peut-être surprise, petite Rose, en apprenant que Mme Pradon a peur que je m’occupe trop de ses enfants.

— Elle est jalouse ? s’écria Rose.

— Sans doute.

— Alors, il n’y a rien à faire, posa la jeune fille avec autorité. Les femmes jalouses sont des malades et cette maladie les reprend tout le temps. Je crois qu’il vaut mieux que vous partiez… Et puis, dès que vous serez dans une place où il faudra une femme de chambre, vous me ferez signe. Je me suis attachée à vous et je ne veux pas vous perdre, j’ai eu si peu de bonheur dans ma vie.

— Vous êtes jeune, petite Rose.

— Il faut tenir le bonheur présent… puis vous me rendez meilleure. Aussitôt que je ne vous vois plus, je redeviens méchante et mal élevée.

Denise eut la force de sourire.

Rose reprit :

— Je me souviens d’une maison où je crois que l’on est bien. Il y fallait une cuisinière. J’irai voir tout à l’heure si c’est encore libre. Comme femme de chambre, il y a une vieille domestique de la famille… donc, rien à faire pour moi. On appelle ces personnes les Dutoit.

Comme ce nom n’évoquait aucun souvenir dans la mémoire de Denise, elle consentit au dessein de Rose et la remercia.

— Je pourrai me présenter, ne vous dérangez pas.

— Laissez, cela me donnera de l’exercice et je connais la vieille bonne.

— Où l’avez-vous connue ?

— Elle était l’amie de la cuisinière de cette comtesse où j’ai été placée… C’est une brave femme, mais pas très causante… Cela vous sera égal, parce que vous ne parlez guère non plus. J’irai tout à l’heure. J’ai du coton à réassortir pour les bas de Madame, ce n’est pas loin d’ici. Je vous verrai ainsi quelquefois et cela me plaît.

Denise laissa faire la jeune fille. Que lui importait d’être chez une personne ou chez telle autre. Le tout était d’être à l’abri.

Quand Rose put sortir, elle courut chez cette Mme Dutoit. Elle revint triomplante.

On acceptait Denise avec plaisir, la cuisinière manquant toujours.

— Vous serez fort bien… La vieille Vincente m’a posé une masse de questions sur vous… Il faut croire qu’elle aime parler maintenant !… Enfin, elle paraît contente.

— Il n’y a pas d’enfants dans cette maison ?

— Non, non… répliqua Rose en souriant, vous serez tranquille.

Il était entendu que Denise prendrait ses fonctions l’après-midi même.

Elle prépara donc encore le déjeuner, puis vers deux heures, elle alla faire ses adieux à Mme Pradon.

— Je quitte la maison et je viens dire adieu à Madame.

— Je vous regretterai Marie… vous êtes une fine cuisinière, mais, j’ai honte de vous le dire, vous me faites un peu peur quand vous vous occupez de mes enfants.

— Puisque Madame a cette crainte, il vaut mieux que je m’éloigne, répondit doucement Denise.

C’eût été une trop grande privation pour elle que de ne plus regarder ces enfants qui lui rendaient ses caresses. Il valait mieux qu’elle s’en allât, au moins, la tentation serait-elle abolie.

— Au revoir, Marie… je vais vous donner un certificat ?

— Si Madame veut bien.

Mme Pradon rédigea la formule en termes élogieux et Denise prit congé d’elle.

Rose, au départ, l’embrassa comme une sœur tendrement aimée, et l’isolée s’évada vers un autre destin.

Elle arriva chez Mme Dutoit. La vieille Vincente fort bien dépeinte par Rose, vint lui ouvrir.

— Vous êtes Marie Podel ?

— Oui, Vincente.

Les deux femmes se sourirent. Vincente reprit :

— Je sens tout de suite que vous ne serez pas gênante et que je m’accorderai avec vous.

— Je le souhaite bien, répliqua Denise, parce qu’on a besoin de tranquillité dans la vie.

