Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.10

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Chez l’auteur (Tome 7p. 202-238).

chapitre x.

Campagne de Lamarre dans les hauteurs du Port-de-Paix ; ses succès. — Campagne de Pétion contre Saint-Marc ; ses succès. — Situation fâcheuse des troupes de Lamarre. — Pétion lui envoie des secours, d’accord avec le sénat. — Souscription volontaire au Port-au-Prince, et contributions dans toute la République. — J.-C. Imbert résiste au sénat. — Mission à la Jamaïque, à propos de l’Anglais Goodall. — Gérin envoie des provisions au Môle. — Le sénat l’en félicite. — Combat devant Saint-Marc et entre les flottes ennemies. — Intrigues ourdies au Port-au-Prince. — Pétion se décide à lever le siège de Saint-Marc. — Le sénat prend des mesures militaires pour aller au secours de l’armée, et écrit à Gérin de venir au Port-au-Prince pour les diriger. — Gérin accepte, mais tarde à s’y rendre. — Retour de Pétion en cette ville. — Le sénat fait organiser sa garde. — Il rend les lois sur la trésorerie générale et les attributions du secrétaire d’État. — Arrière-pensée du sénat dans cette dernière loi. — Adresse de Pétion au peuple et à l’armée, où il parle des factieux qui ont tramé secrètement. — Le sénat lui écrit de les faire arrêter. — Il élit Bonnet, secrétaire d’État. — Arrêté de Pétion qui rend les commandans d’arrondissement independans les uns des autres, et soumis au Président d’Haïti seul. — Revers de Lamarre, détresse de ses troupes. — Il apprend le retour de l’armée au Port-au-Prince, et replie au Môle. — Sa situation et son courage. — Organisation de la secrétairerie d’État par Bonnet. — La garde du sénat est formée. — Gérin arrive au Port-au-Prince. — Le sénat le complimente et écrit à Pétion de l’activer. — Dénonciation d’abus, etc., au sénat. — Ce corps rappelle Gérin aux fonctions sénatoriales. — Sa motion d’ordre et sa déclaration sur un plan d’organisation qu’il a médité. — Modé propose de traîner Pétion à la barre du sénat. — Gérin l’accuse de prolonger la guerre. — Protestation de plusieurs sénateurs. — Mesures militaires ordonnées par Pétion. — Le sénat ne se réunit plus. — Gérin retourne à l’Anse-a-Veau d’où il écrit à Pétion. — Réponse de Pétion. — Examen des causes de rivalités entre plusieurs personnages. — Deux actes législatifs de Pétion. — Ordre en conseil du Roi d’Angleterre qui autorise les relations commerciales des sujets britanniques avec Haïti.


Le général Lamarre n’avait pas tardé à effectuer le projet qu’il avait annoncé au président et au sénat, de se porter avec ses troupes, de l’habitation Foache, dans les montagnes du Port-de-Paix : le 19 juillet il était rendu à une portée de fusil du fort du Trois-Pavillons, occupé par les troupes du Nord sous les ordres du général Jason ; il voulait l’enlever. Mais le 24, Christophe arriva au milieu de son armée qu’il dirigea vainement contre les républicains : les pertes qu’elle essuya dans diverses attaques, le décidèrent à retourner au Cap pour amener de nouvelles forces. En son absence, le 10 août, Jason envoya trois colonnes contre Lamarre, qui vinrent échouer sur ses remparts et perdirent encore une foule de soldats. On conçoit que les républicains en perdaient aussi dans ces combats réitérés, qu’ils avaient des blessés qui diminuaient encore le nombre des combattans. Le 24, Lamarre écrivit au président et lui demanda des troupes, et l’envoi de la flotte pour combattre celle de Christophe, qui ravitaillait son armée par le Port-de-Paix.

Telle était l’intention du président en se disposant à entrer en campagne contre Saint-Marc, d’accord en cela avec le sénat. Il expédia la flotte avec des secours de toutes sortes pour l’armée expéditionnaire, et quitta le Port-au-Prince le 3 septembre.

Panayoty ne tarda pas à arriver devant le Port-de-Paix où il bloqua 3 des garde-côtes du Nord, après avoir capturé la goëlette le Jacques Simon qui y portait des provisions. Ces faits mirent Christophe en fureur ; il proposa à dex navires anglais qui étaient dans la rade du Cap, de les armer pour aider les siens, et le 16 septembre Lamarre informa le président de cette particularité, qu’il venait d’apprendre par un prisonnier. Indépendamment de ces deux navires qu’il eut à sa disposition, il se ménagea le concours d’une corvette anglaise, le Young Roscius, qui paraît être sortie de la Jamaïque, sous les ordres d’un nommé Goodall : à cette époque, la plupart des navires marchands anglais étaient armés, par rapport à la guerre contre la France et l’Espagne.

Mais Panayoty avait eu ordre du président, de revenir aussitôt que possible au Port-au-Prince, pour aider au transport de l’artillerie de siège dont on aurait besoin contre Saint-Marc, qu’on n’espérait pas d’enlever de vive force. N’ayant pas eu d’engagement, ni avec les navires anglais qu’on arma au Cap, ni avec les garde-côtes bloqués au Port-de-Paix, il dut suivre ses instructions : ce qui excita de nouvelles plaintes de Lamarre contre lui au sénat, et il fut contraint de se justifier près de ce corps, le 8 octobre.

L’armée marchant contre Saint-Marc avait dû se diviser en deux fortes colonnes, l’une passant par la grande route, sous les ordres directs du président, l’autre par les hauteurs de l’Arcahaie et des Verrettes, sous ceux du général Bonnet, afin de balayer les différens postes que l’ennemi y avait établis. Sur l’habitation Couilleau, il s’enfuit sans beaucoup de résistance ; sur celle de Dubourg, ce fut de même. Mais sur l’habitation Verrier, l’ennemi s’était retranché dans une maison en maçonnerie dont il avait crénelé les murs ; la résistance y fut opiniâtre, et il fallut toute la bravoure des officiers et des soldats pour enlever cette position formidable. David-Troy s’y distingua, comme toujours : la fureur des soldats ne fit aucun quartier aux malheureux prisonniers[1].

Pendant ces faits, une lettre de Lamarre, en date du 22 septembre, parvint au président, lui rendant compte d’un nouveau combat qui eut lieu le 19, et où il avait fait des pertes d’hommes, quoique vainqueur. Une autre lettre de lui était adressée au sénat, « exposant sa situation critique, disait-il, non pas des plaintes et des réclamations inconsidérées. » Sa troupe avait à peine de quoi se nourrir, ne pouvant abandonner ses postes pour chercher des vivres dans la montagne ; elle était presque nue, parce que les vêtemens s’usent promptement dans une telle guerre : il demandait enfin toutes sortes de secours en hommes, argent, approvisionnement, etc., et il concluait par proposer au sénat d’ouvrir une souscription volontaire parmi les citoyens, pour lui venir en aide. Cette dépêche fut ouverte au quartier-général par les sénateurs Bonnet, Lys, David-Troy et Delaunay, qui appuyèrent sa proposition en l’envoyant à leurs collègues au Port-au-Prince.

Le président fît aussitôt donner des ordres en cette ville, de réunir des vivres et tout l’argent disponible pour être expédiés à Lamarre ; et le 2 octobre, il lui écrivit en lui envoyant 300 hommes de son armée par une partie des garde-côtes, déjà revenus, en lui annonçant qu’une égale quantité allait suivre ceux-là avec les autres navires. Pour le moment, il ajournait donc à avoir l’artillerie de siège dont il avait besoin ; mais Saint-Marc était cerné.

Le 2 octobre aussi, en recevant la dépêche de Lamarre, le sénat chargea Daumec, Larose et Pelage Varein, de préparer une adresse au peuple, aux fins d’en obtenir une souscription volontaire ; et à cet effet, il convoqua les commerçans du Port-au-Prince, nationaux et étrangers, pour avoir d’eux un prompt secours en argent. J.-F. Lespinasse se distingua par son zèle patriotique à offrir, non de concourir à une souscription à titre de remboursement, mais à une contribution obligatoire en faveur de l’armée expéditionnaire. Le sénat tenant au premier mode, R. Sutherland, qui se distinguait aussi parmi les étrangers, appuya Lespinasse, et le lendemain 15000 gourdes furent versées au trésor par le concours de tous. Le sénat en avisa le président par un message. Cette somme fut réunie aux approvisionnemens préparés par l’administrateur Frémont, par ordre du président, et le 7 octobre, il put écrire de nouveau à Lamarre, en y joignant les 300 hommes qu’il avait promis ; il lui en annonçait 400 autres prochainement, et qu’il négociait l’acquisition d’un navire à trois-mâts, au Port-au-Prince, pour être armé et augmenter la flotte.

