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Études et portraits du siècle d’Auguste/05

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Études et portraits du siècle d’Auguste
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 82 (p. 330-363).
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ÉTUDES ET PORTRAITS
DU
SIÈCLE D’AUGUSTE

V.
TROIS CESARS D'AVENTURE.

Si les peuples épris de l’unité politique veulent savoir à quels périls est exposée une capitale qui concentre sans mesure la vitalité d’un pays, si les nations épuisées par leurs armées permanentes veulent comprendre le danger des grands commandemens, l’histoire de Rome leur offre cette leçon. La leçon est courte, mais éclatante. Trois empereurs en moins de dix-huit mois sont jetés successivement sur le trône et successivement emportés. Sans titres au pouvoir suprême, sans racines dans l’état, sans projet d’affranchissement pour leur patrie, sans conviction à défendre, sans excuse devant la mort, ils ont été le jouet des événemens autant que de leur propre ambition. Semblables à l’écume qui signale la crête des vagues furieuses et s’affaisse aussitôt, ils ont été les représentans éphémères de l’anarchie des provinces et de la démagogie militaire. Se confiant à ces forces déchaînées quand ils pouvaient rester au rivage, préférant les aventures à leur devoir de citoyen, corrupteurs des soldats ou lâches devant eux, ils sont devenus justement responsables de tous les excès qu’ils ont provoqués ou qu’ils n’ont pas empêchés. Tacite a résumé avec sa sobriété terrible les maux causés par cette série de convulsions. « J’essaie, dit-il, de peindre une époque fertile en catastrophes, ensanglantée par les combats, déchirée par les séditions, cruelle même pendant la paix ; quatre souverains périssant par le glaive ; trois guerres civiles, et en même temps des guerres étrangères plus nombreuses, des succès en Orient, des défaites en Occident, l’Illyrie troublée, la Gaule chancelante, la Bretagne conquise et aussitôt perdue, les nations des Sarmates et des Suèves levées contre nous, les Daces s’illustrant par leurs revers et les nôtres, les Parthes prêts à s’armer pour un faux Néron ; en Italie, des désastres inouïs ou renouvelés après un intervalle de plusieurs siècles ; les villes du littoral si riche de la Campanie englouties ou écrasées ; Rome dévastée par les incendies, les temples les plus vénérables consumés, le Capitole lui-même brûlé par la main des citoyens ; les choses saintes profanées, l’adultère dans les plus grandes familles ; la mer couverte d’exilés, les îles souillées par le meurtre des bannis, des forfaits plus atroces dans l’enceinte de Rome, la noblesse, l’opulence, les honneurs obtenus ou refusés devenant autant de crimes, la vertu étant une cause certaine de mort ; le salaire des délateurs aussi exorbitant que leur scélératesse, les sacerdoces, les consulats, le gouvernement des provinces, les dignités de cour, le pouvoir, emportés par eux comme des dépouilles ; les esclaves armés contre leurs maîtres par la haine et la terreur, les affranchis contre leurs patrons ; enfin ceux même qui n’avaient pas d’ennemis accablés par leurs amis. »

Nous nous proposons, non de refaire une telle histoire, mais d’instruire le procès des aventuriers qui se sont arraché la pourpre les uns aux autres, et de tracer leur portrait. Chacun d’eux a profité du soulèvement d’une puissance différente. Galba représente le soulèvement des provinces, Othon celui des prétoriens, Vitellius celui des légions : tous les trois ont été broyés dans le choc de ces masses aveugles, qui croyaient se personnifier dans un chef et qui étaient poussées vers Rome par une attraction irrésistible.


