Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 5/5.8

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 5p. 267-302).

chapitre viii.

Leclerc se rend à D’Héricourt et envoie Pétion au Dondon. — il y combat contre les insurgés, qui le forcent à entrer à la Petite-Anse avec Christophe. — Actions dans l’Ouest contre les insurgés. — Mort de Lamartinière. — Prise de l’Arcahaie par Larose. — Les insurgés de cette partie reconnaissent l’autorité de Lamour Dérance. — Réflexions sur les prétentions des Africains. — Crimes commis par Rochambeau. — Les insurgés du Nord sont victorieux. — Révolte de Capois au Port-de Paix. — Il rallie les insurgés de cette partie. — Lettre de Brunet à Leclerc, sur Dessalines et Maurepas. — Supplices au Cap. — Charles Bélair et sa femme y sont fusillés. — Proclamation de Leclerc. — Le général Boudet est envoyé en France. — Christophe lui confie son fils. — Ses dispositions. — Dessalines va au Cap. — Son entretien avec Leclerc. — Clervaux et Pétion au Haut-du-Cap. — Paroles de Christophe et de Clervaux. — Leclerc fait entrer la 6e au Cap. — Défection de Pétion. — II entraîne Clervaux et Christophe. — Belle conduite de Pétion. — Il va avec Clervaux au Morne-Rouge et à D’Héricourt. — Il y rallie Petit-Noël Prieur. — Marche contre le Haut-du-Cap. — La 6e est désarmée et embarquée. — Attaque et prise du Haut-du-Cap. — Défection de Christophe. — 1200 hommes de la 6e sont noyés. — Réflexions à ce sujet. — Geffrard s’échappe du Cap et va joindre Pétion. — Mort du général Dugua.


Pendant que Dessalines et Pétion refoulaient les insurgés des montagnes de Plaisance, le général Leclerc était venu sur l’habitation D’Héricourt avec deux régimens européens et la 10e coloniale, pour être plus à proximité du théâtre où ils agissaient. Il manda Pétion avec la 13e, et leur fit le meilleur accueil. Ensuite, il envoya Pétion au Dondon, où d’autres insurgés de la bande de Sans-Souci tenaient les troupes françaises en échec. Yayou les commandait ; il guerroyait dans les montagnes entre le Dondon et la Grande-Rivière. Après avoir rencontré Christophe qui était campé à Grand-Pré, entre Limonade et le Quartier-Morin, avec les 1re, 2e et 5e coloniales, Pétion se rendit au Dondon, puis dans les montagnes de la Grande-Rivière, où il dut combattre contre Yayou : il revint de nouveau au Dondon. Assailli dans ce bourg par les insurgés, n’ayant point de nourriture pour sa troupe, il fut forcé de rejoindre Christophe à Grand-Pré, où ce dernier était dans les mêmes privations. Cette circonstance les contraignit tous deux à gagner le bourg de la Petite-Anse. Mais ils laissèrent ainsi les insurgés maîtres de ces quartiers. Sans-Souci et d’autres chefs de bandes s’enhardissaient dans la lutte : ils finirent par chasser entièrement toutes les troupes qui occupaient les bourgades de l’intérieur, et à les refouler au Cap.

De leur côté, ceux qui avaient été un moment sous les ordres de Charles Bélair, s’étaient de nouveau réunis dans les montagnes de l’Arcahaie sous la direction de Destrade. En vain Rochambeau les fit-il attaquer par le général Pageot qu’il avait mandé de Jacmel : Pageot ne fut pas plus heureux que Lavalette qui, d’abord, les avait pour suivis pendant la présence de Charles Bélair ; il dut retourner au Port-au-Prince en déconfiture.

En ce moment de nouveaux insurgés se levaient dans les montagnes de Léogane. Lamartinière fut envoyé contre eux avec la 3e coloniale ; il les refoula du côté de Jacmel et revint au Port-au-Prince. Mais ils se placèrent sous les ordres de Métellus, ce brave noir sergent du régiment de Faubert, devenu officier dans ce corps pendant la guerre civile du Sud. Métellus leur donna une direction intelligente et campa dans les montagnes entre Léogane et Jacmel. Sanglaou et Cangé, nouveaux chefs d’insurgés dans la plaine de Léogane et dans les montagnes du Grand-Goave, parurent dans ces circonstances. Sanglaou était un noir, et Cangé un mulâtre.

Rochambeau, Lavalette et Pageot sortirent du Port-au-Prince pour aller les combattre et se diriger à Jacmel, dont l’arrondissement ne tarda pas à se mettre aussi en insurrection, par les excès commis par Dieudonné Jambon. Après avoir repoussé une attaque contre la ville de Léogane, Rochambeau renvoya Lavalette au Port-au-Prince et continua avec Pageot pour Jacmel où ils arrivèrent, non sans avoir été harcelés par les insurgés.

De cette ville, Rochambeau se rendit par mer aux Cayes pour stimuler Laplume, Néret et Berger, en leur communiquant ses fureurs. Laplume et Néret ne voyaient qu’une chose : obéir aveuglément aux autorités françaises. Sans portée politique, isolés dans le Sud du contact des chefs qui, dans le Nord et l’Artibonite, visaient à une prochaine levée de boucliers, ils ne prévoyaient rien au-delà de leur devoir actuel.

Rochambeau revint bientôt au Port-au-Prince : il avait signalé sa présence à Jacmel par une action atroce, en faisant mourir une centaine d’hommes de la 8e dont Dieudonné Jambon suspectait la fidélité. Rochambeau les fit embarquer sur un navire de guerre : on les plaça dans la cale en fermant hermétiquement les écoutilles, après y avoir allumé du soufre  ; ces malheureux furent asphixiés et leurs cadavres jetés ensuite dans la mer. C’est à ce barbare qu’on doit imputer ce genre de mort, qu’il inventa dans sa rage d’extermination et qui fut employé si souvent sous son gouvernement.

De retour au Port-au-Prince, il envoya Lamartinière avec la 3e contre Lamour Dérance. Celui-ci ayant échappé aux poursuites dirigées contre lui, Lamartinière revint enville et fut de nouveau expédié avec son corps à l’Arcahaie, pour combattre Destrade qui menaçait ce bourg. C’est dans cette campagne que ce brave officier prouva une mort obscure, en poursuivant des hommes qu’il affectionnait au fond du cœur, en servant un gouvernement qu’il haïssait : séparé de sa troupe dans les montagnes de l’Arcahaie, il eut la tête tranchée de la main de Jean-Charles Courjolles, l’un des lieutenans de Destrade.

Il paraît que Lamartinière avait reçu avis de Dessalines, pour s’insurger au moment où il prendrait les armes lui-même : trop fidèle à sa parole donnée, d’attendre le mouvement de ce général, il se vit contraint d’agir d’après les ordres qu’il recevait de Rochambeau. Il manqua de tact néanmoins ; car il aurait dû envoyer un émissaire auprès de Destrade, pour l’avertir de ses intentions, l’engager à ne pas résister sérieusement, à éviter sa troupe pour couvrir sa responsabilité, jusqu’au moment où ils auraient pu se joindre dans un but commun. Une pareille conduite eût été légitime en considération de la férocité que montrait Rochambeau ; elle eût conservé pour la guerre de l’indépendance, l’un des plus courageux officiers de cette époque.

Quand on se rappellera valeur qu’il montra dans la défense de la Crête-à-Pierrot et dans l’évacuation de ce fort, on ne peut refuser des larmes à la mémoire de ce jeune héros qui périt misérablement, après avoir bravé les efforts de toute l’armée française. N’est-ce pas une cruelle ironie de la part du Destin, que de protéger la vie de tels guerriers contre mille dangers, contre mille morts sur le champ de bataille, pour les condamner ensuite à finir si tristement leurs jours ?

