Éric Le Mendiant/3

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Éric le Mendiant — [[Un Clan breton|Un Clan breton]]Boisgard (p. 25-33).


III


En sortant de Saint-Jean-du-Doigt, deux chemins conduisent au château de Kerhor, habitation d’été de la mère d’Octave : l’un a été établi à grands frais pour les voitures ; l’autre s’est trouvé tout naturellement tracé par les piétons.

En quittant le presbytère, Tanneguy se mit à gravir le petit sentier rocailleux qui suit les sinuosités capricieuses de la côte jusqu’au château.

Il était profondément agité.

Son bâton s’appuyait, avec un bruit sec, sur les pointes vives du roc, et sa main en serrait rudement de temps à autre la poignée. À mesure que l’on s’éloigne de Saint-Jean-du-Doigt, l’aspect du sol devient monotone, âpre et nu ; la végétation luxuriante de l’intérieur des terres disparaît ; on n’aperçoit plus çà et là, que quelques pousses souffreteuses qui essayent de végéter sur les flancs inféconds du roc, ou encore quelques prairies arides, où l’herbe a été flétrie et brûlée par les vents d’orage.

Bien que les rayons d’un soleil éclatant éclairassent ce tableau, tout cela était d’une tristesse morne et désespérée, et Tanneguy en reçut une impression fâcheuse qui ajouta encore à ses cruelles préoccupations.

Tout à coup, il s’arrêta.

À quelques pas devant lui, et sur la pointe extrême d’un rocher qui dominait à pic toute la grève, venait de se dresser une misérable cabane recouverte de chaume.

Sur le seuil de cette cabane, un homme assis nonchalamment, accommodait philosophiquement les guenilles dont il était vêtu.

Sur le seuil de cette cabane, un homme assis nonchalamment, accommodait philosophiquement les guenilles dont il était vêtu.

Cet homme, Tanneguy le reconnut de suite.

C’était celui que, dans le pays, on appelait Éric le mendiant.

Au cri sauvage que le vieux Breton poussa à cette vue, le mendiant releva la tête et pâlit.

Par une sorte de divination magnétique, il avait pressenti quelque catastrophe, et conçut un moment la pensée de se soustraire à cette visite indiscrète… Mais il était déjà trop tard.

Quand il voulut fuir, il se trouva en face du vieux Breton qui avançait.

Il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur, et Éric, qui ne manquait pas d’adresse, alla résolument au-devant du danger.

– Bonjour, monsieur Tanneguy, dit-il en se découvrant avec humilité devant le vieux descendant du connétable ; le pauvre Éric ne vous a point oublié ce matin dans ses prières, ni vous ni votre charmante fille, et s’il plaît à Dieu de les exaucer, les bénédictions du ciel descendront sur votre demeure.

– Je vous remercie, Éric, répondit Tanneguy en se contenant de son mieux, les prières des pauvres sont agréables à Dieu, et je ne doute pas qu’il n’exauce les vôtres, si elles sont sincères.

— En pouvez-vous douter ? fit Éric avec componction.

— J’en ai douté quelquefois, repartit Tanneguy, dont les sourcils se froncèrent malgré lui.

— Cependant…

— Cependant, j’ai à vous parler, maître Éric.

— À moi ?

— À vous-même.

— J’allais sortir.

— Vous sortirez plus tard.

— Le matin, c’est le meilleur moment de la journée.

— Eh bien ! je vous en tiendrai compte, objecta brusquement Tanneguy en lui jetant une pièce de monnaie que le mendiant se hâta de ramasser ; mais j’ai à vous parler, et il faut que je vous parle !

Le mendiant fit disparaître dans sa poche la pièce de monnaie qu’on venait de lui jeter, et montra sa cabane à Tanneguy, comme pour l’inviter à y entrer.

La cabane dont il s’agit avait été construite par le mendiant lui-même, avec quelques poutres que la mer avait jetées sur la côte un jour d’orage, et de la terre qu’il avait ramassée sur la route ; les pluies et les vents des nuits d’hiver l’avaient considérablement détériorée, et le toit, qui se composait de mauvaise paille et de branches d’arbres desséchées, commençait déjà à s’effondrer. Mais cette habitation, quelque chétive qu’elle fût, suffisait à Éric, qui, d’ailleurs, n’y demeurait pas d’une manière régulière et continue ; dans les mauvais jours, il s’estimait encore heureux de trouver là un abri, qu’il n’était pas toujours certain de rencontrer ailleurs.

Une ou deux bottes de paille jetées dans un coin lui servaient de lit, et la cabane n’avait pas d’autre ornement, si ce n’est un mauvais escabeau boiteux, que le mendiant devait à la charité des domestiques du château de Kerhor.

