Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.14

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Chez l’auteur (Tome 7p. 350-388).

chapitre xiv.

Situation des esprits après la chute du Môle : reproches faits à Pétion. — Rigaud se fait le chef de la faction du sénat et se place sous l’influence de Bruno Blanchet. — Il à une entrevue avec Goman et ne réussit pas à le porter à la soumission. — Il propose à Pétion un plan d’organisation qui n’est pas accepté. — Son amour-propre froissé le porte à des reproches injustes. — Réflexions sur ce plan et sur ses lettres à Pétion. — Le projet de la scission du Sud se concerté à Jérémie, entre Rigaud et Blanchet. — Opinion du colonel Borgella à ce sujet. — Moyens constitutionnels employés pour y parvenir. — Faits survenus aux Cayes où Rigaud et Blanchet arrivent subitement. — Des députés de communes se constituent en assemblée départementale, prononcent la séparation du Sud de l’Ouest, nomment Rigaud général en chef du département et lui adjoignent un conseil privé pour l’administrer. — Réflexions sur ces actes. — Motifs de la participation qu’y prend Borgella. — Attitude primitive des généraux qu’il entraîne par son exemple. — Les généraux Bonnet et Lys quittent le Port-au-Prince et se rendent dans le Sud. — Examen des causes probables de leur défection. — Mesures militaires que prend Pétion. — Députation qu’il envoie auprès de Rigaud. — Rigaud et son armée vont près du Pont-de-Miragoane. — Pétion s’y rend et l’invite à une entrevue. — Christophe envoie une députation au Port-au-Prince. — Rigaud et Pétion en présence au Pont-de-Miragoane : leur conduite respective. — Pétion consent à la séparation, et retourne au Port-au-Prince. — Ce que fait Rigaud dans le Sud. — Ordre du jour de Pétion contre les malveiilans qui tiennent des propos. — Il fait travailler aux fortifications du Port-au-Prince.


Dans la situation où étaient les esprits, antérieurement à la mort de Gérin, et depuis cet événement et l’arrivée de Rigaud, il était presque impossible que tous les mécontens par motifs divers, ne s’unissent pas dans un commun accord pour reprocher à Pétion le résultat désastreux qui venait de s’accomplir au Môle. C’est la coutume de toute opposition, de ne tenir jamais aucun compte au gouvernement des embarras qu’il éprouve, des difficultés qu’il rencontre en voulant remplir son devoir, et que souvent elle est la première à faire naître ; elle n’a toujours qu’une maxime à la bouche, et c’est celle-ci : « Le gouvernement doit réussir. » En général, les hommes rendent, pour ainsi dire, un culte au succès ; ils méconnaissent les intentions[1]. Aussi, sont-ils souvent cause des mauvais gouvernemens, ou plutôt de l’oppression qu’ils subissent de la part de détestables gouvernails ; ceux-ci, fatigués à la fin de l’opposition qu’ils rencontrent, emploient la force et la violence, qui font ordinairement bon marché de tous ces épilogueurs de leur conduite.

On a vu comment le général Gérin blâma constamment celle de Pétion, dès la révolution de 1806, pour aboutir enfin à la conspiration où il succomba. Après avoir marché d’accord avec Pétion, des membres du sénat vinrent ensuite à se constituer opposans à son système politique, et finirent par établir dans le sein de ce corps une faction qui fut cause de son ajournement. Effrayés des tendances despotiques de Gérin, ils ne pouvaient pas s’unir à lui ; mais Rigaud fut le chef qui leur parut propre à réaliser leurs vues : l’accueil qu’il reçut des populations et de Pétion lui-même, la position militaire que lui fit le président, furent exploités dans ce but. Son caractère personnel, ses anciens services, les confidences qu’il reçut dès son arrivée, tout devait lui donner cette présomption qu’il eut d’être appelé à jouer le rôle auquel on le conviait. Il n’avait pas assez de jugement pour apprécier sainement la situation nouvelle du pays, et reconnaître que, s’il fut pendant longtemps le chef d’un parti politique, cette mission avait passé à la personne de Pétion durant son exil, et que, dans l’actualité, s’opposer au Président d’Haïti, c’était se faire le chef d’une faction.

Un plus beau rôle lui était échu dans les circonstances où il trouva le pays : c’était de se faire le conciliateur entre Pétion et tous les hommes distingués qui n’approuvaient pas sa politique, de leur conseiller plus de patience et de modération dans l’expression de leurs sentimens patriotiques, pour les rapprocher du chef de l’État et rétablir l’harmonie entre eux et lui ; de se pénétrer davantage des motifs de la politique de ce dernier, de les discuter avec lui, et surtout de considérer les modifications, les transformations que la société avait subies durant le laps de dix années que lui, Rigaud, avait passées à l’étranger. Tel ne fut pas le rôle qu’il accepta : aussi se jeta-t-il promptement dans celui qui en fit le chef de la faction du sénat.

Nous avons cité Bruno Blanchet, comme l’un des hommes qui devaient, par leurs antécédens, exercer le plus d’influence sur l’esprit de Rigaud. On connaît la cause de son opposition à Pétion, de son mécontentement. Sa révocation de la charge de secrétaire d’État avait ulcéré son, cœur, quoique le président eût créé pour lui celle de secrétaire général du gouvernement. Il ne lui pardonnait pas cet acte nécessaire, de même qu’il avait gardé rancune à Dessalines pour sa destitution de trésorier à Jérémie. D’un caractère irascible, infatué de ses connaissances théoriques en matière politique et de législation, il se croyait une capacité transcendante à diriger les’conseils du gouvernement ; et comme Pétion ne se mit pas sous sa tutelle, il considéra le secrétariat général comme une mystification[2]. Dès que Rigaud se fut rendu à Jérémie, pour diriger les opérations contre les insurgés de la Grande-Anse, il s’y rendit aussi afin de s’emparer de son esprit.

Nous ne pouvons citer que peu de lettres de Rigaud à Pétion, durant sa mission militaire et même politique ; car il s’agissait de mettre fin à l’insurrection, autant par des mesures de sagesse gouvernementale que par la force des armes. Dans celle qu’il lui écrivit le 17 juin, il lui disait des insurgés : « Je tâche de les ramener en partie par les voies de douceur et de persuasion… »

En effet, il essaya de persuader Goman de se soumettre à la République. Ce chef de révoltés avait été du nombre des 700 noirs auxquels Rigaud avait donné la liberté, en septembre 1792 : ce qui motiva la qualification de parrain qu’il donnait à ce général, et l’attachement qu’il montra à sa cause perdue, en 1800, en se tenant dans les bois durant toute l’administration de Toussaint Louverture. Se ressouvenant de ces circonstances, il se prêta à une entrevue avec Rigaud, qui eut lieu dans le courant du mois de juillet, sur l’habitation Favier, située dans le canton de la Voldrogue. Nul autre que Rigaud ne pouvait obtenir cela de Goman ; mais il ne fît que promettre, pendant l’entrevue, de réunir son monde et de venir bientôt à Jérémie faire sa soumission, sous la condition de conserver son grade de général et de garantir ceux de ses officiers ; ce à quoi Rigaud consentit. Des semaines se passèrent, sans qu’il effectuât sa promesse. Il était naturellement si farouche, qu’après l’affaire des Abricots où il faillit être pris, lorsqu’on le vit consentir à cette entrevue, on avait espéré qu’il déposerait les armes ; cette espérance déçue fit croire à une intrigue qui l’en aura détourné. Les opposans allèrent même jusqu’à accuser Pétion d’en être l’auteur, pour ravir à Rigaud la gloire de la pacification des quartiers en révolte. D’autres factieux ont dit ensuite, qu’il entrait dans sa politique, de laisser subsister l’insurrection afin de contenir le département du Sud, de même qu’ils ont prétendu qu’il avait sacrifié l’armée du Môle, par rapport à Lamarre qu’il redoutait. Ces absurdités se réfutent assez d’elles-mêmes, en présence des faits. Quant à Goman, il est présumable que ses habitudes des bois et le rang qu’il tenait parmi les révoltés, l’auront seuls porté à manquer à sa promesse ; il devait sentir qu’en se soumettant, il serait réduit à une nullité complète[3].

