Épreuves maternelles/07

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Hirt et Cie, Éditeurs (p. 71-83).

VII


Dès le lendemain, elle entreprit ses recherches. Elle ambitionnait une situation de caissière dans quelque magasin. Mais toute la journée, elle frappa sans succès, à de nombreuses portes.

Elle se coucha, harassée, pensant à ses enfants, se disant qu’aussitôt qu’elle gagnerait un peu, elle irait les revoir. Elle n’osait pas y courir, craignant un piège.

Elle dormit mieux, mais le lendemain, elle se réveilla tellement courbaturée qu’elle resta couchée plus tard. L’après-midi, elle recommença ses courses et ne fut pas plus heureuse que la veille. Elle s’étonnait du peu de résultat de ses démarches, croyant qu’il suffisait de montrer de la bonne volonté, pour être acceptée dans une maison.

Elle se rappela ses incertitudes de jeune fille, avant que Paul Domanet briguât sa main. Elle ne savait à quoi se destiner, mais elle pensait qu’il serait facile de s’employer.

Le deuxième jour, elle fut tourmentée du désir de revoir ses enfants. Elle ne put y résister et elle alla jusqu’à Neuilly.

Elle vit les fenêtres de la villa fermées. Un froid mortel glissa dans son âme. Elle comprit que son mari avait prévu que son amour maternel la conduirait là.

Elle s’en retourna, d’un pas d’automate, tendant toute sa volonté à ne pas se laisser choir sur un banc, sous une averse neigeuse qui cinglait ses joues.

Dans sa chambre, à l’abri des regards, elle laissa passer sur son visage toutes les expressions du désespoir, mais elle ne pleura pas. Elle accepta le sort que lui envoyait l’existence. Puisqu’il lui fallait affronter une autre lutte, elle s’y soumettrait. Elle avait choisi. Malgré les conseils de Victorine, elle s’était enfuie de son foyer, poussée par un instinct plus puissant que sa volonté même. Elle n’avait pas gagné son bonheur, sans doute, et Dieu le lui enlevait momentanément. Il fallait le reconquérir avec courage, sans défaillance.

Pendant huit jours qui lui parurent horriblement douloureux et longs, elle courut de boutique en boutique, se renseignant, cherchant à vaincre le sort qui lui était si contraire. Chaque fois qu’elle risquait une demande d’emploi, elle baissait ses prétentions.

On l’accueillait plus ou moins bien, se méfiant de cette jeune femme qui n’avait pas la tournure d’une employée et qui se présentait sans assurance. Elle s’épouvantait de voir son peu d’argent diminuer et elle craignait de ne plus pouvoir rester à l’hôtel, cependant modeste, où elle dormait.

Un jour, le sixième de ses courses, elle était entrée chez un boulanger pour acheter un petit pain. Elle entendit la boulangère se plaindre du départ d’une vendeuse.

Denise s’offrit. La boulangère la questionna :

— Vous connaissez la vente ?

— Non… mais je puis m’y mettre.

— Nous avons besoin d’une femme au courant… mais vous rendrez peut-être service… je n’ai pas le temps d’attendre… D’ailleurs, vous ne resterez que trois semaines.

Denise respira soulagée.

Quand elle fut au travail, elle s’informa d’une chambre à louer dans la maison, et la boulangère lui indiqua une mansarde dans la rue voisine. Denise s’y rendit le soir.

Quand elle y fut, un découragement affreux la saisit. Elle était atteinte dans sa fierté, dans sa distinction de femme. Habituée au bien-être, au luxe, à la beauté du cadre, elle frissonnait de dégoût de se voir dans ce quartier populeux. Qui avait habité cette chambre sordide où le lit n’était qu’un grabat, où la lumière arrivait par un vasistas ?

Tant qu’elle cherchait un gagne-pain, l’action et l’espoir la soutenaient, mais quand elle vit son destin fixé d’une façon aussi misérable, elle pleura presque toute la nuit.

Est-ce donc ainsi que son rêve de jeunesse devait finir ?

Le matin, elle fut plus vaillante. Sa chambre lui parut plus hospitalière. Elle était propre, ce que la veille, elle n’avait pas su voir.

Quand, à l’heure dite, elle prit son service, un peu plus d’énergie l’animait. Elle apprit vite la manière de recevoir les clients et son air aimable plut beaucoup à la boulangère.

La clientèle, séduite par sa grâce, s’adressait plus volontiers à elle.

