Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 9/4.Résumé

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Chez l’auteur (Tome 9pp. 392-398).

RÉSUMÉ DE LA QUATRIÈME ÉPOQUE.

De grands résultats politiques avaient été le fruit de la sage administration de Pétion, au début de celle de son successeur. Pénétré des vues élevées de ce grand citoyen, Boyer, marchant sur ses traces, réalisa avec intelligence l’unité haïtienne qui devait nécessairement amener l’unité territoriale, pour compléter l’œuvre de l’indépendance nationale. En même temps, les esprits, dans l’Est d’Haïti, étaient excités à opérer un changement dans la situation de cette partie de l’île, lequel ne pouvait être autre que celui désiré depuis longtemps pour le bonheur de tous ses habitans. Mais adoptant une politique expectante, Boyer voulut, avec raison, que cet événement s’effectuât par le concours de la grande majorité des volontés : cette temporisation même devait le faciliter.

Pendant qu’il préparait ainsi ce qui allait accroître la force de la nation et la recommander à l’étranger, dans le Nord et dans l’Artibonite des factieux méditaient une nouvelle division du territoire qui ne pouvait que l’affaiblir. Ce rêve insensé n’avait aucune chance de succès ; aussi la faction fut-elle de suite comprimée par la vigilance patriotique des braves lieutenans du chef de l’État. Celui-ci n’eut plus qu’à exercer des actes de clémence envers des esprits égarés, après la juste punition des coupables. Le calme se rétablit.

En ce moment même, un évêque arriva de France sans avoir été désiré ni sollicité à venir à Haïti. Bien qu’il fût avisé que ce prélat ne pouvait être qu’un agent politique envoyé sous le manteau de la religion, Boyer l’admit à exercer ses fonctions pastorales, afin de prouver, sans doute, que de telles armes étaient aussi impuissantes que d’autres à détruire le faisceau national érigé par le patriotisme haïtien. Ce qu’il avait prévu arriva, et l’évêque dut être renvoyé de la République, six mois à peine après son arrivée, tant sa conduite avait, justifié les soupçons conçus contre lui et contre sa mission occulte.

Mais une autre mission, ayant ce caractère, était aussi essayée en même temps. Des ouvertures furent faites à Boyer par un ancien commissaire du gouvernement français, qui avait vainement tenté de porter Pétion à reconnaître la souveraineté de la France, sous une forme constitutionnelle. Dans ses propositions nouvelles, il ne s’agissait plus que d’une simple suzeraineté, ou le droit à un protectorat. Elles ne pouvaient pas être plus agréées que les premières, et le chef d’Haïti, mieux placé encore que son prédécesseur pour les repousser, se borna à faire revivre l’offre d’une indemnité qu’il avait faite, pour obtenir de la France, la reconnaissance de l’indépendance nationale.

Ce fut à cette époque, que la Veuve et les filles de H. Christophe quittèrent leur pays volontairement pour aller finir leurs jours sur la terre étrangère, après avoir payé un tribut d’hommages de leur gratitude envers Boyer, et que l’ancien évêque de Blois, le philanthrope Grégoire, constant ami des noirs, entretint avec lui une correspondance qui respirait les sentimens chrétiens les plus purs.

Les événemens politiques du commencement de l’année avaient fait ajourner l’époque de la session législative. Dans l’intervalle, le chef du gouvernement recommanda, prescrivit diverses mesures pour favoriser l’agriculture et le commerce national, deux branches d’industrie qui sont et seront toujours le grand objet de la sollicitude de toute administration éclairée, et des désirs légitimes des citoyens.

Mais à là réunion dû corps législatif, la Chambre dés représentant des communes, complétée par l’élection de ceux de l’Artibonite du Nord, vit naître en son sein une opposition qui prétendit être l’organe des citoyens, par rapport à ces deux branches d’industrie, et qui demanda le privilége exclusif du commerce en faveur des nationaux, en des termes peu mesurés et sans égard aux dispositions de la constitution qui voulaient la protection du commerce licite des étrangers dans les ports où ils sont admis.

Cette prétention, formulée de manière à exciter une certaine agitation dans la nation, déplut à Boyer et amena une dissidence d’opinion entre lui et ces orateurs, qui fut le germe de l’opposition parlementaire dans le pays : elle allait se représenter encore mieux dans la session suivante. En attendant, le pouvoir exécutif fit compléter le Sénat de la République par l’élection de citoyens pris principalement dans l’Artibonite et le Nord.

Mais aussitôt, dans le Sénat même, on vit surgir un esprit empreint de quelques désirs d’opposition. Ce corps, se laissant influencer par l’adjonction qu’il venait de recevoir, proposa la révision anticipée de la constitution, en se fondant sur cette opinion : — qu’elle avait été l’œuvre des députée dé l’Ouest et dit Sud pendant la guerre civile, et que ceux des autres départemens devaient concourir à sa révision. Le chef du gouvernement n’eut qu’à citer le texte de ce pacte fondamental pour repousser l’opinion émise par le Sénat.

L’année 1821 se termina : 1° par une réclamation non justifiée dans ses prétentions appuyées par le gouvernement fédéral des États-Unis qui, en cette occasion, donna la preuve qu’il reconnaissait formellement l’indépendance d’Haïti, sut laquelle cependant il revint plus tard ; 2° par une déclaration d’indépendance prononcée à Santo-Domingo contre la domination espagnole, dans le but de constituer dans l’Est un État distinct de la République d’Haïti, lequel aurait fait partie de la confédération dé la Colombie, organisée dans la Côte-Ferme par Bolivar.

