Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 11/6.4

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Volume 11pp. 160-206).

chapitre iv.

1842. — Proclamation du Président d’Haïti qui convoque les électeurs pour le renouvellement de la Chambre des communes. — Publications à ce sujet par le Manifeste. — Lettres de M. Lartigue au secrétaire d’État Imbert, et réponses. — Arrivée de plusieurs navires de guerre et de l’amiral Arnous-Dessaussays, appelé par M. Levasseur. — Entrevue de cet amiral avec Boyer. — Il désapprouve la conduite du consul général et sollicite du Président la reprise de ses fonctions. — Boyer y consent, sous la promesse que lui fait l’amiral de conseiller son rappel au gouvernement français. — Elections générales : un grand nombre d’opposans sont élus représentons. — Dispositions où se trouve Boyer ; conseils qui lui sont donnés. — Publication des journaux le Temps et le Patriote. — Arrivée d’un légat du Pape ; il arrête un projet de concordat pour régler les affaires religieuses, et se rend à Rome : ce qui en empêche la conclusion. — M. Imbert est révoqué de la charge de secrétaire d’État et remplacé par M. Pilié. — Promotions de généraux ; réflexions à ce sujet. — Convocation extraordinaire du Sénat. — Message du Président d’Haïti à ce corps, à propos de la réélection des représentans éliminés de la Chambre en 1839. — Réflexions à ce sujet. — Réponse du Sénat, suivie de considérations sur la situation politique. — Projet du retrait intégral des billets de caisse, combattu en conseil ; Boyer y renonce. — Condamnations judiciaires contre MM. Devimeux Rinchère et David Saint-Preux.


La 5e législature avait terminé son mandat l’année précédente par une session assez laborieuse : le moment arriva où il fallut la remplacer par une autre. Le 5 janvier, le Président d’Haïti publia une proclamation dans laquelle il disait :

« Citoyens électeurs, c’est pour la sixième fois que vous êtes appelés par la constitution à élire les membres de la Chambre des représentans des communes. Je ne vous retracerai pas vos devoirs ; vous les connaissez. Votre expérience vous prémunira contre l’esprit d’intrigué et de coterie ; et l’amour du bien public vous portera à ne donner, vos suffrages qu’à des citoyens vertueux, et qui sachent que le premier titre du législateur à la confiance de ses concitoyens est le dévouement à la patrie. Je fais des vœux pour que la prochaine législature ne compte que des députés animés du désir de concourir, dans les voies constitutionnelles, à tout ce qui peut promouvoir l’amélioration de notre législation, la prospérité de la République et le bienêtre de la nation… »

Ce langage était bien celui que le chef de l’État devait tenir aux électeurs ; mais chacun allait l’entendre selon ses idées et ses sentimens.

Dès le 26 septembre précédent, le Manifeste avait publié un article, au sujet de la loi électorale de 1834, sur la formation de la liste des électeurs par les conseils de notables de chaque commune. Il reprochait aux électeurs l’indifférence, l’insouciance qu’ils avaient mise jusqu’alors à se rendre aux assemblées communales pour élire leurs représentans ; il les engageait à ne pas négliger ce devoir poulies prochaines élections de 1842 ; et comparant les dispositions de la constitution disant : « Il faut avoir atteint l’âge de majorité pour voter dans les assemblées communales, » à celles de la loi électorale qui fixaient cet âge à 25 ans, il concluait que cette loi était contraire à la constitution qui n’exigeait que la majorité civile de 21 ans ; que la constitution devait être plutôt observée que la loi. Aussi ce journal se récria-t-il bientôt contre la prétention du conseil communal du Port-au-Prince, à n’admettre sur la liste que les électeurs de 25 ans ; et cette trompette, embouchée à la capitale, en présence du chef du pouvoir exécutif, fut entendue d’un bout de la République à l’autre : partout on se prépara à lutter contre les conseils des communes, à se présenter aux élections, dût-on même n’avoir pas atteint les 21 ans ; car la jeunesse des villes ou bourgs, en général, était entraînée vers le but bien connu que l’Opposition se proposait d’atteindre.

D’un autre côté, le même journal, à son apparition, avait publié, en forme de prospectus, un article intitulé : « Point de journal sans politique ; » à celui-ci avait succédé un autre ayant pour titre : « Pourquoi Haïti n’est-elle pas plus avancée en civilisation ? » Ces deux articles, remarquablement écrits, avaient donné un nouvel essor à l’Opposition répandue dans tout le pays ; suivis de bien d’autres, ils recommandaient les jeunes hommes qui contribuaient avec M. Dumai Lespinasse à la rédaction du Manifeste. À l’envi, tous ceux de leur âge se sentirent appelés à rajeunir, pour ainsi dire, « la représentation nationale « dans la Chambre des communes. Afin de réveiller le patriotisme des électeurs de la capitale, le journal publia successivement la liste de ceux qui étaient inscrits d’office au conseil des notables, en invitant les autres à y aller réclamer leur inscription. Il finit par poser, le 30 janvier, a la veille des élections, comme candidats, de l’Opposition évidemment, MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, pour être représentans, et d’autres pour être leurs suppléans. Il en fut de même dans les principales villes ; et dans celles dont les représentans avaient été éliminés de la Chambre en 1839, il était naturel que les mêmes citoyens reparussent devant leurs électeurs.

Il est à remarquer, qu’indépendamment des articles publiés par le Manifeste, pour traiter de toutes les questions importantes qui étaient à l’ordre du jour dans l’opinion publique, le 7 novembre ce journal en fit paraître un sous ce titre : « Utopie de Pierre Gebor. » Sous ce voile, il était à l’adresse de Boyer dont l’anagramme était à peine dissimulée[1]. Il fut compris par tous les adeptes, et d’autant mieux que, ne contenant que de banales accusations formulées par l’envie et la haine, il était à la portée de la plupart d’entre eux : les opposans ne cachèrent point d’ailleurs l’intention de l’article qui représentait Boyer comme un despote égoïste.

Ce fut donc dans cette situation des esprits que parut la proclamation du Président. Mais suivons l’ordre chronologique, afin de donner suite aux vues et aux intentions de M. Levasseur, consul général de France, retiré volontairement à bord du Berceau.

Dans le courant de janvier, le gouvernement voulant expédier des fonds en France pour les échéances de l’indemnité et de l’emprunt, le secrétaire d’État Imbert écrivit au commandant Lartigue pour lui proposer de charger ces fonds sur le Berceau, si cette corvette devait partir pour la France, comme il en avait été question déjà : depuis 1838, l’administration employait toujours cette voie. M. Lartigue lui répondit ; « que ce navire ne partait pas, mais que d’autres navires de guerre devant incessamment arriver dans le port, d’après le vœu manifesté par le général Inginac, qu’il s’en présentât aux approches des prochaines élections pour les représentans, afin de contenir l’Opposition, le secrétaire d’État pourrait charger les fonds sur l’un d’entre eux. »

Cette réponse, remise au Président, le surprit extrêmement ; il ne crut pas le secrétaire général capable d’avoir manifesté un tel vœu, non plus qu’il ne l’avait jugé auteur de l’action coupable qui lui fut imputée en 1840 par M. Levasseur. Boyer attribua cette réponse à l’influence du consul général, d’après sa mésintelligence avec le général Inginac ; et, après l’avoir communiquée à ce dernier, il ordonna au secrétaire d’État de repousser cette insinuation malveillante, en prenant dès lors la résolution, quoi qu’il en arrivât, de demander au gouvernement français le rappel de M. Levasseur. De son côté, le général Inginac, indigné d’une telle inculpation, adressa une lettre à M. Lartigue pour y donner le démenti le plus formel.

M. Imbert, on le sait, n’estimait pas le secrétaire général ; et inclinant, toujours en faveur de l’Opposition, il communiqua la lettre de M. Lartigue à certains opposans : le Président eut connaissance de ce fait et pensa aussitôt à sa révocation. Soit qu’ils crussent ou non à la véracité de l’inculpation, les opposans se saisirent de cette « flèche du Parthe » lancée contre le secrétaire général, considéré comme l’organe du Président d’Haïti, afin de mieux assurer leur élection.

Ainsi que M. Lartigue l’avait annoncé, mais par un autre motif, quelques jours après on vit arriver dans le port successivement, la corvette la Circé, les brigs le Hussard et le Bïsson. Et le samedi 29 janvier, le brig le Laurier et la frégate l’Armide, ayant à son bord l’amiral Arnous-Dessaussays, jetèrent aussi l’ancre à côté-deux.

Pendant que l’amiral mandait à son borf M. Levasseur et le commandant Lartigue, il fit saluer le pavillon haïtien par la frégate ; ce salut fut aussitôt rendu par le fort Alexandre. L’amiral adressa ensuite à Boyer une lettre par laquelle il lui demandait une audience ; il lui fut répondu que le Président le recevrait le lendemain dimanche, à 7 heures du matin. À cette heure, l’amiral vint au palais escorté de plusieurs de ses officiers. Boyer reçut M. Arnous avec cette courtoisie qui lui était propre, et eut avec lui un entretien particulier qui dura une heure environ. Nous dirons ici ce que le Président fit savoir ensuite à plusieurs sénateurs et à des fonctionnaires publics.

L’amiral Arnous lui dit : « que, appelé par le consul général de France avec des navires de guerre, après la retraite sur le Berceau, son premier soin avait été de l’entendre, ainsi que M. Lartigue, pour savoir les circonstances qui l’avaient porté à rompre ses relations officielles avec le gouvernement haïtien ; et qu’après avoir entendu les explications de M. Levasseur, et lu sa correspondance avec le secrétaire général et le grand juge, il n’avait pas hésité à le blâmer de la résolution qu’il avait prise, de même qu’il n’approuvait pas ses procédés dans l’affaire de Charles Touzalin. » L’amiral conclut, cependant, en demandant à Boyer de condescendre à ce qu’il reprît ses fonctions consulaires, même d’après l’article officiel publié dans le Télégraphe du 19 décembre qui faisait pressentir cette disposition de la part du Président.

Boyer lui répondit, en lui faisant savoir tout ce que, naturellement, M. Levasseur n’avait pas pu lui avouer par rapport à l’affaire de C. Touzalin ; mais il l’informa aussi de sa conduite antérieure. Il se plaignit de la lettre écrite par M. Lartigue au secrétaire d’État, qu’il n’attribuait qu’aux obsessions de M. Levasseur. Il dit à l’amiral : qu’il consentait bien à ce qu’il reprît l’exercice de ses fonctions consulaires, mais qu’il était résolu à demander son rappel au gouvernement français ; qu’il avait assez de motifs pour justifier de la légitimité et de la convenance d’une pareille demande, et qu’il espérait que le gouvernement du Roi lui donnerait cette satisfaction, attendu que ses soins constans ont toujours été d’entretenir de bons rapports entre Haïti et la France.