— À qui le dites-vous ! soupira Vincente.

Elle fit entrer Denise avec son petit bagage et alla chercher Mme Dutoit.

Cette dernière était une femme froide d’aspect. Elle examina Denise sans une parole, puis regarda fixement Vincente. Celle-ci eut un battement des paupières et Mme Dutoit conclut alors :

— Au premier abord, vous me convenez… veuillez me montrer votre certificat.

Elle le lut et parut satisfaite. Elle le rendit à Denise en prononçant :

— Vincente m’a avertie que les enfants de Mme Pradon étaient insupportables, et que c’est pour cette cause que vous avez quitté cet intérieur… vous aimez la paix.

— Oui, Madame, répondit Denise.

Vincente donna quelques indications à la nouvelle venue, puis la laissa dans sa cuisine où Denise songea au menu qu’on lui avait demandé pour le dîner.

Au bout de trois jours, elle fut au courant des habitudes du logis. Mme Dutoit était froide, Vincente, affable. Quant à M. Dutoit, il ne lui adressait jamais la parole.

Denise ne pénétrait pas dans les pièces de l’appartement. La cuisine, l’office et la salle à manger étaient les seules où elle avait accès.

Cantonnée dans son refuge, elle soignait ses menus et allait aux provisions. Elle rencontra un matin, Rose qui fut ravie de la revoir. Elle se hâta de lui apprendre que Mme Pradon la regrettait joliment et que si elle voulait revenir, elle serait la bienvenue. Mais Denise jugea qu’il valait mieux qu’elle restât là où elle se trouvait.

Un jour, dans sa cuisine, Denise en train d’éplucher des légumes, entendit une sorte de plainte.

Elle écouta plus attentivement. Son cœur sensible ne pouvait supporter la douleur, ni physique, ni morale, chez les autres.

Mais, malgré le soin qu’elle prêta pour entendre de nouveau ce gémissement, elle ne le perçut plus. Quand elle vit Vincente, elle lui demanda :

— Avez-vous entendu quelqu’un se plaindre tout à l’heure ? Je n’ai pu me rendre compte si c’était à l’étage au-dessus ou dans l’appartement même. Madame n’est pas souffrante ?

Vincente jeta un coup d’œil méfiant sur sa compagne, puis, après un moment de silence, elle répliqua :

— Ne vous inquiétez pas !

Denise fut assez surprise de cette riposte. Le ton de la servante lui parut ambigu, et malgré soi, une curiosité l’assaillit.

Cependant, l’incident ne se reproduisit pas et elle l’oublia.

Un après-midi, Vincente lui annonça :

— Ce soir, M. et Mme recevront un ménage de leurs amis. Il faut que le menu soit spécial parce que cette dame ne peut pas manger de tout. Vincente entra dans des explications pour la composition de ce dîner, puis elle acheva :

— Je serais contente que vers la fin du repas, vous m’aidiez un peu dans la salle à manger, parce que je serai occupée.

— Je ne demande pas mieux.

Denise soigna le repas. Quand le couvert fut dressé, Vincente vint dans la cuisine pour les derniers préparatifs et devant la bonne odeur des mets, elle lança :

— Je crois que M. et Mme Cassil seront contents.

— Cassil ? s’exclama Denise.

— Oui, vous les connaissez ?

Déjà, Denise se repentait de son exclamation. Si elle connaissait les Cassil !… Ils étaient des habitués de ses réceptions.

Qu’allait-elle faire ? Elle qui fuyait avec tant de soin les souvenirs, quel visage opposerait-elle à cette relation qui vantait son charme et qui paraissait tenir à sa sympathie.

Durant quelques secondes, les pensées de Denise se heurtèrent dans son cerveau, tout à coup enfiévré. Elle pensa à se maquiller pour qu’on ne la reconnût pas, à se voiler le visage, à baisser le front… Elle ne savait à quel parti s’arrêter.