I

Caligula, les affranchis de Claude, Néron, avaient épuisé les richesses et la patience des provinces ; mais ils avaient surtout énervé Rome en usant tous les ressorts d’une trop vaste centralisation. Les provinces sentaient l’affaiblissement de la capitale, elles s’indignaient de sa soumission, elles la voyaient abdiquer ; elles-mêmes voulaient se produire sur la scène, délivrer le monde d’un despote insensé, prouver leur énergie en disposant à leur tour de l’empire. La Gaule eut l’honneur de porter les premiers coups. Les Gaulois étaient déjà des gens d’initiative, prompts à la parole, plus prompts à saisir l’épée, impatiens, généreux et dupes, amoureux des nouveautés, destinés à faire des révolutions dont ils ne profitent pas, à défendre l’indépendance des autres tout en restant asservis et à donner une liberté qu’ils ne gardent pas pour eux-mêmes. C’était le surnom de libérateur (Vindex) qu’avait pris Caius Julius, descendant d’une famille souveraine du midi de la Gaule, procurateur impérial, qui mit sur pied cent mille combattans, leur faisant jurer de ne rien prétendre pour eux-mêmes. Il rédigea de belles proclamations, qui suffirent pour que Néron se laissât tomber du trône, souleva l’Espagne, fraya le chemin à Galba, attira sur son pays les légions du Rhin et les Espagnols affamés, se tua de sa propre main ; mais il avait eu la gloire de faire un empereur ! La Gaule, qui avait servi de piédestal à Jules César, offrait à l’univers une compensation en renversant le dernier membre de la famille de César ; toutefois elle ne détruisait point le césarisme ; elle s’attribuait même la mission de le faire refleurir.

Galba, que le message de Vindex avait compromis bien plus que tenté, avait traversé, à force de précautions, quatre règnes qui décimèrent l’aristocratie. Petit-fils d’un préteur qui avait écrit l’histoire sans talent, fils d’un consul qui était petit, peu éloquent et bossu, il tenait une fortune considérable de sa mère, Livia Ocellina. Il appartenait à la famille Sulpicia, qui avait joué un rôle secondaire dans l’histoire, mais qui y avait toujours joué un rôle et était devenue illustre par son étendue et sa perpétuité. Il était parent par sa mère de l’impératrice Livie, qu’il courtisa assidûment et qui lui légua plusieurs millions. Tibère contesta le testament, ou plutôt ne l’exécuta jamais, et Galba fut récompensé de son silence par la préture. Caligula lui donna un commandement sur le Rhin, Claude le proconsulat d’Afrique, Néron, après sept ans passés dans la retraite, le gouvernement de la Tarragonaise. Partout il s’était montré magistrat intègre, administrateur exact, général sévère. Ses richesses, accrues par la parcimonie et par les proscriptions qui avaient moissonné ses proches, lui rendaient la vertu plus facile, mais l’exposaient à un danger croissant. Aussi pendant les huit dernières années de Néron n’eut-il qu’un soin, ce fut de faire le mort en Espagne. La vieillesse du reste, en lui faisant sentir son poids, le condamnait peu à peu à l’inaction. Il atteignit ainsi l’âge de soixante-treize ans.

La lettre de Vindex l’aurait donc à peine ému, si d’autres lettres arrivées de Rome ne l’avaient averti que Néron, convoitant ses richesses, avait expédié des soldats pour le tuer. Ses amis le pressèrent de choisir, entre deux périls, le plus éloigné : fidèle, il était sûr de périr ; l’ambition était son seul salut. Il se prononça, accepta le titre d’imperator, organisa autour de lui une apparence de gouvernement, fit appel aux armes, laissa se soulever l’Espagne et les Lusitaniens, que gouvernait Othon, et déclara qu’il serait le lieutenant du sénat et du peuple romain. Le vieillard qu’entraînaient ainsi les provinces avait auprès de lui une seule légion et deux escadrons de cavalerie : ce n’est pas avec de telles forces qu’on marche à la conquête de Rome et de l’univers. Aussi, lorsque Galba sut la mort de Vindex et la dispersion de son armée, fut-il sur le point de s’arracher la vie ; mais aussitôt il apprit que Néron s’était frappé lui-même, et que l’Italie affranchie l’appelait de tous ses vœux. Plein de confiance, il prit le nom de césar et se mit en marche.

