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Éric Le Mendiant/5

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Éric le Mendiant — [[Un Clan breton|Un Clan breton]]Boisgard (p. 45-58).


V


Deux années s’étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés aux chapitres précédents. Si le lecteur veut bien nous suivre, nous allons le mener vers une partie de la Bretagne, en l’assurant d’avance qu’il n’aura rien perdu au change.

La Bretagne est assez riche pour fournir un cadre heureux à tout ce que la vie habituelle peut offrir de scènes saisissantes et dramatiques.

Il faisait nuit déjà depuis quelques heures ; on était au mois de septembre ; des nuages noirs et lourds couraient dans le ciel ; le vent soufflait âpre et froid sur la côte.

Deux cavaliers venaient de sortir de Brest, et se laissant aller au pas tranquille de leur monture, ils avaient pris le chemin qui mène au Conquet, en côtoyant la rade.

L’un pouvait avoir vingt-huit ans, l’autre en avait à peine vingt-deux.

Le plus âgé était un grand gaillard aux allures vives et décidées, qui portait hardiment son chapeau de feutre sur l’oreille, et dont le visage rayonnait de gaieté et de bonne humeur.

Le plus jeune, au contraire, était petit, quoique bien pris dans sa taille ; une extrême pâleur était répandue sur ses joues, et une certaine teinte de mélancolie attristait ses traits.

Ils cheminaient l’un à côté de l’autre sans échanger la moindre parole.

Du reste la route était déserte, quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, et l’on entendait du sentier ce bruit tourmenté qui s’élève des flots que le flux et le reflux agitent incessamment.

La situation prêtait peu à la conversation.

L’aspect de la rade était sans charmes, et avec le vent et la pluie, cinq lieues à faire n’étaient certainement pas chose bien attrayante.

Toutefois, le plus âgé des deux voyageurs sembla penser autrement, car après quelques minutes de silence il se tourna brusquement vers son compagnon, et arrêta son cheval en poussant un éclat de rire qu’aucun écho ne lui renvoya.

— Ah çà ! mon cher Octave, dit-il avec un accent de brusquerie de bon aloi, je ne vous trouve guère charmant ce jourd’hui ; et si j’avais prévu le cas où vous deviendriez aussi monotone, je me serais bien gardé de quitter notre chère capitale pour vous suivre dans ce pays qui, s’il ne manque pas de pittoresque, manque essentiellement de lune et de soleil.

— Vous aimez donc, bien le soleil ? repartit ironiquement son compagnon.

— Vrai Dieu, mon ami, s’écria le plus âgé d’un certain ton enthousiaste qui avait sa séduction, j’ai vécu dix ans de mes plus belles années dans un affreux taudis de l’une des plus horribles rues de Paris ; l’escalier était étroit et sombre, la chambre ornée de ses quatre murs ; je montais cent vingt-huit marches pour y atteindre, et jamais, durant les dix années de labeur opiniâtre et de luttes incessantes, je n’ai eu une heure de lassitude ou une seconde de découragement.

— Et pourquoi cela ? objecta Octave.

— Ah dame ! poursuivit son compagnon, c’est que ma chambre, ou ma mansarde si vous l’aimez mieux, avait deux grandes fenêtres ouvrant sur le ciel et recevait de première main les plus purs et les plus riants rayons du soleil. Le matin, à midi, le soir, du soleil ! c’est-à-dire, mon cher ami, de la gaieté, de la confiance en Dieu, de l’indépendance, de l’amour, ces mille sentiments bénis qui font de la vie un éternel enchantement…

— Vous n’avez pas l’air médecin, Horace, objecta Octave.

— Pourquoi donc ?

— À votre enthousiasme !…

— Ah çà ! mon bon, moi j’avoue mon faible ; j’aime la vie ; je n’ai jamais, comme vous, nourri d’affreuses et froides pensées de suicide. Le hasard m’a ramassé un jour dans les rues de Paris, où je peignais des enseignes ; j’avais quatorze ans, je ne connaissais ni mon père ni ma mère, mais j’étais intelligent, Dieu merci, et je portais dans mon cœur cette fleur d’éternelle jeunesse que rien au monde n’a pu encore flétrir… Ah ! Octave, je voudrais bien vous donner quelquefois un peu de ma gaieté et de mon insouciance.

