Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 5/5.12

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 5p. 406-437).

chapitre xii.

Cangé est battu au Cul-de-Sac par les Français. — Mort de Mimi Baude. — Dessalines enlève le Mirebalais et arrive dans cette plaine. — Il y prend deux postes et fait incendier la plaine. — Cangé et Gabart sont battus en allant contre la Croix-des-Bouquets. — Dessalines organise les 11e et 12e demi-brigades. — Rochambeau se transporte au Cap, d’après l’ordre du gouvernement consulaire. — Fressinet va à Jérémie, Sarrazin vient au Port-au-Prince. — Le préfet Daure part pour France. — Des croisières anglaises bloquent divers ports. — Mesures prises par Rochambeau. — Magnytot, nouveau préfet, arrive au Cap. — Dessalines va dans la plaine des Cayes. — Son langage à l’armée indigène. — Il fait des promotions et organise sept corps de troupes. — Il emploie Boisrond Tonnerre auprès de lui. — Il écrit au curé des Cayes et retourne dans l’Ouest. — Cangé prend Léogane. — Dessalines communique avec un vaisseau anglais dans la baie du Port-au-Prince. — Il organise des corps de troupes à Léogane, devant Jacmel et au Petit-Goave. — Il retourne au Cul-de-Sac. — Les Congos échangent des produits avec les Français près du Cap. — Romain est battu deux fois près de cette ville. — Latouche Tréville part pour France. — Fuite des colons et mesures de Rochambeau. — Clauzel et Thouvenot conspirent pour le déporter en France. — Dénoncés par Magnytot, ils sont arrêtés et déportés. — Magnytot et Claparède sont déportés peu après. — Fressinet évacue Jérémie et est fait prisonnier par les Anglais. — Férou y entre. — Geffrard consent àune suspension d’armes avec Brunet. — Il va à Jérémie où arrive Bonnet, venant de Cuba. — Bonnet est expédié à Dessalines, qui le nomme adjudant-général. — Lettre de Dessalines à Gérin sur la suspension d’armes de Geffrard. — Examen à ce sujet. — Les Français évacuent le Fort-Liberté, où entre Toussaint Brave. — Dessalines va à la Petite-Rivière. — Promotions de Gabart et de J.-P. Daut. — Les Français évacuent Saint-Marc. — Gabart livre cette ville au pillage. — Dessalines va dans le Nord et revient à Saint-Marc. — Cangé et M. Ambroise obtiennent la capitulation de Jacmel et y entrent. — Belle conduite qu’ils y tiennent. — Désunion au Port au-Prince entre les officiers français. — Sarrazin et Colbert s’enfuient. — Réfutation d’un fait attribué à Pétion et relatif à Lavalette.


Ainsi que Dessalines l’avait prescrit, de retour dans la plaine de Léogane, Cangé s’empressa de réunir le plus de troupes qu’il pût pour se rendre au Cul-de-Sac, en en laissant suffisamment contre la ville toujours occupée par les Français. Marchant avec ses meilleurs officiers, Lamarre, Marion, Sanglaou, Mimi Baude, il arriva au camp Frère. Au lieu d’attendre que le général en chef eût le temps lui-même de pénétrer au Cul-de-Sac, il se disposa à attaquer la Croix-des-Bouquets ; et dans ce but, il partit du camp Frère en divisant sa troupe en deux colonnes : l’une sous ses ordres, l’autre sous ceux de Mimi Baude ; elles arrivèrent sur les habitations Borgella et Jumécourt.

La Croix-des-Bouquets était alors commandée par le chef de brigade Lux, qui avait remplacé Néraud, devenu commandant de la garde d’honneur de Rochambeau, depuis la mort de Neterwood. Lux était le chef de la 5e légère, un des corps les plus fameux de l’expédition française ; et lui-même se distinguait par sa bravoure entre tant d’autres braves guerriers. Avisé de la marche de Cangé, il fut au-devant de ses colonnes avec deux bataillons de sa demi-brigade. Le général indigène fut battu en bien peu de temps à Borgella, par Lux en personne. Mimi Baude résista davantage à l’autre bataillon qui le joignit à Jumécourt ; mais, ayant été blessé mortellement dans l’action, sa colonne rallia celle de Cangé qui retourna au camp Frère. Mimi Baude y mourut, regretté de tous : ce brave reçut les honneurs funèbres de ses compagnons d’armes.

En même temps, Dessalines partait de la Petite-Rivière avec Gabart et de nombreuses troupes. Il atteignit bientôt le Mirebalais où se trouvaient encore Luthier et David-Troy. Apprenant que des troupes françaises, sous les ordres de Kerverseau, venaient au secours de ce bourg du côté de Las Caobas, il détacha Gabart qui les battit et les refoula dans la partie espagnole. Alors, Dessalines fît attaquer les forts du Mirebalais. Après avoir repoussé les assauts des indigènes, Luthier et David-Troy opérèrent courageusement l’évacuation dans la nuit, en passant par les Grands-Bois, où un colon, nommé Viet, commandait un poste : tous ensemble se retirèrent à la Croix-des-Bouquets.

Ces faits eurent lieu dans les premiers jours de juin. Ne trouvant plus d’obstacles, Dessalines fît passer son armée par la route du Fond-au-Diable pour descendre au Cul-de-Sac. Par cette route, on découvre toute cette plaine qui était encore comme un tapis de verdure, — la plus grande partie des cultivateurs se livrant à la culture des cannes et étant soumis aux Français qui y avaient beaucoup de postes. D’un coup-d’œil, le général en chef jugea du parti qu’il fallait prendre dans la circonstance, pour dégoûter l’ennemi qu’il allait combattre. Toute sa théorie révolutionnaire se résumait en ces deux idées : coupé têtes, brûlé cazes, c’est-à-dire, couper les têtes, brûler les maisons ; ou, plus succintement, tuer et incendier. L’incendie du Cul-de-Sac fut dès-lors résolu dans sa pensée, et bien entendu, guerre à mort aux Français.

Sur l’habitation Lassère, vers le nord-est de la Croix-des-Bouquets, était un blockhaus : il le fit attaquer et enlever. La garnison, faite prisonnière, fut immolée : c’était le premier acte. Mais Dessalines ordonna à ses troupes d’épargner tout noir ou mulâtre qui serait pris parmi les blancs, attendu qu’on devait considérer ces indigènes comme égarés ou contraints de servir. Le lendemain, un autre poste français fut enlevé sur l’habitation Borgella, et les prisonniers subirent le sort de ceux de Lassère.

Le général en chef arriva ensuite au camp Frère où il trouva Cangé et sa troupe, réunis aux indigènes qui gardaient ce point.

La tradition rapporte qu’en arrivant dans la plaine, il avait envoyé des députés auprès de Lamour Dérance, qui se tenait alors au Grand-Fond, afin de l’assurer de sa soumission à son autorité ; et que rendu au camp Frère, il le fit inviter à venir passer la revue de ses troupes ; que Lamour Dérance y vint, en effet, avec quelques gardes, et adressa à Dessalines un langage plein d’arrogance ; que ce dernier, ne se sentant pas assez de puissance pour se défaire de Lamour Dérance, supporta toutes ses paroles insultantes et le pria même de passer la revue de ses 10,000 hommes de troupes, auxquels il avait commandé de crier : Vive le général en chef ! pour mieux satisfaire l’orgueil de cet Africain, qui retourna au Grand-Fond après cette revue[1].

