Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 2/2.15

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 2p. 445-491).

chapitre xv.


Rigaud attaque Tiburon. — Violation du droit des gens par A. Williamson. — Situation des esprits au Port-au-Prince. — Intrigues des colons et des Anglais. — Ils reviennent au Port-au-Prince. — Martial Besse appelé de Jacmel. — Prise du fort Bizoton. — Martial Besse remplace Montbrun. — Polvérel et Sonthonax vont au camp Néret. — Le fort Saint-Joseph livré aux Anglais. — Évacuation sur Jacmel. — Les Anglais entrent au Port-au-Prince. — Propos imputé à Sonthonax. — La corvette l’Espérance arrive à Jacmel. — Polvérel et Sonthonax prisonniers. — Lettres de Polvérel à Rigaud, de Sonthonax à Laveaux. — Décret du 16 pluviôse an II sur la liberté générale. — Polvérel et Sonthonax partent de Jacmel avec Martial Besse — Résumé de la seconde époque.


À peine Polvérel était-il retourné au Port-au-Prince, que Rigaud marcha contre Tiburon pour reprendre cette place aux mains des Anglais. Son armée était forte de deux mille hommes. Il attaqua la place, le 16 avril, à trois heures du matin : elle fut vigoureusement défendue. À neuf heures, Rigaud, blessé dans l’action, fut repoussé : il laissa cent soixante-dix morts, mais il avait tué presqu’un égal nombre d’ennemis et blessé plus de cent soldats anglais. Ce résultat fut vivement ressenti par les vainqueurs de cette journée : ils comprirent qu’ils avaient affaire à un homme capable de résolution et de payer de sa personne. Le même jour, cet insuccès des armes républicaines était compensé par la soumission du bourg de Bombarde à Laveaux.

Peu de temps auparavant, un brig avait été expédié des Cayes pour Jacmel, afin d’en rapporter de la farine dont on avait besoin. Le brig, capturé par une frégate anglaise, fut envoyé à la Jamaïque avec son équipage et soixante-dix hommes de la légion de l’Égalité du Sud, sous les ordres du capitaine Jean Cécile et de ses lieutenans Linstant et Quénez. Ces prisonniers étaient des blancs, des nègres et des mulâtres. Le gouverneur Adam Williamson fît mettre les premiers sur les pontons anglais, et les derniers furent emprisonnés la chaîne au cou, à l’exception des trois officiers qui eurent les pieds aux fers. Ce gouverneur permit aux colons de Saint-Domingue, habitant la Jamaïque, de les accabler d’injures ; ensuite, il fît conduire les trois officiers sur une des places de la ville de Kingston, où les soixante-dix soldats nègres et mulâtres furent vendus, en leur présence, pour être transportés, par des acheteurs espagnols, aux mines de la Nouvelle-Grenade : ils y périrent presque tous. Peu de temps après, les trois officiers furent échangés contre des officiers anglais, du vaisseau le Switchoold, qui fît naufrage sur les îlots de la Folle, près des Cayes ; ces officiers et quatre cents matelots blancs avaient été recueillis par Bonnet, officier employé près de Rigaud. Ceux-ci ne furent point maltraités.

En violant ainsi, par la vente des soixante-dix soldats prisonniers de guerre, le droit des gens qui lui prescrivait de respecter en eux l’infortune que la guerre amène si souvent, Adam Williamson s’est voué lui-même à l’infamie dont nous chargeons sa mémoire, au nom de la postérité. Une telle action de la part de cet Anglais ne saurait rejaillir sur sa nation ; car ses lois ne l’y autorisaient pas.

Si le calme et la tranquillité élaient revenus au Port-au-Prince, après l’affaire du 17 au 18 mars et le retour de Polvérel, néaumoins la situation des esprits était loin d’offrir la garantie dont on avait besoin, pour pouvoir résister aux séductions des Anglais et à une attaque sérieuse de leur part. Les blancs vaincus par Montbrun, mais toujours factieux dans cette ville, étaient plus que jamais disposés à accueillir un ennemi qui pût les délivrer de ce qu’ils appelaient le joug des mulâtres. Ils trouvaient dans l’espèce d’alliance que Garran a constatée entre eux et Sonthonax, dans l’irritation et le mécontentement de ce commissaire, un nouvel aliment à leur projet. Il paraît que Polvérel lui-même finit insensiblement par épouser la querelle de son collègue ; et cet état de choses n’était pas propre à imprimer de la vigueur à la défense de la ville.

Les Anglais, n’ignorant pas cette situation, faisaient mouvoir tous les ressorts de leurs intrigues, non-seulement auprès des blancs, mais des hommes de couleur et des noirs anciens affranchis. Les colons et les émigrés qui étaient avec eux les aidaient dans cette œuvre de corruption. L’un de ces derniers, d’accord avec Whitelocke, imagina une lettre, après l’affaire du 18 mars, qu’il adressa à Montbrun, dans le but d’exciter davantage l’animosité de Sonthonax et de faire naître des soupçons de trahison contre ce mulâtre. Sonthonax, passionné, s’y laissa prendre comme il s’était laissé aller aux intrigues de Desfourneaux et de Martial Besse : peut-être Polvérel lui-même tomba-t-il dans ce piège. L’émigré, nommé Larue, avait eu quelques relations avec Montbrun ; il les lui rappela d’abord, en faisant une image séduisante de la générosité des Anglais et de la situation prospère et heureuse des parties de la colonie soumises déjà à leur domination. « Le délégué (Sonthonax), disait Larue, pourra vous devoir lui-même son salut. En traitant, vous fixerez son sort. Il désire se retirer, il me l’a dit ; la France l’a proscrit[1]. Vous ne vous affranchirez pas vous-même d’un pareil coup, votre fortune serait un titre de proscription… Parlez avec confiance ; on s’est déjà adressé à un autre ; mais j’ai détourné de la voie en garantissant votre discrétion, votre habileté à ménager, et vos talens à exécuter… Si j’ai bien interprété vos promesses, je vais au-devant de vous ; effectuez-les… Rendez assez de justice à MM. de Jumécourt et Labuissonnière, pour être bien convaincu qu’ils ont sacrifié leurs ressentimens personnels. »

Cette lettre fut écrite le 28 mars ; on y joignit un sauf-conduit de Whitelocke et la copie d’une prétendue lettre qu’il aurait écrite à Williamson, pour lui dire que jamais Saint-Domingue ne pourrait prospérer, si les hommes de couleur de cette colonie n’obtenaient pas leur égalité politique, dont ils étaient dignes.

C’était un piège aussi grossier que la calomnie de Martial Besse ; mais il produisit son effet, venant après les soupçons antérieurs de Sonthonax et le triomphe de Montbrun contre son favori Desfourneaux. Montbrun était riche, et cette circonstance fut considérée par Larue, comme étant un motif de plus pour faire ajouter foi à l’idée qu’il aurait eue de livrer le Port-au-Prince aux Anglais, afin de conserver ses richesses. Cependant, il était propriétaire de plus de cinq cents esclaves, et il avait été le premier à signer l’acte de leur liberté, le 21 septembre 1793[2]. Le blanc Artau, au Cap, était riche aussi ; il possédait plus de mille esclaves ; il fut du nombre de ceux qui, avec Vergniaud, demandèrent à Sonthonax de déclarer la liberté générale ; et les colons n’imaginèrent pas de faire planer le soupçon sur lui.

Ainsi, on le voit : tantôt une lettre de Savary parle de l’état de gêne de Pinchinat, pour faire soupçonner ce mulâtre aux sentimens élevés d’être entré dans la coalition de Saint-Marc, parce qu’il est pauvre ; tantôt une lettre de Larue, parle de la fortune de Montbrun, pour le faire aussi soupçonner des mêmes projets, parce qu’il est riche. Ces deux traîtres ne semblent-ils pas pénétrés de cette pensée qu’on lit dans une pièce de théâtre : Calomniez toujours, il en restera quelque chose.

La lettre insidieuse de Larue parle de Hanus de Jumécourt qui était alors, à la fin de mars, parmi les Anglais. Ce contre-révolutionnaire, on s’en souvient, avait été emprisonné, ainsi que le vieux chevalier de Coustard, par Borel ; Coustard était mort dans la prison du Port-au-Prince, et Sonthonax avait mis H. de Jumécourt en liberté : il s’était empressé de passer auprès des Anglais. On va le voir bientôt marcher avec Lapointe contre le Port-au-Prince, contenant les noirs du Cul-de-Sac par son influence sur Hyacinthe, également mis en liberté par Sonthonax. Cependant, nous remarquons dans le cinquième volume des Débats, page 5, que Sonthonax affirma que H. de Jumécourt ne fut mis en liberté qu’après la prise de cette ville.

Le 8 mars, ce commissaire civil, convaincu de l’impossibilité de la conserver à la France, dans la pénurie où elle se trouvait de munitions, d’armes, d’objets de toute nature, avec le peu de forces dont il disposait, avait écrit une lettre à Rochambeau, alors gouverneur général des Iles-du-Vent, où il lui retraçait cette triste situation, celle de Laveaux au Port-de-Paix, et celle de Polvérel, alors aux Cayes. « Déjà, disait Sonthonax, ils ont fait (les Anglais) deux tentatives pour enlever le Port-au-Prince, et deux fois ils ont été repoussés ; mais, comme le prestige du charlatanisme ne dure pas longtemps, et que la résistance sans force réelle a un terme, je serai forcé de tout abandonner si la France ne vient à notre secours. Deux vaisseaux de ligne sont stationnaires dans notre rade avec plusieurs frégates et des bâtimens de transport. Ils attendent un mouvement favorable en ville pour descendre et pour canonner. »

Sonthonax n’avait donc pas foi dans la résistance, dans les moyens dont il disposait. Les Anglais revinrent bientôt après avec des forces plus considérables, ils s’emparèrent du Port-au-Prince ; mais comme il fallait que quelqu’un en fût cause, c’est Montbrun qui devint le bouc émissaire. Il paya cher son triomphe sur Desfourneaux !