Quoi qu’il en soit, le 30 juillet, Rigaud répondit à la dépêche du président qui lui annonçait la mort de Lamarre ; il exprima la douleur qu’il éprouvait de ce fâcheux événement. « Je suis pénétré comme vous, mon cher président, de la nécessité de faire tous les efforts possibles pour dégager la garnison du Môle du danger où elle se trouve. Malheureusement, les choses ne vont pas aussi vite que je le désirerais ; cela va lentement, mais cela va toujours. Il faut du temps et de la persévérance pour consolider une tentative aussi délicate (celle relative à Goman), et ce serait tout gâter si on voulait brusquer les choses en ce moment-ci. Il faut des dispositions préparées et méditées avec soin, afin de parc venir à pouvoir remplir nos vues, et de sauver, par de sages mesures, une garnison (celle du Môle) nécessairement utile à la République. »

Ainsi, voilà Rigaud lui-même qui reconnaît que « le temps et la persévérance » sont nécessaires, par rapport à l’insurrection que le gouvernement voulait éteindre dans la Grande-Anse ; le voilà encore qui pense qu’il faut certaines lenteurs, pour « préparer et méditer avec soin de de sages mesures, » afin de sauver une garnison qui a perdu son chef, et qui est pressée par un vigoureux ennemi, disposant de forces immenses : et alors, cependant, on reprochait à Pétion de ne pas aller assez vite dans ces deux buts à atteindre ! Mais Rigaud voulait arriver, lui, à tout un nouveau plan d’organisation des choses, à des conseils qu’il faisait transmettre au président : écoutons-le dans la même lettre du 30 juillet :

« Je voudrais de tout mon cœur vous faire lire dans ma pensée, parce que je connais vos intentions pour le bonheur du pays ; mais, le citoyen Blanchet, qui retourne au Port-au-Prince, et le général Wagnac, que j’engage à se rendre auprès de vous, vous feront part de mes vues. Si vous les approuvez, vous agirez en conséquence ; dans le cas contraire, et que votre détermination soit différente de mon plan, tracez-moi la conduite que je dois tenir ; je me soumettrai sans observation ; j’irai où il faudra, sans considérer les entraves et les dangers : heureux et mille fois heureux, si je puis rendre encore un grand service à mon pays et à mes frères, et vous prouver, général président, mon sincère attachement pour vous. »

Par cette lettre, il disait au président, que beaucoup d’hommes et de femmes étaient revenus sur les habitations ; qu’ils prétendaient que c’était par ordre de Goman ; que celui-ci avait promis plusieurs fois de venir à Jérémie ou sur l’habitation Testas, afin que Rigaud fît choix des hommes qui resteraient armés ; mais que la défiance le retenait encore ; que J.-B. Lagarde l’inquiétait davantage, malgré les lettres flatteuses qu’il lui avait adressées. Rigaud avait reçu des lettres d’Eveillard et de Panayoty, que lui envoya le président, et il fit savoir à ce dernier qu’il leur avait donné l’espoir de marcher bientôt à leur secours, « Puis-je tenir cette promesse ? dit-il en terminant. Puisse la marche des affaires me le permettre bientôt, et puissiez-vous, général président, goûter mon plan et me mettre à même de l’exécuter. Blanchet et Wagnac vous mettront au fait. »

Quel était ce plan ? Nous l’ignorons, car il paraît avoir été exposé verbalement par les deux envoyés, chargés d’exprimer toute la pensée de Rigaud. Le 4 septembre ils étaient de retour auprès de lui, porteurs de dépêches de Pétion, en date des 25 et 27 août ; Rigaud en accusa réception :


Vous me marquez avoir convoqué votre conseil pour le consulter sur quelques idées que j’ai eu l’honneur de vous soumettre, non pour faire adopter un nouveau plan d’administration, mais seulement pour rectifier celui qui existe, qui est tout-à-fait vicieux. Je m’en suis convaincu en voulant prendre connaissance de celui de Jérémie ; mais on s’oppose à ce que j’aie connaissance, ni des ressources ni des charges, et on sait bien la raison pourquoi, mais vous l’ignorez.

En vous soumettant mes idées sur l’administration et sur cequil convenait de faire pour organiser l’armée, mon espérance était seulement que vous auriez pu y trouver quelque chose de convenable ; mais, puisque rien ne vous paraît propre à être adopté, surtout pour la circonstance présente, il me reste le regret de ne pouvoir coopérer à vous porter à quelques changemens que je croyais nécessaires et indispensables.

Il est certain qu’un conseil, composé de plusieurs personnes expérimentées, doit voir mieux qu’une seule qui a perdu de vue les affaires du pays depuis plusieurs années[4].

Je vous avoue franchement, mon cher président, que les divers systèmes qu’on a établis ici, par la corruption, l’ambition et la cupidité, que le gouvernement n’a pas pu ou n’a pas voulu réprimer, rend ce pays insoutenable pour tous les hommes qui ont des principes et des mœurs : cependant il faut y vivre et y périr, puisqu’il n’y a point de ressources, point de salut dans d’autres climats.

Des malveillans empêchent ou éloignent du moins la pacification de cette partie de la colonie…

Vous convenez, général président, que le Môle est perdu sans ressources, et ce, faute de munitions. Je ne vous dirai point quels étaient les moyens à prendre dans le temps, pour que cette place ne manquât pas de cet objet important[5] : je ne dirai point non plus comment on aurait pu faire pour transporter une infinité de fusils qui y sont inutiles et qui nous seraient bien nécessaires, puisque nos bàtimens y ont été dernièrement et en sont revenus. Je sais que par une fatalité attachée à notre mauvais génie, vos ordres ne sont point exécutés et que vous n’êtes nullement secondé.

Vous avez pourtant, général président, de bons officiers généraux, de bons citoyens, sincèrement attachés au pays, qui auraient pu vous seconder, si vom les appeliez auprès de vous. Qu attendez-vous donc pour le faire ? Que le mal soit sans remède[6] ? Il vous reste encore beaucoup de ressources ; élevez-vous à la hauteur qu’il convient ; osez prendre le parti que les circonstances exigent, et vous sauverez votre pays et vos compatriotes.

Un conseil bien choisi, composé d’hommes intègres, amis du pays, vous donnera des avis salutaires, et vous fera sentir la nécessité de prendre des mesures vigoureuses.

Il est temps, général président, que vous vous montriez aussi grand et aussi ferme que vous avez été jusqu’ici bon et humain. Donnez l’exemple, en faisant mettre de l’ordre dans l’administration et la discipline parmi les troupes qui vous entourent au Port-au-Prince, si vous voulez que les autres quartiers de la colonie s’y soumettent ; car à quoi serviraient la bonne morale et les bons préceptes, sans les bons exemples ?

Qu’un assassin, qu’un perturbateur du repos public, qui sollicite votre indulgence, soit par vous repoussé et livré à toutes les rigueurs des lois : par ce moyen, les crimes seront moins fréquens, les criminels moins audacieux, et par conséquent les honnêtes gens plus en sûreté…

Chargé par vous, de la pacification de la Grande-Anse, je vous promets que je ne négligerai rien pour y parvenir… Dès ce jour, mon cher président, je me bornerai à faire exécuter, autant qu’il me sera possible, les ordres que vous m’envoyez. Je m’abstiendrai de tous conseils, avis ou plans quelconques, comme très-inutiles pour le moment. Vous louerez sans doute ma franchise, général président ; elle tient à mon caractère, et je la dépose dans le sein d’un ancien ami, parce que je m’intéresse sincèrement à sa gloire et à sa réputation.

Je vous prie d’agréer mes sentimens respectueux d’attachement et de parfaite considération.

Signé : A. Rigaud.

Ces deux lettres, du 30 juillet et du 4 septembre, sont très-importantes pour faire juger de la conduite de Rigaud. Dans la première, on le voit entièrement sous l’influence des idées de Blanchet, qu’il envoya auprès de Pétion pour faire accepter ce qu’il appelle son plan[7] dans la seconde, il explique ce plan, qui consistait principalement à mettre de l’ordre dans l’administration de la République, ensuite, à organiser l’armée. Ce dernier point n’aura pas sans doute été suggéré par le général Wagnac, envoyé aussi pour expliquer les vues de Rigaud et de son conseiller ; car ce général montra toujours une entière déférence envers le président et un attachement dévoué à sa personne.

Blanchet avait été révoqué de la charge de secrétaire d’État, pour n’avoir pas pu fournir au sénat un seul état des recettes et des dépenses, aucun compte quelconque, aucun cadastre, etc., que ce corps demandait vainement, pour éclairer son comité de finances présidé par Bonnet ; sa propre incurie, sa passion pour ce qui troublait souvent sa raison, l’avaient empêché d’exercer aucune autorité sur les agents comptables ; le désordre le plus complet existait dans sa gestion des deniers publics[8] : et c’était cet homme, révoqué par le président pour ces motifs, que Rigaud envoyait pour faire accepter des idées d’ordre dans l’administration de l’État !

L’armée était organisée par plusieurs lois du sénat, et son organisation tenait encore des précédens établis par les régimes antérieurs à la République : il n’y avait donc rien à faire sous ce rapport. Mais on trouvait qu’il n’y avait pas assez de discipline, de subordination de l’inférieur au supérieur ; et Rigaud désignait à cet égard les troupes du Port-au-Prince, comme traçant de mauvais exemples aux autres[9].

Il trouvait tout-à-fait vicieux le régime de l’administration des finances, parce que les agents comptables de Jérémie s’opposèrent à ce que lui, général d’armée en campagne, s’ingérât à prendre connaissance des ressources et des charges, à mettre la main dans les finances ; mais ces agents avaient leur chef direct qui leur donnait des ordres et auquel ils rendaient compte !