L’amiral Arnous le pria de n’en rien faire, en lui promettant de rapporter lui-même au gouvernement du Roi ce qu’il avait reconnu et appris du Président, pour prouver que le rappel de M. Levasseur devenait une nécessité[2].

Sur cette assurance, Boyer consentit à s’abstenir de la démarche qu’il projetait Il fut arrêté entre le Président et l’amiral que le secrétaire général et le commandant Layrle, du Hussard, régleraient le cérémonial relatif à la reprise des fonctions du consul général ; et ils convinrent entre eux que M. Levasseur adresserait une lettre à ce sujet au Président qui lui ferait répondre favorablement. Cela étant fait, le 1er février dans l’après-midi, le consul général descendit sur le quai, escorté de plusieurs officiers de marine, et précédé de quelques matelots qui portaient le pavillon du consulat. Du quai, il se rendit au palais où le Président l’accueillit, et il alla ensuite au logement qu’il occupait[3].

Au mois d’avril suivant, un bâtiment français arriva au Cap-Haïtien avec des journaux où on lisait : que M. Levasseur serait remplacé dans ses fonctions à Haïti, par M. Baradère, alors consul général de France à Guatémala. Ainsi, l’amiral Arnous avait rempli sa promesse au Président. Mais le nouveau consul général n’avait pas encore paru, quand survint la révolution de 1843.


Le 1er février, toutes les assemblées communales étaient réunies pour l’élection des représentans et de leurs suppléans ; le scrutin allait décider, sinon du sort de la République, du moins de celui de son gouvernement. À la capitale, 279 votans se présentèrent et formèrent d’abord le bureau de l’assemblée en nommant M. Dieudonné, ancien sénateur, pour la présider ; ce choix indiquait que l’Opposition, dont il était un membre ardent, triompherait par ses suffrages. En effet, le 2, sur 284 votans, M. Dumai Lespinasse obtint 221 voix ; du 3 au 5, MM. Covin aîné et Emile Nau furent élus également représentans de la commune, le premier, par 260 votans, le second, par 199. Le 7, il n’y en avait plus que 90 qui élurent suppléans MM. Charles Alerte, David-Troy et T. Bouchereau.

La bataille était gagnée au Port-au-Prince. Elle le fut aussi dans toutes les villes principales : aux Cayes, par la réélection de M. Hérard Dumesle et l’élection de M. Laudun ; à Aquin, par celle de M. David Saint-Preux ; au Petit-Goave, par celle de M. Edouard Lochard ; à Jérémie, par celle de M. E. Lartigue ; aux Gonaïves, par l’élection de MM. J.-B. Dupuy et J.-B. Damier ; à Saint-Marc, par celle de M. Rinchère ; à l’Anse-à-Veau, par celle de M. Charles Devimeux ; à Santo-Domingo, par celle de MM. Benoît et Alcius Ponthieux ; à Léogane, par celle de M. Dorsainville Dautant, etc.

En face d’une telle manifestation, et, on peut le dire, de l’insouciance de la grande majorité des électeurs qui s’étaient abstenus de se présenter aux assemblées communales, le général Inginac crut devoir renouveler auprès de Boyer le conseil qu’il lui avait donné, l’année précédente, de faire publier un journal semi-officiel afin de traiter, dans le sens du gouvernement, les questions importantes que traitait le Manifeste, d’exposer la situation du pays dans sa partie politique, financière, etc., pour essayer d’éclairer le public. Il lui conseilla également l’établissement de lycées aux Cayes, au Cap-Haïtien et à Santo-Domingo, d’écoles secondaires dans les autres principales villes, d’écoles primaires dans chacun des bourgs, en édictant une nouvelle loi sur l’instruction publique. Il lui parla de la nécessité de faire préparer le budget de l’État, tant en recettes qu’en dépenses, pour la prochaine session législative ; de faire exécuter les travaux de réparations aux canaux et aux fontaines de la capitale, comme en d’autres localités où cela serait urgent, etc. Le secrétaire général, qu’on a tant calomnié, reconnaissait que l’Opposition avait gagné du terrain, qu’il était temps de compter avec elle, puisque le Président lui-même voulait certainement le bien public et gouverner le pays, autant que possible, selon les lois.

Le dimanche 6 février, à raison des opérations électorales de la semaine, il y eut au palais de la présidence une grande réunion de fonctionnaires publics et de citoyens. Après la parade des troupes, Boyer y revint sans avoir fait sa promenade habituelle en ville ; les officiers supérieurs de la garnison s’y rendirent après lui. Les trois grands fonctionnaires, MM. Imbert, Voltaire et Inginac, n’y parurent point, étant indisposés ou malades.

Chacune des personnes présentes dans la grande salle, dite des généraux, croyait que Boyer allait se prononcer sur les élections qui venaient d’avoir lieu à la capitale et sur celles d’autres villes qui étaient déjà connues. Mais loin d’articuler aucune parole à ce sujet, se montrant calme, il appela le sénateur B. Ardouin et le fit asseoir à son côté pour causer avec lui à voix basse. Il lui dit : « Eh bien ! ces messieurs qui s’appellent opposans au gouvernement ont réussi à se faire élire représentans, ici et dans pluseurs autres communes, d’après les rapports qui me sont parvenus. Il n’y a pas de doute qu’ils viendront à la Chambre dans l’intention d’agiter de nouveau le pays qui a besoin de sa tranquillité, qui veut son repos. Que faudra-t-il faire en présence d’une telle situation ? La plupart des fonctionnaires publics se montrent d’une mollesse singulière, les citoyens eux-mêmes se laissent entraîner aux idées subversives de tout ordre. On semble ne pas envisager la position réelle de la République, et vouloir, sans y penser, compromettre l’état présent des choses aussi bien que l’avenir de la patrie ! Le général Inginac m’a entretenu de plusieurs mesures qu’il croit nécessaires de prendre dans l’actualité, notamment de la publication d’un journal destiné à éclairer le public ; mais qui s’en chargerait ? Je ne vois que vous qui ne craignez pas d’émettre vos opinions. »

Le Président faisait beaucoup d’honneur à son interlocuteur, en lui parlant ainsi. Ce sénateur, confident des idées exprimées par le général Inginac, répondit au chef de l’État : « Je me chargerai avec plaisir de la publication de ce journal ; peut-être pourra-t-il produire quelque bien ; mais, seul, je ne pourrai suffire à cette tâche. Il y a au tour de vous, Président, d’autres fonctionnaires publics qui peuvent m’aider par leurs connaissances variées ; car le journal devra traiter bien des questions pour éclairer le public : le général Inginac lui-même, MM. J. Elie, Villevaleix, Faubert et d’autres encore ; on fera appel à leur patriotisme. Mais, Président, souffrez que je vous le dise avec franchise. C’est en vain que le journal essaierait de justifier le gouvernement et de le soutenir dans l’état présent des esprits, s’il n’est pas soutenu lui-même par le gouvernement. Le temps est arrivé, Président, où le gouvernement doit sentir la nécessité de marcher à la tête des réformes demandées de toutes parts par l’opinion éclairée de la nation. Parmi elles, il y en a qui ne sont pas réalisables en ce moment, mais il y en a qui le sont et qui doivent appeler votre attention ; en y satisfaisant, on prendra probablement patience pour les autres. Maintenant on attaque journellement la constitution, après l’avoir préconisée : c’est par rapport à l’initiative des lois qu’elle donne au Président d’Haïti et dont l’Opposition vous fait le reproche de ne pas user pour les besoins publics. Quoique fort imparfaite à certains égards, cette constitution permet de faire tout le bien possible. Il y a aussi des mesures purement administratives que le gouvernement pourrait et devrait prendre, afin de satisfaire aux besoins des populations. Parmi les réformes nécessaires, je vous indique une nouvelle loi sur l’instruction publique qui créerait des lycées aux chefs-lieux principaux des départemens, des écoles secondaires en d’autres villes, des des écoles primaires partout. Parmi les mesures d’administration, la réparation et l’entretien des rues et places de la capitale qui sont dans l’état le plus pitoyable, la réparation des canaux et des fontaines de cette ville, car on y boit de l’eau souvent bourbeuse : les habitans souffrent de cet état de choses, et en faisant reconstruire les fontaines du port pour fournir de la bonne eau aux navires étrangers, en deux ou trois ans les droits perçus à ce sujet auront couvert toutes ces dépenses[4]. »

Ces paroles furent bien accueillies. Le Président consentit à faire préparer une nouvelle loi sur l’instruction publique, à ordonner que les travaux de réparation des canaux et des fontaines fussent confiés à l’ingénieur Lesage que le général Inginac lui avait désigné à cet effet[5], en disant au sénateur qu’il fallait faire paraître le journal immédiatement, qu’en défendant le gouvernement il serait soutenu. Il ajouta : « Je suis résolu à prendre bien des mesures, indépendamment de celles que m’a proposées le général Inginac ; les finances surtout en exigent, on préparera le budget de l’année prochaine pour le présenter à la Chambre. Mais je dois vous le dire, il faut que M. Imbert cesse d’être secrétaire d’État. Depuis assez longtemps, il montré un mauvais vouloir que je ne peux plus supporter ; il y a au moins six mois qu’il n’est pas venu me voir ; il me fait dire qu’il est malade, et je sais qu’il se promène tous les soirs. L’année dernière, je voulais le révoquer et je fis venir ici M. Pilié dans l’intention de nommer celui-ci à sa place, mais je sursis encore par considération pour ses anciens services. Depuis cela, il a continué de me déplaire par les relations qu’il entretient avec les opposans ; je sais qu’il leur fournit des renseignemens sur les opérations financières de l’État. Sa récente conduite à propos de la lettre écrite par M. Lartigue à la suggestion de M. Levasseur, a achevé de me dégoûter de lui. Mais dites-moi franchement, si vous croyez M. Pilié capable de gérer les finances dans l’état actuel des choses : sinon, désignez-moi une autre personne. »

Le sénateur Ardouin ne s’attendait pas, certainement, à être appelé ainsi, par la confiance du Président, à le conseiller dans une telle mesure ; mais, dévoué à son gouvernement, il lui parla avec franchise. Après lui avoir cité toutes les personnes qui étaient encore dans l’administration des finances ou qui avaient fait partie de cette administration, — le Président lui faisant des objections à l’égard de chacune d’elles, — il lui dit, qu’à son avis M. Pilié était celui qui devait fixer son choix ; qu’il était depuis longtemps administrateur des finances d’un arrondissement important ; qu’il avait acquis dans ces fonctions une réputation bien méritée par sa probité exemplaire ; qu’il était généralement estimé de tous les honnêtes gens ; et qu’il serait, sans nul doute, bien accueilli du public, pour remplacer M. Imbert ; qu’en le nommant secrétaire d’Etat, ce serait encore suivre l’ordre hiérarchique. Mais le sénateur ajouta : « Si vous prenez cette mesure, Président, vous n’oublierez pas que M. Imbert est un ancien serviteur du pays, qui, malgré les défauts que vous lui trouvez, mérite vos égards, comme il avait mérité ceux de Pétion. Vous lui ferez jouir d’une pension honorable, en rapport avec la haute position qu’il occupe depuis 1810.