Les Anglais, avant de reparaître devant le Port-au-Prince, avaient fait circuler des lettres de Valentin de Cullion, un des assassins de Ferrand de Baudières, et de Jean Suzanne de Léaumont, deux colons qui avaient fait partie des assemblées coloniales : ces lettres offraient des sommes considérables aux commandans militaires pour livrer leurs places. L’une, de Valentin de Cullion, du 15 mai, était adressée plus particulièrement aux hommes libres du Petit-Goave où commandait le brave Brunache ; il y disait : « Polvérel et Sonthonax n’ont jamais été que les agens d’une faction qui a trompé les blancs, les hommes de couleur et les nègres. Cette faction coupable dont ils servaient les desseins, est enfin démasquée, et tous les chefs ont été exterminés dans la métropole. Brissot, Grégoire, Roland, Condorcet, etc., ont expié leurs crimes ; ils ne sont plus. La convention n’a pas épargné leurs complices dans cette malheureuse colonie : Polvérel et Sonthonax sont condamnés à mort… »

Il faut convenir qu’il fallait une foi bien ferme, aux hommes de couleur qui dirigeaient leur classe, pour résister à tant de moyens de captation. Quelles Anglais et les colons tinssent un tel langage, c’était dans l’intérêt de leur cause antisociale ; mais que penser de cette convention nationale qui avait fait mourir les plus zélés défenseurs des noirs et des hommes de couleur, et qui avait décrété d’accusation Polvérel et Sonthonax, leurs défenseurs à Saint-Domingue, parce que les Girondins les y avaient envoyés ? N’était-ce pas assez pour ébranler la fidélité du plus grand nombre des hommes de ces deux classes ? Ajoutez à ces considérations déjà puissantes, les fautes personnelles à Sonthonax, ses préventions injustes, sa rancune concentrée depuis l’affaire du 18 mars, et l’on aura la clé de ce qui va survenir.

Ces choses se passaient à la fin de mai 1794 ; et l’on ignorait dans cette ville les faits importans et décisifs qui venaient de s’accomplir dans le Nord et dans une partie de l’Ouest, par la soumission tardive de Toussaint Louverture. Laveaux avait attendu la réponse de ce dernier, du 18 mai, à sa lettre du 5, pour en adresser une, le 24, à Sonthonax. On peut supposer qu’elle ne lui parvint que vers le 30, par les difficultés que signalait Toussaint Louverture à faire parvenir cette information officielle. Si, au Port-au-Prince, on avait pu savoir, avant l’apparition des Anglais dans la baie, que le pavillon tricolore flottait aux Gonaïves et ailleurs depuis le 4 mai, il est présumable qu’on y aurait compris la haute portée de cet heureux retour de tant de communes aux lois de la république ; et alors ont eût été moins disposé aux défections.

Quoi qu’il en soit, le 30 mai, l’escadre anglaise vint jeter l’ancre dans la baie : elle était composée de quatre vaisseaux de ligne, de six frégates ou corvettes, de douze gros bâtimens de transport et d’une plus grande quantité de goëlettes. Cette escadre portait environ quinze cents hommes de troupes européennes qui venaient d’arriver au Môle, sortant de la Barbade : elles étaient commandées par le général White.

En même temps, une colonne sortie de Léogane, sous les ordres du baron de Montalembert, et forte d’environ mille hommes, s’avançait du côté sud du Port-au-Prince. Une autre, forte de douze cents hommes, partie de l’Arcàhaie sous les ordres de Lapointe et de H. de Jumécourt, venait du côté Nord, par la plaine du Cul-de-Sac. L’influence de Hyacinthe porta les noirs de cette plaine à ne rien entreprendre contre cette dernière. Bauvais, à la Croix-des-Bouquets, ne pouvait rien contre elle, n’ayant qu’un faible détachement de la légion sous ses ordres ; il était d’ailleurs avisé que d’Espinville devait venir du Mirebalais.

Ainsi, tandis que les forces anglaises s’élevaient à trois mille cinq cents hommes au moins, celles du Port-au-Prince ne montaient guère qu’à onze cents hommes. Montbrun se porta au fort Bizoton, armé de plusieurs pièces de gros calibre et de deux mortiers, afin d’aider Marc Borno à sa défense, de la diriger lui-même.

Le 31 mai, un canot parlementaire fut repoussé. Ce même jour, Martial Besse, mandé de Jacmel par les commissaires, arriva au Port-au-Prince : il y avait environ une dizaine de jours qu’il avait été nommé colonel de la légion de l’Ouest[3]. La méfiance des commissaires contre Montbrun avait appelé son rival en cette ville ; ils le nommèrent commandant en second de la province de l’Ouest. Jacques Boyé commandait la place[4].

Montbrun avait envoyé quatre cents hommes pour s’opposer au débarquement des Anglais au port du Fossé, au nord de la ville, où il y avait un fort : deux frégates et des bâtimens de transport étaient de côté-là[5].

Toute la défense de la ville reposait donc, en ce moment, sur ce point au nord, et sur le fort de Bizoton au sud.

Le 1er juin, deux vaisseaux et une frégate s’embossèrent contre Bizoton qu’ils canonnèrent pendant quatre heures. Sonthonax a dit que le fort ne répondit que d’une manière très-faible[6] ; mais Briand Edwards prétend ' qu’après un feu très-vif des vaisseaux, et voyant qu’il ne faisait pas grand effet, on débarqua trois cents Anglais, sous les ordres du major Spencer, qui se réunirent à cinq cents hommes de troupes coloniales pour attaquer le fort du côté de la terre. Or, le fort Bizoton, construit sur un monticule assez élevé du côté de la mer, et se prolongeant au sud, était armé surtout en vue de se défendre contre les vaisseaux : il offrait peu de défense du côté du prolongement du monticule, au sud.

Une averse considérable, occasionnée par ces orages si fréquens sous les tropiques, dans cette saison surtout, survint vers six heures du soir, et fît cesser le feu de la canonnade départ et d’autre ; il était déjà nuit. À la faveur de cette pluie abondante et continue, la colonne des huit cents hommes parvint à surprendre le fort par derrière. On s’y battit cependant à la baïonnette. Montbrun tua un officier qui prétendait le faire prisonnier ; il reçut plusieurs blessures. Mais enfin, il fut forcé de céder au nombre des ennemis, supérieur à celui de ses troupes surprises : ils se retirèrent au Port-au-Prince.

Malenfant, et après lui, Pamphile de Lacroix, affirment que les Anglais pénétrèrent dans le fort par la porte ou barrière d’entrée, qui leur aurait été ouverte par des traîtres. Mais Sonthonax lui-même qui a accusé Montbrun, dit : « À la fin de la canonnade, l’ennemi qui avait débarqué au poste du Lamentin (à la pointe), profita d’un moment d’orage pour prendre le fort par derrière ; à la faveur de l’orage surprit le commandant et la troupe qui s’y trouvaient et qui furent forcés d’évacuer. » Il ajoute, il est vrai : « Ici, je dois faire une réflexion et dire qu’il m’a paru que ce poste n’a pas été défendu, 1º en ce qu’on n’a pas répondu à la canonnade ; en deuxième lieu, parce que l’on s’est laissé surprendre par les troupes débarquées, dont on aurait pu peut-être empêcher le débarquement. Ce n’est pas que le fort Bizoton n’eût été pris malgré sa résistance ; car il était impossible qu’une garnison de onze cents hommes disséminés dans les environs du Port-au-Prince, pût se défendre contre une armée de plus de trois mille hommes. Cependant, je persiste à croire que ce poste na pas été défendu, qu’il a été mal soigné par le commandant.[7] » Briand Edwards s’accorde avec lui pour dire que les Anglais tirèrent avantage d’un déluge de pluie, vers huit heures du soir.

Malgré toute la passion, tout le ressentiment de Sonthonax contre Montbrun, on voit sortir la vérité de sa bouche. Il convient que le fort Bizoton a été surpris par derrière, pendant l’orage : est-ce à dire qu’un poste ne peut jamais être surpris ? Si de tels accidens ne survenaient pas à la guerre, il n’y aurait jamais des vainqueurs et des vaincus. Après avoir dit la vérité, Sonthonax semble s’en repentir ; il ajoute de suite, par réflexion, que le poste n’a pas été défendu, qu’on n’a pas répondu à la canonnade, qu’on s’est laissé surprendre ; il va même jusqu’à dire qu’on aurait pu empêcher le débarquement des Anglais au Lamentin, mais avec un peut-être qui atténue considérablement cette accusation contre Montbrun. Or, celui-ci n’avait que peu de troupes avec lui, et la pointe du Lamentin est située à plus d’une lieue de Bizoton. Tout à coup, il le justifie encore en disant que le fort eût été pris malgré sa résistance, que l’armée des Anglais et des colons réunis était trop forte ; mais c’est pour ajouter une troisième fois que le fort n’a pas été défendu, qu’il a été mal soigné par le commandant.

Veut-on savoir le motif de cette réflexion de Sonthonax, après l’expression de la vérité sortie de sa bouche ? C’est qu’avant de partir de Saint-Domingue, Polvérel et lui avaient accusé Montbrun d’avoir livré, par trahison, le Port-au-Prince aux Anglais ; c’est qu’en arrivant en France, ils l’en avaient accusé par-devant le comité de salut public.

Cependant, le 2 juin, les deux commissaires nommèrent Martial Besse commandant provisoire de la province de l’Ouest, ils le firent en ces termes :

« Les blessures honorables dont s’est couvert hier le général Montbrun à la défense du poste de Bizoton, ne lui permettant pas d’agir avec son zèle et son activité ordinaires dans une circonstance aussi urgente, avons provisoirement et pendant le temps de sa maladie, nommé le colonel Martial Besse, commandant militaire à Jacmel, gouverneur de la province de l’Ouest, pour en exercer les fonctions, etc., etc.[8] »

Accompagnés de J. Boyé, les deux commissaires parcoururent tous les postes de la ville et firent reconnaître Martial Besse en sa nouvelle qualité.

Par tous les antécédens connus des militaires de la légion de l’Ouest, on peut concevoir que cette nomination de Martial Besse n’était pas propre à les satisfaire. Ils étaient attachés à Montbrun et n’ignoraient pas la rivalité de son remplaçant ; celui-ci, homme du Nord, inféodé à Sonthonax, devenait à leurs yeux un nouveau Desfourneaux, pire que l’ancien par sa brutalité : ses dépêches de Jacmel le prouvent assez. Cette circonstance suffit à expliquer la défection d’une partie de la légion, sous les ordres de Blaise, chef de bataillon, et de beaucoup d’hommes de couleur.