On le voit convenir, « qu’ayant perdu de vue les affaires du pays pendant plusieurs années, » il a pu proposer un plan qui a paru inacceptable aux hommes qui formaient le conseil du président et qui étaient « des personnes expérimentées ; » mais on reconnaît ensuite l’ironie de cet aveu, lorsqu’il dit à Pétion de s’entourer « d’hommes intègres, amis du pays, qui lui donce neraient des avis salutaires, qui lui feraient sentir la nécessité de prendre des mesures vigoureuses. »

L’amour-propre de Rigaud se montra plus irrité, sa présomption se décela encore davantage, lorsqu’il dit à Pétion : « Il vous reste encore beaucoup de ressources ; élevez-vous à la hauteur qu’il convient ; osez prendre ce le parti que les circonstances exigent, et vous sauverez votre pays et vos compatriotes… Il est temps que vous vous montriez aussi grand et aussi ferme que vous avez été jusqu’ici bon et humain. » C’était un langage qu’il eût pu adresser à l’adjudant-général Pétion, du temps de sa toute-puissance dans le Sud ; mais qui était impertinent de la part d’un général s’adressant au Président d’Haïti. Les termes de la colonie, dont il se servit deux fois dans cette lettre, prouvent que Rigaud se croyait encore dans l’exercice de son ancien pouvoir, qu’il confondait les temps et les personnages, et qu’il n’était pas lui-même à la hauteur de la situation nouvelle du pays. Les reproches qu’il fait par rapport au Môle démontrent qu’il s’instituait l’organe de tous les opposans, de tous les factieux de l’époque, au premier rang desquels était Blanchet qui, peut-être, aura rédigé la lettre du 4 septembre : tout son ensemble n’est, au fond, qu’une reproduction des Remontrances du sénat à Pétion.

C’est qu’alors le travail de la scission du Sud marchait à grands pas. Jérémie en était le foyer, parce que Rigaud et Blanchet s’y trouvaient ; mais ils combinaient ensemble leurs mesures pour la faire éclater aux Cayes, chef-lieu du département du Sud, afin de lui donner plus d’importance aux yeux de la population.

Au mois d’août, le colonel Borgella fut consulté à ce sujet, à Jérémie, notamment par les citoyens Gas et Jean Giraud, ce dernier mécontent de ce que l’ajournement du sénat, au 17 décembre 1808, ne lui avait pas permis d’y siéger. Borgella repoussa l’idée de cette scission par toutes les raisons qui voulaient le maintien de l’union entre le Sud et l’Ouest, pour résister à Christophe. Se trouvant sur le point d’aller à Àquin, pour assister au mariage d’une jeune parente, Borgella alla dire adieu à Rigaud. Celui-ci lui demanda ce qu’il y avait de nouveau dans Jérémie ; c’était une manière de le porter à s’expliquer sur le projet qu’il avait jeté dans l’esprit des citoyens. Borgella lui en parla dans les mêmes termes qu’à Jean Giraud et Gas. Blanchet, présent à la conversation, déblatéra contre Pétion qui, selon lui, perdait la République ; et il énuméra toutes les fautes, tous les torts qu’on voulait bien lui reprocher. « Alors, dit Borgella, au lieu de séparer le Sud de l’Ouest, — ce qui affaire blirait la République à l’égard de Christophe, — mieux vaut attendre la fin de la présidence de Pétion, pour avoir un nouveau chef, qui pourrait être le général Rigaud. » Rigaud parut goûter cette idée, mieux que Pétion n’avait goûté son plan, et Borgella prit congé de lui. En sortant de sa demeure, il dit à un officier qui était avec lui : « Vous avez entendu ce que m’a dit le général Rigaud, il semble avoir approuvé mes observations ; mais tenez pour certain que M. Blanchet lui fera faire une folie[10]. » Elle eut lieu, et Borgella y fut entraîné. On saura ses motifs.

Informé de cette trame coupable, Pétion envoya l’ordre à Rigaud de faire revenir à leur cantonnement, le général Métellus et son détachement des 21e et 24e demi-brigades. Le 21 septembre, Rigaud lui écrivit qu’il était encore obligé de les garder par rapport aux insurgés mais de nouveaux ordres du président les firent revenir dans l’Ouest. Métellus était un général trop important, pour qu’il le laissât plus longtemps sous l’influence pernicieuse d’une conspiration pareille.

Par cette même lettre et par une autre du 8 octobre, Rigaud entretenait encore le président de ses opérations contre les insurgés : « Je ne vous tairai point, général président, qu’il y a beaucoup à faire, avant de se promettre un résultat immédiat. Néanmoins, je ne cesserai d’employer tous mes soins pour réparer nos malheurs devenus assez grands pour redoubler notre ardeur et notre activité. C’est avec de tels sentimens que je vous prie de me croire toujours disposé à vous seconder, et à être constamment votre serviteur et ami… Au retour de la marche que je vais faire, j’aurai l’honneur de vous rendre compte de ce qui se sera passé. »

Et il préparait ses manœuvres pour opérer la scission ! Et il put croire que Pétion était dupe de toutes ses protestations de fidélité et d’amitié ! Pétion était déjà fixé, en écoutant Blanchet, après avoir causé avec le général Wagnac. Ignorait-il d’ailleurs tout ce qui se disait au Port-au-Prince même ? Le bavardage des opposans lui en avait assez appris, et plusieurs citoyens avaient passé dans le Sud, soi-disant pour affaires d’intérêt privé : de ce nombre étaient Pélage Varein, sénateur en fonction ; Daumec et Simon, qui avaient cessé de l’être de droit en 1809, ayant été élus pour trois ans en 1806.

La mission de Blanchet, au Port-au-Prince, paraît avoir eu pour but de prévenir les opposans, de l’intention de Rigaud, au cas que son fameux plan ne fût pas adopté par Pétion. Il était assez coutumier de ces sortes de voyages, pour qu’on présume cela de lui. On vient de lire que Rigaud disait au président « qu’il y avait beaucoup à faire, avant de se promettre un résultat immédiat, » par rapport aux insurgés de la Grande-Anse ; mais ces paroles avaient un double sens, et elles se rapportaient à un autre plan sorti également du cerveau de Blanchet, rédacteur principal de la constitution de 1806.

Au terme de son article 46, — tous les trois ans, du 1er au 10 du mois de novembre, les assemblées paroissiales devaient se convoquer de plein droit, dans chaque département, pour nommer chacune un électeur ; ces électeurs réunis ensuite en assemblées électorales aux chefs lieux des départemens, devaient former des listes de citoyens propres à remplir les fonctions de sénateurs, qu’ils enverraient au sénat ; et ce corps nommerait parmi les candidats, le nombre de sénateurs qu’il faudrait pour remplir les vacances survenues dans son sein, par mort, démission ou expiration de fonction. Or, la série de ceux nommés pour trois ans n’avait pu être renouvelée en 1809, vu l’ajournement du sénat.

Blanchet fît imaginer à Rigaud, de provoquer des citoyens des communes du Sud, la nomination clandestine des électeurs pour se rendre aux Cayes, dans le but avoué par la constitution, ou peut-être désigna-t-il ceux gagnés au but qu’il se proposait : on fit ces nominations clandestines, pour éviter que le gouvernement ne fût informé d’une chose qu’il aurait empêchée ; on les fit même avant le 1er novembre, dans toutes les communes, pour se trouver réunis aux Cayes ce jour-là[11].

Aux Cayes, était Eugène Hays, homme jeune, de capacité et respectable d’ailleurs ; il était fort attaché à Rigaud et était dans le secret du projet. Etant lié avec le sénateur adjudant-général Voltaire, commandant de la place et chargé de l’arrondissement en l’absence du général Wagnac, qui était en campagne contre les insurgés, E. Hays Lui confia ce secret dans l’espoir de le rallier à Rigaud : Voltaire parut s’y prêter, pour se mettre au courant de toute l’affaire. Le 28 octobre, on lui fit lire le procès-verbal de la prétendue assemblée paroissiale, qui n’avait pas eu lieu, et sur lequel les citoyens apposaient leurs signatures ; il éluda d’y mettre la sienne, mais il promit de laisser réunir en assemblée publique, les électeurs de toutes les communes du Sud ou prétendus tels. Le 30, il fit des dispositions militaires avec le peu de soldats qui étaient aux Cayes, les troupes étant dans la Grande-Anse, et fit occuper l’arsenal par des marins des garde-côtes le Conquérant et le Flambeau, que lui envoyèrent leurs capitaines Augustin et Jean Gaspard ; et il expédia une lettre au Président d’Haïti, l’informant de toute la trame et lui disant d’envoyer des troupes dans le Sud pour la déjouer : sa lettre fut portée à Aquin par la voie de mer et remise au général Vaval pour être acheminée. Tate, chef des mouvemens du port, l’aida dans ses dispositions militaires[12].

Mais le 31 octobre, le général Rigaud arriva dans la plaine des Cayes sans rien savoir de tout ce qui se passait en ville, ni de ce qui avait eu lieu dans toutes les communes du Sud ; il s’arrêta sur l’habitation Gracette. Il fut tout étonné de voir accourir auprès de lui, les électeurs de ces communes, les citoyens de la ville et environ 3000 hommes de la plaine ; eux tous le prièrent de soutenir leurs droits. À la nouvelle de son arrivée en plaine, les soldats de Voltaire l’abandonnèrent, les marins quittèrent l’arsenal et retournèrent à leurs bords : force fut au commandant de la place de se réfugier aussi sur le Conquérant, où A. Gaspard, excellent citoyen, garantit sa vie, mais où il devint prisonnier ; car les Gaspard adhérèrent au mouvement populaire.