Le 3, le sénat avait adopté le projet d’adresse au peuple. Rédigée par Daumec, elle qualifia Christophe « de nouveau Verres, nouveau Tarquin,  » en rapppelant toute sa conduite depuis la mort de Dessalines ; elle excita le zèle des citoyens de toute la République pour venir au secours de l’armée expéditionnaire, en louant celui des habitans du Port-au-Prince ; elle annonça les succès de l’armée devant Saint-Marc, et même ceux qu’obtenaient les Indigènes de l’Est d’Haïti, en insurrection contre les Français, dont les dispositions paraissaient favorables à la République : « Puissions-nous être assez sages, disait le sénat, pour jouir des faveurs que le ciel semble nous destiner ! [2] »

Le 4 octobre, le sénat rendit la loi qui imposait les citoyens à la modique somme de 26,000 gourdes, répartie entre tous les arrondissemens, proportionnellement à leur importance, indépendamment de la souscription volontaire des commerçans du Port-au-Prince ; et, de même qu’il était dans les idées tirées de l’histoire romaine, il imita la Convention nationale de France, en députant dans les arrondissemens ou chargeant spécialement des commissaires sur les lieux, pour activer cette imposition extraordinaire.

Le 6, le président répondit à son message, approuva les mesures prises, en complimentant les commerçans du Port-au-Prince de leur zèle.

Le sénat n’en manquait pas lui-même. Le 8, il adressa un message au citoyen J.-C. Imbert, par lequel il l’enjoignait « à comparaître à sa barre, afin de rendre compte des opérations de l’armée et de la situation des finances. » Il est probable qu’aux yeux du sénat, étant chargé du portefeuille de la secrétairerie d’Etat, il était censé être en correspondance militaire avec le président. Mais ce fonctionnaire, souffrant de son athsme habituel, s’impatienta excessivement de cette espèce de mandat de comparution ; et, avec un ton de fermeté qu’on ne lui supposait pas, il déclina le droit que le sénat prétendait avoir à ce sujet : sa réponse se basait sur la constitution. Le sénat reconnut qu’il avait fait un pas de clerc, et lui députa trois de ses membres pour conférer avec lui sur les mesures à prendre[3].

Le 9, ce corps rendit une loi qui enjoignait à tous les débiteurs du trésor public, à quelque titre que ce fût, d’avoir à solder leurs comptes dans huit jours pour tout délai. Et le même jour, il députa le sénateurs Daumec, Larose et Pélage Varein, pour se rendre à l’armée devant Saint-Marc, afin de se concerter avec le Président d’Haïti sur les mesures à prendre, relativement à l’Anglais Goodall qui, avec sa corvette, prêtait déjà son concours au Tarquin du Nord. En attendant, le sénat voulait acheter d’autres navires que celui dont l’acquisition avait eu lieu par ordre du président : malheureusement, il ne s’en trouvait pas d’autres dans la rade du Port-au-Prince, dit son procès-verbal de ce jour.

Le sénat avait reçu l’offre d’un autre Anglais, commerçant au Port-au-Prince, pour porter ses dépêches à l’amiral de la station de la Jamaïque, en réclamation contre la conduite de Goodall, et il pensait devoir envoyer aussi un agent accrédité. Mais, en accueillant sa députation au quartier-général, en lui répondant le 11, « qu’il partageait ses sentimens, » Pétion lui dit qu’il n’agréait pas l’idée d’envoyer un agent du gouvernement ; mais qu’il était d’avis, en cas que le commerçant anglais eût changé de disposition, de confier ses dépêches au citoyen Dugué : ce qui eut lieu. Nous croyons que Goodall fut blâmé par l’amiral de sa nation ; mais il avait eu le temps d’opérer utilement en faveur de Christophe. Au reste, comme on vient de le voir, des sujets anglais servaient respectivevement les deux partis en guerre, selon leurs intérêts individuels.

Goodall, en effet, arrivé au Cap, avait convoyé la flotte du Nord au Port-de-Paix, pendant que la nôtre était au Môle, débarquant les renforts et les objets expédiés à Lamarre : il retourna ensuite au Cap.

Dans ces circonstances difficiles pour l’armée expéditionnaire, le patriotisme du général Gérin se réveilla dans sa retraite à l’Anse-à-Veau. Voulant seconder le sénat, il excita les habitans de cet arrondissement à faire une contribution volontaire en vivres du pays, et obtint des caboteurs des mêmes lieux de les porter au Môle. C’était une bonne et belle œuvre de sa part, en le considérant même comme simple citoyen. Informé de cela, le 18 octobre, le sénat chargea son président de lui adresser un message pour lui témoigner sa satisfaction de ce procédé et l’en féliciter : Mode présidait ce jour-là. On conçoit qu’en cette circonstance, les sympathies des sénateurs se réveillèrent aussi en faveur de leur ancien collègue.

Jusque-là tout allait pour le mieux, et la députation envoyée auprès de Pétion rendit compte de sa mission dans la même séance.

On était arrivé au 24 octobre, et l’armée assiégeante avait pris ses positions autour de Saint-Marc, attendant l’artillerie de siège qui n’avait pu encore lui parvenir, par le bâtiment que la flotte devait convoyer. Le 25, les assiégés commencèrent une vive canonnade contre les républicains qui s’étaient approchés de la ville ; ils firent une sortie contre la ligne où se trouvaient les 23e et 24e demi-brigades, sous les ordres des généraux Bazelais et Métellus, et furent repoussés avec une perte considérable d’hommes parmi lesquels était un officier supérieur.

Le 9 novembre, le bâtiment qui portait l’artillerie de siège dans la baie de Saint-Marc étant arrivé, il allait la débarquer, quand la flotte du Nord y parut : ce débarquement devint impossible. Cette flotte le canonna ainsi que la ligne des assiégans de ce côté-là[4] Le 11, l’ennemi sortit de l’enceinte de la ville et attaqua cette ligne sous les ordres du général Bonnet ; il fut encore repoussé vaillamment, et il se plaça sous la protection de sa flotte. Mais le 15, celle de la République arriva dans la baie de Saint-Marc, et combattit avec avantage la flotte ennemie, sans qu’il y eût cependant un grand résultat, les bâtimens du Nord étant entrés dans la rade, où ils avaient la protection des forts de la place.

Pendant ce long séjour de l’armée assiégeante autour de Saint-Marc, pour se procurer des vivres, nos soldats allaient à la maraude, ou par détachemens, ou partiellement : c’étaient des combats continuels entre eux et les cultivateurs des montagnes voisines. Le général Pierre Toussaint avait organisé la résistance de ces derniers, en leur donnant pour chef principal un nommé Sibasse : ils finirent par épier les déserteurs de l’armée qui se rendaient au Port-au-Prince, et beaucoup d’entre eux périrent victimes sur la grande route. Les communications avec cette ville devinrent enfin périlleuses, dans un parcours de 30 lieues : l’imagination effrayée grossit encore le danger réel.

Dans une telle situation, les assiégeans n’ayant point d’artillerie, le président ne voulant pas, avec raison, tenter des assauts contre Saint-Marc qui était bien gardé, il était inutile de continuer à rester autour de cette place, lorsque d’ailleurs la corvette de Goodall pouvait paraître et parut effectivement : elle augmenta la flotte du Nord.[5] La nôtre n’était plus de force à se mesurer avec elle, et ne pouvait plus être d’aucun secours pour l’armée ; elle se retira sur les côtes de l’Arcahaie.

D’autres motifs décidaient, Pétion à retourner au Port-au-Prince ; il voulait surveiller l’armement du trois-mâts qui venait d’être acheté, et il savait en outre que des intrigues s’ourdissaient dans cette ville, depuis que le sénat avait adressé son message de félicitations au général Gérin. Il n’y était question que de son courage, de sa capacité militaire, que le président laissait sommeiller dans la retraite ; on prenait prétexte de la difficulté des communications, pour faire entendre que Gérin seul pouvait les rétablir. Le colonel Boyer, que le président avait envoyé en mission au Port-au-Prince et qui y était le 1er novembre, fut probablement celui qui put bien l’informer de ces intrigues. Il se trouva ensuite à bord du Derénoncourt, pendant le combat du 15 entre les deux flottes ; il en écrivit la relation à Caneaux, commandant de la place du Port-au-Prince, en lui parlant aussi de la situation de l’armée assiégeante, d’après ce qu’il avait appris.

