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Érasme (Nisard)/03

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ÉRASME.

DERNIÈRE PARTIE.[1]


vii.
Les lettres et les présens.

On pourrait apprécier matériellement l’importance d’un écrivain par le nombre de lettres qu’il a écrites et reçues, et la diversité d’opinions de ses correspondans. Peu de lettres supposent une célébrité douteuse, et tout au plus une coterie dont l’écrivain est le héros. Beaucoup de lettres, et des lettres de toutes les opinions, de tous les partis, de toutes les conditions, témoignent d’une grande influence littéraire, et d’un public qui peut bien s’appeler une époque. C’est la preuve d’une sorte de souveraineté intellectuelle, vers laquelle chacun se tourne avec foi pour y prendre le mot d’ordre de ses sympathies ou de ses répugnances. Celui-là est un grand homme vers qui tous ceux de son temps gravitent naturellement, comme vers le pôle de la science et de l’intelligence contemporaines, et dont le temps et l’esprit sont devenus une sorte de propriété publique. Je me hâte de préciser ce que j’entends par le mot beaucoup, afin que quelque homme de génie de notre époque ne mesure pas son importance sur quelques ports de lettres par semaine, ou sur le nombre des billets de remerciemens qu’il écrit à ses admirateurs. Beaucoup, ce serait la part de Cicéron, de Voltaire et d’Érasme. Toute la philosophie du xviiie siècle a convergé vers Voltaire ; toute la renaissance littéraire et religieuse de l’Europe occidentale, au xvie siècle, a convergé vers Érasme. Un certain aimant d’idées et de croyances, positives ou négatives, faisait incliner leur époque de leur côté. Toute formule venait d’eux ; leurs contemporains avaient des tendances plus ou moins obscures ; c’est par eux que ces tendances étaient traduites dans un langage populaire. Les grands hommes sont ceux qui disent ce que tout le monde sait ; mais ce savoir est confus, vague, inarticulé ; leur gloire est d’en créer la langue, et, en la formulant, d’en faire un ensemble de croyances irrésistibles.

Dans cette incertitude des consciences qui accompagna, qui favorisa les commencemens de la réforme, tous les contemporains d’Érasme se tournèrent vers lui. Chacun sentait en soi un certain renouvellement d’idées dont il ne pouvait se rendre compte par des mots ; ces mots, il les demandait à l’homme qui paraissait avoir la plus parfaite intelligence de la chose, et qui déjà, dans quelques détails, avait prouvé qu’il savait mettre le doigt sur le malaise dont l’époque était tourmentée. Tout le monde savait, ceux-ci confusément, ceux-là avec un mélange de bonne foi et d’intérêt personnel, tous avec une impatience souffrante, qu’il se passait quelque chose de nouveau dans le monde ; mais personne ne pouvait préciser ce que c’était. Ce fut le rôle d’Érasme d’éclaircir les pressentimens et les désirs de chacun, de trouver un langage pour cette universelle espérance qui emportait les esprits vers un avenir inconnu. Pendant un moment, il tint, pour ainsi dire, toutes les consciences dans sa main, et il arrêta sur le terrain d’une opinion moyenne, mi-partie de critique et de croyance, ces innombrables esprits qui se sentaient entraînés vers l’incrédulité inactive ou vers une révolution complète. Luther arriva bientôt, qui lui enleva les derniers ; il faisait mieux leur affaire ; c’était l’homme de la révolution. Érasme garda autour de lui, et jusqu’à son dernier jour, tout ce qu’il y avait d’hommes sensés, tolérans, désintéressés, entre les catholiques incorrigibles et les réformistes déclarés. Ce fut là sa royauté dernière, royauté plus solide et plus vraie que celle dont l’avait dépossédé Luther.

C’est à cette foule de bons esprits, fort nombreux même alors, pour l’honneur de notre espèce, qu’Érasme servit jusqu’à la fin de chef et d’organe ; pourquoi ne dirais-je pas de roi ? car quel sujet a dit d’un roi ce que Frédéric Nauséa, conseiller du roi Ferdinand, écrivait sur Érasme : « Quoique nous fussions séparé de lui par des provinces, nous nous sentions entraîné vers lui par une si grande autorité, que jamais il ne nous arriva de méditer, d’écrire, de dicter, de manger, de boire, de dormir, de veiller, sans penser à lui, et sans que son image nous fût présente. Toute autre pensée était absorbée par la contemplation de ce grand homme ; nous l’entendions, nous le voyions ; nous demandions à quiconque venait de loin : vit-il encore ? que fait-il ? quelle santé a-t-il ? Que va-t-il nous envoyer de nouveau de son Afrique[2] ? »

Parmi ces sujets si dévoués, si tendres, qui dépérissaient pour lui, comme dit encore Nauséa, Érasme comptait des princes, oui, des princes régnans. Lisez cette lettre de Berselius, qui s’était fait l’interprète des sentimens particuliers d’un de ces princes pour Érasme : « J’ai remis au prince ta lettre et ta paraphrase. Il a lu la lettre et a embrassé à plusieurs reprises la paraphrase, en s’écriant avec un accent de joie : Érasme !… Je suis resté un jour… Après la messe, on s’est mis à table. Nous entrons dans la salle du festin, ornée de grands et nombreux tapis. Peu après on apporte de l’eau pour laver les mains. Le prince s’asseoit, ayant près de lui son frère Robert, le grand guerrier, l’Achille de notre siècle. La femme du héros occupait la troisième place, Pénélope par sa vie, Lucrèce par ses mœurs. À la quatrième était assise leur fille, déjà nubile, et, par ses traits,  semblable à Diane. Venaient ensuite les deux frères de la jeune héroïne ; vous auriez dit les deux jumeaux de Léda. Parmi tant de dieux et de déesses, moi, pauvre scarabée, interpellé nominalement par Jupiter, je m’assis à la septième place, repaissant mes yeux d’or, de pierreries et de pourpre, mes oreilles de doux accords, mon palais d’ambroisie et de nectar. La faim apaisée, et les tables enlevées avec les mets, on chante des actions de graces aux dieux[3] ; nous nous levons ; les uns jouent aux dés, les autres aux échecs. Je suis appelé auprès du prince ; là s’engage une conversation pleine de complimens pour toi. Le prince n’a rien de plus cher que toi. Il veut te voir, te serrer dans ses bras, te traiter comme son père, comme une divinité tombée du ciel sur la terre. Viens donc sans retard ; prends garde, au nom du Dieu immortel, qu’un si grand héros n’ait trop long-temps à souffrir du tourment de t’attendre. »

C’est avec les hommes éminens qui représentaient dans toute l’Europe l’opinion intermédiaire entre le catholicisme pur et le protestantisme révolté, qu’Érasme entretint, pendant les deux dernières années de sa vie, un commerce quotidien de lettres. Les plus nombreuses et les plus détaillées roulaient sur les affaires, sur les progrès de la réforme, sur les livres de ses docteurs, sur les querelles entre Érasme et ses ennemis, les Stunica, les Beda, la Sorbonne tout entière. On le consultait, on lui demandait des directions ; il répondait par des discussions très développées, et ses lettres étaient lues et répandues comme des traités. Bon nombre s’occupaient de la situation littéraire ; plusieurs étaient des jugemens sur quelques hommes éminens en érudition profane, ou des biographies de morts illustres. À la troisième catégorie de lettres appartenaient toutes celles qu’il répondait à ses principaux amis, à certaines époques, comme des témoignages périodiques de son souvenir, lettres charmantes où il parlait d’ordinaire de sa vie intérieure, de ses souffrances physiques si courageusement endurées, de sa vieillesse, de ses études, de ses prodigieux travaux. Enfin, une quatrième catégorie comprenait toutes les lettres de pure politesse ; lettres en réponse à des louanges ; lettres demandées par des gens qui s’en voulaient faire honneur auprès de leurs amis ; lettres d’hommage aux princes qui l’avaient fait complimenter par leurs conseillers privés ; lettres de remerciemens pour des cadeaux de grands personnages, etc.… Érasme suffisait à tout cela.

Je me le figure, dans sa petite maison de Bâle, aux approches de la foire de Francfort, qui est l’époque où il expédie par paquets ses lettres et ses traités pour tous les points de l’Europe. Il vient d’être pris d’une attaque de gravelle si forte, si douloureuse, que s’il a quelque ennemi, dit-il tristement, cet ennemi doit cesser de le haïr, et se trouver assez vengé par ses souffrances[4]. Assis sur son lit de douleur, faible, tremblant de fièvre, pendant qu’il corrige les épreuves de son épître à Christophe, évêque de Bâle, sur le choix des mets et sur d’autres points de discipline religieuse, il dicte à l’un de ses secrétaires diverses lettres pour ses amis. Quatre courriers attendent à Bâle ses dépêches ; l’un pour Rome, l’autre pour la France, le troisième pour l’Espagne, le quatrième pour la Saxe[5]. Après plusieurs jours donnés aux lettres sérieuses, il faut penser aux lettres de politesse, et sourire agréablement à des gens valides, malgré les accès du mal qui lui font tomber la plume des mains. Ce sont d’abord les religieuses d’un couvent de Pologne, qui lui ont envoyé à plusieurs reprises des dragées et autres douceurs pour obtenir de lui en retour quelque écrit qu’elles puissent mettre dans leurs archives[6]. Il dicte en s’interrompant par des gémissemens : « Vous avez voulu, excellentes vierges, faire un lucre honnête en achetant, au prix de quelques douceurs qui récréent le palais, des choses qui nourrissent l’ame. Pieuse captation, avidité sainte, prudent et lucratif échange, bien digne de vierges sages, si j’étais l’homme qui pût rendre pour une semence corporelle une semence spirituelle. » Une crise violente le fait retomber sur son séant. Son médecin est appelé : quelques cuillerées de vin de Bourgogne le remettent ; c’était le traitement qu’on opposait à ses douleurs de gravelle. La crise passée, sa figure redevient calme et riante ; il reprend :

— « Votre époux, saintes filles, se glorifie de tous ses saints, mais principalement des martyrs et des vierges. Ce sont là les parures dont s’enorgueillit le plus l’église du Christ, laquelle ne tire sa gloire que de son époux ; mille vertus l’environnent comme des pierreries ; mille fleurs le décorent, mais celles qu’il aime par-dessus toutes, ce sont les roses des martyrs et les lis des vierges. » Suit un éloge de la virginité sur ce ton ridicule et grimaçant. Quelle pitié que la gloire ! Il faut rire d’une bouche contractée par la souffrance, et développer des lieux communs prétentieux aux heures où l’on aurait besoin de sommeil. Il faut dicter, d’une voix dolente, des dragées épistolaires en réponse à des dragées de nonnes ; il faut mêler les fleurs de rhétorique aux potions calmantes, et se livrer au médecin entre deux jolies phrases ! Pauvre Érasme ! Mais ce n’est pas tout.

