Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 8/3.3

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Chez l’auteur (Tome 8p. 122-176).

chapitre iii.

Pétion renouvelle le serment prêté le 1er janvier 1804, à la fête de l’Indépendance. — Christophe agit de même. — Intention criminelle qui paraît dans une de ses proclamations. — Effets produits en Europe par les publications faites à Haïti. — Louis XVIII fait désavouer les lettres écrites de la Jamaïque par D. Lavaysse. — Conventions patentes et secrètes entre la Grande-Bretagne et la France, à l’égard d’Haïti. — Examen à ce sujet. — La France prépare une expédition contre Haïti. — Le retour de Napoléon la fait avorter. — Déclaration au Congrès de Vienne relative à l’abolition de la traite des noirs. — Décret de Napoléon qui l’abolit. — Le Congrès invite Louis XVIII à l’abolir : il y souscrit. — Déclaration du Congrès pour son abolition complète et universelle. — Conclusions : 1° la France est obligée de renoncer à ses projets de conquête contre Haïti ; 2° Haïti en est redevable aux philanthrophes anglais, au gouvernement britannique et à Napoléon. — Christophe envoie des députés auprès de Pétion, pour l’inviter à se soumettre à son autorité. — Accueil qui leur est fait par la population du Port-au-Prince et le président. — Ils sont renvoyés. — Proclamation du président et publications à cette occasion. — Réélection de Pétion à la présidence pour 4 ans : discours prononcés au sénat. — Christophe fait publier des écrits contre lui. — Pétion y fait répondre une fois pour toutes. — Loi sur la piraterie. — Garbage fait des propositions à Lord Liverpool en faveur de Louis XVIII, et meurt à Londres. — Pétion désapprouve ces propositions. — Dravermann arrive au Port-au-Prince avec un navire chargé de vins, etc. — Pétion lui permet d’en opérer la vente. — D’autres navires français suivent cet exemple et sont admis sous pavillon masqué, comme le premier. — Fête civique donnée à Pétion, au Port-au-Prince. — Il fait venir de l’étranger des armes et des munitions. — Arrêté sur la perte des objets d’armement et d’équipement par les militaires. — Loi qui augmente l’impôt territorial sur diverses denrées. — Nomination des nouveaux sénateurs pour remplacer les anciens. — Pétion fait préparer la révision de la constitution de 1806. — Il fait engager les Haïtiens résidans en France à revenir dans la République, en payant leur passage. — Retour du général Bonnet au Port-au-Prince. — Assassinat du général Delva dans la prison.


Il ne suffisait pas au Président de la République d’avoir défendu et soutenu, dans sa correspondance avec l’agent de la France, le droit d’Haïti à se constituer en Etat libre, indépendant et souverain ; d’avoir livré à la publicité cette correspondance et son manifeste à l’adresse de cette puissance et des nations civilisées ; d’avoir fait réimprimer les actes de 1804 pour enflammer de nouveau le patriotisme des citoyens ; d’avoir ordonné aux chefs militaires toutes les mesures de défense du sol sacré de la Liberté ; recommandé aux magistrats, aux fonctionnaires publics, d’entretenir l’union entre leurs administrés pour mieux résister à une invasion ; prescrit la confection de nombreuses torches incendiaires afin que, dans ce cas, « les villes disparussent et que la Nation fût debout : » — il lui parut encore nécessaire de renouveler, dans toute la République, la cérémonie religieuse et militaire du 1er janvier 1804, pour y prêter le serment prononcé par les Fondateurs de l’Indépendance. Il fallait que la France comprît que cette résolution était irrévocable de la part des Haïtiens.

Depuis 1808, cette fête nationale avait cessé d’être ainsi solennisée, à cause de la mésintelligence survenue entre le sénat et le président, de la scission du Sud, du deuil profond qu’éprouvaient tous les cœurs, des maux de la patrie occasionnés par la guerre civile. Mais, le 1er janvier 1815 était une occasion toute convenable pour qu’elle pût être célébrée avec pompes.

À cet effet, le 29 décembre, un programme en fixa les détails. Le 1er janvier, le sénat se réunit à son palais, et tous les corps de l’État, les commerçans nationaux et étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, s’y réunirent aussi. Le Président d’Haïti s’y rendit avec un nombreux état-major de généraux et d’officiers de tous grades, et fut accueilli avec un profond sentiment de satisfaction. Là il reçut une adresse présentée par les commerçans étrangers de toutes les nations, qui le félicitèrent d’être à la tête d’un peuple résolu à combattre pour son indépendance, et le remercièrent de nouveau d’avoir pris leur défense contre les inculpations injustes de D. Lavaysse ; ils y joignirent des vœux pour le bonheur et le salut de la République. Pétion répondit de vive voix à cette adresse ; puis le cortège se rendit au Champ-de-Mars, où les troupes de la garnison du Port-au-Prince étaient assemblées au grand complet, avec la foule immense de sa population, hommes, femmes et enfans, accourus pour prendre part à la cérémonie.

Après un discours empreint d’un sentiment religieux de reconnaissance envers l’Etre suprême qui protégea Haïti dans la conquête de ses droits, et de cette modération qui l’accompagnait dans tous ses actes : évitant un langage offensant pour la France, — ce qui, dans la circonstance, était le gage le plus sûr de sa résolution à défendre le pays, — Pétion renouvela le serment suivant qu’il avait prêté aux Gonaïves :

« Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer a jamais à la France ; de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ; de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays ! »

Généraux, officiers et soldats ; magistrats et citoyens, réunis autour du chef de l’Etat et des sénateurs montés sur l’autel de la patrie, tous prêtèrent le même serment, et crièrent ensuite : « Vive l’Indépendance ! Vive la Liberté ! Vive la République ! Vive le Président d’Haïti ! » Toute l’artillerie de la place du Port-au-Prince se fit entendre en ce moment, pour consacrer cette mâle résolution du peuple haïtien qui, à la même heure, la renouvelait dans toute la République.

À cet instant, deux jeunes garçons âgés de 7 ans, furent présentés à Pétion ; l’un était noir, l’autre mulâtre ; ils symbolisaient les citoyens d’Haïti, unis dans un même sentiment, un même intérêt. Vêtus en agriculteurs, armés de petits fusils, ils portaient chacun la macoute indigène (espèce de havre-sac) remplie de vivres du pays et de cartouches, pour figurer les moyens de résistance en cas d’invasion de la part de la France. Une écharpe aux couleurs nationales, bleue et rouge, entourait chacun de ces enfans avec une devise emblématique ; et ils remirent à Pétion un compliment écrit, où étaient exprimés des sentimens de leur âge pour la conservation de ses jours, précieux au bonheur des Haïtiens. Il les prit affectueusement dans ses bras, pour exprimer lui-même l’ardent amour qu’il portait à tous ses frères[1].

Le cortège se rendit alors à l’église paroissiale avec toutes les troupes. Un Te Deum y fut chanté solennellement ; puis on accompagna le sénat à son palais, d’où le président se retira dans le sien et les assistans chacun chez soi. Le soir, la ville fut illuminée.

Durant dix années consécutives, le même serment, la même cérémonie, furent renouvelés dans la République.


Dans le Nord, Christophe renouvelait aussi ce serment consacré, en agissant en Roi et tenant un langage conforme à son caractère violent, et à son titre usurpateur de tous les droits de la souveraineté nationale. Par une proclamation du 1er janvier, datée de son palais de Sans-Souci, il déclara qu’il comptait beaucoup, pour le triomphe de la liberté et de l’indépendance d’Haïti, « sur le concours de magnanimes souverains et d’une généreuse nation de philanthropes et d’éloquens écrivains. » Invitant les Haïtiens à l’union pour rester forts et puissans, il leur dit : « L’expérience nous a prouvé que les divisions intestines qui ont eu lieu parmi nous, n’ont été que le résultat du machiavélisme du cabinet français, influencé par les ex-colons, nos implacables ennemis… Haïtiens noirs, et vous jaunes leurs descente dans, notre cause est une, elle est inséparable…  »

Le barbare ! Et dans les interrogatoires subis par Franco de Médina, il venait de lui imputer des réponses qui tendaient à exciter la méfiance des noirs contre les jaunes ! Était-ce d’ailleurs le cabinet français qui lui avait conseillé les assassinats qu’il fit commettre en 1812 sur les jaunes ? Dans le moment même, il en méditait de nouveaux sur cette classe de citoyens.

Le 2 janvier, il publia encore une autre proclamation aux Haïtiens, dans laquelle il rappela « les trahisons infernales de Marc Servant et de ses complices au siège du Port-aux-Crimes.  » Et il ajouta : « Dénoncez aux autorités compétentes, ces hommes turbulens et perfides, ces perturbateurs du repos public, qui chercheraient à égarer vos pas du sentier de l’honneur. Que se proposent-ils, ces vils agents des factieux ? De vous asservir, de vous replonger dans l’anarchie, de trouver dans la licence et le bouleversement des choses, une prétendue amélioration à leur sort. Mais, quel a été le résultat de leurs perfidies ? La mort, comme le juste châtiment de leurs forfaits… »

En voilà assez pour faire juger de la propre perfidie de l’assassin de ses frères, innocens des intentions qu’il leur prêtait. Ce n’est pas là le langage d’un chef animé de sentimens équitables ; c’est celui d’un tyran, d’un bourreau toujours avide de sang humain, mais destiné à périr comme son prédécesseur dans de semblables crimes. Les ex-colons, dont il rappelait aussi les actes, en avaient fait l’inévitable expérience, pour avoir outragé les lois de la nature envers leurs enfans. C’est que la Providence, en créant cette classe d’hommes par le croisement de deux races antipathiques l’une à l’autre, a voulu en faire le seul lien de rapprochement entre elles, pour améliorer le sort de la plus faible, à raison de la barbarie où elle est plongée depuis des siècles dans sa contrée natale. Ils sont des impies, ceux qui, parmi les blancs et les noirs, ne veulent pas se pénétrer de ces vues bienfaisantes du père commun des hommes !…


Voyons maintenant ce qui se passa en Europe, à la suite de la mission envoyée à Haïti par le ministre Malouet.

Ce vieillard était déjà mort et remplacé au ministère de la marine et des colonies par le comte Beugnot, quand arrivèrent en Angleterre, au commencement de janvier, les premiers actes publiés au Port-au-Prince et au Cap : — l’arrêté de Pétion relatif à la réduction des droits d’importation sur les marchandises de la Grande-Bretagne et l’écrit de Colombus en réponse au pamphlet de H. Henry ; — le manifeste de Christophe, les lettres de D. Lavaysse écrites de la Jamaïque et adressées à lui et à Pétion, le rapport fait par le conseil général de la nation sur les propositions de cet agent, l’écrit de Prézeau en réfutation de ces propositions, et ceux de Dupuy en réponse à H. Henry.

Les journaux anglais s’empressèrent de reproduire ces pièces en substance. Le Times des 4 et 5 janvier loua hautement la modération de l’écrit de Colombus et apprécia la haute portée de l’arrêté qui favorisait les produits britanniques. Tous les autres journaux se joignirent à cette feuille importante, sous ce point de vue, et émirent comme elle des opinions également approbatives du manifeste de Christophe et des écrits publiés au Cap. Dans son journal l’Ambigu, Peltier exalta particulièrement la fermeté et l’énergie de Christophe, et il y fit concourir d’autres journaux[2].

Dans les lettres écrites par D. Lavaysse, il était question « de traquer les Haïtiens comme des sauvages mal-faisans ou des nègres marrons ; » et il avouait « que la réserve faite par la France, de continuer la traite des noirs pendant cinq années, n’avait d’autre but que de remplacer la population d’Haïti, qui serait anéantie totalement, si elle ne se soumettait pas, en assurant que c’était par suite d’engagemens pris avec la France, par toutes les puissances de l’Europe, notamment la Grande-Bretagne. »

Ces déclarations officielles firent supposer l’existence de stipulations secrètes entre elles ; car aucun article patent ne contenait une pareille clause. Aussi, tous les journaux anglais se récrièrent contre le projet du gouvernement français, de restaurer son autorité à Haïti par de semblables moyens. Leurs articles produisirent un effet immense sur l’opinion publique dans la Grande-Bretagne.

