État actuel des Indes anglaises/01

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État actuel des Indes anglaises
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 90-126).
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PREMIÈRE PARTIE

Affaires de l’Afghanistan. —
Expédition anglaise au-delà de l’Indus


Les changemens politiques qui s’opèrent en ce moment à l’ouest de l’Indus, et qui nous semblent devoir être étudiés avec soin, reconnaissent pour cause première la nécessité où se trouvait l’Angleterre de faire triompher son influence dans la Perse et l’Asie centrale sur l’influence rivale de la Russie.

Comme ces évènemens joueront nécessairement un grand rôle dans les destinées de l’Orient, et que ce qui se passe depuis quelques mois près des rives de l’Indus commence, selon toute probabilité, une ère nouvelle pour l’empire hindo-britannique, nous croyons utile de résumer et d’examiner sommairement ce que l’on sait de positif tant sur les causes prochaines ou éloignées de l’expédition des Anglais dans l’Afghanistan, que sur les circonstances mêmes de cette expédition et sur ses résultats.

Nous nous proposons de présenter ensuite le tableau de l’organisation actuelle et des ressources du vaste empire hindo-britannique, de montrer quelle a été, dans l’ordre providentiel, la mission donnée à l’Angleterre en Asie, et d’examiner enfin comment cette mission a été remplie jusqu’à ce jour. Dans ce but et dans l’intention d’arriver, s’il se peut, à une appréciation exacte des graves évènemens dont il s’agit, il nous semble nécessaire de revenir sur l’ensemble des faits déjà connus, et de montrer leur liaison avec d’autres faits de quelque importance qui ont à peine été indiqués en France ou qui y sont entièrement ignorés. Un long séjour aux Indes anglaises nous a permis d’étudier sur les lieux le développement des forces de cet empire, la marche de sa politique, et, jusqu’à un certain point, les probabilités de son avenir. Nous nous efforcerons de jeter quelque lumière sur cette grande question, bien moins en nous livrant à nos propres conjectures qu’en offrant aux méditations des esprits sérieux les véritables données du problème. La plus importante de toutes, dans l’état présent des affaires de l’Asie, est, sans aucun doute, la conquête de l’Afghanistan. Quelques considérations générales établiront cette vérité. Nous tracerons ensuite une esquisse rapide de l’expédition, et ce coup-d’œil préliminaire une fois donné, nous entrerons dans les détails que comporte le plan que nous nous sommes tracé.

L’Afghanistan proprement dit s’étend du 61e au 70e degré de longitude est, et du 30e au 35e degré de latitude nord environ. Il est borné à l’est par la Perse, à l’ouest par l’Indus, au nord par l’Hindou-Koh (prolongement de l’Himalaya), au sud par le Balouchistan. Les deux principaux états de l’Afghanistan sont les royaumes de Kaboul et de Kandahar. Les capitales qui donnent leurs noms à ces royaumes sont les points de communication de l’Inde avec la Perse et la haute Asie. « Depuis l’antiquité la plus reculée, disait l’historien du règne d’Akbar, Aboulfazel (en 1602), Kaboul et Kandahar sont regardées comme les portes de l’Hindoustan ; l’une y donne entrée du Tourân, l’autre de l’Irân ; et, si ces places sont bien gardées, le vaste empire de l’Hindoustan est à l’abri des invasions étrangères[1].

Dans ce peu de mots révélés à l’Europe pour la première fois en 1783, sous l’administration de Warren Hastings[2], a été l’enseignement de l’Angleterre ; elle vient de prouver, quoique un peu tard, qu’il n’avait pas été perdu pour elle.

L’Afghanistan fit partie de l’empire mogol jusqu’à l’invasion de Nadir-Shah (1738-39). « Kandahar, qui tire son nom de la ville capitale ou qui lui donne le sien, dit un vieux voyageur, est la province la plus occidentale de toutes les Indes et a pour voisin le roi de Perse, qui en a souvent été le maître : aussi est-ce pour cette province que les rois de Perse sont presque toujours en guerre avec le Grand-Mogol, comme ils le sont du côté de la Turquie pour Bagdad et Erivan[3]. » Ainsi, il y a deux cents ans, des rivalités semblables à celles qui nous occupent aujourd’hui étaient déjà depuis long-temps en présence.

Nadir-Shah exigea la cession des provinces à l’ouest de l’Indus, avant de rendre à l’empereur Mohammed-Shah le sceptre qu’il avait arraché à sa main débile. Privé de cette base et miné intérieurement par une organisation vicieuse, l’empire mogol croula de toutes parts. La France et l’Angleterre, accourues au bruit de sa chute, se disputèrent long-temps ses débris. Quand la France fut forcée d’abandonner la suzeraineté de l’Inde à son habile rivale, celle-ci put donner toute son attention à l’affermissement et à l’agrandissement de sa puissance. Elle s’attacha à consolider tour à tour, par les négociations ou par les armes, sa domination et son influence, surtout dans le nord et dans l’ouest de l’Hindoustan. La Perse, obligée, depuis la mort de Nadir-Shah, de renoncer à la souveraineté de l’Afghanistan, n’abandonnait cependant pas ses prétentions sur ce pays. D’un autre côté, la Russie, qui touche à ces contrées par la mer Caspienne, ne pouvait méconnaître l’importance politique de I’Afghanistan, les richesses naturelles et les facilités qu’il offre à ses possesseurs pour se rendre maîtres du commerce de l’Indus et de la haute Asie. Elle cherchait donc depuis long-temps à s’y créer des relations dont son commerce pût profiter. L’Angleterre, jalouse de toute participation, même en espérance, aux avantages de sa position dans l’Inde, et calculant les chances d’un avenir éloigné, suivait d’un œil inquiet les explorations de la politique russe et les démarches plus directes et plus hostiles du gouvernement persan. Elle n’attendait qu’une occasion pour se mettre ouvertement sur cette défensive qui, dans son système habituel, ressemble si bien à l’attaque ! L’occasion s’est présentée.

La question que les luttes des négociateurs avaient laissée indécise, l’épée vient de la trancher d’un seul coup. Une expédition, aussi hardie que bien combinée, formée dans l’Inde britannique, vient de replacer sur le trône de Kaboul Shah-Shoudjâ-oul-Moulk, exilé depuis trente ans de son royaume, et depuis vingt-quatre ans pensionnaire du gouvernement suprême des Indes anglaises qui lui avait accordé, ainsi qu’à son frère aveugle, Shah-Zéman, un asile à Loudiana, sur les bords du Sutledje. C’est de ce point que le shah est parti, le 14 novembre 1838, pour reconquérir ses états ; c’était la troisième fois depuis vingt ans ! Mais cette fois les astres lui étaient favorables, l’étoile de l’Angleterre marchait devant lui. Des troupes levées pour son service par le gouvernement suprême, payées par ce gouvernement, commandées par des officiers anglais, entouraient sa personne. L’armée du Bengale, destinée à appuyer ce mouvement, s’était réunie à Firozepour d’où elle marcha, le 10 décembre, pour suivre avec le shah la rive gauche du Sutledje, et traversa l’Indus à Bakker, du 12 au 17 février, se dirigeant par Shikarpour sur les passes du Kandahar. En même temps, un corps d’armée, parti de Bombay et débarqué aux bouches de l’Indus, à la fin de décembre, remontait les rives de ce fleuve, prenait possession d’Hyderabad, le 8 février, après avoir imposé un traité aussi humiliant qu’onéreux aux Amirs de Sindh, et marchait de là, le 11 février, pour opérer sa jonction avec le corps d’armée du Bengale. Cette jonction était complétée, et la passe du Bolan franchie par les dernières colonnes de l’armée, le 4 avril. Le lieutenant-général sir John Keane prenait ce jour même le commandement en chef des corps d’armée réunis sous le nom d’armée de l’Indus, et marchait sur Kandahar. Un corps auxiliaire sikh, commandé par le petit-fils du maharaja Ranjît-Singh, et où se trouvait le général Ventura, se préparait en même temps à pénétrer dans le Kaboul par la route de Peshaver. L’ensemble de ces opérations a eu le succès le plus complet. Shah-Shoudja, après avoir été solennellement reconnu et salué souverain de l’Afghanistan à Kandahar, le 8 mai dernier, par l’armée anglaise, a fait, le 7 août, son entrée triomphale à Kaboul, dont la prise de Ghizni, enlevée d’assaut en deux heures, le 23 juillet, lui avait ouvert les portes. M. Macnaghten, envoyé du gouvernement suprême et ministre plénipotentiaire (dans toute l’étendue du terme) près du roi de Kaboul, s’occupait activement, à la date des dernières nouvelles, de la réorganisation de ses états. Ainsi a été rétabli en quelques mois, au profit de l’Angleterre et presque sans coup férir, le royaume de Kaboul ; ainsi une barrière, de long-temps inébranlable, a été élevée entre la Russie et l’empire hindo-britannique !

Par ce vigoureux coup de main, la suprématie politique et commerciale du gouvernement anglais et, aux yeux des peuples de l’Inde, le caractère impérial de sa domination, sont établis dans tout le nord de l’Hindoustan. Ils avaient été assurés dans l’Hindoustan central par l’extermination des Pindaries en 1817, et par la prise de Bhurtpore en 1826. Dans le sud, tout reconnaît la souveraineté absolue ou le pouvoir suzerain de la compagnie ; dans l’est et le sud est enfin, l’influence anglaise, quoique moins définitivement établie, s’est manifestée victorieusement par les traités imposés au Népal et à l’empire Birman, et ne tardera pas à se compléter. Mais n’anticipons pas sur cette partie de notre sujet.

Le dénouement de la question de l’Afghanistan a été précipité, sans aucun doute, par la tentative de la Perse contre Hérat, tentative sinon conseillée, au moins appuyée par la Russie ; mais, depuis plusieurs années, la nécessité de reculer les frontières de l’empire hindo-britannique jusqu’à l’Indus, et d’affermir l’influence anglaise à l’ouest de ce fleuve, se faisait sentir de plus en plus, et l’histoire du passé témoigne de la sollicitude inquiète avec laquelle le gouvernement suprême suivait ou cherchait à diriger la marche des évènemens dans cette partie de l’Orient. Pour bien comprendre l’œuvre lente et progressive de sa politique, il est indispensable de rappeler les principaux faits historiques qui ont préparé l’accomplissement des destinées de l’Afghanistan.