Un tel projet ne pouvait être accueilli par les populations de l’Est. Elles députèrent aussitôt auprès de Boyer pour l’inviter à y venir opérer leur incorporation, leur réunion à la République. Se rendant à leur vœu et à celui de la constitution haïtienne, il alla recevoir le serment des nouveaux citoyens qui s’y ralliaient spontanément. En cette circonstance, l’esprit de justice qui animait la politique du gouvernement, fut démontré au grand jour par l’admission, comme citoyens de l’État, de tous les dissidens qui avaient participé à l’œuvre de l’indépendance dominicaine.

Mais quelques anciens colons français, réfugiés à Samana, ne voulant pas profiter de cette justice ; appelèrent les forces maritimes de la France postées à la Martinique, afin de prendre possession de cette presqu’île. Devancées sur ce point, par la vigilance et l’activité de Boyer, elles se retirèrent en amenant ces colons à Porto-Rico.

Dans l’intervalle, les élections générales de la partie occidentale d’Haïti amenèrent à la Chambre des communes les représentans opposans de l’année précédente, et plusieurs autres qui partageaient leurs idées. Ce fut pour Boyer un grand sujet de mécontentement qu’il eut le tort de manifester par des paroles et des actes qui ne pouvaient qu’irriter les opposans.

Pendant la session législative, un général, qui avait éprouvé l’année précédente toute l’indulgence du chef de l’État dans la conspiration ourdie par lui dans le Nord, osa conspirer de nouveau à Léogane qui lui avait été assigné comme séjour. Il périt victime de son audace, mais d’une manière qui fit concevoir l’idée d’un assassinat politique aux malveillans toujours prêts à imputer de mauvaises actions au gouvernement.

Aussitôt, un esprit turbulent et pervers, concevant lé projet de renverser Boyer du pouvoir, et croyant trouver un utile concours de la part des représentans opposans, osa adresser à la Chambre des communes une pétition dans ce but. La Chambre en ayant fait donner une lecture publique, sans dénoncer le fait au pouvoir exécutif, et sans prendre aucune mesure contre le pétitionnaire, Boyer conçut des soupçons de connivence entre lui et les opposans, et il ordonna leur arrestation. Cette mesure produisit une telle agitation à la capitale, que la Chambre, intimidée, prononça l’exclusion de son sein de ceux de ses membres qui avaient été arrêtés, pendant que le pétitionnaire subissait la peine de mort prononcée par une commission militaire qui le jugea. Cette exclusion inconstitutionnelle fut le premier pas fait dans une voie qui, par suivie d’autres législatures, devait conduire le pays à une révolution politique.

L’année suivante, sur la pressante invitation de l’ancien commissaire français qui lui avait fait des ouvertures en 1821, Boyer se décida à envoyer un agent chargé de négocier avec son gouvernement pour en obtenir la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti. Mais cette mission ne put aboutir au résultat désiré : ce qui porta l’ancien commissaire à provoquer l’envoi de nouveaux agents.

Ils partirent d’Haïti en 1824 pour n’être pas plus heureux que celui qui les précédèrent, le gouvernement français voulant obtenir, non-seulement une indemnité considérable, mais encore un droit de souveraineté extérieure sur Haïti.

Dans le cours de cette année, et à raison des préoccupations de la France à l’égard de cette question, la République fut tenue sur un pied de guerre et prête à repousser une invasion, si elle était tentée. Par la même raison, un agent fut envoyé à Bogota, afin de proposer au gouvernement de la Colombie une alliance défensive avec Haïti : il en reçut un refus qui le porta à réclamer le montant des objets de guerre fournis en 1816 à Bolivar, lequel fut payé.

Au vote des dernières lois du code civil haïtien se joignit celui d’une loi qui réglait la nature de toutes les propriétés existantes dans les départemens de l’Est, sur lesquelles l’État avait des droits par suite de la suppression des couvons et autres établissemens ecclésiastiques. Cette loi régla enfin le sort du clergé de cette partie à la tête duquel se trouvait l’archevêque de Santo-Domingo. En même temps, la cour de Rome autorisa ce prélat à prendre le titre d’archevêque d’Haïti, qui lui avait été offert par le Président de la République.

Un essai d’immigration fut tenté et exécuté dans la même année, afin d’augmenter la population haïtienne par tous les hommes libres de race africaine habitant les États-Unis. Mais, commencé sous d’heureux auspices, cette opération échoua par le fait même de ces hommes : il n’en resta que fort peu en Haïti.

Le retour des agents envoyés en France porta Boyer à convoquer à la capitale tous les officiers généraux, afin de leur donner connaissance des négociations infructueusement suivies depuis trois ans pour la reconnaissance de l’indépendance nationale, et de convenir avec eux de toutes les mesures nécessaires à sa défense, si elle venait à être attaquée par la France.

Le gouvernement français se décida enfin à se prononcer sur cette grave question. En 1825, une ordonnance royale imposa à Haïti une indemnité de 150 millions de francs et la franchise du demi-droit en faveur du commerce français, tant à l’importation qu’à l’exportation, avec des clauses conditionnelles qui réservaient à la France la faculté de revenir sur l’indépendance que cet acte octroyait, loin de la reconnaître comme un fait accompli.

Cette ordonnance était trop ambigüe pour ne pas soulever des observations de la part du gouvernement haïtien. Elles portèrent l’agent qui la lui présenta, non-seulement à donner des explications officielles écrites sur la contexture de cet acte du roi de France, mais à offrir de rester en otage jusqu’à la conclusion d’un traité qui eût effacé ce qui ne présentait pas assez de garanties à Haïti. En conséquence, Boyer accepta l’ordonnance que le Sénat entérina, dans l’espoir d’obtenir le traité dont s’agit ; et il envoya en France trois agents à cet effet.

FIN DU TOME NEUVIÈME.