Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.13

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Chez l’auteur (Tome 7p. 313-349).

chapitre xiii.

Le général André Rigaud arrive de France aux Cayes. — Accueilli avec allégresse, il se rend au Port-au-Prince, sur l’invitation de Pétion. — Réception qui lui est faite par tous les citoyens, honneurs qu’il reçoit du Président d’Haïti. — Il est promu général de division. — Réflexions sur les circonstances dans lesquelles il retourne dans le pays. — Pétion supprime la charge de secrétaire d’État et la remplace par celle d’un administrateur général des finances. — Il révoque Bonnet et le remplace par J.-C. Imbert. — Examen des motifs donnés pour ces mesures et de ceux qui ont pu réellement les occasionner. — Les Anglais informent Pétion, que Rigaud est envoyé par la France dans un but politique. — Pétion lui en donne connaissance et il l’avoue, en expliquant sa conduite. — Autre renseignement sur le retour de Rigaud. — Justification des mesures politiques de Pétion. — Il charge Rigaud de pacifier la Grande-Anse, et place les forces du département du Sud sous ses ordres. — Idée que conçoivent les factieux, à cette occasion. — Situation critique de la place du Môle. — La flotte de la République ne peut rien faire pour elle, celle du Nord ayant une frégate. — Projet audacieux conçu par Lamarre, d’enlever cette frégate à l’abordage, et repoussé par Panayoty. — Lamarre est tué par un boulet. — Éveillard lui succède. — La prise des forts de la Presqu’île contraint la flotte à fuir au Port-au-Prince. — Le Derénoncourt est détruit sur la Gonave. — Christophe donne le nom de Cap-Henry a la ville du Cap. — Honneurs funèbres rendus à Lamarre, au Port-au-Prince. — Pétion expédie des barges qui apportent quelques secours au Môle. — Éveillard est tué par une balle. — Toussaint Paul le remplace. — Combats et résolution de ce chef. — Il envoie au Port-au-Prince, les insignes militaires de la garnison du Môle, et évacue les forts qui lui restent. — Tous les défenseurs du Môle sont successivement faits prisonniers. — Mort glorieuse de Toussaint Paul, à la citadelle Henry.


Le département du Sud était encore sous l’impression douloureuse de la regrettable catastrophe qui mit fin aux jours de Gérin, deux mois étaient à peine écoulés, quand, le 7 avril, un navire des États-Unis arriva dans le port des Cayes, ayant à son bord le général André Rigaud.

Ce fut tout un événement, et pour le Sud et pour l’Ouest, formant alors la République d’Haïti.

Accueilli avec des transports d’allégresse, par les autorités et la population entière des Cayes et de la campagne, dans son lieu natal, qu’il avait été forcé d’abandonner dix années auparavant, Rigaud trouva en un jour la compensation à ses tribulations durant ce laps de temps, tant à Saint-Domingue même lorsqu’il ne lui fut pas permis de le revoir, que dans l’exil sur la terre étrangère, où il vécut avec une nombreuse famille, accablé de toutes sortes de privations. À un autre que lui, il eût suffi de ce retour heureux au lieu de son berceau, pour s’inspirer toujours des sentimens de sage modération dans la patrie qui le recevait à bras ouverts, pour faire des réflexions profondes sur la situation des choses, sur la condition nouvelle des hommes, et y conformer sa conduite. Mais il était dans sa destinée, sans doute, qu’il en fût autrement.

Le général Wagnac s’était hâté d’informer le Président d’Haïti de l’arrivée de l’ancien commandant du Sud, et Pétion s’empressa de députer vers lui un de ses aides de camp, pour le féliciter de son retour dans le pays et l’inviter à venir au Port-au-Prince : il s’y rendit. Sur toute sa route, il reçut des honneurs qui décelaient la joie des populations des villes et des campagnes. Des citoyens du Port-au-Prince allèrent au-devant de lui à plusieurs lieues ; son entrés en cette ville fut un vrai triomphe, et Pétion reçut son ancien chef avec des démonstrations de la plus sincère satisfaction, en le faisant loger au palais de la présidence. Arrivé dans la semaine sainte, Rigaud assista avec lui à la messe du jour de Pâques, où il ne manquait jamais de se trouver, et ils participèrent tous deux, avec les fonctionnaires publics, à un banquet qui leur fut offert au presbytère par l’abbé Gaspard, curé du Port-au-Prince : ce fut le signal d’autres auxquels des fonctionnaires et des citoyens se plurent à convier l’ancien révolutionnaire. Le commandant des forces navales, Panayoty, se réunit aux frères Gaspard et aux autres capitaines des garde-côtes, pour offrir à Pétion et lui une brillante fête, à bord du Flambeau qui portait le pavillon du commandant.

Toute cette réception, toutes ces fêtes, tout cet accueil empressé, prou vent la profonde estime et l’amour que Rigaud avait laissés dans le cœur de ses compatriotes. À la parade qui eut lieu le dimanche de Pâques, les troupes étant réunies au grand complet, Pétion lui céda la droite pour en passer l’inspection, et le présenter en quelque sorte à leur respect, par cet acte de déférence : il l’accepta. Cette courtoisie militaire jeta peut-être dans son cœur, la première étincelle de l’ambition nouvelle qui s’y alluma bientôt après : le brevet de général de division que lui donna Pétion, pour mieux le rehausser aux yeux de l’armée et des citoyens, y contribua encore.

Malheureusement pour la gloire personnelle du général Rigaud, il arriva en Haïti dans des circonstances fâcheuses, dans celles où son caractère ne pouvait éviter l’écueil où il échoua. Il trouva le sénat forcément ajourné ; plusieurs des sénateurs en proie à la rancune qu’ils gardaient à Pétion, quoique ce fût par leurs propres fautes ; les esprits encore agités par la mort récente de Gérin ; le Môle assiégé de manière à prévoir sa chute très-prochaine ; le Sud inquiété par une rébellion qui durait depuis trois ans ; la plupart des militaires de distinction blâmant, secrètement ou ouvertement, la politique que suivait Pétion dans la guerre civile avec le Nord. Rigaud ne pouvait guère échapper aux confidences de toute nature qu’il reçut sur la marche des affaires publiques : il lui eût fallu une tête mieux organisée que la sienne, pour résister au tourbillon qui l’entraîna.

Parmi les hommes du Port-au-Prince qui le revirent avec le plus de satisfaction, étaient Bruno Blanchet, secrétaire général, qui avait été sénéchal aux Cayes et représentant de Polvérel dans le Sud, et Bonnet, secrétaire d’État, qui fut le chef de son état-major jusqu’en 1800. Ces deux citoyens, distingués par leurs talens, étaient très-estimés de Rigaud, et ils ne pouvaient manquer d’exercer une grande influence sur son esprit. Le premier, on le sait déjà, conservait une vive animosité contre Pétion, pour sa révocation de la charge de secrétaire d’État : le second fut mécontent à son tour, pour sa révocation de la même charge, qui eut lieu trois semaines après l’arrivée de Rigaud.

Le 28 avril, Bonnet avait provoqué du président, un arrêté qui prohibait l’importation des liqueurs fortes dans les ports de la République, à l’exception du genièvre en caisse ; et tout-à-coup, le 1er mai, parut, un autre arrêté qui, « considérant que les dépenses excessives de la guerre, font un devoir de rechercher tous les moyens possibles d’économie dans l’administration, et de simplifier au tant que possible le mode d’organisation des finances de la République, » supprima la charge de secrétaire d’État et créa celle d’un administrateur général des finances, revêtu des mêmes attributions, en réglant le service administratif dans les différons bureaux[1].

Le 9 mai, un ordre du jour, à l’armée, prévint le public, que le citoyen Jean-Chrisostôme Imbert, administrateur du département du Sud, était nommé administrateur général des finances. Bonnet, général de division depuis un an, devint l’inspecteur en chef des fortifications du Port-au-Prince, auxquelles on travaillait avec activité.


Il faut peu d’efforts de raisonnement pour concevoir que le motif réel de la suppression de la charge de secrétaire d’État, ne fut pas celui allégué dans l’arrêté du 1er mai. Elle accordait 8000 gourdes de traitement à ce grand fonctionnaire, et la nouvelle charge 4000 gourdes à celui qui le remplaçait ; il est vrai que cet acte supprima aussi les chefs de service et un certain nombre d’employés, mais tout cela ne produisait que quelques milliers de gourdes d’économie.[2] D’ailleurs, le changement de personne était assez significatif : à Bonnet succédait Imbert, ayant les mêmes attributions qu’il exerçait ; mais la différence était grande entre un’homme de haute capacité, actif et infatigable, et un homme capable seulement dans la comptabilité, pour ainsi dire inerte par ses habitudes sédentaires ; entre un général de division connu de l’armée, et un citoyen de la classe civile incapable d’influence sur elle. Le vrai motif de cet acte, sa cause réelle, doivent donc être attribués à des considérations politiques. Ou ne peut dire exactement quelles elles furent, mais on peut conjecturer à ce sujet.