« C’est là mon intention, reprit Boyer : il aura une pension convenable[6]. » Et le Président annonça qu’il allait, dans la journée même, écrire à M. Pilié de venir de suite à la capitale. Il se leva alors pour congédier l’auditoire qui attendait en silence, et pour ne parler qu’aux officiers supérieurs de la garnison dont il s’approcha et qui croyaient recevoir l’ordre de tenir les troupes en cantonnement, comme il en avait été en d’autres circonstances ; mais il n’en fut rien.

On ne savait que penser du calme inaccoutumé que Boyer avait montré dans cette audience, et de l’absence de tout discours de sa part. Chacun se livra à ses propres conjectures, présumant néanmoins que le Président prendrait tôt ou tard, quelques mesures. Quatre jours après, on vit paraître le premier numéro du journal ministériel qui eut pour titre : Le Temps, avec cette épigraphe : — Ordre public, paix, prospérité. Les améliorations sont l’œuvre du temps[7]. Son premier article tint lieu de prospectus, en expliquant le but que se proposaient ses rédacteurs. Il annonça les travaux relatifs aux fontaines de la capitale, et probablement ceux qui répareraient ses rues. Un article sur les finances exposa la situation réelle de cette branche de l’administration générale, en précisant le chiffre des billets de caisse en circulation et celui de la monnaie d’Espagne existant au trésor général, et mettant le public au courant des versemens faits ou à faire pour la dette étrangère. Un autre article de politique intérieure s’adressa à toutes les personnes sensées, pour leur faire comprendre ce qui pouvait résulter d’agitations incessantes dans le pays. Et an second numéro, un nouvel article sur les finances mit le public à même de savoir ce qui avait été déjà payé sur l’indemnité consentie envers la France, ce qui restait à acquitter, ce qui était déjà payé sur l’emprunt de 1825 et le reste de cette dette. Un autre article intitulé : de l’Opposition et de ses conséquences, à l’adresse des opposans, exposa carrément ce qui pouvait résulter de leurs tendances.

Si l’on fut généralement satisfait d’être informé de la vraie situation financière du pays, on ne fut pas moins frappé, nous osons le dire, des vérités contenues dans ce dernier article et dans le précédent sur la politique intérieure. L’effet qu’ils produisirent sur les esprits, paraissant à quelques jeunes hommes, de nature à rallier, au gouvernement bien des personnes qui hésitaient entre lui et l’Opposition, ils conçurent aussitôt l’idée de publier un nouveau journal destiné à discuter les questions à l’ordre du jour, sinon avec plus de talent que ne le faisait le Manifeste, du moins avec plus de tact et de modération que n’en montrait cette feuille depuis son apparition. Ils sentirent qu’il fallait combattre la force effective du gouvernement, non par l’emportement, mais par la raison, toujours plus propre à désarmer la force, en essayant de convaincre le pouvoir qui en disposait. Ce fut, si nous ne nous trompons pas, le principal motif de la publication du Patriote, fondé par MM. A. Dupuy, Ate Elie, Saint-Amand et Émile Nau, ancien rédacteur de l’Union qui disparut en 1839.

Si le Manifeste battait en brèche les institutions politiques en démontrant, selon ses idées avancées, les vices de la constitution de 1816, ses imperfections en ce qu’elle avait donné trop de pouvoir au Président d’Haïti, en présence de la Chambre des communes qui, seule, devait exercer « la souveraineté nationale, » — le Patriote élucidait surtout les questions d’économie sociale ou politique, par des idées appropriées à l’état actuel des choses[8].

Nous ne parlons pas de la Feuille du Commerce qui avait tant abusé de l’arme de l’Opposition, qu’elle s’était usée entre ses mains : d’ailleurs, cette arme était maniée par un homme d’un âge aussi avancé que celui des hommes qui étaient au pouvoir, et alors c’était le règne des jeunes intelligences qui s’annonçait pour le saisir.

Quant au Temps, il avait déclaré qu’il ne ferait point de polémique : il se borna d’abord à exposer des faits sur toutes les questions, afin d’essayer de prouver quelle pays, qu’on prétendait être si rétrograde en toutes choses, avait fait des pas immenses dans la voie tracée aux nations pour parvenir à la civilisation. À l’égard des finances de l’État, il prouvait les économies opérées successivement par la haute administration sur toutes les branches des dépenses publiques. En traitant de l’agriculture, il prouva que ses produits avaient eu constamment une marche ascendante par le régime libéral de la République et par l’équitable distribution des terres en faveur de tous les citoyens. Sous le rapport de l’industrie, et particulièrement des arts et métiers, il disait qu’on n’était pas resté stationaire, qu’on avait fait des progrès réels. À la fin et malgré sa répugnance pour la polémique, il se vit obligé de soutenir la constitution contre les théories exposées par le Manifeste.

Mais le Temps fut-il lui-même soutenu par le gouvernement, ainsi qu’il en avait reçu l’assurance ? Les actes du pouvoir étaient-ils de nature à produire cet heureux résultat ? C’est ce dont on jugera par les événemens survenus durant cette année. Avant d’en parler, citons ce qui se passa dans un autre ordre d’idées, aussi intéressantes que celles qui ont en vue les intérêts matériels des peuples.

Le 29 janvier, pendant que l’amiral Arnous arrivait au Port-au-Prince, un autre personnage y débarquait d’un navire américain venant de New-York. Le révérend Joseph Rosati, évêque de Saint-Louis, dans l’État du Missouri (États-Unis), nommé légat du Saint-Père Grégoire XVI, venait auprès du Président d’Haïti afin de régler, de concert avec lui, les affaires du culte catholique, apostolique et romain en Haïti[9]. Accueilli gracieusement par le Président, il ne tarda pas à entrer en conférences avec une commission désignée à cet effet, et de ces conférences sortit le projet de concordat qui suit et que nous transcrivons tel qu’il fut rédigé, le 17 février :

« Au nom de la Très-Sainte et Indivisible Trinité.

« Sa Sainteté le Souverain Pontife Grégoire XVI, et Jéan-Pierre Boyer, Président de la République d’Haïti,

« Reconnaissant également la nécessité de pourvoir, d’une manière solide et définitive, à ce que réclame l’état actuel de l’Église dans l’île et République d’Haïti, pour le plus grand bien et avantage de la religion catholique qui est professée par la majorité des Haïtiens, ont nommé, pour parvenir à ce but ;

« Sa Sainteté, — le révérend Joseph Rosati, évêque de Saint-Louis, légat du Saint-Siége, muni de pleins pouvoirs ;

« Le Président d’Haïti, — le général Joseph Balthazar Inginac, secrétaire général ; les sénateurs Pierre André et B. Ardouin ; Seguy Villevaleix, chef des bureaux de la secrétairerie générale ; et Eugène Seguy Villevaleix, secrétaire particulier du Président d’Haïti, pareillement munis de pleins pouvoirs ;

« Lesquels, après l’échange de leurs pleins pouvoirs respectifs, ont arrêté la convention suivante :

« Art. 1er. La religion catholique, apostolique et romaine étant professée par la majorité des Haïtiens, continuera d’être spécialement protégée ainsi que ses ministres.

« Art. 2. Il ne sera établi, pour le présent, dans la République, qu’un seul diocèse dont le siége est fixé an Port-au-Prince. Si les besoins de la religion l’exigent, sur la demande qui en sera faite par le Président d’Haïti au Saint-Siége, il sera établi d’autres évêques dans la République, et il y sera érigé un archevêché.

« Art. 3. Le Président d’Haïti nommera les archevêques et les évêques ; et si le Saint-Siége leur trouve les qualités requises par les saints canons, il leur donnera l’institution canonique.

« Dans le cas que le Saint-Siége ajournerait ou refuserait l’institution canonique dont il est parlé plus haut, il devra en informer le Président d’Haïti.

« Art. 4. Les archevêques, et les évêques, avant d’entrer en fonctions, prêteront directement entre les mains du Président d’Haïti, le serment suivant :

« Je jure et promets à Dieu, sur les saints évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution d’Haïti, et de ne rien entreprendre, ni directement ni indirectement, qui soit contraire aux droits et aux intérêts de la République. »

« Art. 5. L’archevêque et les évêques d’Haïti recevront un traitement annuel du trésor public.

« Art. 6. Les évêques nommeront leurs grands vicaires, dont le choix ne pourra porter que sur des personnes agréées par le Président d’Haïti.

« Dans le cas de décès ou de démission de l’évêque diocésain, celui des vicaires généraux qu’il aura désigné et déclaré premier grand vicaire ; ou, à défaut de cette désignation, le plus ancien d’entre eux dans l’office de grand vicaire, administrera en chef le diocèse ; les autres, s’il y en a, exerceront sous lui leur charge, pendant la vacance du siége épiscopal, et ce, en vertu des pouvoirs extraordinaires accordés, à cet effet, par le présent concordat.

« Art. 7. Les évêques ne pourront apporter aucun changement à la circonscription actuelle des paroisses, ni en ériger de nouvelles que de concert avec le Président d’Haïti.

« Art. 8. Aucune institution ni fondation pieuse nepourront être établies sans l’autorisation du Président d’Haïti.

« Art. 9. Les évêques nommeront les curés et les vicaires des paroisses, ainsi que les supérieurs, directeurs et professeurs des petits et grands séminaires, dont le Président d’Haïti aura autorisé l’établissement.

« Ils examineront les lettres de prêtrise ; les démissoriales, les exéats et autres lettres testimoniales des ecclésiastiques étrangers qui se présenteront pour exercer, dans la République, le saint ministère ; mais leur choix, tant pour les curés et les vicaires des paroisses, que pour les supérieurs, directeurs et professeurs, ne pourra se fixer que sur des personnes agréées par le Président d’Haïti.