Le nom de césar, qui a aujourd’hui un sens général et dont l’humanité a fait en quelque sorte un nom commun, était dans ce temps-là un nom propre : il n’avait appartenu qu’à la famille des Jules et à ses héritiers soit par le sang, soit par l’adoption. Galba, en prenant ce titre, renouait violemment la tradition, et déclarait au monde qu’il voulait continuer la politique, c’est-à-dire la tyrannie des césars. C’était une faute qui allait porter des fruits immédiats : d’abord elle le force de partir pour Rome, non point en libérateur devant lequel s’ouvrent les portes des villes et les bras des populations, mais en despote qui revêt le costume militaire, assiège les cités, rançonne les peuples, fait assassiner les magistrats qui hésitent à le proclamer. Galba quitte la toge pour la cuirasse et porte suspendu à son cou le poignard, signe du droit de vie et de mort qu’il usurpe. Ensuite cette faute a pour contre-coup l’usurpation d’autres chefs d’armée que l’exemple de Galba justifie. Eux aussi veulent être proclamés empereurs, eux aussi veulent prendre le nom de césar. Nymphidius Sabinus, préfet des prétoriens, Fonteius Capito, qui commandait en Germanie, Clodius Macer, qui gouvernait l’Afrique, n’avaient pas plus que Sulpicius Galba le droit d’attenter à la liberté de Rome, débarrassée de Néron ; ils étaient aussi tentés par l’occasion, parce qu’ils sentaient entre leurs mains la force. Les provinces l’emportaient cette fois sur les armées : les cohortes prétoriennes et les légions n’étaient point préparées à se déchaîner, elles laissèrent succomber Sabinus, Capito et Macer. L’ère des révoltes et de l’anarchie militaire n’en était pas moins ouverte par Galba. Le secret de l’empire était dévoilé ; on savait désormais qu’on pouvait faire des empereurs ailleurs qu’à Rome, et que les frontières insurgées pouvaient envoyer des maîtres à l’univers plus sûrement que les votes du sénat. Le césarisme, tombé dans la personne de Néron, allait renaître et se répandre dans toutes les parties de l’empire, de même qu’un cancer opéré sur un membre renaît sur d’autres, étend ses racines et empoisonne le corps tout entier. La marche de Galba vers l’Italie fut donc lente et ensanglantée. Il était infirme et se faisait porter en litière. Il imposait de grosses amendes à toutes les villes qui ne se déclaraient pas assez vite pour lui, en faisait abattre les murailles, mettre à mort les commandans et les procurateurs avec leurs femmes et leurs enfans. Il dispersa et décima, grâce à sa cavalerie, les soldats de marine que Néron avait appelés d’Ostie, et qui venaient au-devant de lui pour obtenir le maintien de leurs nouveaux privilèges. Enfin les Romains, qui restèrent dans l’attente pendant plusieurs semaines, eurent le temps de passer de l’espoir à la tristesse et de regretter leur entraînement des premiers jours vers Galba. On racontait de lui des traits d’avarice et de cruauté ; on rappelait le soldat qu’il avait condamné jadis à mourir de faim en Afrique, parce qu’il avait vendu sa ration ; on citait le changeur auquel il avait fait couper les mains en Espagne, le tuteur infidèle qu’il avait fait mettre en croix, bien qu’il fût citoyen romain. Enfin il n’avait pas encore atteint les portes de Rome, et déjà en pleine paix il avait versé des flots de sang. Le sénat avait appris avec joie que Galba se déclarait son lieutenant, les chevaliers respiraient, les honnêtes citoyens se promenaient dans les rues portant ce fameux bonnet d’affranchi qui est devenu dans les temps modernes le bonnet de la liberté ; mais la multitude pleurait Néron, mais les prétoriens étaient mécontens, inquiets, ils n’étaient contenus que par les magnifiques promesses des amis de Galba et par le don de joyeux avènement (donativum) qu’ils faisaient briller à leurs yeux. C’était donc avec une véritable anxiété que la population de Rome se portait sur la route au-devant de son nouveau maître. Depuis sept ans, on ne l’avait point vu ; la vieillesse n’avait pu que l’affaiblir, le séjour parmi les barbares n’avait pu qu’altérer son humeur, ses traits mêmes seraient-ils reconnaissantes ? Les esprits étaient partagés entre la curiosité, la crainte et le dédain. Voici le spectacle qui s’offrit aux regards.