Un messager est arrivé la veille de Breslau[7]. Il a apporté, de la part de l’évêque Jean Turzon, docte prélat, admirateur passionné d’Érasme, quatre clepsydres de verre d’une nouvelle invention, dont le sable, en tombant insensiblement, mesure les heures ; quatre petits lingots d’or vierge, extrait des mines du diocèse de l’évêque, symbole de l’immortalité qui attend Érasme ; plus un bonnet d’hermine, dont la douce chaleur et le poil soyeux, dit le bon Jean Turzon, rappelleront à Érasme l’amour qu’il a pour lui. Les cadeaux sont là étalés sur le buffet, attendant un remerciement littéraire, travaillé, précieux. Érasme les regarde d’un œil résigné et dicte :

« Si tu veux me permettre de faire quelque peu de philosophie sur tes petits présens, je félicite ton diocèse d’avoir des mines d’où l’on tire un or si brillant et si pur ; mais je t’estime bien plus heureux, toi qui tires des veines bien autrement précieuses des saintes Écritures l’or de la sagesse évangélique, cet or dont tu enrichis le troupeau qui t’est confié… »

Froben entre en ce moment, Froben, son imprimeur et son ami. Il vient lui soumettre des doutes sur un passage de la dissertation sur le choix des mets, et le prier de relire, et au besoin de corriger, un manuscrit de Vivès, qu’il a quelque répugnance à imprimer. Érasme lui demande son bras pour faire quelques tours de chambre, et quelques minutes pour achever sa lettre à Jean Turzon. Soutenu d’un côté par un domestique, de l’autre appuyé sur le bras de Froben, il descend de son lit et se traîne dans sa chambre, le corps plié en deux par la souffrance ; puis il continue sa lettre :

« Tes deux clepsydres portent cette inscription : Hâte-toi lentement. C’est un ordre qu’entend la poussière qui tombe lentement par le petit trou ; mais notre vie s’envole avec une grande vitesse, et la mort n’accourt pas moins vite, même après que cette poussière a cessé de tomber. Sur l’un des deux je vois en haut : hâte-toi lentement, et en bas une image de la mort. Puisse-t-elle, ô Turzon, te frapper le plus tard possible, toi qui es digne non d’une vie longue, mais d’une vie immortelle ! »

Comme tout cela est tiré, affecté, puéril ! Quel triste emploi d’un temps dont l’habitude de souffrir lui faisait compter toutes les minutes ! Il en arrive au bonnet :

« Ton bonnet ne pourra me servir que chez moi. Il est trop riche pour un homme de si peu que moi, — à moins que tu ne croies qu’Érasme soit quelque chose ; — il est d’ailleurs d’une forme étrangère aux usages de ce pays. Autrefois, selon le proverbe, tout allait bien aux gens de bien ; aujourd’hui rien ne sied qu’aux hommes puissans. Je le garderai pourtant comme un gage qui me rappellera Jean Turzon. »

Demain il faudra recommencer cette comédie pitoyable d’un moribond qui fait de l’esprit sur les cadeaux qu’on lui envoie. Demain il faudra remercier sur ce ton quelque autre grand personnage, soit pour le don d’un gobelet d’argent ciselé ; — c’était l’analogue des cabarets et des tabatières avec portraits de ce temps-ci ; — soit pour un anneau, soit pour un cheval que lui enverront d’Angleterre des amis qui le croient encore ingambe, et auxquels il répondra qu’il est à peine assez bon cavalier pour se tenir en selle sur un âne.

S’il y eut jamais un martyr du travail, certes ce fut Érasme. Esclave de sa réputation, de ses amitiés, de ses adversaires, des curieux, des indifférens, le jour que tous les hommes éclairés de l’Europe occidentale l’eurent proclamé le chef du parti modéré, il vit qu’il fallait mourir à la tâche, et aller jusqu’au bout sans reprendre haleine ; et il n’eut de loisir que les heures trop fréquentes où l’excès de la maladie lui liait les mains, la parole et la pensée. Chose singulière ! quoiqu’il ne fît les affaires de personne, et qu’il fût l’organe d’une opinion intermédiaire dont le principe était de s’abstenir, sa tâche fut plus lourde que celle d’un homme de parti actif et gouvernant une multitude avide d’évènemens. Si l’on y réfléchit bien, cela est tout simple. Avec un seul mot d’ordre, un parti passionné va plusieurs jours ; mais les hommes expectans et spéculatifs sont insatiables de réflexions, de considérations, d’analyses de situation. Il fallait donc qu’Érasme, en sa qualité de guide et de précepteur de ces hommes, comme on l’appelait, fît l’histoire presque quotidienne de faits où il n’avait aucune part active, et ce fut là encore un triomphe de Luther qu’il n’eut pas d’historiographe plus exact et plus assidu qu’Érasme. Mais quelle vie, mon Dieu ! que celle-là ! Quelle glèbe à retourner, quelle charrue à traîner, quelle pierre de Sisyphe à pousser ! N’avoir pas un jour dont on puisse dire : il est à moi ! voir passer tous les printemps et tous les étés sans avoir goûté ce que nous appelons le plaisir de renaître, et ce qui n’est que l’oubli de vieillir ; ne savoir la différence d’un beau jour et d’un jour de pluie que par les intermittences ou les redoublemens de sa gravelle ; se lever tous les matins avec le même poids à soulever, avec la même pierre à rouler, et se coucher avec le regret de ce qu’on laisse en arrière, et de ce que les visites d’amis, le temps des repas, vous ont dérobé de minutes ; se sentir, toute la nuit, dans des rêves pénibles, la poitrine oppressée par ce vampire qu’on appelle la réputation, et qui dévore jusqu’aux germes de vos pensées ; ne pouvoir s’échapper de ses travaux, mais y être parqué comme l’ouvrier l’est à sa pièce, toute sa vie, ou comme la fourmi, dont tous les mouvemens appartiennent à la fourmilière ; avoir perdu le sentiment de la solitude, du silence, du désintéressement d’esprit, exquises jouissances dont le goût s’émousse faute d’usage ; vivre toujours avec les hommes, par les hommes, pour les hommes, soit dans le passé, soit dans le présent, au sein de leurs livres ou au fort de leurs querelles, et ne pas connaître un de ces momens où penser et sentir sont une même chose, où l’on ne vit plus de mémoire et d’imitation, mais d’instinct, et où l’on rêve un Dieu qui n’est ni celui des religions ni celui des philosophes, ni le Dieu des catéchismes ni le Dieu des systèmes, mais qui est cette ame universelle qui remplit la terre et le ciel, fait parler tous les êtres et rouler toutes les sphères ; enfin se donner par le travail une fièvre lente et continue, qui vous rend incapable du repos : voilà quelle fut la vie d’Érasme, voilà quelle fut sa gloire !

Ce fut aussi la vie et la gloire de son époque ! Il n’y eut pas de saisons, pas de printemps, pas de loisirs, pas une heure perdue, pas une pensée sans but, pas un caprice, pour cette époque de révolution et de conquête ! Jamais tâche plus effrayante ne pesa sur les générations des hommes ! Retrouver le passé, se tenir quelque temps dans un certain équilibre sur un présent mouvant comme le sable, préparer l’avenir, telle fut cette triple tâche. Dans ce temps-là, le même homme était érudit, conseiller de l’empereur et réformiste ; touchant, par ces trois ordres de travaux, au passé, au présent et à l’avenir : le même homme maniait la plume et l’épée, montait dans la chaire, faisait des traités, exhumait les vieux livres ; le même homme vivait dans trois mondes à la fois. Le caractère, je devrais dire le ridicule de notre époque, c’est qu’on y méprise la tradition, et que chacun s’y fait souche et principe de toutes choses, société, religion, art ; au temps d’Érasme on était plus humble ; l’homme se trouvait à peine assuré en donnant la main à ses ancêtres, et en apprenant d’eux tout ce qu’ils avaient connu de la science de la vie. Le passé et le présent étaient solidaires ; on croyait que l’arbre de la science était né le même jour que l’homme, et que c’était le même tronc qui poussait incessamment de nouvelles branches ; mais personne n’aurait pensé qu’il eût dans sa main la semence d’un nouvel arbre. Dans ce temps-là on ne connaissait pas le poète, cet être tombé du ciel qui naît sans père et meurt sans enfans, et pour qui le monde contemporain n’est qu’un piédestal d’où il s’élance dans un monde qui n’est qu’à lui et à Dieu, et où il vient replier de temps en temps ses ailes fatiguées ; mais on connaissait et on étudiait les poètes, ces chantres ingénieux de la sagesse humaine, hommes ainsi que nous, si ce n’est qu’ils en savent un peu plus que nous sur nous-mêmes. Dans ce temps-là, les vieillards se faisaient enseigner, sur le bord de la tombe, la langue d’Homère et de Platon ; des professeurs en cheveux blancs, qui ne prenaient pas quatre jours de repos dans toute une année[8], avaient des élèves septuagénaires qui ne voulaient pas mourir sans avoir rajeuni leur intelligence par quelques souvenirs de la sagesse antique. Mais ces vieillards étaient rares à cette époque dévorante. On en comptait moins que de jeunes gens enlevés par des morts prématurées à des travaux où la force et la vie leur manquaient tout ensemble, et qui rendaient l’ame sur les belles pages où Platon leur promettait une vie immortelle. Érasme parle quelque part de ce petit nombre auquel il était donné d’atteindre à la vieillesse. « Faut-il l’attribuer, dit-il, à un monde qui penche vers son déclin, ou bien à ce qu’il en coûte plus d’efforts aujourd’hui pour savoir ? »

viii.
Le séjour à Bâle.

C’est à Bâle qu’Érasme trouva une solitude relative, la seule qui fût possible à son époque. Après de longues hésitations, il s’était fixé dans cette ville, d’où il inondait l’Allemagne et la France de ses écrits. Ce choix n’était pas le résultat d’un caprice ; Bâle était une ville intermédiaire, paisible, bien gouvernée, où les théologiens avaient de la modération, et où la lutte des choses anciennes et des choses nouvelles n’avait amené aucune violence. Érasme y vivait tranquille, respecté, dans la société intime de Jean Froben et de quelques amis. Appuyé sur la formidable imprimerie fondée par cet homme célèbre, il dominait tout le mouvement religieux et littéraire de l’Allemagne, et représentait assez bien la presse du temps dans sa plus grande fécondité et dans sa plus grande influence. De toutes parts lui venaient des offres d’hospitalité ; de l’Angleterre, dont le roi, Henri viii, était son confrère en polémique ; de la France, où l’appelait le fastueux, mais sincère ami des lettres, François Ier, lequel lui offrait des monts d’or[9] ; de Charles-Quint, son roi et son maître, qui lui faisait retenir ses pensions, pour le prendre par la famine, et l’attirer de force dans ses états du Brabant ; de trois ou quatre princes régnans de l’Allemagne, qui avaient avec lui une docte et familière correspondance ; de plusieurs villes particulières, entre autres de Besançon, dont le sénat lui demandait ses conditions, voulant à tout prix devenir la patrie de choix d’un hôte si illustre ; d’un grand nombre d’archevêques, qui lui offraient une aile de leur palais épiscopal, une place d’honneur à leur table et une pension. Érasme avait pesé une à une toutes ces propositions, et par mille considérations d’indépendance personnelle, de sûreté, d’hygiène, surtout par une noble et immuable répugnance pour les chaînes du patronage, il y avait répondu par des refus ingénieusement tournés, dont sa santé et sa vieillesse faisaient d’ordinaire tous les frais.