Informé de cela, le 17 le sénat invita Caneaux « de se rendre dans la salle des séances, pour lui donner connaissance des nouvelles qu’il a reçues de l’armée dévant Saint-Marc. » Caneaux exhiba deux lettres de Boyer, écrites le 15 à bord du Derénoncourt. « Après un morne silence, continue le procès-verbal, un honorable membre a pris la parole et a dit que les circonstances actuelles nécessitaient que l’embargo fût tout de suite mis sur tous les bâtimens de la rade, jusqu’à ce qu’on reçoive des nouvelles directes du Président d’Haïti et qu’on sache la situation de l’armée. La motion est adoptée. » Ensuite, l’ordre en est donné à l’autorité militaire, avec injonction de mettre en réquisition une partie de la garde nationale de la plaine et de la ville, pour envoyer des munitions de guerre et de bouche à l’armée.

Voilà donc le sénat, où ne se trouvait aucun de ses membres militaires, prenant des mesures de guerre, dictant ses ordres à l’autorité militaire. On conçoit ce que durent produire sur l’esprit public, la comparution de Caneaux dans cette séance du sénat et l’émission de tels ordres. Mode présidait encore ce jour-là. Mais le 18, la présidence du sénat passa à Daumec. Voyons la motion qu’il fit au corps, avant d’avoir reçu d’autres nouvelles de l’armée.

« Un membre a obtenu la parole pour une motion d’ordre, et a dit que la situation où se trouve actuellement l’armée de la République devant Saint-Marc est dans un tel état, que, si on ne prend de suite des moyens efficaces pour la dégager, elle courrait les plus grands dangers : d’abord, par les chemins qui sont obstrués et qui empêchent la communication par terre ; ensuite, les bâtimens ennemis qui sont dans la baie de Saint-Marc sont aussi un obstacle à son approvisionnement, tant en munitions de guerre que de bouche. En conséquence, il propose au sénat de faire inviter le général Gérin de se rendre dans le plus bref délai possible au Port-au-Prince, pour reprendre son activité de service : lequel (général) sera placé à la tête d’une forte colonne pour établir la libre circulation de terre. »

Cette proposition fut adoptée à la majorité. Daumec, Pélage Varein et Leroux furent chargés de concourir à la rédaction d’un message qui serait adressé à Gérin, par le président du sénat : message où Daumec a dû mettre tout ce qui était propre à enflammer le patriotisme du vieux guerrier. Enfin, le sénateur Leroux fut député auprès de lui, pour porter ce message ; il fut défrayé par cent gourdes prises au trésor, et une escorte de dragons lui fut donnée par le commandant de la place.

Quelle que fût la célérité que mit le sénateur Leroux à se rendre à l’Anse-à-Veau, à 30 lieues du Port-au-Prince, ce n’est que le 21 novembre que le message fut remis à Gérin ; et quel que fût le désir du sénat de le voir arriver promptement an Port-au-Prince, ce n’est que le 25 qu’il prit la résolution de s’y rendre, d’après sa lettre suivante que nous donnons en extrait :


Honorables sénateurs, — C’est le 21 courant que votre agréable message me fut remis… Puisque vous le voulez, représentans du peuple souverain, je marcherai, je m’arracherai du coller de la charrue pour m’atteler encore à celui des affaires publiques, qu’à tant de raisons j’avais le droit de fuir. Puisque la patrie réclame mes services, je neveux point que l’on puisse, après ma mort, flétrir ma mémoire du reproche de les avoir refusés, dans un temps où l’opinion publique les avait crus nécessaires. Mais, je ne puis vous dissimuler, que cette opinion se fait illusion quelquefois sur le compte d’un homme ; et je ne peux, sans être soupçonné de fanfaronnade, promettre des merveilles. Entreprenant, par fois heureux[6], je n’ai dû quelques succès dans la carrière militaire, qu’à la vigilance, à d’utiles précautions, qu’à quelques punitions infligées à propos. Avec cette conduite, j’étais parvenu à établir une discipline qui n’existe plus. Exigeant des hommes le devoir que leur impose le service, j’ai veillé à leur subsistance et à adoucir leurs maux ; j’ai tâché de les apprécier avant de les employer, et toujours cherché à les mettre à leur place. J’ai été assez souvent heureux dans mes choix. Les petites causes produisent souvent de grands effets. Trouverai-je sous ma main ces mêmes élémens, dans un pays où tout varie comme les phases de la lune, où le subalterne ou le fonctionnaire met en délibération s’il exécutera ou non ponctuellement, les ordres qu’il reçoit de son chef et qu’il n’exécute qu’après avoir calculé ce qui peut lui en revenir, et s’il plaira ou déplaira ?…


En lisant ce seul extrait de la lettre fort longue, d’un général que le sénat requérait d’accourir au secours d’une armée compromise, selon ce corps, on peut juger du caractère de Gérin et de ses prétentions vivaces. On le voit toujours se poser en face de la postérité contemporaine et future, blâmant incessamment tout ce qu’il ne faisait pas lui-même, parce qu’il croyait, pour ainsi parler, posséder la science infuse en toutes matières.

Il avait mis 4 jours à se décider pour se rendre au vœu du sénat ; il en mit dix autres pour arriver au Petit-Goave, éloigné de 15 lieues de l’Ànse-à-Veau ! Il y arriva le 5 décembre. Du Petit-Goave, ce jour-là, il écrivit au sénat, qu’il était en route pour se rendre à ses ordres ; il n’arriva au Port-au-Prince, à 15 autres lieues, que le 11 !

Pourquoi ce retard, calculé évidemment, de la part d’un militaire aussi actif, encore dans la force de l’âge, quoi qu’il en eût dit dans sa lettre de démission à Pétion ? C’est qu’il souscrivait avec une sorte de répugnance au vœu de ses anciens collègues qui avaient encouru son mécontentement, et surtout Daumec ; c’est qu’il voyait dans leur démarche, flatteuse pour lui, une mesure qui pouvait ne pas être agréable à Pétion, lequel avait retenu en ses mains le pouvoir de nommer aux emplois militaires, de faire des promotions dans l’armée. Gérin agit tout juste pour ne pas trop l’offusquer, sauf à faire ultérieurement ce que la situation comporterait. Sous un autre rapport, comme militaire, il put envisager que ce serait compromettre sa réputation, que d’accourir au Port-au-Prince, où il ne trouverait pas un soldat, pour y prendre le commandement des gardes nationaux de la ville et de la campagne et aller guerroyer, afin de désobstruer la route de cette ville à Saint-Marc.

Pendant que le sénat agissait comme on vient de le voir, le président prenait la résolution de retourner avec l’armée au Port-au-Prince. Probablement, le général Pierre Toussaint avait pu être informé par ses espions, que les républicains allaient lever le siège de Saint-Marc ; à la guerre, cela se pratique pour connaître les dispositions de l’ennemi. Il envoya un ou deux régimens qui passèrent par les montagnes et vinrent se poser en embuscade, dans la partie de la route la plus convenable pour une telle opération, se proposant de harceler l’ennemi avec le reste de la garnison de Saint-Marc, dès qu’il lèverait ses camps.

Arrivé vers l’habitation Lanzac, au Mont-Roui, le président donna le commandement de l’armée au général de division Bazelais, ayant sous ses ordres les généraux Bonnet et Métellus, pour la mener à l’Arcahaie ; et il s’embarqua lui-même sur sa petite goëlette l’Indien qui le porta dans ce bourg. Nos troupes eurent à se frayer la route à travers l’embuscade ennemie qui fit bien son devoir ; mais enfin elles passèrent. Dans une circonstance pareille, il y a presque toujours quelque confusion ; il y eut des hommes égarés pour ne s’être pas tenus dans les rangs, il y en eut de faits prisonniers par l’ennemi. Réunie à l’Arcahaie, l’armée rentra au Port-au-Prince avec le président, le 21 novembre.

À cette époque, les intrigans et les agitateurs se plurent à accuser Pétion de lâcheté, pour n’être pas resté au milieu de l’armée afin de traverser l’embuscade avec elle. Cette imputation convenait à l’opposition qu’on lui faisait, à lui qui avait donné en tant d’occasions la preuve de son courage[7]. Mais, en relatant ces traditions du temps, nous devons dire aussi qu’on avouait que, durant le siège de Saint-Marc, il était souffrant de ses douleurs rhumatismales ; il avait donc pu éviter d’aller à cheval dans la partie la plus pénible de cette longue route ; et d’ailleurs, on n’avait pas été informé qu’il y eût embuscade ; elle fut aperçue quand on y était déjà et que l’ennemi faisait feu.

Rendu au Port-au-Prince, Pétion fut informé de tout ce qui avait eu lieu depuis le 17 novembre, quatre jours avant son retour. Il garda le silence.

Le 21 même, avant son entrée en ville, Daumec proposa au sénat diverses mesures vigoureuses, dit son procès-verbal, qui ne les mentionna pas. Le 22, il félicita, au nom du corps qu’il présidait, les sénateurs Bonnet, Lys et David-Troy, de leur retour au sein de la législature, en leur communiquant les résolutions récemment prises. Le 23, David-Troy, Lys et Delaunay fuient chargés d’organiser la garde du sénat, pendant la présence des troupes, attendu que les vétérans devaient être tirés des corps, parmi les hommes propres seulement à faire le service dans une ville.