En effet, dans la journée du 2 juin, Montbrun lui-même se réunit à Martial Besse et à J. Boyé, pour engager les deux commissaires à sortir de la ville et à se porter au poste de Néret, à une forte lieue de là, pour ne pas être exposés dans une attaque qu’ils présumaient devoir être tentée par les Anglais. Ils s’y retirèrent. D’après Sonthonax, ils seraient sortis du Port-au-Prince à dix heures du matin. Bauvais, forcé d’abandonner la Croix-des-Bouquets, vint les y joindre avec son détachement de la légion. Montbrun déclare n’être sorti de la ville que le 3, à six heures du soir, sur l’ordre des commissaires civils.

Dans cette journée du 3, les blancs de la ville, réunis à Biaise, au fort Saint-Joseph, envoyèrent des députations aux Anglais dans la rade, et à Lapointe et H. de Jumécourt, du côté de la plaine, pour les inviter avenir prendre possession du Port-au-Prince, incapable de toute défense : le fort fut bientôt occupé par les Anglais et leurs auxiliaires. Dans la soirée, Martial Besse et J. Boyé abandonnèrent la ville, avec la portion de la légion de l’Ouest restée fidèle à ses drapeaux.

On remarquera que les Anglais ne canonnèrent point la ville ni aucun autre fort que celui de Bizoton où était Montbrun, qu’ils ne combattirent que là. Ils comptaient trop sur les intelligences qu’ils avaient pratiquées, pour livrer le Port-au-Prince aux horreurs d’une canonnade et exposer les navires qui étaient dans le port, chargés de denrées, à être brûlés.

Le 4 juin, au jour, les deux commissaires civils, accompagnés de Martial Besse, Bauvais, A. Chanlatte, J. Boyé, Pinchinat, etc., partirent de Néret et suivirent la route de la Rivière-Froide et des montagnes qui conduisent à Jacmel, par le Morne Malanga, appelé depuis cette époque Morne-des-Commissaires[9]. C’était la même route qu’avait suivie Borel, en avril 1793, pour se rendre à Jacmel. Montbrun les y suivit avec le reste des troupes.

Marc Borno, avec sa gendarmerie, les avait précédés et était arrivé à Jacmel avant eux. Ils n’y arrivèrent que le 6, à cause des difficultés de la route à parcourir : il fallut ouvrir un passage très-souvent à travers les bois.

Le 4 juin, à onze heures du matin, toutes les troupes ennemies entrèrent au Port-au-Prince, dont elles prirent possession au nom de Georges III.

Malenfant, dont nous avons souvent lieu de soupçonner la véracité, affirme que la colonne du baron de Montalembert, en entrant dans la ville, tira sur tout ce qui se rencontra dans les rues. On ne voit aucune nécessité à commettre un tel brigandage contre des habitans qui se livrent à l’ennemi. Il impute un fait plus grave à un officier de cette colonne, nommé Bérenger, qui, muni d’une liste portant les noms de trente-deux blancs comme lui, aurait successivement appelé ces hommes parmi deux cents autres qui étaient aussi au fort Saint-Joseph. Malenfant prétend que Bérenger en tua plusieurs avec ses pistolets, en leur disant : Républicain, fais le saut de la roche Tarpéienne. Il ajoute que le général White fît cesser ce carnage et rendit une proclamation pour le désavouer. Mais Malenfant laisse percer un ressentiment personnel contre Bérenger, à qui il aurait prêté de l’argent et qui ne l’eût pas épargné lui-même s’il l’eût trouvé. Outre que ce fait paraît peu probable (les blancs réunis au fort Saint-Joseph ayant tous contribué à le livrer aux Anglais}, Garran dit que rien ne justifie une telle assertion consignée dans quelques mémoires. Pamphile de Lacroix ne l’a répété que d’après Malenfant.


Avant de quitter le poste Néret, les deux commissaires civils avaient harangué les noirs de la ville et des montagnes voisines, qui se trouvaient auprès d’eux. À la tête de ces derniers étaient Pierre Dieudonné et Pompée, deux hommes plus intelligens que les autres et qui les dirigeaient. On en avait formé un corps sous le nom de volontaires nationaux, dont parle la proclamation de Sonthonax, du 1er mars précédent, et dont Lafontant, noir ancien libre, était le chef. Lafontant était resté au Port-au-Prince avec les Anglais. Il était tout naturel que les commissaires les exhortassent à combattre les Anglais pour défendre leur liberté. Mais on attribua à Sonthonax d’avoir dit à Dieudonné, en lui passant au cou son cordon tricolore et en l’embrassant : « Je te délègue tous mes pouvoirs dans l’Ouest. Tu es le représentant de la France. N’oublie pas que tant que tu verras des hommes de couleur parmi les tiens, tu ne seras pas libre. »

Un tel propos a-t-il pu être tenu par Sonthonax, tout irrité qu’il fût contre les hommes de couleur ? Ne serait-ce pas les désigner aux poignards des noirs ? Cependant, à ce moment-là, qui protégeait sa retraité à Jacmel ? Qui formait une garde pour sa conservation personnelle et celle de Polvérel ? Si l’on excepte J. Boyé, blanc européen, les autres officiers n’étaient-ils pas tous des hommes de couleur ? Et ce serait en présence de Martial Besse, son préféré, de Bauvais, d’A. Chanlatte, que Sonthonax eût tenu un propos si indigne de son propre caractère, si condamnable de la part du représentant de la France, lequel avait tant fait pour assurer à la classe de couleur la jouissance de l’égalité et de la liberté politique ! Nous concevons qu’étant irrité, et portant rancune à Montbrun individuellement, qu’il soupçonnait alors de trahison en faveur des Anglais, nous concevons qu’il ait pu dire à Pierre Dieudonné et à Pompée de s’en défier ; mais désigner à leurs soupçons, et par conséquent à leur haine, toute la classe des hommes de couleur, c’est là une chose improbable, impossible. En preuve de ce que nous disons ici, citons d’avance un passage de la lettre de Polvérel à Rigaud, qui explique ce que Sonthonax a pu dire à ces noirs contre Montbrun personnellement : «… Ce titre ne rendra pas à Montbrun la confiance des Africains. Ceux-ci sont campés en force à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs autres postes, bien résolus de défendre leur liberté et de ne pas reconnaître pour chef celui qui les a trahis. » Mettez-vous à la tête de cette sainte insurrection… » Si Polvérel parla ainsi à Rigaud, nous concevons que Sonthonax a pu, comme lui, exciter ces noirs à la défiance contre Montbrun personnellement. Cependant, les 17 et 18 mars, les noirs étaient du parti de Montbrun : il avait donc leur confiance ! Ne serait-ce pas là le motif de la suggestion de Sonthonax ?

Nous avons sous les yeux un écrit de Pinchinat, que nous avons déjà cité, en réponse au discours de Sonthonax, prononcé au conseil des Cinq-Cents. Pinchinat, qui était aussi à Néret, et qui répondait dans cet écrit à de cruelles accusations de Sonthonax contre lui, dit en parlant de P. Dieudonné et de Pompée : « Endoctrinés » par Sonthonax, ils ne parlaient que d’égorger tous les anciens libres, blancs, noirs et de couleur. • » Et dans une note il dit que « Pierre Dieudonné prenait le titre de commissaire civil et a « déclaré qu’il tenait ses pouvoirs de Sonthonax. » Mais, si nous savons défendre Pinchinat contre les injustes inculpations de Sonthonax, nous devons anssi défendre ce dernier contre les injustes insinuations de Pinchinat : évidemment, celui-ci insinue que son adversaire, son ennemi, si l’on veut, aurait excité les purs Africains à égorger blancs, nègres et mulâtres anciens libres.

Nous le demandons à nos lecteurs : la mission de l’historien est-elle de tout admettre sans discussion, aveuglément, soit qu’il s’agisse de traditions populaires ou même de documens écrits ? Ne faut-il pas faire la part des passions des hommes et de leurs erreurs, quelque estime d’ailleurs que nous conservions pour eux ?

En écrivant sa phrase, Pinchinat était passionné lui-même.

Enfin, nous avons déjà cité un mémoire de Rigaud, en réponse aux accusations injustes de Sonthonax contre lui et les hommes de couleur du Sud, en 1796. Lorsqu’il parle aussi de Pierre Dieudonné et de Pompée, qu’il a fait arrêter au commencement de cette année, nous voyons qu’il attribue uniquement à l’influence d’un blanc nommé Beaudouin, zéle partisan des émigrés, l’âme et le conseil de leurs opérations (de ces deux noirs), le mal que ces hommes faisaient et voulaient encore faire. Mais Rigaud n’attribue rien à ce sujet aux conseils de Sonthonax ; et, certes, s’il en savait quelque chose, l’occasion était belle pour lui !

Nous concluons donc que le propos attribué à Sonthonax n’a pas été tenu par lui ; il n’a pu désigner que Montbrun, à Pierre Dieudonné et à Pompée.


Polvérel et Sonthonax étant arrivés le 6 juin à Jacmel, y virent entrer le 8, la corvette française l’Espérance, capitaine Chambon, porteur du décret d’accusation rendu contre eux le 28 messidor de l’an Ier de la république, ou 16 juillet 1793. Depuis onze mois que cet acte avait été émis par la convention nationale, le comité de sàlut public en avait ajourné l’exécution ; mais enfin, les Robespierre, les Billaud-Varennes et autres avaient pris la résolution de l’envoyer à Saint-Domingue, pour avoir deux nouvelles victimes à immoler sur le même échafaud où avaient péri Brissot et ses amis.

En recevant la notification de ce décret, les deux commissaires, à peine remis de leurs fatigues, considérèrent leur laborieuse et difficile mission comme terminée. Ils n’étaient plus les délégués, les représentans de la France à Saint-Domingue ; c’étaient de simples accusés, dévoués d’avance à la mort ! Ce dut être pour eux un moment suprême, quelque préparés qu’ils fussent par les publications que les Anglais, les colons et les émigrés avaient faites de cet acte depuis neuf mois. Ils avaient prévu, en quelque sorte, ce fatal dénoûment, par tout ce qu’ils savaient de la perversité des colons ; car, dans leur lettre déjà citée, du 10 juillet 1793, ils disaient à la convention : « Il ne faut ni vaisseaux, ni troupes, pour nous forcer à exécuter ses décisions : un simple décret nous amènera à sa barre, nous y paraîtrons sans crainte comme sans remords. »

L’heure de la soumission était sonnée, ils se soumirent !