Nous n’accordons pas toujours assez de créance aux traditions populaires, pour ajouter foi à celle-ci. Si Lamour Dérance était orgueilleux de la position que les circonstances lui avaient donnée, et non pas ses absurdes superstitions, plus d’une fois aussi il avait fui la présence de Dessalines du temps de T. Louverture, sans trop croire à l’efficacité de ses ouangas ; il savait qu’il avait affaire à un homme qui ne les redoutait pas, et qui faisait trancher une tête sans hésitation. D’un autre côté, Dessalines était l’être le moins endurant ; à la tête d’une armée aussi nombreuse, même en supposant un chiffre inférieur, reconnu par tous les généraux comme leur chef, entouré en ce moment de Gabart, de Cangé et des autres officiers supérieurs, il est impossible qu’il ait souffert une telle scène de la part de celui qu’il visait à abattre, ainsi qu’il en avait agi à l’égard de Sans-Souci. C’eût été s’exposer à perdre le prestige de son autorité aux yeux de tous. Il avait dissimulé envers Sans-Souci en allant le voir dans sa retraite, parce que cet homme paraissait soumis ainsi que Petit-Noël ; il avait dissimulé envers Leclerc, au Cap, parce qu’il pouvait y être arrêté avant son insurrection ; mais on ne peut concevoir qu’étant entouré de son armée, il eût encore dissimulé avec Lamour Dérance : celui-ci n’a pas dû même s’aventurer à se présenter devant lui.

Quoi qu’il en soit, Dessalines s’attacha, par de bons procédés, à gagner les cultivateurs du Cul-de-Sac à la cause indigène : eux et leurs femmes vinrent vendre leurs vivres au camp Frère ; des danses organisées entre les soldats et les femmes achevèrent le plan du général en chef. Naturellement, ce chef dut paraître plus propre à commander, que l’Africain des montagnes de la Selle et du Bahoruco ; et puis, son autorité était appuyée d’une force effective, régulière.

Après ce préalable, il vint au second acte de la résolution qu’il avait prise en voyant la plaine du Cul-de-Sac. Gabart et Cangé se mirent à la tête de deux colonnes pour incendier usines et plantations.

« Son expérience, dit Boisrond Tonnerre, les combats « qu’il avait livrés depuis le commencement de la révolution, lui avaient appris que rien n’est plus fait pour intimider son ennemi que le feu ; tout-à-coup, la plaine, les montagnes, tout n’offre au Port-au-Prince épouvanté, que l’image d’un incendie général… »

Toutefois, le colonel Lux ne voulut pas rester spectateur passif de cette ruine ; il sortit de la Croix-des-Bouquets à la tête d’un bataillon de son corps ; mais cette fois il fut battu par les indigènes qui le contraignirent à rentrer au bourg, alors parfaitement fortifié et entouré de fossés.

Après leur promenade incendiaire, Gabart et Cangé rejoignirent le général en chef sur l’habitation Moquet, où il s’était rendu. De-là, il envoya le brave Montauban à la tête de la 7e qu’il commandait, pour intercepter un convoi qui allait de la Croix-des-Bouquets au Port-au-Prince ; mais arrivé trop tard sur la route, Montauban ne put effectuer cette capture. À son retour à Moquet, et sur la dénonciation de Germain Frère, qui avait marché avec lui, — d’avoir évité le convoi par lâcheté, — Montauban fut dégradé, remis simple grenadier ; et Philippe Guerrier, destiné à devenir un jour le chef du pays, fut nommé colonel de la 7e.

Le lecteur remarquera cet incident, provoqué par la délation de Germain Frère ; il fut cause d’une grande injustice envers un vaillant soldat, homme de bien dans toute l’acception du mot ; et Germain Frère persévéra dans ces sentimens honteux, pour induire Dessalines à des actes qui furent en partie cause de leur mort à tous deux.

Le Cul-de-Sac étant incendié, Dessalines voulut tenter la prise de la Croix-des-Bouquets. Dans ce but, il envoya Gabart et Cangé à la tête de quelques troupes, en continuant de rester au quartier-général de Moquet. Mais ces généraux apprirent bientôt qu’un convoi était parti du bourg pour le Port-au-Prince : cette ville se ravitaillait ainsi de vivres plusieurs fois par semaine. En s’en emparant dans la savane Oblond, voisine de la Croix-des-Bouquets, les troupes indigènes se livrèrent au pillage. Lux avait entendu la fusillade qui eut lieu entre le détachement du convoi et les indigènes : il sortit aussitôt du bourg avec une partie de la 5e et deux pièces d’artillerie légère. Après un rude combat, où Gabart fut dangereusement blessé, Lux chassa les indigènes qui retournèrent en désordre à Moquet. Dessalines quitta ce point et se porta de nouveau au camp Frère.

Là, il s’occupa de l’organisation des 11e et 12e demi-brigades, en nommant Frontis colonel du premier de ces corps, et Germain Frère colonel du second. Des chefs de petites bandes occupèrent différens postes aux environs du Port-au-Prince.


On ne concevrait pas l’inaction de Rochambeau dans cette ville, pendant que Dessalines faisait incendier la plaine du Cul-de-Sac, et que Lux seul combattait contre ses troupes, si l’on ne savait que dès le milieu de mai la fièvre jaune avait reparu de nouveau parmi les Français : l’hôpital du Port-au-Prince était encombré de malades qui périssaient comme en 1802[2].

Aussi, dans son Histoire de France, Bignon, expliquant les causes de l’insuccès de l’expédition contre Saint-Domingue, et attribuant aux Anglais une influence qu’ils n’ont pas eue sur l’insurrection des indigènes, a-t-il dit que cet insuccès a été occasionné « par la fièvre jaune et l’influence anglaise, deux pestes.  » Pour être dans le vrai, il aurait dû se borner à constater que la rupture de la paix d’Amiens contribua à cet heureux résultat, mais indirectement ; car la France ne pouvant plus expédier de troupes, celles qui se trouvaient dans la colonie devaient inévitablement succomber par l’excellent auxiliaire que la Providence envoya au secours des indigènes qui, dans leurs combats, en moissonnaient aussi chaque jour.

Aussitôt que la guerre eut recommencé entre la Grande-Bretagne et la France, le gouvernement consulaire expédia la frégate l’Infatigable porter l’ordre au capitaine-général de retourner au Cap pour y établir le siège de son autorité. Dans tous les temps, quand la guerre existait entre ces deux puissances maritimes, le gouverneur général de Saint-Domingue était tenu de résider au Cap, parce que ce port se trouvait plus à proximité des navires de guerre venant d’Europe, et qu’il est plus difficile à bloquer que le Port-au-Prince, situé au fond d’un golfe. Cette frégate arriva dans ce dernier port vers la fin de juin, et Rochambeau partit immédiatement pour le Cap. Cette mesure ordonnée par la métropole, facilitait ainsi l’insurrection de l’Ouest et du Sud, déjà formidable, alors que l’Artibonite et le Nord étaient au pouvoir des indigènes : le capitaine-général allait se trouver renfermé dans une ville dont les environs seuls étaient stérilement occupés.

Il envoya le général Fressinet prendre le commandement de Jérémie, et l’ordre au général Sarrazin de venir commander l’arrondissement du Port-au-Prince, où était le général Lavalette. Brunet, renfermé aux Cayes avec Darbois, était toujours commandant en chef de l’Ouest et du Sud.