À la mort du roi de Perse, Nader-Shah, en 1747, Ahmed-Khan, l’un de ses généraux, et chef de la tribu des Abdalies (connus depuis sous le nom de Douranies), devint maître de l’Afghanistan, et se fit couronner roi à Kandahar sous le titre de Ahmed-Shah Dourdouran (la perle du siècle). Actif et habile autant que brave, Ahmed-Shah porta la terreur de ses armes de Delhi à Asterabad ; et, à sa mort, en 1773, il laissa à son fils Timour un empire dont les limites extrêmes avaient été naguère l’Oxus au nord, la mer et les embouchures de l’Indus au midi, le Kashmir et les monts Himalaya à l’est, la Perse au delà de Meshed à l’ouest[4]. Timour-Shah, loin de continuer la vie belliqueuse de son père, ne fit aucun effort pour rétablir l’autorité royale, compromise dans le Pandjab et les provinces voisines, et se contenta de régner paisiblement pendant vingt ans sur les provinces à l’ouest de l’Indus. Il mourut en 1793. Les intrigues du Zénana, appuyées de l’influence de la tribu des Barehzaïs, placèrent d’abord sur le trône l’un des plus jeunes fils de Timour, Zéman-Shah, qui, pendant un règne agité de quelques années, essaya de reconquérir le Pandjab, et annonça même la folle intention d’envahir l’Hindoustan. Si ce projet eût pu avoir un commencement d’exécution, les intérêts anglais dans l’Inde auraient été sérieusement, quoique momentanément, compromis. Le gouverneur-général des Indes anglaises à cette époque (homme si justement célèbre, et auquel la postérité rendra encore un plus éclatant hommage que celui qu’il obtient de ses contemporains), le marquis de Wellesley[5], ne crut pas inutile de se prémunir contre le danger qui semblait menacer l’influence anglaise dans le nord de l’Hindoustan. La mission du capitaine J. Malcolm (depuis sir John Malcolm) à la cour de Perse, en 1799-1800, eut pour objet principal de déterminer la Perse à donner tant d’occupations à Zéman-Shah chez lui, qu’il ne pût songer sérieusement, de trois ans au moins, à troubler la tranquillité de l’Hindoustan. Le gouverneur-général assignait ce terme de trois ans aux arrangemens politiques et financiers qu’il avait en vue pour mettre les possessions de la compagnie et de ses alliés en état de défier toute agression étrangère. Comme encouragement à l’adoption de ces mesures, Malcolm était autorisé à offrir à la Perse un subside annuel de trois à quatre lacs de roupies (environ un million de francs), garanti pour trois ans. Il lui était recommandé en outre de tirer parti, autant que faire se pourrait, de l’inimitié qui depuis la mort de Timour régnait entre ses fils, et qui avait déjà amené des luttes sanglantes à la suite desquelles deux de ces princes s’étaient réfugiés à la cour de Perse[6]. Admettant que le shah de Perse s’engageât à suivre le plan d’opérations tracé par le gouvernement anglais, celui-ci déclarait ne prétendre à aucune part des conquêtes ou du butin qui pourraient être acquis par la Perse, en cas de guerre avec Zéman-Shah. À cette époque, l’Angleterre trouvait convenable de jouer précisément le rôle qu’elle accuse la Russie d’avoir joué dernièrement devant Hérat. Lord Wellesley armait la Perse contre l’Afghanistan ; aujourd’hui, au contraire, lord Auckland arme l’Afghanistan contre la Perse. Les faits curieux que nous venons de rapporter sont constatés par la correspondance de lord Wellesley, récemment publiée en Angleterre, et qui forme un recueil du plus haut intérêt[7]. Shah-Zéman eut bientôt en effet trop d’occupations chez lui pour songer à inquiéter l’Inde anglaise[8]. Les prétentions rivales de ses frères (Mahmoud et Shoudjâ) trouvèrent de nouveaux et de plus actifs soutiens. Leurs intrigues et les imprudences du shah armèrent contre lui la tribu des Barekzaïs, dont l’influence l’avait porté au trône. Une conspiration fut découverte : le shah fit mettre à mort six des principaux chefs qui s’y trouvaient compromis, et parmi eux, le chef de cette puissante tribu, Sarferaze-Khan. Le fils de ce dernier, le célèbre Fatteh-Khan, avec tous les Barekzaïs, épousa immédiatement les intérêts de Shah-Mahmoud, cet autre fils de Timour, que la Perse, de concert avec l’Angleterre, avait pris sous sa protection.

Le royaume, après quelques mois de tranquillité, fut livré de nouveau aux horreurs de la guerre acharnée que se livraient depuis six ans ces malheureux frères. Dans le cours de cette campagne, Shah-Zéman, trahi par un des siens, fut livré à Mahmoud, qui lui fit arracher les yeux. Plus tard (en 1803), Mahmoud était à son tour détrôné par Shah-Shoudjâ, et Shah-Zéman délivré par le nouveau roi (son frère par la même mère), dont il devait suivre désormais la fortune et partager les humiliations et l’exil. Ainsi le gouvernement de la compagnie fut délivré d’un ennemi qu’il avait un instant redouté, mais dont il avait si activement contribué à amener la ruine. Réfugié d’abord dans le Pandjab, — où Randjît-Singh, le sachant sans ressources, lui avait accordé à regret un asile, et quand il eut expié par quinze années d’infortunes les alarmes que son ambition avait causées, le monarque aveugle et mendiant, depuis long-temps à charge à son hôte, trouva enfin un exil paisible et du pain à Loudiana, où Shah-Soudjâ lui-même l’avait précédé.

De 1803 à 1809, Shah-Soudjâ avait occupé un trône mal affermi, et conclu à Peshaver, en 1809, un traité d’alliance avec le gouvernement suprême des Indes anglaises, qui, à l’effet de négocier ce traité, avait envoyé M. Elphinstone à la cour de Kaboul, en qualité d’ambassadeur. Cette même année, ce prince, qui n’avait pu réussir à rallier les Barekzaïs à sa cause, fut obligé de fuir devant le visir Fatteh-Khan, qui, déjà une fois, avait placé la couronne sur la tête de Shah-Mahmoud, et qui de nouveau exerça le pouvoir suprême en son nom, de 1810 à 1818. Shah-Shoudjâ avait trouvé dans le Pandjab un asile qui devait, trois ans plus tard, lui coûter si cher. Il fit de courageux mais vains efforts pour rétablir son autorité, d’abord dans la province de Peshaver, puis dans le Moultan, et enfin dans le Kashmir. Il fut forcé de repasser l’Indus en 1810, et une seconde tentative en 1811 eut pour résultat de le faire tomber entre les mains du gouverneur d’Attock sur l’Indus. Celui-ci le livra bientôt à son frère, gouverneur de Kashmir, d’où, après des dangers et des souffrances inouïs, il parvint à s’échapper en 1812, et vint de nouveau demander l’hospitalité à Randjît-Singh. S’il ne restait plus au roi fugitif ni armée, ni ressources politiques, il lui restait encore, et Randjît-Singh le savait, des pierres précieuses d’une immense valeur, et une entre autres, le Koh-é-nour (montagne de lumière), ce diamant merveilleux qu’aucun souverain n’était assez riche pour acheter, et que la conquête ou le pillage pouvaient seuls faire changer de maître ! Du trésor de Golconde, il était passé au palais des empereurs moghols, du palais de Delhi à la tente de Nader-Shah, où, quand ce conquérant fut assassiné en 1747, Ahmed saisit le Koh-é-nour d’une main et la couronne de l’Afghanistan de l’autre. Randjît-Singh aspirait depuis long-temps à la possession du Koh-é-nour ; après avoir offert sans succès un djâghir (fief) avec une place forte pour la cession du trésor qu’il convoitait, il eut recours aux menaces, puis aux traitemens les plus insultans et aux persécutions les plus incessantes. Les tourmens de la captivité, de la faim, de la soif, tout fut mis en usage, et si Randjît-Singh s’arrêta devant l’assassinat, on peut croire qu’il ne fut retenu que par l’incertitude où il était sur les moyens employés par le shah pour soustraire le diamant aux recherches, et par la crainte que sa proie ne lui échappât à la mort de sa victime. Le shah, vaincu par la persévérance de son bourreau, et craignant non-seulement pour sa vie, mais encore pour l’honneur et la vie des bégoms[9], consentit enfin à remettre aux mains cupides du maharadja le joyau si ardemment désiré. Mais Randjît-Singh n’était pas encore satisfait : il fit, peu de temps après, saisir par des femmes, dans l’intérieur des appartemens des bégoms, tous les objets précieux sur lesquels on put mettre la main, et examinant les paquets qui en furent faits et qui lui furent apportés, il s’appropria un grand nombre de bijoux, d’armes de prix, de tapis, etc. Shah-Shoudjâ et sa famille furent ensuite relégués par ses ordres dans un obscur réduit où il leur fit éprouver toute sorte d’indignités, les accusant de menées hostiles à ses intérêts. En novembre 1814, les bégams, sous le costume de femmes hindoues, parvinrent à s’échapper et se réfugièrent à Loudiana, sur le territoire anglais. Shah-Shoudjâ réussit à son tour à se soustraire, comme par miracle, à la surveillance de Randjît-Singh, et après avoir tenté, mais en vain, de pénétrer dans le Kashmir à la tête d’un corps de troupes qu’il était parvenu à lever dans les montagnes, vint rejoindre sa famille à Loudiana, en septembre 1816, et reçut une pension annuelle de 50,000 roupies du gouvernement anglais. Shah-Zéman fut admis plus tard à partager la retraite de son frère, et il lui fut alloué 24,000 roupies par an.

Cependant le gouvernement de l’Afghanistan reprenait quelque unité et quelque force sous l’administration vigoureuse de Fatteh-Khan ; mais ce ministre, dont les hautes qualités et l’influence portaient ombrage à Shah-Kamran, fils de Mahmoud, ne jouit pas long-temps de sa fortune. Il fut égorgé, en 1818, en présence des deux princes et par leurs ordres, de la manière la plus barbare. Shah-Kamran lui avait fait arracher les yeux peu de temps auparavant. La mort de ce chef fut le signal d’une insurrection générale des Barekzaïs, et bientôt les frères de Fatteh-Khan se disputèrent les dépouilles des fils de Timour. Azim-Khan, l’aîné des frères, et gouverneur de Kashmir, s’était hâté de se rendre à Kaboul, et de se mettre à la tête de ce mouvement, son frère Dost-Mohammed, déjà en possession de Kaboul, lui ayant déféré le commandement dans ce moment de crise. Azim-Khan, blessé par quelques paroles offensantes ou quelque acte impolitique de Shah-Shoudjâ, qu’il voulait d’abord replacer sur le trône, accepta les propositions du jeune prince Ayoub (un autre fils de Timour), qui se contentait du titre de roi et s’engageait à lui en laisser la puissance. Mais dans ces temps difficiles, où des ambitions rivales éclataient de toutes parts, ce sceptre de parade était encore trop lourd pour la main d’Ayoub, qui, effrayé des scènes de violence dont il était témoin chaque jour, prit la fuite et alla demander à son tour un refuge à la cour de Lahore. Les différentes provinces de la monarchie passèrent sous la domination des chefs Barehzaïs, qui finirent, de guerre lasse, par s’entendre sur le partage. La seule province d’Hérat, où Shah-Mahmoud s’était réfugié avec son fils deux jours après le meurtre de Fatteh-Khan, pour échapper aux ressentimens des Barekzaïs, resta en possession d’un prince de la dynastie des Douranies. Mahmoud, qui s’était replacé sous la protection de la Perse, mourut en 1829. Shah-Kamran lui succéda comme souverain d’Hérat, mais la Perse continua à se considérer comme suzeraine de ce petit état (qui, par sa position géographique et ses antécédens historiques, appartient au Khorassan), et à en exiger le tribut. Le détail des luttes sanglantes dont l’Afghanistan et le haut Indus ont été le théâtre, à dater de cette époque jusqu’en 1828, serait ici superflu ; deux faits importans dominent les autres : l’affermissement du pouvoir de Dost-Mohammed Khan à Kaboul, l’affermissement et l’agrandissement du pouvoir de Randjît-Singh dans le Pandjab. Randjît-Singh avait su de bonne heure profiter des troubles de l’Afghanistan pour s’emparer successivement des diverses provinces sur la rive gauche de l’Indus ; et ayant soumis, de 1819 à 1823, la principauté de Peshaver sur la rive droite, et le Kashmir, il s’ouvrait ainsi la route de Kaboul. Dès 1809, il avait eu soin de fortifier sa puissance de fraîche date par un traité d’alliance avec le gouvernement anglais, intéressé à la consolidation et à la durée de cette puissance. Mais à mesure que les empiétemens progressifs de Randjît-Singh le rapprochaient des territoires de Kaboul, la haine politique et religieuse des deux chefs ne pouvait qu’enfanter de nouveaux troubles et compromettre sans cesse l’avenir.

Examinons maintenant quelle était la situation politique de l’Afghanistan de 1823 à 1838.

Dost-Mohammed-khan, Barekzaï, régnait à Kaboul. Trois autres frères de Fatteh-Khan étaient conjointement souverains de Kandahar et en mauvaise intelligence avec Dost-Mohammed. Un quatrième frère était gouverneur de Peshaver, mais tributaire de Randjît-Singh. D’autres chefs de cette famille avaient établi leur autorité à Ghizni et à Djellalabad, dans une dépendance plus ou moins contestée de Dost-Mohammed. Les Amirs de Sindh, anciens vassaux de la couronne de Kaboul, avaient secoué le joug, sans rompre entièrement toutefois leurs relations avec Shah-Shoudjâ, dont ils avaient même, à diverses reprises, secondé les tentatives malheureuses pour remonter sur le trône de ses pères. Les Amirs avaient conclu des traités d’alliance et de commerce avec le gouvernement anglais[10] ; le dernier datait de 1832, et stipulait, de la part de chacune des parties contractantes, le respect le plus inviolable pour les possessions de l’autre, de génération en génération (article 2 des traités). Balk ; était tombé dans la dépendance de Bokhara. Le Moultân et le Kashmir étaient, ainsi que Peshaver, au pouvoir de Randjît-Singh. Hérat enfin était, comme nous l’avons vu, le seul débris de la grande monarchie Douranie que possédât encore un prince de la famille royale des Saddozaïs, Shâh-Kamran.

