Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 2/2.16

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 2p. 492-498).

chapitre xvi.


Circonstances diverses des premières armes de J.-M. Borgella.


Le plan que nous nous sommes tracé dans ces études de notre histoire nationale, nous a forcé à éloigner le récit de la part active qu’a prise aux premières opérations de la classe des hommes de couleur, celui dont nous écrivons la vie. Parvenu à la fin de cette deuxième époque, nous le reprenons pour le conduire jusqu’en juin 1794 : ainsi nous ferons successivement, jusqu’à ce que sa position le faisant entrer dans la vie politique, nous aurons à raconter les événemens auxquels il se mêla.


Précédemment, nous avons dit quel sentiment d’indignation éprouva Borgella, simple apprenti dans le métier de charpentier, lorsqu’il vit passer à la Croix-des-Bouquets, en 1790, le détachement des troupes blanches qui allaient du Port-au-Prince, contre les mulâtres du Fond-Parisien qui avaient osé résister, les armes à la main, à l’injustice d’un misérable économe île l’habitation Pinganeau. Nous l’avons vu ensuite se réunir aux premiers campemens des hommes de couleur, aux Palmistes-Clairs, à Diègue et à Métivier, prendre part au combat de l’habitation Pernier, et devenir, après ce combat, un des artilleurs de la compagnie Gillard. Avant cette action, il était de l’avant-garde de l’armée sortant de Métivier, ainsi que Renaud Desruisseaux, Renaud Ferrier et Poisson Paris, dont les noms reparaîtront dans la suite, très souvent à côté du sien.

La compagnie Gillard comptait dans ses rangs le sergent Liautaud, ami de Borgella, et celui-ci était de son escouade[1]. Il était de garde peu de jours après l’affaire de Pernier : les chefs de l’armée demandèrent des hommes de bonne volonté pour former un détachement qu’ils voulaient envoyer contre les blancs hostiles, réunis à la Coupe-Mardi-Gras : l’organisation irrégulière de ces premiers temps explique un tel appel. Oubliant qu’il est artilleur et qu’il ne doit pas abandonner son poste, Borgella saute sur son cheval et suit le détachement, malgré les observations du sergent Liautaud : il revint quatre ou cinq jours après ; on n’avait pas combattu. Il avait enfreint la discipline : Liautaud l’en punit par un tour de prison qu’il subit sans murmurer, sachant qu’il avait eu tort.

Après les concordats, il se trouvait au Port-au-Prince, dans l’affaire du 21 novembre 1791, comme artilleur : il suivit l’armée partout où elle se porta.

En mars 1792, lorsque Praloto et Breton La Villandry marchèrent du Port-au-Prince contre les confédérés de la Croix-des-Bouquets, et que ceux-ci soulevèrent les ateliers du Cul-de-Sac sous la conduite de Hyacinthe, Borgella se joignit à ces derniers pour chasser les blancs de ce bourg.

En juillet de la même année, après la soumission du Port-au-Prince, à Roume et Blanchelande, ils organisèrent une gendarmerie sous les ordres de Marc Borno, dans laquelle Borgella s’incorpora ; les exercices de sa jeunesse, sur l’habitation Latan, en avaient déjà fait un dragon. Il va désormais servir pendant longtemps dans cette arme. Au mois de mars 1793, il fut élevé au grade de lieutenant, dans la compagnie dont Renaud Desruisseaux était le capitaine.

Peu après, les noirs indépendans du Doko ayant fait une irruption dans la plaine, il se trouva parmi les combattans qui les poursuivirent à Beaugé et au Fond-Parisien, où ils avaient commis des assassinats sur des blancs.

Il était aussi au poste de Santo, en avril suivant, lorsque Polvérel et Sonthonax vinrent canonner le Port-au-Prince. Borgella y entra avec la colonne commandée par le général Lasalle.

À cette époque, Borel et H. de Jumécourt, coalisés avec Bernard Borgella, maire de la ville, contre les hommes de couleur et les commissaires civils, avaient soulevé les noirs du Cul-de-Sac et des montagnes voisines. Un des chefs de ces derniers, nommé Jean Pinot, était campé aux Crochus. Les commissaires firent donner l’ordre à Marc Borno d’aller les en déloger. Les insurgés s’étaient retranchés dans cette montagne. Étant à l’avant-garde, Borgella se compromit par une trop grande ardeur, et dut son salut à son capitaine Renaud Desruisseaux. Les insurgés firent une vigoureuse défense ; mais Marc Borno réussit à les chasser des Crochus.

Bientôt après, ce commandant fut encore envoyé avec sa gendarmerie contre d’autres noirs insurgés, réunis aux Espagnols sur l’habitation Bayard, dans la montagne du Boucan-des-Orangers : Borgella fît cette campagne où il se distingua.

Lorsque Sonthonax revint au Port-au-Prince, en novembre 1793, et qu’il envoya Marc Borno attaquer Léogane, soumis aux Anglais, Borgella fut de cette expédition. Toujours à l’avant-garde avec les gendarmes de sa compagnie, il fut fait prisonnier autour de cette ville avec quelques-uns d’eux, par sa témérité. Des prisonniers ennemis étant aussi tombés au pouvoir de Marc Borno, celui-ci proposa immédiatement leur échange qui eut lieu. À cette occasion, Borgella fut fortement réprimandé par son commandant, pour sa valeur imprudente en présence de l’ennemi : c’était presque un éloge pour un jeune homme qui commençait sa carrière militaire.