Ces politesses cachaient ses vrais motifs. Pour l’Angleterre, c’était un motif de sûreté personnelle ; il fallait traverser la mer, cette mer où il avait déjà fait naufrage, et où la guerre entretenait toujours une espèce d’écumeurs tolérés par le gouvernement, soit qu’il eût une part dans les prises, soit qu’il ne fût pas de force à faire la police dans sa propre marine. Henri viii n’avait pas encore fait de l’Angleterre une Chersonèse Tauride en y tuant les plus illustres amis d’Érasme. Pour la France, il y avait danger de la vie à y écrire des propositions mal sonnantes et à n’y être pas bien avec la Sorbonne. On y brûlait ou menaçait de brûler les gens pour avoir, en maladie, mangé de la viande en carême ; on y faisait un procès capital à un homme pour avoir dit que l’argent dépensé à la construction d’un immense monastère aurait été mieux employé à fonder un asile d’orphelins. François Ier avait bien le pouvoir et peut-être la bonne volonté de tirer une première fois l’accusé des mains de la Sorbonne, comme cela se vit pour Clément Marot, et pour Berquin, l’ami d’Érasme ; mais, à la récidive, il l’abandonnait au bras spirituel, avec cet égoïsme royal qui ne peut pas se tourmenter deux fois de la vie du même homme. Pour le Brabant, c’étaient toujours les théologiens, race furieuse, qui aurait fait lapider Érasme par la populace ; pour l’Allemagne, c’étaient les violens du parti de la réforme qui seraient venus briser ses vitres et déchirer ses livres, comme ils faisaient des bulles papales. D’ailleurs, c’étaient des offres de prince, offres dont se méfiait Érasme, parce qu’il y voyait, dans l’avenir, ou d’insupportables obligations de flatterie, ou l’abandon. Chez les archevêques, sa vanité d’astre de la Germanie eût souffert d’une commensalité au-dessous de sa renommée, et sans doute de complaisances intérieures dans le genre de celles de Gil Blas pour l’archevêque de Grenade. Une seule hospitalité l’aurait tenté : c’était celle que lui offrait le sénat de Besançon. Cette fois, la chose se faisait de pair à pair ; c’était le peuple offrant sa ville à un homme du peuple. Érasme ne trouvait pas le bienfait lourd, ni la reconnaissance désagréable, ni la rupture, si elle avait lieu, d’une grave conséquence ; outre l’attrait du voisinage de la Bourgogne, dont le vin calmait sa gravelle. Il résista pourtant. Il aimait Bâle ; il y était entouré de la considération publique ; il y payait l’hospitalité de la ville par le produit de ses travaux et par sa gloire ; il y avait des liens de cœur, entre autres un filleul, un fils en Dieu, comme disent les Anglais, l’un des enfans de Froben, qu’il avait appelé Érasmius, nom qu’il regrettait de n’avoir pas pris, lui-même dès l’enfance, comme étant plus conforme à l’étymologie grecque qu’Érasmus. Il faisait de petits traités d’éducation pour cet enfant, de grande espérance, dit-il. Il s’était attaché à Bâle comme l’huître et l’éponge au rocher, lui qui répondait jadis au reproche d’insouciance que lui faisaient les moines, qu’il n’était ni une huître ni une éponge, et que le reproche lui venait mal de gens « changeant tous les jours de pâtis, et émigrant là où ils voyaient la fumée de la cuisine plus grasse et le foyer plus luisant[10]. »

C’est dans l’année 1531 qu’Érasme vint s’établir à Bâle. Froben lui avait offert une maison et une pension. Érasme ne voulut ni de l’une ni de l’autre ; il aima mieux être l’ami que le salarié de Froben. Il fit acheter une maison où, sauf quelques voyages commencés que sa mauvaise santé le forçait d’interrompre, il vécut dans l’amitié de Froben et de sa famille, et au milieu de travaux qu’il appelait avec quelque raison herculéens. Froben acheta pour lui un jardin assez grand, avec un petit pavillon au milieu, dans lequel Érasme venait dans les beaux jours, non pour y rêver aux charmes des beaux jours, mais pour y traduire quelques pages de saint Bazile ou de saint Chrysostôme[11]. Le premier chagrin de cœur qu’il eut à Bâle, ce fut la mort inopinée de son ami. Il avait eu une douleur modérée de la perte de son frère[12], mais il fut accablé de la perte de Froben. Il l’aimait pour la douceur de leurs relations ; il l’aimait pour tout le bien qu’il avait fait aux études libérales ; il l’aimait pour son noble caractère, pour la pureté de ses mœurs, pour la sûreté de son commerce, pour son dévouement à ses amis. Il y aurait un beau portrait à faire de ce Froben. C’était un homme sans fiel et sans méfiance, aimant mieux être volé que de faire aux gens l’affront de les surveiller. Il ne pouvait se souvenir des injures les plus graves, ni oublier les moindres services. Doux, affable, facile au-delà même de ce qui convient à un chef de maison et à un père de famille, il n’aurait pas su se montrer poli pour ceux qu’il suspectait, ni cacher sous un langage confiant des arrière-pensées de défiance, et il eût tenté l’honnêteté chancelante de certaines personnes, par la facilité qu’on avait à le tromper. Érasme lui en faisait des reproches. Froben souriait, et donnait le lendemain dans les mêmes piéges. Une seule chose où il montrât de l’adresse et de l’esprit de combinaison, c’était dans l’art de faire accepter quelque présent à Érasme. Il n’était jamais plus gai que le jour où, soit par ruse, soit à force de prières, il avait obtenu que son ami se laissât faire cette douce violence. Toute la rhétorique d’Érasme échouait contre ses importunes délicatesses. Érasme envoyait-il acheter par ses domestiques quelque morceau de drap pour se faire faire un vêtement neuf ? Froben, qui en avait eu vent[13], payait d’avance l’étoffe à l’insu d’Érasme. Il n’y avait pas de prières ni de gronderies qui le décidassent à reprendre son argent. Ce furent là leurs seules querelles ; querelles d’une espèce peu commune, dit Érasme, dans un monde où l’on cherche à tirer le plus qu’on peut des gens et à leur donner le moins qu’on peut.

Sa profession lui donnait des joies d’enfant. Quand il avait tiré les premières épreuves de quelque auteur célèbre, dont il préparait une édition, il venait triomphant, le visage radieux, montrer son essai à Érasme et à ses autres amis, comme si c’eût été le seul prix qu’il attendît de tous les soins donnés à l’impression. Les éditions de Froben étaient vantées pour leur correction. Il n’imprimait d’ailleurs que des livres graves, et refusait ses presses aux libelles, quoique ce fût une branche de commerce lucrative ; il ne voulait pas ternir sa réputation par de l’argent mal gagné. Il tomba comme foudroyé, un jour qu’il était monté sur une échelle pour prendre quelque livre sur un rayon élevé, et on le porta dans son lit, sans connaissance, le cerveau brisé ; il mourut après une léthargie de deux jours. Érasme lui fit deux épitaphes, en grec et en latin ; toutes deux ingénieuses et touchantes ; rare exemple d’estime et d’amitié réciproques entre un auteur et son libraire[14].

Un événement d’une nature plus grave devait l’éloigner de Bâle. La réforme, long-temps contenue par la sagesse du sénat, et réduite à des discussions spéculatives, y avait acquis assez de force pour exiger qu’on la reconnût publiquement. Érasme y était vu d’un mauvais œil ; on n’osait rien entreprendre contre un homme qui s’était placé sous la garantie de la foi publique ; mais on murmurait contre lui dans les conciliabules, et déjà les plus ardens demandaient s’il n’y avait pas quelque autre ville neutre où il pût aller cacher son impartialité si équivoque. Au dehors, ses amis les catholiques se plaignaient qu’il restât dans une ville infectée d’hérésie ; et, quoiqu’il fît de prodigieux efforts de travail pour donner des gages aux plus exigeans, quoiqu’on l’eût vu, en moins de douze jours, lire une première partie d’un traité de Luther non encore publié, écrire une diatribe en réponse, la faire imprimer, la revoir, la mettre sous presse, afin que la riposte parût en même temps que l’attaque, et que les amis de Luther n’eussent pas à triompher, pendant l’intervalle de deux foires, de l’absence d’un contradicteur[15], ses ennemis répandaient qu’il jouait un jeu double, et qu’il désavouait à Bâle, dans de secrètes intrigues avec les professeurs, les doctrines de ses réponses à Luther. Œcolampade, l’un des principaux du parti à Bâle, qui était resté jusque-là dans de bons termes avec Érasme, avait donné le signal de la brouille en se plaignant de petits griefs, prétextes ordinaires des grands. Dans le colloque du Cyclope, Érasme représentait son personnage avec une brebis sur la tête, un renard dans le cœur, et un long nez ; Œcolampade avait cru s’y reconnaître, la nature lui ayant donné en effet un long nez, un caractère mi-parti de renard et de brebis. — « C’est mon domestique Nicolas, disait Érasme, qui m’a demandé à figurer dans un colloque, avec son long nez, son bonnet de laine et son teint jaune. — Mais je porte aussi un bonnet de laine, disait Œcolampade. — Je n’en savais rien, répondait Érasme. — Mais un jour que je venais au-devant de toi dans la rue, reprenait Œcolampade, n’as-tu pas rebroussé chemin et pris une autre rue pour éviter de me saluer ? — Je ne t’avais pas vu venir, disait Érasme. J’ai pris la rue par où je vais d’ordinaire au jardin de Froben, comme le plus court chemin et le moins infecté de mauvaises odeurs. Mon domestique m’ayant dit que tu passais, j’ai fait un mouvement pour te rejoindre, mais des amis que j’avais là m’ont retenu. » Sous ces puériles explications se cachaient des dissentimens profonds. Œcolampade était trop à Luther pour rester l’ami d’Érasme ; et derrière cet homme il y avait tout un peuple prêt à faire cause commune avec lui. Érasme vit venir l’orage, et pensa dès-lors à plier sa tente et à recommencer, à plus de soixante ans, sa vie de pèlerin.

Avant qu’il eût fait toutes ses dispositions, la révolution éclata à Bâle. Il s’y tenait depuis plusieurs jours des conventicules, malgré un décret récent du sénat, et les hommes violens parlaient d’un coup de main sur les églises catholiques et d’un auto-da-fé des statues papistes. La bourgeoisie catholique prit les armes, pour que force restât au décret du sénat. Le peuple des conventicules s’arma de son côté, et les partis descendirent sur la place pour engager la bataille. Le sénat intervint à propos : la bourgeoisie déposa les armes ; le peuple en fit autant, mais ce fut pour les reprendre quelque temps après. Le parti avait décidé la destruction des statues et simulacres du culte catholique. Ils s’amassent sur la place, avec du canon, et là, pendant plusieurs nuits, ils élèvent un immense bûcher, au milieu de la terreur universelle. Cependant ils respectèrent les maisons et les personnes, et on n’eut à leur reprocher que la fuite précipitée du consul, lequel se sauva dans une barque et échappa ainsi à la mort qui l’attendait s’il fut demeuré dans la ville. D’autres personnages s’enfuirent aussi de Bâle ; mais le sénat, épuré en une nuit de tous ses membres catholiques, les invita à rester, sous peine de perdre leurs droits de citoyens ; ce que plusieurs firent. L’autorité nouvelle, sortie du peuple, y parvint à empêcher le désordre, et fit enlever par des ouvriers, sans tumulte, avec la régularité d’une manœuvre, tout ce qui pouvait être conservé dans l’ameublement des églises. Le reste fut abandonné au peuple, qui put assouvir enfin sa haine contre les images. Tout ce qui était bois fut brûlé ; tout ce qui était marbre, pierre ou métal fut mis en morceaux. « Et tout cela se fit au milieu de telles risées, que je m’étonne, dit Érasme, que les saints n’aient pas fait un miracle, eux qui jadis en firent de si grands pour de si petites offenses[16]. » Parole à double sens, comme la plupart de celles de ce sceptique prudent, qui pouvait être tout à la fois une ironie pour un ennemi des saints, et un pieux cri d’étonnement pour un adorateur des images.

Bientôt la messe fut abolie à Bâle et dans toute la campagne, et défense fut faite à tous les citoyens de la célébrer clandestinement dans leurs maisons. La réaction s’arrêta là. Œcolampade usa de son crédit sur le peuple et le sénat pour conseiller des mesures de modération et prévenir des violences. Il ne fut fait injure à aucun citoyen ou étranger, ni dans sa personne, ni dans ses biens. Mais, tous les jours, des motions violentes étaient faites, et des nouveautés décrétées dans le sénat. Érasme eut peur ; il envoya demander secrètement au roi Ferdinand un ordre qui l’appelât vers ce prince et un permis de libre passage dans ses états et ceux de l’empereur. En même temps il fit partir devant lui, et par petits envois, afin de moins tenter les voleurs, son argent, ses anneaux, ses vases, et toutes les choses précieuses qu’il devait à la munificence de ses illustres amis. Peu après, il fit charger ouvertement deux chariots de ses livres et de ses bagages. Lui-même enfin allait se mettre en route, mais il fut pris la nuit d’un violent accès de pituite qui le retint à Bâle, fort inquiet des suites d’un départ préparé en cachette, et dont le sénat pouvait avec raison se tenir offensé. Le bruit s’en était répandu dans la ville, et déjà Œcolampade et ses amis en avaient exprimé leur dépit. Érasme fit prier Œcolampade de venir le voir. Celui-ci en usa généreusement ; il vint, et quoiqu’il fut théologien et victorieux, il permit à Érasme de n’être pas de son avis dans quelques points de l’entretien, qui roula sur la théologie. Il promit d’ailleurs à Érasme protection et sûreté au nom de la ville, et même il essaya, par mille raisons sincères, de le dissuader de partir. — « Mais, dit Érasme, tous mes bagages sont à Fribourg. — Eh bien ! partez, mais promettez-moi de revenir. — Je resterai quelques mois à Fribourg, pour aller ensuite où Dieu m’appellera. » Après un serrement de main, ils se séparèrent.