Le gouvernement français se vit donc contraint de publier sur le Moniteur universel du 19 janvier, ce qui suit :

« Le ministre de la marine et des colonies a mis sous les yeux du Roi des lettres insérées dans les papiers publics, et qui ont été adressées de la Jamaïque sous les dates des 6 septembre et 1er octobre derniers, aux chefs actuels de Saint-Domingue, par le colonel Dauxion Lavaysse. M. Dauxion, dont la mission toute pacifique avait pour bat de recueillir et de transmettre au gouvernement, des renseignement sur l’état de la colonie, n’était nullement autorisé à faire des communications aussi contraires à l’objet de cette mission. Le Roi a témoigné un profond mécontentement et a ordonné de rendre publique sa désapprobation.

Signé : « Comte Beugnot.»

On voit que ce désaveu, par rapport aux lettres écrites de la Jamaïque, n’était évidemment qu’à raison des menaces qu’elles contenaient et de l’imprudence commise par D. Lavaysse, en avouant les vrais motifs de la réserve concernant la traite des noirs. Or, cette déclaration de la part de l’agent était excessivement coupable aux yeux de son gouvernement qu’il avait compromis. Elle avait suffi pour soulever l’indignation des Wilberforce, des T. Clarkson et des autres philanthropes anglais, de même que celle de toute cette nation animée de l’esprit du christianisme. La philanthropie de Louis XVIII, Roi Très-Chrétien, pâlit aux énergiques protestations des feuilles publiques de la Grande-Bretagne ; l’hôte royal de Hartwell ne voulait pas se brouiller avec ses fidèles alliés : de là sa désapprobation, tandis qu’on ignorait encore en Europe, la teneur des instructions données aux trois agents par le ministre Malouet.

Cependant, Dravermann ayant quitté la Jamaïque le 17 octobre et passé sur le packet des Antilles avec des dépêches de son collègue, il est impossible d’admettre que D. Lavaysse n’avait pas envoyé au ministre de la marine, les copies des lettres qu’il écrivit à Pétion et à Christophe ; et Dravermann avait dû arriver en France avec ces copies, dès la fin de novembre ou au commencement de décembre. Le comte Beugnot et le Roi connaissaient donc cette correspondance, avant le public anglais. Ils en furent si peu mécontens, que le ministre proposa au Roi d’élever D. Lavaysse au grade d’adjudant-général : ce qui eut lieu le 3 janvier[3]. Ainsi, le désaveu royal fut une de ces comédies que tous les gouvernemens sont quelquefois obligés de jouer.

Mais après ce désaveu, les autres documens publiés par Christophe et Pétion parvinrent aussi en Angleterre : — les instructions trouvées sur Franco de Médina, ses interrogatoires, etc. ; — la correspondance suivie au Port-au-Prince et la proclamation du président. À la lecture de ces pièces, l’indignation publique s’y manifesta bien autrement que pour les lettres écrites de la Jamaïque. En les reproduisant, les journaux les accompagnèrent de réflexions flétrissantes pour le défunt ministre français qui avait conçu le plan digne du colon ; ils approuvèrent au contraire la résolution des deux chefs d’Haïti qui avaient repoussé cette tentative, pour maintenir l’indépendance de leur pays. Le Times s’éleva contre le gouvernement britannique, en lui reprochant d’avoir concédé à la France la faculté de continuer la traite des noirs pendant cinq années, pour pouvoir détruire toute une population d’hommes libres ; il dit qu’il était du devoir de la Grande-Bretagne de se poser en médiatrice entre elle et son ancienne colonie, avec d’autant plus de raison, que l’un des chefs d’Haïti avait fait des propositions équitables que la France pouvait accepter. À ce sujet, ce journal décerna des éloges particuliers à Pétion, en disant que : « sa correspondance avec Dauxion Lavaysse et sa proclamation respirent une modération à laquelle se joint une fermeté qui commande le respect.  »

Ces articles des journaux anglais furent plus ou moins bien accueillis en France, où le régime constitutionnel consacré par la charte de 1814 commençait à porter ses fruits : des esprits élevés, des cœurs généreux firent entendre leur voix en faveur du droit des Haïtiens à rester indépendans, puisque l’un de leurs chefs proposait, par respect pour la propriété, une indemnité en faveur des anciens colons, et de rétablir les relations commerciales entre la France et Haïti.

Par le 8e article patent du traité additionnel à celui de Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, il était dit.

« S. M. Britannique stipulant pour elle et ses alliés, s’engage à restituer à S. M. Très-Chrétienne, dans les délais qui seront ci-après fixés, les colonies, possessions, comptoirs et établissemens de tout genre que la France possédait au 1er juin 1792, dans les mers et continens de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie, à l’exception toutefois des îles de Tobago et de Sainte-Lucie, et de l’île de France et de ses dépendances, nommément Rodrigue et les Séchelles, lesquelles S. M. T. Ch. cède eu toute propriété et souveraineté à S. M. B., — comme aussi la partie de Saint-Domingue cédée à la France par le traité de Bâle, et que S. M. T. Ch. rétrocède à S. M. Catholique en toute propriété et souveraineté. »

Cet article sous-entendait, nécessairement, que la partie française de Saint-Domingue devait rester à la France. En effet, l’article secret qui la concernait était ainsi conçu :

« Dans le cas où S. M. Très-Chrétienne jugerait convenable d’employer quelque voie que ce soit, même celle des armes, pour récupérer Saint-Domingue et ramener sous son obéissance la population de cette colonie, S. M. Britannique s’engage à ne point y mettre, ou permettre qu’il soit mis, par aucun de ses sujets, directement ou indirectement obstacle[4]. S. M. B. réserve cependant à ses sujets, le droit de faire le commerce dans les ports de l’île de Saint-Domingue, qui ne seraient ni attaqués ni occupés par les autorités françaises. »

Et le 1er article patent du traité additionnel disait :

« S. M. Très-Chrétienne, partageant sans réserve tous les sentimens de S. M. Britannique relativement à un genre de commerce que repoussent et les principes de la justice naturelle et les lumières du temps où nous vivons, s engage à unir, au futur Congrès, tous ses efforts à ceux de S. M. B. pour foire prononcer par toutes les puissances de la chrétienté, l’abolition de la traite des noirs, de telle sorte que ladite traite cesse universellement, comme elle cessera définitivement et dans tous les cas, de la part de la France, dans un délai de cinq années, et qu’en outre, pendant la durée de ce délai, aucun trafiquant d’esclaves n’en puisse importer ni vendre ailleurs que dans la colonie de l’État dont il est le sujet. »

Que résultait-il de ces trois articles ? C’est que, si le gouvernement britannique céda au désir du Roi Très-Chrétien, de pouvoir continuer la traite des noirs pendant cinq années, en vue de repeupler Haïti d’esclaves, par suite de la destruction de sa population ; s’il ne put lui dénier la faculté de tenter cette criminelle folie, cette entreprise odieuse contre son ancienne colonie, du moins, en réservant pour ses sujets le droit de faire aussi le commerce dans tous les ports de ce pays non attaqués ou occupés par les autorités françaises, il rendait presque illusoires l’une et l’autre facultés. Car il eût été impossible à la France d’empêcher aux Haïtiens de s’approvisionner, par les navires anglais, des choses dont ils auraient eu besoin pour prolonger leur résistance, et principalement de munitions de guerre. Les bâtimens des États-Unis, ceux de toutes les îles de l’archipel des Antilles, leur seraient également venus en aide comme en 1803, à cause du profit qu’ils auraient trouvé dans un tel trafic. Au fait, la réserve stipulée en faveur du commerce britannique constituait, de la part de la Grande-Bretagne, une quasi-reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, au moment où la France prétendait exercer sa souveraineté sur elle[5]

D’un autre côté, on voit que le gouvernement français lui-même s’engagea à unir ses efforts à ceux du gouvernement britannique, pour faire cesser la traite des noirs, comme contraire aux principes de la justice éternelle et aux lumières du XIXe siècle. Le Roi Très-Chrétien, et philosophe en même temps, condamnait donc et flétrissait cet infâme trafic de chair humaine, réclamé par les colons !

Dans un tel état de choses, les Haïtiens se montrant résolus à se défendre par tous les moyens en leur pouvoir, un de leurs chefs faisant en même temps des propositions acceptables et fondées sur l’équité, alors que la perfidie de la mission envoyée auprès de lui était dévoilée au monde civilisé et soulevait l’indignation dans tous les cœurs honnêtes : il était raisonnable d’espérer que le chrétien philosophe eût renoncé à l’idée de faire périr injustement, et ses propres sujets et les hommes qui avaient légitimement conquis tous leurs droits avec l’indépendance de leur pays.

Vain espoir ! Une expédition se préparait dans les ports de France contre Haïti ; on y mettait d’autant plus d’accélération, que des symptômes de mécontentement se manifestaient parmi les troupes de l’Empire qui regrettaient déjà leur Empereur. On les eût envoyées pour être débarquées sous le soleil de la zone torride, au cœur de l’été, en les exposant ainsi aux ravages certains de la fièvre jaune. Cette expédition, meurtrière sous tous les rapports, se fût accomplie, si la Providence, vraiment chrétienne, n’avait pas jeté au milieu de la France l’homme extraordinaire dont on voulait imiter la regrettable conduite dans les temps antérieurs[6].

Et, chose étrange ! l’Empereur Napoléon eut encore l’honneur de signer l’acte humain qui, désormais, mettait les Bourbons dans l’impossibilité de suivre l’exécution de leurs desseins contre Haïti : non, peut-être, parce qu’il fut uniquement guidé par un sentiment de justice envers les malheureux Africains et les Haïtiens, mais aussi par des vues politiques, à raison de sa position nouvelle à l’égard de l’Europe, et pour se rendre agréable au peuple et au gouvernement anglais ; car son retour s’effectua au milieu des manifestations qui eurent lieu dans la Grande-Bretagne contre la traite des noirs[7].

Déjà, l’opinion publique s’y était tellement prononcée contre la concession faite à la France, que le ministre anglais porta ceux de Russie, d’Autriche et de Prusse, au Congrès de Vienne, à se joindre à lui pour déclarer ensemble, le 8 février : « que la traite des noirs serait définitivement abolie par une convention postérieure qui réglerait l’époque de sa cessation. »

Le 29 mars, Napoléon rendit un décret qui l’abolit dans les colonies françaises, et de la part de tout Français[8].

Lorsque lui, qui avait fait rétablir cet infâme commerce, le 30 mai 1802, il l’abolissait à la face du monde en 1815, après l’acte du 8 février ; les Bourbons pouvaient-ils dédaigner l’opinion et persister dans leur réserve à ce sujet ? Il y a une pudeur imposée aux Rois comme aux particuliers, de laquelle ils ne peuvent s’affranchir.

Aussi, le 26 juillet, dix-huit jours après la rentrée de Louis XVIII à Paris, les ministres de la Grande-Bretagne, d’Autriche, de Prusse et de Russie, signèrent un protocole par lequel ils invitèrent la France à abolir la traite des noirs.

Le 30, Talleyrand écrivit à Lord Castlereagh, que par suite d’une conversation que Louis XVIII avait eue avec Sir Charles Stuart, S. M. avait donné ordre pour que la traite des noirs fût défendue aux Français. Ce ministre ajouta : « que c’était à regret que l’an dernier, S. M. avait stipulé la continuation de la traite pendant quelques années ; qu’elle ne l’avait fait, que parce que, d’un côté, elle savait qu’il y avait sur ce point, en France, des préjugés qu’il était alors utile de ménager, et que, de l’autre, on ne pouvait pas assigner avec précision quel temps suffirait pour les détruire. »

Ainsi, on peut remarquer que, tout en faisant tenir ce langage par son ministre, Louis XVIII n’avait rendu aucune ordonnance royale pour abolir la traite, mais qu’il donna seulement l’ordre pour qu’elle fût défendue par les autorités secondaires.

Par suite des actes du 8 février et du 26 juillet, signés sur les instances de la Grande-Bretagne, un nouvel article additionnel au traité du 20 novembre de la même année fut ainsi rédigé entre les puissances alliées :

« Les hautes puissances contractantes, désirant sincèrement de donner suite aux mesures dont elles se sont occupées au Congrès de Vienne, relativement à l’abolition complète et universelle de la traite des nègres d’Afrique, et ayant déjà, chacune dans ses États, défendu sans restriction à leurs colonies et sujets toute part quelconque à ce trafic, s’engagent à réunir de nouveau leurs efforts pour assurer le succès final des principes qu’elles ont proclamés dans la déclaration du 8 février 1815, et à concerter, sans perte de temps, par leurs ministres aux cours de Paris et de Londres, les mesures les plus efficaces pour obtenir l’abolition entière et définitive d’un commerce aussi odieux, et aussi hautement réprouvé par les lois de la religion et de la nature. »

Et ce ne fut cependant que le 8 janvier 1817, que Louis XVIII publia une ordonnance par laquelle il interdit la traite à tous les Français[9]. Mais alors, il s’était déjà décidé à envoyer à Haïti des commissaires pour essayer de nouveau d’y faire proclamer sa souveraineté, et ils étaient de retour en France de leur mission infructueuse.