Soudain, une seule solution s’imposa : la fuite. Elle ne pouvait s’arrêter à rien d’autre.

Vincente attendait toujours une réponse à sa question. Denise essaya de réparer son geste.

— Je ne les connais pas du tout. J’avais compris Cassis, et ceux-là, je les connais.

— Ah ! bon, fit paisiblement Vincente… cela n’a d’ailleurs aucune importance.

La domestique sortit de la cuisine et Denise resta seule. Sa tête était brûlante. Elle cherchait à quoi se résoudre. Il lui répugnait de se révéler en cuisinière devant les Cassil. Bien que son amour-propre fût très atténué, un respect pour ses enfants, une gêne pour son mari, l’engageaient à ne pas étaler devant des étrangers indifférents la cruelle infortune de son existence.

Alors qu’elle en était là de ses réflexions, le gémissement déjà entendu perça le silence. Un effroi glaça Denise. Il lui sembla que des pleurs et des supplications s’ajoutaient à cette plainte, puis tout s’éteignit.

Vincente entra :

— Cette fois, dit Denise, je suis sûre d’avoir surpris des pleurs. C’est ici, j’en suis certaine.

Les soucis que vivait Denise pour son propre compte donnaient à son visage un aspect bouleversé et Vincente en fut frappée.

Elle déclara en souriant :

— On dirait que vous avez peur ? ne craignez rien. Denise n’avait pas peur. Elle était seulement violemment intriguée par ce mystère. Les manières dégagées de Vincente la rassurèrent et il ne lui resta plus que son ennui personnel.

Elle se décida soudain. Elle partirait avant le dîner. Tant pis ! Vincente s’arrangerait, mais elle ne voulait pas risquer de se rencontrer avec Mme Cassil.

Elle laissa un mot, s’appliquant pour égratigner l’orthographe et contrefaire son écriture. Elle prévenait que souffrante soudain, elle était obligée de remonter dans sa chambre.

Elle sortit, mais ne gagna pas sa mansarde du sixième de crainte qu’on ne vînt l’y relancer pour lui apporter quelque médicament.

Elle se rendit dans un hôtel proche pour y passer la nuit. Il lui semblait qu’elle devenait une bête traquée et elle frissonnait d’angoisse en se sachant à la merci de la vie.

Vincente fut bien effarée quand elle déchiffra le mot laissé. Elle courut le porter à sa maîtresse » en s’écriant :

— En voilà une drôle d’histoire ! nous lâcher au moment du repas ! Il y a autre chose !

— Vous n’avez jamais rien remarqué d’anormal dans cette servante ?

— Jamais.

— C’est peut-être une voleuse ?

— Tout est possible.

— Écoutez, Vincente… vous monterez jusqu’à sa chambre et vous verrez ce qu’il en est.

— J’y cours Madame.

— Elle est peut-être réellement malade… sans quoi cette attitude me paraîtrait inadmissible.

Vincente se hâta. Elle frappa contre la porte de la mansarde, mais personne ne lui répondit. Elle craignit que Denise ne fût plus malade, mais une domestique qui passait, la renseigna :

— Vous cherchez Marie Podel ? Elle vient de sortir en chapeau… elle a même fort bonne allure, votre cuisinière, on dirait la patronne.

Vincente n’entendait pas, accablée par cette révélation… que signifiait ce mystère ? Marie Podel mentait ? Elle ne l’en aurait pas crue capable… Elle pouvait donc être tout aussi bien une voleuse.

Elle redescendit fort ennuyée, car elle se sentait responsable. Mme Dutoit n’avait pris Marie que sur ses conseils.

Elle déclara :

— Marie n’est pas dans sa chambre… il paraît qu’elle est allée se promener.

— Et mon dîner ? s’exclama Mme Dutoit, pâle de stupéfaction.

— Heureusement, il est tout préparé et je le servirai.