— Votre existence n’a pas été secouée par les mêmes douleurs, répondit Octave avec un sourire triste.

— La mort de votre mère !…

— Oui ; et plus que cela peut-être, la perte d’un amour dont j’avais fait mon seul rêve.

— Vous m’avez conté cela… mais enfin on se console.

— Le croyez-vous ?

— Je n’en sais rien… mais on se distrait, on travaille, on voyage…

— Et que faisons-nous donc ?

— Pardieu ! vous avez raison… nous voyageons, nous allons pour le moment… où diable m’avez-vous dit que nous allions ?

— Au Conquet.

— Non, à l’abbaye de Saint-Matthieu, un monastère antique, planté audacieusement sur un promontoire battu par les flots, suspendu comme un vaisseau de pierre entre le ciel et l’eau… Ce doit être superbe !

— Et cependant vous maugréez.

— Aussi, avouez que je n’ai pas tout à fait tort ; voilà bientôt huit jours que nous arpentons la Bretagne, un délicieux pays, ma foi, tantôt à pied, tantôt à cheval ; et depuis huit jours nous n’avons pas couru le moindre danger et rencontré le moindre voleur.

— Vous vous croyez toujours en Italie ?

— Le fait est qu’en Italie nous aurions eu le temps d’être dévalisés vingt fois.

— Grand merci.

— Bah ! l’imprévu, cher ami, n’est-ce pas la vie ? Je donnerais, moi, la moitié de mon existence pour ignorer ce que je ferai durant l’autre moitié.

Tout en devisant ainsi, les deux amis avaient laissé bien loin derrière eux la ville de Brest et les petites habitations qui s’échelonnent le long de la côte.

À mesure qu’ils avançaient, le chemin devenait plus difficile, plus montueux ; les chevaux avaient bien de la peine à suivre le sentier, que les pluies récentes avaient détrempé. D’ailleurs la route avait cessé de côtoyer la rade, et maintenant ils s’enfonçaient à chaque pas davantage dans les terres.

Octave était retombé dans sa mélancolie ordinaire. Horace, désespérant de l’en arracher, se contentait de le suivre sans rien dire.

Le silence s’était donc rétabli, et un incident seul pouvait désormais le rompre.

Cependant Octave s’arrêta tout à coup et se tourna vers son compagnon avec une certaine vivacité qui ne lui était pas habituelle.

— On se distrait, on travaille, avez-vous dit, s’écria-t-il brusquement. Vous croyez donc, vous, Horace, que l’on puisse oublier…

— Je le crois, répondit Horace un peu surpris de cette boutade inattendue.

— Ah ! c’est que vous n’avez jamais aimé !

— Jamais !

— Eh bien ! moi, Horace, moi j’avais vingt ans alors, c’est-à-dire que je n’avais pas encore souffert : la vie ouvrait devant moi ses deux portes dorées, et mon cœur, que rien n’avait blasé, acceptait sans défiance les premières promesses de bonheur… Avoir vingt ans et se croire aimé d’une femme que l’on aime, Horace, le ciel n’a pas de plus douces ni de plus pures joies… Ce que j’avais fait de rêves insensés, Dieu seul le sait… et un seul jour, une heure a brisé tout cet avenir de bonheur. Voilà de ces malheurs que l’on ne peut oublier, mon ami !

— Pauvre Octave !

— Ah ! vous qui êtes médecin, Horace, vous qui, grâce à un travail surhumain, êtes parvenu à conquérir à vingt-huit ans une des places les plus illustres parmi les célébrités européennes, dites-moi donc pourquoi l’on ne meurt pas de douleur, ou plutôt, ce que c’est que cette douleur qui vous tue peu à peu, lentement, longuement. Dites-moi ce que c’est que la vie, l’amour, ce que c’est que la mort.

— Ceci ne rentre pas dans la chirurgie, mon ami, objecta Horace.

— Ah ! tenez, poursuivit Octave avec un geste de découragement, l’amour est un sentiment triste… J’ai songé bien souvent à me tuer, depuis que j’ai perdu Marguerite. Où est-elle ?… qu’est-elle devenue ?… est-elle morte, elle, morte de honte et de désespoir ? dois-je la rencontrer un jour, ou faut-il que j’use ma vie, ainsi, heure par heure, dans cet isolement qui m’épuise, m’absorbe, et m’enlève à chaque instant un peu de ma force et de mon courage ?…

Horace ne répondit pas… Depuis quelques minutes, un bruit de pas s’était fait entendre derrière eux, et cet incident mit fin momentanément à la conversation.