La conclusion que nous tirons de toutes les publications faites, tant en Haïti qu’en Europe, sur la malencontreuse tentative du gouvernement français, en 1814 ; des graves événemens survenus en France, en 1815, et des diverses déclarations en faveur de l’abolition de la traite des noirs, c’est que :

1° La résolution manifestée par les deux chefs d’Haïti et leurs concitoyens, de combattre à outrance pour défendre la liberté, l’indépendance et la souveraineté de leur pays, porta la France à réfléchir sur l’injustice qu’il y aurait d’attaquer un tel peuple, et sur les cruautés qu’il faudrait commettre dans une pareille entreprise[10].

En présence de l’Europe, demandant à grands cris la cessation du trafic odieux qu’elle avait fait depuis trois siècles, la France dut céder à cette intervention dictée par l’humanité et la religion, en renonçant au privilège qu’elle s’était réservé pour pouvoir remplacer la population haïtienne, si elle en triomphait. Elle dut céder encore, en considération des offres équitables faites par l’un des chefs d’Haïti, et qu’il était de son intérêt d’accepter comme une transaction raisonnable. Elle dut céder, enfin, parce que le règne des Cent-jours ; l’invasion de son territoire par toutes les armées de l’Europe ; l’occupation militaire qui s’ensuivit durant trois années ; les indemnités qu’elle dut payer aux diverses puissances ; les contributions de guerre qu’elles lui imposèrent concurremment ; le licenciement de son armée, dite de la Loire : tout lui faisait une obligation de renoncer à ses projets de restauration violente de son autorité dans son ancienne colonie.

2° Si Haïti a échappé au danger de cette invasion qui eût retardé ses progrès, refoulé ses mœurs vers la barbarie, elle le doit — aux sentimens humains des philanthropes anglais qui ont plaidé sa cause en plaidant celle de toute la race noire ; — au généreux concours qu’ils trouvèrent dans le gouvernement de leur pays, qui insista auprès des puissances européennes, de la France elle-même, pour faire abolir la traite ; — au retour inopiné de Napoléon de l’île d’Elbe, à la déclaration qu’il se hâta de faire contre ce trafic inhumain et qui obligea les Bourbons à subir cette nécessité.

Et peut-on ne pas découvrir une vue providentielle dans un résultat aussi heureux, aussi favorable au premier peuple de la race noire qui s’émancipa du régime colonial, du joug européen ? Le gouvernement britannique d’abord, Napoléon ensuite, avaient été les plus dangereux, les plus formidables ennemis de sa liberté ; et ce furent eux, en définitive, qui devinrent les moteurs de la consécration de son indépendance !


Il y avait à peine deux mois que l’agent du Roi de France avait quitté la capitale de la République, quand des agents du Roi d’Haïti s’y présentèrent, chargés d’une mission semblable à la précédente. Cette singerie eût pu lasser la patience de Pétion, si la population du Port-au-Prince ne se fût amusée à l’accueillir comme une représentation nouvelle des bigarrures qu’elle venait de voir dans le récent carnaval.

Les envoyés de Christophe s’y présentèrent le 18 février, chacun dans un costume différent par la couleur de leurs vêtemens. Leurs habits avaient une forme et une ampleur qui égalaient le grotesque de leurs chapeaux militaires aussi larges que hauts. Ils étaient tous bardés de cordons et de croix, et portaient chacun une longue queue poudrée comme toute leur chevelure ; ils avaient de grandes bottes à l’écuyère. C’était absolument la reproduction des costumes plus ou moins bizarres qui s’étaient produits pendant les jours gras au Port-au-Prince, et l’on était alors en plein carême.

Aussi, à l’apparition de ces envoyés et dans leur marche depuis la porte Saint-Joseph jusqu’au palais de la présidence, par la rue Républicaine ou Grand’rue, le cortège populaire qui les accompagna ne fit que grossir à chaque instant. Les hommes, les femmes, les enfans, tous en gaîté par ce spectacle qui les réjouissait, criaient dans leur langage créole : « Cé Pangnols ! Ce mascarade ! Gardé yo donc ! Ça yo vini chache ? [11] » On sait d’ailleurs à quel point la population de cette ville pousse son esprit railleur, et l’on peut se faire une idée de l’accueil qu’elle fît aux envoyés du Grand Henry.

C’étaient : 1° Dupont, l’ancien compagnon d’armes de Pétion dans le Sud, qui avait eu, comme lui, l’honneur d’être excepté de l’hypocrite amnistie proclamée par Toussaint Louverture, mais qui était alors comte du Trou, maréchal de camp des armées du Roi, commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Henry ; 2° L. Dessalines, ancien constituant de 1806, baron, major-général, secrétaire général au département de la guerre, chevalier de Saint-Henry ; 3° Félix Ferrier, ancien constituant et sénateur, major général, maréchal des logis des palais de Sa Majesté, chevalier de Saint-Henry ; et 4° Monsieur le chevalier d’Edouard Michaud. Tous ces titres sont utiles à connaître, parce qu’ils devaient produire un grand effet sur l’esprit des républicains, que les envoyés avaient mission d’embaucher à la cause royale.

En paraissant aux avant-postes de Sibert, ils avaient été retenus là provisoirement, afin que le commandant eût le temps d’en aviser Pétion. Ils se disaient chargés d’une mission pacifique, comme celle de Louis XVIII, et le président envoya des officiers à leur rencontre pour les accompagner en ville. Il fit aussitôt inviter les sénateurs, les généraux et autres officiers supérieurs, et les magistrats et fonctionnaires publics, à se réunir au palais pour les recevoir avec lui, et savoir, comme disait le peuple plaisamment : « Ce qu’ils venaient chercher. » Inutile d’ajouter que la demeure du président fut littéralement envahie, à titre, de palais national, par une grande partie du cortège populaire dont nous venons de parler. Le Président d’Haïti considérait cette mission comme celle de D. Lavaysse, intéressant les citoyens au même degré, puisqu’il s’agissait d’entendre encore les propositions d’un Roi.

Le comte du Trou, qu’il revit avec plaisir à cause des antécédens, lui remit une lettre datée du 10 février et écrite du palais de Sans-Souci, par Prévost, comte de Limonade, lieutenant-général, secrétaire d’État et ministre des affaires étrangères. Il lui remit également les divers imprimés que Christophe avait déjà fait jeter en paquets à nos avant-postes.

La lettre de Prévost était basée sur la nécessité d’une prompte réunion de tous les Haïtiens sous l’autorité de son maître, pour pouvoir résister efficacement aux prochaines attaques dont la France les menaçait ; et elle supposait, ou plutôt établissait comme une certitude, que le vœu et les dispositions des citoyens de la République étaient en faveur d’une telle soumission ; qu’il ne dépendait que de Pétion de leur en laisser la faculté. À ces causes, Prévost offrait six points de garantie de la parole royale, notamment la conservation du grade et du commandement de Pétion dans la province de l’Ouest. Comme s’il craignait que le président n’eût voulu cacher au peuple ces propositions absurdes, Prévost l’invitait, de par son Roi, à en donner connaissance à tous. Mais, tout en lui promettant l’oubli du passé, il énumérait une foule d’accusations contre Pétion, résultant des interrogatoires de Franco de Médina, et terminait cependant par lui dire : « Réfléchissez attentivement, général, sur toutes les considérations de ma lettre. Il dépend de vous quelle ne soit qu’entre le Roi et vous, etc.[12] »

Une telle démarche n’eût été qu’une absurdité, une sotte imitation de la mission envoyée à Haïti par le gouvernement français, si l’intention de Christophe ne perçait pas à travers toutes les paroles d’union et de défense commune, consignées dans la lettre de son ministre. Ce cruel savait que l’expiration des fonctions de la présidence de Pétion aurait lieu le 9 mars ; et après l’avoir déjà accusé, dans ses actes imprimés lors de l’arrestation de Franco de Médina, de complicité avec la France pour rétablir l’esclavage à Haïti, il voulut tenter, par ses envoyés, de le dépopulariser parmi les noirs de la République, en expédiant de nouveau tous ses écrits qui tendaient également à jeter du soupçon sur les hommes de couleur. Sa férocité ne l’aveuglait pas au point de l’empêcher de pressentir, que la conduite de Pétion envers D. Lavaysse, si différente de la sienne envers l’autre agent, allait établir une opinion honorable de Pétion en Europe ; et sa jalousie farouche lui fit mettre tout en jeu pour le perdre aux yeux des Haïtiens.

Loin de redouter ces trames royales, de cacher au peuple la lettre et les autres écrits que lui remit Dupont, le président en fit donner lecture à haute voix, à tout cet immense auditoire de tous rangs qui se pressait autour de lui. Pas un seul citoyen ne manifesta un sentiment d’indignation en cette occasion ; le ridicule seul couvrit chacune des phrases de la lettre de Prévost, et plus d’une voix murmura encore : « Pangnols ! Mardigras ! »

On n’avait jamais vu Pétion lui-même aussi gai, aussi sarcastique. Il ménagea trois des envoyés ; mais il reprocha à Ferrier de s’être sauvé, à Jacmel, d’une manière bien peu digne d’un homme qui avait eu l’honneur d’être revêtu de la dignité de sénateur, puisqu’il avait trompé ses créanciers et emporté leurs fonds en fuyant, quand ils avaient la plus grande confiance en lui. Il ajouta qu’il était étonné, après de tels faits, que Ferrier osât se présenter au Port-au-Prince, en baron, major-général, etc., et surtout décoré d’une croix ; qu’au lieu de cette croix, son maître Henry aurait dû lui donner les 50 mille piastres qu’il devait, pour payer ses créanciers, réparer l’honneur d’un serviteur fidèle qui, au fait, n’était qu’un banqueroutier frauduleux.

En ce moment, Robert Sutherland, se trouvant aussi dans la foule, réclama du président la permission de faire emprisonner Ferrier, comme étant son principal créancier ; mais le président lui répondit malicieusement, que l’envoyé d’un Roi ne pouvait être retenu ni détenu pour dettes.

Prenant alors son ton grave, Pétion leur dit que le surlendemain, il leur donnerait sa réponse à la lettre de Prévost, afin qu’ils pussent retourner à Sans-Souci ; et qu’ils pouvaient se retirer dans le logement qu’il avait ordonné au général Boyer de leur préparer.

Le président invita fonctionnaires, officiers et citoyens à aller les voir, persuadé qu’il était qu’aucune trahison n’était à craindre. Ils reçurent beaucoup de visites, en effet, et ils purent se persuader eux-mêmes que les offres de titres de noblesse, de croix, de rubans, etc., faites par S. M. Très-Barbare, n’exerçaient aucune influence sur l’esprit républicain des visiteurs, — non plus que les lettres de blanc offertes précédemment par ordre de S. M. Très-Chrétienne[13].

Le 20 février, ces envoyés furent de nouveau accompagnés au palais où le modeste Président de la République leur remit sa réponse à la dépêche de Prévost, en leur souhaitant bon voyage, et surtout la conservation de leurs têtes [14]. Ils furent reconduits jusqu’aux avant-postes, d’où ils continuèrent leur route.

La réponse de Pétion fut ce qu’elle devait être : une revue rétrospective de sa conduite, comparée à celle de Christophe ; des événemens qui amenèrent la guerre civile actuelle et qui firent de Christophe un rebelle à la volonté nationale ; l’assurance de nouveau donnée qu’il saurait défendre l’indépendance du pays. Et à ce sujet, il dit à Prévost : « Vous me parlez, Monsieur le général, d’amnistie, de pardon, d’oubli du passé, d’autorité paternelle, de monarque, de grades, de distinctions, de titres de noblesse héréditaire ? Nous étions bien éloignés de ces idées bizarres et inconvenantes, quand je sollicitai le général Christophe à sortir du Cap pour se soustraire à la potence, et quand je réveillai sa méfiance contre les Français qu’il connaissait si mal, que peu de temps auparavant il avait confié son fils au général Boudet pour le conduire en France… C’est cependant lui qui veut bien nous pardonner, nous élever à la noblesse héréditaire et nous décorer de ses ordres !… »

Le même jour, le président publia une proclamation au peuple et à l’armée, où il leur rendit compte de la ridicule mission envoyée par Christophe, en leur disant : « Sa royauté est une chimère : un peu plus tôt, un peu plus tard, nous serons réunis… ce moment désiré ne peut manquer d’arriver[15]. »

Toutes ces pièces furent imprimées et distribuées d’un bout de la République à l’autre, et partout le président fut hautement approuvé.