De tous les chefs de la tribu des Barekzaïs, depuis la mort des deux aînés de cette famille, Fatteh-Khan et Azîm-Khan, Dost-Mohammed-Khan paraît avoir été le seul homme de tête et le seul propre aux affaires de gouvernement, le seul surtout, tant à cause de ses talens militaires que de ses ressources, qui fût en état de résister aux envahissemens de Randjît-Singh. Il est probable qu’il aurait fini par ranger la plus grande partie de l’Afghanistan sous sa loi et fondé peut-être une monarchie durable, si les Anglais, par une inspiration soudaine de leur politique, n’eussent songé à faire prévaloir les droits si long-temps oubliés ou méconnus de leur hôte Shah-Shoudjâ au trône de Kaboul. Les frères de Dost-Mohammed n’avaient, au contraire, réussi à se faire remarquer, dans leur gouvernement de Kandahar, que par la persistance infatigable de leur cupidité et de leur tyrannie. Ils avaient ruiné le commerce et l’industrie, et réduit les populations à désirer le retour de leurs anciens maîtres, les Saddozaïs, originaires, comme tous les Douranies, de cette portion du pays où leur antique race est en grande vénération. Hérat n’était guère plus heureux sous la domination de Shah-Kamran ; mais ce prince était le seul rejeton de la race royale autour duquel on pût se rallier sans intervention étrangère. Il manifestait, d’année en, année, l’intention de marcher contre les Barekzaïs, et l’espoir de rentrer en possession de Kandahar, siège primitif du pouvoir de ses ancêtres. Hérat appelait de ses vœux le jour où l’ancienne capitale lui succéderait dans l’onéreuse distinction de servir de résidence habituelle au souverain. Les chefs de Kandahar, de leur côté, menaçaient sans cesse Hérat d’une invasion prochaine.

Il est nécessaire d’ajouter un dernier trait à ce tableau. L’infortuné Shah-Shoudjâ, avec plus de persévérance que de jugement, au travers de mille dangers, d’humiliations, de fatigues et de misères de toute espèce, s’était efforcé, à diverses reprises, de ressaisir, aux mains des usurpateurs, les tronçons d’un sceptre brisé. Le gouvernement suprême des Indes anglaises avait assisté, avec son humanité impassible, au triste spectacle de cette longue agonie. La dernière tentative du royal exilé eut lieu, avec l’assentiment du gouverneur général, en 1833-34 ; elle faisait le sujet de toutes les conversations dans le haut Hindoustan, où nous nous trouvions à cette époque. Comme précédemment, le gouvernement anglais resta spectateur de la lutte, qui fut, cette fois, assez sérieuse et d’assez longue durée, mais qui se termina d’une manière aussi désastreuse que les expéditions antérieures. Il en eût été autrement sans doute, si les Anglais eussent pensé dès-lors avoir un intérêt réel ou immédiat au rétablissement de Shah-Shoudjâ sur le trône de l’Afghanistan. Un secours modéré en hommes (surtout en officiers) et en argent eût suffi, selon toute apparence, pour assurer son triomphe. Il est permis de penser, en voyant ce qui se passe aujourd’hui, qu’il eût été à la fois plus honorable pour le gouvernement anglais, et plus conforme à ses véritables intérêts, de soutenir franchement et activement, en 1834, la cause qu’il a épousée avec une sympathie si inattendue en 1838. Il en eût coûté peut-être bien des millions de moins à l’Angleterre, et son attitude politique eût été, selon nous, plus forte encore et surtout plus digne qu’elle ne l’est aujourd’hui. Cette occasion fut manquée. Shah-Shoudjâ rentra à Loudiana, au mois de mars 1835, avec une centaine d’hommes, débris de la petite armée qu’il avait conduite jusque sous les murs de Kandahar. Les Amirs de Sindh l’avaient aidé dans cette expédition aventureuse ; ils le secoururent dans sa retraite précipitée, et lui facilitèrent les moyens de regagner le territoire de la compagnie, où il fut accueilli par le reproche que lui fit la presse anglaise d’avoir survécu à sa défaite[11].

Tel était donc l’état des choses, quand le roi de Perse résolut de châtier un vassal insolent qui, depuis plusieurs années, pillait et ravageait les territoires du Khorassan et du Seistan avec impunité, marcha en personne contre Shah-Kamran, et mit le siège devant Hérat. Les motifs ne manquaient pas sans doute pour entreprendre cette expédition ; les deux ministres anglais qui se sont succédés à la cour de Perse, M. Ellis et M. Mac-Neill (depuis sir John Mac-Neill), avaient été forcés d’admettre la légitimité de ces motifs. M. Ellis, dans son rapport du 17 avril 1836, s’exprimait ainsi : « J’ai eu une audience du shah aujourd’hui ; sa majesté m’a fait observer que, comme roi et musulman, les plus fortes raisons lui faisaient un devoir de marcher sur le Khorassan ; que Kamran-Mirza (c’est ainsi que les autorités persanes affectaient de le désigner), et les Afghans sous ses ordres avaient enlevé douze mille sujets persans qu’ils avaient vendus comme esclaves, et avaient forcé le chef de Khaïn, également sujet de sa majesté, de payer tribut à Kamran, etc. » M. Ellis avait déjà reconnu auparavant que le prince Kamran avait manqué aux engagemens pris envers la Perse, et dont les principales stipulations étaient de raser le fort de Ghorian, de renvoyer certaines familles en Perse, et de payer dix mille tomans au roi. « Le shah, disait M. Ellis, est conséquemment en droit d’exiger satisfaction par la force des armes, et, dans ces circonstances, quand bien même le gouvernement anglais ne serait pas lié par l’article 9 du traité existent[12], qui lui interdit toute intervention entre les Persans et les Afghans, il paraîtrait difficile de s’opposer à une attaque contre Hérat, ou de définir la limite exacte où devrait s’arrêter cette opposition. » M. Mac-Neill, qui succède à M. Ellis, reconnaît plus clairement encore, dans sa dépêche à lord Palmerston du 24 février 1837, les justes motifs qu’a la Perse de déclarer la guerre au prince Kamran :

« Mettant de côté les prétentions de la Perse à la souveraineté d’Hérat, et considérant la question comme élevée entre deux souverains indépendans, je suis porté à croire qu’on trouverait que c’est le gouvernement d’Hérat qui a été l’agresseur. À la mort d’Abas-Mirza, quand le shah actuel revint de son expédition infructueuse contre Hérat, des négociations s’ouvrirent, et le résultat fut la conclusion d’une convention qui fit cesser les hostilités et marqua les limites des territoires respectifs. De cette époque jusqu’au moment actuel, la Perse n’a commis aucun acte d’hostilité contre les Afghans ; mais, à la mort du dernier shah, le gouvernement d’Hérat fit des incursions sur le territoire persan de concert avec les Turkomans et les Hazarehs, pilla et captura les sujets de la Perse pour les vendre en esclavage. Les Afghans d’Hérat ont continué ce système de guerre et de rapine sans intermission depuis cette époque, et la Perse n’a répondu à ces actes d’agression par aucune mesure hostile, à moins qu’on ne considère comme telle la déclaration publique de son intention d’attaquer Hérat. Dans ces circonstances, il ne saurait, je pense, exister de doute quant à la justice de la guerre que le shah veut entreprendre ; et, bien que la prise d’Hérat par la Perse fût certainement un grand mal, nous ne devrons pas nous étonner que le shah, sans égards pour nos remontrances, maintienne le droit qu’il a sans doute de faire la guerre à un ennemi qui l’a poussé à bout, et qu’il peut se regarder comme obligé, par son devoir envers ses sujets, de punir ou même de déposséder entièrement.

Rien ne saurait être plus concluant, ce nous semble, que ces aveux de M. Mac-Neill. Mais nous ne sommes pas au bout. À tous les sujets de plaintes énumérés par la cour de Perse, vinrent s’ajouter les réponses hautaines de Kamran aux propositions qui lui furent faites à la fin de 1836, d’après le désir et par l’intermédiaire de l’ambassadeur anglais. Enfin, et comme dernière insulte, Kamran, se dégageant ouvertement de toute dépendance envers la Perse (dont la suzeraineté sur cette partie de l’Afghanistan était établie et reconnue depuis long-temps par les chefs afghans eux-mêmes[13], prit le titre de shah[14] et la haute désignation de kéblé alem (père du monde). Des négociations furent renouvelées l’année suivante sans succès, et, en juillet 1837, le shah se mit à la tête d’une nouvelle expédition contre Hérat. Le siège traîna en longueur. Un officier d’artillerie anglais, le lieutenant Pottinger, « voyageant dans l’Afghanistan par ordre du gouverneur-général de l’Inde[15], » et arrivé à Hérat en octobre, dirigeait la défense de la place. M. Mac-Neill offrit de nouveau sa médiation pour la conclusion d’un traité, et, pour donner plus de poids à ses démarches, il se rendit au camp en mars 1838. L’ambassadeur russe l’y suivit. Les dépêches du gouverneur-général de l’Inde, et les instructions du cabinet de Saint-James, faisaient un devoir à M. Mac-Neill de s’opposer par tous les moyens possibles à ce que la Perse donnât suite à ses projets de vengeance contre le souverain d’Hérat. La question d’Hérat devenait, aux yeux du gouvernement anglais, la question de l’Afghanistan ; et depuis que la réception favorable, faite à un envoyé russe par le chef de Kaboul, était connue, et que la mission russe à la cour de Perse avait rejoint le camp royal devant Hérat, et donné ses conseils pour la direction des opérations du siège, il fallait, à tout prix, empêcher que la ruine de Kamran ne se consommât. Aussi M. Mac-Neill assiégeait-il régulièrement à son tour de ses demandes, de ses plaintes, de ses menaces, le monarque persan et son conseil, et il n’eut de repos ni de cesse qu’il ne les eût poussés à bout et forces, pour ainsi dire, de penser à se jeter entièrement dans les bras de la Russie. M. Mac-Neill avait pénétré lui-même dans Hérat, le 19 avril, pendant un armistice, avec le consentement du shah, et après une longue conférence avec le vizir du prince Kamran, Yar-Mahommed-Khan, qu’il appelle « l’un des hommes les plus remarquables de son temps et de son pays, » il avait rapporté le projet d’un traité qui contenait toutes les concessions demandées par la Perse, sauf le point de la suzeraineté. Le shah n’avait pas voulu, cette fois plus que les autres, céder sur un point qu’il considérait comme la base de tous ses droits. De là nouvelles persécutions de la part de M. Mac-Neill, nouvelles résistances, pleines d’égards et de mesure, du cabinet persan. Nous croyons inutile de nous arrêter sur les détails de ces négociations, et de suivre les négociateurs anglais ou russes sous leurs tentes. La correspondance publiée des cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg a fait connaître le résultat de la lutte diplomatique qui s’était engagée entre les représentans des deux grandes puissances dans l’extrême Orient. Des explications données il semblerait résulter que la Russie n’a songé qu’à établir des relations avantageuses pour son commerce. L’Angleterre, de son côté, ne demandait qu’à placer des sentinelles de son choix sur la rive droite de l’Indus, afin que les intérêts de son commerce et la sûreté de ses frontières fussent respectés. Nous n’examinerons pas, en ce moment, quel a été le caractère des moyens employés ; nous admettons que tel était, en effet, le but qu’on se proposait d’atteindre de part et d’autre. Nous acceptons en conséquence les déclarations de l’Angleterre et de la Russie comme l’expression provisoire de leurs intentions, mais (surtout en ce qui concerne la Russie) comme réservant l’avenir. Nous aurons d’ailleurs occasion de traiter plus tard des intérêts réels et des vues de la Russie dans la haute Asie. Nous nous bornerons, pour terminer cette partie de notre exposé historique, à résumer en peu de mots les faits de quelque importance relatifs au siège d’Hérat depuis le mois d’avril 1838.