Le 30 juin, le préfet Daure partit pour France : depuis quelque temps il avait demandé son rappel. Il y allait confirmer ses prévisions sur la perte de Saint-Domingue.

Le 4 juillet, une croisière anglaise parut devant le Cap : elle était composée de 4 vaisseaux et de plusieurs frégates ; d’autres navires se présentèrent devant le Port-au-Prince et les Cayes. En attendant l’issue de la guerre intérieure, ils commencèrent des hostilités contre les bâtimens français.

Rochambeau fit alors une déclaration superflue, en mettant la colonie en état de siège ; la chose existait déjà ; mais il se donnait par-là le droit d’agir contre les Français eux-mêmes, surtout les commerçans des villes encore occupées. Sans argent, sans ressources, n’ayant reçu dans le mois de juin, ainsi que nous l’avons dit, que 3 millions de francs, moitié en espèces et moitié en traites sur France, cette somme devenait insuffisante ; il fallait pourvoir aux nécessités à venir. Le commerce français ne pouvant plus expédier des navires dans la colonie, ceux des étrangers, des États-Unis surtout, fuyaient depuis quelque temps ses ports où ils ne trouvaient plus de denrées ; et leur blocus allait encore entraver tout arrivage.

Dans une telle situation, où la famine commençait à se faire sentir, le 5 juillet, Rochambeau affranchit de tous droits quelconques les provisions alimentaires qui viendraient de l’étranger. Le 9, il rendit une proclamation pour annoncer la guerre entre la France et la Grande-Bretagne, fortifier le courage et la constance de l’année française, et des colons déjà désespérés de tout ce qu’ils voyaient.

La joie passa au contraire dans les rangs des indigènes. Leurs chefs reconnurent que ces événemens nouveaux, et déjà prévus depuis quelques mois, allaient faciliter leur noble entreprise, malgré la force de l’ennemi.

Dans ce mois de juillet, en effet, il y avait dans toute la colonie, 17,365 officiers et soldats français ; 11,795 étaient valides et 5570 étaient aux hôpitaux, où entraient incessamment de nouveaux malades[3].

Le 27, un nouveau préfet colonial arriva au Cap, venant de France : il se nommait Magnytot. Il apporta, il paraît, un arrêté du Conseil d’État établissant des chambres d’agriculture au Cap, au Port-au-Prince, aux Cayes et à Santo-Domingo[4]. Pour l’acquit de sa conscience, le capitaine-général fit publier cet arrêté devenu dérisoire dans la circonstance ; il en fut de même pour les lois du code civil qui venaient d’être promulguées dans la métropole. Il fit mieux, en offrant des lettres de marque à ceux qui voudraient armer des corsaires pour aller en course contre les navires de commerce anglais, et en prenant quelques autres mesures sur l’administration des boulangeries et des boucheries.


Tandis que Rochambeau se rendait au Cap, Dessalines prenait une route opposée : il partit pour la plaine des Cayes, afin de prendre aussi des mesures d’organisation. Avant de quitter le Cul-de-Sac, où il laissa ses troupes sur l’habitation Rocheblanche, il donna l’ordre au colonel Guerrier principalement, et à Destrade, chef d’un bataillon de la 3e, de chercher le moyen d’arrêter Lamour Dérance. Dans ce but, il écrivit une lettre à celui-ci, en lui disant qu’il lui confiait le commandement de son armée en son absence[5]. Lamour ne tarda pas à se rendre auprès de ces troupes, moins peut-être pour faire acte d’autorité en vertu de cette lettre, que pour essayer de les gagner en l’absence de Dessalines. Accueilli avec toutes les apparences de la soumission, il fut invité par Guerrier à passer une inspection des armes. Après qu’il eut parcouru le front de la 7e, ce colonel fit ouvrir les rangs pour qu’il continuât l’inspection du second rang : une fois engagé au milieu de ce corps, son arrestation devint facile. À un signe de Guerrier, il fut appréhendé par des hommes robustes qui le garottèrent immédiatement. Les quelques officiers qui l’avaient accompagné, loin de tenter aucune résistance, se mirent à fuir dans toutes les directions. Conduit aussitôt sous bonne escorte sur l’habitation Marchand, dans l’Artibonite, Lamour Dérance y fut détenu aux fers et périt peu après, de chagrin et de misère. Il était déjà d’un âge assez avancé[6].

Sa faction fut ainsi anéantie, et l’autorité de Dessalines assurée dans tout le département de l’Ouest, puisque les officiers supérieurs de cette partie l’avait déjà reconnue, par les soins intelligens de Pétion.

Ces soins, étendus dans le Sud par le concours de Geffrard, y préparèrent encore un triomphe facile au général en chef. Il arriva au camp Gérard avec les officiers de son état-major et ses guides, et y trouva réunie l’armée des indigènes.

Le souvenir des actes qu’il avait commis dans ce département sous T. Louverture, occasionna naturellement une sorte de frémissement parmi les soldats, tous pris dans les rangs des cultivateurs qui avaient tant souffert ; mais l’accueil qu’il reçut de Geffrard et de tous les officiers supérieurs, dissipa promptement toute crainte, toute aversion. Assemblant les troupes autour de lui, Dessalines leur tint un langage plein de patriotisme ; il s’excusa de sa conduite antérieure, par l’obéissance qu’il devait à T. Louverture et dans la pensée que ce dernier n’avait voulu que la liberté de ses frères, mais en rappelant aussi qu’il avait épargné la vie de plusieurs des guerriers qui agissaient alors pour le triomphe de cette liberté. Il leur dit que désormais l’oubli du passé, l’union entre tous les indigènes leur étaient commandés à tous sans exception, pour pouvoir vaincre les blancs, les chasser du pays, et rester indépendans de la France. Enfin, il fît valoir la reconnaissance de son autorité par tous les généraux de l’armée indigène, l’anéantissement de la faction de Sans-Souci et des Congos du Nord, en annonçant que celle de Lamour Dérance devait être déjà anéantie, par l’ordre qu’il avait donné de son arrestation.

Les cris de : Vive le général en chef ! Vive la liberté ! répondirent à cette chaleureuse allocution, d’ailleurs pleine de bon sens.

Faisant immédiatement acte d’autorité souveraine, dictatoriale, Dessalines promut Geffrard au grade de général de division ; Gérin, Férou, Jean-Louis François et Coco Herne, à celui de général de brigade. Le commandement du département du Sud fut déféré à Geffrard ; celui des arrondissemens de l’Anse-à-Veau, à Gérin ; d’Aquin, à Jean-Louis François ; des Cayes, à Coco Herne ; de Jérémie, à Férou.

Procédant à l’organisation des troupes que Geffrard avait déjà formées, Dessalines nomma Bourdet, colonel de la 13e demi-brigade ; Francisque, colonel de la 15e ; Bruny Leblanc, colonel de la 16e ; Vancol, colonel de la 17e ; Bazile, colonel de la 18e ; et Gilles Bénech, colonel de la 19e[7] ». Guillaume Lafleur fut également nommé colonel du régiment des dragons. D’autres officiers supérieurs furent aussi nommés ou laissés aux soins de Geffrard.