La situation de sa ville natale était trop critique, les sollicitations des citoyens de tous états étaient trop pressantes, pour que le général Rigaud n’y entrât pas, afin de rétablir l’ordre et de laisser au peuple du Sud la liberté d’exprimer sa volonté. Le 1er novembre, il y fit une entrée solennelle, accompagné de Blanchet et des citoyens accourus auprès de lui[13].

Protégés par sa présence, les électeurs des Cayes se réunirent en assemblée communale et déposèrent, comme indignes de leur estime, Voltaire et Tate, en vertu des articles 20 et 21 de la constitution, pour l’avoir violée en s’opposant aux délibérations des citoyens[14]. Celle-ci eut lieu le 1er novembre.

Le 2, les électeurs se constituèrent « en députés nommes pour représenter les communes composant le département du Sud, afin de statuer sur ce qui convient pour sauver la chose publique de la situation malheureuse dans laquelle elle se trouve ; » et ils nommèrent E. Hays, président, et Dupont, secrétaire de l’assemblée départementale[15].

Le 3, cette assemblée se réunit et prit l’arrêté suivant qu’il est important de connaître :


Considérant que l’autorité souveraine appartient au peuple, qu’il la délègue à sa volonté et en reprend l’exercice quand il lui plaît ;

Considérant que la constitution autorise tous les citoyens à manifester leurs sentimens sur les opérations du gouvernement, et qu’en cela, ils ne portent point atteinte au respect quils lui doivent ; et que s’ils étaient privés de ce droit, la liberté cesserait d’exister ;

Considérant la situation critique et malheureuse dans laquelle a réduit le département du Sud, la guerre du quartier de la Grande-Anse qui, depuis près de quatre ans, désole cette portion de la République ;

Considérant que la guerre contre le Nord n’a jamais pu permettre au Président d’Haïti de s’occuper sérieusement de l’insurrection de la Grande-Anse, dont les progrès entraîneraient infailliblement la perte totale du département du Sud ;

Considérant que l’expédition contre les révoltés n’a jamais été confiée qu’à des autorités secondaires, avec des pouvoirs limités ; et que l’expérience a prouvé que, loin d’atteindre le but désiré, cette insurrection a un accroissement dont les conséquences pourraient devenir dangereuses pour les citoyens du Sud, leurs familles, leurs propriétés, et même pour toute la République[16] ;

Considérant que le département du Sud, dans les limites déterminées par la constitution, comporte une étendue assez considérable pour réclamer un chef qui soit seul chargé de le régir et gouverner, conformément aux lois et à l’équité ;

Considérant que le vœu général des citoyens du Sud est d’avoir un chef particulier pour les commander, afin de n’être pas dans l’obligation d’aller au loin réclamer la justice dans leurs plus petits différends ;

Considérant qu’il est utile et conforme au sentiment de tous les citoyens du Sud, d’organiser un gouvernement chez eux, pour employer tous les moyens de maintenir la paix et l’harmonie parmi eux ;

Considérant que cette disposition ne doit point détacher les citoyens du Sud, de l’amitié qu’ils portent à leurs frères de l’Ouest ; qu’au contraire, quoique gouvernés séparément, ils conserveront toujours une sincère union et feront cause commune, lorsqu’il s’agira de repousser les ennemis de la République ;

Considérant, enfin, qu’il est instant de rétablir la discipline dans les troupes du Sud, et déformer une administration qui puisse procurer des ressources pour leur entretien ;

Le peuple du département du Sud a arrêté et arrête les dispositions suivantes :

1° Le commandement en chef du département du Sud est déféré au général Rigaud, le fondateur de la liberté à Haïti.

Il aura exclusivement le droit de commander l’armée du Sud, de nommer à toutes les places civiles et militaires, de faire des lois pour le bonheur du peuple, de révoquer toutes celles existantes qui seraient contraires à ce but, et de faire généralement toutes dispositions que sa sagesse lui suggérera pour le bien général, ainsi que diminuer ou augmenter les impôts publics, s’il est nécessaire.

2° Pour la garantie publique, et aider le général en chef dans ses travaux, il lui sera adjoint un conseil privé qui sera composé des généraux et de cinq citoyens notables qui seront choisis au scrutin secret, dont la nomination formera un acte séparé.


Seize députés signèrent cet arrêté du 3 novembre. Le même jour, ils nommèrent les cinq membres notables du conseil privé : c’étaient Bruno Blanchet, Montbrun, Constant[17], Daguilh et Simon, ces deux derniers ex-sénateurs ; et l’assemblée départementale, en se dissolvant, fît une adresse à Rigaud pour le prier d’accepter la charge de général en chef et le féliciter du choix du peuple du Sud.

Le 6, Rigaud émit une proclamation à ses concitoyens du département du Sud, où il exprima toute sa gratitude pour cette nouvelle preuve de leur estime et de leur confiance, et autres généralités usitées en pareils cas ; mais il évita toute allusion à l’autorité de Pétion, toutes paroles acrimonieuses.


Toutes ces résolutions n’ont été évidemment que l’œuvre commune de Rigaud et de Blanchet ; les citoyens du Sud n’y auraient pas songé, si elles ne leur avaient pas été suggérées, par l’impatiente ambition de l’un et par la haine de l’autre[18]. Dans l’année 1809, Gérin avait vainement tenté de les soulever contre l’autorité du Président d’Haïti ; mais il est vrai qu’il n’avait aucune influence dans ce département, tandisque Rigaud en exerçait. Les longs malheurs de ce dernier, son retour inespéré, l’accueil qu’il reçut, le rang auquel l’éleva le président, les pouvoirs qu’il lui accorda dans le Sud : tout servit à cette influence.

On a considéré comme « une grande faute politique » de la part de Pétion, d’avoir donné ces pouvoirs à Rigaud, en l’élevant au grade de général de division et mettant le Sud en réquisition sous ses ordres, après avoir accepté la démission de Gérin en 1808 et résolu alors que les départemens de la République n’auraient plus de commandant en chef.

Mais, d’abord, il ne pouvait mieux faire pour prouvera ses adversaires que son cœur était inaccessible à la jalousie dont ils l’avaient accusé envers Gérin, qu’en donnant ce grade et cette position militaire à Rigaud. Ensuite, en lui confiant la mission politique de tenter la pacification de la Grande-Anse, il prouvait encore qu’il était incapable d’envie, et que, chef de l’État, il avait autant d’affection pour les populations du Sud que pour celles de l’Ouest.

Les antécédens de ces deux hommes, Rigaud et Pétion, en remontant jusqu’à l’affaire de Montbrun, à Jacmel, avaient démontré le peu d’estime qu’ils avaient l’un pour l’autre ; mais en 1799, Pétion avait tout sacrifié au salut commun, à la défense des idées politiques qui renfermaient l’avenir du pays, en allant se placer sous les ordres de Rigaud, en s’offrant pour aller défendre Jacmel en 1800. Devenu le chef du parti qui représentait ces idées, après la déportation de Rigaud en 1802, il l’avait noblement vengé en s’unissant à Dessalines pour conquérir l’indépendance d’Haïti. En 1808, quand le fils de Rigaud vint solliciter des secours pour soulager son infortune à l’étranger, il y avait concouru avec les autres citoyens. Maintenant, que Rigaud était revenu lui-même dans le pays, en l’accueillant, en l’élevant en grade, en lui faisant une belle et haute position, malgré les avis officieux qu’il reçut des Anglais, tout en prenant ses judicieuses précautions pour qu’il ne devînt point le chef de la République, Pétion semblait lui dire : « Par votre conduite antérieure, mal comprise du vulgaire, on avait cru qu’une basse ambition était le seul mobile de vos déterminations : aujourd’hui que la Providence nous a permis de réaliser nos idées politiques, que l’avenir de notre pays et de notre race est assuré par ses soins, montrez-vous au second rang, comme un noble soutien de nos institutions. Allez rendre le calme aux este prits, la sécurité aux familles, dans ce département du Sud que vous avez jadis gouverné : je ne limite point vos pouvoirs ; faites tout ce que votre sagesse et votre expérience des affaires publiques vous suggéreront, tandis que, dans l’Ouest, je me prépare à résister à l’invasion de notre ennemi commun. »

Au lieu de cela, que fit Rigaud, en se plaçant sous l’influence de la haine injuste de Blanchet, du mécontentement non moins injuste des factieux du sénat, de tous les opposans qui flattèrent sa vanité et sa présomptueuse ambition ? Il employa les pouvoirs qu’il avait reçus dans un but déterminé, à soudoyer la division de la République, en abandonnant sa mission, dans le moment même où la chute du Môle exigeait toute son union pour résister efficacement à l’inévitable agression de Christophe. Ne lui attribuons point le sentiment de l’ingratitude envers Pétion ; car, en politique, c’est par raisonnement et non par sentiment qu’on doit agir. Eh bien ! la raison condamne Rigaud dans ses procédés, pour le résultat auquel il parvint. Opérer la séparation du Sud du gouvernement général de l’État, vouloir établir dans le pays le système fédératif, c’était méconnaître le besoin d’unité politique qui doit toujours en constituer la force ; c’était déroger aux anciennes traditions de ce pays, comme colonie, qui avait suivi la loi ou plutôt l’instinct de l’unité qui a fait la force de sa métropole, pour renouveler en 1810 la faute politique que commit ce même Rigaud, lorsqu’il arrêta l’élan de ses troupes victorieuses au Grand-Goave, prétendant qu’il devait se borner à conserver son commandement dans le Sud[19].