Un vieillard de taille moyenne, d’une grande maigreur, complètement chauve, les mains et les pieds tordus par la goutte au point de ne pouvoir ni écrire ni marcher, était porté dans une litière. Les années l’avaient marqué de leur empreinte la plus énergique, et une excroissance monstrueuse au flanc droit était contenue à grand’peine par des bandages. Les traits annonçaient un caractère sévère jusqu’à la cruauté, économe jusqu’à l’avarice, et l’estomac triste d’un gros mangeur, mais non d’un gourmand. Le nez, busqué au milieu de sa courbe [1], plutôt crochu qu’aquilin, ce que les Latins rendaient par le mot aduncus (en forme de croc) ; les lèvres saillantes, bordées par des arêtes vives, comme sur un buste de métal ; le menton proéminent et raide, les joues creuses et desséchées, les yeux caves, d’un bleu terni, encadrés par des sourcils sous lesquels l’os perçait et faisait sentir son tranchant, le front bas, contracté, plein de rides, n’offrant plus qu’une boîte osseuse ; les oreilles grandes, écartées ; le cou décharné comme le cou d’une tortue, plein de galons et de peaux. Cette tête sèche, rigide, qu’on eût dite sculptée dans un bois noueux, rappelait les vieux montagnards de la Sabine contemporains de Caton, vivant d’épargne, buvant leur piquette, connaissant les lois et surtout les procès, entendus en affaires, âpres au gain. Tout ce qu’exprimait le visage était correct, honnête, étroit, tenace, sans attrait, sans élévation, sans générosité ; tout était resserré par la vieillesse et pour ainsi dire appauvri.

Les peuples asservis sont comme les valets : ils lisent avec une intuition merveilleuse dans l’âme de leur maître, et savent du premier coup ce qu’ils doivent en attendre ou en craindre. Galba déplut donc aux Romains ; ses qualités les choquaient autant que ses défauts, parce qu’ils y voyaient plus de menaces que de promesses. Un tableau rapide peut retracer ce qu’a fait Galba et quel est l’état des esprits après un essai de règne qui a duré la moitié d’une année. Le sénat, d’abord enchanté de la déférence du nouvel empereur, s’était refroidi. Il se voyait avec chagrin sans rôle et sans influence, parce que des favoris s’étaient emparés de Galba. Ce vieillard, dont la volonté était déchue, abandonnait le gouvernement à trois créatures qui étaient plus que des ministres. Icélus, son affranchi et son ancien mignon, Titus Vinius, son lieutenant quand il gouvernait la Tarragonaise, Cornélius Laco, son ancien assesseur, qu’il avait fait chef des prétoriens, étaient les véritables maîtres de l’empire. Ils soulageaient du fardeau des affaires une âme indécise, indifférente ou fatiguée, abusaient de sa confiance, trompaient sa vigilance, détournaient ses bonnes intentions. Ils formaient un véritable triumvirat, comme les césariens sous Claude : seulement on les appelait les pédagogues, parce qu’ils régentaient en effet ce grand enfant de soixante-treize ans. Malhonnêtes, avides de jouissances, pressés par le temps, affamés d’or et sans lendemain, ils vendaient, volaient, dilapidaient, faisaient marché des honneurs et des grâces. C’était une curée sans pudeur que Galba ignorait et qu’il couvrait de son intégrité. Les exactions, les confiscations, les meurtres, avaient recommencé. Les sénateurs et les chevaliers étaient rançonnés sans justice, condamnés sans procès, exécutés sans témoins, c’est-à-dire assassinés. Les chevaliers, plus riches que les sénateurs et par conséquent plus frappés, étaient en outre indignés d’un affront qui rejaillissait sur l’ordre tout entier. Icélus, l’esclave à peine échappé des fers, Icélus l’infâme, prétendait au rang de chevalier, avait reçu le nom de Martianus, et portait l’anneau d’or.

Le peuple vivait dans la tristesse. L’empereur était parcimonieux, il donnait peu de jeux, il ne faisait pas de distributions. Gagner son pain par le travail était une dure nouveauté, ou, si les journées se consumaient dans l’oisiveté, elles paraissaient longues, sans plaisirs, partagées entre la misère et l’ennui. Après les fêtes perpétuelles de Néron, il était cruel de ne plus passer sa vie dans les cirques et les amphithéâtres, qu’on ne quittait alors que pour aller recevoir d’abondans congiaires. Le peuple méprisait cet avare, qui lui avait servi jadis, au lieu de chasses ruineuses, un éléphant dansant sur la corde, ou qui donnait 5 deniers de gratification à l’admirable Canus. A la représentation des atellanes, qui ne coûtait presque rien, le peuple se vengeait en se tournant vers Galba pour lui répéter en chœur ce vers que l’acteur venait de prononcer : « le vilain revient, hélas ! de sa campagne. »