Celui-ci avait alors auprès de lui, le jeune Boisrond Tonnerre qui s’était sauvé des Cayes depuis peu de temps pour joindre les indigènes. Instruit, mais d’un caractère exalté (il y avait de quoi l’être en ce temps-là), ayant vu commettre tant d’atrocités aux Cayes, son langage était énergique, passionné. Geffrard le présenta à Dessalines comme digne de son estime, par son instruction et le patriotisme dont il venait de donner des preuves, en abandonnant les Français. Le général en chef l’en félicita et l’employa à son état-major en qualité de secrétaire. La circonstance où Boisrond Tonnerre fut honoré de la confiance de Dessalines, décida peut-être de la conduite qu’il tint ensuite auprès de ce chef : âgé alors de 27 ans, il se laissa dominer par une funeste ambition qui fit son malheur plus tard.

En partant du camp Gérard pour retourner dans l’Ouest, Dessalines adressa une lettre au curé des Cayes où il faisait connaître ses sentimens. Son nouveau secrétaire, qui l’aura peut-être écrite, nous en fait savoir la substance dans ses Mémoires : « Dans une lettre écrite au curé des Cayes par Dessalines, dit-il, ce général avait eu la franchise de ne rien cacher de ses dispositions, qui, sans doute, n’étaient pas favorables aux blancs, et il ne tenait qu’à ceux-ci de prendre le parti de la fuite… »

En effet, le général en chef donna l’ordre à Geffrard et aux autres généraux de tout faire pour contraindre les Français à l’évacuation des villes des Cayes et de Jérémie, tandis qu’il allait agir ailleurs dans le même but.

Déjà, par ses ordres, la 3e demi-brigade était venue de Rocheblanche renforcer la troupe de Cangé dans la plaine de Léogane. Ce général avait marché contre la ville, et la garnison l’avait évacuée en bon ordre sous le commandement du chef de bataillon Dolosié, qui la fît embarquer sur la frégate la Poursuivante.

Léogane était au pouvoir de Cangé quand Dessalines y arriva. Il eut occasion de faire un acte de juste sévérité envers le colonel Mathieu Fourmi, qu’il fît arrêter et envoyer en détention à Marchand. Pendant qu’il était encore au Cul-de-Sac, ce colonel avait dénoncé à Lamour Dérance le chef d’escadron Pierre Louis, comme embaucheur en faveur de Dessalines, et Lamour était venu faire fusiller cet officier.

Les vaisseaux anglais bloquaient le Port-au-Prince. Dessalines envoya à bord du Theseus un homme de couleur de Léogane nommé Gourjon, qui parlait l’anglais, afin de proposer au commandant de lui acheter de la poudre et des armes. Gourjon en reçut qu’il paya immédiatement. À son retour, Dessalines, satisfait de cette mission remplie avec quelque danger, voulut donner le grade d’adjudant-général à Gourjon, qui déclina ce titre, pensant que chaque citoyen devait se dévouer au salut commun. Ce trait honore la mémoire de Gourjon : il a prouvé un désintéressement louable.

Poursuivant son organisation militaire, Dessalines, qui réservait au corps des polonais noirs de l’Artibonite, sous Jérôme, le 20e numéro parmi les demi-brigades, forma la 21e à Léogane. Il se rendit avec Cangé devant Jacmel, assiégé par Magloire Ambroise : il laissa Cangé pour diriger les opérations de ce siège, et forma, des bandes de ce quartier, les 22e et 23e demi-brigades. De-là, il retourna au Petit-Goave où la 24e fut formée, ayant Lamarre pour colonel. Gilles Bambara, aussi colonel, eut le commandement de cet arrondissement.

Ces opérations terminées, le général en chef rejoignit ses troupes au Cul-de-Sac, où Larose vint se soumettre à ses ordres. Oubliant le passé, il le plaça à la tête de la 8e demi-brigade.


Au Cap, par suite des dispositions qu’il avait prises pour approvisionner les villes, en affranchissant tous les comestibles des droits à leur importation, Rochambeau avisa aussi, dans le mois de juillet, aux moyens de se procurer des vivres de la campagne, par les Congos. Il réussit, par des présens, à gagner Jacques Tellier et Cagnet, chefs de ces bandes. Déjà, comme on l’a vu, l’humanité du général Clauzel les avait prédisposés à cela. Un marché s’établit alors dans les environs du Cap, où s’échangeaient les produits récoltés par les cultivateurs.

Afin d’entraver ce commerce et ces relations dangereuses, le général Romain vint, s’approcher du Cap. Le 24 juillet, Clauzel sortit de cette ville avec Claparè de et Noailles pour l’en chasser. On vit alors les Congos se joindre aux Français contre Romain qu’ils contraignirent à se retirer au loin. Mais, quelques jours après, le 5 août, le général indigène reparut du côté du Cap, après avoir ravagé les jardins entretenus jusqu’alors à l’Acul par les Français. Clauzel marcha de nouveau contre lui ; un combat acharné eut lieu entre eux, et Romain fut encore vaincu ; mais il avait tué de sa propre main l’adjudant général Maillard qui le poursuivait dans la mêlée[8].

Ce résultat fit donner une plus grande extension au marché ouvert avec les Congos : dès le 13 août, les échanges eurent lieu à la Petite-Anse où on les concentra ; ils consistaient non-seulement en vivres et légumes, mais en cafés.

En ce moment, l’amiral Latouche Tréville partit pour France, laissant le commandement des navires de guerre au capitaine de vaisseau Barré. Depuis quelques mois, l’amiral ne cessait d’adresser des lettres au ministre de la marine, pour être autorisé à passer dans la métropole, se fondant sur son état valétudinaire. Il quitta le Cap le 12 août.

Son départ fut comme le signal d’une panique parmi les colons et d’autres Européens qui étaient dans cette ville : ils demandèrent à Rochamheau des passeports ; et, sur son refus, ils s’esquivèrent en passant aux États-Unis par les navires de ce pays. Rochambeau fit publier que les biens de ceux qui fuyaient ainsi seraient confisqués ; mais il ne put arrêter ce mouvement de terreur imprimé par les événemens. Il finit par le seconder, en contraignant bien des individus à s’embarquer, afin de diminuer le nombre des hommes sur lesquels il ne pouvait compter pour la défense du Cap, et en raison de la famine qui se manifestait.

Ces mesures capricieuses, jointes aux autres actes de despotisme sauvage de la part du capitaine-général, portèrent alors les généraux Clauzel et Thouvenot à concevoir le projet de l’arrêter et de le déporter en France, pour débarrasser la colonie expirante d’un chef qui méritait si peu de la gouverner. Sans nul doute, il ne leur appartenait pas d’être juges de cette autorité que le gouvernement de la métropole y avait placée ; mais, dans leurs sentimens honnêtes et humains, ils croyaient devoir prendre sur eux cette responsabilité, avec l’espoir de la justifier par des mesures qui eussent rapproché des Français, les indigènes en armes : ils se trompaient encore sur ce point, le sort en était jeté !

Clauzel s’en ouvrit au préfet Magnytot, le 25 août. Depuis un mois que ce fonctionnaire était arrivé au Cap, il paraissait entièrement disposé à ne suivre que les lois, à porter chacun à les observer, par conséquent à respecter les droits de tous. Ce fut le motif de la confiance qu’eut Clauzel en lui, qui était le premier agent civil dans la colonie. Mais Magnytot, après avoir paru se prêter à ce projet pour le connaître à fond, dénonça Clauzel et Thouvenot à Rochambeau qui les fit arrêter et embarquer sur un navire. Il agit avec beaucoup de vigueur et maintint l’armée dans la subordination, malgré l’estime dont jouissaient ces deux généraux. Claparède fut suspecté de connivence avec eux ; mais il ne fut pas déporté pour le moment. Le général Lapoype, qui était alors au Môle, fut nommé commandant de la division du Nord, et appelé au Cap, d’où Noailles alla le remplacer. J. Boyé fut nommé chef de l’état-major de l’armée.