Avant la mort de Lamartinière, Larose, qui avait dû se retirer du côté du Mirebalais, après avoir été chassé de Plassac par Dessalines, était venu offrir son concours à Destrade, en l’engageant toutefois à aller grossir les bandes de Lamour Dérange, qu’ils reconnaîtraient pour général en chef. Cette proposition, accueillie par Destrade, ne fut pas goûtée par ses gens qui ne voulaient pas abandonner leurs pénates : son acquiescement lui nuisit dans leur esprit, et il les vit déférer le commandement à Larosè qui, en sa qualité d’ancien militaire, leur inspirait plus de confiance pour la conduite de cette guerre. Larose ne put cependant les porter à suivre ses idées de réunion à Lamour Dérance ; mais il organisa ces bandes, résista à Lamartinière, et, après sa mort, finit par s’emparer du bourg de l’Arcahaie : toute la 3e coloniale passa dans ses rangs. La prise de ce bourg intercepta toutes communications entre le Port-au-Prince et Saint-Marc[1]. Ce résultat accrut la hardiesse des insurgés, qui se recrutèrent dans la commune des Verrettes.

De leur côté, Métellus, Thomas Marie-Jeanne, Adam, Mathieu Fourmi, nouveaux chefs d’insurgés, Sanglaou, Lamour Dérance, se répandirent dans les montagnes du voisinage du Port-au-Prince, dans la plaine du Cul-de-Sac, dans celle de Léogane, pendant que les cultivateurs de Marigot se soulevaient à leur tour. Tous ces chefs de bandes reconnurent l’autorité de Lamour Dérance, de même que Larose, et Gange et Gilles Bambara dans les montagnes du Petit-Goave.

Cette soumission devait nécessairement nuire à la direction à laquelle prétendait Dessalines, dès qu’il se serait décidé à se mettre à la tête des indigènes contre les Français. Aussi, pour parvenir à triompher de la résistance qu’il trouva en Lamour Dérance et en ses subordonnés, lui a-t-il fallu le concours du dévouement éclairé de Pétion, lorsque celui-ci passa dans l’Ouest. Pétion réussit à l’y faire reconnaître comme le véritable et unique général en chef.

C’était, d’ailleurs, l’obligation imposée aux anciens chefs militaires de l’armée régulière, de reconnaître et de faire admettre par la population en armes, celui qui avait le plus haut grade dans cette armée, qui était connu par ses talens militaires et par son courage éprouvé. Nous les verrons tous comprendre leurs devoirs envers la patrie qu’ils fondèrent pour la race noire ; et ils furent d’autant plus méritans envers elle, que Lamour Dérance, de même que les chefs de bandes dans le Nord, répugnaient à reconnaître aucune supériorité, non-seulement dans les mulâtres, mais même dans les noirs qui n’étaient pas nés comme eux en Afrique. Tout créole, à leurs yeux, était indigne de commander en chef.

Sous un certain rapport, on doit excuser ces hommes ignorans ; car, tandis qu’ils se levaient partout contre les Français, les chefs et les troupes coloniales servaient d’auxiliaires à ceux-ci et les traquaient dans les bois, sans qu’ils pussent comprendre leurs motifs secrets. L’initiative de la résistance à l’oppression européenne leur étant due, il était naturel qu’ils eussent cette ambitieuse prétention. Mais, il est évident que chacun d’eux voulant l’organiser, selon les idées bornées qu’ils tenaient de la tribu africaine à laquelle ils appartenaient dans leur pays natal, ils ne seraient jamais parvenus à s’entendre : ils devaient donc subir le joug que les lumières doivent toujours imposer à l’ignorance, dans ses propres intérêts.

Il ne s’agit pas en cela de la couleur des hommes, mais de leur capacité. En Afrique même, ce sont les plus capables qui gouvernent.

Dieu n’a pas destiné un homme éclairé, intelligent, à se soumettre à celui qui ne l’est pas. L’esprit doit commander au corps ; c’est dans la tête que résident toutes les facultés qui font de l’homme un être supérieur parmi tous ceux de la création. Les hommes instruits, éclairés d’une nation quelconque, doivent donc avoir la direction de ses affaires : ils forment la tête du corps social, les masses n’en sont que les membres qui exécutent les déterminations de la volonté. Renversez cet ordre naturel, dicté par la raison, et il n’y aura qu’une confusion anarchique dans la société civile.

Ainsi l’on vit les plébéiens de l’ancienne Rome se retirer sur le Mont-Sacré, par une funeste jalousie contre l’ordre des patriciens, mais ramenés ensuite à l’obéissance par l’ingénieux apologue de l’estomac et des membres du corps humain, qui fut exposé à leur raison et à leur patriotisme.

Si les insurgés commettaient des atrocités contre les blancs qui tombaient en leur pouvoir, de leur côté les Français placés sous les ordres de Rochambeau n’en commettaient pas moins. Le Port-au-Prince surtout vit organiser sur une large échelle l’assassinat des indigènes sous les formes les plus hideuses. Les gibets étaient toujours garnis d’individus ; à bord des navires de guerre on noyait, on étouffait de nuit des centaines de malheureux.

À cette époque, une femme mulâtresse, nommée Henriette Saint-Marc, fut accusée de connivences avec les insurgés de l’Arcahaie et pendue sur la place du marché près de l’église. Peu après, un mulâtre du nom de Mahotière, le fut également pour avoir refusé de fournir au service de la gendarmerie un cheval qui lui servait de monture : afin de colorer ce crime d’un prétexte, on l’accusa d’être l’espion de Lamour Dérance.

Toutes ces victimes de la fureur de Rochambeau montrèrent un courage digne de la cause dont elles étaient devrais martyrs, et n’inspirèrent que plus de haine à celle de la France. Si la scélératesse ne caractérisait pas l’âme de Rochambeau, on pourrait se demander s’il n’avait pas le dessein secret d’exaspérer cette population, pour la porter à rompre définitivement avec la métropole. Il eut encore l’indignité de donner un bal dans la soirée du jour de l’exécution de l’infortunée Henriette, et d’y inviter des femmes indigènes. C’était ajouter le sarcasme au crime.

Aussi, à son exemple et par ses ordres, Lavalette, commandant de l’arrondissement du Port-au-Prince, — Panis, commandant de la place, l’un des affreux septembriseurs qui souillèrent la révolution française, en 1792, en immolant de nombreuses victimes dans les prisons de Paris, rivalisaient-ils de rigueurs et de cruautés avec le commandant en chef des départemens de l’Ouest et du Sud. Aux Cayes, Berger, commandant de la place, — à Jérémie, Darbois, commandant de l’arrondissement, ajoutaient chaque jour de nouveaux crimes aux crimes de la veille.

Entre les noirs, défendant leur liberté, et les blancs, voulant les remettre dans l’esclavage, de quel côté étaient la raison et l’excuse de toutes les horreurs commises de part et d’autre ?…


Tandis que Christophe faisait de vains efforts pour dissiper les bandes de Sans-Souci du côté du Dondon et de la Grande-Rivière, et qu’il était, au contraire, refoulé en désordre jusqu’au Cap, — aux Moustiques, dans la péninsule du Nord, les insurgés obtenaient les mêmes avantages contre Brunel, Boyer, et Maurepas qui servait la France avec zèle : une nouvelle insurrection éclatait aussi dans la commune des Gonaïves.

Brunet, revenu au Pendu, canton du Gros-Morne, y fit pendre des cultivateurs sans même s’assurer s’ils étaient insurgés : c’était le moyen de les contraindre à l’être. Resserré par eux, il appella Maurepas à son secours. Ce dernier vint en effet avec des soldats de la 9e coloniale. Mais en son absence de la commune du Port-de-Paix, Capois prit les armes à son tour et alla s’emparer de cette ville, où il massacra tous les blancs qui tombèrent sous sa main : les femmes et les enfans seuls furent épargnés. Brunet et Maurepas, secondés par le commandant René Vincent, marchèrent sur le Port-de-Paix pour le reprendre. Ils réussirent à se rendre maîtres du fort Laveaux et d’une partie de la ville ; mais Capois tint ferme au Grand-Fort, jusqu’au moment où le général Dugua fut envoyé par le capitaine-général avec quelques centaines d’hommes, au secours de Brunet.

Capois évacua la position en emportant les munitions qui s’y trouvaient. Il devint dès-lors le chef des insurgés de toute la péninsule du Nord. Après la soumission de Maurepas, il avait passé à l’état-major du capitaine-général qui l’autorisa cependant à résider au Port-de-Paix. En prenant les armes, il le fit de concert avec Nicolas Louis, qui abandonna Maurepas. Lorsqu’il évacua le Grand-Fort, Etienne Bauvoir, Jacques Louis et Alain, deux frères de Nicolas Louis, tous officiers de la 9e, saisirent ce moment pour aller joindre leur ancien camarade d’armes du même corps.