Les amis de Néron (ils étaient nombreux) étaient exaspérés. Galba les poursuivait et les forçait de rendre gorge. Néron, pendant les dernières années de son règne, avait distribué environ 800 millions à ses flatteurs, à ses affranchis, aux chanteurs, aux histrions, aux baladins. Galba avait institué un tribunal composé de trente chevaliers qui faisait rapporter, les sommes reçues, et, quand ces sommes avaient été dépensées, mettait en vente les biens, les maisons, les meubles des détenteurs. La moitié de Rome était à l’encan, l’autre moitié achetait à bas prix ; les rues étaient pleines d’objets offerts à la criée, de gens sans asile, de femmes en larmes. Les ennemis de Néron de leur côté n’étaient pas plus satisfaits. Ils avaient réclamé en vain le supplice de Tigellinus et d’Halotus, l’un préfet du prétoire, l’autre eunuque favori sous Néron, Galba, ne voulant point ouvrir l’ère des représailles, retenu d’ailleurs par les supplications des pédagogues, exposés bientôt aux mêmes retours de la fortune, avait refusé. Il avait gourmande dans un discours ceux qui réclamaient la tête de Tigellinus et couvert Halotus de l’autorité impériale en le faisant partir comme procurateur.

Les courtisans eux-mêmes étaient mécontens. Où étaient le luxe, la munificence, la représentation, dignes d’un empereur ? Une vie chiche, des mœurs étroites, une sobriété bourgeoise, l’affectation de la pauvreté, convenaient mieux à un obscur plébéien qu’au maître de l’univers. Les femmes et les jeunes gens étaient plus irrités encore : plus de plaisirs, plus de présens, plus de fêtes, plus d’influence. Tout est glacé par un vieillard morose, économe, qui n’aime point les femmes, — qui aime tout le contraire, s’il est vrai qu’il aime encore quelque chose.

Que dire des légions ? Étonnées, puis soumises, bientôt déçues, elles ne cachaient point leur indignation. Elles n’avaient reçu ni récompense ni don de joyeux avènement, selon l’usage consacré par les césars. Condamnées à garder éternellement les frontières, elles n’obtenaient même pas les largesses propres à adoucir leur exil et à récompenser leur fidélité. L’armée du Rhin envoyait même des émissaires aux prétoriens de Rome. « L’empereur élu en Espagne nous déplaît, disait-elle, nommez-en un autre, nous acceptons d’avance votre choix. » Et comme ce choix se faisait attendre, elle se préparait à proclamer Vitellius : le jour des kalendes de janvier, elle avait déjà refusé l’obéissance, et n’avait voulu prêter serment qu’au sénat.

Les prétoriens enfin étaient autant d’ennemis pour Galba. Lorsque l’empereur était arrivé avec son escorte d’Espagnols, de Gaulois et de légions recueillies sur la route, il n’avait pas besoin des prétoriens. Ils avaient laissé tomber Néron, ils avaient conspiré avec Nymphidius ; ils étaient donc à la fois suspects et inutiles. Un homme énergique eût profité de l’occasion pour les dissoudre et délivrer Rome de cette plaie ; le vieil empereur les maintint en les irritant. Il licencia la cohorte des Germains, dont le dévoument aux césars était éprouvé, ne ratifia aucune des promesses que ses amis avaient faites en son nom aux prétoriens, renvoya les soldats ou les centurions qui s’étaient le plus compromis, sans se concilier ceux qu’il laissait dans le camp, resserra la discipline, repoussa les réclamations, dénia toute largesse, ajoutant cette belle parole, digne d’un autre temps, mais qu’il fallait être prêt à soutenir par la force : « j’enrôle mes soldats, je ne les-achète point. »

Or, quand les discours sont sans effet, ils ne servent qu’à compromettre ; quand les intentions ne sont point appuyées par des actes, elles ne sèment que le mépris. Cette sévérité des anciens âges était détruite par d’indignes faiblesses ; cette honnêteté d’habitude était effacée par les abus de son entourage et par une maladresse sénile. Rien n’était moins politique que d’annoncer une rigueur qui n’avait ni application ni suite, et de réprimer au dehors des excès qu’on tolérait dans le palais. Les vertus même de Galba, stériles et surannées, le rendaient odieux au peuple romain.