Quand Tanneguy fut entré, Éric s’allongea sur sa botte de paille, son peu-bas à gauche et sa besace à droite. Il avait fait ses réflexions : il avait deviné tout de suite ce dont il s’agissait, et il était décidé à affronter jusqu’au bout la colère du vieux Breton ; il n’ignorait pas que Tanneguy était violent, emporté, et qu’il ne s’arrêterait peut-être pas devant les conséquences extrêmes de son emportement ; mais le mendiant se sentait fort, et, au surplus, il n’était pas fâché, que le hasard lui offrit l’occasion d’avoir une explication décisive avec le père de Marguerite.

Il n’éprouva donc aucune émotion en voyant entrer ce dernier, et un sourire presque ironique vint même effleurer ses lèvres, lorsqu’il s’aperçut que Tanneguy parcourait silencieusement la cabane, sans savoir probablement de quelle façon entamer l’entretien.

Éric eut pitié de lui ; il alla au-devant de ses désirs et commença :

— Vous avez désiré me parler, monsieur Tanneguy, dit-il, me voilà tout prêt à vous écouter, et à vous rendre tous les services qu’un pauvre mendiant comme moi peut rendre. Je connais bien du monde au pays et ailleurs, sans me vanter, et si c’est pour avoir des renseignements sur quelque bonne terre à acheter, je suis votre homme.

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

— Et de quoi donc ? demanda le mendiant avec une naïveté feinte.

— Il s’agit de vous, et de vous seul, poursuivit Tanneguy, dont les joues se colorèrent vivement, et qui frappa le sol de son énorme peu-bas.

Éric le regardait stupidement, et comme s’il eût vainement cherché à comprendre le sens de ses paroles.

— De moi ? répondit-il avec un étonnement admirablement joué ; moi, monsieur Tanneguy, je suis un pauvre mendiant, qui doit son existence à la charité des habitants de la côte. Je serais trop heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose…, et je le répète, pour cela je suis votre homme.

— Soit ! fit Tanneguy en réprimant un mouvement d’impatience, vous vous obstinez à ne pas comprendre le sens très-clair de mes paroles, eh bien ! je parlerai avec encore plus de clarté… Écoutez moi donc, maître mendiant, et retenez bien surtout ce que je vais vous dire, car je vous l’assure, il pourrait vous en coûter cher de l’oublier.

En parlant ainsi, le vieux Breton serrait son peu-bas dans sa main crispée ; ses sourcils se fronçaient, et ses regards lançaient d’ardentes étincelles.

Éric cependant suivait chacun de ses mouvements avec une impassibilité vraiment remarquable.

Tanneguy reprit :

— Il m’est revenu, dit-il d’une voix ferme et brève, que vous ne vous contentiez pas, dans vos courses de vagabond, d’implorer la charité publique, et que vous ajoutiez encore à ce métier celui d’espion et de calomniateur.

— Moi ? fit Éric, qui se sentit pâlir malgré lui.

— Vous ! poursuivit Tanneguy, vous, Éric, le mendiant !… Et ce qu’il y a peut-être de plus lâche et de plus infâme dans ce rôle que vous jouez, c’est que vous vous gardez bien de vous en prendre à ceux qui pourraient vous faire taire en vous châtiant, ou se venger en vous tuant, et que vous vous attaquez de préférence à des enfants qui n’ont d’autre défense que leurs larmes, ou d’autre refuge que leur silence !

La physionomie de Tanneguy avait revêtu, pendant qu’il parlait, un caractère particulier d’ardente colère qui parut inquiétant à Éric.

Toutefois, il surmonta cette inquiétude passagère, et essaya un sourire modeste.

— On vous a trompé sur mon compte, monsieur Tanneguy, répondit-il ; je vas et viens à travers le pays, vivant des aumônes de tous, et l’idée ne m’est jamais venue de dire du mal de ceux qui me donnent !… Sans doute j’apprends et je vois beaucoup de choses en voyageant ainsi, et quand je rentre le soir dans ma pauvre cabane, j’ai souvent la mémoire bien plus remplie que ma besace ; mais je prends le bon Dieu à témoin que jamais il ne m’est arrivé de raconter ce que j’apprenais ou ce que je voyais…

— Cependant on me l’a dit… objecta Tanneguy.