Sa pituite passée, Érasme fréta une barque et fixa le jour de son départ. Devait-il quitter Bâle furtivement ou au grand jour ? Le second parti était plus noble, le premier plus sûr. Il se décida pour le second, nous dit-il ; mais il eut des amis qui sans doute ne crurent pas lui déplaire en lui conseillant une sorte de moyen terme entre la fuite clandestine et le départ au grand jour. Il y avait sur le quai de Bâle deux ports d’où l’on s’embarquait à volonté pour descendre ou remonter le Rhin ; l’un, tout près du grand pont, à l’endroit le plus fréquenté de la ville ; l’autre en face de l’église Saint-Antoine ; c’était le petit port, où relâchaient d’ordinaire les barques de pêche, et les radeaux de petits chargemens. C’est de ce port que les amis d’Érasme lui conseillèrent de s’embarquer. Tout était prêt. Les matelots étaient à leurs rames ; il ne manquait que le laissez-passer du sénat ; mais ce laissez-passer ne venait pas. On fit d’abord des difficultés sur les bagages d’une servante d’Érasme ; ces difficultés levées, ce fut le patron de la barque qu’on manda au sénat. On l’interrogea une première fois, puis une seconde ; sur quoi ? Érasme n’en savait rien, et n’en était que plus inquiet. Debout sur le pont, enveloppé d’un manteau fourré, dernier présent du bon Froben, le regard inquiet, on pouvait croire qu’il était en proie à toutes les angoisses de la peur. Aussi bien, il n’ignorait pas les dispositions d’une bonne partie du sénat à son égard : des paroles menaçantes avaient été prononcées ; pourquoi retenait-on le patron de la barque ? Allait-il être livré aux iconoclastes de Bâle ? On était au mois d’avril, et le fleuve exhalait une brume piquante. Érasme tremblait de tous ses membres. Était-ce de crainte ? — il eût pu dire que c’était de froid. Le sort de toutes ses actions et de toutes ses paroles était de laisser quelques doutes.

Enfin le patron revint du sénat. Quel ordre apportait-il ? celui de s’embarquer du grand port, tout près du pont. Était-ce une mesure de police des nouvelles autorités ? était-ce pour contrarier le pauvre Érasme ? Quoiqu’il en soit, il n’y avait pas à hésiter ; la barque remonta donc le fleuve jusqu’au pont, et Érasme se vit forcé d’affronter l’honneur d’un départ au grand jour, honneur auquel ses amis, d’accord avec un de ces sentimens secrets qu’on ne dit pas, même à ses amis, avaient cru devoir le soustraire. Il parut devant le peuple, qui le regarda partir sans l’accompagner ni d’un geste ni d’un cri. Érasme s’en félicitait, comme un homme qui s’était attendu au mal. Il avait cette vanité des esprits inquiets qui leur fait croire qu’ils n’inspirent pas de sentimens médiocres, et qu’on ne peut pas moins faire que les haïr. Il attribua sans doute à son air délibéré et à la dignité de sa pose, en montant dans la barque, ce qu’il fallait attribuer à l’indifférence des spectateurs, lesquels ne lui voulaient ni assez de bien pour le saluer par des regrets, ni assez de mal pour violer dans sa personne les lois de l’hospitalité.

Arrivé à Fribourg, il fit deux quatrains qui peignent admirablement son caractère, mélange d’enjouement et de sensibilité douce ; pourquoi le cacherais-je ? caractère moyen en toutes choses, aussi loin des passions furieuses que des affections trop vives, et n’ayant guère de regrets que de quoi en remplir une épitaphe ou un quatrain.

Le premier de ces quatrains est une allusion aux pluies continuelles qui le reçurent à Fribourg :


Que signifie cette tempête qui, du haut des airs,
Fond sur nous nuit et jour ?
Puisque les habitans de la terre ne veulent pas pleurer leurs crimes.
Le ciel, à leur défaut, se fond en larmes[17].


Le second est un adieu à Bâle qu’il avait adoptée pour patrie. S’il faut l’en croire, il aurait fait ces vers en montant dans la barque, au moment où nous le croyions fort inquiet des sentimens du peuple qui assistait à son départ.


Adieu Bâle, adieu, de toutes les villes
Celle qui m’a offert, pendant plusieurs années, la plus douce hospitalité.
De cette barque qui va m’emporter, je te souhaite tous les bonheurs, et surtout
Qu’il ne t’arrive jamais d’hôte plus incommode qu’Erasme.


C’est un adieu doux ; ce n’est pas un adieu triste. L’ombre de Froben demandait mieux que ce quatrain.

ix.
Mort d’Érasme. — Les portraits.

Après avoir quitté Bâle, Érasme rejoignit ses bagages qui l’attendaient dans une petite ville des bords du Rhin, d’où il partit, par la route de terre, pour Fribourg en Brisgaw. Les magistrats de cette ville le reçurent avec de grands honneurs, et lui offrirent, au nom de l’archiduc Ferdinand, une maison où il passa les premiers temps de son séjour. Le climat lui plut d’abord ; Fribourg lui sembla plus tempéré que Bâle où les brumes du Rhin le faisaient souvent grelotter, et le pénétraient de part en part, comme il dit en quelque endroit de ses lettres. Ce fut sans doute une illusion ; il se crut sous un ciel meilleur, parce qu’il venait d’échapper aux séditions de Bâle, et que le voyage, en le forçant d’interrompre ses travaux, avait rendu quelque ressort à sa frêle machine. Après quelques mois de séjour, l’illusion avait cessé ; le ciel était redevenu rude ; avec les travaux, repris plus activement que jamais, était revenue la langueur du corps, l’abattement, les défaillances, et toutes ces habitudes maladives qui mettent des nuages dans le plus beau ciel. La santé n’était plus pour lui que la cessation des souffrances aiguës ; c’était, après une douloureuse opération chirurgicale, un peu de sommeil, et ce doux affaiblissement qui suit les grandes douleurs. « Je suis rentré en grâce avec le sommeil, écrit-il à un ami dans un latin charmant ; cependant je me traîne encore languissamment[18]. » C’étaient là ses meilleurs jours ; c’est dans ces rares et courtes trêves qu’il achevait, commençait ou révisait des travaux pour lesquels deux santés d’hommes valides suffiraient à peine aujourd’hui, outre d’immenses lettres, sur des points de doctrine ou autres sujets, qui le faisaient retomber de sa langueur sans souffrances dans de nouvelles crises. Il le savait, il le disait, il s’en plaignait à ses amis, et pourtant il ne s’en épargnait pas une phrase. La gloire est un rude tyran, elle obtient plus des hommes que l’honneur même ; on lui donne sciemment sa vie, qui est ce que l’homme peut donner de plus grand ; on se suicide lentement pour elle.

Érasme, presque septuagénaire, épuisé, éteint, mettait une sorte de vanité à précipiter ce suicide. Il savait que ses ennemis le faisaient mourir toutes les semaines, les uns d’une chute de cheval qui lui aurait fracassé la tête, les autres d’une maladie sans remède ; que les plus pressés le disaient déjà mort et enterré, ajoutant le lieu, l’année, le mois, le jour, l’heure ; jurant qu’ils y avaient assisté, et qu’ils avaient heurté du pied son tombeau. Il savait tous ces bruits, et il y répondait en fatiguant toutes les presses de Fribourg et de Bâle, et il semblait multiplier sa vie, afin de faire désirer plus impatiemment sa mort. Ce n’est pas tout ; s’il ne plantait pas, il bâtissait. Moitié par indépendance, moitié pour échapper à l’insalubrité du palais délabré où Ferdinand avait voulu qu’on l’hébergeât, il achetait une maison et y faisait des changemens, en malade qui veut se moquer de la mort. « Si on l’annonçait, écrit-il à Jean Rinckius[19], qu’Érasme le septuagénaire vient de prendre femme, ne ferais-tu pas trois ou quatre signes de croix ? Oui, Rinckius, et tu aurais grand’raison. Eh bien ! j’ai fait une chose qui n’est ni moins difficile, ni moins ennuyeuse, ni moins compatible avec mon caractère et mes goûts. J’ai acheté une maison d’assez belle apparence, mais d’un prix déraisonnable. Qui désespérera que les fleuves remontent vers leur source, lorsqu’on voit le pauvre Érasme, l’homme qui a toujours préféré à toutes choses l’oisiveté littéraire, devenir plaideur, acheteur, stipulateur, constructeur, et n’avoir plus affaire avec les muses, mais avec les charpentiers, les serruriers, les maçons, les vitriers ? » Hélas ! et, dans cette belle maison, « il n’y a pas même un nid où il puisse mettre en sûreté son petit corps. » Il y a fait construire à la hâte une chambre avec cheminée et plancher ; mais l’odeur de la chaux la rend encore inhabitable. Le voilà donc, pour avoir eu des prétentions d’homme en santé, placé entre deux maisons où il ne peut rester sans danger, l’une offerte par un prince, mais délabrée et pleine de vents coulis comme sont ces maisons d’honneur, l’autre inachevée, ou trop fraîche pour être habitée en sûreté ! Et déjà il se plaint de ce flux de ventre qui doit l’emporter !

Dans le même temps que ses dépenses augmentent, ses revenus diminuent. De deux pensions qu’il recevait d’Angleterre, un quart à peine lui arrive, tous prélèvemens faits par les banquiers ; et encore ce quart est-il quelquefois enlevé sur la grande route. Sa pension de Flandre lui est volée par un ancien ami, auquel il avait tout confié, auquel il eût confié sa vie. Quant à la pension que lui fait Charles-Quint, il n’en reçoit pas un florin. « Érasme reviendrait-il donc, se demande-t-il, à la pauvreté évangélique[20] ? » Le moment est bon pour lui faire des offres. Tant de princes, fatigués du verbiage pesant de leurs théologiens ordinaires, seraient charmés d’être désennuyés par la fine et piquante conversation de l’illustre vieillard ! Tant de hauts prélats, pauvres d’esprit, seraient flattés de se servir de celui d’Érasme ! Mais les promesses ne tentent plus Érasme ; voilà tantôt un demi-siècle qu’il sait que les promesses lient celui qui les reçoit, mais point celui qui les fait. Bernard, cardinal, évêque de Trente, le prie d’user de son crédit auprès de Ferdinand ; veut-il une place, une pension ? — « Que serait pour moi une dignité ecclésiastique ? répond Érasme. Un surcroît de charge pour un cheval qui chancelle. Et quant à amasser de l’argent, à la fin de ma carrière, ne serait-ce pas aussi absurde que d’augmenter les provisions de route au terme du voyage ? Tout ce que je souhaite, c’est une vieillesse tranquille, sinon joyeuse et florissante, comme j’en vois beaucoup qui l’ont. » Le pape Paul iii voulait faire entrer quelque érudit dans le collége des cardinaux ; on parla d’Érasme. Mais il y avait des objections : d’abord sa santé qui le rendait peu propre aux devoirs du cardinalat, ensuite son peu de fortune ; on ne pouvait être cardinal qu’à la condition de posséder un revenu de trois mille ducats. Les amis d’Érasme demandaient qu’on lui donnât quelques commissions ecclésiastiques dont les produits l’aidassent à faire le cens voulu pour le chapeau. Il savait leurs démarches et les blâmait vivement. Que pensaient-ils à conférer des sacerdoces à un homme qui attendait la mort tous les jours, qui souvent la désirait, tant ses douleurs étaient cruelles ! « À peine puis-je risquer de mettre le pied hors de ma chambre, et la perspective d’aller même à dos d’âne m’effraie. Ce corps maigre et transparent ne peut plus respirer qu’un air cuit, et c’est à un homme affligé de tant de maux qu’on veut faire briguer des commissions et des chapeaux ! »