Comment ! le Nord et l’Artibonite se montraient compactes, unis sous une domination absolue, comme en 1799, avec la même férocité de la part de leur chef, et Rigaud pensait mettre le Sud à l’abri de leur invasion, faire le bonheur de sa population, en l’isolant de l’Ouest, en le détachant de l’autorité de Pétion ! Si sa pensée ne fut pas celle d’un mauvais citoyen, elle fut bien celle d’an enfant en politique. Et c’est cet homme, absent du pays depuis dix ans, ne se pénétrant pas de tous les événemens qui s’y étaient passés dans cette période de temps, c’est cet homme qui osa dire à Pétion : « Elevez-vous à la hauteur qu’il convient ; osez prendre le parti que les circonstances exigent ; il est temps que vous vous montriez aussi grand et aussi ferme que vous avez été jusqu’ici bon et humain ! » Si Pétion n’avait pas su toujours prendre le parti que les circonstances exigeaient, Rigaud eût-il trouvé une patrie pour l’accueillir, sa terre natale pour recevoir ses restes, quand arriva sa dernière heure ?

Admettons que s’il est vrai, comme tout porte à le croire, que l’Empereur Napoléon lui donna la mission dont nous avons parlé, et qu’en lui promettant d’essayer de la remplir, Rigaud le trompait et n’avait d’autre but que d’échapper de ses mains. Admettons encore que rien de tout cela n’a existé entre eux ; mais en rompant l’unité, l’indivisibilité de la République, en l’affaiblissant ainsi, Rigaud ne faisait-il pas les affaires de la France, par la désunion qu’il mettait dans les esprits, par la haine qui pouvait s’ensuivre entre les cœurs ! [20]

Il est à remarquer, puisque l’histoire doit tout dire, tout avouer pour l’enseignement des nations, que dans la séparation du Sud, dans sa scission avec l’Ouest, les citoyens hommes de couleur furent en grande majorité dans les idées et les principes de ce général en chef, — tandis qu’au contraire, les citoyens hommes noirs furent en grande majorité pour le maintien de l’autorité du Président d’Haïti ; et, par là, nous entendons les hommes possédant des lumières. La passion, le patriotisme égaré, étaient du côté des premiers ; — la raison, le patriotisme éclairé, du côté des derniers. Dans tout le Sud, aux Cayes particulièrement, l’union entre eux avait toujours été fondée sur une estime réciproque, sur tous les sentimens et toutes les raisons qui doivent toujours en faire un peuple de frères, et tous l’avaient prouvé en octobre 1806. Mais, à partir de novembre 1810, des inimitiés naquirent entre un grand nombre de ces citoyens, et elles peuvent encore servir de filiation pour expliquer des événemens survenus postérieurement et jusqu’à nos jours.

Qui en fut cause, sinon Rigaud, qu’ils avaient tous reçu à bras ouverts ; qu’ils avaient pressé contre leurs cœurs, unis dans un même sentiment d’affection pour cet ancien chef ? Ce dernier fut-il moins coupable, en produisant ce déplorable résultat par son ambition, qu’Étienne Mentor qui, mu par une semblable passion, ou agissant dans les vues de la France, poussa Dessalines aux excès qui le perdirent ? Si Rigaud n’a eu que son ambition pour mobile, il n’a pas moins agi de manière à faire soupçonner ses sentimens, de vouloir servir les mêmes intérêts étrangers.


Il nous reste à raconter comment Borgella embrassa la cause de la séparation du Sud, après avoir désapprouvé ce projet à Jérémie ; car sa conduite influa sur celle de la plupart des militaires du département et de bien des citoyens, par l’estime générale dont il jouissait. Il nous faut dire les motifs qui le déterminèrent, pour que l’on sache s’il est excusable.

En arrivant à Aquin, venant de Jérémie, il avait fait part au général Vaval, son ami et commandant de l’arrondissement, du projet qui s’élaborait dans cette ville ; mais en ajoutant qu’il espérait encore que Rigaud aurait égard aux observations qu’il avait faites à Blanchet en sa présence. Lorsque l’assemblée départementale se constitua, on sentit aux Cayes l’importance de son adhésion, et on députa auprès de lui Dupont et Glézil fils pour le solliciter de la donner. Rigaud lui écrivit aussi à ce sujet, en lui avouant qu’il espérait que son exemple serait décisif sur l’esprit des autres chefs militaires ; et qu’il comptait sur les sentimens d’attachement dont il lui avait toujours donné des preuves.

En cette circonstance difficile, Borgella se trouva partagé entre la fidélité à l’union du Sud et de l’Ouest, plus encore qu’à Pétion, el le dévouement qu’il portait à Rigaud, dont il avait commandé l’escorte anciennement, ainsi qu’on l’a vu déjà. Son bon sens, son jugement éclairé désapprouvaient la séparation, comme offrant un danger extrême pour la République ; mais les choses étaient si avancées, Rigaud était déjà si compromis dans cette affaire, qu’il ne voyait pour lui d’autre issue, qu’un nouvel exil sur la terre étrangère, ou une fin semblable à celle de Gérin. Cette idée réveilla en son âme, toute la sensibilité qu’y avaient excitée les anciens malheurs de ce chef, et il se décida pour la séparation, par la considération exprimée dans l’acte du 3 novembre, — que le Sud ferait cause commune avec l’Ouest, lorsqu’il s’agirait de repousser les entreprises de Christophe ; considération qui entraîna bien d’autres citoyens aussi[21]

Peut-être qu’à ce moment Borgella se dissimula l’influence qu’exercèrent sur son esprit, et la mort de Lamarre, cet ami, ce camarade d’armes, qui lui avait fait un appel dans sa détresse au Môle, auquel il ne put répondre par la volonté de Pétion, et la désapprobation que lui aussi donnait à la conduite de la guerre civile par le président.

En nous tenant aux seuls motifs qu’il a avoués, nous dirons que le sentiment de son affection pour Rigaud, l’a emporté sur son devoir de militaire et de citoyen. Mais si, en prenant cette résolution, il a entraîné d’autres à son imitation, du moins sa participation à cet événement a été cause du salut de plusieurs hommes distingués, du maintien de l’ordre dans le Sud et de son retour heureux au giron de la République. Borgella seul pouvait succéder au pouvoir éphémère de Rigaud dans ce département, après lui avoir sauvé la vie aux Cayes, et préparer, par ses actes et sa modération, la réconciliation du Sud et de l’Ouest.

Son adhésion détermina celle du général Vaval ; mais celui-ci, en recevant de Voltaire sa lettre adressée au président, y en avait joint une autre de lui-même. Il chargea Bruno, commandant de la place d’Aquin, de les expédier au Port-au-Prince ; alors, il ne s’était pas encore prononce. Bruno trahit sa confiance en gardant ces lettres. Afin de s’assurer du concours de Vaval et de Borgella, le général Rigaud vint lui-même à Aquin où il le réclama et l’obtint.

Ni le général Bruny Leblanc, ni le général Francisque n’avaient encore adhéré à la séparation, encore moins le général Wagnac qui était dans la Grande-Anse. Étant à Jérémie, Rigaud n’avait point cherché à gagner Francisque ni Wagnac ; il voulait attendre que les députés, réunis aux Cayes, proclamassent leur acte du 3 novembre. Alors, il écrivit à ces trois généraux. B. Leblanc resta fidèle au président jusqu’au 25, où la 16e l’abandonna et le contraignit à adhérer[22]. Francisque ne se prononça avec le colonel Henry et la 18e, qu’à l’arrivée de Borgella, que Rigaud renvoya à Jérémie dans ce but. Quant à Wagnac, il suivit le torrent, mais avec la secrète pensée d’agir plus tard en faveur de Pétion, ainsi qu’on le verra. Nous ne parlons pas du général Vancol, qui commandait alors l’arrondissement de Tiburon, parce qu’il était déjà une nullité par l’usage immodéré des liqueurs fortes, qui le rendit fou à la fin. Le colonel Bigot se rallia à la séparation, avec la 19e : elle était déjà consommée.

Ainsi, tous les hommes de valeur dans l’ordre militaire, n’approuvèrent point d’abord la séparation du Sud : ils y adhérèrent sans conviction politique, plus par ménagement pour Rigaud qui s’était trop compromis ; et certes, dans la situation du pays à cette époque, le pouvoir militaire représentait plus la volonté du peuple, que les faiseurs de procès-verbaux, [23] qui parlaient en son nom et qui n’étaient que les organes de Blanchet, dirigeant le vieux Révolutionnaire dans une entreprise non motivée par les circonstances, pour en faire le chef d’une faction inconséquente.