— Vous ne le pouvez pas ! vous le savez bien… allez chercher un extra tout de suite pour vous seconder. Il le faut absolument. Pressez-vous, qu’a donc pensé cette femme pour nous laisser ainsi dans l’embarras ! C’est insensé.

— Je n’y comprends rien, renchérit Vincente, j’aurais parié ma tête qu’elle était honnête et comme il faut. Je croyais la trouver là-haut.

— C’est inouï ! on ne sait plus qui l’on a chez soi ! Nous ferons chercher un serrurier pour ouvrir cette chambre demain. Elle ne reviendra plus cette cuisinière, elle nous a volés, c’est certain… il faudra compter minutieusement l’argenterie.

— Cela m’étonnerait qu’elle fût voleuse, et cependant sa conduite n’est pas claire.

— Je ne veux pas y penser ce soir ! il est temps que je m’habille.

— Pour moi, voyez-vous, Madame, elle aura eu peur, c’est sûr.

— Et de quoi ?

— Du père de Madame… elle l’a entendu qui se plaignait.

— Alors… vous l’avez rassurée ?

— Ma foi non !… je sais que Madame n’aime pas quand on parle du pauvre monsieur en enfance.

— Vous avez eu tort !… elle croit que nous séquestrons quelqu’un ! c’est stupide ! en voilà une complication ! elle est allée prévenir le commissaire de police ! il ne manquerait plus qu’il nous arrive pendant le dîner avec son écharpe, pour une perquisition ! Vincente, vous êtes d’une imprudence folle.

Ainsi furent expliquées les plaintes.

C’était un travers de Vincente de ne pas avouer que son ancien maître qui était fort âgé, ne possédait plus que des facultés ralenties.

Quand il désirait un peu plus de nourriture et qu’on la lui refusait, il pleurait comme un enfant dont il avait les gourmandises et les colères. Cela faisait honte à Vincente et elle taisait cet état aux domestiques débutants.

En songeant que Denise pouvait dénoncer cet état de choses et que la justice risquait d’intervenir, les cheveux rares de Vincente se dressaient sur sa tête et ses jambes flageolaient.

Denise ne s’en souciait guère. Échouée dans sa chambre d’hôtel, elle réfléchissait sur son sort, et se demandait quand lui arriverait le repos. Elle se disait que le lendemain, elle avertirait Mme Dutoit qu’elle ne pourrait rester chez elle. Son sommeil fut mauvais, agité par ses souvenirs. Elle avait toujours devant les yeux Mme Cassil, et elle revivait le temps où elle la recevait. Comme ces jours lui paraissaient éloignés !

Chez Mme Dutoit le dîner se passa normalement. Comme sujet de conversation, la maîtresse de maison raconta l’aventure qui venait de lui survenir avec sa cuisinière et ce furent des récriminations sans fin à propos des domestiques sans délicatesse.

Marie Podel obtint le record de la fantaisie et l’on stigmatisa fortement son effronterie et son manque absolu de respect et d’honnêteté qui la conduisait à déserter son poste avant la bataille. Ceci était exagéré, car Marie avait tout soigneusement préparé.

Pendant ces phrases, on savourait l’excellent repas mais sans éloges. Mme Dutoit pourtant remarquait que l’on se servait copieusement et sa gloire de maîtresse de maison en fut flattée.

Le dîner resta très animé par suite de ce sujet intarissable et comme le service fut fort bien fait par la servante d’occasion Mme Dutoit n’eut qu’à se féliciter de posséder un tel thème pour amuser les convives. De temps à autre, cependant, un lancement de terreur traversait son esprit en pensant que le commissaire pouvait surgir, mais elle rejetait rapidement cette hypothèse, en ravivant le sujet touchant sa cuisinière.

Son succès eût été bien plus considérable si elle avait pu dévoiler le nom véritable de Marie Podel. C’est alors que Mme Cassil eût levé les bras au ciel et parlé d’abondance.

Mais Mme Dutoit ne soupçonnait rien, heureusement pour Denise.