Clauzel et Thouvenot ne purent partir que le 13 septembre : ils se rendirent à la Havane, et de-là aux États-Unis.

Vingt jours après, Magnytot fut à son tour arrêté et déporté dans ce pays, par ordre de Rochambeau. Depuis qu’il avait dénoncé les deux généraux, il se croyait naturellement plus important à raison de ce service rendu au capitaine-général personnellement ; il lui fît de sérieuses observations sur les mesures acerbes qu’il prenait contre les négocians français du Cap, suspectés d’être entrés dans la conjuration des généraux : ce fut le motif de sa déportation. Rochambeau profita de l’occasion pour renvoyer aussi le général Claparède dont la modération lui avait déplu[9].


Retournons dans le Sud.

En nommant Férou commandant de l’arrondissement de Jérémie, Dessalines lui indiquait par cela même qu’il fallait en faire la conquête. Aussitôt après le départ du général en chef pour l’Ouest, Geffrard fit partir Férou dans ce but. Arrivé à l’Anse-d’Hainaut, ce général divisa sa troupe en deux colonnes : l’une, sous les ordres du colonel Bazile, prit la route intérieure par le cours de la grande rivière de Jérémie ; l’autre, sous ses ordres, suivit celle du littoral. Tandis que cette dernière prenait successivement possession de Dalmarie, des Abricots et des autres bourgades de la côte, Bazile enlevait de vive force les postes français établis sur les habitations Bourdon et Marfranc. À l’approche de Bazile de Jérémie, le général Fressinet lui fît proposer une suspension d’armes de dix jours, pour avoir le temps d’évacuer cette ville. Férou y ayant consenti, cette évacuation s’opéra le 4 août, et Fressinet fut capturé par les Anglais qui l’amenèrent à la Jamaïque avec ses troupes.

Quand Férou allait à Jérémie, Brunet ayant reconnu que Geffrard faisait la guerre avec modération, lui fit proposer une trêve de quinze jours, afin d’ouvrir un marché aux portes de la ville des Cayes qui était en proie à la famine ; il voulait ainsi nourrir et soulager sa troupe. Geffrard y consentit, dans l’intérêt surtout de la population indigène qui souffrait autant que la garnison française. L’une et l’autre purent ainsi s’approvisionner de vivres et de légumes. Les quinze jours étant expirés, la guerre recommença.

Apprenant ensuite la prise de Jérémie, Geffrard laissa Gérin à la tête de ses troupes et se rendit en cette ville, où il se conduisit avec la plus grande humanité, de même que Férou, envers tous les habitans sans distinction. Peu après, il y vit arriver le chef d’escadron Bonnet, venant de Saint-Yague de Cuba : il accueillit ce compagnon d’armes avec une cordialité digne de leurs antécédens à tous deux, et l’expédia porteur de ses dépêches au général en chef que Bonnet rencontra au Cul-de-Sac. Dessalines le reçut avec distinction, et le promut immédiatement au grade d’adjudant-général dans son état-major. Bonnet avait été le chef de celui de Rigaud. Si les anciens officiers du Sud prouvaient tous à Dessalines qu’ils avaient étouffé tout ressentiment, le général en chef lui-même démontrait aussi qu’il avait oublié le passé pour ne songer qu’au salut commun.

Cependant, lorsqu’il eut appris que Geffrard avait consenti à une trêve de quinze jours avec Brunet, et à approvisionner les Cayes, Dessalines, qui aimait les opérations vigoureuses à la guerre, en éprouva du mécontentement. Il l’exprima par la lettre suivante, adressée à Gérin, commandant des troupes qui assiégeaient les Cayes, en l’absence de Geffrard :


Quartier-général, à Viet (aux Grands-Bois) le 24 thermidor an XI
(12 août).
Le général en chef,

Au général de brigade Gérin, commandant, pro tempore, la division du Sud.

J’ai reçu, mon cher général, votre lettre du 12 (31 juillet) avec d’autant plus de satisfaction, qu’elle entre parfaitement dans tous les détails que je pouvais désirer. Ci-joint un paquet pour le général Geffrard dont les dernières mesures m’ont singulièrement étonné, puisqu’elles contrarient les instructions que je lui ai laissées à mon départ : vous voudrez bien le lui faire parvenir à Jérémie, après en avoir pris lecture. Lisez mes dernières instructions, et que la sûreté de votre division repose sur elles. Eh quoi ! général, nous n’aurions combattu, nous ne serions vainqueurs que pour donner tête baissée dans le piège qui nous est tendu par Brunet ? Quoi ! à la veille de faire disparaître nos bourreaux de notre malheureux pays, nous nous estimerions heureux de prendre des arrangemens, et de laisser à nos ennemis leurs armes ? Quelle honte ! Non, général, aucune des armées que je commande ne se déshonorera par une telle lâcheté [10]. — Vous fûtes, général, la victime dévouée à tous les poignards ; vous fûtes le premier qui me fit sentir la nécessité de porter dans votre département le fer et la liberté. Et je me réjouis de ce que la prudence du général Geffrard vous ait confié sa division. Vous saurez préserver votre armée du piège qui lui est tendu, et vous n’entendrez à aucune proposition qu’au préalable on naît mis bas les armes. Je vous souhaite des succès, de la fermeté, et la haine éternelle pour les Français.

Je vous salue cordialement,
Dessalines.

On a imputé, dès-lors, à Dessalines une jalousie contre Geffrard à cause de l’influence qu’il exerçait dans le Sud. On a pareillement imputé à Boisrond Tonnerre une odieuse ingratitude envers Geffrard, en disant qu’il incitait le général en chef contre lui, quoique Geffrard l’eût recommandé si généreusement[11]. Mais nous croyons également erronées l’une et l’autre tradition.

Cette lettre de Dessalines peut avoir été écrite par Boisrond Tonnerre ; mais elle ne saurait rien prouver à sa charge : secrétaire, il était tenu de formuler la pensée du chef, telle que celui-ci le voulait. Cette lettre, au contraire, nous met sur la voie de la vérité des choses. On voit bien qu’elle ne fut qu’une réponse à celle adressée par Gérin à Dessalines ; et nous n’hésitons pas à croire que c’est à Gérin qu’il faut attribuer le mécontentement qu’exprime cette réponse. On conçoit que Dessalines dut vouloir pousser les opérations militaires avec vigueur, afin d’arriver promptement à l’expulsion des Français dans le moment où les Anglais bloquaient les ports occupés par eux ; et c’est alors qu’il reçoit ces informations de Gérin, « qui avait constamment refusé de traiter avec les Français, de l’évacuation des Cayes, qu’il voulait prendre d’assaut [12]. »

Cependant, ce même Gérin avait traité de la capitulation de l’Anse-à-Veau avec le général Sarrazin, peu de temps auparavant ; il y trouva des munitions de tous genres, par la modération dont il usa envers le général français ; mais, c’était lui qui avait agi en cette circonstance[13]. Il blâmait Férou, il blâmait Geffrard, agissant de même envers Brunet, sans considérer que son chef voulait surtout protéger les malheureuses familles indigènes de cette ville des Cayes où il était estimé de toutes : la lettre de Dessalines, en réponse à la sienne, indique clairement les termes de celle-ci. C’est donc Gérin, plutôt que Boisrond Tonnerre, qui excitait le général en chef contre Geffrard, contre Férou.