Par tout ce qui a été rapporté jusqu’ici, des relations entre le sénat et Pétion, on a pu reconnaître que Bonnet avait été en quelque sorte l’âme de ce corps, par ses aptitudes diverses : il était le centre autour duquel gravitaient Lys, Daumec, David-Troy, les plus influens après lui. Il avait été opposé à la proposition de vente des habitations par le président, et il y avait fait substituer le système établi par la loi de 1807 sur la police des campagnes, tombée en désuétude parle régime du métayage, de moitié, mis en vigueur par l’exemple tracé par le président. Tout récemment, il venait encore de s’opposer à la distribution des concessions de terre aux militaires invalides ; et Pétion y attachait une grande importance, par le résultat politique qu’elle devait produire.

Ensuite, le sénat, quoique ajourné depuis décembre 1808, avait le droit de reprendre ses séances et son pouvoir constitutionnel ; et Bonnet restait toujours influent sur ceux de ses membres qui étaient secrètement mécontens de cette situation, avec d’autant plus de raison, qu’en qualité de secrétaire d’État, ayant les attributions déterminées par la loi du 25 novembre 1808, il était le second personnage de la République, et qu’en sa qualité de général de division, il était l’égal du général Pétion. Le Président d’Haïti n’avait été élu que pour quatre années ; en 1811, ses fonctions allaient cesser. L’arrivée de Rigaud n’était propre qu’à réveiller le mécontentement des sénateurs opposans, à leur inspirer le désir et l’espoir de remplacer Pétion par lui ; et Bonnet, maintenu secrétaire d’Etat, pouvait jouer un grand rôle dans cette circonstance ; car, s’il s’attacha à Pétion, dès les derniers mois de la guerre de l’indépendance, sous le règne de Dessalines et depuis, c’est que Rigaud n’était pas dans le pays, Rigaud a qui il avait eté on ne peut plus dévoué.[3]

La suppression de la charge de secrétaire d’État, sa révocation, peuvent donc avoir eu ces considérations politiques pour motifs secrets. On voit que nous ne voulons rien dissimuler à l’égard de la conduite de Pétion, même quand il y a de sa part apparence d’ambition personnelle.

Mais il faut que l’on sache aussi qu’à ce moment-là, Bonnet était en lutte avec tous les débiteurs de l’État, principalement les fermiers des biens domaniaux, presque tous officiers de tous grades. S’autorisant de son devoir de les contraindre à payer, de sou rang militaire, de sa qualité de secrétaire d’État, sa fermeté ne reculait pas quand il fallait tenir un langage sévère, à eux parlant : de là les clameurs, le mécontentement qu’il suscitait. À cet égard, nous n’avançons rien dont nous ne soyons certain, et ces choses vinrent sans doute en aide à la résolution prise par le président, de lui retirer l’administration générale de la République.

Il y a eu encore un autre motif qui aura influé sur l’arrêté du 1er mai, et c’est en le connaissant, que le lecteur jugera s’il n’y eut de la part de Pétion, que des vues personnelles, qu’un étroit égoïsme d’ambition. Mais, pour apprécier ce motif, commençons par examiner et résoudre les questions suivantes :

Depuis sa sortie du fort de Joux, André Rigaud était à Agen, loin de la mer, et placé sous la surveillance de la haute police : comment a-t-il pu quitter sa famille à Agen, pour aller s’embarquer et passer aux États-Unis ? [4] Pourquoi, quelques mois après, sa femme et ses enfans en bas âge ont-ils pu partir de France, aller aussi aux États-Unis et delà se rendre en Haïti, dans le port de Jacmel ?

Ces questions sont très-importantes au point de vue de la vérité historique, et à celui de la moralité des faits d’après lesquels on devra juger Rigaud et Pétion.

Il faut n’avoir aucune idée de la manière dont se fait la police dans les États européens, pour croire que Rigaud aura pu s’enfuir d’Agen, avoir le temps de se rendre dans un port de mer, et là, lui mulâtre au teint brun, s’embarquer facilement, sans que la police l’eût su, eût éventé cette fuite, sans courir après lui, sans faire jouer le télégraphe pour l’arrêter. Ensuite, on voit sa femme et ses enfans partir quelque temps après, bien certainement avec la permission des autorités, probablement sur la connaissance acquise de l’arrivée de Rigaud en Haïti.

Aussi, les Anglais, toujours assez bien informés, ne tardèrent-ils pas à donner avis à Pétion, que l’ancien général du Sud, qui leur fut constamment antipathique, n’y était revenu qu’avec l’autorisation du gouvernement français, et en quelque sorte comme son agent. Et voici comment ils le surent, assure-t-on.

À peine Rigaud était-il parti de France pour les États-Unis, que 4 frégates et 4 brigs en seraient sortis aussi, séparément, mais avec destination définitive pour les côtes d’Haïti  ; les 4 brigs furent capturés par les Anglais. Abord de l’un d’eux se trouvaient des lettres d’anciens colons, pour leurs fils ou parens qui étaient sur les frégates et parlant de la mission que Rigaud avait reçue de l’Empereur Napoléon, « de se rendre en Haïti, d’essayer d’y reprendre son ascendant et l’autorité supérieure, afin de replacer ensuite le pays sous la domination de la France. » Ainsi, les frégates et les brigs auraient été expédiés dans le but de l’aider dans cette œuvre.

Qu’on n’objecte pas tout d’abord, qu’une telle chose est invraisemblable, et de la part du gouvernement impérial de France et de celle des colons, divulguant ainsi un plan combiné dans le silence du cabinet. À l’égard de ces derniers, on connaît déjà leur vaniteuse présomption qui les portait à ne jamais douter du succès d’aucune démarche tendante à les replacer sur leurs biens, et l’on sait s’ils furent assez influens en France pour avoir su ce plan. Quant au gouvernement impérial, on n’a qu’à se rappeler la mission de Ducoudray et d’Etienne Mentor, en 1805 : il ne pouvait pas plus renoncer à l’espoir de rétablir son autorité à Saint-Domingue, que ne le fit après lui le gouvernement de la Restauration.[5] Il est d’ailleurs pour tous les gouvernemens des devoirs impérieux que tout esprit raisonnable doit reconnaître : la force des choses seule les contraint à y renoncer. Au moins, la mission qu’aurait eue Rigaud était plus digne d’une puissance civilisée que la précédente, sauf l’enjeu de sa tête, qui eût roulé dans la poussière, au moindre mot qu’il aurait prononcé dans le sens d’une si haute trahison des intérêts réels de ses compatriotes.

Ces lettres, enfin, étant en la possession des Anglais, Lord Seymour, commandant de la station navale des Antilles, les envoya à Pétion, après l’arrivée de Rigaud, en même temps que deux des brigs capturés, que le président acheta pour augmenter la flotte de la République, et qui furent nommés le Conquérant et le Vainqueur.

Dès le 25 février de la même année, Pétion écrivait à Lamarre, de se reposer sur sa sollicitude à soutenir le Môle par tous les moyens possibles, surtout par la flotte ; qu’il attendait de jour en jour la frégate qu’il avait dit d’acheter aux États-Unis ; que, pour plus de sûreté, il en avait fait demander une autre en Angleterre ; qu’en outre, il attendait aussi une grande corvette. [6] Ces navires demandés en Angleterre furent remplacés par les deux brigs dont il s’agit.

En recevant la communication de Lord Seymour, Pétion eut la franchise de la montrer à Rigaud, ainsi que les lettres des colons[7]. Alors seulement, Rigaud avoua qu’effectivement il avait paru se prêter à cette mission du gouvernement impérial, pour pouvoir sortir de France et revenir dans son pays ; mais qu’il était loin d’avoir l’intention de servir cette puissance : — même échappatoire qu’employa Étienne Mentor auprès de Dessalines, ayant été également contraint à son aveu par l’exécution de Ducoudray.