D’ailleurs ni Octave ni Horace n’étaient bien certains du chemin qu’ils suivaient en ce moment, et ils n’étaient pas fâchés l’un et l’autre d’avoir, à ce sujet, quelques renseignements positifs.

Horace arrêta son cheval.

Par imitation, Octave en fit autant.

Quelques secondes s’étaient à peine écoulées, qu’ils virent poindre, derrière eux, au bout du sentier, la silhouette d’un homme, qui portait le costume du pays.

Cet homme marchait d’un bon pas, et s’appuyait sur un bâton ferré.

La lune était cachée derrière les nuages noirs que le vent chassait de la côte ; mais les pâles rayons qu’elle laissait glisser de temps à autre suffisaient à détailler les parties importantes de son costume.

Il portait le chapeau aux larges bords, l’habit de drap brun des hommes du canton de Saint-Thégonnec, et des guêtres de cuir qui lui montaient à mi-jambes. Cet homme paraissait être encore dans toute la force de l’âge.

Comme les deux cavaliers s’étaient arrêtés au milieu du sentier, il les eut bientôt rejoints, et passa près d’eux, sans ralentir le pas.

Seulement, et selon l’antique et solennelle coutume du pays breton, en passant près d’eux, il porta la main à son chapeau, et salua.

Les deux jeunes gens lui rendirent respectueusement son salut, et Horace se mit aussitôt en devoir de l’interpeller.

— Pardon, monsieur, lui dit il, pardon de vous arrêter, mais mon ami et moi, nous nous sommes engagés dans ce sentier, un peu imprudemment, et nous ne savons vraiment pas s’il nous conduira où nous désirons aller.

— Et où désirez-vous aller ?… demanda le Breton, en s’appuyant sur son peu-bas, au milieu du sentier.

— Au Conquet…

— Ce chemin y mène tout droit, messieurs…

— Et combien avons-nous encore de lieues, pour y arriver ?

— Trois, au plus, répondit le Breton, qui, sans attendre nue autre question, salua de nouveau les deux cavaliers, et reprit sa route du même pas rapide et pressé.

— C’est égal !… murmura Horace dès que le Breton eut pris une certaine avance, les habitants de ce pays, sont d’étranges gens… N’avez-vous pas remarqué, Octave, l’énorme ceinture de cuir que celui-ci portait autour des reins ?…

— En effet ! fit Octave.

— Diable d’idée de rentrer chez soi, à une pareille heure de la nuit, quand on porte de pareilles sommes…

— La côte est sûre.

— Que sait-on ?…

— Les Bretons ne volent pas…

— Non, mais les forçats ?…

Il y eut un silence.

Silence plein d’angoisses, car tous les deux avaient cru entendre les arbustes du sentier tressaillir sous une pression, qui n’était pas celle du vent.

— N’avez-vous pas entendu ?… demanda presque aussitôt Horace.

— Si fait !… répondit Octave.

— Il y avait quelqu’un dans le champ voisin…

— Peut-être bien…

— Je vous avoue que je ne serais pas très-rassuré à la place de notre Breton.

— Vous ne rêvez qu’aventures, mon ami…

— Vous avez raison, sans doute, Octave, mais si vous m’en croyez, nous presserons le pas…

— Pour fuir ! fit Octave en riant.

— Pour escorter ce brave homme… répondit Horace… et tenez, ajouta-t-il presque immédiatement, voyez si mes pressentiments me trompaient !…

Les deux cavaliers étaient arrivés à ce moment, dans un endroit élevé, d’où le voyageur domine les lieux environnants.

Octave avait arrêté une seconde fois son cheval, et il tourna les regards vers l’endroit que lui désignait son compagnon.

À une distance d’environ deux cents pas, trois hommes traversaient un champ de blé noir, en courant, et se dirigeaient en toute hâte, vers le sentier dans lequel le Breton venait de s’engager.

— Vous avez raison, dit Octave.

— En avant donc, répondit Horace, et Dieu veuille que nous arrivions à temps.

Les deux jeunes gens lancèrent aussitôt leur cheval, mais à peine eurent-ils franchi une certaine distance, que le bruit d’une lutte, suivi peu après d’un cri épouvantable s’éleva du milieu de la nuit, et vint les glacer d’effroi…

— Un crime ! s’écria Octave.