« Art. 10. Les vicaires généraux, les curés et les vicaires des paroisses, avant d’entrer en fonctions, prêteront, entre les mains de l’autorité civile désignée par le Président d’Haïti, le même serment que les évêques.

« Art. 11. Il ne sera porté aucune entrave à la libre correspondance, des ministres du culte catholique, en Haïti, avec le Saint-Siége, sur les matières de religion.

« Art 12. La formule suivante de prière sera récitée ou chantée à la fin de l’office divin, dans toutes les églises catholiques d’Haïti : Domine salvam, fac Rempublicam, cum Preside nostro N… et exaudi nos in die quâ invocaverimus te.

« Art. 13. Dans le cas que fun des successeurs du Président actuel de la République d’Haïti ne professerait pas la religion catholique, le présent concordat sera modifié par une nouvelle convention, par rapport aux droite mentionnés dans les articles précédens, et qui ne pourraient être exercés par des personnes non catholiques.

« Art. 14. Les fonds curiaux ne seront employés qu’à l’entretien du culte catholique et de ses ministres, ainsi qu’aux frais et dépenses des séminaires et autres établissemens pieux autorisés par le Président d’Haïti.

« L’administration de ces fonds sera confiée, dans chaque paroisse, sous la haute surveillance de chaque évêque, au curé concurremment avec le directeur du conseil de notables, lesquels choisiront un caissier parmi lés citoyens du lieu.

« Art. 15. Il est déclaré de la part du Président d’Haïti, et il est bien entendu, de la part du Saint-Siége, que l’exécution des stipulations du présent concordât ne pourra être entravée par aucune interprétation contraire résultant des lois actuelles d’Haïti.

« Art. 16. Le présent Concordat sera ratifié de part et d’autre, et l’échange des ratifications devra avoir lieu dans le délai de… ou plus tôt si faire se peut. »

Si le lecteur se rappelle ce que nous avons dit de l’évêque J. England, légat du Saint-Siége, en 1834, et les difficultés qu’il opposa à la conclusion d’un projet de concordat, les obstacles qu’il rencontra ensuite à Rome, pour faire adopter celui auquel il avait consenti en 1836, le lecteur verra que le Saint-Siége, lui-même, avait modifié ses idées à l’égard d’Haïti, depuis que la France eut signé avec la République les traités de 1838. Il est vrai de dire aussi que la commission haïtienne trouva en l’évêque Rosati, Italien de naissance, un esprit de conciliation que n’avait pas son prédécesseur, qui avait toute la ferveur religieuse qu’on remarque dans les Irlandais.

Boyer fut très-satisfait du projet ci-dessus. Il avait fait recevoir et traiter le légat Rosati avec tous les honneurs dus à son rang et tous les égards qu’il méritait comme envoyé du Saint-Père, et il l’avait fête au palais de la présidence. Sa mission étant terminée, le légat partit bientôt sur la corvette le Berceau qui se rendait en France, emportant la promesse du Président, qu’il enverrait à Rome, dans le courant de l’année, un ou deux agents chargés de ses pouvoirs, afin de signer un concordat définitif d’après celui du projet cidessus. Telle était son intention réelle ; mais les événemens politiques qui survinrent, et l’affreux tremblement de terre du 7 mai suivant, dont nous parierons, le portant à ajourner l’envoi des agents, il finit par ne plus y penser, il paraît, et les choses en restèrent là, fort malheureusement, pour Haïti et pour l’honneur de la religion catholique qui avait tant, besoin d’être réglée sur des bases fixes. L’évêque Rosati, après avoir passé quelque temps dans une vaine attente, décéda avec le regret de ne pas voir son œuvre achevée.


Le Président avait dit au sénateur Ardouin, qu’il était résolu à prendre bien des mesures qu’il n’énonça pas. Dans la même semaine, il fit savoir au comité permanent du Sénat, qu’il était nécessaire de convoquer ce corps à l’extraordinaire pour une communication qu’il avait à lui faire, et cette convocation se fit pour le 10 mars. Dans son numéro du 13 février, le Manifeste en avisa le public, et le Temps répéta cet avis le 17. On fut généralement curieux de savoir le motif d’une telle mesure.

En attendant, M. Pilié arriva de Jacmel. Le Président lui ayant proposé d’accepter le porte-feuille des finances, il y consentit malgré les scrupules qu’il éprouvait, à raison de son estime pour M. Imbert qui était son chef immédiat depuis si longtemps. Le 20 février, Boyer rendit un arrêté par lequel il annonça cette nomination, « Attendu que le citoyen Imbert, secrétaire d’État, à cause de son état de maladie prolongé, n’a pu, depuis quelque temps, donner aux hautes fonctions qui lui sont attribuées, le soin et l’activité nécessaires, et qu’il importe ; dans l’intérêt du bien du service, de remédier à cet état de choses. » Cet acte fut publié le lendemain matin.

Mais, dans la soirée du 20, il y avait eu grand dîner au palais. Le colonel Hogu s’y trouvait ; il était un intime ami de M ; Imbert. Longtemps opposé au Président, il venait de se laisser persuader par le général Inginac, de se rallier au gouvernement et d’accepter le commandement dé l’arrondissement des Gonaïves, pendant que le général Segrettier (logé chez Inginac depuis trois mois au moins), qui avait contribué à ce résultat par ses conseils donnés à Hogu, sollicitait lui-même en vain d’être remplacé dans le com mandement de l’arrondissement de Jérémie, à cause de la ferveur de l’Opposition dans cette ville[10].

À raison de l’intimité qui existait entre M. Imbert et le colonel Hogu, Boyer, après le dîner, chargea ce dernier d’aller annoncer à son ami, avec tous les ménagemens possibles, la mesure qu’il venait de prendre : il lui dit de remplir cette mission dans la soirée même, parce que l’arrêté serait publié le lendemain matin. Ainsi, le Président observa toutes les formes convenables en cette circonstance.

Mais, dans cette soirée aussi, M. Imbert, assis seul sur la galerie de sa maison, avait été frappé d’un coup de sang ou d’une légère apoplexie. Des passans s’en aperçurent en le voyant étendu par terre ; ils le relevèrent, assistés de ses enfans qu’ils appelèrent de l’intérieur de la maison ; ces derniers firent venir le docteur Merlet qui lui donnait des soins, quand le colonel Hogu arriva chez lui. Hogu, ne pouvait pas remplir sa mission dans l’état où il trouva M. Imbert ; il revint le lendemain matin et rencontra le docteur qui continuait ses soins. Il prit le parti de lui confier l’objet de ses deux visites, et le docteur lui répondit qu’il y aurait danger pour le malade à lui annoncer sa révocation : il s’en abstint. Durant ce temps, l’arrête du Président se publiait en ville, au son des tambours, comme toujours pour les actes du gouvernement. Aussitôt, grand émoi surtout parmi les opposans ; ils affluèrent chez l’ex-secrétaire d’État qui reçut des visites de beaucoup d’autres personnes, en raison de sa maladie réelle et même de sa révocation ; car il jouissait de l’estime publique. Mais, ce qui fut singulier et ce qui s’explique suffisamment, c’est que le Manifeste du 27 février, après avoir inséré dans ses colonnes l’arrêté du 20, publia un avis signé de l’un des fils de M. Imbert, qui donnait une sorte de démenti à l’assertion du Président, touchant « son état de maladie prolongé, » en convenant néanmoins « qu’il n’a éprouvé depuis longtemps que de bien légères indispositions dont le service public n’a jamais eu à souffrir, et adjurant le témoignage du public et celui des employés qui concourent à ce service[11]. » Inutile d’ajouter que M. Imbert, heureusement, dégagé de son apoplexie, devint plus que jamais opposant à Boyer. On lui imputa même d’avoir dit que le Président n’avait pas le droit de le révoquer, parce qu’il avait été nommé secrétaire d’État par Pétion.

Dans là journée même du 6 février, le sénateur Ardouin avait vu le général Inginac et il lui avait rendu compte de sa conversation du matin avec le Président. Le secrétaire général ne partageait pas son opinion à l’égard de M. Pilié pour être le nouveau secrétaire d’État ; il eut désiré le choix d’un homme moins âgé. « Voltaire et moi, lui dit-il, nous sommes à peu près caducs par notre âge et nos infirmités ; Pilié est de notre âge, quoique plus conservé que nous. Il faudrait un homme politique, en ce moment, à la charge du secrétaire d’État, et Pilié ne l’est à pas. Il a de plus une timidité qui l’empêchera d’obtenir du Président bien des mesures nécessaires dans l’actualité ; et il faudrait l’y pousser afin de parer aux éventualités qui s’annoncent. Le Président est obstiné, et il doit être combattu par des raisonnemens qui lui prouvent l’urgente nécessité de se mettre à la tête des réformes, dont plusieurs sont justement demandées par l’opinion publique et très-réalisables. Je m’efforcerai d’aller le voir démain pour le détourner de l’idée qu’il a de nommer Pilié. »

Cela ne put avoir lieu, comme on vient de le voir. Cependant, M. Pilié étant entré en fonction, le général Inginac lui prêta tout le concours de sa vieille expérience. Il lui conseilla de demander aux administrateurs des financée, 1° un état de tons les employés sous leurs ordres, avec l’âge de leurs services, afin de provoquer du Président des avancemens parmi eux ; 2° un état concernant certaines impositions publiques dont la perception était, assez négligée, afin de savoir ce qui en était encore dû par les contribuables, etc. Ce dernier état devenait nécessaire pour la formation du budget, que le secrétaire général avait même commencé pour son collègue. Il lui conseilla encore de changer le mode de la comptabilité de l’État, en adoptant celui des Anglais, conforme à ce qui se pratique parmi les pommerçans, etc. Deux circulaires du secrétaire d’État parurent dans le journal officiel du 6 mars pour avoir ces renseignemens de la part des administrateurs.

De son côté, le Président se décida à faire, le 27 février, cinq promotions parmi les colonels, commandant de ces arrondisseniens. C’étaient les colonels Victor Poil, de celui du Port-au-Prince ; Malette, de celui de l’Anse-à-Veau ; Solage, de celui d’Aquin ; Desmarattes, de celui du Môle ; et Mouscardy, de celui de la, Grande-Rivière : ils furent élevés au grade de général de brigade.