Ces refus étaient sincères. Sa conscience, ses goûts, le repos de ses derniers jours, tout lui défendait cette ambition tardive. Quel démenti ne donnerait-il pas à toute sa vie, si on le voyait affublé de la pourpre romaine, lui qui avait vanté la simplicité de la primitive église, attaquant indirectement, sous ces éloges d’un autre temps, l’opulence des prélats et le faste de leurs mœurs ? Quelle figure ferait-il dans les processions ou dans les conclaves, à la suite de ces hauts cardinaux, taillés comme des barons en guerre, et gouvernant leurs chevaux fougueux comme des pages de l’empereur, lui, vieillard cassé, planté sur une mule, entre deux valets, ou porté en litière comme une femme du sérail de ses collègues ? Faudrait-il donc apprendre le langage hypocrite ou violent des prélats de l’église romaine, et faire du zèle apostolique contre la réforme, lui qui avait toujours eu le parler libre, et s’était tant moqué du faux zèle, de la violence et de l’hypocrisie ? L’argent ne le tentait pas plus que les places. Qu’il en eût assez pour payer ses domestiques, pour chauffer sa chambre sans poêle, pour boire de temps en temps sa cuillerée de vieux vin de Bourgogne mêlé de jus de réglisse, pour envoyer quérir à toute heure le meilleur médecin du lieu, pour pouvoir renouveler sa robe et ses fourrures sans le secours de Froben, pour entretenir quelques messagers sur les grandes routes de l’Allemagne et de la Flandre, c’était tout ce qu’il demandait à Dieu ; aux hommes, il leur demandait qu’il leur plût de l’en laisser jouir.

Il passa sept années à Fribourg, au milieu de souffrances presque sans interruption, de travaux sans relâche, — il avait à la fois sur les bras les cicéroniens et les luthériens, la grande querelle religieuse et la grande querelle littéraire du temps, Luther et Budé[21], — et de deux ou trois pestes qui enlevèrent autour de lui ses amis et ses domestiques. Ses maux devenaient intolérables. Une tristesse pleine de pressentimens avait remplacé peu à peu cette humeur douce et ces habitudes de raillerie aimable qu’il conservait jusque dans ses souffrances. Il était las de Fribourg et de sa belle maison. Il voulait revoir sa vraie patrie, Bâle, le petit jardin de Froben, et le pavillon où il avait traduit quelques ouvrages de saint Chrysostôme ; il voulait surveiller l’impression de son Ecclésiaste, qu’il avait confié aux presses de Froben, comme son dernier titre auprès de Dieu et des hommes. Il avait souffert, tout le mois de mai 1525, des douleurs si vives, que les médecins, ne sachant plus comment le soulager, lui avaient conseillé de changer d’air. On l’amena donc sur un brancard à Bâle, la seule ville qu’il eût aimée, parce qu’il y avait trouvé la liberté et des amis. Il l’avait laissée, sept ans auparavant, inquiète, menacée de troubles ; il la revit calme, tranquille, rentrée dans des mœurs sérieuses, et tout son peuple dans la première ferveur d’une croyance nouvelle. Ses amis lui avaient préparé une chambre telle qu’on savait qu’il l’aimerait, petite et commode, sans poêle et au levant. Il se sentit d’abord soulagé ; ces déplacemens lui étaient bons ; et puis, on était alors au-mois d’août, l’un des mois de l’année où il meurt le moins de monde, et où les mourans espèrent. « Ici, écrit-il, je me trouve un peu moins mal ; car, pour me trouver tout-à-fait bien, je n’en ai plus l’espoir, du moins dans cette vie. »

Pourtant il faisait encore des projets. Dans une lettre du 17 mai 1536, il prie un certain Bonvalot, trésorier, de tirer d’un mauvais procès Gilbert Cognat, autrefois son domestique, dont il aura grand besoin dans son voyage à Besançon, cet homme sachant parler français. Beatus Rhenanus, le biographe d’Érasme, lui suppose donc à tort l’intention d’aller dans le Brabant, où l’appelait Marie, reine de Hongrie. Le Brabant était trop près de Louvain et de ses théologiens. Érasme voulait finir son Ecclésiaste à Bâle, puis s’en aller à Besançon, où il avait depuis long-temps un commerce de lettres avec le sénat, et qui faisait partie des états de l’empereur. Bâle lui laissait quelque inquiétude ; il y avait de meilleurs amis, mais, en retour, plus d’ennemis qu’à Fribourg. D’ailleurs, la mort pouvait le surprendre dans une ville hérétique, et il ne voulait pas qu’on opposât sa mort à sa vie. Homme de milieu jusqu’à la fin, il avait fait choix d’une ville sans couleur prononcée, où le catholicisme romain, n’ayant pas d’ennemis sérieux, n’avait aucune des exagérations de la lutte. Dieu en décida autrement. Cette petite chambre que lui avaient préparée ses amis de Bâle devait être sa chambre funéraire. C’est la réforme, dont il avait combattu les emportemens pendant douze années, qui devait lui rendre les derniers devoirs, et se faire une arme contre les catholiques, soit du mystère de ses derniers soupirs, soit de sa tombe déposée dans la cathédrale de Bâle, devenue une église protestante.

La crise mortelle le surprit au milieu de toutes ces pensées. Il ne vit pas d’abord qu’elle était mortelle ; car, pour lui, toute maladie, depuis quelques années, avait dû paraître la dernière, et l’habitude de l’extrême danger lui en avait donné l’insouciance. Il continua donc d’écrire malgré d’horribles souffrances, et dans les courts momens où le mal semblait céder, il fit un commentaire sur la pureté de l’église, et un travail de révision sur Origène. Mais les forces l’ayant quitté tout-à-fait, il fallut bien qu’il se laissât arracher sa plume, et qu’il s’avouât vaincu. Il le fit, si cela se peut dire, avec une grâce touchante, conservant jusqu’à la fin cette douce et bienveillante ironie qui était le tour naturel de ses pensées. Peu de jours avant sa mort, ses amis étant venus le voir : « Eh bien ! leur dit-il en souriant, où sont donc vos habits déchirés, où sont les cendres dont vous deviez couvrir vos têtes ? » Sur le soir du 15 juillet 1536, l’agonie commença. Pendant cette lutte, la dernière de toutes les luttes de l’homme, on l’entendit, à plusieurs reprises, prononcer en latin et en allemand ces paroles où le philosophe chrétien continuait à se séparer du catholique dogmatique : Mon Dieu, délivrez-moi ! mon Dieu, mettez fin à mes maux ! mon Dieu, ayez pitié de moi ! Ce furent ses derniers gémissemens. Il rendit l’âme vers minuit.

Toute la ville, le consul, le sénat, les professeurs de l’académie assistèrent à ses funérailles. Son corps fut porté par les étudians et déposé dans la cathédrale, près du chœur, dans une chapelle anciennement consacrée à la Vierge. Bâle a conservé pour Érasme le souvenir d’une mère pour un enfant d’adoption. On y montre la maison où mourut Érasme, son anneau, son cachet, son épée, son couteau, son testament, écrit de sa propre main, et dans lequel il lègue ses biens aux pauvres vieux et infirmes, aux jeunes filles en âge d’être mariées, et dont la pauvreté pourrait mettre en danger la pudeur, aux adolescens de belle espérance ; — testament qui n’est ni d’un catholique dogmatique (celui-là eût donné son bien aux couvens), ni d’un réformiste, qui eût consacré son héritage à la propagation de la foi nouvelle, mais d’un homme aimant le bien et sachant le faire, et, si nous regardons à la foi, d’un homme de milieu en toutes choses.

C’est d’ordinaire après le récit de la mort et des funérailles d’un homme célèbre que le biographe trace son portrait final. Peu d’historiens et de critiques résistent au plaisir de s’essayer dans le portrait, et de faire tenir tout un homme dans quelques lignes réduites et expressives. C’est un des usages de l’ancienne rhétorique auquel il a été le moins dérogé, parce que nul autre ne flatte plus notre vanité, et ne nous fournit des effets de diction plus faciles et plus goûtés. Il semble alors qu’on pèse son héros dans ces balances dont parle Juvénal[22], et qu’on sache son poids tout juste, comme Dieu qui l’a envoyé dans le monde ; on croit avoir le secret de ces ames privilégiées, et parce qu’on les a résumées en les mutilant, on se figure qu’on les domine de toute son intelligence personnelle et de toute la supériorité de son époque. Or, presque tous ces portraits sont faux et incomplets, surtout par leur prétention à imposer l’unité à des caractères très compliqués, et comme ils suivent immédiatement le chapitre de la mort, je puis bien les comparer, pour la plupart, à ces masques de plâtre qui reproduisent la face du cadavre, la charpente osseuse, les lignes, mais point la vie.

Toutefois, pour les hommes célèbres qui ont agi sous l’influence d’une passion, et qui se sont illustrés à vouloir uniquement et fortement une chose, et à la suivre en droite ligne, sans dévier ni broncher, un portrait général peut avoir plus de parties vraies, et n’être plus seulement un ingénieux exercice de style. C’est que la passion donne à ces hommes de l’unité, et que l’unité est plus aisée à peindre que la diversité ; c’est que ce n’est plus l’homme, dans la liberté infinie de sa nature, avec toutes ses actions et toutes ses pensées de hasard, plus nombreuses peut-être que celles dont se compose sa vie professée et publique ; c’est un homme enfermé dans un cercle qu’il s’est tracé, ou que Dieu lui a tracé, qui a plus de hauteur que d’étendue, et qu’il n’est pas impossible de mesurer, les hommes de passion ne s’élevant jamais à une si haute sphère, qu’un jugement bien dirigé n’y puisse atteindre. Encore ne suis-je pas bien sûr que le portrait le plus exact d’un tel homme le soit assez ; car, selon que sa passion valait moins ou plus que lui, le portrait calqué sur cette passion pourra rester au-dessus ou au-dessous de ce qu’a été l’homme.

Mais pour les hommes supérieurs, dont la gloire a été de beaucoup comprendre et d’affirmer peu, et qui ont plus agi par la spéculation que par la passion, un portrait à la manière de l’école est impossible. Ou il ne représentera l’homme que par quelques points de sa vie publique, et alors il ne sera vrai que de ces points ; ou bien il voudra tout embrasser, et alors il sera indécis, vague, confus, et il aura toute la mauvaise grâce d’un procédé spécial de composition mal appliqué. Qui est-ce qui oserait se flatter de réduire Érasme à quelques traits principaux, sans mentir à l’histoire et à la nature humaine ? Et qui est-ce qui pourrait prétendre à le décrire tout entier, à l’envelopper, à le pénétrer de part en part et à le refaire par la synthèse, sans se donner le travers d’usurper l’intelligence divine ? Le portrait d’Érasme n’est pas faisable. C’est pour cela que je ne le ferai point, même à l’endroit où les usages m’y obligent. Tel critique qui le regarderait dans l’ombre à peine transparente à travers laquelle nous entrevoyons son époque, et qui le jugerait sans ses livres, par l’opinion confuse qui est restée de lui dans la mémoire des hommes, aurait beaucoup moins de scrupule, et se ferait peut-être de l’honneur par un croquis mensonger de ce grand homme ; mais celui qui l’a cherché dans ses livres, celui qui a fouillé cette grande vie, tout entière écrite dans le sens rigoureux du mot, c’est-à-dire dont toutes les pensées et toutes les actions ont été mises sur le papier au fur et à mesure de leur succession, celui-là n’est point tenté par ce facile honneur, et aime mieux s’avouer accablé par la diversité du personnage, que de rapetisser un grand homme à la mesure d’un cadre de rhétorique.