Au mois de mai, M. Mac-Neill spécifie, par ordre de son gouvernement, les motifs de plaintes que le cabinet anglais croit avoir contre le gouvernement persan, et, au commencement du mois de juin, les concessions faites par ce dernier gouvernement ne paraissant pas suffisantes, M. Mac-Neill annonce sa détermination de quitter la Perse, et se met presque immédiatement en marche vers les frontières de la Turquie. De Tehran, il envoie, le 30 juillet, sur de nouvelles instructions, son dernier ultimatum au shah de Perse, par le colonel Stoddart. Dans l’intervalle (20 juin), une expédition anglaise débarque à l’île de Kharak, dans le golfe Persique, et s’en empare. Le shah donne l’assaut à la citadelle d’Hérat le 23 juin, et est repoussé avec une perte immense. Il n’en est pas moins résolu de continuer le siège ; mais la nouvelle de la prise de Kharak et la réception de la lettre menaçante de sir J. Mac-Neill le déterminent enfin, le 9 septembre, à abandonner ses projets et à lever le siège. Dans une proclamation à son peuple, le shah n’hésite pas à assigner pour cause de cette détermination soudaine la conduite de l’Angleterre, qui, méconnaissant les traités encore en vigueur, le menace d’une guerre immédiate, et, comme manifestation de ces sentimens hostiles, a déjà envoyé une expédition armée dans le golfe Persique ! Cette expédition n’était, en effet, que le prélude d’opérations plus importantes et plus décisives. Le gouverneur-général de l’Inde avait résolu d’assurer par la voie des armes le triomphe de l’influence anglaise dans l’Afghanistan.

Comme la déclaration du gouverneur-général, au moment où l’armée se préparait à entrer en campagne, contient une exposition, faite de main de maître, de l’état des relations de son gouvernement avec les princes du nord-ouest de l’Inde, et comme, d’ailleurs, elle récapitule avec beaucoup de force et de clarté les motifs politiques qui ont, selon lord Auckland, nécessité l’expédition de l’Afghanistan, nous ne pouvons mieux faire que de donner ici une traduction complète de ce manifeste et de la déclaration non moins remarquable dont il a été suivi, lorsque le gouverneur-général a appris la retraite des troupes persanes devant Hérat. Le premier de ces documens porte la date du 1er octobre 1838. En voici la teneur :

« Le très honorable gouverneur-général de l’Inde ayant, avec le concours du conseil suprême, ordonné le rassemblement d’un corps de troupes destiné à servir au-delà de l’Indus, sa seigneurie juge à propos de publier l’exposé suivant des motifs qui ont conduit à l’adoption de cette importante mesure.

« Il est de notoriété publique que les traités conclus par le gouvernement britannique en l’année 1832 avec les Amirs de Sindh, le navâb de Bhavalpour et le maharadja Randjît-Singh, avaient pour objet, en ouvrant la navigation de l’Indus, de faciliter l’extension du commerce, et d’assurer à la nation anglaise, dans l’Asie centrale, cette influence légitime qu’un échange d’avantages devait naturellement produire.

« Dans l’intention d’inviter les gouvernemens DE FAIT de l’Afghanistan à adopter les mesures nécessaires pour donner un entier effet à ces traités, le capitaine Burnes fut député, vers la fin de l’année 1836, en mission près de Dost-Mohammed-Khan, chef de Kaboul. L’objet de la mission de cet officier était, dans l’origine, d’une nature purement commerciale ; toutefois, tandis que le capitaine Burnes était en route pour Kaboul, le gouverneur-général reçut avis que les troupes de Dost-Mohammed-Khan avaient soudainement, et sans provocation, attaqué celles de notre ancien allié, le maharadja Randjît-Singh. Il était naturel d’appréhender que son altesse le maharadja ne tarderait pas à se venger de cette agression, et on devait craindre que, la guerre une fois allumée dans les pays où nous cherchions à étendre notre commerce, les intentions pacifiques et bienfaisantes du gouvernement anglais ne fussent entièrement paralysées. Dans le but d’échapper à une telle calamité, le gouverneur-général résolut d’autoriser lé capitaine Burnes à intimer à Dost-Mohammed-Khan que, dans le cas où il se montrerait disposé à un arrangement juste et raisonnable avec le maharadja, sa seigneurie emploierait ses bons offices auprès de son altesse pour le rétablissement de la bonne harmonie entre les deux états. Le maharadja, avec cette confiance caractéristique qu’il n’a cessé de placer dans la bonne foi et l’amitié de la nation anglaise, consentit immédiatement aux propositions du gouverneur-général, et à suspendre provisoirement toute hostilité de son côté.

« Il vint subséquemment à la connaissance du gouverneur-général qu’une armée persane assiégeait Hérat, que d’actives intrigues se poursuivaient dans l’Afghanistan, dans le but d’étendre l’influence et l’autorité de la Perse jusqu’aux bords de l’Indus et même au-delà, et que la cour de Perse avait non-seulement commencé une série d’injures et d’insultes envers les officiers de la mission de sa majesté britannique à la cour de Perse, mais encore donné des preuves de ses desseins, entièrement opposés aux principes et à l’objet de son alliance avec la Grande-Bretagne.

« Après un long temps passé par le capitaine Bornes en vaines négociations à Kaboul, il devint évident que Dost-Mohammed-Khan comptant surtout sur les encouragemens et l’assistance de la Perse, persistait à avancer les prétentions les plus déraisonnables par rapport à ses différends avec les Sikhs, prétentions telles que le gouverneur-général ne pouvait, sans déroger à la justice et à ce qu’il devait à l’amitié de Randjît-Singh, consentir à les soumettre à la considération de son altesse. Il fallait reconnaître également que Dost-Mohammed-Khan affichait des plans d’agrandissement et d’ambition nuisibles à la sécurité et à la paix de nos frontières, et qu’il menaçait ouvertement de faire concourir à l’exécution de ces plans toute assistance étrangère dont il pourrait disposer. Enfin il donnait hautement son appui aux desseins de la Perse sur l’Afghanistan, quoique parfaitement instruit du caractère hostile de ces desseins en ce qui touchait à la puissance anglaise dans l’Inde ; et, par son mépris absolu pour les vues et les intérêts du gouvernement anglais, il obligea le capitaine Bornes à quitter Kaboul sans avoir rempli aucun des objets de sa mission.

« Il devenait évident dès-lors que le gouvernement anglais ne pouvait exercer aucune influence ultérieure pour rétablir la bonne intelligence entre le souverain sikh et Dost-Mohammed-Khan, et la politique hostile de ce dernier chef montrait trop clairement qu’aussi long-temps que Caboul resterait sous sa loi, nous ne pourrions espérer de maintenir aucune tranquillité dans notre voisinage, ou que les intérêts de notre empire dans l’Inde pussent se conserver intacts.

« Le gouverneur-général juge nécessaire de revenir ici sur le siège d’Hérat et la conduite de la nation persane. Le siège de cette ville par l’armée persane continuait depuis plusieurs mois. Cette attaque sur Hérat avait un caractère de cruauté que rien ne pouvait justifier ; elle avait été commencée et continuée nonobstant les remontrances solennelles et réitérées de l’envoyé anglais à la cour de Perse, et a près que toutes les offres d’arrangement justes et raisonnables eurent été faites et rejetées. Les assiégés s’étaient conduits avec une bravoure et une énergie dignes de la justice de leur cause, et le gouverneur-général se plaît à espérer encore que leur héroïsme maintiendra la lutte jusqu’à l’arrivée des secours, que l’Inde anglaise leur envoie. Cependant les desseins ultérieurs de la Perse, en tant qu’ils pouvaient affecter les intérêts du gouvernement anglais, se sont manifestés de plus en plus ouvertement par la succession des évènemens. Le gouverneur-général a récemment acquis la certitude, par une dépêche officielle de M. Mac-Neill, envoyé de sa majesté, que son excellence a été obligée, par le refus d’obtempérer à ses justes demandes et par un manque systématique d’égards et de respect envers lui, de quitter la cour du shah et de déclarer publiquement que toute communication avait cessé entre les deux gouvernemens. La nécessité où se trouve placée la Grande-Bretagne de regarder la marche des armées persanes dans l’Afghanistan comme un acte d’hostilité envers elle, a été également communiquée au shah d’une manière officielle, d’après les ordres exprès du gouvernement de sa majesté.

Les chefs du Kandahar (frères de Dost-Mohammed-Khan de Kaboul) ont avoué leur adhésion à la politique de la Perse, ainsi que la pleine et entière connaissance que cette politique était en opposition avec les droits et les intérêts de la nation anglaise dans l’Inde, et ils ont donné ouvertement leur concours aux opérations dirigées contre Hérat.

« Dans l’état critique des affaires, depuis le départ de notre envoyé de Kaboul, le gouverneur-général a senti de quelle importance il était de prendre des mesures immédiates pour arrêter les progrès rapides de l’influence étrangère et de l’agression qui menaçait notre propre territoire.

« L’attention du gouverneur-général a été naturellement appelée, dans cette conjoncture, sur la position et les droits de shah Shoudjâ-Oul-Moulk, qui, tant qu’il avait eu le pouvoir entre les mains, avait cordialement accédé aux mesures de résistance combinée que le gouvernement anglais avait jugé nécessaire d’adopter à cette époque contre les ennemis du dehors, et qui, lors de l’usurpation de son empire par les chefs actuels, avait trouvé dans nos domaines un honorable asile.

« Il avait été clairement établi, d’après les renseignemens fournis par divers officiers qui avaient visité l’Afghanistan, que les chefs Barekzaïs, par suite de leur désunion et de leur impopularité, ne pouvaient devenir, dans aucune circonstance, d’utiles alliés à notre gouvernement, ou nous aider dans les mesures justes et nécessaires qu’exigeait la défense de nos intérêts nationaux. Néanmoins, aussi long-temps que ces chefs s’abstinrent d’actes nuisibles à nos intérêts et à notre sécurité, le gouvernement anglais reconnut et respecta leur autorité. Mais une politique différente paraissait plus que justifiée aujourd’hui par la conduite de ces chefs, et indispensable pour notre salut. Le bien-être de nos possessions dans l’Orient exige que nous ayons sur notre frontière de l’ouest un allié intéressé à s’opposer à l’agression et à maintenir la tranquillité, au lieu de chefs toujours disposés à servir les vues d’un pouvoir hostile et à favoriser ses plans de conquête et d’agrandissement.

Après de sérieuses et mûres délibérations, le gouverneur-général s’était convaincu qu’une nécessité pressante, aussi bien que les principes de la politique et de la justice, nous autorisait à épouser la cause de Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk, dont la popularité, dans toute l’étendue de l’Afghanistan, avait été établie aux yeux de sa seigneurie par le témoignage aussi fort qu’unanime des meilleures autorités. Une fois arrivé à cette détermination, le gouverneur-général était également d’avis qu’il était juste et convenable, non moins à cause de la position du maharadja Randjît-Singh qu’en conséquence de son inébranlable amitié envers le gouvernement anglais, d’offrir à son altesse de prendre part aux opérations projetées. M. Macnaghten fut, en conséquence, député, en juin dernier, à la cour de son altesse, et le résultat de sa mission a été la conclusion d’un triple traité entre le gouvernement anglais, le maharadja et Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk, traité qui garantit à son altesse ses possessions actuelles, et par lequel elle s’engage à coopérer au rétablissement du shah sur le trône de ses ancêtres. Les amis et ennemis de l’une quelconque des parties contractantes seront considérés comme amis ou ennemis des trois. Plusieurs points discutés entre le gouvernement anglais et son altesse le maharadja ont été réglés de manière à montrer aux états environnans l’identité de ses intérêts avec ceux de l’honorable compagnie. On offrira aux Amirs de Sindh une indépendance garantie à des conditions favorables, et la possession d’Hérat par son souverain actuel sera respectée dans toute son intégrité, en même temps que des mesures déjà prises ou en cours d’exécution auront pour résultat, on peut raisonnablement l’espérer, d’encourager la liberté générale et la sécurité du commerce. Le nom et la juste influence du gouvernement anglais se feront connaître d’une manière convenable parmi les nations de l’Asie centrale ; la tranquillité sera rétablie sur la frontière la plus importante de l’Inde, et nous élèverons une barrière durable contre les intrigues et les empiétemens de nos ennemis.