Le moment arriva où le sénat devait exprimer cette approbation générale, par un acte interprétatif de la volonté nationale, et de la confiance de tous en leur premier magistrat. Le 9 mars, il se réunit à l’occasion de l’expiration des fonctions du Président d’Haïti, et il forma son bureau en élisant le sénateur Lys pour diriger ses travaux. Une haute convenance porta ce corps à placer ce membre distingué à sa tête, lorsqu’il avait à rappeler dans l’administration de Pétion, des faits aussi glorieux que patriotiques pendant la période écoulée de 1811 à 1815. Les sénateurs pensèrent qu’il fallait mettre en présence l’un de l’autre, ces deux anciens amis, ces deux illustrations du pays, pour mieux sceller leur réconciliation si profitable à la patrie, par les louanges que le sénat allait décerner au grand citoyen qui les mérita par sa conduite.

Cette fois, l’administrateur général des finances, Imbert, après avoir adressé au sénat un message, se rendit dans son sein pour l’informer qu’il était revêtu provisoirement du pouvoir exécutif, par le dépôt fait en ses mains des rênes du gouvernement par l’ex-président d’Haïti[16].

Aussitôt après qu’il se fut retiré, le sénat procéda au scrutin relatif à cette charge ; et à l’unanimité, il réélut de nouveau le citoyen Alexandre Pétion, général de division, pour en exercer les fonctions pendant quatre années. Il députa immédiatement les sénateurs Larose et Fresnel auprès de cet élu du peuple pour lui annoncer sa nomination : ces deux membres revinrent informer le corps qu’il acceptait. Une salve d’artillerie sanctionna cette élection constitutionnelle.

Le lendemain, le sénat se réunit à l’effet de recevoir du président élu le serment dicté par le pacte social. On voyait dans son enceinte trois grands drapeaux consacrés : l’un, aux Invalides de l’armée qui avaient versé leur sang sur tous les champs de bataille, pour assurer la Liberté et l’Indépendance nationale ; l’autre, aux braves Défenseurs de la patrie qui portaient les armes, pour remplir le même devoir dans les circonstances qui pouvaient surgir ; le troisième, à la Jeunesse destinée à être appelée à marcher sur les traces de ses devanciers dans cette noble carrière. Un écusson représentait le faisceau d’armes de la République d’Haïti avec ses drapeaux aux couleurs nationales, emblème de l’union de ses enfans, et la légende : Le salut du Peuple est la Loi suprême, adoptée par le sénat peu après son institution.

Tous les corps de l’État étaient représentés dans son sein, par la présence des magistrats, des fonctionnaires publics et des officiers de tous grades du Port-au-Prince ; à ceux-là se mêlaient les commerçans nationaux et étrangers, les citoyens de toutes les classes, les instituteurs et leurs élèves.

L’administrateur général des finances fut introduit et adressa au sénat un compliment, au nom de la nation, pour son choix fait la veille. Puis, le général A. Pétion fut annoncé et vint, escorté de ses aides de camp, occuper le fauteuil qui lui était réservé, en face de celui du président du Sénat. Après un moment de silence qui suivit le bruit des fanfares militaires et de la musique, Lys adressa à Pétion les paroles suivantes :


xxxGénéral,

La plus importante obligation du Sénat est de placer à la tête du gouvernement de la République, un citoyen qui, par ses talens, ses vertus, son patriotisme et son dévouement, puisse procurer à la nation la somme de bonheur dont l’homme est si avide dans l’état social.

C’est cet esprit qui animale corps législatif, lorsqu’en mars 1807 il vous proclama Premier Magistrat de la République. Le Sénat ne crut alors mieux remplir le vœu de la nation et mieux récompenser vos vertus, qu’en vous plaçant à la tête du gouvernement avec le titre constitutionnel de Président d’Haïti.

Celui qui, le premier, prit les armes pour combattre et expulser les Français du pays qui nous a vus naître, et qui, bientôt après, s’arma contre un tyran sanguinaire qui déshonorait la nation, et qui, successivement, a repoussé loin de’nos frontières l’usurpateur qui désole le Nord de cette île, devait nécessairement être proclamé le chef immédiat de la République. Dans cette première élection, le Sénat, heureux de son choix, en a connu toute l’importance par la sagesse de votre administration paternelle.

Les premières années qui ont suivi la fondation de la République devaient nécessairement être orageuses. Le vaisseau de l’Etat, confié à vos habiles mains, longtemps ballotté par les tempêtes révolutionnaires, est sorti sans danger de la tourmente qui l’agitait. Il voguait encore paisiblement, lorsque, par une cruelle fatalité, une main imprudente a agité le brandon de la division dans la République, une et indivisible. [17] Ce système trop déplorable aurait précipité la patrie dans un abîme de maux, sans la sagesse de vos mesures et les profondes méditations d’une politique raisonnée et basée sur l’humanité.

Dans ces momens difficiles, général, vous avez senti qu’un remède violent ne pouvait qu’aggraver nos maux. Jamais, en politique, homme ne fut placé dans une circonstance plus délicate que vous ! Et la République, roulant pour ainsi dire au milieu des flots qui l’agitaient du Nord au Sud, est sortie triomphante, sans que le père ait versé une larme sur la tombe de son fils, et sans que l’épouse désolée ait pleuré son époux. Tous ces bienfaits sont votre ouvrage ; et le Sénat, qui a partagé l’allégresse publique, devait nécessairement continuer le pouvoir dans vos mains, puisque, d’après notre constitution, le même citoyen appelé à la Présidence de la République, peut être indéfiniment réélu d’après sa bonne administration.

La pacification du Sud sera toujours regardée comme un chef-d’œuvre de modération et de magnanimité. Le siège du Port-au-Prince, qui eut lui en même temps, où vous avez donné tant de marques de valeur, de prudence et de talent, sera aussi à jamais regardé comme une des époques les plus glorieuses de votre vie.

Celui qui sait faire respecter la République, en faisant la conquête des cœurs, et qui expose sans cesse ses jours pour le bonheur de ses concitoyens, est bien fait pour gouverner un peuple longtemps persécuté par ses devanciers.

Le terme prescrit par l’article 105 de la constitution pour la présidence, étant expiré le 9 de ce mois, le corps législatif ayant procédé, dans sa séance d’hier, à l’élection du Président d’Haïti, le suffrage libre de ses membres vous appelle de nouveau à la Présidence de la République. Vous êtes dans le sanctuaire des lois, en présence des mandataires du peuple, au milieu des magistrats de la nation et de toutes les autorités civiles et militaires, pour remplir les formalités prescrites par l’article 107 de la constitution.

xxxPrésident d’Haïti,

En vous proclamant pour la troisième fois Premier Magistrat de la République, le Sénat aurait désiré qu’il fût en son pouvoir de vous dispenser de ce serment, attendu que vous en avez surpassé les obligations.

Ce jour, consacré à l’allégresse publique, fera époque dans les fastes de la République, par la nouvelle élection du plus vertueux des chefs que la Providence appelle à gouverner les hommes.

Puisse l’Eternel vous conserver les sublimes principes qui vous caractérisent ! Consolidez la liberté publique, la propagation de la morale, de la religion, de l’instruction publique, l’encouragement de l’agriculture et du commerce.


Pétion répondit à ce discours par celui qui suit :


xxxCitoyens Sénateurs,

L’expression des sentimens du Sénat, en m’élevant à la première Magistrature de la République, par le vœu de mes concitoyens dont vous êtes les organes, m’est d’autant plus agréable, qu’il justifie le zèle avec lequel je me suis sans cesse occupé de faire leur bonheur.

Vous retracer les époques marquantes de mon administration, est un devoir d’usage dans tous les gouvernemens. Dans le nôtre, c’est rappeler des actions communes à tous les citoyens de la République ; et la gloire qui en rejaillit sur le chef étant leur ouvrage, leur appartient autant qu’à lui-même. C’est dans cette idée que je la partage avec eux.

La bonté divine a permis que l’instant choisi par notre implacable ennemi, Henry Christophe, pour nous attaquer, fût celui d’une heureuse réunion entre le Sud et l’Ouest : réunion qui brillera dans nos annales à l’honneur de tous. Cet ennemi qui croyait trouver dans ses affreux projets une exécution facile, n’a rencontré qu’un mur d’airain contre lequel il est venu abaisser son front orgueilleux. Il s’est retiré couvert de honte, de rage et de confusion.

La loyauté, la bravoure, l’héroïsme, sont les traits les plus saillans du siège du Port-au-Prince. Que de hauts faits d’armes ! Que de grandes actions, d’efforts, de patriotisme et de courage n’a-t-il pas produits ! Que ne dois-je pas aux braves qui ont figuré dans cette occasion ! Rien n’a été perdu pour mon cœur : tout est gravé dans ma mémoire. C’est dans ce jour solennel, où je me plais à épancher mes sentimens, que je leur offre, avec la reconnaissance nationale, les éloges qu’ils ont si bien su mériter.

Ces éloges appartiennent aussi à nos frères de l’armée du Nord, qui, refusant de seconder le bras qui voulait nous écraser, se sont joints à la cause de la liberté. Cette conduite nous a donné la mesure de l’opinion publique dans le Nord, et a démontré que s’il est possible d’asservir un peuple, il ne faut souvent qu’un instant pour la chute d’un tyran.

Privés d’un commerce régulier, par les événemens de la guerre continentale de l’Europe, nous sommes parvenus, par une sage économie, à éteindre la dette publique. L’armée a été habillée, secourue, autant que les temps ont pu le permettre : les troupes sur nos frontières, qui se sont agrandies par la jonction de l’arrondissement du Mirebalais et du quartier des Grands-Bois, reçoivent régulièrement leurs besoins. Les transactions du gouvernement ayant été exactement acquittées, nous avons trouvé, dans les commerçans étrangers, le zèle et la bonne volonté que nous pouvions désirer.

Je croirais n’avoir rien dit, citoyens Sénateurs, si je ne faisais l’aveu public de tout ce que l’État doit au généreux dévouement que vous n’avez cessé de manifester dans toutes les circonstances, et combien il est glorieux pour vous d’avoir coopéré, dans les momens les plus difficiles, à la prospérité et au bonheur de la République.

Je jure de remplir fidèlement l’office de Président d’Haïti, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution.


Cette cérémonie politique fut suivie de la cérémonie religieuse où un Te Deum chanté avec pompe, consacra aux yeux du peuple la continuation du pouvoir exécutif dans les mains de Pétion. Le soir, il réunit la plupart des assistans dans un grand banquet national au palais de la présidence, et la population du Port-au-Prince éclaira cette ville par une brillante illumination, emblème de sa joie, de son bonheur.

Comme on le voit, le discours prononcé par le président du sénat, résume en peu de mots la brillante carrière politique et militaire de Pétion, à partir du jour de sa prise d’armes au Haut-du-Cap, en 1802. Il y avait une convenance d’actualité à rappeler ce fait intelligent et patriotique, dans le moment où l’on était menacé d’une invasion par la France, et où Christophe venait de s’efforcer de l’accuser de projets de trahison envers son pays, pour favoriser cette puissance dans le rétablissement de son autorité et de l’esclavage. Mettre ensuite dans la bouche de Lys, qui avait été en opposition à son système de gouvernement dans la lutte du sénat avec lui, dans la scission du Sud, les éloges qu’il mérita par la sagesse et la prudence de sa conduite, par sa modération exemplaire, par ses sentimens humains, c’était décerner à Pétion la plus belle couronne civique dont on pût orner sa tête ; car il y avait conviction pour Lys comme pour le sénat, que le chef de l’État y avait droit[18].

De son côté, comme, dans son langage modeste, Pétion s’est plu à dissimuler sa propre gloire, en parlant de celle qu’acquirent tous ses concitoyens, du Sud particulièrement, dans le concours qu’ils lui donnèrent pour sauver la République ! En rappelant les faits d’armes du siège du Port-au-Prince, il rehaussait le caractère de Lys qui montra tant de valeur en cette circonstance ; en y joignant des éloges pour tous les militaires du Nord qui firent défection à la République, il honorait le caractère de Magny et de ses compagnons d’armes. Enfin, il rendit justice à la loyauté des commerçans étrangers, et à la coopération du sénat dans tous les actes de son administration libérale.