L’adjudant-général Voltaire était descendu aux Cayes, quelques jours après l’arrivée de Rigaud, sur la démarche de sa femme ; mais, conservant sa fidélité au président, il refusa d’adhérer aux instances qu’on lui fît et partit pour Jacmel, avec le commandant Tate, dévoué sans bornes à Pétion. Le 7 novembre, Rigaud écrivit au général Marion, beau-frère de Voltaire et commandant de l’arrondissement de Jacmel, pour lui expliquer les causes du départ de cet officier supérieur. Il lui parla des événemens des Cayes ; il n’avait accepté le commandement en chef du Sud, disait-il, que pour sauver ce département prêt à tomber au pouvoir de Christophe, parce qu’il alimentait l’insurrection de la Grande-Anse par ses partisans ; « Je vais prendre des mesures vigoureuses pour son extinction totale, et dans peu, fournir les moyens du Sud contre le Nord. » Mais il eût été plus rationnel de prendre ces mesures, d’après les pouvoirs que le président lui avait confiés, plutôt que de se livrer aux intrigues. Sa lettre en était encore une à l’égard de Marion dont il cherchait l’approbation.


Pendant que Voltaire et Tale se rendaient dans l’Ouest, deux généraux importans abandonnaient leurs postes au Port-au-Prince, pour se rendre furtivement aux Cayes : Bonnet, directeur des fortifications, et Lys, commandant de l’arrondissement. La fuite de ces deux autorités militaires, de deux hommes qui avaient tant aidé Pétion à fonder la République, une et indivisible, donnait un caractère de gravité extraordinaire à la séparation du Sud ; elle était de nature à occasionner bien d’autres défections dans l’Ouest, et c’est ce qui arriva, non parmi les militaires, mais parmi les citoyens de la classe civile. Le sénateur Mode quitta Jacmel et passa dans le Sud.

Par la révocation de Bonnet de la charge supprimée de secrétaire d’État, par les antécédens qui le rattachaient au général Rigaud, le président pouvait en quelque sorte s’attendre à sa défection. Mais celle de Lys l’affecta beaucoup et sincèrement : ce dernier n’avait point eu avec Rigaud, dans le passé, de ces relations qui pouvaient le rattacher à lui en cette circonstance ; c’était avec Pétion qu’il en avait eu. Aussi crut-il que ce fut à la suggestion de Bonnet, à son intimité avec lui, que Lys céda dans cette regrettable démarche[24]

Quant à Bonnet, il est présumable que son amour-propre, froissé de sa révocation, fut la première cause de sa défection, si toutefois il n’était pas entré d’avance, de même que Lys et d’autres, dans le projet médité entre Rigaud et Blanchet ; car il est difficile de penser qu’ils n’auront pris le parti de quitter l’Ouest, qu’en apprenant les événemens survenus aux Cayes : de tels hommes ne pouvaient pas céder ainsi subitement à une pareille résolution.

On a dit à cette époque, que la vie de Bonnet était menacée et que ce fut l’unique cause de sa défection. Lui-même l’a cru et l’a dit en arrivant dans le Sud[25]. Mais, qui pouvait attenter à ses jours au Port-au-Prince ? Seraient-ce quelques-uns des hommes qui avaient été mécontens de lui, quand il était secrétaire d’État ? Mais, depuis le 9 mai il avait cessé ses fonctions, et aucun attentat n’avait été commis sur sa personne. Serait-ce de la part de Pétion qu’il aurait redouté un assassinat ? Mais Bonnet savait qu’il était incapable d’une action aussi détestable.

Il y a lieu peut-être de présumer que sa mésintelligence avec Boyer aura contribué aussi à sa défection. En perdant sa position de secrétaire d’État, Bonnet a pu croire que Boyer avait indue sur la résolution du président, ainsi qu’on l’a cru assez généralement alors, parce qu’il est probable que Boyer en aura témoigné sa satisfaction[26]. Ordinairement, quand des hommes de mérite sont en rivalité politique, le succès de l’un fait souvent prendre à l’autre des déterminations extrêmes, par l’amour-propre froissé de ce succès de son adversaire : or, la révocation de Bonnet devenait un succès pour Boyer ; ce général de haute capacité perdait là une belle position.

Quelle que fût la cause réelle de la défection de Bonnet et de Lys, ils ne pouvaient pas mieux faire pour favoriser l’ardente ambition de Boyer, ainsi qu’on le verra par la suite : désormais, il restait seul auprès de Pétion, et il sut fort bien tirer parti de sa position, à l’exclusion de tous autres.

En recherchant les causes diverses des faits, des événemens de notre histoire nationale, nous n’aspirons nous-même qu’à faire ressortir la vérité qui enseigne ; elle seule est l’idole à laquelle nous sacrifions, même lorsque nous parlons de Pétion et de ses actes.

Aussitôt le départ des deux généraux, il expédia aux Cayes un officier de son état-major nommé Joseph Legardeur, homme du Sud, porteur de dépêches pour le général Rigaud, afin de lui demander les causes des mouvemens populaires qui se passaient dans ce département ; et probablement pour s’enquérir particulièrement si les autorités militaires les secondaient franchement, pour causer avec les hommes qui lui étaient dévoués dans cette partie. Joseph rencontra en route les deux généraux qui ne le quittèrent pas un seul instant, jusqu’à Aquin. Nous ignorons quelle fut la réponse positive de Rigaud ; mais il n’a pu qu’envoyer les actes publiés aux Cayes, pour notifier au Président d’Haïti la séparation du Sud de l’Ouest, le régime départemental établi[27].

En même temps que Joseph Legardeur, les aides de camp Ulysse et Hogu partirent pour s’aboucher avec le général B. Leblanc, à l’Anse-à-Veau, et le général Francisque, à Jérémie : ces deux généraux étaient encore soumis à l’autorité du chef de l’État. Afin de la soutenir efficacement, Pétion fit partir 1500 hommes de troupes sous les ordres du général Delva, secondé du général Gédéon. Delva se porta au Pont-de-Miragoane, et de là jusqu’à l’habitation Trémé ou Dufrétey, à 3 lieues d’Àquin, comptant sur la fidélité de B. Leblanc et de l’arrondissement de Nippes.

Rigaud avait dû présumer que le président tenterait de maintenir son autorité par les armes ; dans cette prévision, il avait réuni aussi les troupes à sa portée, en en rappelant même de la Grande-Anse. Le 25 novembre, il était à Aquin avec elles et des gardes nationales, et alors la 16e avait abandonné le général B. Leblanc.

En faisant marcher Delva, le président l’avait fait précéder d’une députation composée du sénateur Fresnel et des citoyens Dupré, J.-F. Lespinasse, P. Michel, Michaux et Arrault, envoyés auprès de Rigaud. Le 25, cette députation le joignit à Aquin où se trouvaient aussi les généraux Vaval et Wagnac, et les adjudans-généraux Véret, Gilles Bénech et Beauregard. Là, un procès-verbal fut rédigé pour constater ce qui fut dit de part et d’autre. La députation déclara : « Que l’objet de sa mission était d’empêcher que la guerre qui se préparait n’eût lieu, envisageant les effets funestes qu’elle devait produire ; et que son but était de proposer une réconciliation sincère entre le Président d’Haïti et le général Rigaud. »

Ce général répondit : « qu’il n’avait jamais eu l’intention de se diviser avec le Président d’Haïti ; que la marche des troupes de l’Ouest était le seul motif qui l’avait déterminé à se mettre en état de défense, pour préserver le département du Sud des malheurs de l’invasion qui le menaçait ; que sa nomination au cornet mandement en chef du département du Sud n’est point un sujet de le détacher de l’amitié qu’il porte au prêsident, dont il n’a jamais méconnu l’autorité ; qu’il offre de concourir ensemble à la prospérité d’Haïti et à la défense de la République, en se portant soit contre Christophe ou contre les insurgés de la Grande-Anse, pourvu toutefois que le département soit garanti de tout danger, et que l’armée de l’Ouest se retire du territoire du Sud. Telles sont également les intentions des généraux et officiers supérieurs. »

La députation retourna aussitôt au Port-au-Prince pour faire son rapport à Pétion. Elle informa le général Delva, à Trémé, de ce qui avait eu lieu ; et ce général, ayant acquis la certitude de la défection de B. Leblanc, contraint à cela par celle de la 16e, se décida à revenir au Pont-de-Miragoane, en même temps qu’il recevait de Rigaud une lettre qui l’invitait à quitter le territoire du Sud, parce que la présence de ses troupes à Trémé inquiétait les habitans et les cultivateurs. En lui répondant, de Saint-Michel, le 28 novembre, jour où il quitta Trémé, Delva lui dit que c’était par ce seul motif qu’il avait opéré sa marche rétrograde ; et il ajouta des conseils à Rigaud pour éviter la guerre avec l’Ouest. Le 29, il informa le président de son retour au Pont, en lui envoyant copie de sa correspondance avec Rigaud, par le chef d’escadron Cerisier, aide de camp du président, qui était venu en mission auprès de lui.

Averti de la marche rétrograde de Delva, le général Rigaud vint avec ses troupes et prit position sur l’habitation Colombel, non loin du Pont-de-Miragoane.

Le 1er décembre, le président arriva au Pont avec sa carde et quelques autres troupes qui renforcèrent la colonne de Delva ; et il adressa une lettre à Rigaud, l’invitant à une entrevue sur le Pont.

Le 2, les deux chefs et leurs armées étaient en présence ; chacun était entouré d’officiers de tous grades, mais les généraux Bonnet et Lys, quoique à l’armée du Sud, ne parurent point : ils comprirent cette haute convenance.