Cette défection servit de prétexte à Brunet pour opérer, quelques jours après, l’arrestation de Maurepas, de Bodin, de René Vincent et de nombre de militaires de la 9e qu’il voulut bien soupçonner de connivence avec les insurgés ; la plupart furent noyés dans la rade du Cap. Mais comme la défection de Capois ne s’effectua que dans les derniers jours de septembre, il est convenable de rapporter ici le projet que ce général nourrissait auparavant contre Maurepas, et qui est produit dans une lettre de lui à Leclerc : elle fut écrite du Gros-Morne, avant l’insurrection de Capois, et alors que Brunet appelait Maurepas auprès de lui, pour l’aider contre les insurgés de cette commune. Cette lettre est du 20 septembre ; la voici :

« Ne croyez pas, mon général, que j’aie en Dessalines une confiance aveugle ; je sens que vous avez besoin de lui, et que si vous n’aviez pas un homme de sa trempe et de son caractère, il faudrait en chercher ou enformer un, afin de tout terminer (exterminer s’entend mieux) dans la colonie : voilà mon opinion sur son compte. Il a mis en moi toute sa confiance, et son appui près de vous. Je lui ferai tout faire : il a beaucoup d’amour-propre ; il aime son pays, il veut la liberté, ou ce qu’il croit être la liberté de sa couleur (des noirs) : le mot esclavage le révolterait immanquablement. J’approuve tout ce qu’il me propose. Mais je sais lui faire faire ce que je veux, surtout quand il est avec moi. Si vous pouvez vous passer de lui huit jours, je le ferai venir près de moi ; je lui démontrerai la perfidie de Maurepas ; il en sera convaincu et me proposera lui-même de l’arrêter et de vous l’envoyer pour le faire juger. Alors il se lie lui-même plus fortement au but de notre campagne, et il devient de plus en plus la terreur des traîtres et un épouvantail plus efficace pour les cultivateurs. »

Il résulte de cette lettre que, si Dessalines parut à Brunet avoir beaucoup d’amour-propre, ce dernier prouve qu’il avait lui-même une extrême présomption, en pensant que Dessalines était sa dupe. C’est lui au contraire qui était celle de Dessalines ; car celui-ci alimentait l’insurrection du Gros-Morne et du voisinage, en envoyant parmi les insurgés des militaires de la 4e coloniale pour les diriger. Brunet prouve encore toute la perfidie de son caractère, par le projet qu’il avait conçu dès-lors de faire arrêter l’infortuné Maurepas, sans motif, puisqu’il l’aidait avec zèle et dévouement. Il prouve enfin la duplicité de Leclerc à l’égard de Dessalines, par les conseils qu’il donnait à Brunet, de n’avoir point confiance en lui.

Mais nous aimons toutefois à trouver dans cette lettre, le témoignage rendu à l’amour de Dessalines pour son pays et ses frères, quoique, à vrai dire, il considérait la liberté au point de vue des despotes. Nous aimerions à savoir aussi ce que pensa Brunet, quand Dessalines eut pris les armes contre les Français. Cet événement, qui fît connaître son caractère, dut dégriser Brunet de l’illusion où il était[2].

Après le succès de Capois au Port-de-Paix, l’insurrection devint générale dans tout le Nord : les cultivateurs des plaines se joignirent à ceux des montagnes. Les Français ne pouvaient plus se tenir que dans les villes et les bourgs du littoral. Le capitaine-général prit alors la résolution d’y concentrer les troupes valides, et d’organiser la garde nationale, pour les défendre. Le général Boudet, revenu de la Guadeloupe, avait le commandement du département du Nord.

Pendant que Brunet, en possession du Port-de-Paix, ordonnait des exécutions à mort comme faisait Rochambeau au Port-au-Prince, — au Cap, le capitaine-général lui-même agissait comme ses lieutenans.

« On recourut alors, dit P. de Lacroix, aux expédiens de la faiblesse ; on adopta le faux système des supplices pratiqués dans l’Ouest. Les exécutions se renouvelant chaque jour, chaque jour éclaira de nouvelles désertions. La preuve qu’on abusait des exécutions, c’est que plus elles se multipliaient, moins on imposait aux révoltés. Les noirs montraient à la potence le courage avec lequel affrontent la mort les martyrs d’une secte ou d’une opinion qu’on opprime. »

Le faux système des supplices régnait déjà au Cap ; mais, dans les circonstances où l’insurrection se généralisait dans le Nord, on lui donna plus d’activité : voilà la vérité.

« Effrayé sur l’avenir, dit encore le même auteur, on s’abandonnait à des propos indiscrets et à des regrets inutiles. On osait dire que le capitaine-général avait eu tort de ne pas se débarrasser, avec Toussaint Louverture, de tous les chefs noirs et de couleur.  »

Ce fut dans cette situation des choses et des esprits que le couple infortuné, Charles Bélair et sa femme, arriva au Cap. L’ordre du capitaine-général était qu’ils fussent jugés six heures après. La commission militaire était présidée par le général de division Dugua, chef de l’état-major de l’armée, et avait pour ses autres membres les généraux de brigade Clervaux, Dubarquier et Claparède, et le chef de brigade Abbé, commandant de la garde d’honneur de Leclerc. L’adjudant-général Jacques Boyé remplissait les fonctions de rapporteur ou accusateur public. Ainsi, sur 6 membres concourant au jugement, un seul, Clervaux, était indigène, mulâtre.

Les accusés, d’ailleurs convaincus par le fait de révolte à main armée contre l’autorité de la France, furent condamnés, — Charles Bélair, comme auteur principal de la révolte, à être fusillé en sa qualité de militaire, et Sannite, son épouse, comme complice et vu son sexe, à être décapitée. Ce jugement porte la date du 15 vendémiaire an XI, ou 5 octobre 1802.

Dans la journée même, il reçut son exécution derrière le cimetière du Cap, à la Fossette. Charles Bélair reçut la mort avec calme et courage[3]. Son épouse, présente à ce moment suprême, l’exhorta à mourir en brave. C’était une femme énergique. Lorsqu’on voulut lui bander les yeux, elle s’y refusa : on ne put davantage la contraindre à subir le supplice de la décapitation ; il fallut la fusiller comme son mari. Elle fut tout aussi courageuse que lui à supporter sa peine.

Cette exécution, celle de cette femme surtout, excita un sentiment de pitié mêlé d’horreur, comme à l’exécucution d’Henriette Saint-Marc au Port-au-Prince, comme à celle de Victoire dans la même ville, sous T. Louverture. Les mœurs du pays ont toujours répugné au supplice des femmes. Cependant, en plaignant le malheureux sort de Charles Bélair et de sa femme, on ne peut que reconnaître qu’il était basé sur la loi, et que Sannite, d’un caractère hautain, influençait, dominait l’esprit faible de son mari : elle avait eu le tort aussi de commettre un crime inexcusable, en faisant sacrifier le jeune Français qui était secrétaire de Charles Bélair.

Malgré le texte du jugement publié alors dans la Gazette officielle de Saint-Domingue, et ensuite dans le Moniteur universel de France, on lit dans les Mémoires de Pamphile de Lacroix, tome 2, pages 217 et 218.

« Charles Bélair, traduit devant une commission militaire présidée par le général Ciervaux, et toute composée d’officiers noirs ou de couleur, fut condamné à l’unanimité, ainsi que sa femme, à être fusillé. Le jugement fut mis à exécution par des troupes coloniales qui semblaient remplir avec joie une si pénible corvée.  »

Est-ce à l’inexactitude des renseignemens recueillis par cet auteur, qu’il faut attribuer une si grande altération de la vérité historique, ou bien à cette partialité que nous avons si souvent signalée de sa part, dans le but évident d’essayer toujours de détourner de la tête de ses compatriotes, la responsabilité et l’odieux de tous les actes commis par eux ? Cette commission militaire eût-elle été composée comme il le dit, qu’elle eût dû remplir son devoir en présence du fait existant d’une révolte à main armée contre la domination française ; les juges blancs qui la formaient réellement en majorité ne pouvaient faire eux-mêmes autrement. Pamphile de Lacroix n’a pu ignorer les particularités vraies de la fin tragique de Charles Bélair et de son épouse, puisque quelques pages plus loin il avoue être venu au Cap peu de jours après, sortant du Fort-Liberté, où il commandait. Il y a donc eu intention et intention coupable, dans la manière dont il a narré cet épisode : il fallait représenter noirs et mulâtres comme une espèce d’assassins juridiques, exerçant leur fureur contre l’un d’entre eux.