En apprenant la réélection de Pétion, Christophe rugit de rage. N’osant plus entreprendre une campagne contre la République, dans la crainte d’une défection totale de ses troupes ; honteux de l’insuccès de son ambassade, mais prétextant de la nécessité d’une prompte réunion de tous les républicains à son autorité, pour mieux résister aux Français, il se livra à une guerre de plume, dans l’espoir de détruire toute confiance en Pétion. À cet effet, il ordonna à Prévost et Vastey de faire chacun un écrit, — si toutefois le besoin de conserver leur pénible existence ne les porta pas eux-mêmes à devancer ses désirs. Prévost publia d’abord sa lettre à Pétion, précédée d’une préface intitulée : L’Olivier de la paix ; puis, une adresse aux citoyens de l’Ouest et du Sud où il commenta la réponse de Pétion et sa proclamation au retour des ambassadeurs du Nord, en l’accusant de nouveau de tramer avec les Français pour leur livrer le pays. Malgré ces absurdes accusations, le style de cet écrit était plus modéré que celui publié par Vastey, dont la perversité était proverbiale en Haïti, dans le Nord surtout ; il l’intitula : Le Cri de la Patrie, etc. Cette diatribe où il essaya tous les genres d’injures grossières contre Pétion, semblait être secrètement écrite à l’adresse de son Roi dont les crimes nombreux apparaissaient sous ce voile. Ce fut son début dans une foule d’autres publications qu’il fit dans les années suivantes. Christophe envoya jeter encore ces deux écrits à nos avant-postes.

Pour en finir avec lui et ses écrivains, tremblans de peur d’être égorgés. Pétion fit rédiger aussi un écrit par Sabourin, intitulé : Le Peuple de la République d’Haïti, à Messieurs Vastey et Limonade. Il réfuta toutes les imputations calomnieuses consignées dans les deux autres. On leur annonça que désormais, tous ceux qu’ils enverraient encore seraient immédiatement livrés aux flammes, pour toute réponse[19].


Nous avons déjà parlé des nombreux corsaires qui parcouraient en tout sens la mer des Antilles, des forbans qui profitaient de la guerre des colonies espagnoles avec leur ancienne métropole, et de celle des États-Unis avec la Grande-Bretagne, pour infester les mêmes parages et commettre des actes de piraterie. Après la défense faite par Pétion à tout Haïtien de prendre service à bord de ces corsaires, et de laisser vendre les marchandises provenant de leurs prises, on arriva à soupçonner des citoyens de la République d’actes de piraterie, en servant sous les forbans. En conséquence, le 4 août 1814, le président avait provoqué du sénat une loi contre les pirates ; et le 31 octobre suivant, cette loi fut rendue, portant peine de mort contre eux et leurs complices par recel, etc. Elle renvoya, pour l’instruction des procès, aux formes prescrites dans les anciennes ordonnances des rois de France, de 1681 et 1718, dont les dispositions se trouvaient peu applicables aux localités du pays.

Après la publication de cette loi, un officier de la marine de la République, nommé Bellevue, et quelques hommes de mer qui montaient une barge avec lui, furent accusés d’avoir commis un acte de piraterie sur un navire étranger, dans les parages de la Gonave. Livrés au tribunal militaire, ou commission permanente, en vertu de la loi, ils furent défendus par Daumec qui réussit à les sauver, par les circonstances de cette affaire. Mais, avocat heureux dans la défense de ses clients, il se ressouvint qu’il avait été l’un des bons et fermes législateurs de son pays ; il vit en quoi la loi était insuffisante pour atteindre efficacement la piraterie et les pirates. Désirant que la République s’honorât par la répression de ce crime qui nuisait à ses relations commerciales, il présenta des observations à ce sujet au Président d’Haïti, qui les transmit au sénat par son message du 3 janvier 1815, en les appuyant et provoquant une nouvelle loi plus explicative, définissant mieux les cas et les circonstances à l’aide desquelles la piraterie pourrait être prouvée et punie.

Alors parut la loi du 8 avril, en 20 articles, qui satisfit à ce besoin d’ordre public en établissant la peine de mort et d’autres graduées, à raison des circonstances. C’est tout un éloge pour Daumec, devenu l’un des sincères admirateurs de Pétion. Le président lui-même, en transmettant au sénat ses observations écrites et les appuyant, s’est mis au-dessus de cette petite vanité des chefs de gouvernement, qui se plaît à cacher le bien qu’on leur conseille ; et il a mis l’histoire à même de louer une bonne action d’un citoyen éclairé.

Elle doit louer aussi et honorer la mémoire d’un autre qui, en ce moment, se débattant à Londres contre les étreintes de la mort, faisait ce qui dépendait de lui pour assurer le repos et les progrès de sa patrie, en garantissant son indépendance et sa souveraineté : nous voulons parler de Garbage.

Le 11 octobre 1814, peu après son arrivée à Londres, il avait présenté une note officielle à Lord Liverpool, premier ministre du gouvernement britannique, par laquelle il lui déclara qu’il avait mission du Président de la République d’Haïti, de solliciter la médiation de ce gouvernement pour obtenir de celui de France, la reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté d’Haïti, sur des bases équitables. Quelques jours après, il obtint de ce ministre une conférence particulière, où il lui exhiba ses pleins-pouvoirs et lui expliqua les vues de Pétion. Dans cette conférence, Garbage n’avait obtenu d’autre réponse de Lord Liverpool que celle-ci : « Le cas qui se présente est un de ceux dans lesquels le gouvernement britannique ne peut pas s’ingérer ; » et il fut renvoyé à s’adresser au comte de Chartres, ambassadeur français à Londres. Mais Garbage s’abstint de toute démarche à ce sujet, ses instructions lui prescrivant d’obtenir préalablement la médiation de la Grande-Bretagne. Lord Liverpool la refusa, comme on voit, parce qu’il n’ignorait pas que le ministère français avait envoyé ses agents à Haïti, et que d’ailleurs il y avait engagement pris de laisser agir la France[20].

Au même moment, le 15 octobre, Pétion publiait son arrêté pour la réduction des droits d’importation à prélever sur les marchandises anglaises, qui devait avoir et qui eut du retentissement dans la Grande-Bretagne, en même temps que les publications faites par lui et par Christophe, y excitaient l’indignation des philanthropes et du peuple, contre les manœuvres du gouvernement français.

Depuis longtemps, Garbage était affecté d’une phthisie pulmonaire qui exigeait les plus grands soins : en acceptant cette mission dans la température humide de l’Angleterre, il se dévouait à une mort certaine dans l’espoir d’être utile à son pays. L’hiver survenant, il fut retenu au lit à Pentonville, non loin de Londres, et ne put aucunement s’occuper de sa mission qui avait reçu un accueil si froid du ministre anglais. Il en avait référé à Pétion, et il dut attendre ses ordres ; d’ailleurs, il était impossible, dans sa situation, qu’il revînt en Haïti. Sur ces entrefaites, le retour de Napoléon en France vint renvoyer les Bourbons à l’étranger. Mais au 31 mai 1815, les choses prenaient une telle tournure en Europe, qu’on pouvait espérer une seconde Restauration de Louis XVIII sur le trône de ses ancêtres. En ce moment, Garbage se hasarda, quoique encore malade, et ne pouvant sortir de sa chambre ni suivre des conférences quelconques, ainsi qu’il l’avoua, à adresser à Lord Liverpool une nouvelle note, dans la pensée que les événemens survenus à Haïti et accomplis en Europe, par les actes sur l’abolition de la traite des noirs, pourraient avoir changé les vues du gouvernement britannique.

Par cette note, il proposait à Lord Liverpool, au nom du Président et de la République d Haïti, de communiquer à Louis XVIII, son intention de faire un traité avec lui, en sa qualité de Roi légitime de France, mais avec le concours de la Grande-Bretagne, comme partie accédante et médiatrice. D’après sa note, ce traité eût renfermé les clauses suivantes :

« 1° Le Roi de France reconnaîtrait l’indépendance d’Haïti, par les mêmes termes que l’indépendance des États-Unis avait été reconnue par la Grande-Bretagne.

2º La République d’Haïti s’engagerait alors à ne point admettre dans ses ports les bâtimens français, sous un autre pavillon que celui de la dynastie des Bourbons, ni ceux d’aucune puissance alliée à Napoléon.

3° Elle eût souscrit l’obligation de payer au Roi de France, jusqu’à ce qu’il fût rétabli sur son trône, un subside annuel égal à un droit de 10 pour cent ad valorem de toutes les denrées exportées de la République, a pour être appliquée par S. M., à sa volonté, soit entièrement à la défense de sa cause pendant l’usurpation, ou soit une partie en indemnisant les ci-devant propriétaires d’habitations à Haïti. Et après la restauration de S. M., ledit droit serait réduit à 5 pour cent, et continuerait à être payé à elle et ses successeurs ; mais alors, cette indemnité serait exclusivement appropriée aux ex-propriétaires, jusqu’à ce qu’ils fussent entièrement payés de la valeur des terres et établissemens qui leur avaient appartenu.

4° Afin d’assurer la perception de cette indemnité, toutes les denrées de la République seraient exportées par navires anglais seulement ; le droit de 10 pour cent serait payé en Angleterre par les consignataires. Après la restauration de S. M., toutes les denrées seraient dirigées en France, où le droit de 5 pour cent serait également payé par les consignataires.

5° L’arrêté du Président d’Haïti continuerait à être exécuté par rapport à la réduction de droits sur les marchandises anglaises.

6° La République n’entendrait pas cependant s’opposer à ce que le Roi de France conclût avec le général Christophe, un semblable traité ou tous autres arrangemens, pourvu qu’ils fussent basés sur la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti. Elle ne réclamerait, dans ce cas, de la part de la France, qu’une neutralité loyale entre elle et celui qui se qualifiait Roi d’Haïti. »

Et Garbage ajoutait, toutefois, « qu’il n’avait point d’instructions qui eussent prévu les circonstances présentes, — celles de la fuite des Bourbons par le retour de Napoléon, — mais qu’il croyait, d’après les termes généraux de ses pleins-pouvoirs, que les arrangemens qu’il proposait seraient ratifiés par le Président d’Haïti. »

Il est facile de concevoir, que Pétion n’eût jamais approuvé un traité conclu avec un roi déchu de son trône et sur de semblables combinaisons. Aussi regretta-t-il que Garbage eût fait cette proposition en son nom, et il l’en excusa à cause de la gravité de sa maladie arrivée à son dernier période ; car, le 6 juillet suivant, moins de 40 jours après sa note, cet excellent citoyen rendit le dernier soupir. Il avait déposé une copie de cette note entre les mains de Wilberforce et Stephen, qui l’adressèrent à Pétion après la mort de son secrétaire, aux obsèques duquel ils firent procéder. Garbage avait su inspirer la plus grande estime pour sa personne, en Angleterre, à Wilberforce surtout ; et c’est le plus complet éloge qu’on puisse faire de cet Haïtien[21]

Il est inutile d’ajouter que sa note à Lord Liverpool ne fut suivie d’aucun effet.


Peu de temps après cette infructueuse démarche de Garbage pour concilier les intérêts d’Haïti et de la France, il se passa au Port-au-Prince un fait qui devait y aboutir plus facilement, et qui était la meilleure diplomatie à employer entre ces deux pays. L’ex-agent Dravermann y arriva sur un navire portant pavillon prussien et chargé de vins de Bordeaux, de fruits secs, d’huile et d’autres marchandises.

Négociant intelligent, il avait compris que le commerce est toujours, de tout temps, le plus solide moyen de rapprochement entre les peuples ; que cette industrie efface les distances qui les séparent ; qu’elle initie les moins avancés à la civilisation des autres ; que l’intérêt, enfin, apaise les haines nationales, s’il ne parvient pas à les dissiper entièrement.

Arrivé sur la rade extérieure, il y fit mouiller son navire et descendit avec confiance au port, où il essaya toutefois de parler allemand en demandant à voir le Président d’Haïti. Son âge, ses cheveux blancs avaient quelque chose de respectable : il fut aussitôt accompagné au palais. Arrivé là, il avoua à Pétion qu’il était Dravermann, négociant et non plus agent du ministre de la marine et des colonies ; qu’il se confiait en la loyauté du Président de la République, et ne demandait qu’à vendre ses marchandises et à opérer sa cargaison de retour en denrées du pays, si le président voulait permettre l’entrée du navire dans le port.