Cette entrevue, où la guerre pouvait se décider, fournit l’occasion de remarquer l’extrême différence qui existait entre le caractère de Pétion et celui de Rigaud. En s’avançant l’un vers l’autre, Pétion avait son sabre au fourreau et ne le dégaina pas[28] : Rigaud, au contraire, dégaina l’épée qu’il portait. Le premier était d’un calme parfait, le second très-agité. Rigaud ne put s’interdire à lui-même une infinité de reproches à Pétion sur son administration, se faisant l’écho de tous les opposans, de tous les factieux de l’époque. Il prétendit justifier ainsi la séparation du Sud, afin de le soustraire à cette administration qu’il appelait vicieuse. Il lui reprocha la chute du Môle, etc., comme s’il ne se ressouvenait plus des reproches dont il avait été lui-même l’objet dans le passé, pour respecter celui qui l’avait accueilli avec tant de fraternité : devenu le chef d’une faction, son langage devait inévitablement être en rapport avec cette position. Pétion le laissa dire tout ce qu’il voulut, en lui montrant le même flegme qu’aux sénateurs, lisant en face de lui leurs Remontrances du 28 juillet 1808.

Mais le général Delva, sans doute indigné de ce langage hautain et déplacé, le releva avec une véhémence extraordinaire. Il lui rappela les faits antérieurs de la guerre civile avec Toussaint Louverture, et reproduisit tous les reproches qu’on lui avait adressés alors, en ajoutant que son ambition voulait encore exciter une division funeste à son pays, etc[29].

Pétion n’ayant pas interdît la parole à Delva, Rigaud fut tellement courroucé, qu’il frappa son pied droit de la pointe de son épée, croyant frapper à terre. À ce moment, Pétion lui dit : « Général, vous vous êtes blessé ! — Ce n’est rien, répondit Rigaud ; » et il frappa encore son pied de son épée : ce qui lui occasionna une blessure qu’on ne put guérir et qui contribua à sa mort. Ce fait, où la vanité le disputait à l’orgueil, peint mieux le caractère de Rigaud que tout ce qu’on pourrait en dire.

Enfin, le Président d’Haïti, chef de l’État, parla à son tour ; et ce fut pour dire au général Rigaud que, puisque les citoyens du département du Sud pensaient qu’il était de leur intérêt de se séparer de celui de l’Ouest, de diviser la République, qui était déjà fractionnée par la rébellion de Christophe, pour se gouverner et s’administrer comme ils le jugeraient convenable, il consentait à leur laisser cette faculté, à ce que Rigaud fût leur général en chef, et qu’il se contenterait de gouverner et administrer l’Ouest. « Evitons la guerre entre nous, général, ajouta-t-il ; car ce serait favoriser les armes de Christophe. Le peuple haïtien est déjà assez malheureux, par celle que son ambition a allumée, pour ne pas nous livrer de nouveau aux désastreuses conséquences des dissensions intestines. Voyez comme Christophe se prépare déjà à profiter de nos divisions : à peine je suis parti du Port-au-Prince, qu’il y a envoyé une députation dont la mission apparente est de nous sommer de nous soumettre à son autorité, mais dont le but réel est de s’assurer s’il peut marcher contre nous. Je vais y retourner pour lui faire face, s’il veut nous attaquer : l’Ouest saura lui résister[30]. »

Il se retira avec ses officiers, en donnant l’ordre de faire retourner les troupes au Port-au-Prince. Des postes furent cependant établis sur les limites de l’Ouest et du Sud, afin de surveiller les communications entre ces départemens.

Rigaud retourna aussi aux Cayes avec son armée, en faisant également placer des postes sur les limites.

On conçoit que les communications devinrent difficiles entre le Sud et l’Ouest.

Une députation de trois citoyens du Nord et de l’Artibonite était effectivement arrivée au Port-au-Prince, après le départ de Pétion[31]. Elle avait été reçue par le général Boyer, que le président y avait laissé pour surveiller la ville et son arrondissement, et ce général s’était empressé d’acheminer les dépêches qu’elle lui avait remises, en l’invitant à se retirer de suite à Saint-Marc d’où elle était venue par mer. Dans le même temps, la flotte du Nord croisait devant Jérémie et les parages voisins : ce que Rigaud n’ignorait pas.

Ces deux faits suffisaient pour tempérer la fougue du général en chef du Sud ; ils arrivaient à point, pour démontrer son inconséquence aux yeux des vrais patriotes de ce département, qui n’avait pu résister seul à Toussaint Louverture, malgré l’héroïsme de ses défenseurs. Car, en le séparant de l’Ouest et s’instituant commandant en chef, indépendant de l’autorité du Président d’Haïti, il eût été impossible de réunir les forces des deux départemens pour combattre Christophe, comme Rigaud le prétendait dans son système ; l’unité d’action eût manqué aux opérations militaires, surtout lorsqu’on reprochait à Pétion de ne pas savoir conduire la guerre, de ne pas maintenir assez la discipline des troupes, et que Rigaud se croyait meilleur général que lui. Dans le cas où l’Ouest, privé des forces du Sud, eût été vaincu, le même sort serait arrivé à ce dernier département. Il ne fallait pas une intelligence supérieure pour comprendre cette situation : aussi peut-on dire que le travail de la réconciliation commença dès la scission opérée, dans les esprits judicieux, dans les cœurs dévoués au bonheur du pays.

Ce dut être l’espoir de Pétion : sa modération en cette circonstance, son désintéressement marqué au coin d’un patriotisme si élevé, étaient assez éclatans pour être remarqués dans tout le Sud. il était impossible que le calme, succédant à l’agitation factice provoquée par une ambition surannée, ne vînt pas dessiller les yeux, en leur faisant voir que le Président d’Haïti n’avait rien épargné pour procurer la sécurité au Sud, lorsqu’il mit ce département tout entier sous les ordres de Rigaud, afin qu’il tentât de pacifier l’insurrection de la Grande-Anse. Tous les motifs argués en faveur de la séparation devaient inévitablement être jugés, lorsque Rigaud se mettrait à l’œuvre d’organisation qu’il projetait.

Retiré dans le Sud, il la commença immédiatement par l’armée, en donnant aux demi-brigades de nouveaux numéros, depuis un jusqu’à six, comme dans les temps passés : revenu dans la colonie, il ne pouvait pas avoir d’autres idées que celles qu’il eut à cette époque antérieure. Il imposa à ces troupes une discipline et une subordination qu’il prétendit supérieures à celles qui existaient dans les troupes de l’Ouest, et ce fut par l’armée du Sud que la scission se termina. Quant à l’administration politique des arrondissemens et à l’administration financière, il ne put que continuer celles qu’il avait trouvées établies et qui étaient la suite des traditions antérieures. Il prétendait que la corruption, l’ambition et la cupidité étaient la base des systèmes fondés avant son retour, et que Pétion n’avait pas pu ou n’avait pas voulu les réprimer ; et relativement aux finances, il arriva cependant un moment où il fallut liquider la dette départementale du Sud à près de 300,000 gourdes.

Nous donnons ces aperçus d’avance, afin que l’on juge de la validité des motifs argués en faveur de la scission du Sud, et de la moralité de ce fait qui pouvait mettre la République en péril, sans la sagesse de Pétion qui conjura probablement toute tentative de la part de Christophe.

En effet, on ne peut assigner la cause qui le porta à s’abstenir de toute entreprise contre la République, dans le moment où il apprit la division survenue entre le Sud et l’Ouest. Vainqueur au Môle, il semble qu’il aurait dû tenter alors de profiter de l’effet moral produit par ses succès, sur sa propre armée et sur les républicains, en même temps que de la lutte politique entre ses ennemis. On peut présumer aussi, que les pertes énormes que subit son armée dans toute la guerre de la péninsule du Nord et au siège du Môle, lui firent sentir la nécessité de la réorganiser, de la renforcer, avant de concevoir aucune campagne. En ce temps-là encore, il méditait son organisation monarchique qui eut lieu peu de mois après : peut-être voulut-il l’attendre pour distribuer les titres et les décorations à ses officiers de tous grades ; ce qui devait les stimuler pour ses projets ultérieurs.

Quoi qu’il en soit, de retour au Port-au-Prince, Pétion se vit forcé d’émettre « un ordre du jour contre les malveillans qui répandaient des bruits calomnieux, proprès à éteindre le courage des défenseurs de la patrie. » Nous ne possédons pas cet acte ; mais nous savons que la tourbe des opposans, au Port-au-Prince principalement, méconnaissant la sagesse de sa modération au Pont-de-Miragoane, qui tendait à les sauver eux-mêmes de leurs inconséquences et de leurs mauvais sentimens envers lui, continuait son bavardage habituel en essayant de porter la défection dans les troupes, de les persuader qu’elles ne pourraient plus résister aux forces du Nord, étant privées du concours de celles du Sud, et que la faute en était au président qui avait provoqué la séparation de ce département par sa ma uvaise administration : de là cetacte pour leur imposer silence : il fut publié le 8 décembre[32].

Les travaux des fortifications de la ville reprirent une accélération commandée par les circonstances[33]. Désormais, il fallait s’attendre à soutenir la lutte contre Christophe, avec les seules troupes de l’Ouest. Cependant, la Providence se réserva d’y faire concourir brillamment celles du Sud, en prouvant que les erreurs politiques n’avaient pas éteint le patriotisme dans le cœur des citoyens de ce département.