Pendant trois semaines, elle fut relativement heureuse. Elle connut la vie des simples, sans complications comme sans loisirs. Chaque heure amenait son travail et la journée terminée appelait le repos impérieux qui donnait le sommeil sans rêves.

Certaines conversations étaient bannies ; celle qui traitait des modes nouvelles, des fourrures de prix, des bijoux merveilleux ; celle qui évoquait les beaux voyages, les croisières, les stations dans les sites à la mode ; celle des scandales mondains. Denise apprenait à connaître l’âme populaire, cette âme faite d’impulsion qui redresse d’un coup de langue l’homme impoli, et qui fond de pitié devant la misère et l’infortune.

La jeune femme s’émouvait de surprise devant le beau geste d’une midinette qui partageait avec une sœur d’atelier ; devant l’entr’aide d’un commis vis-à-vis d’un vieil ouvrier. Tout s’accomplissait sans paroles, sans ostentation, avec le cœur.

On donnait, on aidait presque en se cachant, sans attendre de merci.

Mais Denise éprouva une forte déception quand il lui fallut céder sa place. Elle s’était leurrée de l’espoir qu’on la garderait, mais celle qu’elle remplaçait était une mère de quatre enfants.

La patronne éprouvait quelque regret à se séparer de Denise, mais son personnel étant au complet, elle ne pouvait agir autrement. Elle lui promit de la placer, mais Denise ne pouvait attendre. Dé nouveau, elle arpenta les rues pour trouver une situation modeste.

Lasse, elle perdit cette allure des gens bien portants. Ses pieds irrités la dirigeaient mal, et souvent, elle s’asseyait sur un banc pour se reposer. Elle se nourrissait sommairement parce que son pécule diminuait.

Ne sachant plus ce qu’étaient devenus son mari et ses enfants, il lui semblait qu’elle était seule au monde. Où étaient-ils maintenant ?

Finirait-elle sa vie ainsi dans l’isolement ? Pourrait-elle vivre loin de Richard et de Rita pendant longtemps ? Tout son cœur défaillait à cette pensée.

Puis, elle reprenait courage après une prière fortifiante. Elle persistait à croire qu’elle n’était pas abandonnée et qu’un jour les malentendus se dénoueraient.

Cependant, un matin, on frappa contre sa porte. Comme apeurée, elle ne répondait pas tout de suite, une voix demanda :

— Vous êtes là, mâme Podel ?

C’était le nouveau nom de Denise. Elle reconnut la façon de s’exprimer de la concierge de l’immeuble et ouvrit.

— Bonjour, mâme Podel… Il y a du nouveau. La boulangère du coin vous fait savoir que vous passiez chez elle.

Une joie courut en Denise. Elle oublia son rôle de femme modeste et elle dit d’un ton de femme du monde :

— Merci, madame. Comme vous êtes aimable de vous être dérangée.

— Vous voulez rire ! vous pensez bien que je n’ai pas grimpé les six étages exprès pour vous. J’avais à faire par ici.

Denise se tut, mais la concierge voulait parler.

— Vous étiez déjà placée dans cette boulangerie ?

— Oui, répondit laconiquement Denise.

— Ce sont de braves gens, durs au travail… Pourquoi n’y êtes-vous pas restée ?

— J’y faisais un remplacement.

— Ah ! et puis, voulez-vous que je vous dise ? Eh bien ! vous ne paraissez pas une vraie ouvrière, j’ai vu çà tout de suite.

Denise trouvait ce bavardage bien insipide et ne savait comment briser la conversation. Elle répliqua de sa voix douce :

— Ce n’est pas de ma faute, si je n’ai pas l’air d’une ouvrière… Croyez que je suis obligée de travailler.

— Çà, c’est possible, mais on peut avoir eu des malheurs. Je vous laisse à votre course. Mais si vous avez besoin de moi, je suis là.

La jeune femme fut rassérénée par cet offre spontanée.

Seule, elle se hâta de se préparer, et pleine de courage, elle arriva chez la commerçante :

— Ah ! Marie, annonça celle-ci, je vous ai trouvé une place de cuisinière au 48 de la rue. Ce sont de bonnes personnes. Les parents ont fait fortune dans une épicerie du quartier, et les enfants se paient des servantes. C’est M. et Mme Pradon qu’ils s’appellent. Le mari a un petit travail dans un ministère pour payer ses cigarettes et Madame écoute la T. S. F. pour ne pas s’ennuyer. Il y a un petit garçon de cinq ans et une petite fille de deux ans. J’ai dit que vous saviez cuisiner. Vous y serez très bien.