Quand on ose se faire historien et qu’on trouve des documens certains sur les faits, il faut dire la vérité, même contre le parti politique dont on soutient les droits[4].


Le lendemain de l’exécution de Charles Bélair et de sa femme, le général Leclerc fit publier une proclamation dont nous donnons ici un extrait :


Une insurrection a éclaté dans le Nord de Saint-Domingue ; des commandant de quartiers, regrettant l’autorité et le pouvoir dont ils ne se sont servis que pour commettre des injustices, ont fait naître des inquiétudes aux cultivateurs sur leur sort futur.

Ils ont profité de l’époque où une maladie cruelle exerçait ses ravages dans l’armée de Saint-Domingue, et ils ont renouvelé les incencendies et les assassinats qui ont signalé notre entrée à Saint-Domingue. Les insensés ! Ils ne connaissent pas la force de la France. Ils ont donc oublié comment le torrent français a envahi Saint-Domingue, il n’y a pas un an ; ils ne savent donc pas que cette maladie cruelle sur laquelle ils ont fondé leur espoir a cessé ses ravages ; que ces braves devant qui ils ont fui tant de fois vont bientôt être en état de courir à de nouveaux lauriers ; ils ne savent pas qu’une armée nouvelle, égale à celle déjà venue à Saint-Domingue, est en route pour les écraser, s’ils sont rebelles, et les protéger, s’ils sont soumis… O vous qui sacrifiez une population nombreuse à votre ambition, calculez-vous vos moyens ?… Si vous persistez dans vos projets criminels, craignez la vengeance nationale : vous aurez le sort de Charles Bélair et de son infâme épouse.

Troupes coloniales, je sais que des scélérats ont cherché à vous séduire…

Soldats de l’armée, marins de l’escadre, vous voilà arrivés bientôt au terme de vos peines. La maladie cruelle qui a moissonné vos compagnons d’armes va cesser ses ravages. Une armée sortie des ports de France va se réunir à vous. La saison vous permettra d’agir, et malheur à ceux qui ne seront pas soumis.

Quant à moi, je justifierai la confiance du gouvernement français ; et avec le concours de la brave armée que j’ai l’honneur de commander, je remplirai fat tente de la nation française.


Quelles que fussent les assurances qu’il s’efforçait de donner à ses soldats et aux marins de l’escadre, le capitaine-général ne pouvait pas parler aussi éloquemment à leur imagination, que la fièvre jaune qui continuait ses ravages : tantôt il leur disait qu’elle avait cessé, tantôt il disait seulement qu’elle allait cesser. Cette effroyable maladie était si loin de terminer son cours, que trois semaines après elle enlevait le capitaine-général lui-même.

Cette proclamation, mal digérée, en s’adressant aux troupes coloniales, contenait contre les séducteurs une menace qui devait hâter l’explosion retardée jusque-là.

Déjà, soit pour éloigner de la colonie le général Boudet qui était regretté dans l’Ouest et le Sud depuis que Rochambeau l’avait remplacé, soit pour utiliser réellement la capacité d’un militaire qui, par la connaissance qu’il avait des colonies, pourrait mieux exposer la situation des choses au Premier Consul, Leclerc s’était décidé à faire partir ce général pour France, le 27 septembre.

Christophe avait saisi l’occasion de son départ pour lui confier son fils Ferdinand, afin de le faire élever convenablement : nouvelle preuve que la loyauté du général Boudet avait commandé l’estime générale. Jusque-là, Christophe, de même que Clervaux, était irrésolu sur le parti qu’il fallait prendre. Il savait que Sans-Souci, Petit-Noël Prieur et les autres chefs des insurgés le haïssaient ; il ne songeait pas à s’insurger lui-même pour se trouver exposé à leur brutalité et à leur vengeance ; car, hautain et orgueilleux, il méprisait ces hommes ignorans qu’il venait de poursuivre à outrance, comme s’il ne se ressouvenait plus de sa belle lettre du 22 avril où il plaida leur cause. Aimant le luxe et toutes les commodités d’une vie sensuelle, il lui répugnait encore de se jeter dans les bois, pour recommencer la guerre pleine de difficultés et de privations qu’il avait faite avec T. Louverture[5] ; son attachement obligé à la France n’avait que ces motifs. Quoiqu’en ait dit Boisrond Tonnerre, il ne paraît pas que Dessalines lui ait communiqué les projets qu’il avait conçus avec Pétion ; c’est ce dernier qui eut la franchise de s’ouvrir à lui, et qui l’entraîna, comme il entraîna Clervaux.

Dans les premiers jours du mois d’octobre, mais après l’exécution de Charles Bélair, il paraît, selon P. de Lacroix, que « Dessalines vint au Cap renouveler au capitaine-général Leclerc ses protestations de fidélité et de dévouement. Cet homme, dit cet auteur, aussi faux que cruel, ne cessa, durant son séjour, de parler avec horreur des révoltés et d’annoncer qu’il avait soif de leur sang. Dans un moment d’essor de toute son indignation, où l’agitation de ses membres peignait encore plus de rage que ses paroles, le général en chef lui dit avec transport : que les troupes qu’il attendait de France allaient le mettre à même de porter un coup terrible. — Il faut, s’écria Dessalines en fureur, que ce soit un tremblement de terre général.  »

S’il est vrai que cet entretien eut lieu entre Leclerc et Dessalines, nous ne trouvons pas moins de fausseté et de cruauté dans les paroles du capitaine-général que dans celles de son interlocuteur. La lettre précitée de Brunel, du 20 septembre, a déjà prouvé à quel point Leclerc était faux envers Dessalines qu’il caressait, pour le porter à des actes barbares.

Maintenant, quelle était la cause du transport qu’il éprouva à l’idée de la prochaine arrivée de troupes françaises ? Quel était ce coup terrible qu’il comptait porter, et contre qui ? Contre les insurgés seulement ? On aurait tort de croire qu’il ne pensait qu’à eux : les chefs principaux de l’armée coloniale eussent passé comme les autres[6].

Dessalines eut donc raison de l’endormir par ses paroles véhémentes ; car, c’est dans ce dernier voyage au Cap qu’il convint avec Pétion de commencer immédiatement leur levée de boucliers. Il se rendit ensuite dans l’Artibonite pour agir sur son terrain le plus convenable, où il avait préparé ses mesures.

Clervaux et Pétion occupaient alors le bourg du Haut-du-Cap, avec les 6e, 10e et 13e demi-brigades coloniales. Christophe était cantonné sur l’habitation Saint-Michel, près de la Petite-Anse, où il y avait un fort, avec les 1re, 2e et 5e demi-brigades. Tous ces corps de troupes étaient peu nombreux.

Selon P. de Lacroix, venu au Haut-du-Cap pour voir le général Boudet avant son départ, il y aurait rencontré chez lui Clervaux et Christophe, et ce dernier lui aurait parlé avec une extrême franchise sur la cause de l’insurrection du Nord et des autres localités. Il l’aurait attribuée aux inquiétudes conçues, depuis qu’on avait connaissance de la loi sur le rétablissement de l’esclavage et de la traite, aux propos qui se tenaient publiquement parles colons et d’autres Français, et à la juste défiance que faisait naître cet état de choses dans l’esprit de la population noire. P. de Lacroix « ayant cherché à le rassurer, il lui répondit que, s’il ne croyait pas à la sincérité des sentimens du général Leclerc et des autres généraux, il ne serait pas parmi eux.  »

On ne pouvait parler plus catégoriquement, pour nous servir d’un terme que Christophe employait souvent, et qui peignait bien son caractère, car il ne savait pas feindre. Lui et Clervaux donnèrent des conseils au général français, pour le moment où il retournerait à son commandement au Fort-Liberté, afin de ne pas tomber au pouvoir des insurgés répandus sur toute la route du Cap à cette ville : Christophe le fit même accompagner par plusieurs de ses guides, et bien lui en valut, car il fut attaqué pendant la nuit. On lui devait ce témoignage d’estime.

