Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 1/0/4

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 1p. 38-41).

IV.


Voyons maintenant comment cet auteur formulait les plaintes des blancs contre le gouvernement de la colonie.

» Les règlemens faits depuis la paix jusqu’en 1769, dit-il, tendaient à affranchir la colonie du joug dangereux et accablant de l’autorité militaire. Les villes françaises de Saint-Domingue étant autrefois réputées villes de guerre, il y avait dans chaque ville un lieutenant de roi, un major et un aide-major ; leur établissement avait été annoncé comme un gage de la protection du souverain et de la sûreté publique ; on ne tarda pas à être détrompé : les officiers majors ne cherchaient qu’à s’enrichir en ruinant la colonie ; ils persécutaient les habitans, ils se mêlaient de leurs différends, de leurs dettes, de leurs affaires ; ils opprimaient les magistrats, les menaçaient, et ils empêchaient le cours de la justice en s’attribuant le droit de juger ; ils vendaient dans leurs départemens la permission de tenir des jeux et de faire toutes sortes de commerces illicites ; ils se servaient de leurs richesses, fruit du brigandage et des vexations, pour se perpétuer dans leurs places et en obtenir de nouvelles… Les états-majors furent supprimés et le calme rétabli… Cependant, par une ordonnance du 15 mars 1769, les états-majors ont été rétablis avec les mêmes fonctions qu’autrefois… les abus se sont reproduits…

» Si la liberté de l’homme social consiste à n’être gouverné que par les lois, il n’y a point de liberté à Saint-Domingue, puisqu’il n’y a point de législation, et que les hommes y sont soumis aux décisions de quelques officiers qui ne savent aucune espèce de lois, et font profession de les mépriser toutes

» C’est en se mêlant de toutes les affaires, que les généraux, les commandant en second, les lieutenans de roi et leurs sous-ordres, traitent souvent les colons avec dureté. Ce n’est point assez d’ouvrir les prisons, les cachots ; sous prétexte de milices, ou de secret militaire, de police ou de dettes, on leur fait éprouver des outrages sanglans et publics, on les accable d’invectives et d’injures…

» Aux menaces, aux injures, plusieurs officiers joignent l’ivresse de la colère et descendent aux juremens les plus grossiers ; c’est abuser dangereusement de l’autorité du monarque…

» Rien ne pouvait être plus favorable à l’accroissement du pouvoir militaire, que le rétablissement des milices dans la forme actuelle ; chaque habitant est subordonné, même dans l’état civil, à autant de supérieurs que peut en avoir un soldat ; et le malheur des conjonctures, en éloignant des places d’officier et de commandant les plus riches colons, a bouleversé et changé les déférences que les mercenaires et les agens du commerce doivent naturellement aux propriétaires des grandes habitations.

» Des économes, des courtiers et des facteurs forment le plus grand nombre des officiers de milices.

» Chacun de ces officiers peut déplacer un habitant et l’envoyer à quinze ou vingt lieues de sa résidence, porter un ordre ou une lettre à un autre officier ; et s’il désobéit, en prison : il serait difficile de tracer ici les bornes de cet esclavage ; elles sont incertaines et s’étendent chaque jour.

» Soumis comme soldats, aux volontés arbitraires d’une infinité de commandans militaires, qui peuvent les emprisonner, ou les mettre aux arrêts pendant un temps illimité, les colons sont, d’un autre côté, revendiqués par les magistrats et les lois ; mais comme on n’a pas absolument fixé le terme où doit cesser le devoir du soldat, et qu’il n’y a pas de juge entre le magistrat et l’officier, ce dernier qui est revêtu de la force, en use et se fait obéir…

» Les colons attendent qu’on veuille les délivrer de tous ces objets d’épouvante et de consternation ; et lorsqu’ils seront rassurés, ils s’empresseront à donner à la métropole de nouvelles preuves de zèle et de fidélité. »

Quoi qu’en dise M. de Saint-Méry, il est impossible d’admettre que ces plaintes n’étaient pas fondées ; car on sait tout ce que peut le pouvoir militaire. Ces assertions, d’ailleurs, ont été répétées dans une foule d’écrits publiés par des colons, dans les premiers jours de la révolution ; et dans son rapport sur les troubles de Saint-Domingue, Garran de Coulon constate ce despotisme dont les colons profitaient eux-mêmes, puisqu’il était en quelque sorte nécessité par le régime de l’esclavage.

À notre tour, nous constatons l’existence du despotisme militaire des gouverneurs généraux de cette importante colonie, appartenant à une nation éclairée, civilisée, qui avait des agens dont les lumières ne pouvaient être révoquées en doute. Cette remarque trouvera son application.

On comprend toutefois comment les colons, enorgueillis de leurs richesses, conçurent l’espoir de réformer les abus dont ils se plaignaient, en s’emparant du pouvoir législatif à Saint-Domingue, en y établissant l’administration municipale. De cette révolution coloniale, ils devaient bientôt passer à l’idée de secouer le joug de l’autorité de la métropole, pour rendre la colonie indépendante de la France, la gouverner eux-mêmes au profit de leur orgueil, ou la placer sous le protectorat de la Grande-Bretagne, parce qu’ils espéraient de cette puissance le maintien du régime colonial. Ils sentaient que ce régime était menacé de dissolution, par les principes de rénovation sociale contenus dans la célèbre déclaration des droits de l’homme, en même temps que la société des Amis des noirs, constituée à Paris, se déclarait favorable, et à l’abolition de la traite et à l’abolition graduelle de l’esclavage, dans les colonies françaises.