Denise était confondue. Être cuisinière l’atterrait. Devant son visage décontenancé, la boulangère demanda un peu inquiète :

— Vous savez cuisiner au moins ?

— Pas trop mal… avança Denise qui pensait à autre chose.

— Alors, vous pouvez vous présenter tout de suite, bonne chance !

— Merci, madame.

Presque en titubant, Mme Domanet sortit de la boutique. Les mots de la boulangère tourbillonnaient dans sa tête, mais ceux qui la frappaient d’une angoisse et d’un regret étaient ceux touchant les enfants. Un petit garçon de cinq ans et une petite fille de deux ans. L’âge de Richard et presque celui de Rita.

Allait-elle entrer dans cette maison pour avoir le cœur déchiré ? À tous les instants de la journée, supporterait-elle ce supplice inouï d’entendre et de voir ces enfants inconnus qui lui rappelleraient les siens ?

Une indécision cruelle la tourmentait. Machinalement pourtant, elle se dirigeait vers le numéro indiqué. Devant la porte, elle hésita.

Soudain, ses yeux se voilèrent, une faiblesse étrange l’envahit et elle comprit que la faim la domptait.

Il fallait qu’elle entrât dans cette famille, qu’elle y reprît quelques forces durant au moins un certain temps. Ensuite, elle réfléchirait.

Elle s’arrêta devant la loge pour se renseigner sur l’étage qui la concernait, puis alla vers le grand escalier :

— Que cherchez-vous ? cria la concierge.

— Je monte au troisième.

— Non… mais… par le grand escalier ?… rugit la concierge indignée. Prenez donc l’escalier de service. Croyez-vous que je vais nettoyer la boue que vous laisserez sur mon tapis, tout de même.

Denise rougit et rebroussa chemin.

Autant l’entrée des maîtres était fraîche et soignée, autant celle qui servait aux fournisseurs et aux domestiques se montrait sombre et négligée.

Denise gravissait péniblement les marches en se disant que jamais elle n’avait autant éprouvé le besoin d’un ascenseur.

Elle appuya sur le timbre de la porte de la cuisine après avoir repris sa respiration.

Une jeune femme de chambre vint lui ouvrir.

— Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Je suis la nouvelle cuisinière.

— Ah ! bon… je vais prévenir Madame.

Denise s’assit sur une des chaises. Elle était lasse et essoufflée.

Mme Pradon parut bientôt. Ayant dépassé la trentaine, la tête levée haut, elle avait l’air insignifiant. Elle était de forte corpulence.

— Vous êtes la nouvelle cuisinière ?

— Oui Madame.

— Bon… vous me semblez bien mince pour une cuisinière. Vous n’aimez donc pas la cuisine que vous faites ? Je vous préviens que nous sommes des personnes difficiles et que nous mangeons beaucoup.

— Bien, madame.

— Vous avez des certificats ?

— La boulangère ne m’en a pas donné… et c’était ma première place.

— Mais alors, vous ne savez rien faire !

— Pardon, madame.

— Enfin, du moment que cette commerçante vous a proposé, c’est qu’elle sait ce que vous valez… elle est sérieuse. Vous vous appelez ?

— Marie Podel.

— Bon.

À cet instant, des voix d’enfants retentirent dans l’appartement.

Denise faillit perdre connaissance. Tout le luxueux passé, tout son amour maternel heurtèrent son souvenir. Il lui sembla que les voix de Richard et de Rita, avec leur enchantement, sonnaient à ses oreilles. Elle se raidit pour rester droite et indifférente.

— Vous irez aux provisions, dit encore Mme Pradon, et vous serez libre d’acheter ce que vous voudrez, à condition que ce soit de première qualité. Je ne regarde pas à la dépense pourvu que ce soit bon et que les comptes soient justes.

Ayant parlé, Mme Pradon disparut. La femme de chambre esquissa une révérence moqueuse et murmura :

— Ça prend des airs ! J’ai servi chez une vraie comtesse qui ne faisait pas plus d’embarras. Ma fille, il faut te débrouiller ! Le déjeuner est à midi tapant. Monsieur n’aime pas le retard, on reste à table longtemps. Tu pourrais nous rôtir un poulet, il y a quelque temps que je n’en ai pas mangé. La cuisinière qui vient d’être fichue à la porte ne l’aimait pas.