P. de Lacroix rapporte encore que dans ce même temps, la frégate la Cocarde arriva au Cap avec des noirs déportés de la Guadeloupe, et que plusieurs d’entre eux se jetèrent à la mer et allèrent augmenter la défiance de la population ; que des mulâtres, également déportés de la Guadeloupe à Santo-Domingo, y furent vendus publiquement[7]. Il ne garantit pas toutefois ce dernier fait, qui nous étonnerait de la part du général Kerverseau qui se montra toujours si libéral : néanmoins, la nouvelle en parvint au Cap alors que l’esprit des chefs noirs et mulâtres était en fermentation.

C’est ce qui expliquerait ces paroles prononcées par Clervaux, au dire de P. de Lacroix :

« La veille (de sa prise d’armes), étant chez Madame Leclerc, il s’était écrié, dans un accès d’emportement : — J’étais libre autrefois, je ne dois aux circonstances nouvelles que d’avoir relevé ma couleur avilie ; mais si je croyais qu’il fût jamais ici question d’esclavage, à l’instant même je me ferais brigand.  »

Brigand était le terme dont se servaient les Français pour qualifier les insurgés. Il disait vrai à certains égards, à raison des actes de brigandage qu’ils commettaient. Mais, de quelle expression ces brigands auraient-ils pu se servir pour qualifier les Français, leurs ennemis, qui les noyaient, les pendaient, les fusillaient, les étouffaient dans la cale des navires, et qui, plus tard, les firent dévorer par des chiens amenés de Cuba ? Il est probable que, ne sachant pas mieux que nous la langue française, ils auraient été fort embarrassés de trouver une expression convenable[8].

Toutefois, remarquons, à la louange de Clervaux, que ce mulâtre n’entendait pas séparer sa cause de celle des noirs, ses frères. Ancien libre de Saint-Domingue, que lui importait, non plus qu’à Christophe et à Pétion, la considération dont il eût joui dans cette colonie, si les noirs qu’ils avaient guidés dans la conquête de la liberté, devaient redevenir esclaves ? Nous aimons ensuite à consigner dans nos pages cette exclamation courageuse, non moins hardie dans la circonstance que les déclarations positives de Christophe ; car elles les exposaient tous deux à une arrestation immédiate.

C’est ce qui serait arrivé probablement, si l’homme qui devait exercer une grande influence sur les destinées de son pays, et qui était aussi maître de sa parole que de ses actions, si Pétion, audacieux autant que résolu, n’eût précipité la levée de boucliers qui les sauva tous.

Avisé des paroles prononcées par Clervaux, le capitaine-général donna l’ordre de faire entrer au Cap tout le corps de la 6e coloniale, fort de 1200 hommes, qu’il avait commandé comme colonel, et sur lequel il exerçait de l’influence. Il y fit entrer aussi le chef de bataillon Jacques Clervaux, frère du général, qui était employé au Haut-du-Cap. C’était annoncer des dispositions hostiles contre le général Clervaux lui-même. Revenu au Haut-du-Cap, où étaient sa famille et tous ses effets, Clervaux ne semblait pas apercevoir le dessein formé évidemment contre lui. Mais Pétion veillait pour lui et pour eux tous.

« Malgré la véhémence du propos du général Clervaux, dit P. de Lacroix, il paraît avéré qu’il hésitait, et que sa désertion ne fut entraînée que par les menées du chef de brigade Pétion. Ce chef, froidement audacieux, ordonna, dans la nuit du 26 au 27 fructidor (il faut lire plutôt 21 au 22 vendémiaire)[9], aux troupes coloniales (10e et 13e), de chavirer et d’enclouer l’artillerie du Haut-du-Cap ; de désarmer et de renvoyer en ville les canonniers européens. Après avoir tout mis en en marche, il se rendit auprès du général Clervaux, et lui annonça que les troupes coloniales étaient en défection, qu’on en avait l’avis au Cap, et que pour ne pas s’exposer à payer de leur tête cette défection, il ne leur restait rien de mieux à faire que de la partager… Cette défection spontanée affecta d’autant plus le général Leclerc, qu’il apprit qu’elle était l’œuvre de Pétion ; il le connaissait homme à ne pas s’être jeté dans le parti des insurgens en étourdi ou en désespéré.  »

Ce jugement porté par Leclerc sur Pétion était fondé ; ses propres observations sur ce caractère froid qui pesait tout avec une haute intelligence, qui était aussi résolu qu’impassible ; la connaissance qu’il avait sans doute de tous ses antécédens révolutionnaires ; celle qu’il avait acquise de sa conduite depuis l’arrivée de l’expédition, par les rapports obligés des officiers généraux sous lesquels il servait, notamment Boudet et Pamphile de Lacroix : tout concourait à lui démontrer que la défection de Pétion ne pouvait être que le résultat d’un accord entre lui et les autres chefs de l’armée coloniale qui se trouvaient dans le Nord. Cependant, comme nous l’avons dit, ce n’est qu’entre Pétion et Dessalines qu’il y eut concert préalable pour la prise d’armes qui devait décider des destinées de Saint-Domingue. Pétion était assez fixé sur les intentions du gouvernement consulaire à l’égard de la race noire tout entière, depuis qu’à Paris il avait pénétré, que l’envoi de Rigaud et des autres officiers dans l’armée expéditionnaire n’avait d’autre but que d’en faire un drapeau de défection contre T. Louverture ; les paroles qu’il adressait à ses camarades dans la traversée, sans s’ouvrir complètement à eux ; celles qu’il prononça à la vue de l’incendie du Cap ; celles qu’il prononça encore après avoir lu l’acte de Leclerc relatif à la déportation de Rigaud, prouvent évidemment les idées qu’il mûrissait dans son esprit.

Rigaud ayant été déporté, Pétion se voyait désormais le chef de l’ancien parti politique qu’il avait dirigé ; car il savait que nul autre que lui ne pouvait prétendre à ce rôle. Mais, en ce moment, T. Louverture n’était pas encore soumis, quoique la prise de la Crête-à-Pierrot faisait prévoir sa prochaine soumission. Cet événement étant consommé peu après, Pétion avait trop de perspicacité pour ne pas reconnaître que le rôle politique de T. Louverture était aussi bien fini que celui de Rigaud. Et alors, à qui mieux qu’à Dessalines était réservée la direction du parti politique de l’ex-gouverneur ? Nous avons déjà énuméré tous ses titres à cette position ; ils ne pouvaient échapper à la clairvoyance de Pétion. La déportation de T. Louverture vint confirmer cette appréciation. Les deux anciens chefs n’étant plus dans la colonie, les deux nouveaux se trouvaient avantageusement placés pour guider le mécontentement des deux partis qu’ils représentaient. Ayant eu occasion de s’estimer mutuellement, tant dans la guerre civile du Sud que dans celle qui venait d’avoir lieu, il ne leur restait plus qu’à se voir pour s’entendre dans un but commun. La circonstance de leur réunion à Plaisance fut une occasion toute favorable : Pétion sentit que c’était à lui de prendre l’iniatitive à cet égard ; il le fit avec un généreux dévouement à la race noire, et, dirons nous, une pieuse abnégation. Il le devait à son pays, à ses frères ; et il porta la conviction dans l’esprit de Dessalines, la persuasion dans son cœur qu’animait déjà une noble ambition. Dès-lors, l’unité haïtienne était en germe : les injustices, les crimes que commettait journellement la race blanche devaient développer cette précieuse semence sur le sol fécond de la Liberté.

Etait-ce ensuite à Clervaux, à H. Christophe, que Pétion ou Dessalines devait s’ouvrir prématurément ? Quoique ces deux généraux fussent aussi bien disposés à servir la cause de leur race, leur caractère, plus encore que leurs idées politiques, devait mettre Dessalines et Pétion dans une sorte de défiance vis-à-vis d’eux. Clervaux n’était qu’un brave soldat. Christophe avait une morgue qui le rendait quelquefois intraitable ; plus éclairé que Dessalines, ayant plus de formes et d’habitudes sociables que lui, il se croyait un homme bien supérieur à lui : au siège de Jacmel, en 1800, quoique colonel soumis au général Dessalines qui dirigeait cette guerre, il lui avait plus d’une fois fait sentir ses prétentions à cet égard. T. Louverture dut alors intervenir souvent entre eux.