« Sa majesté Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk entrera dans l’Afghanistan, entouré de ses propres troupes et soutenu, par une armée anglaise, contre toute intervention étrangère et toute opposition factieuse. Le gouverneur-général espère avec confiance que le shah sera promptement replacé sur son trône par ses propres sujets et ses amis, et, une fois son pouvoir affermi et l’intégrité et l’indépendance de l’Afghanistan bien établies, l’armée anglaise sera rappelée. Le gouverneur-général et été conduit à l’adoption de ces mesures par le sentiment au devoir qui lui est imposé de veiller à la sûreté de la couronne d’Angleterre mais il est heureux de penser qu’en remplissant ce devoir, il aura pu contribuer à rétablir l’union et la prospérité des peuples de l’Afghanistan. Dans le cours des opérations qui se préparent, l’influence anglaise sera soigneusement dirigée vers l’exécution des mesures d’un intérêt général ; elle s’attachera à apaiser les différends, assurer l’oubli des injures, et mettre un terme aux dissensions dont le bien-être et la prospérité du peuple afghan ont souffert depuis tant d’années. Elle s’emploiera à assurer un traitement honorable et libéral, même à ces chefs dont les actes hostiles ont justement offensé le gouvernement anglais, s’ils savent se soumettre à temps et cesser toute opposition aux mesures qui peuvent être jugées les plus convenables pour l’avantage général de leur pays.

« Par ordre du très honorable gouverneur-général de l’Inde,

W. H. MACNAGHTEN,[16]


A la suite de cette déclaration remarquable, on trouve la nomination de M. Macnaghten comme envoyé et ministre du gouvernement suprême à la cour de Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk, et celles de divers officiers, destinés à servir, comme agens politiques, sous ses ordres. En apprenant la retraite des troupes persanes, employées au siège d’Hérat, le gouverneur-général publia la déclaration suivante

« Le très honorable gouverneur-général de l’Inde juge à propos de publier l’extrait ci-joint d’une lettre du lieutenant-colonel Stoddart, datée d’Hérat, le 10 septembre 1838, et adressée au secrétaire du gouvernement de l’Inde :

« Par ordre de l’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de sa majesté britannique, et envoyé de l’honorable compagnie des Indes orientales à la cour de Perse, j’ai l’honneur de vous informer, pour que cela soit porté à la connaissance du très honorable gouverneur-général de l’Inde en conseil, que sa majesté le shah de Perse a levé hier le siége de cette ville et commencé son mouvement rétrograde vers ses propres états. Toutes les troupes ont campé à Sang-bust, à environ quatre lieues d’ici. Sa majesté se rend sans délai à Tehran par Tourbat, Shekhi-Jaum et Meshed.

« Ce mouvement a eu lieu par suite de l’acquiescement de sa majesté aux demandes du gouvernement anglais, que j’avais eu l’honneur de lui remettre le 12 août, et auxquelles sa majesté a accédé en entier le 14.

« Sa majesté Shah-Kamran, son vizir Yar-Mahommed-Khan et la ville entière reconnaissent pleinement la sincérité de l’amitié du gouvernement anglais, et M. Pottinger et moi-même, nous partageons leur gratitude envers la Providence pour l’heureux événement que j’ai l’honneur de vous annoncer.

« En publiant ces importantes nouvelles, le gouverneur-général croit convenable de déclarer aussi que, tout en pensant que le gouvernement de l’Inde et ses alliés doivent se féliciter à bon droit de l’abandon par le shah de Perse de ses desseins hostiles contre Hérat, il n’en continuera pas moins à poursuivre avec vigueur l’exécution des mesures qui ont été annoncées, dans le but de substituer une domination amie à un pouvoir hostile dans les provinces orientales de l’Afghanistan, et d’établir une barrière permanente contre tout plan d’agression qui pourrait menacer notre frontière au nord-ouest.

« Le très honorable gouverneur-général juge à propos de nommer le lieutenant Eldred Pottinger (du corps de l’artillerie de Bombay), agent politique à Hérat, sous les ordres de l’envoyé et ministre à la cour de Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk. Cette nomination doit dater du 9 septembre dernier, jour où le shah de Perse a levé le siége d’Hérat.

« En nommant le lieutenant Pottinger au poste désigné ci-dessus, le gouverneur-général se félicite de l’occasion qui lui est offerte : d’applaudir hautement, comme il le doit, aux services signalés de cet officier, qui, pendant le long siége d’Hérat, et dans des circonstances particulièrement dangereuses et difficiles, a, par son courage, son habileté et son jugement, soutenu honorablement la renommée et les intérêts de son pays.

« Par ordre du très honorable gouverneur-général de l’Inde,

« W. H. MACNAGIITEN,[17]

A la lecture de ces importans documens, les réflexions se présentent en foule. Les principes de libéralité, d’humanité, de justice, invoqués dans cette circonstance pour motiver les actes du gouvernement anglais, paraissent, il faut en convenir, en contradiction avec ces actes eux-mêmes. L’application insolemment capricieuse de ces principes est ici par trop manifeste, surtout en ce qui touche les droits de Shah-Shoudjâ, et la conduite si cruelle, selon le gouverneur-général, de la Perse envers le prince d’Hérat. La presse libérale dans l’Inde et en Angleterre n’a pas épargné lord Auckland à cet égard. Le blâme, le sarcasme, sinon l’injure, lui ont été prodigués. On a condamné la résolution prise de replacer Shah-Shoudjâ sur le trône ; on a critiqué ensuite les moyens d’exécution de cette grande mesure ; on ne manquera pas de se plaindre des résultats. Chez nos voisins, rien de tout cela ne doit étonner, et il se passe bien, de temps à autre, quelque chose d’analogue chez nous ; mais, à examiner de près cette grande affaire d’Orient, il nous semble que la gloire et les intérêts de l’Angleterre n’ont pas eu à souffrir de la détermination prise par lord Auckland, et si le langage du gouverneur-général, dans le manifeste que nous venons de lire, manque un peu de franchise dans les détails, il ne manque certainement, au total, ni de dignité, ni de force. Nous irons plus loin, et nous ne craindrons pas de dire que jamais homme dont les résolutions devaient influencer les destinées d’un grand empire, n’a pris son parti plus à propos et avec plus de vigueur, n’a avoué plus hautement et plus distinctement ses amitiés ou ses haines politiques, et proclamé enfin avec plus d’indépendance ses motifs et son but.

Au moment où lord Auckland annonçait ainsi la chute prochaine des princes Barekzaïs et la restauration du shah de Kaboul, les immenses préparatifs de l’expédition s’achevaient entre la Djamna et le Sutledje. Tous les corps destinés à former l’armée de l’Indus avaient été portés au grand complet. Le rendez-vous indiqué pour les troupes du Bengale était à la station de Karnaul, au nord de Delhi, et de là elles devaient marcher sur Firozepour, aux bords du Sutledje, et s’y concentrer. Le corps d"armée du Bengale se composait dans l’origine de cinq brigades d’infanterie, de trois régimens chacune, partagées en deux divisions ; d’une brigade de cavalerie et d’une d’artillerie ; en tout 15,000 hommes environ, dont trois mille Européens. Des arrangemens subséquens le réduisirent à 12,000 hommes.

Le corps d’armée levé pour le service particulier de Shah-Shoudjâ, dans le nord, s’était formé à Loudiana et se composait de 2,000 hommes de cavalerie, 4,000 hommes d’infanterie et une compagnie d’artillerie à cheval en tout environ 6,000 hommes commandés par des officiers anglais. En même temps, à Bombay, s’organisait le corps d’armée auxiliaire destiné à occuper le Sindh et à marcher ensuite sur Kandahar, après avoir opéré sa jonction avec les troupes du Bengale. Bombay fournissait pour son contingent deux brigades d’infanterie, une de cavalerie, une d’artillerie, offrant un effectif d’à peu près 6,000 hommes, dont 2,500 à 3,000 Européens. Le gouverneur général, de Simla où il s’était établi depuis long-temps, surveillait tous les mouvemens de troupes et dirigeait les opérations des nombreux agens politiques qu’il avait expédiés de toutes parts. Une entrevue se préparait entre le représentant du léopard britannique et le lion du Pandjab. Le capitaine (depuis major et bientôt lieutenant-colonel honoraire) Wade, agent politique à Loudiana, présidait à tous les arrangemens préliminaires. Un ordre du gouverneur-général, sous la date du 11 octobre, avait désigné cet officier pour rejoindre, en temps utile, l’armée du maharadja Randjît-Singh à Peshaver, et l’avait chargé, d’après les instructions qui lui seraient données, de la surintendance des affaires du gouvernement anglais, en tout ce qui aurait rapport aux états et aux troupes de son altesse. Il devait être assisté à Peshaver de plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait un lieutenant Mackeson, agent anglais pour la navigation de l’Indus. Le célèbre voyageur, sir Alexandre Burnes [18], que son activité, son intelligence, sa persévérance infatigable et sa connaissance des intérêts politiques et commerciaux à l’ouest de l’Indus avaient signalé depuis long-temps comme le guide et l’avant-garde intellectuelle, en quelque sorte, de l’expédition, s’occupait sans relâche des moyens d’aplanir les difficultés que l’armée pouvait s’attendre à rencontrer sur sa route. La plus grande activité, le zèle le plus animé, l’accord le plus parfait, se montraient dans toutes les branches du service. Des approvisionnemens considérables avaient été faits sur plusieurs points, des marchés conclus pour les besoins à venir, des convois organisés ; l’armée allait se concentrer à Firozepour, pour y passer la revue du gouverneur-général et du souverain du Pandjab, le seul chef redoutable que le gouvernement de l’Inde comptât parmi ses alliés, et auquel, ainsi qu’à tous les siens, il importait de donner à la fois l’idée la plus imposante des forces militaires dont ce gouvernement pouvait disposer, et un témoignage éclatant d’estime politique et de confiance.

Le général commandant en chef, qui était venu rejoindre le gouverneur-général à Simla, publia, le 22 octobre, un ordre du jour qui semblait indiquer qu’il n’avait pas encore une parfaite confiance dans ses troupes, sous le rapport de la discipline, et qui causa d’abord quelque mécontentement dans l’armée. Cependant les officiers, jeunes et vieux, n’en burent pas moins à la santé de sir Henry Fane, et en général l’ardeur et l’enthousiasme des troupes, soit européennes, soit indiennes, se manifestèrent partout et en toute occasion de la manière la plus flatteuse pour leurs chefs, par des acclamations, par des chants, pendant la marche au rendez-vous général à Firozepour, en un mot par les explosions de la joie la plus bruyante.

Le gouverneur-général et le commandant en chef étaient à Firozepour dès le 27 novembre. Il paraîtrait qu’à cette époque le gouverneur-général avait déjà reçu avis de la levée du siégé d’Hérat par l’armée persane. D’un autre côté, la santé de Randjît-Singh, depuis long-temps affaiblie par des excès de tout genre, donnait lieu de penser que dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, le maharadja aurait cessé de vivre ; et bien que déjà, dans plus d’une circonstance, il eût trompé les prévisions des médecins, des renseignemens positifs ne permettaient guère de douter, cette fois, que le terme fatal de cette longue carrière d’ambition et d’iniquités n’approchât en effet [19]. Aux précautions prises de longue main pour que la tranquillité du Pandjab ne fût pas troublée à la mort de son chef, il paraissait prudent d’en ajouter de nouvelles. C’est à ces divers motifs qu’il nous semble naturel d’attribuer les dispositions suivantes de l’ordre du jour du 27 novembre : « Les circonstances ont tellement changé dans les pays à l’ouest de l’Indus depuis le rassemblement de l’armée destinée à entrer en campagne, que le très honorable gouverneur-général ne juge pas nécessaire de faire marcher toutes les troupes dont une partie suffira pour remplir le but de l’expédition. En conséquence, d’après les instructions de sa seigneurie, toute la cavalerie, une compagnie d’artillerie à cheval, une batterie de campagne, l’artillerie de siège, les sapeurs et mineurs et trois brigades d’infanterie, se mettront en marche. Le reste des troupes attendra des ordres à Firozepour. La tête de la colonne commencera son mouvement aussitôt que l’armée aura été passée en revue par le gouverneur-général et le maharadja Randjît-Singh. »

La première entrevue de lord Auckland et de Randjît-Singh eut lieu le 29, et, à dater de ce jour, pendant plus d’un mois, ce ne fut qu’échange de politesses de cadeaux, de protestations affectueuses, entre les deux grands personnages, soit à Firozepour, soit Lahore, où le gouverneur-général accompagna son royal ami peu de temps après la glande revue qui avait lieu le 3 décembre. Ainsi Randjît-Singh s’était trouvé deux fois, dans l’espace de sept ans, assis sur un même éléphant ou à la même table avec le vice-roi des Indes anglaises, passant en revue les troupes de ses alliés et faisant défiler devant eux les siennes, organisées et disciplinées par des officiers français. Toutefois cette dernière entrevue avait un caractère politique et militaire plus marqué que la rencontre de lord William Bentinck avec le souverain sikh, au mois d’octobre 1831 [20].