Marie Podel osait à peine comprendre que ce luxe de paroles s’adressait à elle. On la tutoyait familièrement, elle devait aller au marché, acheter un poulet, organiser un déjeuner complet.

Étourdie, bousculée, le cœur chaviré de douleur, de honte et de regret, la malheureuse redescendit les trois étages avec un énorme panier au bras.

Elle essaya de reconquérir un peu de lucidité dans les pensées. Elle s’ingénia pour ce déjeuner, chassant le souvenir de ses enfants, l’affreuse réalité du présent.

Il fallait prendre la vie avec force.

Elle demanda des conseils tout en s’approvisionnant. Rentrée dans sa cuisine, elle confectionna dans le silence, un repas qu’elle jugea satisfaisant. Mettant à profit son ancien rôle de maîtresse de maison et son apprentissage de cuisinière, elle fit ce qui l’aurait contentée.

Elle eut le plaisir de constater que le déjeuner agréait. Mme Pradon vint lui faire des compliments. Elle les reçut avec tranquillité.

Remise par la nourriture, son assurance était plus marquée et sa maîtresse se montra ravie de son nouveau maintien.

— Ce matin, je croyais bien ne pas pouvoir vous conserver, mais je m’aperçois que je m’étais trompée, j’espère que nous nous conviendrons de mieux en mieux. Venez avec moi, dans ma chambre, pour nos comptes.

Dans cette chambre, Marie en entrant, aperçut deux enfants blonds qui jouaient sous la surveillance d’une nurse. Deux enfants blonds qui lui rappelèrent deux têtes chéries qu’elle n’avait pas vues depuis plus de six semaines.

Elle s’immobilisa sur le seuil, ne pouvant plus avancer d’un pas.

— Entrez, Marie.

Elle n’entendit pas cet ordre. Hypnotisée, éperdue, ses yeux se rivaient aux visages enfantins.

— Marie.

Mais Denise ne perçut pas l’appel. Mme Pradon la regarda et entrevit la contemplation fixe de sa cuisinière. Ce regard lui parut étrange et soudain, elle eut peur.

— Marie, qu’avez-vous ?

Denise tourna la tête. Sa maîtresse la vit pâle et si défaite qu’elle eut une exclamation de pitié.

La nouvelle domestique poussa un profond soupir et ses mains se crispèrent sur sa poitrine, comme si elle voulait comprimer son cœur.

Elle répondit, la voix rauque :

— J’ai eu soudain une crampe qui m’a enlevé toute conscience. Je demande pardon à Madame.

Et déférente, elle s’occupa des comptes.

Si Mme Pradon était surprise des prix modiques qu’alignait sa cuisinière pour ses achats, elle n’était pas satisfaite cependant de la réponse qu’elle lui avait donnée. Cette crampe lui paraissait bien circonstancielle et elle devina un mystère dans cette attitude.

Le lendemain, Marie Podel qui n’avait pas à dépasser l’office, rôda durant l’après-midi devant la chambre des enfants. On les gardait à la maison à cause du temps pluvieux.

Elle dit à la nurse d’un ton qu’elle essaya de rendre enjoué :

— J’aime beaucoup les enfants.

— Tant mieux, la cuisinière précédente se plaignait toujours quand elle était obligée de leur faire un plat plus léger. Avec vous, cela ira peut-être mieux.

Denise se rapprochait des petits, avec des ruses qui la rendait tremblante.

— Comment vous appelez-vous, mon mignon ?

— Philippe.

— Et vous, petite mademoiselle ?

— Monette.

La jeune femme avait saisi la délicate main de l’enfant et l’embrassait les yeux fermés, comme si elle voulait continuer le rêve qu’évoquait son esprit.

La nurse dit :

— Cela se voit que vous aimez les enfants !… ceux-ci sont gentils et affectueux… Vous allez les garder un peu si vous voulez, pendant que j’irai chercher un autre ouvrage dans ma chambre.

Denise était au comble de la joie.

Dès que la nurse fut hors de la pièce, elle prit Monette sur ses genoux et la couvrit de baisers.

— Ma petite chérie, murmurait-elle, ma Rita chérie…

La petite fille se laissait faire et gazouillait, pendant que Philippe cherchait à attirer l’attention de la jeune femme en lui montrant ses jouets.