Pour mieux comprendre ses motifs, il faut savoir les faits antérieurs. En 1798, à la mort de Doyon au camp Thomas, près de Pestel, Gérin espérait que Rigaud lui aurait donné le commandement de la 4e demi-brigade du Sud, qui fut déféré à Geffrard : de là une rivalité jalouse de la part de Gérin. Lorsque Geffrard entra dans ce département, Gérin, convaincu par Pétion dans leur rencontre près de Léogane, prêta sans doute un franc concours à son rival ; mais, en recevant de Dessalines le grade de général de brigade, après l’avoir entendu au camp Gérard, ses anciens sentimens se réveillèrent. En outre, Gérin avait des idées presque toujours en opposition à celles des autres ; les plans les plus chimériques germaient incessamment dans son esprit : à l’avenir, on les verra se produire encore mieux. Dans la circonstance dont s’agit, brave comme il était, jusqu’à la témérité, il ne pouvait comprendre les procédés de Geffrard, diminuant autant que possible les maux inévitables de la guerre ; il ne vit pas tout ce qu’il y avait de sage et de généreux dans cette noble figure, dans cet illustre citoyen du Sud, de même qu’il ne comprit pas plus tard la modération de Pétion.

Quant à Boisrond Tonnerre, s’il est vrai qu’il méconnut par la suite ce qu’il devait à Geffrard (ce que nous examinerons ailleurs), du moins il lui rendit assez de justice dans ses Mémoires écrits en 1804, pour que l’on repousse les mauvaises intentions qui lui ont été prêtées en 1803. Voici comment il y parle des procédés de Geffrard envers Brunet et la garnison des Cayes :

« Geffrard, maître de la plaine, campa aux portes des Cayes. Un seul poste hors de la ville était occupé par les troupes françaises. Geffrard, rempli d’humanité, laissa exister ce poste assez essentiel, parce quil favorisait la désertion d’une quantité considérable d’hommes et de femmes qui étaient renfermés aux Cayes. » Et en note. « L’attachement que Geffrard portait à ses concitoyens et son humanité ont reculé la prise des Cayes. Il a préféré la retarder que de massacrer ses frères. Il a fait parvenir des secours à quelques mal-heureux qui ne pouvaient sortir de la ville, où ils étaient en surveillance. On peut donc dire de lui : De ses frères il fut le vainqueur et le père.  »

Quel plus bel éloge peut-on faire d’un guerrier, d’ailleurs si méritant ! Certes, en louant Geffrard ainsi, Boisrond Tonnerre n’approuvait pas Gérin d’avoir voulu prendre les Cayes d’assaut : un assaut entraîne presque toujours le massacre [14]

Non, ni Dessalines ni Boisrond Tonnerre ne cherchaient déjà à enlever à Geffrard toute sa gloire [15]. Général en chef de l’armée indigène, Dessalines avait le droit de stimuler le zèle de ses subordonnés, de leur commander d’agir avec vigueur contre l’ennemi : sa lettre à Gérin désapprouvait en termes trop sévères la faculté accordée par Geffrard d’approvisionner la garnison des Cayes, ce qui en ajournait la prise ; mais elle ne prouve pas qu’il était jaloux de ses succès ; les regrettables soupçons qu’il conçut contre lui deux années après, ont été occasionnés par d’autres causes, d’autres circonstances.


Au commencement de septembre, le Fort-Liberté étant cerné par les indigènes et bloqué par les Anglais, le général Dumont, qui défendait cette place, fit proposer à Toussaint Brave une entrevue qu’il accepta. Le but de Dumont était d’obtenir qu’il consentît à ouvrir un marché pour procurer des vivres à la garnison. À ses premières paroles, il fut arrêté et garotté ; on l’amena dans la paroisse du Trou. Toussaint Brave viola ainsi le droit des gens à l’égard de son ennemi ; mais heureusement, il ne conçut pas même l’idée de son meurtre : il crut qu’en s’emparant de la personne du chef de la garnison française, il obtiendrait de celle-ci l’évacuation de la place, et il lui fit savoir que Dumont serait renvoyé, si elle y consentait. Ces braves gens refusèrent avec raison, en exigeant le renvoi préalable de leur général.

En ce moment, un navire de guerre anglais pénétra dans la baie du Fort-Liberté, après avoir contraint le fort Labouque à amener son pavillon. Attaquant un bâtiment français qui était dans le port, avec un équipage réduit par la fièvre jaune, celui-ci se rendit également, et entraîna la soumission de la garnison non moins affaiblie. John Bligh, commandant du vaisseau anglais, apprit alors la traîtreuse arrestation du général Dumont ; et considérant sans doute que la résistance des Français eût été autre, s’ils avaient eu leur chef à leur tête, il embarqua la garnison et les habitans blancs qu’il mena au Cap. C’était déjà un beau trait de sa part ; il ajouta à cette action généreuse en retournant le lendemain, 9 septembre, au Fort-Liberté déjà occupé par Toussaint Brave ; il envoya un de ses officiers réclamer la remise du général Dumont : ce qu’il obtint sans peine. Mais, en dégageant son ennemi d’une position qui offrait des dangers pour sa vie, il ne se crut pas obligé de faire à son égard ce qu’il avait fait pour la garnison : Dumont fut considéré comme prisonnier de guerre et envoyé à la Jamaïque. Il nous semble que John Bligh eût mieux fait en l’envoyant au Cap : il eût couronné son œuvre, car rigoureusement parlant, Dumont n’était pas un prisonnier de guerre.

Après la prise du Fort-Liberté, les Français ne possédaient plus, — dans le Nord, que le Cap et le Môle ; — dans le Sud, que les Cayes. Dans l’Ouest, ils occupaient encore Saint-Marc, la Croix-des-Bouquets, le Port-au-Prince et Jacmel.

En apprenant les relations des Congos avec les Français, Dessalines avait envoyé l’ordre à Christophe et à Clervaux de se porter à la Marmelade et au Dondon. Il partit lui-même du Cul-de-Sac avec ses troupes et se rendit à la Petite-Rivière. Son plan était d’enlever Saint-Marc où il trouverait des pièces d’artillerie, pour revenir contre le Port-au-Prince. À son arrivée, il éleva Gabart au grade de général de division, et Jean-Philippe Daut à celui de général de brigade.

Gabart eut l’ordre de se rendre devant Saint-Marc avec peu de troupes, pour le bloquer seulement, en attendant une opération plus sérieuse. En même temps, Dessalines écrivit au capitaine James Walker, qui croisait devant le Môle avec mie frégate anglaise, pour lui annoncer son intention contre Saint-Marc et l’attirer de ce côté. L’Anglais y vint effectivement ; mais il répondit à Dessalines, en lui recommandant de la modération envers les Français, s’il réussissait à enlever la place de vive force. On ne peut que louer cette sollicitude d’un ennemi des Français, qui savait de quoi Dessalines était capable. Le général D’Henin commandait à Saint-Marc, et la famine y sévissait comme dans toutes les autres villes. À l’apparition de la frégate anglaise, D’Henin proposa à son commandant de capituler. La convention fut signée le 4 septembre, et dans la nuit toute la garnison, composée de Français et d’indigènes que commandait Faustin Répussard, s’embarqua sur le Vanguard qui la porta au Môle.