Il s’adressait à un chef qui comprenait parfaitement lui-même les bons résultats que cette première opération commerciale pouvait produire. Non-seulement Pétion permit l’entrée du navire dans le port, — bien entendu sous le pavillon prussien, — mais il dit à Dravermann qu’il allait lui indiquer l’un des meilleurs négocians du Port-au-Prince pour être son cosignataire. C’était J.-F. Lespinasse qu’il fit appeler immédiatement, et à qui il recommanda de bien soigner les intérêts de son consigné. Le président ne pouvait faire un meilleur choix, et il donna des ordres exprès pour que la cargaison pût être débarquée sans retard. Bientôt il était le premier à s’approvisionner des objets qui la formaient, et à l’envi, chacun courut au magasin de Lespinasse : celui-ci procura une vente avantageuse à Dravermann et un prompt chargement de retour. Satisfait de son opération, il repartit pour la France et ne tarda pas, soit à revenir lui-même, soit à envoyer son navire encore chargé de vins et autres choses, d’après les renseignemens qu’il avait pris sur la place.

Dans le courant de la même année, deux autres navires arrivèrent au Port-au-Prince, sous pavillon masqué, l’un ayant de très-beaux bijoux, des montres, etc., l’autre, des livres et autres articles de librairie, de papeterie, etc., dont le débit fut très-profitable à leurs armateurs[22].

Ainsi, l’on pourrait dire que la France et Haïti se réconcilièrent, dès le jour où un Négociant français vint loyalement offrir à un Haïtien de vider ensemble un verre de vin de Bordeaux[23].

Et, chose remarquable ! les commerçans et les sociétés populaires de Bordeaux furent les plus empressés à demander, dans l’intérêt de la justice, l’égalité des droits civils et politiques pour la classe intermédiaire de Saint-Domingue. Par leur active sollicitude, les Girondins, députés de cette cité et de son département, la firent proclamer dans l’assemblée législative, le 4 avril 1792 ; ce furent eux qui influèrent le plus sur la nomination de Polvérel et Sonthonax, en qualité de commissaires civils, appelés par les circonstances à proclamer la liberté générale des esclaves, au nom de la France[24]. Il était dans la destinée de Bordeaux de rapprocher encore cette noble France de la jeune Haïti !


Les relations si pacifiquement rétablies entre ces deux pays ; l’espoir qu’elles firent naître en faveur du maintien de la paix entre eux, en attendant la conclusion d’un traité formel à cet égard ; la confiance que les citoyens prenaient chaque jour dans la sagesse politique du chef de l’État, dans son administration paternelle qui augmentait à tout moment le nombre des propriétaires ; la pensée de la conservation de la tranquillité publique, qui en résultait ; l’attachement qu’inspirait Pétion à toutes les classes : tout contribua à faire imaginer une grande fête nationale en l’honneur du premier magistrat de la République, comme l’expression de la haute estime qu’on lui portait. Daumec et Lespinasse eurent les premiers cette heureuse idée, qu’ils communiquèrent aux commerçans nationaux. Ceux-ci l’accueillirent chaleureusement, les commerçans étrangers réclamèrent la faculté d’y concourir aussi, et bientôt les citoyens de tous rangs se joignirent à eux : la souscription ouverte chez Lespinasse fut remplie en peu de jours.

Une députation fut envoyée auprès de Pétion, à l’effet de le prier d’acquiescer au vœu général. Il y consentit avec émotion et reconnaissance, et il mit sa grande maison de la rue Américaine à la disposition des commissaires de la fête : c’étaient principalement Daumec et Lespinasse, secondés de plusieurs autres citoyens. Tout y fut préparé avec goût et intelligence ; de nombreuses tables furent dressées pour le banquet, qui fut suivi d’un bal auquel un grand nombre de dames assistèrent.

Le 11 septembre, jour de cette fête vraiment somptueuse, les rues par où le Président d’Haïti dut passer pour s’y rendre, furent jonchées de feuillages et de fleurs : la ville fut illuminée. La musique militaire précédait le cortège qui l’accompagnait et qui était formé des sénateurs, des principaux magistrats et fonctionnaires, des généraux et autres officiers de tous grades. Un détachement de la garde à pied l’escortait. Toute la population de la ville était debout. Pendant le banquet, aux toasts qui furent portés à l’aide des bons vins de France, des salves d’artillerie se firent entendre : ce qui donnait un caractère militaire à cette fête essentiellement civique. Et l’on peut dire que ce jour-là, Pétion était à l’apogée d’une gloire pure, resplendissante de tout l’amour de ses concitoyens[25].

Mais lui, tout en recevant ces ovations populaires, ne s’endormait pas dans la sécurité que présentait l’état des choses à l’intérieur : la question extérieure le préoccupait incessamment. Le refus fait à Garbage, par le gouvernement britannique, de se mêler de nos arrangemens avec la France, lui disait assez qu’il fallait se préparer à soutenir la guerre, si elle venait de ce côté-là. Aussi, pendant toute cette année, Pétion ne cessait de faire venir de l’Angleterre et des États-Unis, des armes, de la poudre, du plomb, etc. Ce fut la cause de la différence qui existe dans les dépenses, entre celles de cette année et celles des deux années précédentes.

Tandis que 1813 et 1814 donnèrent chacune un excédant de recettes, l’année 1815 présenta un déficit considérable[26]. La recette générale s’éleva à 1,136,624 gourdes, et la dépense générale à 1,667,331 gourdes : d’où la différence de 530,707 gourdes, presque toute occasionnée par l’achat des armes et des munitions, des objets d’habillement et d’équipement.

Le 1er décembre, un arrêté du président rendit les chefs de corps responsables envers l’État, comme exerçant la police et la surveillance sur leurs subordonnés, de toute perte des objets d’armement et d’équipement. Les soldats étaient punis de trois années d’emprisonnement aux fers ; les officiers inférieurs ou supérieurs, du remboursement de la valeur des objets perdus, engagés ou vendus par eux. Il fallait cette sévérité légale dans ces momens, et d’autant plus que, d’après le système qui avait été adopté à l’égard de l’armée, chaque militaire devait se considérer comme citoyen et s’intéresser à la conservation des objets que l’Etat achetait.

À ce sujet, Pétion avait des idées toutes particulières. Il ne voulait point retenir les troupes dans les casernes ; et dès 1814, il avait permis aux officiers de tous grades de la garnison habituelle du Port-au-Prince ou y résidant, de participer à la démolition de celles de cette ville, dont les matériaux servirent à réparer les maisons qu’ils acquirent du domaine. Il en fit prendre aussi, il faut en convenir, pour contribuer à la construction de la belle demeure qu’il se faisait sur l’ancienne habitation Volant-Le-Tort, située à une lieue de la ville, qu’il avait acquise de l’État. Il donnait pour motifs de sa manière de voir, que les soldats haïtiens n’aiment pas la vie de casernes ; et qu’en ayant fait des citoyens, par la douceur du régime militaire, il valait mieux leur laisser la faculté de travailler dans les champs, à des industries dans les villes, et qu’au besoin ils ne manqueraient pas de se rendre à leurs drapeaux. Il est vrai qu’il ne se trompa point à cet égard ; l’armée républicaine, véritable milice, quoique régie ainsi, fut toujours prompte à se réunir.

À raison de l’augmentation des dépenses relatives à l’état militaire de la République, le 17 octobre, Pétion avait adressé au sénat un message où il exprimait l’opinion, qu’un emprunt en denrées d’exportation, demandé aux producteurs, serait nécessaire pour mettre le gouvernement à même d’acheter des armes et des munitions de guerre : cet emprunt serait remboursé en 1817. Mais il paraît qu’après mûr examen, le président et le sénat reconnurent l’inconvénient toujours attaché aux emprunts de toutes sortes : en conséquence, une loi fut rendue le 6 décembre pour augmenter l’impôt territorial sur certaines denrées d’exportation ou de consommation à l’intérieur. Le café et le coton furent portés à 15 gourdes par millier, au lieu de 10 ; le cacao, à sept gourdes et demie ; le sucre, le sirop ou mélasse, à 6 gourdes ; les bois jaunes de teinture, de gayac et de campêche, à 4 gourdes et demie. Cette augmentation de l’impôt territorial devait cesser d’avoir son effet au 31 décembre 1817. Un avis du président aux commerçans, en date du 12 décembre, les prévint en même temps que cet impôt serait payé par eux en numéraire, le trésor public ne devant recevoir les délégations dont ils étaient porteurs pour fournitures à l’État, qu’en compensation de droits d’importation ou d’exportation.

Malgré le motif allégué dans la loi et dans le message du président, nous pensons que cette augmentation d’impôt avait pour vraie cause la diminution occasionnée sur la recette provenant des droits d’importation, par la réduction opérée en faveur des produits de la Grande-Bretagne. Il fallait pourvoir à ce déficit, dans le moment où le gouvernement voulait encore réorganiser la flotte de la République.


Dans le même mois de décembre, l’expiration des fonctions de tous les sénateurs allait avoir lieu. En conséquence, au terme de la constitution, les assemblées paroissiales et les assemblées électorales s’étaient réunies au mois de novembre, et ces dernières avaient adressé aux sénateurs deux listes de douze candidats chacune, l’une pour le département de l’Ouest, l’autre pour celui du Sud. Le 5 décembre, ce corps nomma sénateurs, pour remplacer ses membres au 28 dudit mois, les généraux Boyer, Gédéon et Frédéric ; les colonels Panayoty, Obas, Hogu et Hilaire ; les citoyens J.-B. Bayard, J.-F. Lespinasse, Daumec, Simon et Daguilh : ces trois derniers étaient d’anciens sénateurs dont les fonctions avaient cessé en 1809.

En même temps, si ce ne fut peu auparavant, la nécessité d’une révision de la constitution étant déjà reconnue par les esprits les plus éclairés, porta Pétion à charger quelques citoyens de faire un travail préparatoire à ce sujet. C’étaient Sabourin, Inginac, Daumec, Pierre André, Toulmé, Dugué, Raphaël et Linard. Plusieurs autres personnes, de différentes parties de la République, avaient d’abord fourni leurs opinions, sur la demande du président. Ce travail devait ainsi faciliter l’œuvre de l’assemblée de révision qui serait convoquée à cet effet, en contenant d’avance les vues politiques de Pétion sur la constitution et l’organisation définitive de la République d’Haïti. Certes, il avait acquis le droit d’y influer par la manière dont il la gouvernait, par l’ascendant qu’il exerçait sur son pays, par la part très-grande qu’il avait eue dans la rédaction de la constitution de 1806, et parce qu’enfin, il était le véritable fondateur de nos institutions républicaines.

Si Pétion songeait à les consolider par des dispositions plus en harmonie avec l’état social du pays, en fortifiant le pouvoir du gouvernement, il ne négligea pas non plus de prendre une mesure pour accroître la force de la nation. Dès qu’il eut admis les navires français dans les ports de la République, sa pensée se reporta sur les indigènes d’Haïti qui se trouvaient en France, soit volontairement, soit qu’ils y eussent été déportés violemment dans les temps antérieurs ; et il étendit sa sollicitude sur tous les autres hommes de la race noire, natifs des colonies françaises, qui étaient dans le même cas. Afin de les engager tous à se rendre parmi leurs frères, il invita les capitaines de ces navires à faire publier sur les journaux de France, qu’ils auraient, eux et leurs familles, un passage gratuit à leur bord, le gouvernement de la République devant rembourser les frais occasionnés par leur transport en Haïti. C’est ainsi qu’on y vit revenir successivement presque tous les mulâtres et les noirs qui étaient en Europe. En cela, Pétion marchait sur les traces de Dessalines, d’après son décret du 14 janvier 1804.

À la même époque, il fit acheter aux États-Unis une frégate pour augmenter la force de notre marine militaire par rapport à celle de Christophe. Le général Bonnet, qui s’y était réfugié depuis 1812, passa sur ce navire et arriva au Port-au-Prince, le 4 novembre. Peu de mois auparavant, il s’était fait précéder par son épouse, sans doute afin de s’assurer si Pétion ne serait pas opposé à son retour dans leur commune patrie. Mais le président ne pouvait lui en refuser l’entrée, lorsqu’il rappelait les autres Haïtiens qui étaient en France : il accueillit Bonnet avec les égards dus à ses grandes qualités. Cependant Pétion ne lui donna aucun emploi : ce qui le porta à s’établir au Port-au-Prince comme négociant consignataire. Il est probable que le président agit ainsi, parce qu’il se crut obligé de garder des ménagemens envers les autres militaires qui s’étaient soumis à son autorité dans le Sud ; mais Bonnet ne fut pas moins considéré comme général, qualité qu’il ne pouvait pas perdre. Il fut accueilli également par ses anciens amis qui le félicitèrent d’être revenu dans la République, et chacun comprit que cet illustre citoyen, qui avait tant contribué à la fonder, reprendrait son rang tôt ou tard.