Le pas de la nurse s’entendit et précipitamment, Denise remit l’enfant à terre.

Après quelques mots, elle dut retourner dans sa cuisine pour procéder au repas du soir. Ce fut comme une somnambule qu’elle le surveilla, les yeux perdus dans un songe intérieur.

La femme de chambre lui parla, mais sans succès.

— On dirait que tu dors !… tu en es un numéro ! l’existence ne sera pas gaie avec toi !

Denise revint sur terre pour exprimer à la femme de chambre son étonnement de s’entendre tutoyée.

— Cela te déplaît ? répliqua la jeune fille.

— Je suis surprise, n’en ayant pas l’habitude.

— Je suis bonne fille… je te dirai vous, parce que tu me parles poliment et que tu ne parais pas rosse, mais tu me réserveras une grosse part des entremets, j’en ai été trop privée durant mon enfance.

— Bon, c’est entendu, ce sera votre récompense, petite Rose, vous aurez ma part, parce que justement je n’aime pas les plats sucrés.

— Comme vous me parlez gentiment ! Vrai, moi qui ai été battue dans ma famille et qui n’ai jamais entendu un mot de bon, je vous assure que je suis presque émue…

L’appréciation de cette humble fille toucha profondément Denise. Un intérêt la rattacha soudain à la vie. Son isolement lui parut moins grand, en envisageant qu’elle pourrait montrer quelque affection à cette jeune fille et lui donner l’illusion que le monde pouvait être parfois sans égoïsme.

La pauvre Denise eut un sourire amer. Elle voulait faire croire à la bonté humaine, elle qui était la victime d’un caractère sans générosité.

Mais, de toute sa force, elle chassa ces pensées. Eile ne voulait pas se montrer aigrie. L’avenir était là et il pouvait devenir meilleur.

Il fallait qu’elle se montrât bonne simplement, afin le suivre le précepte divin.

Rose, tout intimidée, la contemplait maintenant en perdant cet air effronté qui lui était coutumier. Elle avait pour elle des prévenances et des sourires et lui parlait avec toute la déférence qu’elle avait à sa disposition.

— Ah ! si j’avais eu une mère comme vous ! soupirait-elle, mais maman était toujours dans la misère parce papa buvait. L’argent manquait souvent et on mangeait peu.

— Vous étiez nombreux ?

— Cinq enfants.

— Votre pauvre mère a eu du mal !

— Cela aurait marché si on avait eu la paie entière le samedi, mais elle arrivait tellement écornée que cela ne suffisait guère… On passait de tristes dimanches… allez !

— Et la messe ?… et les patronages ?

— La messe ! avec des souliers percés et des robes en loques ? non, vous n’auriez pas voulu tout de même ? puis, maman ne dérageait pas… et elle ne pensait guère à nous habiller… Elle se querellait avec papa qui repartait au cabaret pour boire les quelques sous qu’il avait gardés. Nous, les pauvres gosses, on galopait dans la rue pour échapper au logis

— Malheureux enfants !

— Bah ! c’est passé. Ce temps de taloches et de privations est fini. J’ai attendu avec impatience l’âge de me placer, je vous l’assure… Aucune jeune fille n’a plus désiré vieillir que moi… Maintenant, je mange à ma faim et ne suis plus battue. Les gens riches, c’est notre revanche, à nous autres… et nous en profitons.

— Petite Rose, il ne faut pas dire cela… Il y a des gens riches qui sont bien à plaindre… et je pourrais vous citer des exemples affreux.

— C’est possible.

— Votre maman, peut-être, manquait d’ordre et criait sans doute un peu trop.

— Çà, c’est vrai… elle bavardait souvent avec les voisines. Mon frère qui est un brave type était obligé de lui demander plusieurs fois de le raccommoder. Elle avait toujours oublié.

— Eh bien ! ma petite Rose, il ne faudra pas imiter cet exemple.

— Je crois bien que si je restais longtemps avec vous, je deviendrais meilleure, je me sens déjà plus douce. Depuis trois jours que vous êtes là, il me semble que la vie est plus belle.

— Demain, alors, nous irons à la messe ensemble.

— Si vous voulez… j’ai été élevée dans une école libre et cela me rappellera ma première communion.

Ainsi Denise semait le bien dans une âme en l’apaisant. Déjà révoltée contre la société, cette jeune fille de dix-neuf ans se pacifiait et regardait l’humanité sous un autre jour.