Enfin tous ces préparatifs et ces préliminaires, indispensables à l’exécution du traité passé entre les hautes parties contractantes, étant terminés, l’armée commença sa marche le 10 décembre. Le 22 du même mois, le corps d’armée de Bombay débarquait aux bouches de l’Indus, et marchait sur Hyderabâd, en même temps qu’une expédition destinée à occuper Aden faisait voile de Bombay. Un vaisseau de soixante-quatorze, le Wellesley, avait démoli, le 2 février, le petit fort de Manhara, situé vers l’embouchure la plus occidentale de l’Indus, et débarqué des troupes qui avaient occupé ce fort et la ville voisine de Karatchi le jour suivant. La nouvelle de la prise de Karatchi accéléra la soumission des Amirs. Le corps d’armée du Bengale passa l’indus à Bâkker pendant les journées des 14, 15, 16 et 17 février, sur un pont de bateaux jeté par les soins du capitaine Thomson, commandant l’arme du génie, aux sons de la musique de trois régimens. C’était la première fois qu’un corps de troupes régulières et disciplinées à l’européenne passait ce fleuve fameux, que les préjugés des Hindous leur font considérer comme impur. Toutefois les sipahies ne montrèrent pas moins d’empressement que les Européens à s’élancer sur la rive opposée. Des négociations conduites par sir Alex. Burnes avaient amené un traité entre l’amir de Khaerpour et le gouvernement suprême, en vertu duquel la forteresse de Bâkker, située sur une île au milieu du cours du fleuve, était cédée en toute propriété aux Anglais ; résultat d’une immense importance en lui-même, et sur lequel nous aurons occasion de revenir par la suite. Le 31 janvier, les troupes anglaises, après quelques hésitations de l’amir, qui ne semblait pas vouloir s’exécuter de bonne grace, avaient pris possession du fort. Le 20 février, tout le corps d’armée du Bengale et les troupes de Shah-Shoudjâ étaient réunies à Shikarpour. Le commandant en chef, sir Henry Fane, avait pris congé de l’armée le 16 février pour se rendre à Bombay ; l’état des affaires dans le Deccan et les vues ultérieures du gouvernement (par suite des circonstances extraordinaires dans lesquelles les Indes anglaises étaient placées) nécessitaient sa présence dans l’Hindoustan. Le lieutenant-général Keane, destiné à lui succéder dans le commandement immédiat de l’expédition, s’avançait pour opérer sa jonction avec les troupes du Bengale, après avoir rangé le Sindh sous l’autorité anglaise et imposé aux amirs d’Hyderabad un nouveau traité qui assurait la libre navigation de l’Indus, la possession du port de Karatchi aux Anglais, et d’autres avantages matériels ou politiques qui rendent par le fait tout le Delta de l’Indus province anglaise.

Dans les premiers jours d’avril, la jonction des deux armées s’était opérée.à Quetta, capitale de la province de Shâl. Dès le 17 mars, sir Alex. Burnes, à la tête d’un détachement d’avant-garde, avait franchi les passes du Bolan et s’était occupé, avec son activité ordinaire, des moyens de diminuer, autant que possible, les privations et les souffrances qui attendaient l’armée dans sa marche à travers ces défilés, formidables par les obstacles naturels qu’ils opposent au passage, et la difficulté, ou même l’impossibilité, de s’y procurer de l’eau. Cependant ses efforts n’eurent pour résultat que de rassembler vers le milieu de la passe principale (qui n’a pas moins de quatorze à quinze lieues de long) quelques chameaux chargés d’outres remplies de ce précieux liquide dont chaque goutte valait, pour les malheureux soldats, son pesant d’or. Toute l’armée cependant était arrivée saine et sauve de l’autre côté des passes, dans la délicieuse vallée de Shâl, sans avoir encore rencontré aucun ennemi sérieux, mais inquiétée sur ses flancs et sur ses derrières par des nuées de Béloutchies et ayant à lutter dans ses longues marchés contre la fatigue, la poussière, souvent la faim et toujours la soif [21]. Comment il s’est fait que les chefs de Kandahar n’ont pas défendu les passes du Bolan, c’est ce qu’il est impossible d’expliquer, car on ne possède encore que des renseignemens incomplets sur cette partie de l’histoire de l’expédition. Peut-être l’argent a-t-il, avec sa toute-puissance ordinaire, aplani aussi cet obstacle. « Jamais armée dans l’Inde, dit un de nos correspondans, n’a été si largement pourvue de fonds pour toutes les branches du service. La patience, le courage, l’admirable discipline de nos troupes, ont surmonté bien des difficultés pendant cette marche aventureuse de trois cents lieues : l’argent a fait le reste ! » Néanmoins, au-delà du Bolan et sur le plateau de Kandahar, une résistance formidable pouvait avoir été organisée par les chefs Barekzaïs : on s’y attendait en quittant Quetta, d’où le shah, M. Macnaghten, sir John Keane et le quartier-général avec toute la cavalerie, l’artillerie et la première brigade d’infanterie, avaient marché le 6 avril sur Kandahar : quelques-uns prétendaient cependant que les Serdars enverraient leur soumission à l’approche du gros de l’armée. Toutes ces prévisions furent déçues. M. Macnaghten, dans son rapport au gouverneur-général sous la date du 24, avril, rend un compte si intéressant des évènemens qui avaient précédé l’arrivée du shah dans son ancienne capitale, que nous croyons ne pouvoir mieux faire que d’en reproduire les principaux passages.

« Dans ma dépêche du 12 de ce mois, dit M. Macnaghten, j’avais cru pouvoir annoncer qu’un laps de quelques jours suffirait pour montrer la haute considération dont sa majesté Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk jouit parmi ses compatriotes, aussi bien que la sagesse des mesures adoptées par le gouvernement anglais et dont l’exécution nous est confiée. Hier le shah, avec ses troupes régulières, fit une marche de vingt-deux milles, qui le conduisit à Deh-Hadji, où il eut la satisfaction d’apprendre que les Serdars étaient sur le point de décamper. Nous avons acquis la certitude qu’en effet ils ont pris la fuite hier au soir, suivis de deux ou trois cents cavaliers au plus. Leur conduite, jusqu’au dernier moment, a été marquée par la bassesse et la rapacité. Tandis que d’une main ils vendaient aux marchands de la ville les grains qu’ils avaient accaparés, de l’autre ils épuisaient les ressources des pauvres habitans par tous les moyens possibles d’exaction et de violence. Ils sont partis au milieu des malédictions et de l’exécration de toutes les classes. Ce matin nous avons marché sur Kandahar, distant d’environ dix-huit milles, et nous sommes en ce moment campés à moins de deux milles (environ trois quarts de lieue) de la ville. Le spectacle qui s’est offert à nos yeux est, sans aucun doute, le plus intéressant dont il m’ait jamais été donné d’être témoin. Sir John Keane, avec l’armée de l’Indus, était à une marche en arrière de nous ;… les troupes régulières du shah étaient également en retard, et sa majesté avança, accompagnée seulement des officiers de la mission et des gens de sa maison. A chaque centaine de toises, nous rencontrions des troupes d’hommes bien armés et bien montés venant faire leur soumission au roi, tandis que les paisibles habitans des campagnes accouraient en foule, et, se pressant autour du shah, exprimaient en termes non équivoques la joie que leur causait son retour. La tranquillité est rétablie… Sa majesté se proposait d’envoyer un détachement à la poursuite des Serdars en fuite, et il est certain qu’ils méritent peu d’égards après la perversité et la folie de leur conduite, en dépit des avertissemens solennels et répétés qu’ils avaient reçus. Il serait sans aucun doute dangereux de les laisser libres de fomenter de nouveaux troubles, mais j’ai dû appréhender que, dans l’état d’excitation des esprits, ils ne fussent exposés à des cruautés inutiles s’ils tombaient entre les mains des troupes du shah ; j’ai donc persuadé à sa majesté de me permettre de faire aux Serdars une offre qui, s’ils l’acceptent, les mettra à même de se retirer en sûreté sur notre territoire. La pension que sa seigneurie le gouverneur-général pourrait juger convenable de leur assigner sera nécessairement beaucoup moindre que celle qu’ils auraient reçue ; s’ils eussent accepté nos propositions dès l’origine, et je pense qu’une allocation de 500 roupies par mois, pour chacun d’eux, serait amplement suffisante… Je leur ai fait écrire dans ce sens, et je ne suis pas sans espoir de les amener à souscrire à ces conditions. »