Il y avait environ trois ans qu’on édifiait la maison du président à Volant-Le-Tort, d’après le plan qu’il en avait tracé lui-même, pour faire de cette belle propriété si avantageusement placée, un lieu de plaisance, un palais où il irait se délasser de l’exercice du pouvoir, en donnant à ses concitoyens l’exemple d’un agriculteur dirigeant son domaine. Joignant l’agréable à l’utile, Pétion s’était plu à embellir ce séjour par des constructions appropriées au site élevé où il le fonda et à la demeure d’un chef d’État. On voyait dans le principal salon de cet édifice, écrits en lettres d’or, les noms glorieux d’Ogé, Chavanne, Pinchinat, Bauvais, Lambert, Rigaud, Toussaint Louverture, Villatte, tous issus de la race africaine et figurant avec honneur dans notre histoire nationale, à côté de ceux d’Européens qui se sont illustrés par leurs œuvres et par leurs sentimens en faveur de cette race : Ferrand de Baudière, Raynal, H. Grégoire, Wilberforce. Ce salon était encore orné des portraits de quatre grands capitaines de l’antiquité : Thémistocle, Alexandre, Annibal et César.

En inscrivant ainsi, dans sa demeure de prédilection, les noms de nos premiers révolutionnaires pour suppléer au manque regrettable de leurs images, et les plaçant à côté de celles de ces grands hommes, Pétion recommandait leur mémoire à la vénération de notre postérité ; et lui-même, par ce seul trait d’un esprit élevé, appréciateur du mérite, y eût acquis aussi des droits, si sa noble carrière ne lui en assurait pas de plus légitimes. L’achèvement de cette maison lui fournit encore une occasion de manifester ses sentimens ; il résolut de l’inaugurer par une brillante fête, en retour de celle qu’il avait récemment reçue des habitans de sa ville natale, et elle fut fixée à la veille de Noël. Les fonctionnaires civils et militaires, les commerçans nationaux et étrangers, enfin, les citoyens de toutes les classes et leurs familles y furent invités. Tous ces hôtes étaient réunis dans la soirée du 24 décembre : accueillis avec affabilité par le Président de la République, ils assistèrent à un banquet qui fut suivi d’un bal.

Mais pendant que cette société choisie se livrait aux plaisirs d’un tel divertissement, il se passait au Port-au-Prince un de ces faits qui inspirent toujours de l’horreur à tout cœur sensible et honnête. Nous voulons parler du déplorable assassinat du général Delva dans la prison de cette ville.

Condamné depuis 1811 à cinq années de détention, il habitait l’une des chambres de cette prison, dans la partie appelée le civil. Mais, le 24 décembre, à peine la nuit fut close, le geôlier, d’après l’ordre qu’il aura sans doute reçu à ce sujet, fit passer le général Delva aux cachots, où il lui fut mis des fers aux pieds. Comme de coutume, sa femme étant allée dans la prison, le geôlier ne lui permit pas de le voir. Elle s’en émut, en apprenant surtout qu’il était dans un cachot et aux fers. Son premier mouvement fut de se rendre immédiatement auprès de Pétion et de l’instruire de cet acte de rigueur. Elle franchit, à pied, la distance qui sépare la ville de Volant, afin de ne pas perdre une minute. Arrivée là, elle vit aussitôt le président qui manifesta un grand mécontentement de ce qu’elle lui apprit. Pétion écrivit lui-même un ordre au geôlier pour rétablir le général Delva, libre et sans fers, dans sa chambre habituelle.

Une quinzaine de jours auparavant, pareille rigueur avait eu lieu : le président se trouvait alors en ville. Sur la plainte de cette femme, il avait envoyé avec elle un officier de garde au palais, pour ordonner de retirer ce général des cachots et de le remettre au civil : ce qui se fît en présence de l’officier. On doit présumer que le président s’enquit du fait et de l’autorité par laquelle il avait été prescrit, à son insu. Lorsque la femme de Delva lui apprit la même chose à Volant, il s’écria tout d’abord : « Où est Boyer ? Appelez-le ! » et il écrivit l’ordre afin qu’elle pût retourner de suite en ville. On ignore ce que Pétion fit après son départ. Déjà, malheusement, il n’était plus temps ; car, lorsque cette infortunée fut rendue à la prison, après dix heures, le crime était consommé.

À cette époque, on a dit que trois ou quatre hommes, dont l’un était vêtu en uniforme de chasseur à cheval de la garde du gouvernement, s’étaient présentés à la prison ; que le chasseur avait exhibé au geôlier un ordre, écrit sur un titre de lettre du président et portant sa signature contrefaite, pour qu’il mît à mort le général Delva ; que le geôlier y déféra, avec d’autant plus de croyance dans la véracité de cet ordre, que ce général avait été préalablement mis aux fers ; que la porte du cachot ayant été ouverte par lui, en présence de l’officier et des soldats de garde à la prison, le chasseur vit le général Delva qui lisait, ayant une bougie allumée à côté de lui, et qu’il le tua en déchargeant successivement sur lui deux pistolets dont il était armé.

Lorsque la femme de Delva revint de Volant, le geôlier ne voulut point la laisser entrer dans la prison, parce que déjà, disait-il, la porte en était fermée, au terme du règlement de ce lieu. Elle passa par-dessous cette porte l’ordre que le président avait écrit, et le geôlier lui dit de revenir le lendemain matin. Le fut est, que cet ordre était désormais sans objet, à cause de la perpétration de l’assassinat.

Vers quatre heures du matin, inquiète du sort de son mari, mais sachant que la prison n’était pas ouverte à une telle heure, cette femme se rendit au bureau de la place pour obtenir une autorisation d’y entrer, en vertu de l’ordre du président. Pendant qu’elle parlait à l’adjudant de place Gilles Bénech, un homme survint et dit à cet officier, qu’ayant été pour prier au cimetière intérieur il y avait vu un cadavre vêtu de beaux linges, et que voulant faire son rapport sur la découverte de ce corps ensanglanté, il avait trouvé dans la poche de son pantalon une lettre qu’il remit à Gilles Bénech ; cette lettre portait l’adresse : Au général Delva. La femme de ce général acquit ainsi la triste conviction de sa mort. Fondant en larmes, elle réunit ses parens et se rendit avec eux au cimetière d’où le corps du défunt fut apporté chez elle. Mais bientôt le commandant Victor Poil, chef de la police, vint faire enlever ce corps et le rapporter au cimetière, parce que, disait-il, on n’aurait pas dû le déplacer avant que l’autorité judiciaire n’y eût constaté la mort du général Delva.

En quelques minutes, la nouvelle de cet épouvantable assassinat avait circulé dans toute la ville ; accueillie avec horreur, et avec une vive compassion pour la victime, elle avait attiré une grande foule au cimetière et dans le voisinage de la prison. Elle parvint aussi promptement à Volant, où elle produisit les mêmes impressions. Pétion et les personnes qui s’y trouvaient s’empressèrent de revenir au Port-au-Prince. Il paraît qu’à raison de l’émotion publique, il décida lui-même que les cérémonies religieuses auraient lieu dans la chapelle du cimetière, pour l’enterrement de la victime, lequel se fît dans la journée du 25 décembre ; les amis du général Delva et de nombreux citoyens y assistèrent.

Mais le président ne pouvait se dispenser de rechercher la cause de cet assassinat dans un lieu de détention légal, placé sous la surveillance de l’autorité. À cet effet, il interrogea publiquement le geôlier de la prison et l’officier de garde, au milieu de fonctionnaires et de citoyens accourus au palais. Le geôlier exhiba l’ordre que lui avait remis le chasseur à cheval, en ajoutant qu’il ne connaissait pas cet individu ni ceux qui étaient venus avec lui, et qu’après la mort du général Delva, il avait cru devoir faire porter son corps au cimetière ; l’officier de garde fit les mêmes déclarations.

Pétion parut profondément affligé de cet horrible assassinat dont il ne pouvait découvrir le véritable auteur, puisque celui-ci avait contrefait sa signature pour y parvenir ; car il sentait, malgré cette particularité, qu’il en serait responsable aux yeux de tous ceux qui jugent de tels événemens par les apparences, et les apparences, il faut le dire, étaient assez graves pour qu’on lui imputât ce crime[27]. Cependant, depuis la condamnation de Delva, il avait adouci sa détention autant que le permettait la sécurité publique : le prisonnier avait sa famille avec lui et recevait ses amis toute la journée ; il entretenait dans la prison une vache laitière pour son usage. En agissant ainsi envers cet ancien compagnon d’armes, était-ce donc pour le faire mourir traîtreusement ensuite ? Et doit-on admettre que le président eût saisi le jour et l’heure où il réunissait l’élite de la société du Port-au-Prince dans sa demeure privée, pour faire commettre une telle atrocité ? La vie entière de Pétion dépose contre une pareille supposition[28].

Mais, c’est la fatalité attachée à tous les gouvernemens, même les mieux intentionnés, d’être solidaires, responsables des faits criminels commis de leur temps et dont il leur est impossible de découvrir les auteurs, surtout s’il s’agit de crimes politiques. Ces crimes leur sont attribués presque toujours, quand on ne peut être convaincu du contraire.

Eh bien ! ajoutons, sans les garantir, les données particulières que nous avons sur l’assassinat du général Delva.

Bien longtemps après qu’il fut commis, nous avons appris par diverses voies, sous le gouvernement du président Boyer (d’autres le savent comme nous), que J.-B. Beaugé, le meurtrier de Sangosse, dont il a été question au chapitre 1er de ce livre, aura déclaré à plusieurs personnes, que ce fut lui-même, Beaugé, qui tua le général Delva dont il était l’ennemi personnel ; et voici comment il aura raconté les circonstances de cet assassinat :

Il a prétendu qu’il fut sollicité à cette abominable action par le général Boyer, alors commandant de l’arrondissement du Port-au-Prince, parce que, disait-il, ce général n’aimait pas Delva ; que Boyer l’aurait fait venir plusieurs fois chez lui, afin de le persuader que Delva était un homme dangereux qui, en sortant de prison, nuirait considérablement au pays ; qu’à force d’instances et de cajoleries, Boyer aurait obtenu son consentement, en lui disant, en outre, qu’il ferait disposer les choses de telle manière, que lui, Beaugé, pourrait exécuter le crime avec la plus grande facilité ; et Beaugé aurait pris l’engagement, néanmoins, de se vêtir de l’uniforme d’un chasseur à cheval et de se noircir la figure (il était mulâtre), pour n’être pas reconnu à la prison ; il devait être muni d’un ordre écrit sur un titre de lettre du Président d’Haïti, portant sa signature, lequel ordre, a-t-il ajouté, lui aurait été remis par le général Boyer le jour où cet assassinat fut commis. Enfin, Beaugé aura dit que, connaissant la haine que Delva avait pour lui depuis longtemps, et le haïssant également, il s’était décidé, par ces motifs, à se défaire de cet ennemi en en trouvant l’occasion.

Il est convenable de noter cet aveu final ; mais, chose horrible ! en racontant ainsi les affreuses circonstances de ce crime, il ne paraissait éprouver aucun remords de l’avoir commis, il ne semblait pas non plus convaincu que Pétion y eût donné son assentiment ; car il n’attribuait qu’au général Boyer cette perfide combinaison[29].

Fut-il fondé à l’en accuser, comme il a prétendu l’être ? Beaugé, froid assassin de Sangosse dans sa propre maison, n’a-t-il pas pu imaginer de faire soustraire un titre de lettre des bureaux du Président d’Haïti pour en contrefaire la signature, et ce costume militaire dont il se vêtit, pour donner plus d’apparence de vérité à l’ordre qu’il remit au geôlier ? Tout cela peut être supposé ; mais à qui attribuer le transfèrement inusité du général Delva, du civil de la prison aux cachots ? Disons, en résumé, que le jour ne se fit jamais complètement dans cette triste affaire.