Veut-on une autre donnée sur la question qui nous occupe ? La voici :

Dans sa mission en France, en 1825, le colonel Frémont eut l’occasion de faire la connaissance du général Pamphile de Lacroix, dont on connaît les mémoires édités en 1819. Ce général lui ayant demandé, quelle opinion on avait eue en Haïti, du retour du général Rigaud dans le pays, Frémont lui répondit qu’on y avait appris par les Anglais, qu’il avait été envoyé pour agir dans l’intérêt de la France. Pamphile de Lacroix répliqua : qu’il ne pouvait l’assurer, mais qu’il le croyait, par les circonstances qu’il relata à Frémont. Selon ce qu’il dit à ce dernier, — étant à l’armée, en Espagne, en 1809, il reçut l’ordre de venir à Paris auprès du ministre de la guerre ; à son arrivée, le ministre lui dit : « C’est l’Empereur qui veut vous parler : allez aux Tuileries. » Il y fut et eut l’honneur d’être introduit auprès de Napoléon. L’Empereur lui parla de l’expédition de 1802, dit-il, se fit raconter bien des circonstances y relatives, et lui demanda son opinion sur Pétion, Christophe et autres chefs noirs ou mulâtres, avant d’en venir à Rigaud et sur ses sentimens pour la France ; il questionna Pamphile de Lacroix, plus au sujet de ce dernier que des autres, sans laisser percer néanmoins aucune intention de s’en servir. Après avoir reçu ces renseignemens, ajouta-t-il, Napoléon le congédia, et il fut prendre les ordres du ministre de la guerre, qui le renvoya à l’armée. « Quelque temps après, dit Pamphile de Lacroix à Frémont, je lus sur les journaux, que le général Rigaud s’était évadé de France. J’eus la pensée, alors, qu’il n’avait pu quitter la France que par suite des renseignemens que j’avais donnés à l’Empereur, attestant son constant dévouement pour elle, tandis que je lui avais représenté Pétion, comme le machinateur de la défection des troupes coloniales au Haut-du-Cap[8]. »

Ces particularités corroborent ce que Pétion apprit par l’avis officieux de Lord Seymour. Un tel avis, dans les circonstances où était la République à l’arrivée de Rigaud, dut être mûrement pesé et apprécié par cet esprit froid qui avait si bien observé son ancien général, qui le connaissait pour un homme agissant plus par sentiment chevaleresque que par méditation et raisonnement : de là sera sorti aussi l’arrêté du 1er mai, qui supprima la charge de secrétaire d’État, pour pouvoir révoquer Bonnet, alors qu’il y avait d’autres motifs pour lui retirer les rênes de l’administration. Nous osons croire que nos conjectures ne sont pas dénuées de bon sens.

À cette époque, on a dit, on a cru que Boyer avait exercé une grande influence sur la résolution du président, par sa mésintelligence avec Bonnet, par l’ardeur de son ambition personnelle, qui le portaient à écarter ce redoutable concurrent, comme tous autres, dans la succession future de la présidence[9]. Mais, pour ajouter foi à une telle supposition, il faut qu’on n’ait pas observé le caractère de Pétion, méditant toujours avec calme et exécutant sa volonté avec une fermeté et une persévérance que nul autre ne posséda comme lui, excepté Toussaint Louverture.

Que Rigaud lui ait avoué ou non ce qu’il apprit par Lord Seymour, Pétion devait agir de manière à ôter toute chance à Rigaud de parvenir à la présidence. S’il crut que Bonnet, secrétaire d’État, pouvait se laisser entraîner par son ancienne affection, pour favoriser cette élection, non pas, certainement, dans les vues de servir les desseins de la France, mais dans l’espoir que Rigaud eût mieux conduit la guerre contre le Nord, mieux gouverné la République, en restant lui-même plus influent auprès de son ancien général qu’il ne l’était auprès de Pétion, celui-ci ne devait pas hésiter à le révoquer. Son devoir envers Haïti, qu’il avait contribué à rendre indépendante de la France, par son union avec Dessalines, lui en imposait l’obligation, afin de ne pas compromettre cette œuvre, opérée par la fusion des anciens partis de Rigaud et de Toussaint Louverture, au prix de tant de travaux guerriers, du généreux sang versé dans la guerre contre l’armée française.

Nous n’avons pas la prétention d’imposer nos appréciations ; mais nous ne concevrions pas un Haïtien qui penserait que, dans l’acte du 1er mai, interprété ainsi par nous, Pétion n’agit que dans des vues personnelles, dans l’intérêt du maintien de son pouvoir, par une ambition égoïste.


Il avait pris ses précautions politiques, par rapport à Rigaud ; mais il lui accorda la plus belle position militaire qu’il pût envier.

Dès les premiers jours du mois d’avril, Jean-Baptiste Lagarde avait réussi à faire passer à la révolte tout le corps des Eclaireurs et bien des cultivateurs déjà soumis[10]. La force des révoltés se trouvait augmentée par l’accession nouvelle de cet homme d’action et influent : il fallait donc de plus grands moyens de répression. Le président confia au général de division Rigaud la mission de diriger les forces employées dans la Grande-Anse : il voulut qu’il eût l’honneur de tenter au moins la pacification de son département natal. Il envoya même sous ses ordres le général Métellus, avec un fort détachement des 21e et 24e demi-brigades. Métellus avait revu son ancien général avec autant de plaisir qu’aucun autre citoyen[11].

Le 5 juin, Rigaud émit une proclamation datée des Cayes, pour entrer en campagne. On y remarque ce passage : « Bientôt les révoltés apprendront que la clémence du président à leur égard, jusqu’à ce jour, n’est ni crainte ni faiblesse ; il voulait les ramener à leur devoir par la douceur, et leur donner le temps de réfléchir sur l’abîme qu’ils creusaient sous leurs pieds… Une armée considérable va se mettre en campagne, et ne sera dissoute qu’après avoir soumis les révoltés par la persuasion ou par la force. Telles sont les intentions du président, et telle est ma résolution… »

Rigaud avait nécessairement le commandement en chef des forces du Sud : aussitôt les factieux le qualifièrent de général en chef, pour le désigner comme le second personnage militaire de la République. Ce titre lui resta dans l’armée du Sud et parmi les citoyens, qui crurent reconnaître que le Président d’Haïti l’avait voulu en lui donnant si promptement cette mission ; et cela servit encore à égarer Rigaud.

Un autre acte qui y contribua, fut un arrêté du président, en date du 6 juillet, qui, pour assurer le succès de la campagne contre les révoltés, mit tout le département du Sud en état de réquisition, afin que les gardes nationales se joignissent aux troupes sous les ordres de Rigaud ; chacun des arrondissemens dut fournir un certain nombre d’hommes, proportionnellement à leur importance. Les mesures les plus sévères furent dictées contre les militaires qui seraient éloignés de leurs drapeaux, sans une permission légale de leurs chefs de corps. Le 19 août, le président fit encore un arrêté sur le recrutement de l’armée, afin d’augmenter sa force.

Ainsi, Pétion n’épargna rien pour mettre Rigaud à même d’éteindre la révolte de la Grande-Anse, de rétablir la tranquillité dans le Sud, de rendre aux familles la sécurité de leurs personnes et de leurs propriétés, et faire revivre enfin l’ancien prestige militaire du général sous les ordres duquel il avait servi.


Laissons Rigaud à Jérémie, où il se rendit à la fin de juin, dirigeant déjà les opérations militaires contre les révoltés, pour parler du siège du Môle, de la brave armée renfermée dans ses murs, et qui comptait dans ses rangs autant de héros que de soldats. Allons sur ce théâtre ensanglanté, pour admirer leur valeur, honorer leur mémoire par le récit de leurs hauts faits, et jeter des fleurs sur leurs tombes.

Après la campagne infructueuse de 1809, au Mirebalais et à la Sourde, Pétion ne s’était attaché qu’à augmenter le nombre des bâtimens de la flotte, pour secourir le Môle, en renforts de troupes de temps en temps, et chaque mois, en objets d’approvisionnemens de toute espèce[12]. Les préoccupations politiques que lui avait suggérées la conduite de Gérin, puis sa folle entreprise, ne le détournèrent point de ce soin urgent. Déjà, nous avons cité sa lettre du 25 février, où il faisait espérer à Lamarre que deux frégates et une corvette arriveraient bientôt et donneraient une prépondérance marquée à notre flotte sur celle du Nord. Mais, contre son attente, ces bâtimens ne lui furent pas envoyés pour empêcher la chute du Môle, tandis que Christophe reçut une frégate, qui fit obtenir à sa flotte la supériorité sur la nôtre. En mai, cette dernière était composée de 15 navires, dont 2 corvettes ou trois-mâts, 6 brigs et 7 goëlettes, y compris le Derénoncourt.

À la fin de ce mois, toute la flotte était réunie dans le port du Môle. Il y avait alors 17 batteries ennemies, de canons, d’obusiers et de mortiers, dirigées contre cette place et ses différens postes. Le 3 juin, Lamarre écrivit au président que, la veille, une nouvelle batterie de 2 pièces de 18 avait été établie par l’ennemi, dans une position qui faisait atteindre les bâtimens de la flotte ; et que Panayoty fut contraint de les faire sortir du port pour mouiller à la pointe de la Presqu’île, sous la protection de nos forts existant là. Déjà, l’ennemi avait construit une batterie sur la position appelée Morne-à-Cabrits, qui domine le Môle. On conçoit alors que l’énorme quantité de projectiles qui étaient lancés chaque jour dans la place, occasionnait des pertes en hommes tués ou blessés et diminuait ainsi chaque jour le nombre de ses défenseurs ; et les munitions se consommaient rapidement.