Le sénat était décidé à nommer le secrétaire d’Etat, pour retirer des mains du citoyen Imbert, le portefeuille qu’il tenait provisoirement depuis quatre mois ; du reste, il avait déplu par sa lettre du 9 octobre, et il était en bonnes relations avec le Président d’Haïti. Aucun autre citoyen que Bonnet n’était aussi habile à occuper cette haute dignité. Le 25, Daumec proposa de nommer plusieurs secrétaires d’Etat, vu les besoins du service public ; l’art. 180 de la constitution le permettait, et la justice eût eu le sien en Daùmec lui-même ; mais celle proposition fut rejetée. Les mêmes misons exposées par Bonnet, dans son rapport du 25 février 1807, subsistaient pour concentrer les attributions relatives au département de la guerre, de la marine, des finances et des domaines nationaux, selon la loi rendue le 7 mars suivant ; mais qui empêchait de donner à l’ordre judiciaire son chef naturel ? Probablement les mêmes motifs dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, et auxquels Daumec venait d’ajouter par sa motion d’ordre, de rappeler le général Gérin à l’activité militaire, par sa proposition « démesures vigoureuses. »

Le 25, le sénat rendit la loi sur la trésorerie générale, qui centralisait les revenus publics dans la haute administration du fonctionnaire chargé de ce service. C’était le citoyen Auguste Nau, digne de cet emploi à tous égards, qui l’occupait depuis le mois de mai précédent, en remplacement de J. Tonnelier. On y remarque, que les produits des domaines et des douanes étaient affectés spécialement « aux dépenses de la guerre et au payement des indemnités accordées par la constitution, aux sénateurs et au Président d’Haïti. » Le trésorier général, comme de droit, fut subordonné au secrétaire d’Etat.

Le même jour, une autre loi fut rendue et détermina les attributions de ce grand fonctionnaire de la République ; elle concentra en ses mains tous les services publics, tous les ministères ou secrétaireries d’État possibles dans un pays organisé.

Par son article 3 ainsi conçu : « La correspondance avec les agents que le Sénat ou le Président d’Haïti envoie ou entretient auprès des puissances étrangères, » correspondance également dans les attributions du secrétaire d’État, on reconnaît que le sénat avait une arrière-pensée au sujet « du droit d’entretenir des relations politiques au-dehors, de conduire les négociations, délégué provisoirement au Président d’Haïti, etc. ; » qu’il se réservait de reprendre, selon les circonstances, l’exercice de ce droit constitutionnel, c’est-à-dire d’après la constitution de 1808. Cependant, l’art. 1er de la loi plaçait le secrétaire d’État sous les ordres du Président d’Haïti : le cas échéant, une autre loi l’eût placé à cet égard sous ceux du sénat[8].

Mais Pétion, qui gardait le silence jusque-là, parla à son tour au peuple et à l’armée, dans une proclamation ou adresse du 26 novembre. Après avoir rendu compte de l’objet qu’il s’était proposé dans la dernière campagne, de la marche de l’armée, des succès qu’elle avait eus contre l’ennemi ; en rendant justice aux divers généraux, notamment à Bonnet, pour la bravoure qu’ils avaient montrée, à toute l’armée enfin, à la flotte, et parlé avec non moins d’éloges de Lamarre, « de l’esprit de résolution, de cet ascendant qu’a pris depuis longtemps l’armée victorieuse qu’il commande, sur celle de Christophe qui est toujours battue, » il dit aux citoyens de se reposer sur sa sollicitude pour faire triompher les armes de la République et fixer le bonheur parmi eux. « Tous mes soins, toutes mes veilles, dit-il, seront toujours consacrés à ce but. » Néanmoins, la proclamation se termina ainsi :

« Cependant, quelques malveillans ont cherché, par des propos calomnieux, à égarer l’opinion publique sur la conduite et les opérations du gouvernement. « Ces agitateurs, qui n’ont jamais rien fait d’utile pour la patrie, n’ont à espérer, je le sais, que l’indignation générale. Que peuvent-ils, d’ailleurs, attendre de leurs vaines et insidieuses clameurs ? Le gouvernement, fort de sa conscience, se repose sur le jugement de la généralité des citoyens ; et quoiqu’il voue ces factieux au plus profond mépris, ses regards seront toujours fixés sur leurs démarches et sur les trames secrètes qu’ils ont eu l’aveuglement de concevoir [9]. »

Ces paroles étaient incisives et menaçantes : à qui s’adressaient-elles ? Nécessairement, à tous ceux qui pouvaient avoir à se reprocher des intentions hostiles au président ; mais personne n’était nommé.

Le 28 novembre, le sénat reçut la réponse de Gérin, du 25, qui lui annonçait que, nouveau Cincinnatus, il abandonnait sa charrue pour se rendre au vœu « des représente tans du peuple souverain. » En même temps, un membre proposa de nommer le secrétaire d’État.

Le 29, la proclamation du Président d’Haïti ayant paru, le sénateur Lys fit une motion d’ordre, tendante à ce que le sénat lui adressât un message « pour le requérir de faire arrêter les conspirateurs qu’il avait signalés au public, comme tramant contre la République. » Cette motion fut adoptée, et Fresnel, Lys, David-Troy, Mode et Bonnet furent chargés de rédiger ce message.

Aussitôt, le sénat procéda à l’élection du secrétaire d’Etat : sur 13 votans, Bonnet eut 10 voix ; Daumec, Fresnel et Blanchet aîné en eurent chacun une.[10]Daumec s’empressa de complimenter Bonnet, en l’engageant à débrouiller le chaos des finances, afin d’entretenir les troupes, etc., etc. Mais l’élu du sénat, qui pouvait justement ambitionner cette charge, parce qu’il se sentait capable de la remplir dignement, demanda à réfléchir avant de l’accepter. Il est présumable qu’il aura voulu consulter préalablement le Président d’Haïti, et pressentir s’il pourrait marcher en harmonie avec lui, ayant à exercer des attributions aussi étendues que celles énumérées dans la loi du 25.

Quelle objection Pétion pouvait-il faire à sa nomination ? Il le savait capable d’administrer les finances et toutes les autres branches du service public. Quelle antipathie pouvait-il avoir pour celui dont il venait de faire l’éloge, à l’occasion de la campagne contre Saint-Marc ; qui avait été le chef de son état-major pendant plus de trois ans ; qui vivait en intimité avec lui, qui avait tant contribué aux événemens qui amenèrent la fondation de la République et à son élection à la présidence ? Aucune ! Des rivalités, dont nous serons forcé de parler bientôt, pouvaient exister autour de Pétion, mais non pas entre lui et Bonnet, ni aucun des sénateurs. Pétion était placé trop haut dans l’opinion de l’armée et du peuple, pour avoir des rivaux dans la République ; et il n’avait qu’un envieux, — le général Gérin !

Le 30, Bonnet déclara qu’il acceptait la charge de secrétaire d’État, et le sénat rendit son décret du même jour à cet effet.

En même temps, le projet de message adopté la veille fut voté, et ce message expédié de suite au Président d’Haïti. La proposition de Lys était sans doute constitutionnelle dans sa forme ; mais au fond, c’était un défi, jeté au président, de faire arrêter les factieux qu’il avait signalés. Il ne fit arrêter personne ; mais il ne répondit pas à ce message, dont le sénat avait eu encore, nous dirons, l’imprudence, d’ordonner l’impression. C’était trop de provocations faites à un chef dont on connaissait les sentimens intimes, et qui avait dans ses mains l’armée et les masses. On va voir que le sénat ne s’arrêta pas là.

Si Pétion ne répondit pas par un message à celui du sénat, il y répondit par un acte significatif, afin de prouver à ce corps qu’il entendait bien retenir les attributions du pouvoir exécutif. Le 5 décembre, il fit un arrêté ainsi conçu :

« Les commandans d’arrondissement sont indépendans les uns des autres, et rendent compte directement au gouvernement de toutes leurs opérations, jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. — Le secrétaire d’État est chargé de l’exécution du présent arrêté qui sera imprimé. »

Cet acte ne fut pas contre-signé par Bonnet, ainsi qu’il le fit par la suite pour tous ceux de cette nature, émis par le président. Mais, à travers le voile du temps, jeté sur les faits historiques ; en suivant la progression de la lutte ouverte par le sénat, on saisit la pensée de Pétion. Gérin ayant été appelé au Port-au-Prince par le sénat, pour être réactivé, ce corps pouvait lui donner le commandement, ou du département du Sud, de nouveau, ou même de celui de l’Ouest. Par son arrêté, Pétion prévenait une telle mesure et déclarait d’avance au sénat qu’il n’y souscrirait pas. Le 5 décembre, Gérin arrivait au Petit-Goave : la prévoyance du président était telle, qu’elle n’avait aucun caractère de personnalité dont il pût s’offenser.