— Un assassinat ! ajouta Horace.

Et ils reprirent leur course plus rapide, enfonçant leurs éperons sanglants, dans le ventre de leur bête.

En dix minutes, ils furent sur le lieu de la scène.

Mais les assassins avertis par le bruit de leur course, avaient eu le temps de prendre la fuite, et il ne restait plus sur le revers de la route que le cadavre inanimé du Breton.

Horace sauta aussitôt à bas de son cheval, détacha sa trousse de la selle, et s’avança rapidement vers la victime.

Son chapeau gisait loin de lui ; sa ceinture de cuir avait disparu, une large blessure ouvrait sa poitrine.

Octave était descendu de son cheval, comme son compagnon, avait attaché les deux bêtes à la haie du chemin, et plein d’anxiété, il s’était rapproché d’Horace qui déjà tenait la main du blessé…

— Il n’est pas mort, au moins ? demanda-t-il vivement, à voix basse.

— Heureusement, répondit Horace.

— La blessure est-elle mortelle ?…

— Non.

— Je respire…

— Ah ! ne nous flattons pas trop cependant, mon ami, poursuivit le jeune médecin, ceci n’est point seulement un vol ordinaire, croyez-moi ; il y a là quelque atroce et épouvantable vengeance.

— Qui peut vous faire supposer…

— La nature de la blessure même.

— Comment…

— Regardez vous-même.

En ce moment, la lune venait de se dégager des quelques nuages qui interceptaient les rayons, et grâce à sa clarté douteuse, Octave put examiner l’état de la victime.

— Par un hasard providentiel, poursuivit Horace, en découvrant la poitrine du Breton avec le même sang froid que s’il se fût cru encore, professant l’anatomie dans l’un des hôpitaux de Paris ; par un hasard providentiel, le couteau a porté sur une côte, et s’y est arrêté ; mais il est facile de voir avec quelle vigueur, disons avec quelle haine le coup a été porté. Dans une attaque ordinaire, l’assassin se fût contenté de mettre son adversaire hors de combat ; ici, il a choisi sa place… et je dirai plus, je gagerais que la victime a été frappée après le vol…

— Je vous avoue que je ne comprends pas… objecta Octave.

— Vous allez comprendre,… repartit Horace, il y a eu lutte d’abord, c’est évident… Voici les vêtements déchirés, le linge froissé, le chapeau lancé au loin, tous indices certains d’un combat acharné, lequel a dû se terminer par la chute de notre Breton… il avait affaire à trois adversaires, nous les avons vus ; il a dû succomber… et remarquez ceci, Octave, c’est que cet homme n’a pas reçu durant le combat la moindre égratignure ; qu’il était d’ailleurs désarmé, puisque nous ne retrouvons plus son bâton ;… qu’enfin, lorsqu’il est tombé, les trois voleurs étaient maîtres de lui, et qu’il n’avait aucun intérêt à commettre un meurtre désormais inutile.

— À moins cependant que l’un des assassins ne fût connu de la victime, dit Octave.

— Voilà la vérité, ajouta vivement Horace, vous l’avez trouvée… Oui, pendant la lutte, le malheureux aura prononcé un mot, un nom peut-être… Ce nom était celui de l’un des assassins, et cela a suffi… Quand il est tombé, il était déjà condamné… On l’a assassiné à froid.

— Voilà une terrible histoire.

— Bah ! fit Horace, il en sera quitte pour quelques milliers de francs de moins.

Et, sans ajouter une parole de plus, le jeune médecin se mit en devoir de panser la blessure du Breton, qui déjà, d’ailleurs, commençait à revenir de son évanouissement.

C’était, il faut le dire, une scène profondément saisissante, surtout à l’heure et dans le lieu où elle se passait.

Le paysage qui les entourait avait un aspect particulièrement triste.

Quelques champs sablonneux où poussait une végétation sans force ; çà et là, de frêles bouquets de bouleaux brûlés par les vents d’ouest ; partout une campagne nue et sans charme ; enfin, une certaine harmonie monotone et désolée, qui se composait du bruit des vagues sur les falaises prochaines, ou des plaintes du vent de mer dans les genêts.