Il n’y avait donc réellement que Pétion qui pût entraîner Christophe. La douceur de ses manières, son affabilité, sa physionomie bienveillante, la supériorité de son esprit qui savait si bien ménager l’amour-propre de tous, ses talens militaires, la grande réputation qu’il s’était faite par ses exploits guerriers, son attachement bien connu pour tous ses frères noirs et jaunes : tout contribuait à lui donner une influence décisive sur l’esprit de Clervaux et de Christophe. À l’égard du premier, le témoignage de Pamphile de Lacroix parle assez haut ; cet auteur n’a rien avancé dans cette circonstance qui ne soit fondé sur la vérité historique. Quant à Christophe, c’est Pétion lui-même qui va nous donner la preuve de son influence sur la détermination qu’il prit ; et ici, nous sommes forcé de devancer ce que nous aurons à dire plus tard.

En 1815, Christophe ayant envoyé des députés auprès de Pétion, à l’occasion d’une mission française à Haïti, Pétion répondit au général Prévost qui lui avait adressé une lettre au nom de son Roi et maître  :

« Vous me parlez, Monsieur le général, d’amnistie, de pardon, d’oubli du passé, d’autorité paternelle, de monarque, de grades, de distinctions, de titres de noblesse héréditaire ! Nous étions bien éloignés de ces idées bizarres et inconvenantes, quand je sollicitai le général Christophe à sortir du Cap, pour se soustraire à la potence, et quand je réveillai sa méfiance contre les Français qu’il connaissait si mal, que peu de temps avant il avait confié son fils au général Boudet pour le conduire en France.[10] »

Une telle assertion de la part de Pétion ne peut être révoquée en doute : un homme de sa trempe ne se vante jamais de ce qu’il n’a pas réellement fait.

Mais, ce n’est point avec ces généraux seuls qu’il prépara sa défection. La 13e avait pour chefs de bataillon Jean-Louis François, ce noir si honorable, et Coco Herne ; des officiers tels que Papalier, Francisque, etc., partageaient avec ces chefs de bataillon toute la confiance de Pétion, et ils furent initiés à son projet dès que l’instant fût arrivé de l’exécuter. Il n’est pas un seul de ces anciens soldats de Rigaud qui n’eût été digne d’une confidence à ce sujet. Et croit-on qu’il ait fallu beaucoup de peine à Pétion pour persuader également Jean-Philippe Daut, colonel de la 10e, et ses officiers et tout son corps, de la nécessité de lever l’étendard de l’insurrection contre les Français ? Il eût suffi de l’exemple tracé par la 13e pour les entraîner ; mais, accessible à tous ses compagnons d’armes, partageant avec eux tout ce qu’il possédait ; d’une douceur sans égale dans son commandement, Pétions avait obtenir de ses subordonnés une obéissance qui allait même au-devant de ses vœux ; car elle était inspirée par l’estime, la confiance et l’amour que ses procédés faisaient naître pour sa personne. C’était moins au chef qu’on obéissait, qu’au frère qu’on avait à sa tête.

Aussi, voyez avec quelle magnanimité il agit à l’égard des canonniers européens et d’autres Français qui servaient dans les rangs de la 13e ! Après avoir harangué les noirs et les mulâtres, pour leur démontrer la justice de la cause qu’ils allaient défendre, en se ralliant aux premiers insurgés que la Liberté avait armés, il s’adressa à ces blancs : « Quant à vous, leur dit-il, cette cause n’est pas la vôtre. Après avoir reconnu et proclamé nos droits, les droits que nous tenons de Dieu, la France veut nous replacer dans l’esclavage et dans toutes les ignominies que comporte la servitude. Nous l’abjurons dès aujourd’hui : elle n’est plus notre patrie ! Le sort des armes en décidera. Dieu nous soutiendra dans notre entreprise, nous la plaçons sous sa suprême protection. Vous retournerez auprès du général Leclerc : c’est là qu’est votre drapeau.  »

On vit alors un trait de dévouement sublime aux droits de l’homme, de la part d’un Français qui était capitaine dans la 13e. Gabriel Véret, né à Beauvais, chef-lieu du département de l’Oise, (cette ville où la valeur d’une Héroïne honora toutes les femmes de son pays[11]), était venu à Saint-Domingue avec les troupes qui accompagnèrent Polvérel et Sonthonax. Véret avait servi dans le Sud où Polvérel proclama la liberté générale : il était parvenu au grade d’officier dans la 3e demi-brigade que commandait Dartiguenave, et dans ce corps il avait pris part à la guerre entre Rigaud et T. Louverture ; il se trouvait capitaine dans le bataillon de Bardet qui fît défection au fort Bizoton. Lorsque Pétion eut fait son allocution aux Français qu’il allait renvoyer au Cap, Véret lui dit : « Votre cause est celle de l’humanité ; je l’ai toujours défendue avec vous tous. Moi aussi, je suis un soldat de la Liberté, et j’abjure la France comme vous, puisqu’elle est devenue injuste envers vous. Recevez-moi dans vos rangs. »

Emu, transporté de joie, Pétion le prit dans ses bras, le pressa contre son cœur, aux grands applaudissemens de toute la 13e où Véret comptait un ami dans chaque officier, dans chaque soldat. Quelque temps après, Dessalines, général en chef des indigènes, le promut au grade de chef de bataillon dans la 16e demi-brigade, et ensuite adjudant-général[12].

Si Pétion ennoblit la cause des noirs et des mulâtres, par l’admission de Véret dans leurs rangs, par le respect qu’il montra pour le droit des gens, pour la cause contraire, en renvoyant les autres Français à Leclerc, — Dessalines ne prouva pas moins, par l’estime qu’il eut pour Véret, et malgré ses regrettables fureurs contre les blancs, qu’il n’entendait pas exclure à jamais de son pays les hommes de la race européenne : d’autres faits démontreront notre assertion.


Après avoir si noblement relevé le défi méprisant jeté à toute la race noire depuis six ans, Pétion fit enclouer les canons qui garnissaient les postes du Haut-du-Cap, en prenant seulement un obusier et deux pièces de campagne : artilleur, il savait l’avantage qu’il pouvait tirer de ces bouches à feu. Il fit défiler ses troupes pour se rendre au Morne-Rouge, ce canton de la paroisse de l’Acul, qui fut le foyer de la conjuration de Boukman, en 1791. Dans la journée du 14 octobre, il se porta sur l’habitation D’Héricourt, dépendante de celle de Noé, située dans la paroisse de la Plaine-du-Nord.

C’était là que T. Louverture avait pris la résolution de résister à l’armée française, en recevant l’étrange lettre de Rochambeau qui lui apprenait qu’il avait passé au fit de l’épée les soldats de la garnison du Fort-Liberté : là, il lui avait répondu aussi : « Je combattrai jusqu’à la mort pour venger celle de ces braves soldats. » N’est-ce pas une singularité remarquable, que les circonstances y amenèrent Pétion pour le porter aux mêmes résolutions ? Car son dessein primitif était alors de se rendre de-là dans l’Artibonite, afin de rejoindre Dessalines qui avait dû se prononcer déjà, et d’agir de concert avec lui.

Mais, aussitôt son arrivée à D’Héricourt, Petit-Noël Prieur y vint avec ses bandes de Congos, sortant des montagnes du voisinage. Furieux de la guerre que les troupes coloniales leur avaient faite, il les apostropha en leur reprochant le concours qu’elles avaient prêté aux Français. À son point de vue, il avait raison de s’en plaindre. Il fallut toute l’énergie de Pétion et l’attitude martiale de la 10e et de la 13e pour en imposer à ces barbares. Mais Pétion les rassura néanmoins, en leur disant que désormais leur cause était une et indivisible ; et pour leur en donner la preuve, il proposa à Petit-Noël de se joindre à lui et Clervaux afin de marcher contre le Cap. C’était le moyen le plus efficace de l’endoctriner ; il fut fasciné par Pétion. Celui-ci déféra dès-lors le commandement supérieur à Clervaux qui était général de brigade. La haine de ces Congos pour Christophe était telle, que Pétion leur ayant dit qu’ils réuniraient leurs forces à celles de ce général, ils accueillirent ses paroles avec des hurlemens affreux ; et Petit-Noël promit de le tuer à la première rencontre.