Quand, dans sa proclamation du 26 novembre, il faisait l’éloge de Lamarre et de son armée, c’est que des actions glorieuses s’étaient accomplies par leur courage. Le 15 octobre, ce général avait annoncé au président et au sénat, qu’avec 3 bataillons incomplets, il avait enlevé à l’ennemi, en deux jours, 18 postes bastingués sur une chaîne de montagnes : ce fut à la baïonnette que ces braves soldats remportèrent ces victoires. En même temps, Christophe arrivait au Port-de-Paix avec de nouvelles troupes : il mettait dans cette guerre une ténacité et une activité qu’on admirerait, si l’on ne savait pas tout ce qui en coûtait à l’humanité ; en lui, ces qualités militaires tenaient à son orgueil qui le portait à tout sacrifier pour rester vainqueur : du reste, il comprenait ce qu’il avait à redouter de la part de Lamarre.

Le 20 octobre, celui-ci donna de nouvelles informations sur sa situation. Ses postes étaient si rapprochés de ceux de l’ennemi, qu’on employa la mine contre eux. Trois de ces voies souterraines de destruction avaient réussi et tué bien des soldats républicains, lorsqu’on s’aperçut que l’ennemi continuait cette pratique. On employa la contre-mine avec succès, et la lutte eut lieu entre les combattans, sous le sol dont ils se disputaient l’empire pour faire prévaloir leurs idées et leurs principes politiques. La victoire resta aux républicains, comme le précurseur de leur triomphe final après bien d’autres années encore.

Néanmoins, une âme lâche conçut l’idée de tramer en faveur de la tyrannie du Nord ; elle réussit à porter des militaires de la 9e à passer à l’ennemi. Excusons ces braves soldats, à raison de cette lutte acharnée, semée de périls, — à raison des privations auxquelles ils étaient en proie depuis si longtemps. Leur général, dont la fermeté s’accroissait dans le danger, en informa le gouvernement le 28 octobre ; il demandait qu’on lui envoyât ou la 18e ou la 24e demi-brigades en leur entier, par l’estime qu’il portait à ces deux corps.

Mais alors, la 24e était devant Saint-Marc avec l’armée ; et la 18e allait être envoyée à la Sourde, dans le Nord, pour aider quelques partisans de la République en ces endroits, et contraindre Christophe à diviser ses forces pour ne pas accabler Lamarre. Bergerac Trichet avait paru au président, et se montra digne de cette mission : il guerroya pendant deux mois, et ne revint qu’en janvier 1809 au Port-au-Prince, parce que des forces supérieures furent dirigées contre lui, dès après le retour de l’armée en cette ville et les succès qu’eut Christophe sur Lamarre.

Ce dernier écrivait le 30 novembre, de l’habitation Mignon dans la montagne du Port-de-Paix, près du Trois-Pavillons, que la détresse de ses troupes était à son comble ; qu’elles souffraient de la faim ; que leurs vêtemens étaient en lambeaux dans une saison où des pluies fréquentes ont lieu dans le Nord ; que leur nombre était réduit par la guerre et la désertion d’une partie de la 9e. Il se plaignit encore que la flotte ne venait point à leur secours, et ajoutait de pénibles réflexions par réminiscence de la première guerre civile.

Dans une semblable situation, le 3 décembre Lamarre saisit sur un prisonnier, une lettre du général J.-P. Daut au général Romain, par laquelle il l’informait de la retraite de l’armée devant Saint-Marc, depuis le 20 novembre. Il était évident que les troupes qui défendirent cette ville allaient bientôt accroître les forces dirigées contre lui : le seul parti qu’il eût à prendre, fut de se replier sur le Môle ; c’est ce qu’il fit. Là, le 10 décembre il écrivit des lettres au président et au sénat, que le sénateur Thimoté apporta au Port-au-Prince ; ce dernier était chargé de faire connaître de vive voix ce que Lamarre disait par écrit : qu’il avait été forcé à cette marche rétrograde ; ses soldats avaient besoin de tout, en renforts, habillement, équipement, vivres, munitions de guerre, etc. ; qu’il avait 700 blessés à l’hôpital ; et qu’il était présumable que l’armée du Nord allait marcher en entier contre le Môle. Néanmoins, Lamarre ne s’y renferma pas ; il établit un grand poste avancé au lieu appelé la Source-Ronde, à une lieue et demie de cette ville, sous les ordres de Delva. Le 16 décembre il confirma sa lettre du 10 ; le 18 il manifesta au président le désir qu’il avait de lui voir récompenser les services signalés et la bravoure de Delva et de Bauvoir, par le grade de général de brigade. Delva, à ce moment, combattait et repoussait l’ennemi. Lamarre ajoutait à sa demande en faveur de ses courageux compagnons, qu’il était malade, hors d’état de monter à cheval, et que l’armée pouvait le perdre à tout instant.

Le 27 décembre, une nouvelle lettre de lui annonçait de nouveaux combats soutenus par ses troupes restées vainqueurs. Delva s’y distingua, comme toujours, et la République eut le malheur de perdre le vaillant colonel Gabriel Reboul, commandant de la 14e. Lamarre exprimait ses craintes que les soldats de ce corps du Gros-Morne n’imitassent ceux de la 9e qui avaient passé à l’ennemi, qui, en ce moment ; employait des moyens d’embauchage vers Jean-Rabel. Enfin, le 29, en accusant à Pétion la réception de 10 mille paquets de cartouches, il lui annonça un autre combat de la veille, à la Source-Ronde, où il eut 80 hommes tués ou blessés : à l’hôpital il y en avait 800, et le chirurgien en chef Jean-Philippe, le plus habile en son art, venait de mourir. Il demandait des pièces de campagne et tous les ustensiles nécessaires pour soutenir le siège du Môle qui allait commencer ; car l’ennemi approchait toujours et se disposait à cela. « La fermeté et le courage ne me font point défaut, ajoutait t-il ; jamais on n’eut plus besoin de ces deux qualités réunies. J’attends avec la plus vive impatience l’effet de vos promesses. Rappelez-vous, Président, que les momens sont précieux et que le sort de l’armée est dans vos mains. »

Nous ne dissimulons rien de cette âme courageuse, dont l’énergie se renouvelait en raison d’une situation de plus en plus difficile. Avant de dire ce que fît le président pour l’armée expéditionnaire, voyons ce qui se passait entre lui et le sénat.


Le 5 décembre, date de l’arrêté sur les relations des commandans d’arrondissement avec le Président d’Haïti, Bonnet écrivit au sénat, en lui exposant la situation des finances de la République et lui proposant quelques mesures sur cette matière. On peut incontestablement dire, que de ce jour commençait une véritable et intelligente administration financière pour la République. Sous d’autres rapports, le nouveau secrétaire d’État allait justifier aussi l’espoir qu’on avait en ses talens : plus il en possédait, plus il était capable d’apprécier et d’utiliser ceux qui distinguaient d’autres citoyens. Aussi s’entoura-t-il, avec l’agrément de Pétion, de plusieurs hommes marquans.

Il appela Sabourin comme chef de son secrétariat, d’où partait sa correspondance à l’intérieur et d’où pouvait sortir aussi celle avec l’étranger, en cas de besoin. Inginac fut placé chef du bureau des finances ; Boisrond Canal, chef du bureau des domaines. Bonnet concentra dans le même local de l’ancienne Intendance, où avait logé M. de Barbé-Marbois, où il logeait également, les bureaux de l’administration principale du Port-au-Prince dirigée par Frémont, ceux du contrôle par Imbert, ceux des guerres et des classes de la marine par A. Pilié ; et la trésorerie générale et particulière furent rapprochées : de sorte que, hors l’administration de la douane, tous les bureaux se trouvaient réunis, ce qui facilitait la prompte expédition des affaires. Le secrétaire d’État, veillant à tout, était encore celui qui y contribuait le plus, par son aptitude à remplir ses fonctions diverses.[11]

Le 5 décembre, enfin, la garde du sénat fut définitivement formée sous les ordres du colonel Destrades ; mais ce fut une création mort-née, par les circonstances survenues peu de jours après.[12]

Le 10 un arrêté du Président d’Haïti, en exécution de la loi du 4 avril de la même année, régla les classes où devaient se trouver les différentes places commandées par des officiers militaires : contre-signe par le secrétaire d’État, on reconnaît là une mesure provoquée par lui, pour mettre ordre en cette matière.