Gabart pénétra aussitôt dans la place et souilla ses armes, en ordonnant le pillage des malheureux habitans, la plupart indigènes : les femmes furent dépouillées de tous leurs vêtemens. Il faut flétrir un tel acte, qui n’avait pas même l’excuse ordinaire d’une ville prise d’assaut, et qui prétextait de l’assassinat du bataillon de la 12e par le général Quentin, pour en tirer vengeance. On ne doit pas se venger sur de malheureuses femmes.

Dans l’intervalle, Dessalines s’était porté au Port-de-Paix et dans quelques autres quartiers du Nord avec son état-major, afin de ranimer l’ardeur des généraux et des troupes. Au Port-Margot, il avait envoyé Bazelais à bord du vaisseau anglais monté par le commodore Loring, pour en acheter un peu de poudre et lui annoncer ses préparatifs contre les places encore occupées par les Français. Sachant la prise de possession de Saint-Marc, il y vint rapidement avec le général Vernet. Sa présence y fit cesser les brutalités de Gabart ; mais il ordonna une mesure non moins blâmable, en faisant venir sur la place publique, entourée de ses soldats, tous les habitans sans distinction de sexe ni d’âge, pour les passer en revue, comme cela se pratiquait souvent du temps de T. Louverture[16]. La plupart des femmes étaient entièrement nues ; elles furent exposées à la risée des troupes, sans ménagement pour la pudeur de ce sexe, puis renvoyées à leurs demeures dévalisées. L’adjudant-général Bazelais, qui se dévouait au salut de son pays, eut la douleur de reconnaître sa mère parmi ces infortunées : il s’empressa de la soustraire à ces humiliations.

En cette circonstance, Dessalines fut aussi coupable que Gabart. Ce dernier n’était qu’un soldat toujours porté à tous les excès ; mais le général en chef ne comprit pas mieux que lui, ce que prescrivait son devoir envers les malheureux qu’il délivrait du joug des Français.

Pendant que Gabart entrait à Saint-Marc, Cangé et Magloire Ambroise pressaient le siège de Jacmel ; ils avaient acheté quelques munitions d’une corvette anglaise qui était venue dans ces parages. Il n’était pas facile d’enlever cette place, bien défendue par le général Pageot et Dieudonné Jambon. La corvette française la Vigilante et deux goëlettes étaient dans le port. Mais la famine concourant avec les efforts des indigènes, Pageot finit par conclure avec eux un armistice qui lui permit de s’embarquer avec la garnison, le 17 septembre : il se rendit à Santo-Domingo.

Le jour même de leur départ, Cangé et Magloire Ambroise prirent possession de Jacmel. Quoique leurs troupes eussent été dans les mêmes privations que celles de Gabart, elles observèrent le plus scrupuleux respect pour les propriétés et les personnes. Cependant, la méchanceté d’un officier français nommé Mansin eût pu être cause du massacre de tous les blancs, si les indigènes n’avaient pas eu à leur tête de tels chefs. Cet officier avait répandu une grande quantité de poudre dans le blockhaus ; les indigènes y ayant pénétré de nuit, n’y firent pas attention ; en fumant, l’un d’eux mit le feu à cette poudre, et occasionna une explosion qui en tua la majeure partie. Naturellement, cet événement fut attribué aux militaires français qui avaient occupé le blockhaus, et les indigènes voulaient venger la mort de leurs camarades sur les autres blancs. Cangé et Magloire Ambroise s’y opposèrent avec une louable magnanimité.

Lorsqu’on honore ainsi le triomphe obtenu sur ses ennemis, on ennoblit sa cause, on a droit-à l’estime de la postérité, à son respect.

La retraite du général Pageot à Santo-Domingo, avec la garnison de Jacmel, fut un événement heureux pour les Français dans cette partie de l’île ; car les habitans conspiraient pour les massacrer. En s’éloignant de cette ville depuis le mois de mars, Kerverseau avait violenté leurs habitudes paisibles pour les retenir en armes sur les limites des deux anciennes colonies ; il les avait contraints à subvenir à l’entretien de sa troupe par des contributions pécuniaires ; et pour les obtenir, ses agens commirent toutes sortes de vexations ; leur cupidité fut sans frein. D’un caractère faible, Kerverseau ne sut pas y mettre ordre. Averti du complot qui se tramait à Santo-Domingo, il s’y rendit le 6 septembre : sa présence comprima les factieux, et le concours de Pageot et des troupes venues de Jacmel dans le même mois lui fut de la plus grande utilité[17].

Au Port-au-Prince, la désunion s’était mise entre le général Sarrazin et le commissaire ordonnateur Colbert, d’une part, et le général Lavalette et Panis, de l’autre. Les premiers désapprouvaient hautement le gouvernement de Roehambeau, et opinaient pour l’évacuation de la place ; les deux derniers s’y opposaient en soutenant l’autorité du capitaine-général. La famine se montrait dans toutes ses rigueurs ; tous les comestibles étaient à un prix exorbitant ; il fallait journellement faire des sorties de troupes pour aller à la maraude de quelques vivres et de cannes à sucre dans le voisinage ; il fallait en faire pour rétablir par fois le cours de l’eau qui alimente les fontaines, et que les indigènes détournaient toujours. Dans une telle situation, Sarrazin réussit à extorquer quelque argent des négocians français, et il s’enfuit clandestinement à Saint-Yague de Cuba. Déserter ainsi son poste, c’était une action qui prouvait de sa part un manque d’honneur militaire : un général doit partager le sort de ses soldats, périr ou triompher avec eux [18]. Quant à Colbert, il s’enfuit également, mais c’était pour éviter d’être arrêté par Lavalette et Panis. En partant, il laissa un écrit qui peignait Roehambeau dans tout le hideux de sa figure morale. En ce moment, Roehambeau justifiait ce portrait au Cap, par les plus abominables actions : nous les relaterons bientôt.

L’histoire d’Haïti, par M. Madiou, qui nous a beaucoup aidé dans ce volume, place ici un fait que nous nous croyons obligé d’examiner. Il est dû aux traditions populaires que cet auteur national a eu le mérite de recueillir de la bouche des survivans de toutes nos guerres, de toutes nos révolutions : ce qui lui donne des droits à notre reconnaissance personnelle, à celle de quiconque s’occupera encore de nos annales, et à celle même de notre pays qui, jusqu’à lui, ne les connaissait que confusément.

Ces traditions prétendent que le général Lavalette fît proposer au général Pétion, venu de l’Arcahaie aux environs du Port-au-Prince, d’ouvrir aux Français un marché aux portes de la ville ; que Pétion lui offrit une entrevue à cet effet, qui fut acceptée par lui ; que le lieu de la conférence ayant été fixé à Turgeau, les indigènes conçurent l’idée d’arrêter le général français ; que Pétion ordonna au colonel Gilles Drouet de se tenir en embuscade avec deux bataillons de la 3e, pour opérer cette arrestation ; mais que Lavalette, craignant un piège, ne se rendit pas à l’entrevue et y envoya Saint-James, à qui Pétion aura dit qu’il exigeait, avant toute négociation, que son neveu Méroné fût envoyé à l’Arcahaie. Lavalette y ayant consenti, Pétion envoya en parlementaire au Port-au-Prince, le capitaine Caneaux qui partit par mer avec Méroné pour l’Arcahaie ; que Pétion remit la conférence au jour suivant, mais qu’il se retira lui-même au Boucassin avec la 3e, et qu’il ne fut plus question de marché. — M. Madiou ajoute alors : « En cette circonstance, Pétion manqua à sa parole. Les Français avaient tellement trompé les indigènes, que ceux-ci ne croyaient pas qu’ils fussent liés envers eux, lors même qu’ils avaient engagé leur parole d’honneur. Néanmoins, l’histoire doit condamner ces actes de déloyauté qui, à des époques plus ou moins rapprochées, ne produisent que de déplorables résultats. » "[19]

Si nous comprenons bien le jugement porté par M. Madiou sur la conduite attribuée à Pétion, il condamne ce général indigène pour n’avoir pas donné suite à la conférence où devaient être convenues les conditions du marché à ouvrir entre les indigènes et les Français, puisque cette conférence avait été remise au lendemain, — et non pas pour le projet bien autrement coupable de l’arrestation du général Lavalette, dans une embuscade que Pétion aurait ordonnée.