Le même jour, 8 juin, ils adressèrent le billel suivant à Martial Besse, gouverneur provisoire de la province de l’Ouest : il fut écrit par Polvérel[10].


« Polvérel et Sonthonax, à Martial Besse, etc.


Nous vous prévenons, citoyen, que toute la force armée dont vous êtes dépositaire, est, de ce moment, à la disposition du citoyen Chambon, lieutenant de vaisseau commandant la corvette de la république, l’Espérance ; qu’en conséquence, vous devez obéir sur-le-champ à toutes les réquisitions qu’il pourra vous faire contre nous.

Polvérel, Sonthonax. »


Ces commissaires, dictateurs légaux et obhgés pendant le cours de leur mission, la terminèrent en dignes et sincères républicains, en courbant la tête sous l’empire de la loi de leur pays. La loi seule, en effet, constitue le pouvoir souverain et absolu ; on s’honore toujours en lui obéissant.

Mais, s’ils considérèrent leur mission légalement finie, ils crurent que dans les circonstances où ils allaient quitter la colonie, il leur était permis d’exciter l’émulation des deux principaux chefs militaires auxquels sa défense était dès lors dévolue. Un tel dessein était louable ; la cause de leur pays ne pouvait qu’y gagner, et en s’y renfermant, ils ne se fussent pas attiré les reproches que nous allons adresser à leur mémoire. Voyons donc quel usage ils firent de la juste influence qu’ils avaient sur les défenseurs de la république.

Polvérel adressa une lettre à Rigaud, en date du 11 juin. Sonthonax en adressa une pareille à Laveaux : ce sont les expressions dont il se servit dans les Débats[11]. Nous avons sous les yeux les passages les plus importans de la première, dont lecture a été donnée aux Débats par Sonthonax lui-même, qui se contenta, a-t-il dit, de la lire. Nous regrettons qu’il n’ait pas donné lecture de la sienne ; car nous pourrions aujourd’hui la juger avec la même équité, la même impartialité que nous allons mettre dans l’examen de celle de Polvérel. De l’examen de sa lettre à Laveaux eût pu sortir l’explication de faits subséquens, comme il va en sortir de celle de Polvérel. Tout se lie dans l’histoire des peuples. Sonthonax, par son fait, nous contraindra à des conjectures qui ne seront peut-être pas à son avantage, parce que nous les formerons d’après ses procédés antérieurs, d’après l’état de son esprit et de ses sentimens dans cette actualité : nous les formerons encore d’après la conduite qu’il a tenue dans sa seconde mission.


Jacmel, 11 juin 1794.

Polvérel à André Rigaud, commandant du Sud et des quartiers y annexés.


Ce n’est plus le commissaire civil qui vous écrit ; Sonthonax et moi sommes rappelés en France ; nous partons sur la corvette de la république, l’Espérance, qui est arrivée le 8 de ce mois à Jacmel ; il est probable que nos successeurs arriveront bientôt.

En attendant, c’est sur vous seul, mon cher Rigaud, que reposent dans votre département le salut de la colonie et de la défense de la liberté et de l’égalité : je suis tranquille sur ce département, parce que je vous connais intrépide et loyal républicain. Je suis aussi tranquille sur le Nord. Laveaux s’y est prononcé d’une grande manière. Les Gonaïves, Ennery, Plaisance, la Marmelade, le Dondon, Vallière, la Grande-Rivière, le Trou, le Terrier-Rouge, Limonade, le Cap et toutes ses dépendances, le Port-Margot, le Limbé, le Petit-Saint-Louis, le Port-de-Paix, Bombarde, la Plate-Forme, Terre-Neuve, le Port-à-Piment et Jean-Rabel sont remis sous l’autorité de la république ; et d’après les dernières nouvelles que nous avons reçues de Laveaux, j’ai lieu de croire que le Borgne et le Gros-Morne sont aujourd’hui rentrés dans le devoir. Toussaint Louverture, l’un des trois chefs des Africains royalistes, coalisés avec le gouvernement espagnol, a connu enfin ses vrais intérêts et ceux de ses frères : il a senti que les rois ne pouvaient jamais être amis de la liberté et de l’égalité ; il combat aujourd’hui pour la république, à la tête d’une force armée : c’est lui qui a repris les Gonaïves ; il a fait justice sévère des chevaliers espagnols et français qui sont tombés sous sa main[12].

La renommée a dû vous apprendre que le Port-Républicain a été livré aux Anglais : cette trahison est l’ouvrage des anciens libres de toutes les couleurs. Il s’en faut beaucoup que Montbrun soit exempt de soupçons : il est à craindre qu’il livrera aux Anglais tous les quartiers où il aura de la prépondérance, et qu’il intriguera dans les autrès pour y propager le même plan de trahison. Vous savez que je na’i jamais eu de confiance à sa moralitè : je ne comptais que sur la justesse de son esprit, sur son ambition bien calculée. Il ma trompé même sur ce dernier point ; il est décidément ennemi de lu liberté et des nouveaux libres ; il l’assassine en la caressant : il finira par recevoir la récompense qu’il mérite.

Vous êtes le seul homme dans la colonie qui puisse déjouer ses complots perfides, y assurer le triomphe de la liberté, et faire respecter l’autorité du peuple français ; prenez une attitude digne de la circonstance et de votre caractère. Vous êtes bien légalement ia première autorité constituée dans le Sud et dans l’arrondissement du Petit-Goave ; ma décision du 24 février comprenait l’arrondissement de Jacmel dans votre commandement : celle de Sonthonax, du 5 mars suivant, qui distrait cet arrondissement de votre commandement, est le seul titre qui conserve à Montbrun un département quelconque : ce titre ne rendra pas à Montbrun la confiance des Africains. Ceux-ci sont campés en force à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs autres postes, bien résolus de défendre leur liberté, et de ne pas reconnaître pour chef celui qui les a trahis. Mettez-vous à la tête de cette sainte insurrection ; qu’elle devienne générale partout où il y aura des ennemis de la liberté et des traîtres envers la république…

Je crois qu’il est de votre devoir d’envoyer des parlementaires aux commandans anglais de Jérémie et de Léogane, pour leur notifier le décret de la convention nationale sur la liberté générale ; pour leur déclarer que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies françaises, étant citoyens français, doivent être traités comme les Européens, subir comme eux la loi commune du droit des gens et les conventions stipulées par le cartel entre les gouvernemens de France et d’Angleterre ; pour protester, au nom de la république, contre le commerce infâme que font les commandans du gouvernement britannique et les corsaires anglais, des Africains et des hommes de couleur par eux pris depuis le commencement de la présente guerre ; pour leur annoncer que la république exercera les plus sévères représailles ; pour les sommer de vous certifier, dans un délai que vous leur fixerez, de l’existence sur les possessions britanniques et du bon traitement de tous les citoyens de Saint-Domingue, noirs et de couleur, par eux faits prisonniers de guerre : pour leur signifier que jusqu’à ce qu’ils vous aient donné cette certitude officielle, tous les sujets du roi de la Grande-Bretagne qui sont au pouvoir de la république, seront traités et employés comme esclaves, et que jusqu’alors vous ne consentirez au renvoi ni à l’échange d’aucun prisonnier anglais,…


Ce n’est plus le commissaire civil qui écrit à Rigaud, mais c’est encore le langage de cette autorité habituée à lui donner des ordres. En vain Polvérel prétend-il, par cette échappatoire d’avocat, se soustraire à la responsabilité de cet acte : c’en est un, et il doit en répondre. Ou il fallait qu’il se bornât à exciter le zèle de Rigaud, ou ses exhortations sont en ce moment de véritables ordres. Nous ne trouvons d’ailleurs rien à blâmer dans les passages cités, que ce qui concerne Montbrun.

Eh bien ! qu’est Montbrun aux yeux de Polvérel et de Sonthonax ?

Un officier supérieur chargé de la défense d’une ville, qui la laisse prendre par l’ennemi, non pas par négligence, mais par trahison. Il n’est pas seulement soupçonné d’être un traître, mais pour eux il est réellement un traître. Il est en outre un intrigant qui livrera à l’ennemi tous les quartiers où il commandera, et qui propagera son plan de trahison dans ceux où il ne commandera pas. Polvérel n’a jamais eu confiance en sa moralité ; il n’avait compté que sur la justesse de son esprit et sur son ambition bien calculée ; mais Montbrun l’a trompé, même sur ce dernier point : il est l’ennemi de la liberté et des noirs, il assassine cette liberté en la caressant.

Voilà ce qui est clairement énoncé contre Montbrun, sur la tête duquel l’ex-commissaire appelle la vengeance de Rigaud ; car Polvérel lui dit qu’il est le seul homme, dans la colonie, qui puisse déjouer les complots de Montbrun ; que ce dernier a perdu toute la confiance des Africains, résolus à ne pas le reconnaître pour chef, parce qu’il les a trahis. Enfin, Polvérel exhorte Rigaud à se mettre à la tête de la sainte insurrection des noirs, pour l’abattre.

Cependant, qu’ont fait de ce traître l’un et l’autre commissaire, avant de partir pour la France ? Nous allons le dire, mais auparavant écoutons Garran :

« Il est pourtant vrai, dit-il, que Montbrun fut blessé à l’attaque du fort Bizoton, et que les commissaires civils se prévalurent de cet accident pour donner le commandément du Port-Républicain (de toute la province de l’Ouest) à Martial Besse, qu’ils avaient fait venir, la surveille, de la ville de Jacmel. Mais, ce changement lui-même, de quelques motifs qu’on lait coloré, et l’appel de Martial au Port-Républicain, n’indiquent probablement que la méfiance que les commissaires civils avaient déjà conçue contre Montbrun. »

Nous avons déjà dit que ce commandement fut déféré à Martial Besse, d’après les blessures honorables dont s’est couvert Montbrun à la défense de Bizoton : ce sont les termes dont se servirent les commissaires[13].