Il fit bien de récompenser ainsi leurs anciens services ; mais il n’aurait pas dû s’arrêter à ceux-ci seulement ; plusieurs autres arrondissemens étaient aussi commandés par des colonels également méritans, et par leurs services et par leurs qualités : ils auraient dû être élevés au même grade. Il y en avait d’autres qui commandaient des places importantes sous des généraux de division ; ils auraient pu jouir de la même récompense. D’anciens généraux de brigade eussent pu être faits divisionnaires. Parmi les premiers, Alain, au Port-de-Paix ; Cadet Antoine, à Puerto-Plate ; Bouzy, au Mirebalais ; Lamarre, à Leogane ; Hogu lui-même, aux Gonaïves, etc. Parmi les seconds, il y avait Cazeau, aux Cayes ; Frémont, à Jérémie ; Antoine Jérôme, à Jacmel ; Aly, à Santo-Domingo ; Mendoza, à Azua, etc. Quant aux généraux, Riche, Lacroix, Carrié, Lazare, Obas, Voltaire, Segrettier, Gardel, et Panayoty méritaient leur promotion au grade divisionnaire[12].

Le Président aurait dû, ce nous semble, envisageant la situation politique, ne pas hésiter â réorganiser l’armée tout entière, en procédant aux nombreux remplacemens d’officiers qu’il y avait à faire dans les corps ; car il y existait des lacunes. Son système d’économie avait poussé les choses jusqu’à interdire, dans les troupes, même des remplacemens de simples caporaux : les plus anciens soldats en faisaient le service, sans jouir de la solde y attachée, sans pouvoir porter à leurs bras le morceau de drap rouge, signe de ce premier grade. Evidemment, ce système adopté par Boyer avait eu pour but de réduire insensiblement l’état militaire du pays, par les extinctions naturelles surtout dans les états-majors, à ce que comportait la situation, de ses finances et la paix dont il jouissait à l’extérieur. Mais, du moment qu’il avait laissé grandir l’Opposition à l’intérieur, par son obstination à ne pas user de son initiative pour opérer les réformes qu’elle sollicitait de son pouvoir, il aurait dû comprendre que ce pouvoir n’avait d’autre appui que l’armée, et il fallait alors la satisfaire dans tous ses rangs pour empêcher sa défection en faveur des agitateurs. En outre, ce système préparait, à son insu, l’effrayante réaction qu’on a vue ensuite, dès la chute du Président, en faveur des grades militaires.

Boyer comptait de plus, sur les dispositions paisibles des masses, affectionnées à son gouvernement, qui a eu heureusement le temps de les faire jouir de la politique judicieuse et équitable de son prédécesseur, continuée par lui ; mais en tout pays, les masses sont à peu près inertes pendant les entreprises révolutionnaires. La plupart du temps elles laissent faire, elles assistent passivement aux querelles des classes éclairées supérieures, tant que leurs intérêts ne sont pas menacés, ou qu’on ne les remue pas.


Le 12 mars, le Sénat se réunit en la salle de ses séances, et adressa un message au Président d’Haïti pour l’informer de sa constitution en majorité de 14 membres. Deux jours après, il reçut la réponse à ce message et l’avis donné par le chef du pouvoir exécutif, que les grands fonctionnaires de l’Etat se rendràient dans son sein, afin de lui faire une communication concernant les affaires publiques. En conséquence, il fixa au 15 la séance extraordinaire où ces grands fonctionnaires pourraient se présenter, et il en avisa le Président.

Dans les deux séances précédentes, les citoyens s’étaien réunis en grand nombre dans les deux salles latérales du palais du Sénat ; le 15 il y eut affluence, particulièrement de jeunes gens. Aux premiers sénateurs se réunit un autre, ce qui portait leur nombre à 15. Le Sénat avait formé son bureau en nommant B. Ardouin, Président, Pierre André et Bazelais, secrétaires. Vers 9 heures du matin, MM. Pilié, secrétaire d’Etat, Voltaire, grand juge, et Inginac, secrétaire général, se présentèrent à la séance publique et furent reçus avec le cérémonial convenable. Assis dans l’enceinte du Sénat avec ses collègues, le secrétaire général se leva et remit un message du Président d’Haïti, auquel ils étaient chargés d’ajouter des explications. Après en avoir brisé le cachet, le président du Sénat dit à ses collègues, au terme du règlement, qu’il y avait lieu d’en prendre lecture à huis-clos, qu’alors les grands fonctionnaires s’expliqueraient aussi. Ce fut un grand désappointement pour l’auditoire qui espérait que tout se passerait publiquement, mais personne né se retira, dans l’attente du résultat.

À huis-clos, le Sénat entendit la lecture du message qui suit, en date du même jour 15 mars.

« Citoyens Sénateurs,

» Des intrigues, ourdies dans la pensée comme dans le but de renverser l’ordre de choses établi, ont fait sortir de l’urne électorale les noms de quelques hommes déjà trop connus par leurs projets subversifs, et que la 5e législature avait éliminés de son sein pour avoir osé attenter au maintien de nos institutions fondamentales. La résolution de la Chambre des représentans ayant reçu la sanction du Sénat, par son message du 9 octobre 1839, dans lequel il me manifesta sa satisfaction de cette haute mesure qui rétablissait une heureuse harmonie entre les trois, grands pouvoirs constitutionnels ; les corps civils et militaires de l’Etat m’ayant, dans leurs adresses, exprimé le même sentiment que tous les bons citoyens ont partagé, serait-il permis de voir dans la réélection de ces mêmes hommes autre chose qu’un acte d’hostilité contre le vœu national ?

» Personne plus que moi ne respecte l’indépendance des assemblées électorales ; mais il s’agit ici de savoir si le vote partiel d’un petit nombre d’électeurs, est capable de détruire l’effet du vote solennel de la majorité de la Chambre des communes, et si des hommes qu’elle a éliminés, il y a trois ans, à cause de leurs coupables tentatives, pourront, de nouveau, siéger au sein de la représentation nationale qu’ils ont profanée, et en présence des an très pouvoirs qu’ils ont voulu anéantir. Enfin, il s’agit de savoir quelle devra être la marche à suivre par le Sénat et par le Président d’Haïti, dans le cas où la nouvelle Chambre des représentans des communes déclarerait valide l’élection des hommes dont il est parlé plus ha.

» Citoyens sénateurs, désirant toujours m’environner de vos lumières et de votre patriotisme, je viens, par le présent message, demander l’opinion du Sénateur ces graves questions.

» J’ai l’honneur, etc.
Signé : Boyer. »

Le secrétaire général prit ensuite la parole et développa les considérations contenues dans ce message, en faisant un sombre tableau de la situation où la République allait se trouver, si les éliminés de 1839 faisaient partie de la nouvelle législature. Ses collègues l’appuyèrent, et ils se retirèrent ensemble pour laisser le Sénat libre de délibérer à ce sujet ; trois sénateurs les accompagnèrent jusqu’au péristyle[13].

Il y avait une assertion erronée dans le message du Président, d’Haïti, quand il disait que, par son message du 9 octobre 1839, « le Sénat avait donné sa sanction à la résolution de la Chambre des communes concernant la haute mesure de l’élimination de plusieurs de ses membres, qui rétablissait une heureuse harmonie entre les trois grands pouvoirs constitutionnels. » Il suffit de rappeler les faits pour le prouver.

Le 7 octobre, une majorité de 37 membres de la Chambre s’y était réunie ; elle avait dissous son bureau et reformé un autre ; elle avait ensuite élu un sénateur sur la liste de trois candidats présentée par le pouvoir exécutif, et envoyé une députation au Président pour lui annoncer. Cette élection. Cette députation avait rencontré celle du Sénat au palais présidentiel le même jour et elles avaient opéré la réconciliation entre les deux Chambres qui étaient brouillées depuis la session de 1838. Le 8, la Chambre des communes somma les dissidens d’adhérer à l’élection du sénateur, faute de quoi ils seraient éliminés. Le 9, le Sénat se réunit pour entendre le rapport de sa députation du 7 sur ce qui s’était passé au palais, et prendre lecture du messages de la Chambre qui lui annonçait l’élection du sénateur. Obligé par la constitution d’en informer le Président d’Haïti, le Sénat saisit cette occasion pour lui « manifester sa satisfaction de cette mesure, » c’est-à-dire de l’élection dont s’agit, qui rétablissait l’harmonie entre les trois grands pouvoirs. : ce fut l’objet, de son message du 9 octobre. Pendant qu’il l’adressait au pouvoir exécutif, la Chambre recevait une protestation de ses membres dissidens et prononçait leur élimination : ce dont elle informa le Président d’Haïti. Les deux corps étaient en séance en même temps, le Sénat ne pouvait savoir ce qui ce passait dans la Chambre.

Ainsi l’assertion était erronée, et cependant elle formait la base du message de Boyer au Sénat, pour le consulter sur, les opérations électorales qui ramenaient les éliminés de 1839 dans la nouvelle Chambre des communes. Il est vrai ensuite que dans les nombreuses adresses des corps constitués, des autorités civiles et militaires, des corps de troupes, on avait applaudi à l’élimination.

Toutefois, le recours du Président d’Haïti au Sénat le mettait dans la plus fausse position qui puisse arriver à un corps politique, chargé spécialement du maintien des institutions. Chacun des sénateurs présent à la séance le sentit, et il y eut de leur, part une sorte d’hésitation à donner leur avis. Le Sénat ne pouvaits relever l’erreur de l’assertion de Boyer ; il reconnaissait qu’il n’avait pas le droit de s’immiscer dans les opérations électorales ; que la Chambre seule, en jugeait dans la vérification des procès-verbaux d’élection, pour prononcer leur maintien, ou leur annulation, si lès agents du pouvoir exécutif dénonçaient et prouvaient qu’il y avait eu des infractions à la constitution (art. 65).

Il est vrai que Boyer respectait l’indépendance des assemblées électorales, — nous en avons déjà fait la remarque, — et de sa part, en cela, il y avait plutôt insouciance ou négligence, de ses devoirs en ne proposant pas aux électeurs des candidats du choix du gouvernement, comme font tous les gouvernement constitutionnels, sauf à laisser à ces assemblées la plus grande, liberté dans leurs opérations. Il repoussait « le vote partiel, disait-il, d’un petit nombre d’électeurs, » en présence « du vote solennel de la majorité de la Chambre des communes. » Mais les électeurs qui se présentèrent aux assemblées avaient agi d’après la constitution, tandis que la majorité de la Chambre l’avait violée.Les éliminés de 1839 n’étaient pas renvoyés dans la même Chambre, mais dans une nouvelle législature, indépendante et du Sénat et du Président d’Haïti. Et ce dernier demandait au Sénat « quelle devrait être la marche à suivre par eux, dans le cas où la nouvelle Chambre des communes déclarerait valide l’élection des hommes dont il s’agissait ! »

L’avis du Sénat à ce sujet ne pouvait être de quelque poids, ne pouvait exercer quelque influence sur l’esprit public, qu’autant qu’il serait fondé sur la constitution ; et pour qu’il le fût, il aurait fallu dire à Boyer tout ce qu’il y avait eu de contraire à ce pacte fondamental de la part de la 5° législature, en 1839, et dans les adresses, envoyées au pouvoir exécutif ; et de plus, ce qui était encore inconstitutionnel, dans son message du 15 mars. Le Sénat le pouvait-il, sans proclamer, par ce seul fait, une révolution dans l’Etat, en se plaçant ainsi à la tête de, l’Opposition ? Dans la situation des choses, c’était impossible ; chacun des sénateurs le reconnut.