Les deux jeunes gens s’étaient tus, en proie à mille sentiments contraires, et penchés avidement sur le patient, ils épiaient chacun de ses mouvements, attendant avec une anxiété mortelle qu’il revint à lui !

Le Breton ne se fit pas longtemps attendre ; il agita d’abord ses deux bras, comme au sortir d’un long sommeil, passa à plusieurs reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et promena enfin son regard effaré autour de lui :

— Où suis-je ?… demanda-t-il d’une voix faible.

— Près de deux amis, répondit Horace, et surtout près d’un médecin que Dieu avait envoyé là pour vous sauver.

— Mais… que s’est-il donc passé ? ajouta encore le vieux Breton, qui ne se rappelait pas.

Puis, passant de nouveau sa main sur ses tempes glacées, il chercha à fixer ses esprits ; son regard examina une à une les touffes de genêts qui ornaient les revers de la route, les chevaux attachés à la haie, Octave, Horace, tout ce qui l’entourait ; et quand il le reporta sur lui-même, il s’arrêta et laissa échapper un mouvement d’effroi, en apercevant sa propre blessure :

— Du sang !… s’écria-t-il ; mais cette fois d’une voix ferme et qui ne tremblait plus… Du sang… ! oh ! je me rappelle… tout à l’heure… ici… Éric. Éric le mendiant… le misérable… C’est lui, messieurs, c’est lui, il voulait m’assassiner !

— Que vous disais-je ? fit Horace à l’oreille d’Octave.

— Silence ! interrompit ce dernier.

Depuis quelques secondes, en effet, Octave semblait s’être transformé.

La voix du Breton, ce nom d’Éric qu’il avait jeté au milieu de sa phrase, cet éclair sauvage qui jaillissait de ses yeux, toutes ces particularités, insignifiantes ou naturelles en apparence, l’avaient profondément agité ; et maintenant, pâle, ému, respirant à peine, il attendait, suspendu aux lèvres du patient, qu’un mot vint encore qui fixât ses irrésolutions.

Mais le Breton paraissait s’être calmé ; il avait saisi la main d’Horace, et la serrait dans les siennes avec effusion.

— Vous l’avez dit, monsieur, poursuivit-il d’une voix pleine de larmes, c’est Dieu qui vous a envoyé à mon secours… car ma mort eût été un grand malheur, savez-vous bien ?… non pour moi, qui n’ai plus grand temps à vivre sans doute, mais pour une pauvre enfant qui se serait trouvée seule au monde, et qui serait morte dans l’isolement et le désespoir.

— Vous avez une fille ?

— Un ange, monsieur, et c’est une grande bonté de Dieu d’avoir détourné le couteau de ce misérable, car, à l’heure qu’il est, Marguerite serait perdue.

— Marguerite ? s’écria Octave qui ne pouvait plus se contenir, et se précipita vers Tanneguy dont il prit les mains.

— Vous la connaissez ? fit ce dernier en retirant ses mains par un mouvement de défiance.

— Mais je suis Octave !… Tanneguy, Octave Kerhor ; ne me reconnaissez-vous pas ?

Le vieux Tanneguy se tut, regarda un moment Octave, qui se tenait debout devant lui, haletant, éperdu, attendant une réponse, et remua tristement la tête :

— Oui, vous êtes Octave, dit-il après un moment de silence, je vous reconnais bien maintenant. Sans le vouloir sans doute, monsieur, c’est vous qui avez attiré sur nous tous les malheurs que nous déplorons… Marguerite est maintenant perdue pour vous, comme elle est perdue pour le monde.

— Que dites-vous ?

— Je dis, Monsieur Octave, que vous êtes un gentilhomme, et que j’attends de votre honneur que vous n’irez pas plus loin sur cette route, quand je vous aurai appris que Marguerite est à deux pas d’ici.

— Mais je l’aime !

— C’est un aveu que vous m’avez déjà fait, jeune homme, et aujourd’hui comme il y a deux ans, cet aveu, je le repousse.

— Ah ! c’est de la cruauté.

— Non, de l’humanité, monsieur.

— Comment ?

— Et si vous n’avez pas su respecter naguère l’innocence de Marguerite, j’espère qu’aujourd’hui, du moins, vous saurez respecter sa folie.

— Marguerite folle !… s’écria Octave, qui fut obligé de se retenir au bras d’Horace pour ne pas tomber.