Par cette même lettre, Lamarre annonçait qu’il envoyait au Port-au-Prince un certain nombre de blessés, en demandant de la poudre. Il ajouta : « Cherchez tous les moyens de nous en faire parvenir. S’il était possible de nous dégager de cette position, vous seriez chéri, président, des soldats qui n’ont l’œil que sur vous. Je me rassure donc sur vos soins ; et croyez que vous avez en moi, un officier qui périrait de mille morts plutôt que de voir triompher le tyran. »

Deux jours après, il écrivit encore qu’il avait dû recourir à Panayoty, pour avoir de la poudre ; qu’une batterie de 24 dirigée contre la maison qu’il occupait près du fort Georges, l’avait réduite en décombres, et que, pendant une nuit, un boulet tombé au pied de son lit, en brisant le mur, lui avait fait des blessures à la tête et au bras. « Oui, président, il faudrait des peintures nouvelles pour vous donner une idée de la position de tant de braves soldats qui sont autant de héros. Leurs frères pendus à leurs yeux, leur compagnons d’armes morts à leur côté, ce sont des spectacles qui m’attendrissent et arracheraient des larmes au plus barbare des hommes… Le citoyen Dupré vous dira la vérité ; écoutez-le.[13] Mes meilleurs officiers sont hors de combat. Je vous informe que j’ai élevé au rang d’adjudant-général, les colonels Eveillard et Toussaint Paul : je pense que vous m’approuverez.[14] »

Le 23 juin, il répondit à une lettre de Pétion, datée du 15. « J’ai toujours pensé, président, que vous aviez la vue fixée sur ce point important de la République, que je défendrai toujours avec cette même ardeur qui m’anime sans cesse pour la défense de mon pays. » Il ajouta que, les batteries ennemies écrasant le fort Georges et ne faisant du Môle qu’une ville réduite en affreux décombres, Panayoty lui avait donné 350 marins pour aider les troupes assiégées à enlever à l’ennemi le Morne-à-Cabrits. « Le 18 du courant, à une heure de l’après midi, nos soldats, guidés par le désespoir et la vengeance dans le cœur, se sont emparés de ce poste important. La garnison qui le défendait prit la fuite et se jeta dans la batterie n° 13. Nos braves donnèrent trois assauts à cette dernière ; mais n’ayant pu l’emporter, je l’ai cernée : j’ignore si je pourrai m’en rendre maître. Cette tentative m’a coûté quelques morts et rempli mes hôpitaux de blessés. Malgré le succès que je viens d’avoir sur l’ennemi, je me trouve d’autant plus embarrassé, que je me verrai forcé d’abandonner ce poste (le Morne-à-Cabrits), si je ne reçois pas du renfort[15]. Cette conquête m’a obligé de diminuer mes autres postes ; et le 21 au matin, le poste de la Vigie, au sud du fort Vallière, a été pris ; un fifre et un tambour y ont été surpris et pendus à notre vue. Cet inhumain (Christophe) devient de jour en jour plus féroce. Enfin, citoyen président, nous sommes au nec plus ultra.  »

C’est la dernière lettre que nous avons à citer de Lamarre. Nous avons souvent préféré sa propre correspondance, à une relation qui eût été dépourvue de l’expression de ses sentimens, de ses vues militaires, de ce mâle courage qui l’animait : par là, le héros n’apparaît que mieux à l’admiration de la postérité. On voit qu’il ne se dissimulait point, ni sa position désespérée, ni l’importance du Môle pour garantir la République d’une invasion de Christophe ; et tout en demandant plusieurs fois qu’on l’abandonnât, il était plus préoccupé du sort de ses soldats que du sien propre : pour lui, le sacrifice de sa vie était résolu avec une abnégation sublime.

Mais, comment faire évacuer en même temps toute cette troupe, en présence de la flotte du Nord, égale déjà à la nôtre et accrue d’une frégate qui lui donna la supériorité ? L’impossibilité d’une telle entreprise était évidente. Pétion avait voulu maintenir le Môle, par l’espoir qu’il nourrissait, dès le mois de février, d’avoir deux frégates et une corvette, des États-Unis et d’Angleterre ; mais au lieu de cela, ce fut Christophe que les Anglais favorisèrent, en lui vendant une ancienne frégate française qu’ils avaient capturée[16] : ils ne donnèrent que deux brigs à Pétion, et les Américains n’envoyèrent point la frégate qu’ils avaient promise[17]. Dès-lors, le Môle devait succomber sous le rude siège qu’il essuyait, et par l’impossibilité d’en renforcer la garnison et d’y envoyer des approvisionnemens. Notre flotte ne pouvait sortir de son mouillage à la Presqu’île.

Convaincu de ces vérités, Lamarre conçut une idée qui donne encore la mesure de son âme valeureuse. Il invita Panayoty à réunir chez lui tous les capitaines de la flotte ; et là, il leur communiqua son audacieuse idée : « Je vais m’embarquer, leur dit-il, avec deux compagnies de grenadiers, sur celui de vos bâtimens qui vous paraïtra le plus propre à remplir mon but. Je ne demande qu’une chose à son brave capitaine : c’est d’aborder la frégate ennemie ! Moi et mes grenadiers, nous vous répondons de la capturer. »

À ces paroles, animées par l’air guerrier du héros, Jean Gaspard, capitaine du brig le Flambeau, le plus beau navire de la flotte où montait Panayoty, accepta avec ardeur cette proposition qui plaisait à son intrépidité. Aug. Gaspard, son aîné, capitaine du brig le Conquérant, promit de seconder son frère : à l’envi, chacun des capitaines répondit comme les deux Gaspard, et s’offrit d’aborder un des navires de la flotte ennemie. Ce fut un moment d’enthousiasme électrique que communiqua la bouillante valeur de Lamarre.

Mais Panayoty, calme et réfléchi, repoussa la proposition en faisant prévoir la possibilité d’un insuccès qui exposerait la flotte aux gros calibres de la frégate. Il dit enfin à Lamarre : « Si vous n’étiez pas le chef nécessaire, indispensable de la garnison du Môle, j’accepterais votre proposition comme mes lieutenans. Étes-vous assuré de ne pas être atteint d’une balle ou d’un boulet, avant d’avoir abordé la frégate ? »

Toutes les règles de la prudence rendaient ces réflexions elles firent avorter le projet de Lamarre. Mais, si Panayoty eût envisagé qu’à tout instant il courait le risque d’être emporté par un boulet, d’être atteint par un éclat de bombe, par une balle, tant il exposait sa vie, peut-être eût-il adhéré à ce projet. À la guerre, ne faut-il pas quelquefois des actes de témérité pour retenir la victoire, pour sauver une armée ? Supposons l’audacieuse entreprise de Lamarre réalisée : quel immense résultat !… Au lieu de cela, c’est l’héroïque fin de ce brave qu’il nous faut relater.

Le 29 avril, il avait écrit une lettre à sa mère, Madame Veuve Pellerin, où il lui disait que Christophe était arrivé avec six généraux et des forces, dans l’intention, supposait-il, de donner un assaut à tous ses postes du Môle. Ce jour-là, la flotte ennemie était devant la rade ; mais il rassurait sa mère, en ajoutant : « Tranquillisez vous, chère et bonne mère ; le courage de votre fils égalera toujours ses sentimens pour vous. Adieu. »

Le 16 juillet, il eut le pressentiment de sa mort ; avant de sortir de chez lui, il remit à Éveillard jeune de petits objets pour être donnés à sa mère, comme témoignage de son souvenir ; et, suivi de son aide de camp Honoré, du chef de bataillon Fortuné Desmares, son cousin, du sous-lieutenant Soulouque et de quelques guides, il passa au fort Allemand et se rendit à la redoute N° 4. Là, Lamarre prit le fusil d’un soldat et se mit à tirailler avec un poste ennemi, très-rapproché du N° 4. La plus grande partie de son corps était à découvert. Les militaires du N° 4, dans leur sollicitude inquiète pour leur général, lui firent des observations qu’il n’écouta pas. Cet échange de coups de fusil attira l’attention de l’ennemi au poste Gandou, placé sur le Morne-à-Cabrits, et l’on y découvrit le costume rouge des guides de Lamarre. Une pièce de canon fut pointée sur le fameux général en chef qui se plut en ce jour néfaste à se faire soldat : idée républicaine qui rehausse son mérite militaire, en immortalisant son nom. Le boulet lancé l’atteignit à la hanche gauche, en enlevant cette partie de son corps : le même projectile tua un soldat du 5e bataillon de la 9e qui était en sentinelle, et l’un des boutons de son habit perça la cuisse de Fortuné Desmares. « C’est fini, prenez-moi,  » dit Lamarre en recevant le coup ; et il rendit le dernier soupir.

