Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 1/0/1

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 1p. 20-24).

I.


Voyons d’abord comment était constituée la société coloniale.

On sait que les hommes de la race blanche ou européenne dominaient à Saint-Domingue par leur pouvoir et leurs priviléges, tandis que ceux de la race noire ou africaine étaient courbés sous le joug de l’esclavage le plus dur, ou sous celui des préjugés humilians que leur attirait la couleur de leur peau.

Le temps avait consacré cependant, avec le progrès des richesses de la colonie, des distinctions de rangs et de classes, dans l’une et l’autre race, chaque classe ayant des intérêts différens.

Ainsi, parmi les blancs, on distinguait :

1° Tous les agens supérieurs et inférieurs dans l’ordre militaire, tous les fonctionnaires publics dans l’ordre civil. Cette classe était particulièrement intéressée au maintien du gouvernement colonial et de l’autorité de la métropole.

2° Les planteurs, c’est-à-dire les colons propriétaires. Cette classe se subdivisait en grands planteurs et simples planteurs. Les premiers possédaient les grandes propriétés rurales et comptaient dans leurs rangs beaucoup de nobles : ils formaient la haute aristocratie coloniale, bien que la féodalité de la métropole n’y fût pas établie. Les autres possédaient les propriétés rurales de moindre importance ou celles des villes. Les intérêts des uns et des autres étaient semblables ; ils désiraient tous le maintien du régime colonial, quant à l’esclavage et à ses hideuses conséquences, mais ils formaient des vœux pour se soustraire au despotisme des administrateurs et occuper exclusivement les emplois publics.

3° Les commerçans, comprenant les négocians, leurs commis, les capitaines, les subrécargues et les équipages des navires marchands habituellement dans les ports de la colonie. Cette classe représentait les intérêts du commerce et de la navigation de la métropole, monopolisant à peu près toutes les transactions.

4° Les artisans, ouvriers des villes et des campagnes ; les gérans, les économes des propriétés rurales, non propriétaires de terres, mais possédant souvent des esclaves ; les nombreux arrivans, les aventuriers de toutes les nations qui venaient chercher fortune dans la colonie : tous rangés dans la classe vulgairement appelée petits blancs, enviant, jalousant la position sociale de tous les propriétaires, blancs comme eux.

Tous ces hommes de la race blanche avaient néanmoins un intérêt commun, identique, qui les unissait : celui qui consistait à maintenir le régime colonial, c’est-à-dire l’oppression de la race noire, par l’esclavage et le préjugé de la couleur.

Et parmi les hommes de cette race opprimée on distinguait :

1° Les affranchis de l’esclavage par la liberté naturelle, comprenant les nègres et leurs descendans mulâtres. Cette classe, par sa propre reproduction et par sa cohabitation avec les blancs, avait dans ses rangs une foule d’individus dont la couleur était plus ou moins rapprochée de celle du noir ou du blanc : on lui donnait indifféremment les dénominations de gens de couleur, d’hommes de couleur, de sang-mêlés, d’affranchis[1].

Cette classe intermédiaire entre les privilégiés de la peau et les esclaves, possédait des propriétés rurales et urbaines, et même des esclaves de son sang : sous ce rapport, elle avait aussi un intérêt au maintien du régime colonial.

Mais, ne jouissant pas complètement de la liberté ; privée de l’exercice de certaines professions purement civiles ; ne pouvant exercer que les arts et métiers ; n’ayant aucun droit politique, malgré les dispositions formelles de l’édit de 1685, appelé Code noir, non abrogées et toujours rappelées dans les actes d’affranchissement[2] ; supportant toutes les charges de la société comme contribuables ; concourant à la formation des milices, sans pouvoir occuper les places d’officiers, ni se mêler dans les compagnies de blancs : cette classe d’hommes sortis des entrailles des malheureux esclaves avait un intérêt puissant à se rapprocher de ces derniers, à s’unir avec eux pour briser le joug colonial. La politique devait leur commander cette marche, alors même que les liens de parenté ne leur en faisaient pas un devoir moral, en dominant en eux l’intérêt de la propriété.

2° Enfin, les nègres et mulâtres esclaves, courbés sous le joug des maîtres de toutes couleurs, privés de tous les droits que la nature a départis à l’espèce humaine, formaient la grande majorité de la population.

On comptait à Saint-Domingue, en 1789, environ 40,000 blancs, au moins 40,000 affranchis, et plus de 600,000 esclaves. Mais les états de recensemens dissimulaient toujours la force numérique des deux dernières classes[3].

Telle était enfin la composition de ce singulier ordre social, au moment où la philosophie du xviiie siècle vint éclairer le peuple français et le porter à secouer le joug du pouvoir absolu en Europe.

On conçoit facilement quel retentissement cette révolution opérée en France, par la prise de la Bastille, dut avoir dans sa riche colonie de Saint-Domingue. Là, comme dans la mère-patrie, toutes les classes de la société souffraient plus ou moins du régime absolu, chacune à son point de vue : politiquement parlant, chacune avait ses justes prétentions à un sort meilleur ; la race noire surtout devait ardemment désirer un changement dans sa misérable condition, car elle était devenue insupportable.

  1. « Suivant les degrés plus ou moins rapprochés par lesquels cette race intermédiaire tenait aux blancs ou aux noirs, le fol orgueil des colons blancs s’était plu à les humilier par les dénominations méprisantes de mulâtres, grifs, quarterons, marabous, tiercerons, métis, mameloucs, etc. ; sans songer que c’était leur famille et leur propre sang qu’ils outrageaient ainsi. Tous les degrés étaient confondus sous l’expression commune d’hommes de couleur. » (Rap. de Garran, t. 1er, p. 17. Voyez aussi la page 18.)
  2. « En conséquence, ordonnons qu’il sera et demeurera libre et affranchi de toute servitude et esclavage, qu’il jouira à l’avenir et pour toujours des priviléges et prérogatives de la liberté, ainsi que les autres affranchis de cette île, conformément à l’édit du mois de mars 1685 et à l’arrêt du conseil d’État en interprétation d’icelui, sans qu’il puisse y être troublé ni inquiété sous quelque prétexte que ce soit. Sera la présente enregistrée, etc.
  3. « Suivant une lettre du marquis de la Feuillade aux États-Généraux, la population des hommes de couleur est même portée à 40,000. » (Note du Rap. de Garran, t. 1er, p. 18.)