Mais il appartenait peut-être à un militaire de trancher la haute question qui se présentait au corps. Le sénateur colonel Bouzy fut le premier à émettre son opinion contre l’admission des éliminés à la nouvelle Chambre, pour fortifier le Président d’Haïti dans sa pensée ; et c’était à ses collègues, de la classe civile à trouver des argumens plus ou moins plausibles pour l’appuyer devant la nation. Le sénateur Rouanez exposa la situation difficile du pays avec beaucoup de lucidité, et termina son avis par la légende du Sénat : « Le salut du peuple est la loi suprême. » Plusieurs autres opinèrent dans le même sens, de même que le sénateur B. Ardouin, qui céda le fauteuil, de la présidence, afin de donner son avis. Approuvant celui de M. Rouanez, il proposa au Sénat de former une commission qui serait chargée de la rédaction de la réponse à faire, à Boyer, laquelle devrait exposer la situation de la République, telle qu’elle, apparaissait au Sénat. Ainsi fut la résolution du corps : le bureau s’adjoignit deux autres membres, et le 19 mars le Sénat approuva et vota ce travail. Après un préambule où se trouvaient rappelés les termes du message présidentiel, celui du Sénat disait :

« La temps est arrivé, Président, où l’opinion dé la nation doit être fixée sur les projets que certains hommes n’ont cessé de former, depuis quelques années, dans le but de renverser la constitution de l’Etat et les pouvoirs auxquels elle a plus particulièrement attribué la direction générale des affaires publiques. Il n’est plus permis à personne de douter des intentions qui animent ces individus : leurs actes, leurs discours, leurs vœux ont reçu une telle publicité, qu’elle devient un éclatant témoignage de ces projets criminels. C’est à la source de tous les pouvoirs constitués, qu’ils ont remonté, pour attaquer la société dans son état actuel, afin de substituer à l’ordre de choses existant un avenir indéfini qui peut être un mystère pour les moins clairvoyant, mais, qui n’en saurait être un pour les hommes doués de quelque sens. C’est à la constitution, enfin ; qu’ils osent prétendre de porter une main sacrilège, parce qu’ils savent fort bien qu’ils ne pourraient attaquer les pouvoirs dirigeans, sans se montrer coupables envers ce pacte fondamental dont ces pouvoirs tiennent leurs prérogatives. Ainsi, on les a vus dans la session de 1838, égarant la majorité de la Chambre des représentans, persuader à ce corps qu’il devait prendre l’initiative a l’égard de la révision dé la constitution, tandis qu’au Sénat seul il appartient de faire cette proposition ; on les a vus alors indiquer au Président d’Haïti la nécessité de plusieurs lois dont l’ajournement n’avait eu lieu jusque-là que par la situation politique où Haïti s’était trouvée à l’égard de l’étranger. Ils sentaient bien que cette situation ayant changé par les traités conclus en 1838, le pouvoir, exécutif n’eût pas hésité à promouvoir le bien qu’il est plus spécialement chargé de produire ; mais ils voulaient, par cette insidieuse manifestation, se donner, aux yeux de la nation, le mérite d’avoir provoqué des mesures utiles, afin d’essayer de conquérir l’opinion en leur faveur. Persévérant dans cette tactique, ils ont encore cherché, dans la session de 1839, par l’adresse de la Chambre, par les discours qu’ils ont prononcés dans le sein de cette assemblée, par la résistance opiniâtre qu’ils ont faite, lorsqu’il s’agissait d’élire plusieurs sénateurs pour remplacer ceux dont les fonctions allaient cesser, à se créer une position dominante dans l’État, en prétendant que la Chambre des représentans, produit de l’élection directe des assemblées communales, était appelée à exercer, elle seule, la souveraineté nationale. Et lorsque le Sénat, à qui la constitution a confié le soin de conserver les institutions que le peuple s’est données sous le patronage du plus illustre de ses citoyens, eut exercé son pouvoir modérateur dans l’interprétation de cette question qui divisait la Chambre et le pouvoir exécutif, ne les a-ton pas vus encore, anathématisant le premier corps de l’État, lancer nombre d’accusations virulentes contre lui, et terminer enfin la séance du 4 octobre 1839, en appelant la sédition à leur aide ?

» Si de tels actes ne suffisaient pas pour fixer l’opinion publique sur les projets de ces hommes, ils auraient pris soin eux-mêmes de les dévoiler depuis le moment où la majorité de la Chambre des représentans, revenue de l’erreur où elle avait été entraînée par d’astucieux moyens, s’honora aux yeux de la nation et de la postérité, en se séparant de ceux qui l’avaient égarée. Car, bien que tous les corps constitués, toutes les autorités civiles et militaires, la garde nationale et nombre de citoyens privés aient donné un assentiment unanime à cet acte d’un patriotisme éclairé, on a vu ces hommes dont il est question persévérer à se qualifier de « mandataires du peuple, » continuer à publier leurs doctrines subversives, égarant plus ou moins la partie de la population qui, par son âge inexpérimenté, ne se défiant pas des hommes et peu versée dans la connaissance des choses, est toujours en tous pays la plus aisée à séduire, parce que, réunissant aux illusions de la jeunesse l’ardent désir du bien qui l’anime ordinairement, elle donne par cela même un accès facile aux insinuations de la malveillance.

» Les choses en sont venues à ce point, Président, — il faut le dire, — que ne doutant pas du succès qu’ils se promettent, on les a vus, à la veille des élections et depuis, manifester les opinions les plus extrêmes sur notre état social. Pour ces hommes audacieux, ce succès est tellement certain, qu’ils ne cachent déjà plus les changemens qu’ils comptent d’introduire dans nos institutions, dans l’acte constitutionnel ; car, après avoir naguère défendu de leurs éloges cet acte auquel Haïti doit sa tranquillité et la réunion de toutes les parties de son vaste territoire sous le drapeau national, ils lui attribuent maintenant tout ce qu’ils considèrent comme des maux dans l’état actuel de notre société.

» Ainsi donc, Président, lorsque des réclamations inquiètes sont continuellement publiées pour parvenir à des progrès, à des améliorations que les auteurs de ces publications ne définissent pas, il est permis de n’y voir souvent qu’un moyen d’insinuation pour égarer les citoyens, en leur faisant accroire que le gouvernement se refuse à tenter tout ce qui est possible et exécutable dans l’intérêt du peuple. Certes, ce n’est point au chef dont la longue administration s’est illustrée par des actes admirables de vertu civique, par des événemens si glorieusement accomplis, qu’on serait fondé à reprocher d’avoir négligé d’exécuter ce qui lui paraissait propre à promouvoir le bonheur public : les lumières qui le distinguent parmi ses concitoyens sont, pour le Sénat, comme pour tous les hommes de bien, un sûr garant que, suivant attentivement les progrès de la raison publique, il saura toujours provoquer du corps législatif son concours pour pouvoir opérer, dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, ce qui deviendrait un besoin pour la nation. Sentinelle vigilante placée pour veiller nuit et jour au salut de la patrie, à son avancement moral, à sa prospérité, au bonheur de chacun de ses citoyens, il n’hésitera jamais, comme par le passé, à prévenir les besoins sociaux, en faisant un noble usage de cette précieuse initiative que lui attribue le pacte fondamental.

» Si le Sénat s’est livré à cette dissertation sur la situation de notre pays, Président, c’est pour mieux arriver à l’examen des questions que votre message lui a présentées à résoudre. En considérant tout ce qui a eu lieu depuis plusieurs années, et depuis la session de 1839 surtout, le vœu national manifesté si publiquement, si énergiquement, à l’égard des hommes dont les projets révélés ont été cause de leur déchéance prononcée par la Chambre des représentans, le Sénat ne saurait hésitrer à dire que ces hommes, réélus par l’influence d’intrigues ourdies parmi un petit nombre d’électeurs qu’ils ont réussi à égarer, à séduire, ne sauraient de nouveau siéger au sein de la représentation nationale, sans violenter la conscience publique qui les a frappés de sa réprobation, sans faire injure à la 5e législature qui les a frappés d’une interdiction nécessaire par cette élimination solennelle, après avoir été témoin de leurs coupables tentatives ; ils ne sauraient rentrer dans le sein de la Chambre, sans exposer l’harmonie si indispensable entre les grands pouvoirs de l’État à se rompre de nouveau, en jetant ainsi une nouvelle perturbation dans le pays.

» Le Sénat se plaît donc à espérer, Président, que la 6° législature, composée de citoyens qui doivent réfléchir sur les malheurs que nos divisions passées ont attirés sur notre patrie, sentira la convenance, l’indispensable nécessité d’écarter, dans la vérification des pouvoirs, les quatre hommes qui ont été l’objet d’une déchéance si méritée. Sans doute, les nouveaux représentans ne voudront pas faire penser à la nation qu’ils veulent rentrer dans les erremens qui ont agité la session de 1839 à son début ; ils considéreront que l’admission de ces hommes serait cependant une preuve que, loin de répudier leurs doctrines subversives, ils entendent les adopter ; et envisageant toutes les conséquences d’une résolution aussi contraire au vœu, à l’espoir du pouvoir exécutif, du Sénat et du peuple haïtien, les représentans, n’en doutons pas, sauront faire, en vue du salut de la patrie, ce qui, dans les circonstances actuelles, devient pour eux un impérieux devoir ; ils l’accompliront en prenant aussi la détermination de concourir loyalement avec les autres pouvoirs, à tout ce qui sera jugé utile au bien-être public.

» Quoi qu’il en arrive cependant, Président, vos devoirs sont tracés par l’art. 149 de la constitution. Vous devez pourvoir à la sûreté intérieure de l’Etat. Les moyens d’exécution seront entre vos mains ce qu’ils ont toujours été : l’emploi de la force nationale avec cette haute prudence et cette magnanime modération qui vous ont conquis l’estime de la grande majorité des citoyens, qui savent que leur bonheur dépend de l’ordre et de la tranquillité publique.