Mais le 12, le général Gérin était rendu au Port-au-Prince ; il s’empressa d’en informer le sénat qui ne s’était pas réuni, à ce qu’il paraît, depuis le 5. Nous ignorons s’il donna également connaissance de son arrivée au Président d’Haïti, ou s’il le visita : d’après le précédent de Jérémie, étant appelé par le sénat, il est probable qu’il s’en abstint. Le sénat lui adressa un message pour le féliciter de son zèle (qui n’avait pas été fort empressé), et il en écrivit un autre à Pétion, où il lui disait les motifs qui avaient porté ce corps à requérir de Gérin sa présence au Port-au-Prince, et qu’il invitait le président à les prendre en considération et d’activer ce général. En même temps, dans cette séance du 12, un membre du sénat y dénonça vaguement des abus, des pillages de propriétés, etc., ce qui venait à la charge du chef du pouvoir exécutif qui ne les empêchait pas, selon l’orateur dont le nom reste inconnu à l’histoire.

Dans la séance du 16, le sénateur Thimoté remit la lettre de Lamarre adressée à ses collègues : dans celle du 17, le sénat fit une loi qui ferma les ports de Miragoane et d’Aquin, sans doute sur la proposition du secrétaire d’Etat, et il nomma des magistrats au Port-au-Prince, en remplacement de ceux qui n’avaient pas accepté.

À cette dernière séance, voyant que Pétion n’avait pas répondu au message du 12, relatif à Gérin, le sénat se résolut à le rappeler à ses fonctions sénatoriales, malgré sa démission acceptée en janvier précédent : au fait, c’était plutôt une réélection, qui était dans le droit constitutionnel du sénat, mais qui n’était point dans les convenances de la situation politique, à moins qu’il ne s’ourdît quelque intrigue entre certains sénateurs et Gérin.[13] Le sénat décida en même temps de se compléter par d’autres élections, en remplaçant plusieurs vacances dans son sein. À cet effet, il élut Montbrun, citoyen des Cayes qui avait déjà refusé le sénatoriat le 4 mars 1807, pour remplacer le général Blanchet, décédé à Jérémie, et Jean Giraud, citoyen de cette ville, pour remplacer Magloire Ambroise. Il renvoya à la séance du lendemain, a pourvoir au remplacement de Yayou et de F. Ferrier.

Aussitôt qu’on eût résolu le rappel de Gérin, le président Daumec proposa de lui adresser de suite un message pour lui en donner connaissance et l’inviter avenir, séance tenante, rentrer en fonction. Gérin se rendit à ce vœu : introduit parmi ses anciens collègues, Daumec lui adressa un discours pathétique, dit le procès-verbal, en lui demandant s’il consentait à reprendre sa fonction sénatoriale. Répondant affirmativement, il prêta de nouveau le serment et reçut de tous les sénateurs le baiser fraternel.

Sa rentrée eût pu n’être encore qu’une consolation. Mais, dès qu’il eut pris place, Gérin lit une motion d’ordre, tendante à ce que le sénat invitât le Président d’Haïti à entretenir une correspondance avec les autorités de Cuba (de cette île dont le sénat ne voulait pas entendre parler), et avec les Espagnols qui s’étaient insurgés contre les Français dans l’Est d’Haïti. Quoique le sénat sût pertinemment que Pétion avait des relations avec les indigènes de cette partie, auxquels il avait fourni des munitions de guerre, il nomma un comité de plusieurs de ses membres pour rédiger un message qui lui serait adressé dans le but de la correspondance proposée par Gérin ; et de plus, pour préparer une adresse aux habitans de l’Est, dont la proposition fut faite par un autre sénateur.

Encouragé par l’adoption de sa motion d’ordre, Gérin se leva de sa chaise curule et dit au sénat que, durant sa retraite, il avait médité sur un nouveau plan d’organisation de la République qu’il produirait incessamment[14].

À ces mots, ses collègues pâlirent d’émotion ; ils virent toute une révolution dans ce plan d’organisation qui exigerait probablement l’abrogation de toutes les lois déjà rendues par le sénat depuis 1807, peut-être même la révision de la constitution qui, on le sait déjà, n’avait pas eu l’assentiment de l’illustre guerrier.

Si l’on ne se rapporte qu’aux notes prises sur une feuille volante, de la séance du 17, par Toulmé, secrétaire rédacteur, car le procès-verbal ne fut pas rédigé, Gérin n’aurait pas parlé de son plan d’organisation[15]. Mais en admettant l’assertion d’un témoin oculaire[16], ce fut bien autre chose qui se passa dans cette séance.

Selon ce qu’il rapporte (et l’on doit ajouter foi à la véracité d’un citoyen aussi distingué par ses qualités personnelles), le sénateur Mode, dont nous avons déjà signalé l’exaltation d’esprit, prit occasion de la rentrée de Gérin au sénat, pour faire un discours acerbe contre Pétion, en concluant à ce qu’il fût traîné à la barre du sénat pour rendre compte de son administration. Alors, Gérin accusa le président de vouloir éterniser la guerre civile, prétendant, comme il le disait toujours, qu’il ne dépendait que de lui de vaincre Christophe. Il n’oublia pas de rappeler que ce fut lui, Gérin, qui s’était mis le premier à la tête du mouvement insurrectionnel qui renversa Dessalines. Il ajouta : « Celui qui a dressé l’échelle n’y a pas monté[17]. » C’était déclarer au sénat, en termes non équivoques, qu’en accusant Pétion, il fallait le déclarer déchu de la présidence et le placer lui-même à cette auguste magistrature.

De telles paroles, des prétentions aussi singulières, ne pouvaient obtenir l’assentiment de tous les membres du sénat. Le témoin ajoute que le sénateur Larose, toujours distingué par ses sentimens, toujours honorable par ses vertus civiques, fut le premier à s’élever avec fermeté contre tout ce qui venait d’être articulé au sujet de Pétion, et qu’à lui se réunirent ses collègues Manigat, Charles Daguilh, Barlatier, Fresnel, Neptune et plusieurs autres, pour protester contre ces intrigues qui n’eussent été que ridicules, si, en présence de la guerre civile et de toutes les difficultés qu’elle faisait naître, elles n’étaient pas contraires au salut public et factieuses au suprême degré. La séance devint alors si orageuse, qu’elle fut levée.

Il est facile de concevoir que la séance du sénat ayant été publique, Pétion ne fut pas le dernier à savoir les particularités qui y avaient eu lieu. Il était trop attaché à son pays, au bonheur de ses concitoyens ; il avait trop de fermeté et de résolution dans le caractère, pour souffrir plus longtemps ces scènes démagogiques qui se passaient au sénat. Il avait déjà montré assez de patience et de modération envers ce corps, pour être autorisé à prendre une mesure vigoureuse, d’après la légende qu’il avait adoptée : Le salut du peuple est la loi suprême. Des sénateurs persistant à compromettre ce salut de tous, il eut eu le courage civique d’interdire toute réunion du corps législatif, si le sénat lui-même n’avait jugé qu’il devait abdiquer toute mission en cette circonstance, ainsi qu’il l’avait prévu, déclaré et écrit dans ses Remontrances du 28 juillet. Ce fut le sénat, ou plutôt ses membres non-réunis en leur palais qui reconnurent, qu’ayant commis la faute de rappeler Gérin parmi eux, ils ne pouvaient plus continuer de siéger.

Ce que fit Pétion suffisait pour les y porter. Aussitôt qu’il eut été informé de la scène du 17, il donna l’ordre à Caneaux, directeur de l’arsenal et commandant de la place, de préparer des pièces de campagne avec tout leur attirail de guerre ; [18] et il manda au palais de la présidence tous les chefs des corps militaires présens au Port-au-Prince, pour leur ordonner de tenir leurs troupes sous les armes.

Ces précautions étant à la connaissance de tout le monde, le sénat resta complètement ajourné jusqu’au 8 mars 1811. Il n’y eut à ce sujet aucun acte, ni de ce corps, ni du Président d’Haïti.[19]

Indépendamment des sénateurs qui avaient protesté dans la séance du 17, peut-on croire que des hommes tels que Lys, David-Troy, Daumec lui-même, ne sentaient pas qu’ils devaient préférer Pétion, à Gérin dont les prétentions devenaient de plus en plus incommodes ? Croit-on que Bonnet, secrétaire d’État, marchant déjà d’accord avec le président, ne leur conseilla pas ce sacrifice de tout amour-propre pour le salut commun ? Nous n’en doutons point ; et la postérité doit leur savoir gré de n’avoir pas voulu persister dans leur erreur. Ils savaient tous, les qualités de Pétion, les défauts de Gérin. Qu’on se rappelle la scène que ce dernier fit à Bonnet, dans la séance du 7 mars 1807, à propos de la loi sur l’administration qui n’établissait qu’un seul secrétaire d’État, et l’on verra que nos conjectures sont fondées, sur l’intervention que nous supposons de sa part au 17 décembre 1808. Daumec lui-même, qui venait d’intriguer avec Gérin, n’avait-il pas été apostrophé par lui dans cette même séance ? À moins que la passion ne l’aveuglât, il dut reconnaître ses torts.[20]

Quant à Gérin, il se décida à partir immédiatement pour l’Anse-à-Veau où il ne fut aucunement inquiété par Pétion. Mais il paraît que, boudant toujours le président, sa conduite fit naître, sinon des agitations, du moins des craintes ou alarmes dont on voit la mention dans la lettre suivante qui est une réponse de Pétion, et que nous produisons ici par anticipation sur l’ordre chronologique des faits, afin que le lecteur sache la suite de son écart du sénat. Nous n’avons pas sa propre lettre au président.