Averti de cette catastrophe, l’adjudant-général Éveillard, qui succédait de droit à Lamarre dans le commandement, par son ancienneté, se rendit sur le champ au N° 4 ; il y fît garder le cadavre de son chef, de son ami, jusqu’à la nuit, puis on l’apporta dans sa demeure. L’autopsie en fut faite ; le cœur et les entrailles en furent retirés pour être envoyés au Port-au-Prince, accompagnés par Eveillard jeune, chef de bataillon. Panayoty et Jean Gaspard reçurent à bord du Flambeau, ces parties du corps de l’homme qui a rempli Haïti de son nom illustre. Le corps fut enterré sans pompes et en secret, au cimetière de la Savanne-du-Roi, afin que l’ennemi ne pût le souiller en devenant maître du Môle. Mais on fit un cercueil rempli de pierres qui fut enterré au fort Georges, le lendemain à 7 heures du soir, avec tous les honneurs possibles en une telle circonstance.

Le jour suivant, l’ennemi n’ayant pu douter de la mort de Lamarre, la flotte du Nord parut devant la baie du Môle, se mit en panne et tira le canon de deuil. Dans nos fastes militaires, nul autre que André-Juste-Borno LAMARRE n’a été l’objet d’une pareille distinction.[18] On reconnaît par ce fait un des traits caractéristiques de Henry Christophe : il honora la mémoire du plus redoutable de ses ennemis.

Il est plus facile de concevoir que d’exprimer l’émotion et la douleur de tous les militaires de la garnison du Môle, depuis Eveillard et Toussaint Paul jusqu’au dernier soldat, à la mort glorieuse de leur chef bien-aimé. Celui qui les guidait dans les combats, qui partageait leurs dangers, qui les soignait dans leurs blessures, dont la sollicitude incessante les aidait à supporter les privations de tous genres, n’étant plus parmi eux, ils eurent la conviction que le même sort leur était réservé. Mais, les chefs supérieurs devinrent encore plus dignes des regrets de la République, par la résolution qu’ils prirent de périr tous, plutôt que de se soumettre à leur barbare ennemi ! Résister à ses efforts, le combattre pied à pied sur ce champ de gloire, telle fut leur héroïque détermination.

Notre flotte, ne pouvant se mesurer avec celle du Nord, restait toujours à l’ancre sous la protection des forts de la Presqu’île ; il ne convenait pas d’ailleurs que Panayoty abandonnât la brave garnison qui défendait le Môle, en cherchant à fuir au Port-au-Prince à travers les bàtimens ennemis. Mais Christophe profita de la mort de Lamarre pour ordonner une tentative contre la Presqu’île. Son aide de camp, Charles Pierre, brigadier de ses armées, commanda cette expédition qui lui réussit ; 6 à 7 bataillons pénétrèrent avec lui sur cette langue de terre, dans la nuit du 24 juillet ; le 25, dans la matinée, les forts furent enlevés, malgré la résistance de leurs défenseurs composés en partie des marins de la flotte. Le chef de bataillon Gaspard, qui commandait le principal, préféra mourir plutôt que de se rendre prisonnier. Aussitôt, Charles Pierre commença ses dispositions pour dresser une batterie à proximité du rivage, afin de canonner les bâtimens de notre flotte ; et ceux du Nord étaient devant la baie. Il n’était plus possible ni de tenir dans leur mouillage, ni de rentrer dans le port du Môle, puisqu’ils avaient dû en sortir à cause des boulets qui tombaient à leurs bords : il fallait donc gagner le Port-au-Prince ou tout autre port de la République.

Dans la nuit du 25 au 26, ils levèrent l’ancre et partirent à l’heure ordonnée par Panayoty, emportant les précieuses dépouilles de Lamarre, Éveillard jeune, des blessés et des femmes qui étaient déjà embarqués depuis plusieurs jours. Ils réussirent à passer au travers de ceux du Nord : la Républicaine et le Souffleur, mauvais marcheurs, ne purent les suivre. Au jour, l’amiral Saint-Jean aperçut les autres au large et leur donna chasse, en laissant le chef de division Cadet Antoine avec quatre bâtimens, pour amariner la Républicaine et le Souffleur, mais ils entrèrent dans le port et se placèrent sous les canons du fort Georges.

Le vent favorisa la fuite de ceux qui étaient sortis de la a Presqu’île, excepté le Derénoncourt, commandé par le brave Barthole. Tandis que les autres gagnaient le Port-au-Prince, ce dernier fut canonné par la corvette l’Athénaïs et le brig le Jason ; mais le Derénoncourt arriva à la pointe ouest de la Gonave, où Barthole le fît échouer, pour ne pas être pris. Dans la nuit, il fît débarquer sur cette île les femmes, les blessés et son équipage, et mit le feu à sa belle goélette : au jour, la poudre de la sainte-barbe la fit voler en éclats, à la vue des bâtimens ennemis. Elle subit ainsi la même destinée que le courageux marin dont elle portait le nom[19].

Après la prise de la Presqu’île, Christophe retourna au Cap pour jouir des succès qu’il venait d’obtenir par la mort de Lamarre, la fuite de notre flotte et la possession de la Presqu’île, qui assuraient la chute prochaine du Môle. Il laissa au général Romain le soin de s’en emparer, ayant sous ses ordres les généraux Magny et Guerrier. Le 30 juillet, il fit un arrêté qui, « considérant que le nom de la ville du Cap, depuis l’expulsion des Français et l’indépendance d’Haïti, n’a point été changé, et que la dénomination du Cap-Français lui est donnée par les étrangers, » ordonna qu’à l’avenir, cette ville porterait le nom de Cap-Henry.

S’il avait été moins personnel, il eût compris que la dénomination de Cap-Haïtien était celle qu’il convenait de substituer à Cap-Français ; mais, en ce moment surtout, son orgueil était si flatté du triomphe de ses armes ! La basse adulation de ses serviteurs l’excitait encore ; car nous lisons dans le numéro de sa Gazette officielle du 9 août 1810, qu’au 15 juillet précédent, jour de la fête de Saint-Henry, le maréchal de camp Pierre Toussaint prononça un discours à Saint-Marc, dans lequel il exalta les hautes qualités de « notre auguste et vertueux président, » et dit : « Quel est celui d’entre nous qui, pour prix des services éclatans que son souverain ne cesse de rendre à son pays, pour le dédommager de ses nombreux sacrifices, ne brûle pas de répandre son sang pour soutenir le trône que l’amour et la fidélité de ses sujets lui ont élevé ? »

Ainsi, dès cette époque, Son Altesse Sérénissirne Monseigneur le Président était un souverain qui avait son trône et ses sujets, selon le brave Pierre Toussaint ; et quelques années après, ce souverain, pour récompenser l’initiative qu’il paraît avoir prise dans cet ordre d’idées, mit sa fidélité à l’épreuve en le faisant périr d’inanition dans le célèbre cachot Bélizaire, à la citadelle Henry.

Mais, parlons des honneurs funèbres qui furent rendus par la République, à la mémoire du général qui honora son pays et la liberté, dont il servait la cause, qui s’honora lui-même par son courage à soutenir le siège fameux d’une ville après avoir si souvent battu ses ennemis, par son langage au chef de l’État, si souvent empreint de sa fierté républicaine et de sa mâle énergie.

Pétion, qui avait eu l’honneur de s’offrir à Rigaud pour aller partager les dangers de ses compagnons d’armes au siège de Jacmel, où sa vie était chaque jour exposée, pouvait bien penser que Lamarre était aussi exposé à périr au Môle. Néanmoins, à l’arrivée de ses dépouilles mortelles, de ce cœur qu’animaient de si beaux sentimens, de ces entrailles qui s’émurent toujours à la vue des maux de la patrie, Pétion éprouva une vive douleur de la perte du brave capitaine, dont il estimait les qualités distinguées. Comprenant le sacrifice fait de cette vie si noble au service de la République, il voulut qu’elle lui rendît les honneurs funèbres dus à son rang et à son mérite, dans des funérailles pompeuses, dont il ordonna lui-même tous les préparatifs.