» Dans tous les cas, vous trouverez le Sénat toujours disposé à vous prêter son concours pour sauver la chose publique : fidèle à la ligne de conduite qu’il a toujours suivie, il ne peut oublier que « le salut du peuple est la loi suprême. »

Treize sénateurs présens à la séance du 19 mars signèrent ce message. M. Rouanez, qui avait reconnu la situation si grave du pays et conclu son opinion dans le sens qu’on vient de lire, prétexta de maladie pour ne pas s’y présenter et signer ; le colonel Bouzy avait malheureusement succombé, le 17, à une congestion cérébrale[14].

Le 23, Boyer publia une proclamation dans laquelle il rappelait au peuple ce qui avait eu lieu dans la session de 1839 ; il disait :

«… La résolution adoptée contre plusieurs députés, parjures à leur mandat, était un acte de sévère, d’indispensable justice : le rétablissement immédiat de l’ordre et du calme l’a justifié…

» La Chambre des députés qui va bientôt se réunir pour commencer la 6e législature, comprendra ce que l’intérêt du bien public et sa propre dignité lui prescrivent de faire pour le maintien de la tranquillité publique et de l’harmonie entre les grands pouvoirs de l’Etat.

» Déjà le Sénat, dans cette grave circonstance, s’est assemblé pour veiller au dépôt sacré de la constitution, et pour offrir son concours patriotique au pouvoir exécutif, qui saura remplir les obligations qui lui sont imposées….

» Ayez confiance dans la sagesse comme dans l’énergie du gouvernement : cependant, avant de recourir à l’emploi des moyens dont il est investi pour la sûreté de la République, il mettra au premier rang de ses devoirs, la modération dont il a donné tant de preuves… »

Ce qu’il y avait de singulier dans ces deux actes du Sénat et du pouvoir exécutif, c’est qu’ils parlaient du maintien de la constitution, alors qu’il s’agissait de la violer : c’était une triste chose. Néanmoins, si le lecteur se rappelle ici tout ce qui s’était passé dans les sessions législatives de 1838 et 1839, ce qui s’en était suivi jusqu’alors, les discours, les écrits publiés dans les journaux, il ne pourra disconvenir que le message du Sénat faisait une peinture fidèle de la situation du pays, d’après le travail incessant de l’Opposition sur les esprits. Placé entre elle, ou plutôt entre ses chefs et Boyer, le Sénat ne devait-il pas préférer le chef de l’Etat à eux, et le soutenir contre leurs projets avoués hardiment ? C’est pourquoi il traça ce tableau pour être offert aux yeux des fonctionnaires publics, des citoyens, des pères de famille, qui, tous, avaient besoin de leur repos, de leur sécurité, plus encore que de changemens notables dans la constitution, d’améliorations formulées avec tout l’art naturel aux oppositions qui s’élèvent contre les gouvernemens, pour capter les esprits généreux. Nous ne nions pas cependant que ces deux actes étaient de nature à exciter l’amour-propre des opposans, à provoquer leur persévérance.

Une telle situation présentait trois voies pour en sortir ; ou une révolution, par le renversement de Boyer du pouvoir, afin que ce pouvoir passât aux mains de la Chambre des communes, c’est-à-dire à H. Dumesle et D. Saint-Preux ; — ou une dictature temporaire ou coup d’Etat, qui eût fait dissoudre la Chambre pour appeler les citoyens à élire des représentans plus modérés, parce que ces tribuns prétendaient qu’elle seule devait concentrer et exercer « la souveraineté nationale ; » et cela, au cas que la nouvelle législature admît ces deux chefs de l’Opposition ; — ou, enfin, une marche à peu près constitutionnelle, si la législature ne les admettait pas, pour prouver qu’elle ne voulait pas rompre l’harmonie entre les grands pouvoirs ; car cette harmonie, cet accord qui leur était nécessaire, ne pouvait pas exister, si ces tribuns rentraient dans la Chambre, en face d’un chef du caractère de Boyer.

Nous avons dit plus avant que le Sénat ne pouvait pas proclamer une révolution, en désapprouvant le Président d’Haïti. Par son message, il ne conseilla pas la dictature ou le coup d’Etat ; mais cet acte en renfermait certainement l’idée, quand il lui rappelait ses devoirs tracés par l’art 149 de la constitution, et en lui disant : « Vous devez pourvoir à la sûreté intérieure de l’Etat, » et que lui-même « n’oublierait pas que le salut du peuple est la loi suprême. » On dira sans doute que, de la part du Sénat, c’était là une grande trahison envers « ce peuple souverain. » Mais nous répondons que pour juger de pareilles mesures, il faut considérer les circonstances critiques où se trouve un pays ; et les circonstances où se trouvait la République, en 1842, auraient pu justifier cette mesure extraordinaire, s’il ne restait pas la troisième voie indiquée ci-dessus : une marche presque constitutionnelle. Et que l’on remarque que cette dernière voie fut indiquée dans le message du Sénat, avant l’autre qui n’était qu’un pis-aller dans la situation.

Le sénateur B. Ardouin, qui en fut le rédacteur et qui avait eu avec Boyer l’entretien relaté à la date du 6 février, tout en exprimant la pensée du Sénat, croyait sincèrement que le Président était résolu à prendre toutes les mesures propres à satisfaire l’opinion sage et modérée des gens de bien. Afin de l’y encourager encore, il crut que le Sénat était dans l’obligation, à travers les justes louanges que ce corps donnait à son administration, de lui faire entendre des vérités utiles pour ce chef lui-même et pour le pays, mais sous la forme convenable dans l’occurence ; il les consigna dans cette partie du paragraphe où il parlait « des lumières qui distinguaient Boyer parmi ses concitoyens, qui le porteraient à suivre attentivement les progrès de la raison publique, afin de prévenir les besoins sociaux ; en faisant un noble usage de l’initiative que la constitution lui attribuait. » N’était-ce pas dire au Président, qu’il y avait beaucoup à faire pour pallier aux yeux du peuple la violation que le pacte fondamental allait subir, qu’il devait se mettre à la tête des réformes, des améliorations réclamées par l’Opposition[15] ?

Dans la situation où se trouvait le pays, Boyer pouvait et devait apercevoir qu’elle visait à une révolution, et il aurait dû se pénétrer de cette grande vérité exprimée par un homme de génie : « Les révolutions conduites et exécutées par un chef tournent entièrement au profit des masses, tandis qu’au contraire les révolutions faites par les masses ne profitent souvent qu’aux chefs[16]. » L’intérêt qu’il portait certainement à ses concitoyens aurait dû l’éclairer assez pour qu’il prévît, et l’anarchie et le despotisme peut-être sanguinaire qui surviendraient par suite d’une révolution conduite par les hommes qui s’opposaient à son gouvernement ; et ce, malgré eux et leur patriotisme dont on ne peut douter.

D’un autre côté, supposons un instant que la nouvelle législature eût voulu sacrifier les quatre éliminés de 1839, « à l’harmonie des pouvoirs, » il y fût resté encore une vingtaine d’opposans plus jeunes qu’eux, ayant des idées peut-être plus avancées que les leurs. Quand cette phalange eût formulé ensuite les mêmes vœux de réformes et d’améliorations, il est possible que Boyer se serait vu contraint d’y consentir, sous peine de passer pour trop rétrograde aux yeux de la nation. Le Sénat lui-même aurait été forcé de l’y engager, pour ne pas se discréditer complètement. Mais on verra bientôt ce qui se passa à la réunion des nouveaux représentans des communes.

Au moment où cette crise politique allait éclater, Boyer conçut l’idée d’une mesure financière qui eût eu, à notre avis, les plus malheureuses conséquences pour son gouvernement. On avait tant écrit, publié sa pensée sur le système monétaire du pays, on avait adressé tant de mémoires à ce sujet au Président, que, revêtu par la loi du 20 juillet 1841 du pouvoir de prendre toutes les mesures qu’il jugerait convenables pour améliorer ce système, il se décidait à opérer immédiatement le retrait de tout le papier-monnaie (billets de caisse). À cette époque, il y avait environ 3,355,000 gourdes en billets de dix, de deux et d’une gourde, en circulation dans toute la République, et en réserve au trésor général une somme d’environ 800,000 piastres fortes, disponible, parce qu’on venait d’en expédier 500,000 pour payer l’annuité de la dette étrangère, indemnité et emprunt, pendant l’année courante.

Le Président convoqua au palais un conseil pour lui faire part de ce projet : il était composé de MM. Pilié, Inginac, Bazelais, Madiou, B. Ardouin, J. Paul, S. Villevaleix, E. S. Villevaleix, Victor Poil. Il leur fut donné lecture des actes préparés à cet effet par le secrétaire particulier du Président, et celui-ci leur demanda leur avis. Ce projet consistait à démonétiser les billets de caisse, à partir du 1er mai suivant, et à rembourser leur valeur en piastres fortes à raison de 50 gourdes de billets pour un doublon, bien que dans le commerce on en fît l’échange à 40 gourdes. Or, comme le trésor n’avait que 800,000 piastres et qu’il en fallait 1,200,000 pour cette opération, Boyer s’était laissé persuader qu’on aurait pu effectuer un emprunt dans le pays s’élevant à la différence, c’est-à-dire 400,000 piastres. Cet emprunt eût porté intérêt à 5 pour cent, tant que l’État n’aurait pu le rembourser intégralement. Cette opération étant faite, les recettes comme les dépenses publiques s’effectueraient indifféremment en piastres ou en monnaie nationale métallique dont le chiffre d’émission était de 2,675,000 gourdes, circulant, sans compter la somme inconnue de fausse monnaie introduite à diverses époques,

Ce plan de finances était sans doute séduisant pour toutes les parties prenantes au trésor public ; mieux eût valu en recevoir des piastres ou de la monnaie métallique malgré l’agiotage que subissait cette dernière dans le commerce, car elle n’était pas au pair avec les piastres. Mais il fallait savoir si les recettes balançaient les dépenses publiques : c’était une des objections à faire au plan proposé, indépendamment du doute qui restait dans l’esprit sur la possibilité de réaliser l’emprunt de 400,000 piastres[17]. Or, depuis 1826 il avait fallu émettre annuellement une somme plus ou moins forte de billets de caisse pour équilibrer les recettes avec les dépenses ; depuis 1836 les recettes en piastres, effectuées dans les douanes, avaient une destination spéciale : le payement de la dette nationale envers la France. Dans l’actualité et dans l’avenir, pouvait-on se promettre d’opérer une réduction notable dans les dépenses publiques, afin de les porter au niveau des recettes qui s’effectuaient en monnaie métallique, rarement, et presque toujours en billets de caisse ? En vertu de la loi du 20 juillet 1841, le Président avait adressé, en octobre suivant, une circulaire aux commandans d’arrondissement, qui leur ordonnait de mettre en congé de trimestre la moitié de l’armée, afin de ne rationner et de ne solder que la moitié qui resterait au service, pour obtenir une diminution dans les dépenses ; et à peine cet ordre fut-il exécuté, le 1er janvier, que les élections générales des représentans, agitant le pays, forcèrent le gouvernement à le rapporter et à maintenir toutes les troupes sur pied.