À côté de cette joie, la malheureuse Denise éprouvait des émotions qui la torturaient. Elle essayait continuellement de se rapprocher des enfants et si la petite Monette se laissait embrasser sans difficulté, il n’en était pas de même de Philippe.

Puis, jaloux de sa petite sœur, il avait rapporté à sa mère les façons d’être de la cuisinière.

Madame Pradon, prise de peur, se demandait ce que cette femme voulait à ses enfants. Elle l’épia.

Elle constata avec quelle tendresse passionnée, Denise serrait Monette dans ses bras.

Elle appréhenda pour Philippe et Monette ce regard d’hallucinée et cette expression douloureuse qui changeait parfois ce visage ordinairement doux.

Son imagination courut, bondit parmi tous les drames d’enlèvements, de folie, d’obscurs secrets. Une terreur irraisonnée lui vint et elle questionna la nurse.

Celle-ci avoua qu’en effet, la cuisinière ne pouvait se passer un jour de voir les enfants et de leur parler. Elle ne croyait pas qu’elle fût méchante. Cependant, devant son désir de les promener, la nurse s’y était refusée.

Mme Pradon jeta les hauts cris avec défense absolue de permettre cette fantaisie.

Elle s’ouvrit de ces détails à son mari qui lui répondit :

— Si tu as peur d’un enlèvement, renvoie cette femme.

— Elle est si bien sous tous les autres rapports.

— Alors garde-la.

— J’ai peur qu’elle ne fasse mal aux enfants.

— Renvoie-la !

— Tu aimes tellement sa cuisine.

— Garde-la.

Les époux auraient pu continuer longtemps ce jeu qui n’avançait à rien.

Mais l’épouvante, servie par un esprit qui s’occupait surtout des faits divers des journaux, s’ancrait plus profondément en la pauvre Mme Pradon.

Un matin, elle surprit les yeux de Denise si hagards en contemplant Monette, que sa résolution fut prise. Elle renverrait sa cuisinière quitte à regretter ses talents culinaires.

Elle la fit venir dans sa chambre :

— Marie, lui dit-elle sans préambule, je ne puis vous garder.

Denise eut un sursaut, et son cœur battit à se briser.

— Que me reproche Madame ? finit-elle par articuler avec peine.

— Je serai franche. Il me déplaît de vous voir toujours rôder autour de mes enfants.

Denise tressaillit encore et murmura :

— J’ignorais que cela déplaisait à Madame… je pourrais me surveiller dorénavant.

— Je vous ai bien observée… Il y a parfois dans votre regard des lueurs très bizarres et dans votre attitude quelque chose de si farouche que cela me fait peur. Vous paraissez toujours être en faute.

Denise avait baissé la tête. Elle sentait un tremblement intérieur la secouer.

Devait-elle s’épancher dans le cœur de cette mère ? Un instinct l’en dissuada. Pourquoi raconter sa douleur ? Pourquoi l’étaler devant des indifférents qui n’y prendraient aucun réel intérêt ?

Il valait mieux quitter cet emploi et trouver ailleurs subsistance et abri.

Mme Pradon essaya de pallier ses paroles :

— Je suis désolée de me séparer de vous, car je rends justice à votre honnêteté et à votre savoir-faire.

Ce que la jeune femme n’osait pas dire, c’est que cette honnêteté, cette parfaite politesse et ce talent de cuisinière lui paraissaient trop parfaits et elle craignait une fêlure. Il serait trop tard quand la catastrophe serait arrivée.

Cependant, elle espérait une explication de Denise, mais cette dernière ne la lui fournit pas et lui répondit simplement :

— Si Madame a des appréhensions, il est préférable que je quitte la maison.

Revenue dans sa cuisine, Denise fut questionnée par Rose :

— Que vous voulait Madame ?

La cuisinière hésita quelques secondes, puis elle murmura :

— Madame me renvoie.

— Non… c’est vrai ?

— Très vrai.

— Pourquoi… mais pourquoi ? Jamais Madame n’a eu une cuisinière comme vous !

Puis, sans transition, subitement, la jeune Rose sanglota désespérément et cria à travers ses sanglots :

— J’irai où vous irez !… je ne veux plus m’éloigner de vous… jamais plus !

Alors, Denise, poussée par son cœur maternel, entoura l’humble jeune fille de ses bras et l’embrassa comme une amie.