Un char revêtu de deuil et traîné par quatre chevaux noirs, reçut l’urne qui renfermait le cœur et les entrailles de Lamarre. Toutes les troupes de la garnison du Port-au-Prince, y compris la belle garde du gouvernement, formèrent le cortège qui partit du palais de la présidence, où l’urne funéraire avait été exposée sur un lit de parade, dans une chambre ardente, et se dirigea à l’église métropolitaine. Tous les fonctionnaires civils et militaires, les instituteurs avec leurs élèves, admis à la cérémonie pour recevoir dans leurs jeunes cœurs le germe des vertus guerrières, les commerçans, la population tout entière de la ville, participèrent à ces funérailles. Le canon de deuil fut tiré toute la journée, dans les forts de la ville et à bord des navires de la flotte revenus dans le port. De l’église, où le culte catholique joignit ses pompes religieuses à celles de l’ordre civil et militaire, où A. D. Sabourin, chef d’escadron et aide de camp du Président d’Haïti, prononça une oraison funèbre à la mémoire de l’illustre défunt[20], le cortège se rendit dans la soirée, à la lueur de nombreuses torches fumantes, au fort Saint-Joseph où l’urne fut déposée dans un caveau.

Ce fort, qui avait été défendu par Lamarre, le 1er janvier 1807, prit dès ce jour le nom de fort Lamarre, pour honorer encore la mémoire de ce défenseur de la patrie qui, en ce jour d’épreuves, avait oublié qu’il était prisonnier, pour ne songer qu’à être soldat. Après que l’artillerie et la mousqueterie des troupes eurent terminé la cérémonie militaire, le Président d’Haïti fut accompagné à son palais par les généraux et autres officiers supérieurs, parmi lesquels on distinguait Delva, Nicolas Louis, Bauvoir, Chauvet, Léger, pleurant le héros dont ils avaient si souvent partagé les nobles travaux.

À partir du jour de l’arrivée de la flotte, Pétion devint un véritable fils pour Madame Veuve Pellerin, mère de Lamarre, un parent affectueux pour tous les membres de sa famille ; et quand arriva le temps où il distribua de grandes propriétés rurales aux généraux, la mère de Lamarre reçut celle qui eût échu à son fils.


Pendant que la flotte de la République se tenait à la Presqu’île, le président, informé de la présence de la frégate ennemie qui l’y contraignait, avait expédié trois barges avec des munitions de guerre au Môle ; elles réussirent à y entrer de nuit. Le retour de nos bâtimens le porta à organiser ce service sur une plus grande échelle, soit pour y envoyer des munitions, soit pour recueillir des blessés et ce que les barges pourraient enlever d’hommes valides, au moment où la place ne pourrait plus se soutenir. Mais la flotte ennemie prit à son tour des précautions pour les empêcher de pénétrer dans le port : cette mission devint excessivement difficile et périlleuse. Dans une expédition d’une dizaine de ces barges, deux seulement d’entre elles parvinrent à leur destination[21]. C’étaient de faibles secours pour la garnison qui se voyait pressée chaque jour par les assiégeans.

Dans la seconde quinzaine de juillet, Eveillard écrivit plusieurs lettres à Pétion, que son frère apporta. Le 14 août, il l’informa que ce jour-là, la flotte ennemie avait tenté d’enlever la Républicaine et le Souffleur ; mais que les canons du fort Lamarre (jadis Georges) l’avaient repoussée, en sacrifiant toutes les gargousses qu’il y avait : alors, il ne restait plus à toute la garnison du Môle que mille paquets de cartouches, et c’était ce que son brave commandant demandait le plus pour prolonger la défense de la place[22]. Du 14 au 23 où il écrivit de nouveau, le capitaine Moret y était parvenu dans une barge avec des munitions ; et il retournait au Port-au-Prince avee Àrnoux, aide de camp de Lamarre, emportant la nouvelle de la prise du poste de la barrière de Jean-Rabel et de plusieurs autres dans son voisinage, dans la journée du 22, par l’ennemi qui occupa une partie de la ville. Toussaint Paul prodigua sa bravoure en le combattant, et reçut quatre blessures, sans quitter le champ de bataille qu’avec ses soldats : presque tous les officiers étaient blessés. La flotte du Nord vint en même temps canonner le fort Lamarre et nos deux garde-côtes ; ceux-ci furent alors coulés par leurs capitaines, pendant que le fort ripostait et la contraignait à se retirer. Toussaint écrivit aussi le 25 au président etlui dit que les forts Lamarre, Allemand, Vallière et sa redoute, étaient les seules positions qui fussent en leur possession[23].

Le 11 septembre, l’ennemi attaqua ces diverses positions en même temps, dès 6 heures du matin. En repoussant un assaut, Eveillard sortit pour charger l’ennemi et fut atteint d’une balle à la tête qui termina sa carrière : son corps fut porté au fort Vallière qu’il avait défendu[24]. L’intrépide Toussaint Paul, tout couvert de blessures, recueillit à son tour le dangereux, mais glorieux héritage laissé par Lamarre.

Le 16, l’ennemi coupa d’abord toutes communications entre les forts Allemand et Lamarre, pour que leurs garnisons ne pussent pas se secourir ; puis, dans la même journée, il enleva le premier, sans beaucoup de résistance de la part des soldats fatigués de cette lutte désespérée. Dès la mort d’Eveillard, la désertion à l’ennemi avait commencé dans leurs rangs : il faut excuser cette défaillance en une telle circonstance. C’est au fort Allemand que le brave Zénon fut tué à côté de ses pièces d’artillerie. Pendant l’attaque, l’ennemi mit le feu aux maisons d’une ville qui allait tomber en son pouvoir ; par cette destruction, il voulait effrayer ses défenseurs.

Toussaint n’avait plus à défendre que les forts Lamarre et Vallière, situés sur le rivage de la mer, et un faible poste au Cap-à-Foux : là, il pouvait encore recevoir des secours du Port-au-Prince, par les barges qui réussiraient à arriver au Môle. Il se tenait au fort Lamarre, ayant encore sous ses ordres les colonels Germain, Auguste Coignac et Pierre Lelong, et les chefs de bataillon Alain, Félix, Edouard, Ignace, Bily, Jean Gourneau, Vindiau Hatrel et Jean-Louis Vallée. Germain ne tarda pas à aller faire sa soumission à l’ennemi ; mais tous les autres restèrent fidèles à leurs drapeaux. Les privations de toutes sortes assiégeaient tous ces braves et leurs infortunés soldats, comme l’ennemi lui-même ; presque sans munitions de guerre, ils recevaient tous une faible ration de maïs par jour. Sans aucun officier de santé pour les soigner, les blessés n’avaient pas même la ressource des plantes du pays dont les militaires atteints savent faire usage ; ils étaient couchés sous des tentes formées avec les voiles de la Républicaine et du Souffleur.

Le 23 septembre, l’ennemi, qui attendait en vain la soumission de nos gens, coupa la communication entre les forts Lamarre et Vallière. Mais l’esprit du militaire, fidèle à l’honneur de son drapeau, est inventif : dans la nuit, à la basse marée, Toussaint faisait passer des hommes dans la mer, ayant l’eau jusqu’à la gorge, pour transmettre ses ordres au fort Vallière. Alors parvint une barge envoyée par Pétion, avec des cartouches et des approvisionnemens. Le président entretenait l’espoir de ces braves, d’être enlevés par d’autres barges qu’il faisait armer ; mais Madame Toussaint, qui était au Port-au-Prince, écrivit à son mari que c’en était fait d’eux tous.

Sa résolution fut aussitôt prise d’évacuer les deux forts sur le poste du Cap-à-Foux, d’y rallier tous ses compagnons d’infortune, pour tenter de gagner la partie du pays redevenue espagnole, par la Bombarde ou le Port-à-Piment, en marchant toujours dans les bois, et enfin se rendre au Port-au-Prince : résolution désespérée, sans doute, mais qui prouve l’énergie d’une âme vouée au culte de la liberté. Cependant, ne s’aveuglant pas sur les risques réels qu’il courrait, en militaire d’honneur, qui attachait un haut prix aux insignes de la noble profession des armes, il se résolut en même temps à sauver ceux qui restaient encore dans ses mains, en les expédiant au Président d’Haïti par la barge que ce chef venait d’envoyer au Môle.

Dans cette pensée, qu’il communiqua à ses compagnons du fort Lamarre, qui l’approuvèrent, la nuit du 24 au 25 septembre étant venue, Toussaint lui-même, suivi de quelques hommes qui apportaient les insignes militaires qu’il y avait, descendit dans la mer et se rendit au fort Vallière. Là, il fut également approuvé par les braves qu’il y trouva ; on y réunit les drapeaux des corps d’infanterie, les guidons de la cavalerie, les cannes de tambours majors et les instrumens de musique, et on les plaça à bord de la barge. Alain, qui avait commandé la place du Môle, fut choisi pour remplir cette honorable mission. Au moment de son départ, Toussaint le chargea de dire à Pétion, que leurs derniers cris comme leurs sentimens seraient en faveur de la liberté et de la République, et il lui fît promettre de jeter ces insignes à la mer, si le sort le faisait tomber au pouvoir d’un bâtiment ennemi. Le sort se plut à favoriser Alain, qui arriva au Port-au-Prince avec son précieux dépôt.