C’était donc pendant cette crise politique et au moment où la Chamhre des communes allait se réunir, qu’une crise financière serait tombée sur le pays, pour être exploitée par l’Opposition systématique qui s’acharnait contre Boyer. Avec sa mauvaise foi ordinaire, elle n’eût pas manqué de crier contre l’échange du doublon à 50 gourdes de billets de caisse, tandis que le cours commercial était de 40 gourdes ; après avoir demandé si souvent le retrait intégral de ce papier-monnaie, « pour alléger la misère extrême du peuple souverain, » elle eût entravé l’emprunt qui était nécessaire pour cette opération.

Toutes ces considérations, toutes ces difficultés frappèrent MM. S. Villevaleix, J. Paul, B. Ardouin et Inginac surtout. Ils exposèrent franchement leurs opinions au Président, pour le porter à renoncer à ce plan financier qui leur paraissait dangereux. Le sénateur B. Ardouin lui dit : « On vous promet de toutes parts de contribuer à l’emprunt ; mais persuadez-vous, Président, qu’il y a peu de fortunes dans le pays, peu de personnes qui possèdent de la monnaie étrangère ; et rappelez-vous encore les belles promesses qui vous furent faites pour payer l’indemnité à la France, et la conduite qu’on a tenue quand parut la loi sur la contribution extraordinaire. » — Après avoir raisonné longuement pour prouver la nécessité de conserver le papier-monnaie et de n’en opérer le retrait que graduellement, en améliorant successivement les finances de l’État, le général Inginac prononça ces mots : « Président, si vous faites cette opération, je ne crains pas de vous le dire, votre gouvernement sera renversé. » Boyer lui répondit : « Il y a longtemps qu’on le menace d’un renversement, et il est encore debout. Enfin, Messieurs, ajouta-t-il, je vois que vous n’êtes pas du même avis que moi. J’ajourne donc ce projet qui pourra être repris plus tard. »

Quiconque a pu bien apprécier le caractère du président Boyer, reconnaîtra qu’il n’ajourna ce projet que parce qu’il fut convaincu des inconvéniens qui lui furent exposés.

Il faut mentionner ici trois condamnations judiciaires qui contribuèrent à exalter l’Opposition contre le gouvernement.

On a vu au chapitre précédent que M. C. Devimeux, révoqué de sa charge de notaire par le grand juge depuis 1839, avait publié dans le Manifeste du 12 décembre 1841 un article outrageant contre ce grand fonctionnaire. Poursuivi par le ministère public, il s’était laissé condamner par défaut, le 20 dudit mois, à une année d’emprisonnement. Il brigua ensuite les suffrages des électeurs de l’Anseà-Veau qui le nommèrent représentant de cette commune, bien qu’il n’y fût pas domicilié, ce qui était contraire à l’art. 61 de la constitution. Se prévalant de cette élection, il fit opposition au jugement, et le tribunal correctionnel maintint sa condamnation en ordonnant l’exécution provisoire de ce nouveau jugement, vu que le fait imputé était antérieur à l’élection et que le citoyen élu ne devenait définitivement représentant et membre de la Chambre des communes, qu’après la vérification de ses pouvoirs par la Chambre réunie et la prestation du serment exigé par le règlement de ce corps. Tels furent les motifs du jugement auquel M. Devimeux se déroba en partant pour la Jamaïque.

Le ministère public poursuivit ensuite M. Rinchère, directeur de l’école nationale de Saint-Marc, à raison d’un article qu’il publia dans le même journal, le 23 janvier. Mais, élu représentant de cette commune le 2 février, assigné le 7, M. Rinchère excipa vainement de cette qualité devant le tribunal correctionnel, qui le condamna aussi à une année d’emprisonnement, le 21 mars. Ce jugement reçut son exécution.

Enfin, M. David Saint-Preux, élu président de l’assemblée électorale d’Aquin et réélu représentant de cette commune à une majorité de 110 voix sur 114 votans, ayant fait insérer dans le Manifeste du 20 février, le discours qu’il avait prononcé à cette occasion, le ministère public le poursuivit au même tribunal correctionnel du Port-au-Prince. Assigné à y comparaître, il fit défaut, mais il envoya des conclusions par lesquelles il déclinait ce tribunal qui n’était pas celui de son domicile, en excipant au surplus de sa qualité de représentant. Le tribunal n’eut égard ni à l’un ni à l’autre de ces moyens, en vertu de l’art. 14 du code d’instruction criminelle qui donnait au ministère public le droit de poursuivre l’inculpé au lieu où le discours incriminé avait acquis la publicité, et par les mêmes motifs que ses précédens jugemens : il condamna M. David Saint-Preux à trois années d’emprisonnement. Ce jugement par défaut, rendu le 28 mars, fut ensuite exécuté.

Mais l’Opposition considéra ces trois actes comme des persécutions, et la révolution qui survint l’année suivante sembla donner raison à cette observation d’un historien : « Les persécutions judiciaires, tous les faits de l’histoire l’attestent, furent toujours le signe précurseur de la chute des systèmes politiques assez mal inspirés ou assez faibles pour chercher une protection dans les rigueurs de la justice[18]. » En preuve, il cita l’exemple des Stuarts, en Angleterre, de la Convention et des Bourbons de la branche aînée, en France.

Sans prétendre contester ce qu’il y a de judicieux dans cette observation, on peut dire que la chute de ces gouvernemens a été occasionnée par bien d’autres causes, et nous essayerons de prouver que la chute de Boyer est dans ce cas.

  1. Il était signé T. B., et si l’auteur écrivit Pierre Gebor, les opposans savaient qu’il fallait lire : Pierre Yebor. On dit même alors que plusieurs exemplaires de ce numéro du Manifeste parurent avec cette anagramme, mais que l’auteur de l’article, ayant eu peur d’une poursuite, fit substituer un G à l’Y, dans les autres.
  2. Cet amiral a confirmé ce que nous avions dit déjà de la conduite honorable de bien des officiers supérieurs de la marine française envers notre pays.
  3. Le Télégraphe du 30 janvier annonça officiellement que M. Levasseur reprenait ses fonctions consulaires.
  4. On me dira, peut-être : Pourquoi n’avez-vous pas indiqué en même temps toutes les réformes que vous jugiez nécessaires ? — La réponse à cette question sera dans les faits qu’on verra ensuite, et qui donneront la mesure des vraies dispositions où se trouvait le Président.
  5. M. Lesage était alors juge au tribunal de cassatiou, mais il n’avait pas cessé d’être ingénieur.
  6. Je crois que cette pension fut fixée à 3, 000 gourdes, ou au moins à 2, 500. Mais on sait que M. Imbert n’en voulut point, et qu’en 1843 il se fit payer une année d’appointemens, — 4, 000 gourdes, — « parce que Boyer n’avait pas en le droit de le révoquer de ses fonctions. »
  7. Cette épigraphe fournit matière à bien des sarcasmes. Un agent consulaire m’ayaut demandé pourquoi je l’avais choisie, je lui répondis : « Le journal ministériel devait exprimer par là, le système de temporisation du gouvernement qu’il soutient. »
  8. Vers la fin de l’année, cependant, le Patriote fit chorus aux attaques de son confrère contre la constitution : s’est qu’alors on conspirait.
  9. L’abbé Cesseus, qui joua un si grand rôle en Haiti par la suite, vint au Port-au-Prince avec le légat et s’en retourna avec lui.
  10. Boyer fut mal inspiré en refusant de remplacer le général Segrettier, son ancien ami il est vrai.
  11. On prétendit alors que M. Dumai Lespinasse avait conseillé et rédigé cet avis.
  12. Au 27 février, il y avait 5 généraux de division et 9 généraux de brigade, quand le Président promut les 5 colonels dont il s’agit. Les 9 généraux de brigade étaient tous de vieux militaires, arrivés à ce grade depuis longtemps ; leur promotion aurait été pour eux et pour le pays une grande satisfaction.
  13. Ces grands fonctionnaires étaient venus en voiture ; ils avaient pu en descendre assez bien ; mais quand il leur fallut y remonter, cela faisait peine à voir, du moins pour les généraux Inginac et Voltaire : leurs aides de camp durent les soutenir. Et ce spectacle avait lieu devant une jeunesse ardente !…
  14. Des opposans osèrent dire que ce loyal et brave officier avait été empoisonné pour avoir opiné au Sénat contre le gouvernement ! Il devait diner avec ses collègues chez le secrétaire général, le 17 au soir : sa maladie l’en empêcha. Bouzy a mérité les regrets de ses compagnons d’armes, de ses collègues au Sénat et de Boyer ; car il possédait de belles qualités. La patrie n’oubliera jamais qu’il était à côté de Pétion dans le danger que cournt ce grand citoyen le 1er janvier 1807.
  15. Je ne crois pas que j’ai eu plus de mérite que mes adversaires de cette époque ; je ne prétends pas non plus que j’ai été exempt de préventions à leur égard. Mais, en me ressouvenant que j’ai payé de huit mois d’emprisonnement la rédaction de différens messages du Sénat et les divers écrits politiques que j’ai publiés, je pense qu’il m’est permis aujourd’hui d’exposer les idées et les convictions qui m’ont animé ; le lecteur en jugera. Au reste, j’ai trouvé dans cet emprisonnement, comme dans le long exil que j’ai subi plus tard, une compensation assez large pour que je n’en conserve aucune rancune : l’un et l’autre m’ont appris à réfléchir plus qu’auparavant.
  16. Napoléon 1er a dit aussi : « Dans les révolutions, il y a doux sortes de gens : cens qui les font, et ceus qui en profitent. » Le despotisme brutal a largement profité de celle de 1813.
  17. En 1841, les recettes s’élevèrent à 2,510,551 gourdes, et les dépenses à 2,766,583 gourdes ; partant un déficit de 266,032 gourdes comblé par l’émission de 670,800 gourdes de billets de caisse. La récolte donna, en café, 34,115,000 livres ; en coton, 160,000 livres ; en cacao, 640,000 livres ; en tabac, 3,220,000 livres ; en campèche, 45,000,000 livres ; en bois d’acajou, 6 millions de pieds réduits.
  18. Histoire des deux Restaurations, par M. A. de Vaulabelle.