Dans un ordre d’idées fort différent, et en conservant la distance entre les deux hommes, Rétif de la Bretonne, espèce d’Homère du roman échevelé, dont plusieurs de nos romanciers actuels ne sont que les rapsodes, représente assez bien cette sorte de simultanéité de la conception et de la publication dans la laborieuse vie d’Érasme. Cet homme, à la fois auteur et compositeur d’imprimerie, voulant économiser le temps qu’il eût mis à écrire ses livres, prenait dans la casse d’imprimerie et rangeait dans la forme les lettres qui devaient servir à ses phrases, et publiait en quelque sorte dans le même moment qu’il composait. Ainsi faisait Érasme. Tout ce qu’il a pensé, il l’a écrit, et il l’a écrit à l’instant même où il l’a pensé. Sa phrase, à peine jetée sur le papier, ne lui appartenait plus ; un ouvrier de Froben la lui venait prendre, et la portait tout humide sous la presse. Une publicité dévorante forçait l’écrivain polémique à une incroyable rapidité de travail, et lançait dans le monde ses impressions informes, que les amis et les ennemis jugeaient ensuite comme des opinions réfléchies. Érasme se liait ainsi, dans le présent et dans l’avenir, par des idées du moment, par des chaleurs de tête que la réflexion aurait calmées, que sais-je ? par des malaises d’esprit et des exagérations de composition, dont l’écriture, qui ne périt point, — scripta manent, — faisait, malgré lui, des jugemens médités et invariables. Et comme il touchait à tout, qu’il croyait un peu à tout avant de douter de tout, qu’il variait dans les détails, selon les variations des évènemens qui font flotter les plus fermes, on ne manquait pas de crier à la contradiction, quoique cette contradiction fût dans les mots et non dans les choses, et plus souvent dans les faits au milieu desquels vivait Érasme que dans Érasme lui-même.

À ce compte, quel homme public ne s’est pas contredit ? Supposez que l’homme le plus sûr de lui-même, le plus logique, le plus un dans les actes de sa vie publique, eût sans cesse à côté de lui un témoin invisible qui épiât toutes ses pensées, qui prît note de tout ce qui se passerait en lui entre chacun de ces actes, qui marquât toutes ces lacunes où l’homme public n’est en présence que de lui-même, et que ce témoin en écrivît et en dévoilât l’histoire, croyez-vous qu’on n’y trouverait pas bien des contradictions, et que l’unité extérieure de cet homme ne ferait pas ressortir plus vivement la condition d’incertitude et d’inconséquence qui est attachée à notre nature ? Supposez maintenant ce même homme doué d’une intelligence supérieure et impartiale, supérieure, comme il est donné à l’homme de l’être, c’est-à-dire avec des abaissemens et des défaillances incroyables ; impartiale, encore à la manière de l’homme, c’est-à-dire à la condition de se passionner sans cesse et d’aller au-delà du vrai ; et au lieu du témoin invisible de tout-à-l’heure, mettez à côté de cet homme une publicité qui s’empare de tout son temps et de toutes ses pensées, qui dévore sa vie publique et sa vie privée, qui ne le laisse pas souffler un moment, qui ne lui laisse rien garder, ni ces doutes qui préparent les croyances, ni ces croyances qui mènent aux doutes, ni ces idées secondaires qui déterminent les idées principales et souvent les contredisent, et qui devaient rester dans le sanctuaire de la conscience ou être emportées par les vents ; une publicité qui le secoue et l’épuise tout entier, qui lui dérobe à la fois l’édifice et les échafaudages qui ont servi à le bâtir, qui fait sa pâture de tous ces intermédiaires dont chaque action principale de sa vie est séparée ; — eh bien ! sera-ce par ces inconséquences de détail, ou par l’unité et la teneur qui lie entre elles toutes les parties de sa vie publique, que vous jugerez cet homme, et direz-vous qu’il s’est contredit parce qu’il n’a pas eu l’unité de la brute ou de Dieu ? Non. Au vrai sens, au sens large, il n’y a de contradictions que celles qui portent sur la conduite générale de la vie, que celles qui s’évaluent à prix d’argent, qui s’achètent et se vendent. Les autres ne sont que le flux et le reflux naturels de cet être ondoyant et divers, dont l’ame oscille long-temps à tous les points du faux et du vrai, avant de se fixer dans cette certitude relative et dans cette immuabilité fragile où il est donné à l’homme d’arriver. Montaigne, que je cite, et qui se contredit d’une page à l’autre, au sens étroit que nous combattons, vous fait-il l’effet d’un homme sans consistance morale et sans arrêt ? Non. Peu de raisons d’homme plus flottantes ont été plus fermes, peu de douteurs plus sincères ont approché de plus près de la certitude humaine. C’est un homme qui a tout pesé et tout rejeté, sauf pourtant quelques points capitaux, placés de distance en distance dans la vie, où nous le retrouvons un et invariable. C’est à ces jalons qu’il faut suivre et reconnaître les caractères ; l’intervalle est une poussière qui voltige et se renouvelle sans cesse à tous les vents de la nature humaine.

On ferait un beau portrait d’Érasme en ne le représentant que dans les actions décisives de sa vie, alors que sortant de la spéculation oisive, ou des impressions de hasard qu’il recevait des détails de chaque évènement, il marquait nettement ce qu’on pouvait attendre de lui, et jusqu’où sa conscience lui permettait d’aller. On ferait encore un beau portrait de ses qualités morales, en ne montrant que les actions où il fut le plus constant, et en laissant certaines faiblesses qui n’ont été que des nécessités dans les mœurs de son époque ; et, par exemple, pour préciser ma pensée, en ne chargeant pas légèrement son caractère de ces demandes d’argent que vous lui avez vu faire dans un temps où il était reçu qu’un homme manquant de pain en demandât, en mendiât même, et où il n’était pas reçu qu’il se jetât par la fenêtre ou se noyât. Mais je le répète, ce double portrait, vrai par certains côtés, serait faux dans l’ensemble. L’étendre aux actions secondaires, aux détails, y faire entrer la lumière et les ombres, les vertus et les faiblesses, avec leurs circonstances atténuantes, les opinions arrêtées et les impressions changeantes, le caractère et le tempérament, la tête et le corps, ce serait sortir du portrait et faire une histoire. Une histoire, c’est en effet le seul portrait possible de ces hommes immenses en étendue, dont la pensée a touché à tout, s’est posée sur tout, et qui ont agi sur leur siècle par la négation plus que par l’affirmation ; c’est le seul portrait faisable des Érasme, des Montaigne, des Voltaire, rares esprits, qui ont réuni en eux toutes les sortes d’esprits, hommes uniques qui ont été des abrégés de toutes les grandeurs et de toutes les petitesses de l’humanité. On n’accorde qu’aux peuples et aux gouvernemens l’honneur d’une histoire ; on gratifie les grands hommes d’une biographie, espèce de genre bâtard entre l’histoire et le portrait à la manière de l’école. L’histoire d’un grand esprit comme Érasme et Voltaire, c’est-à-dire le récit et l’explication de leurs actions et de leurs pensées successives, la simple chronologie de leur intelligence en apprendrait plus sur l’homme et sur les peuples, que l’histoire d’une nation qui aurait vécu dix siècles. Mais où trouver l’écrivain capable d’une telle tâche ? Moi qui ai mesuré, autant que ma faible vue me l’a permis, tout le terrain que couvrent de tels hommes, j’ai senti quelle grande chose ce serait que leur histoire, et quel sujet dans les mains d’un écrivain à qui la tête ne tournerait pas en présence d’un si formidable travail d’analyse et de synthèse, et qui aurait assez de force pour supporter cette épreuve où j’avoue que j’ai succombé ; — c’est à savoir ce moment où la curiosité devient une douleur, où l’on sent qu’une découverte de plus en chasse une autre déjà faite, et qu’une face de l’homme nouvellement éclairée en met une autre dans l’ombre. Au reste, nous vivons dans un temps où l’on ne peut plus proposer sérieusement à un homme la gloire de décrire complètement un autre homme. Le temps manque aux fils pour connaître leurs pères ; nous marchons vers un avenir incertain avec les trois quarts du passé inconnus.

x.
Influence littéraire d’Érasme. — Ses principaux écrits. — Les cicéroniens. — Pensée de ce travail.

Il ne faudrait pas juger les travaux littéraires d’Érasme sous le point de vue spécial de l’art. Il n’y a pas d’art, à proprement parler, dans les ouvrages d’Érasme ; il y a de l’esprit, de l’imagination, de l’ordre, des expressions vives, colorées ; mais tout cela n’est pas encore l’art. Fruit délicat de mille convenances, les unes dépendant de la nature heureuse de l’écrivain, les autres de son époque et de sa langue, l’art, au sens spécial du mot, ne peut pas se trouver chez un auteur qui n’écrit pas dans la langue de sa mère, ni à une époque qui a tout au plus un grossier instinct littéraire, et où l’on amasse les matériaux d’où doit sortir, à des époques plus favorisées, le noble et durable édifice de l’art. Érasme lui-même, et tous les hommes distingués qui se formèrent ou se développèrent par la lecture de ses ouvrages, n’ont été que des philologues, quelques-uns doués des qualités de l’imagination, et à force de ferveur et d’enthousiasme, créant dans une langue érudite une sorte d’éloquence naturelle. Mais leurs meilleurs livres ne résisteraient pas à l’examen d’une critique qui aurait pris ses principes et ses délicatesses dans les chefs-d’œuvre de ces époques vraiment littéraires, où une langue indigène, née du sol et de la nation, a revêtu de formes mûres et arrêtées ce fonds commun d’idées supérieures qui défraie successivement toutes les littératures. Il faut donc les juger ces hommes, et les plus illustres de tous, Érasme, au point de vue purement historique ; il faut leur tenir compte de ce qu’ils ont préparé encore plus que de ce qu’ils ont fait, et de leurs exhumations bien plus que de leurs créations.

Jusqu’à Luther, la plus grande partie des travaux d’Érasme avait été littéraire. Les querelles religieuses le vinrent surprendre au milieu d’études de philologie sacrée et profane ; car les lettres alors, et comme on les appelait, les bonnes lettres, c’était l’étude simultanée du sens de l’antiquité et des Écritures. Érasme avait déjà plus de quarante ans, et en avait employé vingt-cinq à des travaux de grammaire, de lexicologie, d’organisation des études, et, çà et là, de polémique littéraire anti-barbare[23], comme il la qualifiait, contre l’ignorance et l’esprit de jalousie des moines. Quand il fut envoyé à l’école de Deventer, fondée par le célèbre Rodolphe Agricola, c’était encore de l’hérésie que de toucher aux lettres grecques. De mauvais traités, écrits dans un patois latin, avec des divisions et des subtilités à la manière de Thomas et de Scot ; une rhétorique qui préparait les jeunes gens à déraisonner avec tous les appareils du raisonnement ; et pour surcroît de mal, nul auteur ancien qui pût leur redresser le sens ; c’était là toute l’instruction publique en Allemagne et en Hollande, en France et en Angleterre. L’Italie, alors échappée à la barbarie, méprisait toute l’Europe occidentale, et, comme au temps de l’ancienne Rome, qualifiait de barbare tout ce qui vivait au-delà des Alpes. On ne connaissait pas alors cette solidarité intellectuelle entre les nations qui fait que la plus avancée cherche à faire partager, sinon même à imposer aux autres le bienfait de sa civilisation littéraire. L’Italie gardait ses richesses pour elle, et comme il arrive, les corrompait déjà par sa prétention à les comprendre toute seule et par le ridicule orgueil de l’initiateur qui perd le sens de ses propres mystères. Cependant des Allemands avaient pénétré dans le sanctuaire, et avaient rapporté quelques livres grecs et latins. L’Allemagne était déjà le pays de la philologie ingénieuse et patiente ; en peu de temps elle put opposer des savans aux savans d’Italie, et des éditions à leurs éditions. L’Italie en fut blessée, et elle montrait naïvement son dépit en faisant soutenir aux candidats pour les grades universitaires des thèses où l’on prouvait à des contradicteurs bénévoles la supériorité de l’Italie sur l’Allemagne, des Romains sur des Barbares.