Le lendemain, vers huit heures, alors que Vincente allait sortir pour ramener un serrurier, elle se trouva, quand elle ouvrit la porte, en face de Marie Podel.

— Quoi !… c’est vous ?

— Mais oui.

— Eh bien, je croyais ne plus vous revoir.

— Vous vous êtes trompée, dit Marie de sa voix douce.

— Vous êtes tout de même une drôle de femme ! vous nous plantez là au moment d’un dîner, pour nous mettre dans un embarras sans pareil ! On n’a jamais vu ça ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Ce serait bien long à expliquer, murmura Marie, d’une voix assourdie.

— Rose m’avait pourtant certifié que vous étiez très bien et pas du tout à caprices.

Denise ne répondit pas à cette phrase et demanda si elle pouvait parler à Mme Dutoit.

— Il est encore un peu tôt. Mais, répondez-moi un peu en attendant… Vous avez eu peur, hier, parce que vous avez entendu des plaintes ?

— Pas du tout, ma curiosité seule était éveillée.

— Ah ! bon… c’est parce que nous avons cru que vous aliiez faire une dénonciation à la police.

— Quoi ? s’écria Denise abasourdie.

— Mais oui, nous attendions le commissaire.

— C’est invraisemblable !

— Alors, je me demande pourquoi vous êtes partie si vivement, en disant que vous étiez malade, attendu que vous n’étiez pas dans votre chambre. Madame a cru, vous ne vous fâcherez pas si je vous le dis ?

— Pas du tout.

— Bon. Madame a cru que vous nous aviez volés… et que vous étiez partie sans retour. Mais je fais amende honorable, tout est au complet ici.

— C’est heureux, murmura Denise en souriant.

— Ma foi, vous avez un bon caractère. J’en connais qui auraient poussé de fameux cris.

— Ma conscience me guide. Je n’ai jamais volé… pourquoi serais-je blessée d’une accusation qui pourrait paraître vraisemblable au premier abord ?

Vincente fut assez décontenancée par cette réponse. Marie Podel ne lui semblait pas de la même essence que celles qui l’avaient précédée.

— Enfin ! il faut vous prendre comme vous êtes, je vais prévenir Madame que vous êtes rentrée.

— Prévenez-la que je désire lui parler et que je ne resterai sans doute pas.

— Quoi… vous voulez repartir ?

— C’est mon intention.

— Ça, par exemple, ce n’est pas naturel… Écoutez, Marie, je suis sûre que vous partez parce que vous croyez qu’il se passe des choses extraordinaires dans cette maison… Vous auriez tort… Vous pouvez croire ce que vous voulez, c’est votre droit (nous vous avons bien accusée de vol), mais je vais vous expliquer la chose : les gémissements que vous entendez, c’est monsieur, le père de Madame, qui les pousse. Il est tombé en enfance et cela m’est un crève-cœur de le dire, parce que je l’ai connu actif et allant… Alors, je ne veux pas qu’on le voie et je le soigne seule avec Madame. Il ne peut plus bouger, le pauvre.

Le bon cœur de Marie s’émut.

— Le pauvre homme ! s’écria-t-elle, comme ce doit être triste pour sa fille.

— Elle a du mal à s’y habituer, et elle l’aime maintenant comme son enfant. Alors, vous êtes tranquille ? vous voyez qu’on ne vous cache rien, vous resterez ?

— Non, Vincente.

— Oh ! même après ce que je vous ai dit ?

— Il faut que je parte.

— Quelle bizarre cuisinière ! cria Vincente hors d’elle, les femmes sont stupides à présent ! c’est une pitié ! Ah ! bien, Madame va être contente ! Il va falloir courir pour retrouver quelqu’un d’autre. Pourquoi êtes-vous entrée ici, pour repartir aussi vite ? Vous ne faites pas long feu dans vos places ! Madame ne vous paie pas assez ?

Denise subissait ce déluge de paroles sans protester.