Ce chef, d’un âge plus avancé que la plupart des combattans de cette époque, était lui-même d’une bravoure éprouvée ; il savait apprécier celle de ses subordonnés ; il distingua Borgella à cause de cette qualité qu’il remarqua en lui. Lié d’amitié avec sa famille, ce fut un nouveau motif pour lui de se l’attacher, de l’avoir constamment dans sa société, de le former à ses principes sévères de probité. Sous ce rapport, Marc Borno était un homme de la trempe de Bauvais, distingué par sa conduite et par ses sentimens honorables. Soumis à son chef, respectueux envers celui en qui il reconnaissait des vertus, Borgella le prit pour son modèle. Quand il parvint lui-même à un âge avancé, il aimait à dire aux jeunes gens employés auprès de lui, combien les principes de Marc Borno exercèrent une salutaire influence sur toute sa vie militaire et politique ; son respect pour la mémoire de cet homme fut un vrai culte : la reconnaissance le lui avait inspiré.

Ils étaient tous deux à Bizoton, le 9 février 1794, jour de l’entrée d’Halaou et de ses bandes au Port-au-Prince. Marc Borno donna l’ordre à Borgella de le suivre en ville, en lui disant simplement qu’il s’y passait des choses dont il voulait avoir une connaissance entière. Quand ce commandant se fut entendu avec Pinchinat et Montbrun, il laissa encore ignorer à Borgella le but de son voyage à la Croix-des-Bouquets. En ce temps-là, un jeune homme comme lui eût cru manquer de respect et de subordination à son chef, en cherchant à pénétrer ses desseins. Il fallait courir à franc étrier à la Croix-des-Bouquets, Borgella l’y suivit. Ce n’est que là qu’il connut le motif et le but de ce voyage, en entendant Marc Borno ordonner le meurtre d’Halaou. Nous avons déjà jugé ce fait regrettable.

La juste fureur éprouvée par ces bandes fanatisées, ne laissait d’autre alternative que d’être vaincu par elles ou de les chasser de la Croix-des-Bouquets : ce dernier parti l’emporta. Un de leurs chefs, d’une stature semblable à celle d’Halaou, se retirait courageusement, armé d’un fusil : il se nommait Jean Piment. Borgella le poursuivit, ayant auprès de lui Cochin, sous-officier de sa compagnie, et le cavalier Laurent Joly. Mais Piment s’arrête tout à coup et décharge son arme à brûle-pourpoint sur Borgella, que la balle n’atteint pas : cependant, la poudre enflammée l’a tellement aveuglé, qu’il allait tomber victime de Piment, qui se sert de son fusil comme d’une massue. En ce moment, Cochin, pour dégager son lieutenant, veut décharger son pistolet sur Piment ; mais le pistolet a raté. Piment le renverse de son cheval, en lui assénant un coup de la crosse ; il revint sur Borgella, qu’il allait également assommer, quand Laurent Joly l’abat lui-même d’une balle de son mousqueton.

Bien longtemps après, en racontant ce fait, Borgella exprimait son regret de la mort de Piment, qui défendit sa vie si vaillamment. Le terrible métier des armes a cela de particulier, qu’il laisse souvent des regrets, tandis que, dans le moment de l’action, le guerrier ne connaît autre chose que la destruction de son ennemi.

Dans les derniers jours du mois de mai suivant, Borgella avait obtenu de Marc Borno un permis pour aller à la Croix-des-Bouquets. Il y avait déjà si longtemps que les Anglais menaçaient le Port-au-Prince sans rien entreprendre, qu’on ne s’y attendait pas à une attaque immédiate. Mais le 31, ayant appris que l’escadre avait paru en force, Borgella voulut se rendre à son poste de Bizoton. Bauvais, qui venait d’apprendre que le marquis d’Espinville devait déboucher au Cul-de-Sac, le retint auprès de lui et l’emmena jusqu’à l’habitation Lafrétillière où il se porta pour s’en assurer. Le 1er juin, dans l’après-midi, entendant la canonnade, Bauvais l’expédia pour aviser Montbrun de sa position critique, étant également menacé de la marche de la colonne sortie de l’Arcahaie, sous les ordres de Lapointe et de Hanus de Jumécourt. Rendu devant le Port-au-Prince, pendant l’orage, Borgella en trouva les portes fermées : il fut contraint de retourner au poste de Pelet où il passa la nuit. Là, il se convainquit que la défection s’opérait dans les rangs des hommes qui le gardaient. Jérôme Coustard en était le chef. Au jour, il entra en ville et se rendit auprès de Montbrun qu’il trouva blesse : celui-ci lui témoigna le regret de ce qu’il fut absent de Bizoton pendant l’attaque de nuit où il perdit ce poste. Borgella fut ensuite auprès de Marc Borno, qui avait déjà reçu l’ordre de se porter à Néret, avec la gendarmerie, pour garder les commissaires civils.

L’évacuation sur Jacmel étant résolue, Marc Borno fut envoyé en avant avec son corps : il arriva dans cette ville avant les commissaires. Ses principaux officiers étaient avec lui : c’étaient Borgella, Pierre Fontaine, Lamarre et Martial Borno, frère du commandant.

De ces trois derniers officiers, Pierre Fontaine et Lamarre reparaîtront dans la suite avec des destinées différentes : le premier fut fusillé au Cap en 1802, le second fut emporté par un boulet de canon, au siège du Môle, en 1810. Martial Borno devint magistrat dans l’ordre judiciaire.


FIN DU TOME DEUXIÈME.
  1. Liautaud devint capitaine dans la garde de Pétion, et ensuite un des membres de la commission de surveillance à l’hôlel des monnaies.