Si tel est le sens de ce jugement, nous nous étonnons que M. Madiou l’ait déféré à l’histoire, pour un refus d’approvisionner le Port-au-Prince, après la désapprobation de Dessalines relative à Geffrard, tandis que le fait de l’embuscade (s’il avait existé), eût mérité sa sévérité à un plus haut degré.

Nous n’hésitons pas à dire que cette tradition est inexacte dans ses circonstances, et calomnieuse à l’égard de Pétion, en ce qui concerne la prétendue embuscade placée contre Lavalette. Un tel fait est en opposition à tous les antécédens de Pétion. Il combattait les Français, il minait leur domination par sa politique intelligente, élevée et toute patriotique ; mais il n’eût jamais conçu l’idée de tendre un piège à un général ennemi qui aurait accepté une entrevue proposée par lui-même. Et puis, cette entrevue était-elle nécessaire pour convenir d’ouvrir un marché, le fait le plus simple, où les cultivateurs seraient venus apporter leurs produits alimentaires et les échanger avec les habitans du Port-au-Prince ? Y eut-il entrevue entre le général Brunet et Geffrard, quand il s’agissait de semblable chose aux portes des Cayes ? Il avait suffi d’une lettre ou d’une proposition verbale transmise par un officier.

On conçoit que Pétion exigea la remise de son neveu, avant d’entendre à aucune convention relative au marché proposé, et que l’ayant obtenue, il n’y voulut plus donner suite. Si cela s’est passé ainsi, il s’est joué de Lavalette, il l’a trompé évidemment. Mais, outre qu’il ne pouvait pas ignorer le mécontentement de Dessalines à l’égard de Geffrard, pour se refuser à ouvrir ce marché, la conduite de Lavalette au Port-au-Prince l’autorisait à employer ce moyen pour sauver Méroné. N’avait-on pas arrêté et mis aux fers la mère et toute la famille de Lamarre, quand il s’empara du Petit-Goave ? Pétion pouvait redouter un sort semblable pour ce jeune homme : de là la ruse qu’il employa envers un ennemi qui se jouait, lui, de la vie des hommes, qui avait tenté l’arrestation en masse des noirs et des mulâtres de la garde nationale du Port-au-Prince ; et dans quel but ? de les noyer ou pendre, ou étouffer dans la calle des vaisseaux, ou fusiller.

Nous ignorons comment Méroné s’est rendu auprès de son oncle ; mais nous ne concevons pas que Pétion se trouvant à Turgeau, à une demi-lieue du Port-au-Prince, et y ayant envoyé Caneaux en parlementaire, il aura préféré le faire passer à l’Arcahaie, lorsqu’il eût été plus rationnel de le faire venir à Turgeau.

  1. Histoire d’Haïti par M. Madiou, t. 3, p. 33 et 34.
  2. Nous avons lu un document à ce sujet.
  3. Nous avons lu un état officiel constatant ces chiffres.
  4. Il a été déjà fait mention de cet acte à la page 463 de notre 4e volume : il fut rendu le 12 mars.
  5. Mémoires de Boisrond Tonnerre. On peut admettre le fait de cette lettre, qui n’était qu’un piège, et non pas ceux que nous avons réfutés plus avant.
  6. En 1844, j’ai entendu Guerrier, alors Président d’Haïti, raconter les circonstances de cette arrestation, en présence de plusieurs autres personnes qui étaient au palais national.
  7. Dans l’organisation de la 19e demi-brigade, Dessalines prouva la droiture de son jugement d’une manière originale. Ce corps était formé des bandes de Gilles Bénech, de Nicolas Régnier et de Goman ; le premier était plus ancien chef de bataillon que les deux autres ; il ne portait point d’épaulettes pendant cette guerre, tandis que Nicolas et Goman en avaient chacun deux, se considérant comme colonels. En nommant Gilles Bénech à ce grade, Dessalines contraignit Nicolas et Goman à lui donner chacun une épaulette, et ils restèrent simples chefs de bataillon ; ce qui fit dire à Goman : « Nègre là, li dimini moe.  » (Ce nègre-là m’a diminué en grade.)

    Il est entendu que Goman tint ce propos après le départ de Dessalines : c’était un Congo.

  8. On a désigné ce Maillard comme l’un des septembriseurs de Paris.
  9. M. Madiou s’est trompé, en attribuant à Magnytot l’initiative du projet de déportation de Rochambeau. Nous avons lu deux lettres de lui au Premier Consul, établissant les faits tels que nous les relatons ; dans la première, datée du Cap, il se faisait un grand mérite de la dénonciation des deux généraux ; elle respire une suffisance extrême ; mais la seconde, datée de New-York, n’est qu’une longue complainte sur l’injustice dont il a été l’objet : il y caractérise le violent despotisme de Rochambeau d’une manière admirable. Telle est l’histoire de bien des hommes.
  10. Ceci était relatif à la capitulation de Jérémie, Férou ayant consenti à ce que la garnison française s’embarquât avec armes et bagages. Mais, peu après, Dessalines agit de même au Port-au-Prince et au Cap.
  11. Histoire d’Haïti, t. 3, p. 58.
  12. Histoire d’Haïti, t. 3, p. 59.
  13. Ibid., t. 3, p. 23.
  14. Il sera prouvé, plus tard, que Boisrond Tonnerre tournait Gérin en ridicule pour ses plans chimériques : de là la haine de Gérin, qui fut cause en grande partie de la mort de ce jeune homme.
  15. Histoire d’Haïti, t. 3, note de la page 59. — Voyez, en preuve de ce que nous disons, comment Geffrard a été loué par Dessalines, dans le journal de la campagne contre le Port au-Prince, qui eut lieu ensuite, à propos de sa conduite à Jérémie ; il y est dit : « Arriva, enfin, l’évacuation de Jérémie ; et la modération avec laquelle le général Geffrard en usa envers les habitans de toutes couleurs restés en ville désilla les yeux de ceux du Port ou Prince… »
  16. On raconte que, dans une de ces revues fréquentes, Dessalines fit couper par ses soldats les longues queues des robes que portaient les femmes noires et jaunes de Saint-Marc, en disant qu’un tel vêtement nuisait au travail. En cela, il avait parfaitement raison.
  17. Nous avons puisé ces faits dans l’ouvrage de G. Guillermin, sur l’insurrection des habitans de l’Est, qui affranchit cette partie d’Haïti du joug des Français en 1809.
  18. En France, sous la Restauration, Sarrazin manqua aussi à l’honneur civil, en commettant le crime de bigamie : il fut condamné à vingt années de travaux forcés.
  19. Histoire d’Haïti, t. 3. p. 62 et 63.