— On vous aura trompé, repartit le mendiant qui reprenait peu à peu toute son assurance, et voyez-vous, ajouta-t-il avec une sorte de complaisance nonchalante, il y en a qui m’aiment au pays et il y en a qui ne m’aiment pas… Les uns disent du bien de moi, les autres disent du mal… c’est une chose qu’on ne peut pas empêcher, monsieur Tanneguy, et quand on a la conscience honnête, et qu’on croit n’avoir rien à se reprocher, on va toujours son chemin, sans s’inquiéter des mauvaises gens, et des mauvais propos…

Tanneguy s’arrêta à deux pas d’Éric.

Les paroles du mendiant ne l’avaient pas calmé, ses sourcils s’étaient rapprochés, ses dents mordaient ses lèvres avec une fureur mal contenue.

— C’est bien, dit-il d’un accent impérieux et comme s’il eût voulu imposer silence au mendiant, c’est bien, tu n’es pas coupable… tu n’as rien dit, on m’a trompé… puisque tu l’assures, je te crois ; je ne veux plus parler de ce qui est arrivé, je veux seulement te donner un avertissement pour l’avenir !… Il est possible que quelqu’un te paye pour venir espionner ce qui se passe chez moi, mais c’est une chose que je ne puis souffrir davantage, et que j’ai la ferme intention d’empêcher.

— Et comment donc cela ? interrompit Éric avec un sourire presque moqueur.

— En te défendant d’approcher de la ferme, répondit Tanneguy.

Éric haussa les épaules :

— Est-ce que ça se peut, ça ? dit-il en jouant avec son bâton ; je vais à Lanmeur tous les jours, et il n’y a que le bon Dieu qui puisse m’empêcher d’y aller.

— C’est ce que nous verrons, fit Tanneguy, qui s’enivrait peu à peu de sa propre colère.

— Oh ! c’est tout vu !…

— Tu viendras ?

— J’irai !…

— Même si je te le défends ?…

— Surtout si vous me le défendez.

— Misérable ! s’écria Tanneguy.

Et sa figure prit aussitôt une expression terrible ; ses yeux s’injectèrent de sang, et il leva son bâton noueux sur la tête du mendiant.

Ce dernier n’avait pas bougé ; seulement sa main s’était doucement glissée dans la besace qui gisait à ses côtés, et il en retira un instant après une sorte de mauvais pistolet de poche qu’il y tenait constamment caché.

Cependant, la colère de Tanneguy semblait s’être éteinte aussi vite qu’elle s’était allumée, et son arme demeura un moment suspendue sur la tête d’Éric, sans qu’il pût se résoudre à la laisser retomber.

Mais lorsqu’il aperçut le mouvement du mendiant, quand il vit que sa main s’était armée tout à coup du pistolet qu’il venait de retirer de sa besace, et qu’il paraissait disposé à en faire usage, sa colère se ranima instantanément, ses mains se crispèrent et d’un coup de peu-bas vigoureusement appliqué, il fit tomber à ses pieds le pistolet du mendiant.

Éric fut comme abasourdi de cette soudaine attaque, il se releva d’un bond, et se jeta avidement sur le pistolet qui venait de lui échapper.

Mais déjà Tanneguy avait eu le temps de poser le pied sur l’arme, et son bâton s’était aussitôt relevé :

Éric le regarda stupidement, ne sachant pas trop s’il devait reculer ou avancer.

— Vous êtes un misérable, maître Éric, dit enfin le vieux Breton, mais cette fois d’une voix plus calme, et si je n’avais écouté que ma colère, j’aurais vengé, d’un seul coup, tous les honnêtes gens de la commune, que vous avez calomniés, comme ma pauvre Margaït… mais vous ne perdrez rien pour attendre, je vous le prédis, si vous continuez à vous faire ainsi le digne instrument des vengeances du château.

Et comme Éric, muet et immobile, ne quittait pas des yeux le pistolet sur lequel Tanneguy avait mis le pied :

— Prenez-y garde, poursuivit ce dernier en lançant d’un coup de peu-bas l’arme dehors la cabane, prenez-y garde, maître Éric, vous jouez là un vilain jeu, qui vous conduira peut être plus loin que vous ne voudriez aller… C’est tout ce que je puis vous dire, aujourd’hui ; mais nous pourrons renouer cette conversation, si le désir vous prend jamais de revenir rôder autour de la ferme !…

En parlant ainsi, Tanneguy gagna la porte, et disparut bientôt dans le sentier de Kerhor.

Éric l’avait suivi jusque sur le seuil ; quand il l’eut vu disparaître, il rentra dans la cabane, passa tranquillement sa besace à son cou et releva son bâton.

— Si vous le voulez bien, monsieur Tanneguy, se dit-il alors, et tout en ajustant ses haillons, c’est ce soir que nous reprendrons la conversation.

Et il s’éloigna rapidement, en prenant la direction de Saint-Jean-du-Doigt.