Le général Clauzel, qui avait remplacé le général Boudet dans le commandement du département du Nord, était au Haut-du-Cap dans la nuit du 13 au 14 octobre. Pétion ne pouvait tenter de lui faire aucun mal, lorsqu’il renvoyait au Cap d’autres Français ; et d’ailleurs, Clauzel avait su lui inspirer de l’estime par sa conduite, de même que le général Claparède qui commandait la place du Cap[13].

Dans la matinée du 14 octobre, le capitaine-général Leclerc se porta au Haut-du-Cap pour ordonner des dispositions de défense, dans la prévoyance que Pétion et Clervaux pourraient y revenir. En ce moment, il fit occuper tant dans ce bourg qu’aux environs du Cap, dans la Bande du Nord, divers postes, et notamment ceux de Jeantot et de Pierre-Michel. La réserve fut placée à l’hôpital des Pères. Les forces dont il pouvait disposer consistaient en 2000 hommes environ, y compris la garde nationale. Le général D’Henin commandait les dragons de cette garde nationale.

Christophe n’avait pas bougé de la position de Saint-Michel qu’il occupait près de la Petite-Anse, sur la route qui conduit au Cap. Le général Leclerc envoya auprès de lui un officier porteur de l’ordre de marcher contre Clervaux et Pétion, et reçut pour réponse qu’il pouvait compter sur lui, « qu’il allait se mettre en mesure de ne point obéir aux mulâtres qui paraissaient vouloir profiter des troubles de la colonie pour en usurper le gouvernement. Il ajouta qu’il allait aussi prendre les moyens de se défaire de Sans-Souci et de Macaya, dont les bandes resserraient le Cap[14]. » Mais Leclerc apprit bientôt que quelques heures après, Christophe avait dit qu’il avait les moyens de rabaisser sa fierté, et qu’en attendant il resterait spectateur bénévole des événemens. Le fait est, qu’il redoutait Sans-Souci, Macaya et Petit-Noël. On a vu que ce n’était pas sans raison : il ne se sentait pas de force à braver leur haine dans ce premier moment. Du reste, il trompait Leclerc.

Ces paroles de Christophe et la défection de Pétion et de Clervaux, portèrent Leclerc à désarmer la 6e coloniale et à embarquer ces 1200 hommes sur les navires de guerre. L’amiral Latouche Tréville les commandait. Leclerc avait déjà soustrait ce corps à l’influence de Clervaux ; maintenant, en le désarmant et l’embarquant tout entier à bord des navires de guerre qui servaient aux noyades, ce n’était pas seulement une mesure de précaution ; c’était annoncer une arrière-pensée détestable. On va voir bientôt ce qui advint à tous ces braves officiers et soldats qui s’étaient soumis des premiers aux Français avec Clervaux, à Saint-Yague, et qui ne les avaient jamais combattus.

Le 15 octobre, Clervaux, Pétion et leurs troupes avaient repris la route du Haut-du-Cap, avec Petit-Noël et ses bandes. 5000 hommes, dit-on, se trouvaient réunis pour attaquer ce point ; mais la plupart d’entre eux étaient mal armés, indisciplinés et disposés à n’obéir qu’à leur chef, impatient lui-même de l’autorité militaire de Clervaux. À onze heures de la nuit, le combat s’engagea et dura jusqu’à quatre heures du matin, le 16.

Quoique les Français, commandés par le général Clauzel, combattissent avec courage, ils ne purent empêcher que le Haut-du-Cap, les forts Pierre-Michel et Jeantot ne restassent au pouvoir des indigènes. Dans ce dernier fort, leur résistance avait été plus longue : il était commandé par le chef de brigade Anhouil[15]. Les Français rentrèrent au Cap ou occupèrent les positions qui avoisinent le plus cette place.

C’est alors seulement que Christophe se prononça. Laissant une partie de ses troupes à Saint-Michel, il vint au Haut-du-Cap avec l’autre, et se joignit à Clervaux et Pétion. En le voyant, Petit-Noël entra en fureur, l’accabla d’injures et lui fit des menaces. Mais Christophe était aussi brave qu’il méprisait Petit-Noël et ses gens : il leur en imposa par son attitude. Clervaux et Pétion surtout réussirent à calmer ces barbares, en leur démontrant que le temps des rancunes était passé, qu’il fallait unir leurs efforts contre l’ennemi commun qui ne manquerait pas de profiter de leurs divisions : ces paroles sensées furent comprises. Le Cap fut cerné de tous côtés, et Christophe agit contre la Petite-Anse qu’il bloqua aussi.

Au moment de l’attaque du Haut-du-Cap, ou alors que les Français étaient repoussés de ce point, on se livra à bord des navires de guerre à un acte affreux : les 1200 hommes de la 6e furent tous noyés, et Jacques Clervaux subit aussi le même sort ou fut poignardé.

Examinons comment P. de Lacroix relate ce fait horrible :

« Dans un écart produit par le sentiment de la faiblesse, la terreur de succomber sous le poids du nombre fit recourir, à bord des bâtimens, à une mesure atroce dont le général Leclerc avait repoussé l’idée avec horreur, en apprenant l’exécution qu’on s’en était déjà permise dans l’Ouest.… Les équipages étaient tellement affaiblis ou encombrés de malades, que la vue de ces détachemens noirs, bien plus nombreux qu’eux, les fit frémir. Ce ne fut qu’un cri de terreur au moment où les insurgés replièrent nos troupes du Haut-du-Cap ; on crut à bord tout perdu. Dans un premier mouvement de terreur, le sentiment de la conservation fit retentir la rade de ce cri du désespoir : — « Tuons ce qui peut nous tuer. Les droits de l’humanité furent impitoyablement outragés. Dans la cruelle alternative d’être dévorés par des tigres, les matelots le devinrent eux-mêmes. Les flots engloutirent en un instant mille à douze cents malheureux qu’un sort particulièrement contraire avait isolés des leurs. La guerre des couleurs fut dès-lors et pour longtemps réinaugurée à Saint-Domingue. Elle y avait toujours été une guerre à mort, — les noirs n’ayant pas pour habitude de faire quartier à leurs prisonniers. [16] »

Le général Rochambeau et ses troupes qui s’emparèdu Fort-Liberté, le 4 février, étaient-ils des noirs, et firent-ils quartier aux soldats et officiers faits prisonniers alors ? Le général Hardy, qui enleva le poste de la Rivière-Salée, le 5 février, en marchant sur le Cap, était-il un noir et fit-il non plus quartier aux prisonniers ? Plus tard, ce même général était-il devenu un noir quand il passait au fil de l’épée, tantôt 200, tantôt 600 prisonniers, d’après le témoignage même de P. de Lacroix ? Cette guerre des couleurs n’existait-elle pas dès-lors ? Pourquoi ce mot de tigres appliqué aux noirs, si on les considérait comme des hommes, sans faire attention à leur couleur ? C’est encore la même expression que nous avons relevée dans l’ouvrage de Bignon.

Et qui peut faire accroire qu’en ordonnant l’embarquement de toute la 6e} le général Leclerc ou l’amiral Latouche Tréville n’avait pas fait museler ces tigres ? On les aurait laissés libres à bord des navires de guerre ! Cette terreur des équipages, dont nous voyons trois fois l’expression, fut-elle bien réelle, et l’amiral et ses officiers ne participèrent point à ce crime qui engloutit 1200 hommes à la fois ? Si le général Leclerc lui-même avait d’abord repoussé l’idée des noyades de Rochambeau, il est certain qu’on noyait au Cap avant cet effroyable événement : en envoyant ces infortunés à bord, c’était dire ce qu’on devait en faire ; et cela, au moment où Pétion venait de renvoyer au Cap les canonniers français !…

Quand vous retracez l’histoire, avouez donc et flétrissez les crimes commis par n’importe qui !… Excusons toutefois le général Pamphile de Lacroix ; car sa tâche était plus que pénible, plus que difficile ; et s’il s’efforça de dissimuler le crime, du moins il n’en commit pas lui-même. Nous le disons à sa louange.

