Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 1/0

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 1p. 11-20).

INTRODUCTION.


Il y a quelques années que vivait encore un de ces hommes courageux qui profitèrent de la grande révolution de 1789, pour faire entendre leur voix à Saint-Domingue. Ils réclamèrent leurs droits méconnus ; et leurs travaux politiques et guerriers ont fait de cette ancienne colonie de la France, une patrie pour les descendans de la race africaine.

Vieux débris de cette fière génération, le général Borgella parcourut une carrière où il avait acquis la réputation d’un honnête homme, d’un militaire valeureux, brave et intrépide, d’un patriote zélé pour le bien de son pays. Cependant, arrivé à un âge avancé, il est descendu dans la tombe, après avoir éprouvé toute l’amertume d’une injuste accusation d’incivisme portée contre lui, par une autre génération qui aspirait à ouvrir une nouvelle ère pour Haïti.

J’ai assisté à son trépas ; je l’ai vu mourir calme, et résigné à tout ce qui lui était personnel, mais soucieux du présent et de l’avenir de sa patrie. J’ai recueilli ses dernières paroles, ses derniers vœux pour elle, et j’ai pris dès lors l’engagement d’écrire sa vie.

En me dévouant à cette œuvre où j’espère réhabiliter la mémoire de cet homme de bien, j’avoue néanmoins que j’éprouve une certaine appréhension. J’ai à parcourir toutes les phases des diverses révolutions qu’a subies Haïti, des luttes intestines qu’elles ont produites : je crains de rester au-dessous de la tâche que je m’impose. Ce sujet est si intéressant et si difficile en même temps ; et l’étude de toutes les causes qui ont contribué à constituer ce pays en État libre, indépendant et souverain, est si délicate, que je me défie de mes appréciations des choses, des événemens et des hommes. Mais, je puis promettre à mes lecteurs ce qui dépend certainement de moi : — d’être vrai et sincère en tout ce que je dirai, selon mes propres impressions.

La carrière du général Borgella n’a pas été toute militaire : comme celle de plusieurs de nos célébrités guerrières, elle a eu son côté politique. Sous ce dernier rapport, deux circonstances importantes l’ont distingué entre ses contemporains ; elles ont valu à ce vétéran de nos armées une destinée bien différente, tout en influant puissamment sur celles de son pays. Je veux parler de la scission du département du Sud, de 1810 à 1812, et de la révolution de 1843. Ces deux circonstances dominent cette vie si pleine de généreux sentimens : elles viendront en leur lieu se soumettre au creuset de l’examen.

Et ce n’est pas seulement pour témoigner de mon respect tout filial envers la mémoire du général Borgella, que j’entreprends cet ouvrage : c’est aussi un aveu que je prétends faire de la conformité de principes et de sentimens qui a existé entre lui et moi, par suite des éclaircissemens qu’il m’avait donnés depuis longtemps, sur certaines circonstances importantes de notre histoire nationale. C’est encore comme enseignement politique que j’offre à mes concitoyens l’exposé des opinions que je me propose d’émettre.

En effet, il faut que notre postérité profite de toutes les leçons qui résultent des glorieux efforts que nos pères ont faits, pour conquérir leur liberté naturelle et l’égalité des droits sur le régime colonial, et pour affranchir enfin notre pays de la domination de la France. Il faut qu’elle profite également des fautes que nous avons commises, des torts que nous avons eus dans notre liberté d’action, comme nation indépendante. C’est à ces conditions que les peuples progressent dans la voie tracée à l’humanité, par la Providence qui veille au salut de tous. Les peuples sont si souvent le jouet des passions des chefs qui les dirigent ; il importe tant à leur bonheur qu’ils soient éclairés sur les faits, pour apprécier convenablement les actes de ces directeurs, pour se garantir de la perversité des méchans, qu’on ne saurait trop produire au grand jour le fond des choses, en les envisageant sous cet aspect qui en fait une étude utile à la société. L’histoire a cet objet pour but, l’historien doit s’honorer en essayant d’y atteindre.

La souveraineté du peuple est, pour le xixe siècle, un principe fécond, vivifiant, adopté et proclamé par les nations les plus civilisées du monde. Il n’est pas permis à celles qui naissent à la vie politique de méconnaître, d’abjurer ce principe, sans tomber immédiatement dans une décadence précoce, sans se déshonorer aux yeux des autres.

Membre du souverain dans mon pays, j’ai le droit d’examiner ce qui, dans son passé, a nui à son avancement : j’ai le droit d’examiner ce qui peut profiter à son avenir. Mon devoir est de le dire franchement, librement à mes concitoyens.

Descendant de cette race africaine qui a été si longtemps persécutée, méprisée sur le sol où j’ai pris naissance, qui l’est encore dans presque tous les États du Nouveau-Monde, je dois faire consister mon orgueil à contribuer par mes idées, par l’exposé de ses droits, à la relever de ces outrages dans l’estime des hommes généreux qui liront cet ouvrage.