De leur propre aveu, il avait donc défendu ce fort, il y a été blessé. Est-ce qu’un traître qui livre son poste à l’ennemi se laisse blesser ? Ne se fait-il pas prendre, sain et sauf, par cet ennemi ? Neuilly, Lafeuillée et tous les autres officiers, blancs européens, qui trahirent la cause de leur patrie, ont-ils été blessés, sont-ils revenus auprès des mêmes commissaires civils après avoir livré leurs postes ?

Montbrun est revenu blessé ; il a suivi les commissaisaires à Jacmel, tandis qu’il aurait pu rester au Port-au-Prince, comme tant d’autres qui acceptèrent le joug des Anglais. Polvérel et Sonthonax ont eu le pouvoir et la force nécessaire pour le faire arrêter, le livrer à un conseil de guerre sur les lieux mêmes, ou tout au moins pour l’embarquer prisonnier sur la corvette l’Espérance et l’amener en France. Loin d’agir ainsi, selon leur devoir le plus strict, ils emmènent avec eux Martial Besse qui l’avait remplacé dans son commandement, ils remettent ce commandement à Montbrun et le font reconnaître de nouveau en sa qualité de gouverneur général de la province de l’Ouest. Et puis, Polvérel le dénonce secrètement, confidentiellement à Rigaud ! Il veut que ce soit ce mulâtre qui reste chargé de tout l’odieux qui résultera de l’arrestation de Montbrun, mulâtre comme lui !…

Rigaud a-t-il su échapper à ce piège où le machiavélisme de l’Européen se montre à nu ? N’a-t-il pas eu le tort d’y joindre des procédés blâmables, en gardant Montbrun plus de dix-huit mois sous les verrous, sans jugement, sans le déporter en France ? Sa conduite à ce sujet sera examinée plus tard.

Au lieu de réinstaller Montbrun dans ses fonctions de gouverneur général de l’Ouest, les deux commissaires ne pouvaient-ils pas y laisser Martial Besse, ou Antoine Chanlatte, ou Bauvais qui restèrent à Jacmel ?

Si Polvérel a pu agir ainsi, écrire une telle lettre à Rigaud, on peut conjecturer ce qu’a dû écrire Sonthonax à Laveaux, lui qui avoua aux Débats avoir écrit une lettre pareille, lui qui avait eu maille à partir avec Montbrun, lui qui soupçonna Pinchinat d’être un des chefs secrets de la coalition de Saint-Marc et d’avoir trempé dans le complot de son prétendu assassinat[14], lui, enfin, qui ne voyait dans tous les hommes de couleur que des traîtres, ou des hommes prêts à le devenir. En joignant à cette lettre de Sonthonax, celle qu’écrivit Desfourneaux à Laveaux, étant au Môle, on peut expliquer l’opinion de Laveaux sur la perfidie des mulâtres et toute la conduite ultérieure de ce gouverneur général de Saint-Domingue, que nous examinerons un jour. Laveaux, non plus que Rigaud, ne sut pas se défendre d’un excès de zèle dans la mission qu’ils reçurent : chefs militaires, agissant en temps de guerre, ils y mirent peut-être trop de ce despotisme inhérent à leur noble profession. Mais, quoique agissant dans des vues semblables, ce fut Rigaud qui supporta tout le poids de l’affreux système inauguré par les commissaires civils, déchus de leur autorité.

En effet, peut-on ne pas reprocher à la mémoire de Polvérel, d’avoir terminé ainsi la mission où il avait montré tant de nobles sentimens, une magnanimité si grande ? Comment ! lui et son collègue ont cru à la trahison de Montbrun, et ils ne l’ont pas fait arrêter ! Ils ont eu assez de force, assez de puissance morale, pour le remplacer par Martial Besse, et ils n’ont pas livré ce traître à un conseil de guerre ! Ils étaient convaincus de sa haine pour les Africains dont ils étaient entourés au Port-au-Prince et qu’ils voulaient favoriser, ils avaient reconnu que Montbrun n’avait plus leur confiance, et ils le laissèrent encore revêtu de son commandement ! Ils n’ont pas usé de leur autorité dictatoriale pour le placer sous le joug des lois ! Et c’est à Rigaud que Polvérel réserve plus spécialement une telle mission ! Il enflamme son ambition pour l’y exciter, il flatte son orgueil en lui disant qu’il est le seul homme dans la colonie, capable de déjouer les complots de Montbrun, d’y assurer le triomphe de la liberté et d’y faire respecter l’autorité du peuple français.

Nous connaissons tous les talens de Rigaud, tous ses bons sentimens en faveur de la liberté des noirs, tout son dévouement à la France ; mais nous disons qu’à ce moment-à, Polvérel, le sage Polvérel semblait ne pas craindre que son exemple serait suivi un jour par un autre agent de la France qui exciterait à son tour, d’après ce précédent, ce même Rigaud contre Toussaint Louverture dont il lui foisait l’éloge. Là nous paraît être le plus grand danger pour cette race noire que Polvérel, comme Sonthonax, veut voir affranchie à jamais du joug de l’esclavage. Car ce système de divisions semées entre ces enfans d’un même pays, de la même race, serviteurs dévoués de cette mère-patrie qui les a réhabilités dans leurs droits naturels, ce système une fois admis, est devenu la base de sa politique et de celle de ses agens à Saint-Domingue. Nous l’aurions conçu de la part de Sonthonax, agissant presque toujours par expédiens, subissant l’influence déplorable de ses passions, de son ressentiment, de ses rancunes ; de Sonthonax qui, en 1796, est revenu dans la colonie le mettre en pratique ; mais nous n’avons pu le comprendre de la part de Polvérel. Ce dernier a commis, à notre avis, une de ces fautes qui ne se réparent jamais. Il a tracé une funeste voie à Hédouville qui ne l’a que trop suivie, et des flots de sang ont inondé Saint-Domingue.

Au reste devons-nous nous en plaindre ? Lorsque les gouveruemens oublient leurs devoirs envers les peuples, et qu’ils pratiquent l’affreux système de Machiavel, ils peuvent réussir pendant un certain temps. Mais toujours il arrive un moment où les peuples s’éclairent et brisent leur joug abhorré. Haïti n’a-t-elle pas remplacé Saint-Domingue ?…


Quels que soient les reproches que nous nous croyons en droit d’adresser à la mémoire de Polvérel et de Sonthonax, nous devons les féliciter d’être sortis victorieux de l’accusation injustement portée contre eux par les colons. N’oublions pas que ces derniers ne les ont tant détestés, que parce qu’ils ont agi avec fermeté dans l’accomplissement de leur mission si délicate, semée de tant de difficultés.

Déjà, depuis les premiers jours de mars 1794, Page, Brulley et la plupart des autres accusateurs avaient été incarcérés, en vertu d’un décret de la convention nationale, du 19 ventôse an II (9 mars). Cette décision, due en grande partie aux démarches de Dufay, était un heureux présage de la justice qui serait rendue aux commissaires civils. Le nom de la corvette française qui les reçut prisonniers devenait en quelque sorte un augure non moins favorable : c’était l’Espérance !

Si, dans la prospérité même, l’homme sent souvent le besoin d’espérer en Dieu, combien, dans l’adversité, cette croyance intime en sa bonté et en sa justice, ne lui est-elle pas encore plus nécessaire ? En faisant de l’Espérance une de ses principales vertus, la Religion a donc profondément scruté le cœur de l’homme ; elle a senti le besoin qu’a la créature de se rapprocher, par la pensée, de son Créateur ; et elle lui a indiqué, dans ce sentiment exquis, un port, un refuge contre le malheur, contre la perversité des méchans. Mais il faut aussi que l’homme ait la Foi, compagne inséparable de l’Espérance. L’une et l’autre lui donnent la Charité qui le rapproche de ses semblables.

Polvérel et Sonthonax arrivèrent à Rochefort, le 9 thermidor, jour marqué par le ciel pour la fin du régime tyrannique de la Terreur, par la mort de son apôtre : en ce moment, Robespierre expiait sur le même échafaud révolutionnaire, où périrent Brissot et les Girondins, tous les crimes qu’il y avait fait commettre. Polvérel et Sonthonax furent sans doute sauvés par cette révolution.

Nous renvoyons à parler de toutes les manœuvres que mirent eu usage les colons, pour obtenir le décret d’accusation contre eux et leur traduction en France, quand nous rendrons compte des Débats qui eurent lieu entre les accusés et les accusateurs.


Le capitaine Chambon était aussi chargé de porter à Saint-Domingue le décret rendu par la convention nationale, le 16 pluviôse an II (4 février 1794), qui prononçait la liberté générale des esclaves dans toutes les possessions françaises.

On a déjà vu qu’à la fin de septembre 1793, Sonthonax avait fait nommer six députés pour la province du Nord. Ces députés étaient partis du Cap, le 4 octobre suivant, pour les États-Unis. À leur arrivée à Philadelphie, ils furent assaillis par les colons réfugiés et les émigrés français : ces hommes furieux saisirent leurs effets, leur argent, leurs papiers, et les menacèrent de les tuer. J.-B. Belley surtout courut le plus grand danger en cette circonstance. Les colons voulurent le contraindre à arracher la cocarde tricolore qu’il portait à son chapeau ; ils lui prirent son épée, sa montre, tous ses effets, jusqu’à ceux de son enfant qu’il emmenait en France. Mais ce brave noir opposa à leur fureur un courage et une énergie qui triomphèrent de ces misérables. Parti des États-Unis par les soins du ministre Genêt, les députés arrivèrent en France presqu’en même temps que Vergniaud, Louis Boisrond, François Raymond et Castaing, envoyés par les commissaires, après eux, pour informer la convention nationale de la situation de Saint-Domingue. Quant aux députés, ils avaient mission de Sonthonax, de demander la confirmation de la liberté générale des noirs.

Ces députés, en débarquant à Lorient, virent saisir les papiers qui leur restaient, sur lesquels on apposa les scellés, par les démarches de Victor Hugues, colon, ancien habitant de Saint-Domingue. À leur arrivée à Paris, ils furent arrêtés et emprisonnés, à l’instigation de Page et Brulley et par ordre du comité de sûreté générale. Ils ne se laissèrent point abattre par cet acte : ils firent une adresse énergique à la convention, le 14 pluviôse. Le 15, ils furent élargis et se présentèrent à la convention qui les admit à siéger dans son sein, sur un rapport favorable à leur élection : c’étaient, en ce moment, Dufay, Mills et J.-B. Belley, arrivés les premiers.