C’est après l’expulsion des Français du Haut-du-Cap, que Pétion vit arriver auprès de lui l’un des plus valeureux officiers de Rigaud, — Nicolas Geffrard, destiné à être le héros de l’indépendance dans le Sud.

Après la prise de la Crête-à-Pierrot, il s’était rendu au Port-au-Prince et de-là à l’Anse-à-Veau, dans l’intention d’aller aux Cayes. Mais, apprenant que pour lever le séquestre apposé sur ses biens depuis la fin de la guerre civile, il fallait une décision du préfet colonial, il se rendit au Cap afin de l’obtenir. Là, se trouvaient Courroy et Cariot, deux blancs qui avaient servi aux Cayes et qui le connaissaient : ils le dénoncèrent, dans ce moment de l’insurrection générale du Nord. Prévenu à temps, Geffrard fut se cacher à bord d’un caboteur et y rencontra Lys jeune et N. Brouard, ses amis du Sud. Ne prévoyant pas pouvoir éviter son arrestation, causant avec eux de cette probabilité, il eut un moment de désespoir ; il saisit un pistolet pour se faire sauter la cervelle. Heureusement, Lys accourut et arracha cette arme de ses mains. Ces deux amis le persuadèrent de venir à terre, pour rester avec eux dans la même maison qu’ils occupaient : déguisé en matelot, il s’y rendit dans la soirée et s’y tint renfermé. On le cherchait de tous côtés. Sur ces entrefaites arriva la prise d’armes du Haut-du-Cap ; et dans le tumulte qui survint lors du combat du 15 au 16 octobre, il se déguisa encore et réussit à rejoindre Pétion[17]. Celui-ci avait dèslors un autre lui-même à ses côtés : c’est assez dire, pour exprimer l’heureuse acquisition que faisait la cause indigène.


Le général Dugua, chef de l’état-major de l’armée française, fut emporté par la fièvre jaune le 17 octobre. Ce brave militaire, qui avait fait les campagnes d’Italie et d’Egypte, blâmait à ses derniers momens les erreurs et les torts de son gouvernement.

  1. L’Arcahaie tomba au pouvoir de Larose, le 25 octobre. Robes, qui s’était signalé là, en 1799, par ses cruautés contre les hommes de couleur, fut tué dans cette affaire.
  2. Longtemps après les événemens accomplis, l’empereur Napoléon a vu clair, quand il a dit de Leclerc : « Il fut dupé par les généraux noirs.  » D’après cette lettre de Brunet, n’eurent ils pus raison ?
  3. « Charles n’eut pas assez de résolution pour se retirer au Bahoruco, d’où i eût pu se ruer dans les plaines. » Histoire d’Haïti par M. Madiou, t. 2, p. 330.

    Notre compatriote a oublié, sans doute, qu’il y eût rencontré Lamour Dérange et Lafortune, ennemis acharnés de T. Louverture et de tous ses lieutenans. Charles Bélair, déjà jalousé par Dessalines, eut tort de prétendre à être général en chef : il ne pouvait plus se sauver.

  4. On peut trouver étonnant que nous accusions si souvent P. de Lacroix de partialité, quand nous l’avons présenté comme l’un des généraux qui montrèrent de la modération ; mais nos reproches s’adressent a l’auteur d’un livre, qui adopta un mauvais système afin de dissimuler souvent les torts de ses compatriotes.
  5. On se rappelle que T. Louverture l’a accusé d’avoir enlevé à son profit la majeure partie des 900 mille francs de la caisse du Cap ; ayant ainsi refait sa fortune, il ne pensait qu’à jouir.

    Son fils Ferdinand fut placé à l’hospice des Orphelins, à Paris, le 23 décembre 1803 ; étant malade, il fut envoyé à l’hôpital de cet établissement, situé à la barrière de Sèvres, et il y mourut le 5 octobre 1805. Sa tante, nommée Marie, qui l’avait accompagné, mourut à la Salpétrière. Dans la même année 1805, Christophe avait chargé un capitaine américain d’enlever Ferdinand et de le lui ramener ; ce marin vint à Paris, mais sachant que la police le recherchait, il se sauva.

    Clervaux avait confié aussi son fils Rémi à M. Coisnon. Ces deux enfans furent d’abord placés au collège de la Marche : l’insurrection de leurs pères les en fit retirer ; cependant, on prit soin de celui de Clervaux comme de celui de Christophe. Nous aimons à rendre ce témoignage, d’après les documens que nous avons lus.

  6. Est-ce que des regrets, au dire de P. de Lacroix, ne furent pas exprimés, de ce que Leclerc ne se fût pas débarrassé de tous les chefs noirs el de couleur ? Soumis à l’influence des colons et de ses alentours, Leclerc se livrait avec transport à l’idée de profiter des troupes attendues de France pour exécuter ce plan. Il eût d’ailleurs rempli le devoir qui lui avait été prescris.
  7. La Cocarde avait à son bord 232 noirs et mulâtres ; 2,000 autres furent aussi déportés sur cinq frégates, dont le capitaine Lebozec avait le commandement supérieur. (Documens du ministère de la marine.)
  8. « D’après le dictionnaire de Bescherelle, nous voyons qu’en 1815 : « On donna le nom de Brigands de la Loire aux glorieux débris de nos armées, qui, après la défaite de Waterloo, s’étaient retirés derrière la Loire. » Ainsi, les passions politiques sont toujours les mêmes, soit qu’il s’agisse pour elles de flétrir, à leur point de vue, les blancs ou les noirs.
  9. P. de Lacroix s’est trompé en fixant cette défection dans la nuit du 13 au 14 septembre : elle eut lieu du 13 au 14 octobre. Nous avons lu des documens officiels à ce sujet.
  10. Il résulte de ces paroles de Pétion, que c’est peu de jours avant sa levée de boucliers du 13 octobre qu’il s’ouvrit à Christophe, puisque Boudet partit le 27 septembre. Ce fut, sans doute, immédiatement après la proclamation menaçante de Leclerc, qui suivit la mort de Charles Bélair ; elle ne pouvait échapper à la pénétration de Pétion, lorsqu’il avait tiré si bon parti du mot prononcé par l’estimable Chaudry.
  11. Jeanne Hachette, qui contribua à la défense de Beauvais, en 1472 contre le duc de Bourgogne. Heureux pays, belliqueuse nation, qui compte même les femmes parmi ses guerriers !
  12. Véret devint général de brigade sous Boyer, et mourut aux Cayes le 13 mai 1833, toujours aimé et honoré de ses compagnons d’armes et de tous les citoyens. Borgella, alors commandant de cet arrondissement, lui fit faire de magnifiques funérailles.
  13. En 1838, j’eus l’occasion de faire la connaissance du maréchal Clauzel, à Maisons-Lafitte où je dînai avec lui. Je lui parlai de l’opinion favorable qu’avait Pétion de lui et du général Claparède, et il me témoigna lui-même la plus haute estime pour Pétion, en me disant que tous les généraux français de l’expédition avaient remarqué en lui un officier distingué. Noua causâmes beaucoup de cette époque. À quelques jours de là, je rencontrai le général Claparède dans les salons du général Bernard, ministre de la guerre : il vint à moi et me serra la main ; il avait su du maréchal Clauzel ce que j’avais dit à ce dernier. Lui aussi m’exprima toute son estime pour Pétion.
  14. Pamphile de Lacroix, t 2, p. 235.
  15. J’ai lu des pièces authentiques, officielles, qui établissent ces faits, et parlent de l’heure de l’attaque et de la durée du combat. P. de Lacroix s’est trompé, en disant que l’attaque commença à une heure du matin, et que les indigènes furent, tout-à-fait repoussés du fort Jeantot : ils en restèrent maîtres à la fin. Il convient, du reste, qu’ils replièrent les troupes françaises du Haut-du-Cap, et s’emparèrent du fort Pierre-Michel, et finit par dire qu’ils se déterminèrent à la retraite, en laissant sur le terrain un assez grand nombre de morts. — T. 2, p. 235 à 237.
  16. Mémoires, t. 2, p. 237 et 238.
  17. Bonnet était au Cap aussi : dans la crainte d’être arrêté, il partit pour Saint-Yague de Cuba.