C’est peut-être une obligation imposée plus particulièrement aux Haïtiens. Parmi eux, une génération entière s’est dévouée à la conquête de ces droits par les armes. Elle a rempli sa tâche avec éclat, avec un glorieux succès. Elle a déjà disparu. La génération qui a hérité de ses travaux doit à sa mémoire de recueillir ses hauts faits pour les transmettre à la postérité : elle serait coupable de ne pas remplir ce devoir sacré.

Déjà, dans un faible essai, j’ai tâché de payer cette dette à nos devanciers. Je viens de nouveau unir mes efforts à ceux de deux de mes compatriotes qui, tout récemment, ont fait des publications dans les mêmes vues : l’un, en écrivant la Vie de Toussaint Louverture[1], l’autre, en traçant l’Histoire d’Haïti dans son ensemble[2]. Un troisième[3], en publiant le Recueil général des actes et des lois de notre pays depuis son indépendance, élève un monument historique du plus grand prix ; car l’histoire d’un peuple est en grande partie dans sa législation : celle-ci fait connaître son aptitude à la civilisation et l’esprit qui a guidé ses gouvernans.

Ce n’est pas une lutte que je viens ouvrir avec eux ; c’est un concours que je leur apporte dans une œuvre patriotique. S’il m’arrive de différer d’opinions et d’appréciations avec les deux premiers, sur quelques points de notre histoire nationale sur quelques hommes qui ont marqué dans son cours, ce ne sera toujours que dans le dessein d’être utile à notre pays qui a droit à tout notre dévouement.

Jusqu’à eux, je ne crains pas de le dire, l’histoire d’Haïti n’était à peu près connue des hommes qui l’intéressent au sort de ce pays, même de beaucoup d’Haïtiens, que par les publications faites par des étrangers qui, à diverses époques, y ont passé comme voyageurs. Recueillant des données fort incomplètes sur les faits, soit par manque de documens, soit pour y avoir séjourné trop peu de temps et n’avoir pu interroger les acteurs ou les témoins des événemens, ces auteurs étrangers ont dû souvent se fourvoyer. Parmi eux, il en est dont les écrits portent évidemment le cachet de préoccupations, d’opinions préconçues contre le jeune peuple qu’ils visitaient. D’autres dévoilent des arrière-pensées manifestes, au point de vue des nations auxquelles ils appartiennent. La plupart, enfin, mêlent quelques vérités à tant d’erreurs, qu’il est impossible de trouver dans leurs œuvres la preuve de cette impartialité qu’ils semblaient promettre, et que l’on a droit d’exiger de quiconque entreprend d’écrire l’histoire, surtout celle d’un pays auquel on n’appartient pas.

Le temps est donc arrivé où les Haïtiens eux-mêmes doivent s’efforcer de découvrir dans leurs traditions nationales, dans le peu de documens qu’ils possèdent, la filiation des événemens qui ont influé sur les destinées de leur patrie. En dégageant la vérité de l’erreur, par des appréciations raisonnées sur les choses et sur les hommes, ils auront fait une œuvre d’utilité publique. De cet examen approfondi doivent résulter des enseignemens propres à cimenter l’union entre les citoyens, à exciter en eux un plus grand dévouement à cette patrie. C’est en dirigeant leur esprit vers les moyens d’atteindre ce but généreux, qu’ils s’animeront de plus en plus du désir de contribuer à sa prospérité, à sa civilisation, et qu’ils intéresseront à son existence les vrais philanthropes, qui n’admettent aucune différence entre les hommes. En se recommandant ainsi à la considération de ces amis de l’humanité, ils les porteront à aider, par leurs lumières et leur influence, à la complète émancipation des infortunés qui gémissent encore dans les liens de la servitude, ou qui subissent l’effet des absurdes préjugés qu’elle engendre.


Des circonstances qu’il est inutile de mentionner ici, m’ont amené à m’occuper de l’histoire de mon pays, dans la capitale de cette grande nation qui en avait fait la plus florissante de ses colonies. Jouissant de cette sécurité que tous les étrangers sont toujours assurés d’y trouver, de la sérénité d’esprit que son hospitalité bienveillante me laisse loin de ma patrie, je croirais manquer à la haute estime que m’inspire la France, si mon travail devait se ressentir de la moindre gêne, lorsque j’ai à dévoiler les fautes commises à Saint-Domingue par ses gouvernemens antérieurs. Ces gouvernemens n’ont pas seulement commis des fautes ; ils ont été injustes envers les hommes de la race noire dont je fais partie. Des crimes, imputables surtout aux colons qui ont méconnu leurs vrais intérêts, ont produit les révolutions qui ont amené la séparation, l’indépendance absolue de cette ancienne colonie de sa métropole. Je les signalerai, peut-être avec quelque chaleur, mais sans rancune, sans haine.

La France, d’ailleurs, a noblement réparé toutes ces injustices. Sous le règne d’un monarque éclairé et juste, sous le ministère d’un homme d’État dont la loyauté est connue de tous, la France a compris que ce jeune peuple, que ses principes et ses idées avaient appelé à la liberté, était digne aussi du respect qu’elle porte à toutes les nationalités. Elle a compris que ce pays, où elle a déposé le germe de sa civilisation avancée, méritait qu’elle l’aidât à développer la sienne encore dans l’enfance. Elle a reconnu ses droits à l’indépendance et à la souveraineté politique.