Les fastes militaires de toutes les nations, présentent peu d’exemples d’un semblable dévouement à l’honneur de sa profession.

Le 28 septembre, le général Romain fît attaquer le fort Lamarre, où Toussaint était revenu après le départ d’Alain. Décidé à périr glorieusement, Toussaint ne voulut pas le défendre ; mais, haranguant sa faible garnison, il sortit du fort à sa tête et se fraya un passage au milieu des troupes qu’il avait si souvent fait fuir. Arrivé au fort Vallière, il en fît sortir aussi la garnison, abandonnant tous ses blessés aux vainqueurs. Se dirigeant sur le poste du Cap-à-Foux, selon qu’il l’avait déjà résolu, il combattit encore pour y arriver. Là, tout le reste de la garnison du Môle se trouvait réuni : ces infortunés poursuivirent leur route par la côte, et parvinrent à la hatte la Grenade. Mais ils furent contraints de gagner les bois, Romain ayant envoyé des colonnes dans toutes les directions pour leur barrer le passage.

Cernés enfin à la Plate-Forme et sommés de mettre bas les armes, manquant de nourriture, altérés par une soif ardente, sans munitions, ils promirent de ne plus fuir et sollicitèrent la permission de se reposer. Assuré de sa proie, le vainqueur, qui avait besoin aussi de repos, la leur accorda : il était nuit. Mais Toussaint et Auguste Coignac, à la faveur de la nuit, abandonnèrent leurs compagnons endormis et passèrent au milieu de leurs ennemis : déjà, les autres officiers supérieurs s’étaient détachés d’eux pour se sauver individuellement dans les bois. Au jour, Jean-Louis Vallée, seul de son grade, fît sa soumission à l’ennemi. Romain, à qui il fut envoyé avec ses gens, les fit conduire sur l’habitation Foache, où se trouvait Christophe : celui-ci fit rentrer dans les troupes du Nord, tous les anciens militaires qui avaient embrassé la cause de la République, et il ordonna de grouper en un seul détachement ceux de l’Ouest et du Sud, qu’il envoya au Cap. Une arrière-pensée de s’en servir plus tard fut la seule cause du pardon qu’il accorda à ces derniers[25].

Des patrouilles furent lancées à la poursuite de Toussaint, d’Auguste Coignac et de tous les autres officiers supérieurs qui s’étaient évadés : l’une d’elles découvrit Toussaint et Auguste endormis, on fit feu sur eux ; Auguste fut atteint et on lui trancha la tête. Mais, Toussaint réussit encore à fuir et ne tarda pas à rencontrer Pierre Lelong, Jean Gourneau, etc. Tous ensemble prirent la résolution de subir la loi du vainqueur, ayant épuisé leur énergie dans une lutte où ils avaient rempli tous leurs devoirs militaires. Ils se rendirent à Foache, où ils trouvèrent Romain, le généralissime étant retourné à Milot : ils y furent conduits.

En les voyant, en voyant Toussaint Paul surtout qui avait déserté sa cause en 1807, quand il lui avait promis de tout faire pour embaucher les officiers supérieurs de la 9e, Christophe rugit de colère : il l’accabla de paroles outrageantes, l’appela traître, et ordonna qu’on les conduisît tous à la citadelle Henry pour être enfermés dans ses noirs cachots et y périr lentement. Mais Toussaint, reprenant toute son énergie et sa dignité, lui répondit : « Je ne suis point un traître : la cause de la Liberté m’a paru préférable à celle de ton despotisme inhumain, et je l’ai embrassée avec sincérité, je t’ai combattu avec courage. Aujourd’hui encore, j’aime à dire en ta présence : Vive la République ! Vive le Président d’Haïti ! » Il fut traîné à la citadelle avec ses compagnons : ils y périrent tous ! [26]

Qui pourrait refuser son estime et son admiration à de tels guerriers ? Qui peut ne pas reconnaître l’influence des idées républicaines sur l’àme de tels hommes ? Comme ils montrèrent tous, ces généreux défenseurs de la liberté, depuis Rebecca jusqu’à Toussaint Paul, ce que peut cet amour sacré sur le cœur humain ! Que de traits de courage il y aurait à citer de la part des soldats eux-mêmes, à côté des actes de bravoure, d’intrépidité, de constance à supporter une situation militaire des plus critiques, de la part de Lamarre, et d’Éveillard et de Toussaint Paul qui furent les derniers chefs de l’armée expéditionnaire ! Et cette valeur éclatante de Delva, de Bauvoir, de Léger, de tous les autres officiers supérieurs ou inférieurs qui participèrent à la guerre fameuse de la péninsule du Nord ! Ils dorment presque tous aujourd’hui, dans la tombe où s’engloutissent les générations ; mais le souvenir de leurs hauts faits doit les faire revivre avec gloire dans le cœur de leur postérité ; car ils remplirent leurs devoirs avec une sainte abnégation. La patrie leur doit ses regrets et sa gratitude.

Un soldat de la 24e était dans les rangs de sa compagnie, l’arme au bras gauche, et Lamarre et ses officiers se trouvaient tout près d’eux. Une balle atteint ce militaire à ce bras ; il passe son fusil au bras droit et dit à Lamarre : « Général, j’ai reçu un billet d’hôpital. » Lamarre s’avance et l’embrasse, en l’envoyant chez lui pour être soigné.

Le chef de bataillon Guillotte, de Jérémie, se rendait à son poste en compagnie du lieutenant Dufour, de la 16e ; une bombe vint tomber à leurs pieds. Guillotte la frappe d’une badine qu’il tenait à la main, en disant à son compagnon : « C’est bien sur nous que l’ennemi l’a dirigée ! » La bombe éclate aussitôt, coupe la badine sans les toucher : ils en rient et continuent leur route.

Il suffit de ces deux faits pour donner une idée de la valeur des défenseurs du Môle. Mais, ne refusons pas de reconnaître celle des assiégeans ; car, s’ils furent d’un parti politique contraire au nôtre, s’ils combattirent pour l’établissement du despotisme, de la tyrannie sanguinaire de Henry Christophe, ils étaient nos frères, des frères égarés par leurs idées ou contraints par la force d’un pouvoir arbitraire : ils le prouvèrent ensuite, quand ils se rallièrent volontairement sous les étendards de la République.

À Christophe lui-même, nous avons déjà rendu justice pour l’énergie qu’il montra dans le but qu’il voulait atteindre. Les généraux qui dirigèrent le siège du Môle, Romain, Magny, Guerrier, et d’autres officiers supérieurs employés sous leurs ordres, avaient assez prouvé leur courage sur d’autres champs de bataille, pour que l’on ne doute pas de celui qui les animait pendant ce laps de près de deux années, dans toute la guerre de la péninsule du Nord. Leurs soldats montrèrent moins souvent que les soldats républicains, cet entrain, cet élan qui distinguaient ces derniers, probablement parce qu’ils ne jouissaient pas réellement de la même liberté, parce qu’ils n’avaient pas la même conviction, que leurs travaux guerriers fussent dans l’intérêt de la patrie commune.

Plusieurs traits sont à notre connaissance, de la bravoure d’Etienne Bottex, colonel aide de camp de Christophe. Dans une circonstance, il lisait une lettre avec Saintion Leconte, lorsqu’un boulet enleva la tête de ce dernier, sans l’émouvoir autrement que par le sentiment pénible de la mort d’un ami. Le 11 septembre, jour où périt Éveillard, on le vit passer près des troupes républicaines, au trot de son cheval, malgré tout le feu dirigé contre lui, pour aller porter un ordre au Quartier-Neuf. On assure qu’à la prise du Morne-à-Cabrits par Lamarre, Bottex montra tant d’intrépidité à défendre ce point, que Christophe, émerveillé, le nomma général de brigade, en même temps que Guerrier, Charles Pierre et Jacques Simon ; mais que des murmures se firent entendre à ses côtés, par rapporta cette promotion d’un chef d’escadron qui n’eut alors que le grade de colonel.[27]

Après la conquête du Môle, le Vandale qu’on a osé comparer à Pierre-le-Grand, ordonna à Bottex de présider à la destruction des édifices de cette ville, déjà en ruines par l’effet du siège. Il assouvit sur des pierres, la rage que lui avait inspiré la noble résistance de Lamarre et de ses compagnons ; et, cependant, il avait fait rendre au héros les honneurs militaires ! C’est sans doute par ce contraste, qu’il parut mériter la comparaison avec un génie qui en montra tant dans sa carrière.