Le 16 pluviôse, Dufay lut un compte-rendu sur la situation de Saint-Domingue. Il y dévoila les causes de la révolution dans cette colonie, en démasquant les colons, auteurs de tous ses maux ; il parla de la conduite des hommes de couleur dans la revendication de leurs droits, de celle des esclaves dans leur insurrection, de l’affaire de Galbaud, de la ruine du Cap occasionnée par la révolte de ce contre-révolutionnaire, colon lui-même, et de toutes les circonstances qui suivirent cette révolte ; de la nécessité où se trouvèrent Polvérel et Sonthonax, de prononcer les premiers affranchissemens, et enfin des dangers qu’eût présentés la situation de la colonie, si Sonthonax n’eût pas prononcé la liberté générale des esclaves le 29 août. Cette lecture fît une profonde impression sur la convention nationale.

« Vous serez convaincus, j’espère, dit Dufay, que c’est la force des événemens qui a amené ensuite, qui a entraîné la grande mesure de la liberté dans la partie du Nord, comme le seul port de salut pour conserver la population blanche, et même les citoyens du 4 avril. La plupart des esclaves de la partie du Nord étaient soulevés depuis deux ans, et après avoir été d’abord les instrumens des contre-révolutionnaires, ils combattaient pour leur liberté, et on ne pouvait plus espérer de les faire jamais rentrer dans le devoir…

Les fautes des malheureux noirs, je le répète, ne sont, y n’ont jamais été que les crimes de ceux qui les égarent après les avoir opprimés. Les noirs ne sont pas cruels, comme des colons blancs aiment à le dire ; et l’existence de leurs ennemis prouve assez que les noirs sont patiens, exorables et généreux. Les noirs ont même le germe des vertus : ces vertus leur appartiennent ; leurs défauts seuls viennent de nous. Ils sont naturellement doux, charitables, hospitaliers, très-sensibles à la piété filiale ; ils aiment la justice et ont le plus grand respect pour la vieillesse. Ces vertus, Peuple français, les rendent encore plus dignes de toi[15]

Autrefois, ils n’étaient pas obligés de défendre leurs chaînes, mais aujourd’hui, en reconnaissance du nom de Français qu’ils vous devront, ils consacreront tous leur vie à votre service, et ils sont à Saint-Domingue au nombre de 400 mille à votre disposition, dont il ne tient qu’à vous de faire autant de soldats. Déjà, en attendant vos ordres, à la première nouvelle de l’invasion des Anglais, ils ont commencé, dans le Nord, par jurer de périr tous jusqu’au dernier, et de s’ensevelir sous les décombres de Saint-Domingue, plutôt que de recevoir une domination étrangère. Dans une explosion de zèle et de dévouement généreux, ils disaient : Si nous sommes forcés de nous replier faute de munitions, nous ne laisserons que des ruines et des cendres ; nous nous retirerons dans les montagnes, nous y vivrons de racines et d’eau, jusqu’à ce que la France nous envoie des secours, et nous vaincrons ensuite les ennemis avec des roches et des flèches. Nous apportons ce serment au peuple français… »

Des considérations morales et politiques aussi puissantes, exposées avec l’accent de la conviction par un blanc habitant Saint-Domingue depuis longtemps, qui avait été témoin oculaire de tous les faits qu’il relatait, durent être appréciées par la convention nationale. Cette assemblée voyait cette belle possession livrée en partie aux Anglais et aux Espagnols, par les colons, propriétaires d’esclaves ; elle savait qu’il y avait à peine quelques centaines de soldats français fidèles à leur drapeau ; elle savait que dans la situation de la France et à cause de sa guerre avec les Anglais, il serait impossible d’y envoyer de nouvelles troupes pour la défendre : elle fut entraînée à légaliser la mesure de la liberté générale prononcée par les commissaires civils ; elle rendit son décret du 16 pluviôse. Aussi bien, les principes contenus dans la déclaration des droits de la constitution révolutionnaire, lui en imposaient l’obligation, sous peine de forfaire à ses devoirs envers l’humanité. Divers orateurs s’en prévalurent pour opiner en faveur de la mesure : parmi eux, Levasseur (de la Sarthe), Lacroix (d’Eure-et-Loir) et surtout Danton, se distinguèrent par leurs motions ; ils honorèrent leur pays et l’humanité tout entière, eu mettant leur éloquence au service d’une cause aussi juste.

La convention rendit le décret en ces termes, d’après la rédaction proposée par Lacroix :


« La convention nationale déclare aboli l’esclavage des nègres dans toutes les colonies : en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la constitution.

Renvoie au comité de salut public, pour lui faire incessamment un rapport sur les mesures à prendre pour l’exécution du présent décret. »


Une remarque à faire au sujet de ce décret, qui vidait définitivement la grande querelle entre les droits de l’homme et les oppresseurs de l’humanité, selon l’expression de Polvérel, c’est que Robespierre fut absolument opposé à cet acte[16]. Cependant, cet homme inconcevable avait fait partie de la société des Amis des noirs. Mais alors, il s’agissait, pour ainsi dire, de continuer l’œuvre de Brissot, fondateur de cette société : Robespierre pensait sans doute que, proclamer la liberté générale des noirs, c’était réprouver la mort de cet infortuné que son envie et sa jalousie avaient conduit à l’échafaud, avec tous ses compagnons qui partageaient ses sentimens à leur égard.

Ceci peut servir à expliquer l’ajournement mis par le comité de salut public à expédier le décret du 16 pluviôse à Saint-Domingue ; mais, en l’expédiant avec celui rendu contre Polvérel et Sonthonax, il aura espéré trouver une compensation dans leur mort, comme complices de Brissot. Qui sait même si Robespierre n’espérait pas alors qu’il parviendrait à faire revenir la convention sur le décret du 16 pluviôse ? Si l’exécution du décret d’accusation contre les commissaires civils fut ajournée aussi longtemps, cela ne paraît avoir eu pour cause que la division survenue entre les membres des comités du gouvernement ; car, dès le mois de septembre 1793, Dalbarade, ministre de la marine, avait expédié deux colons, Simondès et Victor Hugues, sur une frégate partie de Rochefort à cet effet : elle rentra dans le port deux jours après ; l’expédition fut alors ajournée[17]. Mais après le décret du 16 pluviôse, qui contribua à la mort de Danton, Robespierre et sa faction, débarrassés de cet adversaire redoutable, et dominant plus que jamais les comités du gouvernement et la convention, pouvaient croire qu’il leur serait facile d’abolir ce décret que Danton avait déterminé cette assemblée à rendre.

Nous fondons cette opinion sur le passage suivant du rapport de Garran : « Tout annonce au surplus, dit-il, que les craintes qu’ils (les colons Page et Brulley) avaient inspirées à Barrère n’étaient pas sans fondement : il paraît effectivement que l’admission des députés de Saint-Domingue à la convention nationale (Dufay et ses collègues), et le décret sur la liberté des noirs, furent un des motifs qui conduisirent Danton à l’échafaud : c’est du moins, ce que l’on peut induire de plusieurs mémoires de Page et Brulley. Si l’on en croit leurs registres, Amar, en leur témoignant le plus grand mécontentement du décret du 16 pluviôse, déclara : que ce décret tenait à une grande intrigue, à un complot formé depuis quelque temps ;… qu’il était inouï que la convention eût fait ce que Brissot et sa faction n’avaient jamais osé faire ; que c’était revenir sur ses pas ; contredire tout ce qui s’était fait, s’élever contre le décret d’accusation rendu contre les Girondins, et même les justifier ; qu’il était étonnant que ce fût un Danton qui se fût prêté à pareille chose : qu’au surplus tout n’était pas encore perdu ; que le comité de salut public, qui désapprouvait formellement les mesures contre-révolutionnaires, prendrait sûrement une détermination sage, qui préserverait toutes les colonies françaises, qui, sans cela, étaient infailliblement perdues[18] »

Amar, comme Fouquier-Tinville, était entièrement dans les intérêts de la faction de Robespierre : il avait rédigé l’acte d’accusation contre Brissot et les députés de la Gironde.

Heureusement pour Polvérel et Sonthonax, que la révolution du 9 thermidor mit fin à la tyrannie de Robespierre.

Quant à la liberté générale des noirs, le décret du 16 pluviôse fortifia la défense de Saint-Domingue contre les ennemis de la France. Cet acte, aussi politique que juste, réunit tous les hommes de la race noire pour cette défense du sol qu’ils habitent. Ils vainquirent leurs ennemis.

Le capitaine Chambon, en faisant parvenir ce décréta Laveaux, lui écrivit : « Le salut de la colonie repose sur vous, jusqu’à ce que Polvérel et Sonthonax soient remplacés. Faites vos efforts pour soutenir la liberté et l’égalité, autant que vos moyens vous le permettront. La France n’abandonnera pas ceux qui combattent pour une si belle cause[19]. »

Laveaux donna des ordres pour faire publier ce décret. Son effet immédiat, dit-il, produisit l’entière soumission du Gros-Morne. Il fut également publié dans l’Ouest et dans le Sud.


Le 13 juin, la corvette l’Espérance remit à la voile. Polvérel et Sonthonax, prisonniers, emmenèrent avec eux Martial Besse qui alla recevoir en France la récompense de ses services, par sa promotion au gradede général de brigade[20]. Ce militaire leur fut d’un grand secours, dans l’accusation qu’ils portèrent contre Montbrun au comité de salut public : il l’envenima de tout le fiel de sa jalousie et de sa partialité brutale. Les commissaires civils, en terminant si malheureusement leur glorieuse mission par la reddition aux Anglais de la capitale de Saint-Domingue, eurent besoin d’en faire tomber la responsabilité sur le chef militaire qui la commandait. Voilà, selon nous, tout le secret de l’accusation portée contre Montbrun.

C’est par erreur que Garran, Pamphile de Lacroix et d’autres auteurs prétendent que Martial Besse resta à Saint-Domingue et contribua ensuite, avec Rigaud, à la reprise de Léogane dont nous parlerons dans la 3e époque. Martial Besse était à Brest pendant les Débats. Montbrun, dans ses écrits, affirme qu’il partit avec les commissaires civils : il ne dit rien d’A. Chanlatte, qui n’est arrivé en France qu’en prairial de l’an III[21].