M. Macnaghten rend compte ensuite de ce qui s’est passé du 12 au 23 avril. Les Serdars avaient eu quelques instans l’idée d’arrêter l’armée à la passe de Kadjak, mais la rapidité des mouvemens de l’avant-garde les avait surpris avant qu’ils ne fussent en mesure, et un détachement envoyé par eux dans la passe avait fait une retraite précipitée après avoir échangé quelques coups de fusil avec la tête de la colonne de marche. Leurs efforts pour soulever la population des provinces contre l’invasion des infidèles, avaient complètement échoué. Deux des frères, Rahani-dil-Khan et Mehr-dil-Khan, s’étaient enfin décidés à sortir de Kandahar, avec deux ou trois mille cavaliers, dans l’intention de harceler l’armée anglaise et avec l’espoir, d’intercepter les convois, de surprendre des traînards ou des détachemens isolés, etc., laissant au troisième frère, Kohun-dil-Khan, la garde de la ville. Mais ces efforts tardifs de résistance n’aboutirent qu’à s’emparer de deux éléphans de M. Macnaghten, qui s’étaient trop écartés du camp en allant au fourrage, à tuer quelques misérables non combattans qui s’étaient imprudemment avancés dans le pays, et à priver le camp anglais d’eau, pendant quelques heures, en détournant un ruisseau. Dans la journée du 20 ; quelques-uns des principaux chefs, à la suite des Serdars Barekzaïs, les abandonnèrent et vinrent faire leur soumission. Consternés de ces défections soudaines et de l’approche des troupes anglaises, les Serdars s’étaient repliés en toute hâte sur Kandahar d’où ils se déterminèrent à fuir, comme on l’a vu, dans la soirée du 23. Puisque nous sommes sur le chapitre des trois frères qui, depuis tant d’années, opprimaient, à l’envi l’un de l’autre, les provinces du Kandahar, nous ne pouvons nous empêcher de dire, en passant, qu’il nous paraît difficile que ces chefs subissent, aussi promptement que M. Macnaghten l’espérait, les conditions humiliantes qu’il leur a fait notifier. Les districts sous l’administration despotique de Raham-dil-Khan, la ville de Kandahar y comprise, rapportaient environ cinq lacs de roupies, c’est-à-dire plus de 1,200,000 francs. Kohun-dil-Khan retirait des neuf districts de son gouvernement, dans l’ouest, à peu près quatre lacs (un million). Mehr-dil-Khan, le plus jeune des frères et le plus insouciant, homme de plaisir avant tout et l’un des génies poétiques de l’Afghanistan, s’il faut en croire la renommée, se contentait des trois sacs qu’il levait chaque année des districts du sud. Ces gens-là auront bien de la peine à se résigner à subir la loi du vainqueur : il leur semblera bien dur de descendre si promptement d’une royale indépendance à l’humble condition de pensionnaires à 500 roupies par mois, eux qui, pendant si long-temps, en ont eu plus du double par jour à leur disposition ! D’ailleurs ils sont Afghans, le sang des Barekzaïs coule dans leurs veines, et se révolte sans doute à l’idée de se rendre, pour ainsi dire, à discrétion, quand il leur reste peut-être encore des moyens, sinon de salut, au moins de résistance. L’avenir nous apprendra ce que les chefs fugitifs auront résolu en recevant les propositions de M. Macnaghten. Au reste, il ne faut pas prendre, selon nous, dans un sens absolu, tout le mal que les Anglais ont pu dire, ou penser de ces chefs. La tribu des Barekzaïs est une des plus puissantes est des plus honorées de l’Afghanistan. Elle a produit plus d’un homme de cœur et de tête, plus d’un ministre, plus d’un guerrier. Les chefs de Kandahar ont, sans aucun doute, tous les vices de leur race, et probablement à un haut degré ; mais ils en ont aussi les vertus. Ils sont braves, intelligens dans les affaires, généreux envers leurs alliés, leurs cliens, leurs serviteurs ; hospitaliers envers les étrangers. Plus d’un voyageur anglais a été reçu en ami par eux, comblé d’égards, d’attentions, de soins ; protégé dans sa personne et ses bagages en traversant leur territoire. Nous en avons les preuves sous les yeux, et, tout en reconnaissant que la civilisation européenne fera, selon toute probabilité, du bien à l’Afghanistan, même en s’y introduisant brusquement et les armes à la main, nous pensons qu’elle a plus à gémir qu’à s’indigner et qu’elle ne doit pas s’étonner si elle n’est pas comprise tout d’un coup par des hommes comme Rahem-dil-Khan et ses dignes frères, ou même par la génération qui les suivra. Nous croyons, au reste, avec M. Macnaghten, que Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk est mille fois plus digne de régner sur l’Afghanistan que les Serdars Barekzaïs de Kandahar ou de Kaboul ; mais nous soutenons aussi, à part les considérations politiques qui ont déterminé les Anglais à prendre si chaudement le parti de Shah-Kamran contre la Perse et les princes Barekzaïs, que ces derniers, aux yeux de tout homme civilisé et de tout juge impartial, méritaient plus de considération et d’égards que ce petit roi d’Hérat, dont les dangers avaient excité si inopinément les sympathies britanniques. Ce Kamran, qu’un journal représentait tout dernièrement comme un souverain jeune, brave, entreprenant, est un vieillard usé par les débauches les plus honteuses et l’usage continuel de l’opium, le tyran le plus cruel et le plus abject en même temps qu’il soit possible d’imaginer. Les témoignages sont unanimes à cet égard. Les officiers anglais « voyageant en Afghanistan par ordre du gouverneur général » représentent eux-mêmes, sans exception, le souverain d’Hérat comme un prince d’un caractère cruel, tyrannique, avare, débauché, écrasant son peuple d’impôts et arrachant à ses sujets par la torture et tous les genres de supplices les contributions extraordinaires dont il ne cesse de grossir son trésor. Et voilà cependant le protégé de l’Angleterre, tandis que les Barekzaïs sont signalés par son gouvernement au mépris et à la haine des nations. Nous croyons Shah-Shoudjâ meilleur qu’eux tous, sans aucun doute, mais par un accident de sa nature, et nous nous en réjouissons pour les peuples qu’il est appelé à gouverner de nouveau après un exil si long et si instructif à la fois. Toutefois nous craignons, pour eux et pour lui, le retour des anciennes habitudes de despotisme, les mauvais conseils et les flatteurs. Ce qui nous rassure cependant, c’est la présence, ce sont les conseils du ministre anglais ; et d’ailleurs les Afghans, il faut en convenir, n’ont pas le droit d’être difficiles en fait de gouvernement. Ceci nous rappelle un trait d’humanité et de justice de Shah-Shoudjâ lui-même, que nous avons entendu raconter dans l’Inde, et que les gens du pays admiraient fort. Un des serviteurs intimes du shah, disait-on, ayant commis un crime qui méritait la mort, le shah, fort attaché à cet homme et résolu cependant de ne pas laisser le crime impuni, fit couper les oreilles du coupable qui, dévoué plus que jamais au maître dont la clémence avait épargné sa vie, ne voulut pas se séparer un instant de lui au milieu de ses plus cruelles infortunes. Un souverain absolu qui, pouvant faire abattre la tête, se contentait des oreilles, méritait, dans les idées de ses compatriotes, la palme de la modération et de l’indulgence. Rentrons à Kandahar avec Shah-Shoudjâ et l’envoyé du gouvernement britannique, dont la prudence, aidée des baïonnettes anglaises, a amené ce triomphe et en prépare de nouveaux.

L’entrée du roi dans l’ancienne capitale de l’empire afghan présenta le spectacle le plus imposant et le plus touchant à la fois. L’enthousiasme de la population était à son comble : les femmes se pressaient sur les balcons ; les hommes, en masse compacte, bordaient les rues de chaque côté ; les acclamations de cette foule heureuse enfin du présent, parce qu’elle était confiante dans l’avenir, retentissaient de toutes parts, « Soyez le bien-venu, fils de Timour ! vous êtes notre refuge ! Kandahar a été ruiné par les Barekzaïs ! Que votre pouvoir nous protège à jamais ! Périssent vos ennemis ! » Tels étaient les vœux et les félicitations qui accueillaient le souverain sur son passage. On jetait des fleurs sur lui et des corbeilles pleines de pain sous les pas de son cheval. Shah-Shoudjâ, après avoir traversé la ville, se rendit avec tout son cortége à la mosquée où est suspendue, dit-on, la tunique du prophète, et offrit ses actions de graces au Dieu des croyans. De là le shah se rendit au tombeau de son grand père, Ahmed-Shah, pour y prier encore. Son émotion était visible ; le souvenir de ses maux passés, le sentiment de sa prospérité actuelle, prospérité si inattendue, ce témoignage muet, devant ses yeux, de la vanité de la conquête et du néant des grandeurs humaines : tout se réunissait pour remuer fortement son cœur et lui inspirer des sentimens à la hauteur de sa situation. Aussi, se tournant vers l’une des personnes de sa suite, donna-t-il l’ordre de faire courir après les chefs Barekzaïs, non plus cette fois avec des idées de vengeance, mais pour leur dire de sa part de ne pas errer à l’aventure comme des mendians et des gens sans aveu, de venir à lui, et qu’il prendrait soin de leur avenir. « Je ne sais plus faire de différence, ajouta-t-il, entre les Barekzaïs et les Saddozaïs ! » Ce sont là des mots heureux, des inspirations de bon augure. Le shah ne se borna cependant pas à des paroles, et le premier acte de son gouvernement a été, à ce qu’on assure, la remise d’un lac et demi d’impôts.

Le roi prit possession solennelle de son trône le 8 mai avec tout l’appareil et l’éclat que pouvaient donner à cette imposante cérémonie la présence des troupes anglaises, la foule des chefs alliés autour du souverain légitime, et l’empressement des populations accourues de toutes parts pour jouir de ce spectacle. Le général en chef avait donné ses ordres pour qu’on ne laissât au camp que le nombre de troupes strictement nécessaire à la garde des malades, du trésor, et des bagages. Huit mille homme de toutes armes furent commandés pour la parade ; une plate-forme avait été élevée pour le roi sur le front de la ligne occupée par les troupes.

A l’approche du roi, un salut fut tiré par une des batteries, et lorsqu’il eut atteint le centre de la ligne et pris place sur son trône, les drapeaux saluèrent, les tambours battirent aux champs et une salve de cent-un coups de canon annonça que la main de l’Angleterre venait de replacer sur le front de Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk la couronne de l’Afghanistan. L’envoyé et ministre anglais, M. Macnaghten, le général en chef et leurs suites, avec les principaux chefs afghans, étaient à la droite du roi, les sayèdes et les moullas à sa gauche. Immédiatement après, le ministre et le général en chef présentèrent leurs nazzers (offrandes), circonstance digne de remarque, et qui avait pour but sans doute de grandir Shah-Shoudjâ aux yeux de ses sujets, en témoignant ainsi publiquement du respect du gouvernement anglais pour lui. Les officiers anglais des troupes du shah furent ensuite admis à présenter leurs nazzers, et enfin ceux de ses propres sujets qui avaient droit à cette distinction. Le défilé des troupes en grande tenue termina la cérémonie. Le roi présenta à sir John Keane un sabre magnifique, et exprima l’intention d’offrir un gage de sa reconnaissance à chaque officier présent, et le soir même un ordre du jour, d’après le commandement exprès de sa gracieuse majesté, exprimait aux généraux, officiers, sous-officiers et soldats présens dans cette occasion mémorable, la profonde reconnaissance de sa majesté pour les grandes obligations qu’elle leur avait, ainsi qu’à la nation anglaise en général.

L’armée anglaise, après s’être reposée à Kandahar de ses immenses fatigues, se remit en marche du 27 au 30 juin ; mais, bien que la distance de Kandahar à Ghizni ne soit que de cent soixante milles, bien que la route soit presque droite et en général assez belle, l’insuffisance des moyens de transport, d’autres causes matérielles de retard, et les précautions indispensables à la sûreté de l’armée en avançant dans le pays, ne permirent pas d’atteindre les environs de cette place avant le 21 juillet. Dans la matinée de ce jour, l’armée marcha en trois colonnes, cavalerie, artillerie et infanterie, sur Ghizni, dont l’ennemi défendit les approches d’abord par une vive fusillade, et bientôt par une canonnade qui annonçait enfin une lutte sérieuse. L’artillerie de siège était restée à Kandahar, l’armée n’était point pourvue de moyens d’escalade ; la place était plus forte d’assiette et d’ouvrages qu’on ne se l’était figuré. Il n’y avait pas de temps à perdre ; le général en chef prit ses mesures, et, après s’être concerté avec l’habile directeur du génie, capitaine Thomson, il fut décidé qu’on ferait sauter la porte de Kaboul (le point le plus faible de l’enceinte) d’après un plan indiqué par le colonel Pasley en 1835. (Des copies lithographiées de ce plan avaient été adressées par la cour des directeurs au gouvernement de l’Inde, et distribuées aux officiers d’artillerie et du génie.) Tous les préparatifs s’achevèrent dans la journée du 22. Le 23, à deux heures du matin, sir John Keane et son état-major prirent position sur les hauteurs de Balloul, à portée de canon de la place. Les batteries étaient en avant avec quatre régimens d’Européens, suivis des sipahies, prêts à se porter à l’assaut. À trois heures, la canonnade commença, et bientôt après, avant que le jour eût paru, une explosion terrible annonça que le plan arrêté la veille avait été mis à exécution. Il avait eu le succès le plus complet. Les troupes s’étaient précipitées sur les décombres, avaient pénétré dans la place après une lutte courte, mais acharnée, et à cinq heures, aux premiers rayons du jour, les couleurs anglaises flottaient sur la citadelle de Ghizni. Protection fut immédiatement accordée aux femmes, dit le rapport du général en chef, et ce mot honore la conquête, s’il ne suffit pas pour la justifier.

La garnison et la colonne d’assaut étaient à peu près d’égale force, au moins numériquement parlant, environ 3,500 hommes de part et d’autre. La perte totale du côté des Anglais en tués et en blessés, dans cette brillante affaire, n’a été que de 182 hommes, tant officiers, que sous-officiers et soldats. A l’assaut de Bhurtpour, le 18 janvier 1826, l’armée anglaise avait perdu 580 hommes, après une lutte corps à corps avec les Djats. Nous mettons ces deux faits en présence pour prouver que les Afghans, malgré la bravoure qu’ils ont montrée à Ghizni, n’ont pas été les adversaires les plus redoutables que les Anglais aient eu à combattre dans l’Inde. Plus de 500 Afghans paraissent avoir trouvé la mort dans cette rencontre sanglante. La garnison était sous les ordres de Mohammed-Hyder, un des fils de Dost-Mohammed, qui fut fait prisonnier dans un des bastions où il s’était réfugié, quelques heures après la prise de la place, et confié, d’après sa demande, à la surveillance bienveillante de sir Alex. Burnes, qui l’avait connu à la cour de son père. Celui-ci avait compté que le siége de Ghizni arrêterait un an ou deux l’armée anglaise ; la prise de cette place produisit une grande impression sur les Afghans et sur le chef de Kaboul lui-même. Toutefois, en apprenant le désastre de son fils, il se mité la tête d’un corps de 12 à 13,000 hommes avec 28 pièces de canon et prit position à Argbandie, à trente milles de Kaboul ; mais ici, comme à Kandahar, les derniers efforts des usurpateurs furent inutiles : à l’approche de l’armée anglaise, qui s’était dirigée de Ghizni sur Caboul en deux colonnes les 30 et 31 juillet, les troupes de Dost-Mohammed-Khan se débandèrent ; il ne resta autour de lui que les hommes de sa propre tribu, les Barekzaïs. Enfin ce malheureux chef, après quelque hésitation, convaincu de l’impossibilité de défendre les approches de son ancienne capitale, se détermina au dernier moment à prendre la fuite dans la direction de Balk, laissant en position à Argbandie toute son artillerie, qui, presque immédiatement après, tomba entre les mains de 200 lanciers formant l’avant garde de l’armée.