La terre où un autre Christophe (Colomb) posa son pied pour la première fois dans l’île d’Haïti, ne présenta plus que l’aspect de la désolation. La ville que fonda un autre célèbre amiral (le brave comte d’Estaing), n’offrit plus que le spectacle des ruines qu’entraînent les dissensions civiles et la guerre.

  1. Le titre d’administrateur général des finances fut emprunté à l’organisation financière de Toussaint Louverture : le nombre de ses employés fut réduit, la place de contrôleur dans les douanes, supprimée ; il n’y eut plus que des administrateurs particuliers dans tous les ports ouverts, etc.
  2. A.-D. Sabourin devint chef d’escadron aide de camp du Président d’Haïti ; B. Inginac le chef de ses bureaux au titre de secrétaire particulier, comme Garbage ; Boisrond Canal retourna aux Cayes sans emploi ; Frémont y devint administrateur particulier.
  3. Bonnet avait beaucoup contribué à l’élection de Pétion, en opposition à Gérin ; rien ne l’empêchait de concourir maintenant à celle de Rigaud, en opposition à Pétion, lorsque d’ailleurs Lys lui-même, Daumec, Mode, Pelage Varein, etc., étaient des mécontens. Bonnet était au sénat, et il n’avait pas empêché ce corps de produire ses Remontrances ; il avait été le président du comité qui rédigea l’acte du 4 août, par lequel le sénat retira les pouvoirs extraordinaires donnés à Pétion.
  4. On se rappelle sans doute que Rigaud obtint son élargissement du fort de Joux, par la protection de Louis Bonaparte, devenu ensuite roi de Hollande. À Agen se trouvait aussi la famille de Toussaint Louverture, également placée sous la surveillance de la haute police. On a dit que Rigaud s’embarqua à Bayonne, sur le même navire qui le porta aux Cayes, et qui appartenait à un Français nommé Servan, naturalisé citoyen des États-Unis et habitant New-York. Servan vint effectivement avec lui aux Cayes. Dans un second voyage, il eut le malheur d’être capturé par la flotte du Nord, et il périt par ordre de Christophe.
  5. Nous parlerons aussi de la mission secrète de Liot, à la fin de 1812, etc.
  6. J’ai sous les yeux la lettre originale de Pétion a Lamarre, qui fut donnée à mon frère par un des parens de ce général ; elle est de la main de Boyer.
  7. Rigaud resta au Port-au-Prince environ un mois ; vers le milieu de mai, il retourna aux Cayes : les lettres et les brigs envoyés par Lord Seymour arrivèrent dans le courant d’avril.
  8. À son retour de France, en 1826, Frémont, l’ancien ami de mon père, qui m’accorda aussi son amitié dont je m’honore, me raconta sa conversation avec le général Pamphile de Lacroix, qui s’est gardé de parler de cela dans ses Mémoires, à l’occasion du retour de Rigaud. Il y dit d’ailleurs, avoir fourni des notes au Premier Consul, le 7 novembre 1803, sur l’expédition et sur les officiers noirs et mulâtres ; et par l’a, on s’explique pourquoi l’Empereur voulut causer avec lui.
  9. En 1811, j’entendis le général Lamothe Aigron dire ces choses à mon pore, avec qui il passa une soirée : j’ai toujours retenu dans ma mémoire qu’il ajouta, à propos de Boyer : « Songez à ce que je vous dis, et vous verrez que ce petit homme succédera au président : il a su écarter tous ceux qui auraient pu y prétendre. » Alors, Bonnet, Lys, etc., étaient dans le Sud, en scission avec l’Ouest ; et Boyer était général de division, commandant de la garde et de l’arrondissement du Port-au-Prince.
  10. Le 16 avril, Maurice Duverger, âgé de 26 ans, lieutenant de grenadiers dans la 15e, étant campé sur l’habitation Charamel avec 8 soldats de sa compagnie, combattit contre une nuée d’insurgés commandés par J.-B. Lagarde. Ils ne purent le vaincre, qu’en mettant le feu à la maison où il s’était renfermé avec ses grenadiers. Duverger reçut successivement 5 balles avant de mourir. Un seul de ces braves soldats réussit à s’échapper, avec 16 paquets de cartouches ; il se nommait Zamor Gradis. Borgella l’éleva au grade de sergent.
  11. Le 3 juin, Métellus écrivit de Corail à Pétion : dès le 23 mai, il avait marché contre les révoltés.
  12. En février, Madame Chartron, Française qui s’était faite capitaine d’un corsaire de sa nation, se rendit au Môle et fournit à Lamarre quelques barriques de tafia et d’autres provisions nécessaires à l’armée ; elle vint ensuite au Port-au-Prince où le président lui fit payer la valeur de ces objets. Cette femme, d’une stature colossale, était d’une bravoure extraordinaire ; elle visita les postes du Môle où pleuvaient les boulets et les bombes. « Elle a eu la bonté de m’offrir ces objets, dit Lamarre à Pétion, dans sa lettre du 12 février : je vous prie d’avoir des égards pour elle. »
  13. Dupré, qui chanta l’héroïsme de Lamarre et de sa brave troupe, s’était rendu volontairement au Môle pour tout voir par ses yeux. C’est la qu’il s’inspira pour ses poésies, pour le drame qu’il fit de la Mort de Lamarre, qu’en sa qualité d’acteur il représenta ensuite sur le théâtre du Port-au-Prince en janvier 1815. Sa visite au Môle est une belle page qu’il écrivit lui-même et qui honore sa mémoire.
  14. Ces promotions furent confirmées par le président.
  15. Cette position fut en effet abandonnée, et l’ennemi la réoccupa
  16. Elle se nommait la Constitution : Christophe lui donna le nom de sa fille aînée qui s’appelait Améthyste.
  17. Pétion ne reçut une frégate des États-Unis, qu’en 1815 : elle fut appelée l’Abolition de la Traite.
  18. Lamarre naquit au Fond-Parisien, dans la commune de la Croix-des-Bouquets, le 15 janvier 1775.
  19. Nous avons puisé presque tous les faits relatifs a la prise de la Presqu’île et à notre flotte, dans la Gazette officielle de l’État d’Haïti, du 9 août 1810, N° 32.
  20. La loge maçonnique l’Amitié des frères réunis, dont Lamarre était membre, fit aussi dans son sein un service funèbre pour honorer sa mémoire ; elle y admit les membres de la famille du défunt, et Daumec prononça son éloge d’une manière fort éloquente ; il excellait dans ce genre.
  21. Parmi ces intrépides bargistes, je ne me ressouviens que des noms de Boisfer, Casimir Soleil et J.-P. Gressier.
  22. Cette lettre du 14 août fut confiée à Valéry Renaud Desruisseaux, qui avait été aide de camp de Lamarre dont il était le parent.
  23. Toussaint Paul adressa aussi des lettres à Rigaud, le priant d’aider Pétion à leur porter secours. Il est probable que Lamarre lui aura écrit, en apprenant son retour dans le pays ; il avait été un officier de son escorte, sous les ordres de Borgella.
  24. Le corps d’Eveillard fut placé dans une pipe de rhum qu’on embarqua sur une barge commandée par Goimbert, l’un des capitaines des navires coulés dans le port, pour être portée au Port-au-Prince. Le lieutenant Soulouque l’accompagna et fut admis dans la garde à cheval du président. Ce dernier fit faire des funérailles à Eveillard, qui fut enterré au fort qui porte son nom dans la ligne de défense, au nord de la ville.
  25. Quelque temps après, îl distribua des grades à plusieurs d’entre eux, les fit habiller et embarquer sur sa flotte qui alla les débarquer à la pointe de la Seringue, pour se joindre à Goman. Ces militaires lui avaient promis de servir sa cause ; mais, à peine débarqués, ils se rendirent à Jérémie où ils se soumirent à la République. C’est d’eux qu’on apprit les particularités de l’évacuation héroïque du Môle.
  26. La biographie de Toussaint Paul, écrite par mon frère C. Ardouin, mais encore inédite, m’a fourni la plupart des faits relatifs à la guerre de la péninsule du Nord et au siège du Môle ; il les avait recueillis par la tradition orale de plusieurs des combattans, notamment Alain, décédé général de brigade, qui avait une excellente mémoire. La correspondance de Lamarre, que j’ai citée souvent, avait été copiée par lui aux archives du gouvernement, de même que celle de Rigaud qu’on va lire bientôt et d’autres encore.
  27. Tous ces faits relatifs à Bottex, sont cités d’après son oraison funèbre prononcée au Cap, à sa mort en 1842, par Saint-Martin, ancien représentant.