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME ÉPOQUE.


Le départ de Polvérel et Sonthonax pour la France nous fait arriver à la fin de la deuxième époque de cette période de notre histoire nationale. Présentons donc à nos lecteurs le résumé de cette époque, comme nous l’avons fait pour la première, comme nous continuerons à le faire successivement.


Durant ce court espace de temps, des événemens graves et importans se sont accomplis à Saint-Domingue, par l’influence et l’énergie de deux hommes dévoués à la grande cause de la liberté et de l’humanité. Des résultats immenses ont été obtenus. S’ils sont encore loin de fixer l’avenir de ce pays, ils le font du moins entrevoir à travers le voile mystérieux qui le couvre. Instrumens intelligens de la Providence, qui seule sait ce que cette colonie doit devenir, Polvérel et Sonthonax marchent d’un pas ferme et assuré dans l’accomplissement de leur mission orageuse.

Cependant, dénoncés d’avance par les coryphées du parti colonial en France, comme les agens des Amis des noirs qui siégent à l’assemblée nationale législative ; accueillis avec les préventions les plus défavorables par les dominateurs de Saint-Domingue, ils se voient en quelque sorte contraints, dès leur arrivée, d’user de toute la dextérité de leur esprit, pour inaugurer le pouvoir dont ils sont revêtus, pour en exercer les attributions légales. Ils sont forcés à une profession de foi qui est peut-être habile dans la circonstance, mais qui offre certainement des dangers, par l’interprétation qu’elle donnera occasion aux partis d’en tirer contre eux.

Deux grands partis divisent les oppresseurs communs de la race noire :

1º Les agens de la royauté qui ont le gouvernement de droit, mais qui, dans le fait, luttent en vain depuis trois ans contre leurs adversaires. Contre-révolutionnaires par leur position, par leurs sentimens, par leurs idées, en ce moment ces agens fondaient toutes leurs espérances sur les projets de contre-révolution qui s’élaboraient dans la métropole, sur le concours même des forces venues dans la colonie avec les commissaires civils.

2º Le parti colonial qui a profité de la révolution de la métropole pour secouer le joug du despotisme du gouvernement local, et qui, dans l’enivrement de ses succès continus jusqu’alors, aspirait à détacher Saint-Domingue de la France pour y dominer plus sûrement, soit par ses propres forces, soit en appelant à son aide le concours de l’étranger.

En vain les deux classes des opprimés se sont-elles armées pour revendiquer, — l’une, ses droits politiques légalement reconnus depuis un siècle, légalement confirmés depuis peu de temps ; — l’autre, un simple adoucissement à son sort pitoyable, pour la préparer à la jouissance des mêmes droits, aussi légitimes, aussi sacrés pour elle. Le parti colonial surtout, toujours inexorable, toujours injuste, se refuse à tout ; et si les contre-révolutionnaires semblent leur être plus favorables, ce n’est qu’avec l’arrière-pensée de s’en servir comme instrumens à la réalisation de leurs vues ; dans ces vues, les opprimés devront toujours conserver leur ancien état d’abjection.

Que doivent faire les commissaires nationaux civils dans une telle conjoncture ? Ils sont forcés de profiter de la division de ces deux grands partis, redoutables à leur mission, pour les abattre l’un par l’autre.

Leur premier acte, au lendemain de leur installation, est d’éloigner de la colonie l’ancien gouverneur, dénoncé par ses adversaires, d’ailleurs remplacé par un nouveau gouverneur venu avec eux.

Aussitôt le parti colonial s’agite par des mouvemens populaires, qu’il suscite évidemment contre les commissaires civils. Mais ceux-ci, armés de la loi et de leurs instructions, brisent immédiatement le pouvoir de toutes les assemblées populaires constamment factieuses : ils les remplacent par une commission temporaire unique qu’ils organisent, de manière à en faire un instrument utile dans leurs mains, pour l’administration du pays.

Les contre-révolutionnaires veulent alors profiter de cette mesure, pour reprendre la suite de leurs desseins ; ils font succéder aux agitations populaires de leurs adversaires abattus, les agitations de la force armée ; mais, en vertu de leurs pouvoirs extraordinaires, les commissaires civils brisent également leur autorité dans la personne même du nouveau gouverneur, corrompu dès son arrivée. Ils l’éloignent de la colonie ; ils le déportent avec ses principaux agens.

Un nouveau gouverneur de leur création lui succède et prête son concours à la commission civile ; mais elle exerce dès lors la dictature qu’elle trouve dans la loi de son institution. Il n’y a donc plus à ce moment, dans la colonie, d’autre autorité réelle que celle qu’exercent les commissaires civils, au nom de la nation souveraine ; car, dans l’intervalle, la Royauté, déchue dans la métropole, a été remplacée par la République. Celle-ci, en s’intronisant par la convention nationale, a confirmé tous leurs pouvoirs qu’elle a fortifiés par de nouvelles dispositions. C’est aux Amis des noirs qu’ils le doivent.

Le résultat immédiat de ces opérations vigoureuses, est l’anéantissement complet de la puissance injustement acquise par les colons de Saint-Domingue. Désormais, ils ne pourront plus la réédifier : leur rôle sera toujours un rôle subalterne, sous tous les gouvernemens qui vont se succéder dans cette colonie. Toutefois, dans cette position secondaire, ils ne cesseront pas de faire tout le mal que le génie de l’enfer leur suggérera : oh ! ils en feront beaucoup !… Les commissaires civils eux-mêmes devront sans cesse lutter contre eux.

Ces commissaires ont pu, par le résultat obtenu, assurer la pleine exécution de la loi du 4 avril, objet principal de leur mission ; et cette loi met dans leurs mains une force positive qui leur servira à briser successivement presque toutes les résistances du parti colonial.

En effet, des factions se renouvellent bientôt dans les principales villes ; mais l’énergie de l’un et de l’autre commissaire les dissout par la déportation des factieux les plus remarquables, par la reddition de la capitale de la colonie qu’ils sont forcés de foudroyer. Ils organisent alors des corps de troupes dont les soldats sont pris dans les deux classes opprimées : ce fut là l’origine de la force armée créée à Saint-Domingue.

À ce moment, un nouveau gouverneur général y arrive, envoyé par le gouvernement révolutionnaire de la France qui s’est mépris sur son caractère et ses relations, qui ignore ses desseins. Heureusement, loin de révoquer les pouvoirs extraordinaires des commissaires civils, la convention nationale et le gouvernement lui-même leur en donnent de plus grands encore, légalement et par la correspondance ministérielle.

Le nouveau gouverneur débarque dans la seconde ville de la colonie, mais la plus importante par ses richesses, la plus redoutable par son esprit factieux. Aussitôt le parti colonial s’agite partout ; il forme une ligue plus formidable contre les commissaires civils. Pour le réduire au néant, ils sont contraints à une lutte à main armée : l’organisation militaire qu’ils ont faite leur en donne les moyens. Ils débutent par la destitution et l’embarquement du gouverneur, devenu le chef de la ligue. Quoique soutenus avec dévouement par les citoyens du 4 avril surtout, ils se voient forcés d’appeler au secours de la cause nationale, grandement compromise, les hommes de la race noire qu’ils n’ont cessé de combattre depuis leur arrivée, comme insurgés contre le régime colonial. Ce secours ne leur manque pas, parce que les citoyens du 4 avril exercent sur l’esprit de ces masses, une influence assez marquée pour les entraîner dans leur cause également menacée, qu’elles adoptent aussi par le sentiment de fraternité qui les lient les uns aux autres. Tous comprennent en ce moment, comme ils comprendront plus tard, du moins généralement, que leur cause est la même, qu’ils doivent s’unir pour leur défense commune.

Cette adjonction de forces donne la victoire aux commissaires civils ; mais cette malheureuse ville, foyer actif du parti colonial, est embrasée, pillée, dévastée. Les commissaires récompensent à l’instant même les guerriers qui sont venus à leur appel, en les proclamant libres et égaux aux autres combattans. Cet acte de justice et de reconnaissance, on peut le dire, devient aussi un acte politique ; car à ce moment, une puissance ennemie de la France, dans sa colonie voisine, faisait les offres séduisantes de la liberté à tous ces révoltés.

Les commissaires civils sont sortis triomphans de cette lutte à mort où l’existence de leur vie et de leur pouvoir était en péril, où la contre-révolution allait s’opérer par l’indépendance de la colonie. La justice, l’éternelle justice que Dieu a gravée dans leurs cœurs, que leur esprit développé a depuis longtemps appréciée, que leurs sentimens généreux ont provoquée déjà des organes suprêmes de la nation : cette justice ne les portera-t-elle pas à étendre sur d’autres auxiliaires courageux, le bienfait de la liberté qui doit être le partage de tous les hommes ? Oui, sans doute, les commissaires civils ne reculeront pas devant l’accomplissement de ce qui est pour eux un devoir, aux yeux de Dieu, père commun de toute l’espèce humaine. Ils ne sont pas textuellement autorisés à cet acte ; mais, pour se justifier, ils peuvent argumenter des principes du droit, posés par la métropole, et de la correspondance ministérielle. N’importent les conséquences, ils ont le courage de leurs convictions, et la situation est grave et difficile. Ils sont avisés des projets de trahison conçus par le parti colonial, pour livrer la colonie à une grande puissance maritime ; ils savent qu’ils n’ont guères l’espoir d’être secourus par la métropole. D’un autre côté, ils ont vu des officiers français, méconnaissant leurs devoirs, trahissant la cause de leur patrie, livrer de nombreux postes aux masses en révolte, auxiliaires de la puissance voisine. Les commissaires civils se décident donc, dans cette actualité pressante, à étendre le bienfait de la liberté en faveur de tous les révoltés qui viendront se ranger sous la bannière nationale ; c’est dans le propre camp dos ennemis qu’ils font luire, mais en vain, cette lumière attrayante. Si, alors, les chefs qui dirigent ces masses depuis leur révolte, eussent accepté pour elles la décision des agens de la France, le parti colonial n’eût pu réussir dans son projet de trahison ; mais, dans leur coupable égoïsme, ces chefs ne rêvent qu’à exploiter à leur profit personnel l’ignorance et l’obéissance passive de leurs frères. Soumis eux-mêmes à l’influence de la puissance royale et sacerdotale réunies, ils se rattachent, ils se cramponnent sottement à quelques hochets dont on les a gratifiés. La défection de quelques officiers français, il est vrai, a particulièrement contribué à leur regrettable refus.