En agissant différemment, la France eût manqué à sa mission dans le monde. Depuis 1789, n’est-elle pas en quelque sorte le phare de la liberté pour les peuples ?

Elle a fait plus encore : elle est entrée dès lors dans cette voie de protection généreuse qu’en digne émule de l’Angleterre, elle accorde aussi à la race africaine ; et sa dernière révolution a porté la liberté dans ses colonies.

En disant ce que je crois être vrai sur les anciens procédés de la France, je ne puis donc me proposer qu’une chose relativement à elle : c’est de démontrer la convenance, l’utilité du maintien des bonnes relations existantes entre Haïti et elle, parce qu’elles sont en harmonie avec les grands desseins de la Providence, qui ne peut vouloir que les hommes éternisent entre eux les querelles et les animosités de races ; car elle les a créés tous pour s’aimer. La loi naturelle les y oblige.

J’espère parvenir à prouver cette nécessité morale, quand j’arriverai à parler du rétablissement des relations entre la France et Haïti, après dix années de séparation. Je réussirai peut-être à démontrer que le gouvernement républicain qui dirigeait mon pays à cette époque, comprit lui-même qu’il devait au peuple qui lui avait confié ses destinées, de rétablir de bons rapports avec la nation dont ce peuple tirait son origine, pour qu’il profitât des lumières de son ancienne métropole, en obtenant de sa part le grand acte de justice qui en a fait désormais deux pays amis, liés par des intérêts qui ne peuvent que s’accroître avec le temps.

Pétion devait marcher dans la même voie qu’a suivie Washington. Car, les intérêts qui rapprochent Haïti de la France sont fondés sur ce qu’il y a de plus puissant parmi les nations : — conformité de religion, de langage, d’idées, de principes, de législation, de mœurs, d’usages, outre le goût conservé pour les produits français. Car, enfin, Haïti procède de la France, comme l’Union américaine procède de l’Angleterre. Haïti est née de la révolution de 1789. C’est de la Bastille qu’est partie cette fière Liberté qui a réveillé de la torpeur sa population qu’un joug affreux tenait dans les fers. Si ce flambeau du Génie français a embrasé Saint-Domingue, ce n’est point à la Liberté qu’on doit le reprocher : c’est au contraire au régime inique qui y existait, à l’Esclavage dont les colons voulurent toujours le maintien.

Toutefois, en retraçant les événemens de l’histoire de mon pays, si je reste dans le vrai quant à leurs causes, si je loue l’énergie de nos pères, je ne dissimulerai pas néanmoins les actions criminelles qui ont accompagné la conquête de leurs droits. Je ne les justifierai pas, parce que la morale réprouve une telle justification, et que les crimes n’ennoblissent jamais la cause de la Liberté. Mais je les expliquerai, je les excuserai peut-être, en raison des atrocités qui les provoquèrent.

Au tribunal de l’Histoire comme à celui de la Justice, l’excuse peut faire absoudre ; elle ne fait pas acquitter. Mais l’Histoire, de même que la Justice, prend toujours en considération l’état intellectuel et moral des hommes, pour les juger équitablement.

Je ne redoute point son jugement pour mon pays.


On connaîtrait bien imparfaitement l’histoire d’Haïti, on saisirait bien difficilement les causes de ses diverses révolutions, de ses guerres intestines, si l’on ignorait quelle était, en 1789, l’organisation politique de Saint-Domingue, sous le rapport de la société et du gouvernement. Cette société et ce gouvernement ont exercé une influence immense sur l’ordre de choses qui a prévalu en ce pays. Ainsi les États-Unis sont devenus ce qu’ils devaient être, d’après le régime qui existait dans ces anciennes colonies anglaises. Ainsi encore de toutes les anciennes colonies espagnoles en Amérique.

Tout s’enchaîne, en effet, dans l’existence des peuples : ils subissent plus ou moins, et quoi qu’ils fassent, l’influence des traditions antérieures.

Haïti éprouve encore bien des embarras que lui a légués le funeste régime établi à Saint-Domingue.

Une revue rétrospective à ce sujet entre donc dans l’objet que je me propose. Elle me donnera lieu d’expliquer, sinon de justifier, bien des faits et des actes de nos gouvernans, depuis le commencement de nos luttes jusqu’à ces derniers temps. Elle expliquera nos mœurs, les habitudes de notre société nouvelle érigée sur les ruines de l’ancienne société coloniale. Peut-être pourrai-je alors mieux défendre mon pays contre les accusations insensées de certains auteurs étrangers, qui semblent avoir fait abstraction de tous les antécédens, pour accabler le peuple haïtien de leurs reproches injustes et malveillans.

  1. M. Saint-Remy. Il travaille à la vie d’Alexandre Pétion.
  2. M. Madiou. Il a le mérite d’avoir, le premier, publié des faits intéressans ignorés jusqu’alors.
  3. M. S. Linstant, auteur de plusieurs ouvrages estimés.