Enfin le terme de tant d’efforts approchait. Le but de cette expédition lointaine allait être atteint. Le 6 août, Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk, avec l’armée anglaise, campa en vue de Kaboul ; le 7, dans la soirée, le roi fit son entrée dans sa capitale, accompagné de M. Macnaghten, du général en chef, de l’état-major-général, et escorté, d’après son désir exprès, par un escadron du quatrième régiment de dragons légers de la reine. La réception du vieux monarque par ses sujets de Kaboul, parut aussi cordiale quenelle qui lui avait été faite à Kandahar, quoique l’enthousiasme ne se manifestât pas d’une manière aussi bruyante. La dernière dépêche officielle du ministre anglais, qui nous soit connue, conclut ainsi : « De Kandahar à Kaboul, Shah-Shoudjâ-Oul-Moulk a été rejoint par toutes les personnes d’un rang un peu élevé et de quelque influence dans le pays, et il a fait son entrée triomphale en cette ville dans la soirée du 7 courant. Sa majesté a établi sa résidence dans le Bala-Hissar, et a voulu que la mission anglaise s’y établit provisoirement près de lui. »

Au moment où le roi de Kaboul arrivait sous les murs de sa capitale, le corps d’armée auxiliaire, fourni par le souverain du Pandjab pour coopérer avec les troupes anglaises, se rendait maître des passes de Kheyber, d’où Mohammed-Akber (autre fils de Dost-Mohammed) chargé de défendre ces défilés, avait été rappelé en toute hâte par son père pour le rejoindre avec ses troupes sur la route de Kaboul à Ghizni. Ce corps sikh avait été placé sous la direction du colonel brade qu’accompagnait le prince Timour, fils de Shah-Shoudjâ. Le colonel Wade était campé, d’après les derniers avis, à l’ouest des passes sur la route de Djallalabad, et se préparait à occuper cette ville, située entre Peshaver et Kaboul. Le pays d’alentour avait reconnu l’autorité du shah. Les dernières nouvelles de Kaboul sont de la fin d’août ; à cette époque, le roi paraissait assez affermi sur son trône pour qu’un ordre du jour du général en chef de l’armée de l’Indus pût annoncer déjà le prochain départ de la majeure partie des troupes anglaises. D’après les dispositions de l’ordre du jour, sous la date du 27 août, deux régimens d’infanterie du Bengale, un régiment d’infanterie européenne, deux compagnies d’artillerie et quelques escadrons de cavalerie, resteront campés autour de Kaboul, un régiment d’infanterie du Bengale et une compagnie d’artillerie à Kandahar, enfin deux régimens d’infanterie dans la province de Shâl. On peut évaluer l’effectif de ces corps réunis à environ 5000 hommes. Le reste des troupes du Bengale devait rentrer en octobre dans la présidence de Calcutta en passant par le Pandjab, et les troupes de Bombay retourner dans leur présidence par les passes du Bolan et Quetta en septembre. Avant de rentrer sur le territoire du Sindh, ces troupes paraîtraient avoir eu mission de châtier les Béloutchies, et de déposer leur principal chef, le khan de Kélat. L’artillerie et les munitions envoyées à Ilérat, sous la conduite du major Todd, avaient atteint leur destination. Le shah d’Hérat avait accepté les propositions qui lui étaient faites par le gouvernement suprême ; il s’était résigné à reconnaître Shah-Shoudjâ, son oncle, comme roi de Kaboul. Les Anglais se chargeaient de réparer les fortifications d’Hérat. Kamran est un homme d’une soixantaine d’années, d’un extérieur peu recommandable ; nous avons vu ce qu’on devait penser de son caractère. Shah-Shoudjâ a également atteint sa soixantième année, mais il a une belle figure, une physionomie où la majesté et la bonté se peignent dans chaque trait. Un officier présent à l’intronisation du shah à Kandahar écrit qu’il ne paraît pas avoir plus de quarante ans. Ce monarque reprend le sceptre sous les plus heureux auspices. Il y a cependant beaucoup à faire encore pour arriver à la reconstruction de l’unité gouvernementale dans l’Afghanistan, et la consolidation du pouvoir royal sera, avant tout, l’œuvre de l’influence anglaise. Le commerce, ruiné par les troubles continuels dont ces malheureux pays ont été le théâtre pendant tant d’années, va renaître et s’accroître rapidement à la faveur des mesures actives et intelligentes que M. Macnaghten ne manquera pas de recommander au souverain. La conquête, quand elle a ainsi pour but l’organisation et le commerce, est, nous le répétons, un puissant moyen de civilisation. On pensait que M. Macnaghten resterait au moins un an à Kaboul pour y asseoir le nouveau gouvernement sur des bases durables.

Il sera d’un haut intérêt d’étudier les nouvelles relations qui, en conséquence de ces grands changemens, vont s’établir entre la Perse d’un côté, l’Asie centrale et la Russie de l’autre, et ces riches provinces de l’Afghanistan placées si hardiment sous le protectorat de l’Angleterre, relations auxquelles se rattache la déclaration toute récente et si remarquable de la Russie contre le khan de Khiva. La navigation de l’Indus et de ses affluens va aussi se régulariser et se développer au profit surtout de nos voisins. Ce sont des questions importantes et dont la solution intéresse non seulement les destinées de l’Inde britannique, mais celles du monde entier.

Dans la suite de ce travail, nous apprécierons les ressources naturelles et commerciales de l’Afghanistan et du Delta de l’Indus, que l’Angleterre vient aussi de ranger sous sa loi. Nous examinerons ensuite en quoi l’annexation de ces contrées à l’empire, déjà si vaste, des Indes anglaises, modifie l’état politique et commercial de cet empire et engage son avenir.


A. DE JANCIGNY.

  1. Ain-Akbery, vol. II, pag. 165.
  2. Warren Hastings était gouverneur-général des Indes anglaises quand F. Gladwin entreprit la traduction de l’Aïn-Akbery. Ce fut sous le patronage de ce grand homme que l’ouvrage fut publié, et il lui fut dédié à Calcutta, le 1er sept. 1783.
  3. Jean-Albert de Mandelslo, 1638.
  4. Ahmed mourut à Kandahar, et cette ville est souvent nommée par les Afghans, d’après lui, Ahmed-Shâbî.
  5. Frère aîné du duc de Wellington. Le marquis de Wellesley était capitaine-général en même temps que gouverneur-général. Le duc de Wellington, alors seulement l’honorable Arthur Wellesley, servait dans l’Inde à cette époque en qualité de major-général.
  6. Shah-Mahmoud et le prince Kamran son fils.
  7. Wellesley Dispatches, vol. V, pag. 82 et suiv.
  8. Il n’est pas sans intérêt de voir comment sir John Malcolm lui-même rend compte des résultats généraux de cette première mission, dans son Histoire politique de l’Inde : « Cette mission, dit-il, eut le succès le plus complet. L’envoyé anglais non-seulement réussit à décider le roi de Perse à attaquer de nouveau le Khorassan, ce qui eut pour effet d’obliger Zéman-Shah à abandonner ses desseins sur l’Inde, mais encore il détermina ce prince à conclure avec le gouvernement anglais des traités d’alliance et de commerce excluant complètement les Français de la Perse, et assurant aux Anglais tous les avantages qui pouvaient résulter de ces nouvelles relations. Il n’y a aucun doute, ajoute Malcolm, que si l’on eût cultivé cette alliance avec le même esprit de prévoyance et la même pénétration qui l’avaient commencée, l’influence du gouvernement anglais, dans cette partie de l’Orient, aurait été à l’abri de la plupart des dangers auxquels elle a été subséquemment exposée. » (Political History of India, 1826, vol. I, pag. 272.)
  9. Bégom ou bégam, princesse ou femme d’un haut rang chez les musulmans. Femme de Bég, chef ou seigneur, en moghol.
  10. Le premier traité datait de 1809. Il y était stipulé que la tribu des Français (the tribe of the French) serait exclue de tout établissement dans le pays. Voyez Auber’s Rise et Progress of the British Power in India, vol. 11, pag. 460.
  11. Gazette de Delhi, 1er avril 1835.
  12. L’article 9 du traité de la Perse (25 novembre 1814) est conçu ainsi qu’il suit : « En cas de guerre entre les Afghans et les Persans, le gouvernement anglais n’interviendra auprès d’aucune des parties, à moins que sa médiation n’ait été sollicitée par toutes deux dans le but d’amener la paix. »
  13. Les chefs de Kandahar et celui de Kaboul. Bien plus : le ministre persan, dans sa réponse à l’une des lettres de M. Mac-Neill, affirme que le prince Kamran avait reçu l’investiture de la principauté d’Hérat à Tehran même, où il était venu faire sa soumission au feu roi, et que le fait est de notoriété publique, ce qui n’est en aucune manière démenti par M. Mac-Neill.
  14. C’est-à-dire qu’il se fit appeler Kamran-Shah au lieu de Shah-Kamran.
  15. Correspondance de M. Mac-Neill.
  16. « Secrétaire du gouvernement de l’Inde près du gouverneur-général. »
  17. « Secrétaire du gouvernement de l’Inde près du gouverneur-général.
  18. Nommé chevalier par la reine et lieutenant-colonel honoraire.
  19. Randjît-Singh est mort, en effet, le 27 juin dernier, sept mois environ après la visite du gouverneur-général, léguant le Koh-é-nour au temple hindou de Djaggarnât. II avait soixante ans.
  20. Cette entrevue de lord William avec Randjit-Singh avait eu lieu à Rouper, petit bourg situé sur les bords du Sutledje, à une distance, sur la droite, à peu près moitié de celle à laquelle Firozepour se trouve de Loudiana sur la gauche.
    Dans cette circonstance, Randjit-Singh, malgré le voisinage du roi exilé et alors oublié, Shah-Shoudjâ, n’avait pas hésité à faire parade du Koh-è-nour, que lord et lady William et les personnes de leur suite avaient pu se passer de main en main et admirer à leur aise. Cette fois, mieux avisé, quoique les sœurs de lord Auckland et plusieurs autres dames prissent part aux fêtes brillantes qui s’échangeaient entre les Anglais et les Sikhs, le maharadja aura paru peut-être plus désireux de montrer ses troupes que ses diamans. Environ dix mille hommes d’élite de son armée furent passés en revue par le gouverneur-général et le général en chef, sir H. Fane, le 5 décembre.
  21. Nos journaux ont reproduit d’après les feuilles anglaises, parmi beaucoup de données inexactes, plusieurs détails aussi vrais qu’intéressans sur la marche de l’armée et sur le passage du Bolan ; mais ils ont accueilli trop légèrement des récits évidemment entachés d’exagération, tant sur la force des troupes expéditionnaires au départ de l’Hindoustan, que sur les pertes qu’elles ont éprouvées pendant cette marche mémorable de quatre cents lieues. Comparer les accidens et les catastrophes partielles du passage du Bolan aux désastres de Moscou, c’était, en vérité, passer toute mesure. Une armée qui eût éprouvé une désorganisation pareille, se serait trouvée hors d’état de continuer la campagne. Tout montre, au contraire, que l’armée anglo-indienne n’a rencontré aucun obstacle stratégique sérieux jusqu’à Ghisni, et n’a éprouvé, vu les immenses obstacles naturels qu’elle avait à surmonter, que des pertes tout-à-fait insignifiantes en hommes, et plus fortes à la vérité, mais prévues d’avance, en bagages et en bêtes de somme. Les dépêches officielles et les correspondances sérieuses ne sauraient laisser aucun doute à cet égard.