Érasme, élève d’Hegius, qui l’était lui-même de Rodolphe Agricola, continua la tâche de ses deux illustres maîtres. Mais doué d’un génie plus actif, plus entreprenant, plus impatient des obstacles, au lieu d’enfermer son savoir et son zèle dans l’enceinte d’une école, il s’adressa par la presse du temps à tout ce public d’Allemagne, d’Angleterre et de France, qui ouvrait des yeux avides aux rayons de cette douce lumière venue d’Italie, malgré les prétentions de ses savans à la tenir sous le boisseau. Tandis que par quelques écrits satiriques, par des allusions, par des lettres, il couvrait de ridicules les moines et tous les ignorans privilégiés qui vivaient des ténèbres, par des traductions d’auteurs grecs et latins[24], par des grammaires et des dictionnaires[25], par des traités généraux et spéciaux[26], par des plans d’étude[27], il touchait à la fois à tous les points de l’enseignement élémentaire et de l’enseignement supérieur. Il sortait même du cercle des lettres, et soit en traduisant des traités de Galien, soit en écrivant des déclamations sur la médecine, il tâchait de tirer cet art de ce mélange d’empirisme et d’astrologie qui blessait tout au moins la raison, s’il ne tuait pas plus de gens que la médecine rationnelle. La plupart de ces ouvrages ou traités, écrits tantôt en forme de dialogues, tantôt avec l’appareil grave et orné d’une déclamation à la manière ancienne, ici coupés par petits chapitres clairs et substantiels, là semés d’exemples qui servaient à faire comprendre et retenir le précepte, intéressaient l’imagination des jeunes gens en formant leur raison. Érasme avait le secret de la propagation des œuvres de l’esprit ; il savait faire des livres à la fois agréables et utiles. Il avait, pour ne pas le mettre trop haut, l’instinct d’une chose dont Voltaire eut le génie.

Par une autre vue, non moins élevée, et qui, encore aujourd’hui pourrait bien n’être pas sans à-propos, en même temps qu’il écrivait des traités pour l’instruction des jeunes gens, il traçait des plans d’éducation[28] et traduisait pour eux les beaux ouvrages de la morale antique[29]. Ce n’est pas un mérite que je prête gratuitement à Érasme, car dans une sorte de préface écrite en 1524, où il donne la classification de ses œuvres, pour une édition générale, il divise ses écrits littéraires en deux catégories, l’une comprenant les ouvrages d’enseignement, l’autre les ouvrages d’éducation. Son petit traité de la Civilité des mœurs des enfans, qui fut composé pour Henri de Bourgogne, fils du prince de Wère, est un livre plein de grâce et de raison, où ceux qui font des spéculations sur ces matières, seraient bien surpris de trouver des vues qu’on croit d’hier, et qui dorment là depuis trois siècles, parce qu’une langue morte tue les idées qu’on l’a forcée d’exprimer.

L’ouvrage capital d’Érasme, pour sa gloire et pour l’influence qu’il eut sur la direction des études, ce furent les Adages. Beaucoup de ceux qui me font l’honneur de me lire ignorent ce que c’est que ce livre, et ont peut-être raison de l’ignorer ; car quelle idée actuelle, vivante, forte, remonte visiblement aux Adages ? Qui peut nous attirer vers ce grand lambeau mort d’un homme de génie qui n’est plus qu’un nom ? Moi-même, je n’ai lu les Adages que comme l’avocat qui lit un dossier, c’est-à-dire pour le besoin de la cause. C’est pourtant un livre qui illumina un moment (le mot n’est point forcé) la fin du xve siècle et le commencement du xvie. Figurez-vous tous les proverbes de la sagesse antique, du bon sens populaire, tirés des livres grecs, latins, hébreux, et expliqués, commentés par Érasme, avec un mélange piquant de ses propres pensées, de ses expériences, de ses jugemens et du peu qu’il y avait de sagesse pratique dans son époque. Ce fut un livre décisif pour l’avenir des littératures modernes. Ce fut la première révélation de ce double fait, que l’esprit humain est un, et l’homme moderne fils de l’homme ancien, et que les littératures sérieuses ne sont que le dépôt des vérités pratiques de la sagesse humaine. Qu’on y pense un moment : l’époque qui précéda celle d’Érasme n’avait retenu de l’antiquité que quelques formules stériles pour lesquelles on s’était battu à coups de poing dans les écoles ; les mots avaient fait oublier les idées ; la lettre avait détruit l’esprit. Vient Érasme qui, dans un même livre, ressuscite à la fois les mœurs, les usages, la vie publique et privée, l’esprit, l’imagination, le bon sens des temps anciens ; qui montre que toute sagesse remonte à eux, que toute lumière vient d’eux ; qui, par de nombreux rapprochemens entre les choses anciennes et les choses contemporaines, fait voir leur filiation, leur succession naturelle, et comment le bon sens des pères peut épargner des fautes et des erreurs aux enfans. Tel dut être l’effet de ce livre, si j’en crois les éloges significatifs qu’on en fit de toutes parts, et surtout le mot si expressif de notre Budé, lequel disait des Adages : « C’est le magasin de Minerve[30] ; on y recourt comme aux livres des Sibylles. » Appréciation à la fois pleine de justesse, en ce qu’elle résumait vivement le sens du livre, et essentiellement française, en ce qu’elle mesurait dès ce temps-là la valeur d’un livre à son utilité pratique. Cette idée de résumer en un livre l’esprit, et comme disait Budé, la Minerve des temps anciens, était si bien dans les besoins généraux de l’époque, que dans le temps même qu’Érasme préparait les matériaux des Adages, Polydore Virgile faisait un traité des Proverbes. Cette concurrence faillit d’abord en faire un ennemi d’Érasme ; mais après quelques explications, ils devinrent bons amis. L’idée du livre appartenait donc à tous les esprits avancés ; mais il n’y avait qu’un homme qui pût la réaliser et la rendre populaire ; cet homme, c’était Érasme.

Des détails de mœurs intéressans, un dialogue spirituel, aimable, quoique gâté par une quantité de pointes, un cadre heureux, une latinité naturelle, font lire encore, même par des personnes qui n’ont aucune prétention au titre d’érudits, les deux ouvrages les plus littéraires d’Érasme, les Colloques et l’Éloge de la folie. Le dernier, écrit avec plus de recherche que les Colloques, dans un latin plus savant, est une galerie critique des différens états au temps d’Érasme. La Folie, sous les traits d’une femme portant de longues oreilles qui se terminent par des grelots, monte en chaire et renvoie à toutes les professions sa qualification de folie. Le clergé a la meilleure part du sermon. Depuis le moine jusqu’au pape, toute la hiérarchie sacerdotale reçoit de la Folie des leçons d’ailleurs assez prudentes, surtout quand elle arrive aux premiers degrés, au peuple mitré et empourpré. Il faut lire ce petit livre dans l’édition de Bâle, avec le commentaire le plus piquant qui en ait été fait ; je veux parler des dessins d’Holbein mêlés au texte, et qui mettent en action les ingénieuses peintures de la Folie[31]. Les personnages d’Érasme, un peu embarrassés dans les belles périodes du texte, vivent et se remuent dans les dessins d’Holbein.

De temps en temps, Érasme ajoutait un colloque à son recueil. Soit qu’il eût été vivement frappé d’un ridicule, soit qu’il voulût donner son sentiment sur quelque point de théologie, sous une forme plus légère que celle de la dissertation, soit qu’il eût quelque petite vengeance innocente à tirer d’un ennemi en lui donnant le vilain rôle dans un dialogue, il arrangeait un petit cadre et y mettait son opinion dans la bouche d’un personnage nommé d’un ou de deux mots grecs, exprimant une ou deux qualités, et qui avait d’ordinaire tous les honneurs de l’entretien. Plusieurs des colloques d’Érasme datent du moment le plus chaud de ses querelles religieuses : ils sont plus longs, plus hérissés de citations, plus orthodoxes et plus ennuyeux. Le tour en est moins vif, et la latinité plus diffuse ; l’esprit d’Érasme avait baissé. Quant à l’influence, peu d’ouvrages en eurent plus et une plus féconde que les Colloques. Cette influence, moins spéciale que celle de ses livres d’instruction et d’éducation, fut étendue à un plus grand nombre d’esprits et toucha à un plus grand nombre d’idées. Les Colloques développèrent l’esprit libre penseur qui fit tant de merveilles dans le xvie siècle. Marot en traduisit un qui n’est pas des moins piquans[32]. La Sorbonne les censura ; il s’en vendit un peu plus qu’auparavant.

Une seule fois Érasme fit de la polémique littéraire, et ce fut au plus fort de sa polémique religieuse. Dans cette querelle comme dans l’autre, il resta l’homme de la vérité, le défenseur de l’idée la plus juste et la plus féconde, idée dont la formule a pu changer, appliquée à d’autres littératures, mais dont le fond est éternellement vrai : c’est à savoir la liberté et l’originalité dans l’imitation des modèles.

C’était la thèse opposée à celle des cicéroniens, lesquels faisaient consister l’originalité à n’employer aucun mot, aucun tour qui ne se trouvât dans Cicéron. Érasme en trace un portrait plaisant. Le cicéronien a dans sa maison un cabinet, aux murs épais, aux fenêtres et portes doubles, dont toutes les fentes sont bouchées avec du plâtre et de la poix, pour qu’il n’y pénètre ni jour ni bruit. Pour être cicéronien, il faut être pur de tout vice, exempt de tout souci, et passer par une préparation particulière, comme pour être magicien et astrologue. Le cicéronien ne se marie pas, de peur que sa femme ne vienne troubler son sanctuaire ; il ne veut ni charge ni place, — il y avait des exceptions, — pour n’avoir pas à y donner de son temps, qui appartient tout entier à Cicéron. Il dîne avec dix grains de raisin sec et trois grains de coriandre confits dans du sucre. Voulez-vous savoir quel est son procédé épistolaire ? Tatius lui a emprunté des manuscrits dont il a grand besoin. Il s’agit de les redemander à Tatius par une lettre. Pour faire cette lettre, il en parcourt le plus qu’il peut de Cicéron ; il consulte toutes les tables ; il note les expressions vraiment cicéroniennes, les tournures, les tropes, les coupes de phrases ; puis il cherche à placer certaines fleurs épistolaires qu’il a rencontrées. Dans une nuit d’hiver, il fera une période, et comme sa lettre à Tatius ne pourra guère avoir moins de six périodes, Tatius peut garder encore les manuscrits pendant six jours et six nuits. Le cicéronien a des formules cicéroniennes pour saluer un ami, pour le féliciter de sa santé, pour le remercier d’un petit service, pour le complimenter de son mariage, ou le plaindre de son veuvage.

Il a fait un énorme lexique de tous les mots contenus dans Cicéron ; un autre de toutes les locutions ; un autre des quantités prosodiques des mots qui commencent et terminent chaque période ; un autre des tropes, figures, épiphonèmes ; un autre des pensées générales et des sentences ; un autre des plaisanteries délicates, et, comme dit Érasme, de toutes les délices de sa diction. Ces différens lexiques réunis sont quatre fois plus gros que tout Cicéron.