Du reste, si nos renseignemens sont exacts, l’assassin s’est fait connaître lui-même : que sa mémoire reste seule chargée de la responsabilité de son forfait ! [30].

  1. C’est Chéri Archer qui conçut l’idée de présenter ainsi ces deux enfans a Pétion, dont il était un admirateur enthousiaste : l’un était son fils aîné, l’autre, un de ses jeunes parens.
  2. On avait prétendu qu’à la fin de 1814, Christophe lui envoya 10 mille livrés sterling, ou 50 mille piastres, afin d’obtenir des publications dans plusieurs journaux, et que Peltier en aurait distribué 6 mille livres et gardé le reste. Nous avons lu des documens à ce sujet, à Paris ; mais il y a lieu de croire qu’il n’y eut qu’une promesse de la part de Christophe. Cela amena même une rupture entre lui et Peltier, en 1815. Ce journaliste qui avait tant écrit en faveur des Bourbons, n’en reçut aucune récompense ; il tomba dans la misère a Londres et eut recours à la charité publique.
  3. « Il avait reçu le brevet de ce grade pendant le cours de sa mission. » M. Lepelletier de Saint-Rémy, t. 2, p. 19. C’est-à-dire, a l’arrivée de Dravermann, en France, avec les dépêches de D. Lavaysse, ou quelques jours après.
  4. En même temps, S. M. B. prenait un semblable engagement envers Ferdinand VII, par rapport aux colonies espagnoles qui avaient proclamé leur indépendance, et son gouvernement refusa de recevoir des agents de la Nouvelle Grenade et de Buenos-Ayres. Nous faisons cette remarque, afin de prouver que le préjugé de couleur et de race ne fut pas la cause déterminante des stipulations a l’égard d’Haïti.
  5. Puisque la France ne voulait pas abolir la traite des noirs et se réservait le droit de a continuer durant cinq années, la Grande-Bretagne avait aussi un droit de réserve, pour continuer un commerce fructueux et fondé sur les relations des peuples entre eux. Vendre des hommes ou les rendre esclaves, c’est violer les principes de la justice naturelle et ceux du christianisme, ainsi que la France l’avouait. Vendre des marchandises aux hommes qui n’en fabriquent pas eux-mêmes, c’est les assister selon le vœu du créateur de toutes choses.

    M. Lepelletier de Saint-Rémy a dit de l’article secret  : « Que c’est un chef-d’œuvre de diplomatie britannique. » Cela prouve, au contraire, que Talleyrand qui le signa comme ministre des affaires étrangères, et qui fut Évêque d’Autun, était plus chrétien que le Roi de France, Fils aîné de l’Église. — Son collègue Malouet ne se méprit pas sur la portée de la clause de réserve en faveur du commerce anglais ; il fit dés observations a Talleyrand, mais c’était trop tard.

  6. Dans une de ses lettres au ministre de la marine, D. Lavaysse lui dit que, causant avec Pétion, ce dernier lui prédit le retour de Napoléon en France, sans doute en réfléchissant sur ce qui s’y passait, d’après le rapport des journaux.

    À cette occasion, M. Lepelletier de Saint-Rémy dit : « Mais on voulait tenter une seconde fois la conquête, et un armement se préparait à Toulon, lorsque la prédiction de Pétion s’accomplit, et que le débarquement de l’île d’Elbe vint ajourner tous les projets. » — Tome 2, p. 20.

  7. Cependant, si l’on s’en rapporte aux paroles prononcées à Sainte-Hélène, on peut croire que l’Empereur Napoléon était convaincu de la justice de l’abolition de la traite des noirs. Le 12 juin 1816, il dit, à propos d’Haïti, suivant le Mémorial de Las Cases :

    « Après la Restauration, le gouvernement français y avait envoyé des émissaires, et des propositions qui avaient fait rire les nègres. Pour moi, a mon retour de l’île d’Elbe, je me fusse accommodé avec eux : j’eusse reconnu leur indépendance…  »

    Et, après avoir avoué qu’il se reprochait l’expédition de 1802 :

    « Le système colonial que nous avons vu est fini pour nous ; il l’est pour tout le continent de l’Europe. Nous devons y renoncer et nous rabattre désormais sur la libre navigation des mers et l’entière liberté d’un échange universel. »

    En 1815, D. Lavaysse écrivit une lettre à Pétion, où il prétendit qu’il avait eu l’honneur d’être présenté à Napoléon, aux Tuileries, et qu’il lui fit les plus grands éloges du président et du peuple haïtien. Il rapporta des paroles prononcées par l’Empereur, après son décret du 29 mars, qui sont a peu près les mêmes que celles consignées dans le Mémorial de Las Cases. L’Empereur, selon lui, aurait fort bien accueilli les propositions de Pétion, relatives à l’indemnité et au rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti ; et il aurait dit à D. Lavaysse, qu’à de telles conditions, il aurait reconnu l’indépendance d’Haïti.

  8. Aussitôt la réunion du corps législatif des Cent-jours, H. Grégoire s’empressa de lui adresser une lettre par laquelle il demandait qu’une loi fût rendue, pour sanctionner le décret du 20 mars : cette demande ne fut pas accueillie. Grégoire pensait sans doute que cette loi était nécessaire pour détruire la disposition de celle du 30 mai 1802 qui avait rétabli la traite des noirs en même temps que leur esclavage, dans les colonies françaises, car il connaissait l’esprit variable de son pays.
  9. En citant cette ordonnance et deux lois rendues en France sur l’abolition de la traite, le 15 avril 1818 et le 25 avril 1827, M. Lepelletier de Saint-Rémy ajoute : « Leur application ne fut jamais sincère.  »

    Nous aimons cet aveu qui fait apprécier les Bourbons de la branche aînée. Sous Louis Philippe, une dernière loi du 4 mars 1831, mit réellement un terme à la traite dans les colonies françaises.

  10. Quand nous publierons les faits de 1821, nous citerons un document du ministère français où cet aveu est consigné : il fait honneur au duc de Richelieu qui présidait ce ministère, et aux hommes d’État qui l’assistèrent en cette occasion.
  11. « Ce sont des Espagnols ! C’est une mascarade ! Regardez-les donc ! Que viennent-ils chercher ? » À cette occasion, Dupré fit une épigramme sur Christophe et ses envoyés, dont nous ne nous ressouvenons plus.
  12. Les instructions de Malouet portaient 7 catégories dans ses classifications coloniales : il fallait bien que le Roi d’Haïti le singeât, même en cela. Toute la différence qui existait entre les deux gouvernemens, c’est que le premier prescrivait un grand secret dans l’intérêt du but qu’il voulait atteindre, tandis que le second sollicitait la plus grande publicité pour parvenir au sien. L’un resta scandalisé de la divulgation de son secret, l’autre regretta d’avoir demandé cette publicité.
  13. Christophe fit publier cependant, que Pétion avait voulu faire assassiner ses envoyés, et que le peuple s’y opposa.
  14. Quelque temps après, Dupont mourut ; et l’on soupçonna généralement qu’il périt par ordre de Christophe, pour avoir été mieux accueilli que les autres envoyés par Pétion, qui n’avait fait cependant que céder au souvenir de leur commun malheur. Mais Christophe était le représentant de Toussaint Louverture !
  15. C’était le même langage qu’il tenait en 1807, quand Gérin lui faisait opposition. Ses prévisions s’accomplirent en 1820, comme le retour de Napoléon de l’île d’Elbe justifia sa prédiction à D. Lavaysse.
  16. Cette démarche d’Imbert fournit aux secrétaires de Christophe une occasion de le plaisanter sur le rôle comique, disaient-ils, qu’il joua ce jour-là. Pétion était resté sans garde au palais de la présidence, tandis qu’Imbert en avait une très-forte en son hôtel, et des aides de camp pour recevoir et porter ses ordres. Les secrétaires de Sa Majesté Très-Barbare voulurent sans doute distraire leur maître de la confusion qu’il venait d’éprouver, au retour de ses députés.
  17. Allusion a Rigaud et à la scission du Sud.
  18. Le discours du président du sénat fut rédigé par Daumec, avant l’arrivée de Lys au Port-au-Prince. Averti que ses collègues désiraient qu’il présidât ce corps, il fit dans une seule journée les 36 lieues qui séparent cette ville, du Petit-Trou où il résidait.

    À cette époque, Dupré, qui s’était retiré aussi dans le Sud pendant la scission, fit les vers suivans pour être gravés au bas du buste de Pétion :

    Le calme de son front est celui de son âme.
    Ni revers ni périls, jamais rien ne l’enflamme.
    Philosophe guerrier, prudent Législateur,
    Dans le bonheur des siens il trouve son bonheur.
    Lui seul n’est point frappé de l’éclat de sa gloire,
    Quand un jour l’avenir doit bénir sa mémoire.

    Quelle satisfaction pour Pétion, d’avoir su ainsi se concilier les cœurs, même de ceux de ses concitoyens qui lui furent le plus opposés !

  19. C’est a peu près à cette époque que Colombel arriva au Port-au-Prince. Il fut accueilli par Pétion qui le nomma son secrétaire particulier. Ayant eu l’occasion de voir D. Lavaysse à Paris, ce dernier lui lit les plus grands éloges du président en l’engageant à aller servir la République. Ce jeune homme était né à Miragoane, de parons respectables ; il avait reçu une brillante instruction en France.
  20. Le refus fait à Garbage était fondé sur le même motif que celui fait aux agents de la Nouvelle Grenade et de Buenos-Ayres.
  21. La loge maçonnique l’Amitié des frères réunis, dont Garbage était un membre distingué, fit célébrer un service funèbre à sa mémoire, à l’église du Port-au-Prince. Dans cette cérémonie pompeuse, Sabourin prononça une oraison où il rendit justice aux qualités éminentes et aux vertus privées de cet estimable citoyen. La population de cette ville s’associa aux regrets éprouvés par Pétion et les maçons. À ce titre, Garbage reçut un accueil bienveillant du duc de Sussex qui était le Grand Maître de cet Ordre en Angleterre.
  22. Convaincu que ce commerce serait fructueux pour la France, et voulant l’encourager, Louis XVIII rendit une ordonnance, le 27 mars 1816, pour le réglementer. Les armateurs furent astreints à obtenir une autorisation spéciale du ministre de la marine pour chaque navire, en déclarant sous quel pavillon étranger il se présenterait à Saint-Domingue ; et, a la faveur de ce vieux nom, les denrées d’Haïti payaient les mêmes droits que celles des colonies françaises. Cette ingénieuse fiction politique profita aux deux pays.
  23. Pétion avait dit à D. Lavaysse : « Des navires marchands sont les meilleurs négociateurs que vous puissiez nous envoyer. »
  24. Voyez au tome 1er de cet ouvrage, les pages 169, 328, 343 et 344.
  25. Le général Magny, cédant à l’enthousiasme qui animait tous les convives, porta un toast contre Christophe. Cette courageuse imprudence ne nuisit pas cependant a sa famille qui était au Cap. Magny inspirait tant de respect, même au barbare qui y trônait, que son nom fut toujours porté dans l’almanach royal, avec sa qualité de maréchal d’Haïti el ses autres titres.
  26. En 1813, il y eut 605,331 gourdes de recettes, et 357,308 gourdes de dépenses : d’où une balance favorable au trésor, de 248,023 gourdes.

    En 1814, — 1,005,922 gourdes de recettes, et 835,172 gourdes de dépenses : balance en faveur du trésor, — 150,750 gourdes.

  27. À partir de ce jour, aucune lettre ni ordre émané du président ne pouvait être expédié de ses bureaux, sans porter le sceau de la République qu’on apposait ordinairement aux actes du gouvernement.
  28. Ce crime devint une sorte de bonne fortune pour Christophe ; il en fît accuser Pétion dans les écrits publiés au Cap.
  29. Nous ne pensons pas que le président Boyer ait jamais eu connaissance de ces déclarations de Beaugé. Aucune des personnes qui ont pu les savoir n’aurait osé en parler au chef de l’État, accusé d’un tel forfait ; car Beaugé aurait pu nier de les avoir faites, et c’eût été se compromettre, en réveillant le souvenir pénible d’une monstrueuse affaire passée depuis plus de vingt ans.
  30. J.-B. Beaugé est mort naturellement quelques années avant la chute du président Boyer, et il est à remarquer qu’il n’en reçut aucune faveur. Aurait-il eu contre le président, un ressentiment particulier, une haine secrète qu’il n’avoua pas, et qui aurait motivé cette atroce accusation ?