Port-au-Prince, le 16 février 1809.
A. Pétion, Président d’Haïti, au général de division Gérin.

Votre lettre du 12 de ce mois, citoyen général, vient de m’être remise, et je m’empresse d’y répondre.

Il est vrai que des bruits affligeans ont été répandus ici, et que l’espèce d’alarme qu’ils ont occasionnée, a porté plusieurs citoyens à recourir au gouvernement pour manifester leur inquiétude et chercher des consolations. Ces rumeurs, disait-on, étaient la suite des discours calomnieux annonçant des projets subversifs et capables de porter les derniers coups à la sûreté publique.

Persuadé de la folie d’une telle entreprise, je me suis fait la loi de ne point rechercher ceux qui en étaient présumés les auteurs, ayant toujours eu pour principe, de faire tous les sacrifices personnels possibles pour éviter de rencontrer des coupables.

Je suis loin d’accuser personne. Mais enfin, pouvais-je empêcher le public de se plaindre, lorsqu’il a été instruit qu’on avait tenu des propos dangereux et qu’il a cru être en danger ?

Quant à moi qui suis ou parais être l’objet sur lequel les traits étaient dirigés, je ne discontinuerai pas de me consacrer à remplir la tâche que je me suis imposée. Je ne veux point m’arrêter à justice des hommes ; je me console d’être sans reproche envers personne et de n’avoir d’autre but que de coopérer de tous mes moyens à procurer la paix et le bonheur à mon pays.

J’ai l’honneur de vous saluer avec considération. Signé : Pétion.


Cette lettre, d’un calme parfait, nous met sur la voie des faits. Il paraît que des propos tenus au Port-au-Prince, attribuaient à Gérin l’intention de conspirer, qu’il en fut question par-devant Pétion, et qu’apprenant cela, Gérin lui avait écrit pour s’expliquer avec lui à ce sujet ; voir si, par sa réponse, le président paraîtrait y donner créance. Eh bien ! on voit que Pétion lui avoue que ces bruits alarmans ont circulé, que des rumeurs ont eu lieu, par suite des discours qu’il considérait comme des calomnies, lorsqu’ils annonçaient des projets subversifs ; et qu’il n’accusait personne, tout en faisant entendre à Gérin qu’une telle entreprise serait une folie. Il n’y avait rien dans cette réponse qui pût exciter le mécontentement de Gérin, et l’on verra bientôt que Pétion le rappela à l’activité dans l’armée, pendant une campagne.

De leur côté, les sénateurs militaires qui purent concourir aux actes du sénat, dans un esprit quelque peu hostile au président, ne perdirent point leurs positions en cette qualité ; ceux de la classe civile continuèrent à jouir de leurs indemnités.


Nous avons dit que des rivalités pouvaient exister autour de Pétion. Cela est vrai, et il faut en parler ; car elles ont eu une influence déplorable sur la conduite de bien des hommes de cette époque.

Par tout ce que nous avons dit précédemment, des relations de Bonnet avec Pétion, on a pu voir que ce dernier avait en lui la plus grande confiance, et qu’il y répondait avec franchise. Pétion aimait Lys et David Troy, et il les estimait pour leurs qualités.[21]

Il aimait également Boyer qui avait toujours été attaché à sa personne, qui faisait sa correspondance la plus importante, qui était en même temps le chef de son état-major et le colonel de sa garde. Cette position mettait Boyer nécessairement dans l’intimité particulière du président. Depuis la révolution de 1806, ce dernier n’ayant cessé d’influer sur les affaires publiques, Boyer, par son intelligence, son instruction, sa facilité d’élocution, n’avait fait que grandir dans la société de cette époque ; et avec le sentiment, la conscience de ce qu’il pouvait devenir dans l’Etat par la suite, il était fort naturel qu’il eût de cette ambition qu’il est permis à tout homme de quelque capacité de concevoir ou de montrer. On voyait aussi que Pétion avait pour lui un faible, qui tenait à ses malheureuses idées sur l’union des sexes, sur le mariage dont il ne voulut jamais tracer l’exemple ; et cela faisait croire à une grande influence de Boyer sur lui, sur ses déterminations, d’autant plus, que ce dernier n’épargnait pas ceux qui faisaient quelque opposition au président.[22] À ce sujet, il se montrait ardent ; et si Pétion lançait quelquefois des paroles incisives contre ses adversaires, il est certain que Boyer, fort spirituel, était souvent plus mordant dans ses propos à leur égard : de là encore la croyance qu’il fit naître, qu’il excitait le président contre eux.

De toutes ces choses naquit une sorte de jalousie contre Boyer, que les autres amis de Pétion partagèrent : de la jalousie, ils passèrent à la rivalité politique, dont Boyer lui-même traça peut-être l’exemple par l’ambition qu’il montrait. Et qui sait si d’autres rivalités, d’une nature moins apparente, nées dans les boudoirs, entre des hommes qui suivaient le torrent des mœurs de cette époque, ne contribuèrent pas à les éloigner les uns des autres dans les affaires de l’État !

De tous ceux dont nous parlons, Bonnet était celui qui était le plus opposé à Boyer : on peut dire qu’ils avaient tous deux leurs torts, car c’était entre eux une lutte d’influence, chacun visant à se poser pour l’avenir[23]. On verra cependant que Pétion ne se laissa pas influencer, et qu’il donna toute latitude à Bonnet pour administrer l’État, selon les attributions qu’il avait par la loi du 25 novembre.

Le premier acte législatif qu’il proposa au Président d’Haïti, fut un arrêté rendu par ce dernier, le 20 décembre, trois jours après l’ajournement du sénat, qui assujetties bois jaune de teinture, de gayac et de campêche, à l’impôt territorial de 3 gourdes par millier, réglé et perçu par le fisc au moment de leur exportation. Le motif de cet acte était basé ainsi :

« Considérant que beaucoup de cultivateurs attachés aux habitations, abandonnent la culture des terres pour faire la coupe des bois jaunes de teinture, de gayac et de campeche ; ce qui devient de plus en plus nuisible… »

Dans sa dernière tournée dans le Sud, Dessalines avait fait brûler toutes ces sortes de bois que les cultivateurs avaient coupés, malgré sa défense, et il s’était attiré leur animadversion : le gouvernement républicain se borna à entraver cette exploitation par un impôt qui en diminuait le prix de vente au commerce ; les cultivateurs ne s’en apercevaient pas, et ils attribuaient cette réduction de profit aux fluctuations des cours.

Le même jour, un règlement parut sur la poste aux lettres dont le service fut fait par les bureaux de place et la gendarmerie, en attendant qu’on pût l’organiser d’une autre manière. Tout en facilitant la correspondance commerciale et privée, cette mesure devait procurer des revenus à l’État.

Ces deux actes portent le contre-seing du secrétaire d’État.

Dans ce même, mois de décembre, le général de brigade Métellus devint commandant de l’arrondissement de Léogane, et l’adjudant-général Marion, qui en avait l’intérim, passa à celui de Jacmel, devenu vacant par la nomination de Bonnet, comme secrétaire d’État.


Tandis que le sénat était en lutte avec le Président d’Haïti, et sur le point de s’ajourner, les démarches du sénateur Théodat Trichet, jointes probablement à la correspondance de Christophe avec l’Angleterre, obtenaient du gouvernement de Sa Majesté Britannique, le 14 décembre, un Ordre en conseil par lequel les sujets et les navires de cette puissance étaient autorisés à faire le commerce avec Haïti. Il y avait cinq ans que cette jeune nation avait proclamé son indépendance, et que les navires et les sujets britanniques faisaient avec elle un trafic avantageux ; c’est donc le cas de dire, selon le proverbe : Il vaut mieux tard que jamais.