Il y avait des orateurs sacrés, prêtres et ministres de l’Évangile, engagés dans la secte des cicéroniens, et beaucoup plus fidèles à ses règles qu’à celles de leur ordre. Érasme étant à Rome, un de ces orateurs avait été chargé de faire le discours sur la mort de Jésus-Christ, le jour de Pâques. On pressa vivement Érasme de venir à ce discours. — Gardez-vous bien d’y manquer, lui dit-on ; vous allez entendre la langue vraiment romaine dans une bouche romaine. — Il y vint, et se mit le plus près qu’il put de la chaire, pour ne pas perdre un mot. Jules ii était présent. Il y avait grand concours de cardinaux, d’évêques, de prêtres et de peuple. Dans un exorde et une péroraison plus longue que ce discours, le cicéronien s’étendit sur l’éloge de Jules ii, qu’il qualifiait de Jupiter tonnant, lançant de sa main toute-puissante la foudre triangulaire, et remuant le monde du froncement de son sourcil. Pour faire valoir le sacrifice de Jésus mourant pour les hommes, il rappela les Decius, les Curtius, Cécrops, Régulus, et tous ceux à qui le salut de leur patrie et l’honneur avaient été plus chers que la vie. Puis il compara les récompenses accordées à ces hommes illustres, et celles dont on avait payé le sacrifice de Jésus ; aux uns, les honneurs divins, les statues d’or ; à l’autre, la croix. Il en fit un Socrate, un Phocion, un Épaminondas, un Scipion, un Aristide, le tout sans le nommer, le mot Jésus n’étant pas dans Cicéron.

Obligés de parler des matières religieuses dans la langue de leur modèle, ils disaient Jupiter Optimus Maximus pour Dieu, l’assemblée sacrée, sacra concio, pour l’église, la faction pour l’hérésie, la sédition pour le schisme, la persuasion chrétienne pour la foi chrétienne, la proscription pour l’excommunication, interdire l’eau et le feu pour excommunier, les présides des provinces pour les évêques, les pères conscrits pour l’assemblée des cardinaux, la munificence de la divinité pour la grâce de Dieu, la société des dieux immortels pour la vie éternelle.

Les cicéroniens de Rome s’étaient arrogé le droit de conférer le titre de citoyen romain aux érudits qu’ils avaient jugés dignes de celui de cicéronien. Christophe Longueil, philologue français, le seul barbare d’au-delà des Alpes qui eût trouvé grâce devant eux, fut invité à venir au Capitole recevoir le titre de citoyen romain. On avait préparé sa fête pour la plus grande gloire de Cicéron et de l’Italie. Un jeune cicéronien, beau parleur, fut chargé de contester les droits de Longueil pour fournir à celui-ci l’occasion d’une plus belle réponse. Les chefs de l’accusation étaient que Longueil avait osé, dans ses écrits, égaler la France à l’Italie, et dire quelques mots favorables d’Érasme et de Budé, barbare qui louait des barbares ; qu’à l’instigation de ces deux hommes il avait enlevé d’Italie les meilleurs livres d’érudition pour les porter chez les barbares ; qu’enfin un barbare comme lui, de naissance obscure, ne pouvait pas prétendre à l’honneur d’un titre si glorieux. Longueil répondit comme eût fait Cicéron dans Rome. Il parla du péril qu’avait couru sa tête, des cohortes armées, d’une troupe de gladiateurs qui avaient détruit toute liberté de discussion dans le très auguste sénat. Il parla de cette Rome, l’ancienne reine du monde, et de son fondateur Romulus, escorté de ses quirites ; il rêva les pères conscrits, le sénat maître des rois, les tribus, le droit du préteur, les provinces, les colonies, les municipes, les alliés. « Que sais-je ? dit plaisamment Érasme : comment ne se souvint-il pas des clepsydres. »

Le même Longueil, réfutant Luther, ose à peine prononcer le nom de chrétien qui ne se trouve pas dans Cicéron, et au lieu de foi il emploie le mot persuasion.

Il y avait des fanatiques de l’antiquité latine qui faisaient prédire à Protée la venue de Jésus-Christ, qui appelaient la Vierge espoir des hommes et des Dieux, qui faisaient le récit de la passion de Jésus-Christ avec des centons d’Homère et de Virgile : plus cicéroniens que Cicéron, plus païens qu’Homère et Virgile, de l’espèce de ce pauvre homme qui, malade d’une autre imitation, ayant vu Érasme se servir d’une plume attachée à un petit bâton, attacha des petits bâtons à toutes ses plumes, dans la pensée que la plume faisait les trois quarts de l’écrivain.

Cette folie des cicéroniens, née de cet orgueil de l’Italie dont j’ai parlé plus haut, Érasme l’attaqua dans un dialogue intitulé Dialogue Cicéronien[33], petit ouvrage plein de sens et de critique, où Cicéron est jugé avec profondeur, et où ses copistes sont raillés finement, et leur ridicule touché d’une main à laquelle la vieillesse et l’habitude des dissertations religieuses n’avaient pas ôté de sa légèreté. C’est Boulophore, l’homme de bon conseil, qui défend la liberté de l’écrivain et la convenance nécessaire d’un style nouveau pour des idées nouvelles, chrétien pour des idées chrétiennes, contre Nosoponus, l’ennemi du travail, lequel se corrige à la fin de l’entretien. Dans ce dialogue, comme dans plusieurs autres, comme dans presque toutes ses lettres, Érasme était plus près de Cicéron que ses absurdes imitateurs. C’est qu’au lieu de calquer ses formes de style, il l’imitait par la pensée, par la suite, par le lien des idées, par les procédés de composition que les écrivains illustres se transmettent, mais ne se volent point. Érasme pensait en latin, s’échauffait en latin, aimait et haïssait en latin. Jamais il n’avait eu une idée littéraire en hollandais ou en allemand. La langue de sa nourrice lui fournissait de quoi communiquer avec son domestique ; mais au-delà de cet ordre de besoins, sa pensée ne pouvait se former qu’au moyen de signes latins, et son esprit, en s’élevant au-dessus de la sphère des idées exprimées par les langues vulgaires, s’était fait naturellement latin, et avait communiqué sa vie propre à cet idiome éteint. De là ce naturel, cette simplicité, cette force, cette grâce qu’on admire dans les écrits d’Érasme, au milieu de fautes que n’auraient pas faites les cicéroniens et d’un franc néologisme de vulgate nécessaire pour rendre les idées de la théologie chrétienne. Les cicéroniens ne faisaient pas de fautes, mais ils n’avaient pas les graces naturelles d’Érasme ; c’est qu’ils pensaient pour la plupart en italien, dans une langue déjà littéraire, et qu’en traduisant leur pensée toute moderne dans les formules de la pensée ancienne, ils en ôtaient et rejetaient tout ce qui pouvait faire une légère violence à l’idiome sacré, et se mutilaient ainsi pour être plus corrects, — outre l’immense ridicule d’être chrétiens dans les choses et de n’oser pas l’être dans les mots. Érasme était donc l’homme de la tradition et de la liberté. Il défendait, en sa qualité de latin venu après l’époque des chefs-d’œuvre, sous le coup de deux nécessités, celle de rester fidèle à la vraie langue sous peine d’être inintelligible, et celle d’y faire entrer toutes les idées nouvelles, sous peine d’être sans action et sans rôle, — ce que nous défendons en notre qualité de Français, venus après deux grands siècles, et forcés, sous peine de la mort par le ridicule, de rester fidèles à la langue de ces grands siècles en exprimant toutes les idées du nôtre. Liberté et tradition, c’était, je le répète, la thèse d’Érasme sous d’autres formules, et à propos d’une langue et d’innovations différentes.

De toutes les idées d’Érasme, de toute cette œuvre, plus volumineuse que celle de Voltaire, une moitié a péri à tout jamais, l’autre a été transformée, ce qui est encore une manière de périr, du moins pour le grand nombre qui ne reconnaît les idées que sous leur dernière forme et ne s’embarrasse guère de rechercher ce que le présent doit au passé. De la partie religieuse de son œuvre, il n’est resté qu’un mot, la philosophie chrétienne, mot sublime, mais qu’il n’aurait peut-être pas entendu comme nous ; de ses ouvrages littéraires, ceux qui traitent des matières de l’enseignement ont été surpassés ; ceux de polémique n’ont plus qu’un mérite d’analogie éloignée avec des principes de critique appliqués à d’autres littératures ; ceux dont le cadre et le fonds sont plus particulièrement littéraires, aucune nation ne les réclame parmi ses titres, aucune langue vivante ne les reconnaît ; ils ne sont lus que par quelques savans obligés d’en chercher le vocabulaire à dix-huit siècles d’ici. Érasme est donc mort, mort pour ne plus ressusciter ; aussi n’est-ce point pour renouveler une de ces vaines tentatives de réhabilitation, où l’on se donne le relief d’en savoir plus sur le génie que la postérité toute entière, que j’ai tâché d’apprécier et ce qu’il a été et ce qu’il a fait ; ç’a été pour appeler un peu de reconnaissance passagère sur cet illustre martyr du travail et de la science, qui a semé ce que d’autres devaient recueillir, et dégrossi ce que d’autres devaient perfectionner, toujours chargé de la plus rude et de la moins glorieuse tâche, toujours travaillant pour autrui, mais esprit vivace, libre, ingénieux, quoique sous le faix d’idées qui devaient mourir et d’une langue qui avait vécu ; homme unique, où l’antiquité se rejoint aux temps modernes, et qui a été, dans l’Europe occidentale, l’intermédiaire et l’interprète le plus intelligent de cette magnifique scène de reconnaissance des fils et des pères, du passé et de l’avenir, que nous appelons la Renaissance.


Nisard.
  1. Voyez les livraisons du 1er et du 15 août.
  2. Friderici Nauseæ Monodia, tome ier de l’Édition de Leyde.
  3. 229. D. F. — Traduisez : on dit les graces. Cette lettre est piquante comme détail de mœurs. Ces chrétiens étaient païens de cœur.
  4. 787. B. C.
  5. 777. E. F.
  6. 778. D. E.
  7. 522. F.
  8. 788. B. C.
  9. Rex Gallus montibus aureis invitat ad se. — Lettres, 787.
  10. 370. F.
  11. 955. D. E.
  12. 1053. F. P.
  13. Subodoratus, 1054. A. F.
  14. 1855. D. E.
  15. 1056. A. C.
  16. 1188 et 1189.
  17. Tout cela est fort mauvais en français et n’est pas bon en latin. Je le donne comme trait de caractère, non comme modèle du genre.
  18. 1296. E. F.
  19. 1418. D. F.
  20. 1292. E. F.
  21. Je reviendrai sur les détails de cette querelle dans l’étude de Budé.
  22. Expende Annibalem, quot libras in duce tanto ?
  23. Antibarbarorum liber primus.
  24. Traduction de deux pièces d’Euripide, Hécube et Iphigénie, — des Dialogues de Lucien.
  25. Traité sur les parties du discours. — Traduction de la Grammaire grecque de Théodore Gaza. — Dictionnaire grec.
  26. Dialogues sur la bonne prononciation du grec et du latin. — De duplici rerum ac verborum copiâ. — De ratione conscribendi epistolas.
  27. De ratione studii.
  28. Pueros ad victutem et litteras liberaliter instituendos, idque protinus a nativitate, declamatio.
  29. Traduction des traités de morale de Plutarque.
  30. Logothecam Minervæ.
  31. Vous voyez que les éditions illustrées ne sont pas une nouveauté. Holbein avait illustré Érasme avant que M. Gigoux illustrât le Gil Blas.
  32. C’est le colloque intitulé : Abbatis et Eruditœ. Voici le préambule de Marot.

    Qui le sçavoir d’Érasme vouldra veoir,
    Et de Marot la rythme ensemble avoir,
    Lise cestuy collocque tant bien faict
    Car c’est d’Érasme et de Marot le faict.

  33. Dialogus Ciceronianus, seu de optimo dicendi genere.