  1. Il s’agit ici des bonnes intentions ; car ceux qui les méconnaissent, dans leur aveugle amour pour le succès, font presque toujours l’éloge de la perversité qui réussit.
  2. Dans une discussion qui eut lieu entre Blanchet et Pétion, sur une matière de gouvernement que je ne puis préciser, le premier cita l’autorité d’un principe de l’Esprit des lois par Montesquieu. Pétion répliqua : « Oui, Montesquieu a écrit cela dans son cabinet ; mais s’il était chef d’un gouvernement, il eût agi autrement. » Blanchet répartit alors : « Mais, président, Montesquieu n’était pas une f… bête. » On prétend que cejour-la, il avait la tête chargée.
  3. Le colonel Borgella assistait Rigaud dans l’entrevue. Rigaud ayant demandé à Goman s’il le connaissait, il répondit dans son langage : « Je le connais si bien, que je puis dire, que si tous les mulâtres lui ressemblaient, il n’y aurait jamais de guerre parmi nous. » Il suffit de cette réponse, pour ne pas croire à la prétendue intrigue qui l’aura détourné de toute soumission, et surtout pour ne pas attribuer cette basse intrigue à Pétion.
  4. Aveu remarquable !
  5. Et lui, Rigaud, avait-il pourvu la place de Jacmel de provisions alimentaires, pour y empêcher la famine ? Avait-il fait assez d’efforts pour la secourir militairement ? Il oubliait tous ces reproches qui lui furent adressés à cette époque.
  6. Tous les généraux étaient employés ; les citoyens, c’étaient Blanchet, etc., etc.
  7. Dans ce système de répression sévère, il était entendu néanmoins que le gouvernement serait fort indulgent pour certains individus : on voit dans ce paragraphe une allusion à l’affaire de Michel. Fallait-il donc aussi faire périr Bergerac Trichet et Thomas Durocher ? Et si Pétion avait recherché, pour les punir, les vrais auteurs de l’assassinat du Cabaret-Carde !
  8. Nous passons condamnation, comme on peut voir, sur l’ordre relatif aux cent milliers de café, — le seul qui existât dans sa gestion.
  9. Nous avons dit que, durant quelques mois, le général Francisque maintint l’ordre parmi ces troupes. Le général Lys étant retourné à son poste, c’est donc à lui que ce reproche pouvait être adressé !
  10. Borgella partit de Jérémie le 16 août. Quatre mois étaient à peine écoulés depuis le retour de Rigaud dans le pays, que déjà il cherchait à en troubler l’harmonie !
  11. Je puise la plupart des faits relatifs à la scission du Sud, dans la copie d’une lettre écrite le 1er janvier 1811, par Étienne Berret, habitant respectable de Cavaillon, qui y prit une grande part ; elle fut adressée à son beau-frère Tapiau qui était alors à l’étranger. Berret lui avoua tous les faits, en essayant de le convaincre que la haute opinion qu’il avait de Pétion n’était pas fondée. On verra reparaître les noms de ces deux hommes estimables dans la suite de notre histoire. Berret, on peut le dire, était le représentant des idées du Sud.
  12. Tate était natif de Curaçao, mais habitant Haïti depuis longtemps.
  13. Dans cette circonstance, Rigaud agissait à peu près comme il avait fait en 1796, lors de l’affaire de la délégation ; il était revenu dans la colonie, selon ses lettres à Pétion, et il devait suivre ses antécédens.
  14. Voltaire et Tate avaient violé la constitution ; mais les électeurs-députés agissaient au nom du peuple souverain, qui autorise parfois de mettre la constitution en sommeil.
  15. On remarqua malicieusement, que Rigaud fit son entrée aux Cayes le jour de la Toussaint, qui avait été celui de la fête de Toussaint Louverture, et que l’assemblée départementale se constitua le jour des Morts : deux fâcheux pronostics pour la scission du Sud.
  16. Cet accroissement provenait de la défection des Éclaireurs, par suite de la conspiration de Gérin.
  17. Celui-ci mourut vers la Noël, et fut remplacé par E. Hays. Montbrun, élu sénateur le 17 décembre 1808, n’avait pu siéger à cause de l’ajournement du sénat.
  18. Le dernier considérant de l’acte du 3 novembre est la reproduction du plan de Rigaud, dans sa lettre du 30 juillet, sur l’ordre à mettre dans l’administration et l’organisation de l’armée, sa discipline.
  19. Sous ce rapport, Rigaud ne fut pas aussi conséquent que Toussaint Louverture ; il fallait nécessairement que l’un ou l’autre fût le chef de toute la colonie ; et quand Hédouville autorisa Rigaud à garder le Sud indépendant de son rival, Rigaud aurait dû passer outre et tenter de conquérir la suprême autorité.
  20. En 1810 et longtemps après, la France était-elle disposée à renoncer à Saint-Domingue ? N’était-ce pas, de la part de Rigaud, renouveler le résultat de la mission d’Hédouville ?
  21. Sa défection en 1810 peut se comparer a celle de Pétion en 1799, par les heureux résultats que l’une et l’autre produisirent. Dans la guerre civile du Sud, Pétion grandit sous le rapport militaire et politique, et put devenir en 1802 le lien d’union, l’organe de la fusion entre le parti de Rigaud et celui de T. Louverture. Dans la scission de ce département avec l’Ouest, Borgella fut remarque aussi comme homme politique, en devenant la cause première de sa fin ; el en se soumettant à l’autorité de Pétion, il grandit aussitôt comme militaire, au siège du Port-au-Prince.
  22. Une lettre de B. Leblanc au président, à cette date, constate ce fait d’abandon. Les factieux embauchèrent la 16e en reprochant à ce général la mort de Gérin, en disant aux soldats qu’il les avait égarés pour les porter à combattre contre leur ancien colonel. Les trois communes de l’arrondissement de Nippes furent les seules qui n’envoyèrent point des électeurs-députés aux Cayes, tant on tenait son commandant en suspicion et en haine par rapport à Gérin.
  23. J’emprunte cette expression à Borgella qui, en me racontant ces événemens, me dit : « Ces faiseurs de procès-verbaux nous ont entraînés dans une scission qui a failli être cause de notre perte. S’il avait fallu combattre contre l’Ouest, on n’en aurait pas vu un seul à l’armée. » De même dans les événemens de 1806, le pouvoir militaire était réellement le représentant du peuple.
  24. Madame Lys ayant été auprès de Pétion pour obtenir un passeport, afin d’aller joindre son mari, il le lui accorda, en exprimant à ma tante toute sa peine de la résolution prise par Lys : « C’est ce gros Bonnet, dit-il, qui l’aura entraîné. Lys ne sait-il pas que je suis son mi de cœur ? Ne lui en ai-je pas donné mille preuves, notamment sous le règne de Dessalines ? Peut-il préférer le général Rigaud à moi ? »
  25. Bonnet et Lys s’étant arrêtés chez Berret, en allant aux Cayes, Berret affirme dans sa lettre du 1er janvier 1811, que Bonnet lui d’il que sa vie était en danger au Port-au-Prince.
  26. On verra dans un autre chapitre, deux lettres de Boyer à Pétion, qui, en motivant un jugement sévère à son égard, prouveront que le président ne se laissait pas influenrer par lui.
  27. Bennet nous apprend cela, dans sa lettre du 1er janvier 1811.
  28. Pétion portait toujours son sabre à la Mamelouek.
  29. Delva avait donné à Rigaud, en 1799, les plus grandes preuves de dévouement. Mais, forcé de s’expatrier avec lui en 1800, il avait erré sur la terre étrangère durant sept ans ; il pouvait s’indigner de la nouvelle entreprise de Rigaud, qui n’était nullement nécessitée par les circonstances où l’on se trouvait en 1810.
  30. Si ce ne furent pas les propres paroles de Pétion, c’en est du moins le sens.
  31. Ces députés étaient Bertrand Lemoine, Haubert et L. Dessalines, qui avaient été membres de la constituante de 1806, et signataires de la protestation contre cette assemblée et la constitution.
  32. Un homme de couleur, nommé Desforces, était employé au magasin général, sous les ordres de mon père ; malgré cet ordre du jour, il se permit des propos malveillans contre le président dans des cercles de la ville. On vint en faire le rapport à Pétion, qui envoya un officier et quatre soldats de sa garde l’arrêter en flagrant délit de son bavardage, afin de le conduire au palais de la présidence. En l’apercevant au milieu de ces militaires, Pétion fit dire à l’officier de le conduire en prison où il passa 48 heures : les propos cessèrent immédiatement au Port-au-Prince. Quant à Desforces, après sa sortie de prison, il voulait s’enfuir ou dans le Sud ou à l’étranger ; mais mon père lui dit qu’il valait mieux aller avouer ses torts au président, et il l’amena au palais où il pria le président de lui pardonner. Pétion se contenta de dire a Desforces : « Apprenez à vous taire, et retournez à vos fonctions au magasin général. » Voila le chef digne de commander aux hommes, par une modération exemplaire, par une générosité incessante.
  33. Bélisaire Bonnaire, vieux révolutionnaire, et Cébron Moquet, tous deux maçons de profession, se dévouèrent à ces travaux, par l’attachement qu’ils avaient pour Pétion et leur pays.