Quoi qu’il en soit, en jetant ainsi le gant au parti colonial tout entier, les commissaires civils se persuadent que, si les despotes cruels des noirs le relèvent, ce sera pour être vaincus plus sûrement par l’influence de la liberté sur les esprits. En effet, ce parti relève le gant. Par de nouvelles combinaisons, il précipite, malgré eux, les délégués de la France vers la liberté générale de tous les esclaves. Cet acte juste et politique n’empêche pas la mise à exécution du projet conçu de livrer la colonie à la puissance maritime qui la convoite : deux villes tombent en ses mains.

La solennité qui accompagne la proclamation de la liberté générale irrite les hommes de toutes couleurs qui veulent dominer sur leurs semblables. Une coalition de ces êtres dont l’esprit n’est pas assez élevé pour concevoir l’avenir de Saint-Domingue, dont les cœurs corrompus par l’esclavage ne sont pas assez généreux pour vouloir le bonheur de leurs victimes, réussit à livrer d’autres villes, d’autres communes aux deux puissances qui étreignent la colonie. La situation devient alors plus périlleuse que jamais. Saint-Domingue semble sur le point de succomber sous la pression de tous les ennemis intérieurs et extérieurs.

Le génie de la Liberté peut-il ne pas triompher de tous ces obstacles ? La justice de la France, ses principes, ses idées, ne lui viendront-ils pas en aide ? Tel est l’espoir des commissaires civils. Mais, pendant toutes ces circonstances déplorables, au milieu de toutes les intrigues des étrangers et du parti colonial pour étendre les défections, qu’apprend-on ? La nouvelle est parvenue du succès des coryphées de ce parti dans la métropole. Une faction sanguinaire, qui opprime la convention nationale, a livré à l’échafaud les défenseurs de la race noire ; elle s’est faite auxiliaire de la haine coloniale ; elle a décrété d’accusation les commissaires civils, comme complices de ceux qui ont tant contribué à leur mission. Cette nouvelle a été d’un effet entraînant sur les esprits, puisque la métropole elle-même, dans son aveuglement, semble les convier à la désertion. Cependant, elle a été éclairée sur la situation de sa colonie par les députés de toutes couleurs, que celle-ci a envoyés siéger dans le sein de la convention nationale. Ces députés ont obtenu la confirmation de la proclamation de la liberté générale ; mais on l’ignore à Saint-Domingue, une coupable négligence en a ajourné la connaissance, et déjà la profession de foi des commissaires civils a servi de prétexte à la trahison.

Dans cette ignorance d’un fait aussi capital, l’un des commissaires civils, au caractère ardent et passionné, occasionne, par ses imprudences, une lutte à main armée dans le sein de la ville où il se raidit contre les intrigues et les tentatives de la puissance qui s’est emparée déjà de plusieurs autres et qui convoite celle-ci. Cet événement contribue à faciliter l’entreprise de l’étranger. En vain son collègue se réunit à lui : la ville tombe au pouvoir de l’ennemi.

Elle tombe au moment où un homme important parmi les anciens révoltés noirs, un de leurs chefs, se soumet enfin à la puissance nationale. Peu importent les causes secrètes de sa soumission, les motifs particuliers qui l’y ont déterminé. Quoique sa soumission ait été précédée de celles de diverses communes, son exemple, son pouvoir d’opinion, sa force réelle, entraînent, rallient au pavillon républicain la plupart des autres communes dont il avait contribué à obtenir la défection. Toussaint Louverture, enfin, est venu jeter son épée dans la balance des destinées de Saint-Domingue.

Dès ce moment, le suecès de la cause de la France n’est plus douteux.

Mais, en se retirant de la capitale de la colonie restée au pouvoir de l’étranger, les commissaires civils reçoivent le mandat d’arrêt qui leur est envoyé par la métropole. Ils l’avaient prévu depuis longtemps, depuis le jour où ils avaient dû triompher de la ligue formidable formée contre eux et contrôles intérêts de leur patrie, où ils avaient appelé à la jouissance de la liberté les noirs guerriers accourus à leur secours.

Ils obéissent à ce décret injuste avec toute la confiance qu’inspire une conscience sans reproches, sans remords, pour les grands actes de leur administration dictatoriale. Ils partent pour la France !

Ont-ils été exempts d’erreurs, de fautes et de torts ? Il eût été difficile, sans doute, à eux comme à tous autres hommes qui se fussent trouvés dans leur haute position, de ne pas en commettre.

En partant, ils laissent la défense de la colonie confiée à divers chefs militaires dont ils stimulent le zèle et le dévouement patriotique.

Si, dans l’une de ces provinces, Laveaux, officier européen, est revêtu des pouvoirs de gouverneur général par intérim, dans l’autre, Rigaud est aussi revêtu des mêmes pouvoirs pour la province particulière qu’il administre, et Montbrun l’est de même pour celle où il se trouve. Mais ce dernier ne tardera pas à y être remplacé de fait par Bauvais. Laveaux, général en chef de tous, va se borner à la direction principale des affaires, et auprès de lui sont Villatte et Toussaint Louverture, chargés des opérations actives.

C’est sur ces quatre enfans de Saint-Domingue, fils adoptifs de la France, que reposent effectivement la défense de son territoire et le soin d’expulser les étrangers qui l’ont envahi. Le décret confirmatif de la liberté générale, apporté par le bâtiment qui ramène Polvérel et Sonthonax en France, augmente leur action guerrière. Ils vont s’occuper bientôt de l’organisation militaire qu’elle nécessite. Déjà, autour de chacun d’eux se groupent des personnages dans l’ordre militaire qui se font remarquer ; d’autres se distingueront dans cette guerre où ils conquerront, par leur bravoure, des positions supérieures. Pour ne citer que les principaux parmi eux, nous désignerons :

Sous les ordres de Rigaud : — Doyon, Renaud Desruisseaux et Dartiguenave.

Sous ceux de Bauvais : — Marc Borno, A. Pétion et Jacques Boyé.

Sous ceux de Villatte : — Pierre Michel, Baptiste Léveillé et Pierrot.

Sous ceux de Toussaint Louverture : — Moïse, J.-J. Dessalines, Clervaux.


La troisième époque va nous fournir des faits mémorables à relater : passons-y.

  1. Larue était au Port-au-Prince, avant d’avoir passé auprès des Anglais.
  2. Dans la lettre précitée de Montbrun, il affirme que lorsque Polvérel voulut proclamer la liberté générale, après Sonthonax, il lui confia son embarras à ce sujet, attendu que la commission civile n’avait pas textuellement le pouvoir de prendre cette mesure, qu’il jugeait néanmoins indispensable. Polvérel lui dit alors le projet qu’il avait conçu et qu’il exécuta, d’y faire concourir les propriétaires eux-mêmes. Mais il avoua à Montbrun, qu’il serait heureux que l’un de ces propriétaires d’esclaves traçât l’exemple. Montbrun en possédait 543 : convaincu, comme Polvérel de la justice de la mesure, il s’offrit de donner cet exemple. Joyeux de trouver en ce mulâtre ce sentiment d’équité et d’attachement pour les noirs, Polvérel l’embrassa en le comblant d’éloges : il dressa alors son plan qui fut exécuté le 21 septembre, et Montbrun signa le premier l’acte de manumission. Son exemple fut suivi.
  3. Réponse de Montbrun à un placard de Martial Besse, en France, p. 8. Il dit avoir signé sa commission.
  4. Jacques Boyé est le même qui a figuré dans la capitulation du Cap, en 1803, et auquel le président J. P. Boyer confia une mission diplomatique, en 1823. — Ce fut un Français toujours honorable, toujours juste. Il a sauvé la vie à Boyer, embarqué en 1803 sur le vaisseau le Duguay-Trouin pour être noyé.
  5. Débats, t. 8, p. 331.
  6. Ibid, p. 332 et 333. Relation de Sonthonax.
  7. Débats, t. 8, p. 332 et 333.
  8. Note insérée à la lettre de Montbrun à Laveaux, déjà citée.
  9. Parmi les hommes notables restés avec les Anglais, étaient Lambert, ancien lieutenant de Bauvais, J. Chanlatte, Lafontant, les frères Coustard, etc. Le jeune J. P. Boyer y resta aussi, mais il se sauva peu après et se rendit à Léogane, quand cette ville fur reprise par Rigaud.
  10. Débats, t. 2, p. 282.
  11. Tome 8, p. 343.
  12. La politique innocente tous les crimes : le meurtre devient justice à ses yeux.
  13. Nous avons sôus les yeux une relation que Sonthonax lut dans les Débats (t. 8, p. 334) et qui fut faite le 13 juin à Jacmel par Gignoux, ex-médecin au Cap, désigné par les colons accusateurs sous le sobriquet d’arracheur de dents : il commandait quelques dragons au fort Bizoton. Gignoux prétend que Montbrun et Marc Borno prirent la fuite sans combattre. Cette relation fut évidemment faite dans le système d’accusation des deux commisssaire contre Montbrun. Nous y renvoyons le lecteur pour s’assurer comment Gignoux justifia le sobriquet des colons. Une autre relation fut faite à Laveaux, le 30 juillet, par un autre blanc nommé Grandet, qu’il avait envoyé en mission auprès de Sonthonax, et qui fut témoin de la prise du Port-au-Prince. Dans un passage de sa narration, Grandet dit que Montbrun ne fut pas réellement blessé ; et dans un autre, il dit que Martial Besse prit le commandement de la ville, pendant les blessures de Montbrun. L’historien a presque honte de mettre en scène, des hommes aussi inconséquens, aussi passionnés, aussi injustes.
  14. Rapport de Garran, t. 4. p. 229.
  15. Dufay justifia les assertions d’Hilliard d’Auberteuil. (Voyez l’introduction).
  16. Rapport de Gairan, t. 4, p. 581.
  17. Débats, t. 1er p. 20, et Rapport, t. 4, p. 540.
  18. Rapport, t. 4, p. 567.
  19. Compte-rendu de Laveaux, p. 36.
  20. Il reçut ce grade après avoir combattu pour la convention nationale, au 13 vendémiaire.
  21. Débats t. 6, p. 338.