C’est à cet acte que se borna le gouvernement qui avait aboli la traite des Noirs dix-neuf mois auparavant[24]. Mais, pour être juste envers tous, il faut dire aussi que la Grande-Bretagne n’ayant pas reconnu formellement l’indépendance d’Haïti, quand Dessalines gouvernait, il n’était pas possible qu’elle la reconnût, par un traité régulier avec l’un ou l’autre des deux États qui étaient en guerre civile : on ne pouvait savoir lequel l’emporterait à la fin sur l’autre. C’est une excuse que tout homme de bon sens peut admettre en faveur de ce gouvernement ; mais quand nous arriverons à l’année 1814, nous examinerons mieux sa conduite à l’égard des Haïtiens.


Il est maintenant à propos de parler des événemens qui eurent lieu pendant 1808, dans l’Est d’Haïti.

  1. Leur fureur fut excitée par la mort du colonel Àzor Morel, du chef de bataillon Moreau et de plusieurs autres officiers de grades inférieurs.
  2. Déjà Pétion, avant de partir avec l’armée, avait fourni quelques munitions de guerre aux indigènes de Neyba et de Saint-Jean, qui avaient envoyé des députations auprès de lui.
  3. À une autre époque, étant chef de bureau au magasin de l’État, je me suis trouvé parmi les fonctionnaires qui accompagnèrent le secrétaire d’Etat Imbert, à une séance publique de la chambre des représentans qui l’avait mandé à sa barre. Le président de la chambre l’ayant interpellé sur la situation des finances, il lui répondit : « La constitution ne donne pas le droit à la chambre de m’interpeller en séance publique, mais à huis-clos. » À cette réponse ferme et catégorique, les représentans passèrent docilement à huis-clos. Les rieurs restèrent du côté du secrétaire d’Etat, car la chambre s’était proposée bien des choses ce jour-la.
  4. Une petite goélette nommée l’Aimable Lady, appartenante au citoyen Gayot, commerçant au Port-au-Prince : elle fut capturée.
  5. Une lettre du 8 novembre, de l’adjudant-général Delva, venu au Môle, informait le président qu’une corvette (celle de Goodall) était parvenue à Christophe, et que sa flotte incendia, la veille, la Plate-Forme et toutes les propriétés du voisinage.
  6. Allusion à l’insurrection contre Dessalines.
  7. Citons seulement l’évacuation de Jacmel, à travers les masses qui l’assiégeaient en 1800.
  8. La loi du 25 novembre fixait le traitement du secrétaire d’Etat au tiers de celui du Président d’Haïti ; mais elle lui donnait le même costume, à la réserve de la broderie qui serait en argent.
  9. Le style de cette proclamation nous fait soupçonner qu’elle fut écrite par Boyer, qui était au Port-au-Prince au plus fort des intrigues ourdies par quelques sénateurs et d’autres citoyens.
  10. Celui qui vota pour Blanchet était nécessairement un opposant à Pétion, un opposant inconsidéré, après les preuves acquises de son insuffisance et la petite affaire des cent milliers de café.
  11. Le 2 août 1809, Bonnet fit un règlement sur l’organisation des bureaux de la secrétairerie d’État, qui furent divisés en quatre parties : secrétariat, finances, guerre et marine, domaines et intérieur, confiées à Sabourin, Inginac, Frémont et Boisrond Canal ; leurs attributions respectives furent fixées par ce règlement, qui supprima l’administration principale de l’Ouest, dirigée auparavant par Frémont.
  12. Destrades était boiteux, à cause d’une balle qu’il avait reçue dans la guerre de l’indépendance ; et comme il avait sous ses ordres des vétérans écloppés aussi, nos soldats trouvèrent en cela une occasion de plaisanter de cette garde formée de leurs anciens camarades.
  13. Dans un article inséré sur la Revue du commerce et des tribunaux, journal du Port-au-Prince, en date du 20 août 1853, M. le sénateur S. Lamour, qui était copiste au sénat en 1808, et travaillait en cette qualité sous les ordres de Toulmé, secrétaire rédacteur, raconte avoir vu venir chez ce dernier, Daumec, président du sénat, et le général Gérin suivi de ses aides de camp. Daumec, Gérin et Toulmé s’entretinrent ensemble vers 9 heures du matin, et de cet entretien sortit la convocation du sénat, à l’extraordinaire, pour une séance qui eut lieu à 3 heures de l’après-midi. Quoique la mémoire de M. S. Lamour lui fasse défaut, quant à la date de cette séance, qu’il place au temps où Pétion se trouvait avec l’armée devant Saint-Marc, on ne peut révoquer en doute ce fait de l’entretien dont il parle, ni ce qu’il relate ensuite. Il faut dire ici que Daumec et Toulmé avaient épousé deux sœurs, filles de M. Chalumeau, respectable vieillard habitant de Léogane : de là l’intimité qui existait entre eux.
  14. Voyez une note à ce sujet, dans le Recueil des lois, etc., publié par M. S. Linstant, t. 1er, page 522.
  15. Étant président du sénat dans une session, je mis ordre à ses archives qui étaient dans un véritable chaos, et je découvris cette feuille volante où se trouvent les simples notes écrites de la main de Toulmé : il se garda d’y mentionner tout ce qui se passa dans cette séance.
  16. M. le sénateur S. Lamour, cité dans une note précédente.
  17. Ces paroles de Gérin prouvent que l’écrit satirique de J. Chanlatte sur le sénat, avait ulcéré son cœur, jaloux de la présidence de Pétion.
  18. Caneaux, qui avait été appelé à la barre du sénat un mois auparavant, se fît un matin plaisir d’annoncer à tous ceux qu’il rencontra, l’ordre qu’il venait de recevoir. Ami dévoué de Pétion en tout temps, il avait aussi pour Lys, son chef immédiat, un sincère attachement : sa gaieté railleuse eut beau jeu en cette circonstance.
  19. M. le sénateur S. Lamour s’est trompé, quand il a dit qu’une proclamation de Pétion ajourna le sénat.
  20. Bien convaincus que le président n’avait pu ignorer le concert qui exista entre eux et Gérin, au sujet de la séance du 17 décembre, Daumec et Toulmé profitèrent, quelque temps après, de la présence au Port-au-Prince de leur respectable beau-père Chalumeau, pour aller visiter Pétion avec lui ; ils savaient la vénération du président pour ce vieillard. Quand ils entrèrent dans la cour du palais, M. Chalumeau marchait au milieu de ses gendres, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Pétion les voyant venir, feignit de ne pas les reconnaître ; il demanda aux personnes qui l’entouraient : « Quels sont ces messieurs qui viennent me voir ? — Président, c’est M. Chalumeau et ses deux gendres, lui répondit-on. — Ah ! dit il, c’est bien Jésus-Christ entre les deux larrons ! » Il leur fit bon accueil néanmoins mais ces paroles trop envenimées furent colportées dans le public, et Daumec surtout ne les pardonna pas à Pétion, du moins jusqu’en 1812 : le président eut tort de les prononcer.
  21. On se rappelle que Lys était lieutenant de la compagnie d’artillerie commandée par Pétion, dans la Légion de l’Ouest ; que Pétion intervint auprès de Dessalines pour sauver David-Troy. Il ne protégea pas moins Lys auprès de l’empereur, à l’occasion des dénonciations dont il fut l’objet de la part de Germain Frère qui le haïssait : à cette époque, Lys avait des relations compromettantes avec une maîtresse de Dessalines, au Port-au-Prince.
  22. Pétion avait ce faible pour Boyer, parce qu’il ne croyait pas qu’aucune femme eût une vertu à l’épreuve ; il faisait des plaisanteries incessantes a’ce sujet, et c’était un grave tort de sa part : de là son éloignement pour le mariage légitime. Chef de l’Etat, il devait penser et agir autrement.
  23. Voyez ce que dit Inginac à ce sujet, et ce qui est vrai, dans ses Mémoires de 1843. Il est certain aussi que, par sa passion dont il abusait à l’égard de Pétion, Boyer s’attirait la désapprobation de tous les hommes qui étaient dévoués au président : sachant cela, il aggravait ses torts personnels en les considérant comme ses ennemis ; même en parvenant à la présidence, il conserva des rancunes envers quelques-uns. Je ne calomnie pas, en disant des choses connues de tous les contemporains.
  24. Ce même acte défendit toutes relations entre les Haïtiens et les colonies anglaises des Indes occidentales ; on craignait leur contact avec les populations tenues sous le joug de l’esclavage. En effet, au mois de mai 1809, les noirs se soulevèrent à la Jamaïque. Mais, comme il y a toujours des accommodemens avec le ciel, lorsqu’en 1813 et 1814, la guerre de la Grande-Bretagne avec les États-Unis eut affamé cette île, on sut fort bien solliciter les Haïtiens d’y apporter des vivres de toutes sortes, et ils ne tentèrent point de troubler la tranquillité publique.