Vincente s’en alla pour avertir sa maîtresse et ce fut au tour de Madame Dutoit de manifester quelque fureur. Elle vint trouver Denise.

— Que me raconte Vincente ? Vous ne voulez plus rester à la maison, ma fille, après m’avoir joué ce tour d’hier soir ? À quoi pensez-vous ? que vous faut-il donc ? Vous êtes traitée poliment ici et vous avez la chance d’avoir pour compagne une femme d’âge, dévouée et bonne.

La pauvre Denise savait qu’elle ne pouvait guère s’expliquer. Il fallait qu’elle supportât tout ce flot de paroles sans justifier sa conduite.

Elle prononça doucement :

— J’apprécie tout ce que Madame me souligne, mais je dois partir. Je regrette de le dire à Madame, mais je ne puis agir autrement.

Vincente reprit la parole avec cette familiarité que s’octroient les vieux serviteurs :

— Pourtant, Madame, je lui ai raconté le tourment que nous avions avec notre pauvre monsieur… eh bien ! elle s’en va tout de même ! elle n’a pas de cœur, crai ! alors que Rose la disait si gentille.

Pas de cœur ! Denise ferma les yeux.

Elle souffrait horriblement par ce cœur que l’on méconnaissait.

Madame Dutoit la vit triste. Elle eut l’intuition qu’un drame inconnu pesait sur la destinée de la cuisinière et elle n’insista pas.

Elle dit simplement :

— Laissez-moi être surprise cependant de votre attitude d’hier… Le dîner était réussi, c’est vrai, mais cela m’a mise dans un embarras extrême.

Denise ne répondit rien.

— Vous ne pouvez même pas rester huit jours ?

— Non, Madame, je ne le puis, murmura la jeune femme qui défaillait presque de se savoir bientôt dans la rue à la recherche d’un gîte et d’un salaire.

Elle rangea ses affaires, suivie par Vincente qui voulait la faire parler. Mais Denise, plongée comme en un rêve, procédait à son départ avec des gestes d’automate.

— Je vous remercie, Vincente, pour votre excellente camaraderie. La paix était avec vous.

— Alors, restez ! clama la vieille domestique, bouleversée soudain par l’air tragique que lui semblait refléter le visage de Denise.

— Je ne le puis, bonne Vincente, sans quoi je ne songerais pas à m’en aller.

— Vous êtes donc sous la domination de quelqu’un… vous avez reçu un ordre auquel vous devez obéir ? poursuivit Vincente, curieuse et inquiète tout ensemble. Vous savez que monsieur a de belles relations, si vous avez besoin d’être aidée, il le ferait très volontiers.

— Non, Vincente, je vous remercie. Vous êtes une excellente créature que je n’oublierai pas. Je vous donnerai peut-être de mes nouvelles un jour, mais en attendant, priez bien pour moi… j’ai besoin de me sentir protégée par des cœurs bienveillants. Au revoir, bonne Vincente.

— Au revoir, Marie.

Puis Vincente se reprit soudain, et elle murmura, saisie par un respect qu’elle ne put définir, mais qui s’imprégna dans son ton et ses paroles :

— Au revoir, Madame.

Denise ne releva pas le mot et s’en alla.

Vincente rejoignit sa maîtresse et lui dit :

— Vous savez, Madame, notre cuisinière…

— Oui, eh bien ?

— C’était une dame…

— Comme cela ? elle vous l’a fait entendre ?

— Oh ! non, mais je l’ai pressenti tout d’un coup. Elle avait un air, un air, que je ne peux pas expliquer.

— Vous divaguez, Vincente.

— Madame verra… elle nous donnera de ses nouvelles quand elle ne souffrira plus… je l’ai deviné. Elle a du malheur, cette dame-là… et elle ne l’a pas mérité, j’en mettrais ma main au feu ! Ah ! c’est qu’on voit de drôles de choses au jour d’aujourd’hui.