C’était la conséquence fatale d’une première faute. Si Galba voulait réformer les mœurs, rétablir la discipline dans les armées, la probité dans l’administration, la légalité dans le gouvernement, l’amour du travail chez les citoyens, il fallait faire appel aux souvenirs les plus purs de l’ancienne Rome, se présenter comme un dictateur de la république, restaurer le règne des lois, et rester un magistrat républicain : dès lors tout avait sa raison d’être, la sévérité n’avait rien d’inapplicable, la rudesse devenait une nécessité, la parcimonie une force, la simplicité un titre de respect. En se proclamant empereur, Galba éveillait un ordre d’idées opposé, enflammait les appétits et se forgeait de tout autres engagemens. Du moment que l’imprudent vieillard réclamait l’héritage formidable des césars, du moment qu’il se glissait dans cette famille ensanglantée, où tout était gigantesque, la grandeur comme le crime, les goûts comme les vices, l’audace pour le mal comme l’orgueil du bien, du moment qu’il renouait la tradition du césarisme, il fallait être logique et en accepter les devoirs. Le devoir d’un césar, c’était d’énerver le peuple, de l’amuser et de le corrompre pour mieux l’asservir. Le bien-être, la paresse, la débauche, étaient les ressorts du gouvernement impérial ; les distributions de vivres, les loteries, les jeux et les fêtes en étaient les bienfaits ; la terreur pour les honnêtes gens, la curée pour les flatteurs, l’or pour la soldatesque, en étaient l’idéal. Le devoir d’un césar était d’être un acteur toujours en scène, de ne jamais laisser refroidir son public, de le repaître, de le bafouer au besoin, de l’égayer par ses ridicules, de le réjouir par ses monstruosités, de lui donner tout en spectacle, même des attentats et des supplices. Le devoir d’un césar était de sacrifier les provinces à la capitale, les légions aux prétoriens, les classes nobles, laborieuses ou intelligentes à une canaille fainéante, car le césarisme n’est autre chose que la révolution en permanence, le despotisme de la multitude incarné dans un tyran. Méconnaître ce principe était d’un fou ; y manquer, c’était prononcer sa propre déchéance.

Galba ressemblait donc après quelques mois de règne à un exilé dans la solitude du palais. Séquestré par ses trois pédagogues autant que par son âge, étranger à l’empire et à tous ses sujets, sans amis, sans prestige, il avait laissé échapper jusqu’au pouvoir, que des mains avides avaient saisi pour en faire trafic. Il était si vieux qu’on aurait pris patience : sa mort prochaine ouvrait aux espérances l’espace, aux esprits l’inconnu ; mais Galba commit une imprudence suprême. Il crut se fortifier en se choisissant un successeur, et il désigna Piso Frugi Licinianus. Or Pison était un jeune homme ; il appartenait aux familles de Rome les plus honorées, aux Grassus et aux Scribonius ; il était cité pour sa vertu, son mérite, la rigidité de ses mœurs. Les Romains ne purent se faire à cette perspective. Quoi ! après la vieillesse morose de Galba, faudra-t-il subir le règne entier d’un homme de bien ? L’empire, qui était une perpétuelle débauche, va-t-il se transformer en un perpétuel ennui ? faudra-t-il se résigner à une servitude sans plaisirs, sans fêtes, sans spectacles, sans prodigalités, sans orgies ? Ce fut le coup de grâce pour Galba. Il poussa la démence jusqu’à présenter son successeur aux prétoriens et ne leur promettre aucune distribution d’argent : il était perdu. Le jour de l’adoption de Pison, la conjuration était ourdie ; six jours après, la révolution était faite, mais quelle révolution ! Une secousse suffit pour renverser un trône sans appui et précipiter sur le coup mortel le vieillard et l’adolescent qui jouaient innocemment les rôles de césars. Un affranchi et deux bas officiers transférèrent l’empire. L’affranchi s’appelait Onomaste : il appartenait à Othon, ancien gouverneur de Lusitanie, qui avait compté se faire adopter par Galba. Déçu dans cet espoir, Othon laissa faire son affranchi, plus résolu et plus capable que lui. Le coup, d’état ne coûta que 200,000 fr. ; Othon ne les avait pas, il les tira d’un esclave de Galba, à qui il fit obtenir une charge d’intendant. Avec cette somme, Onomaste acheta deux officiers subalternes, Barbius Proculus et Véturius, ainsi que vingt-trois soldats prétoriens : il n’en fallut pas davantage pour disposer du sort de l’univers.

C’était le 15 janvier. Galba offrait un sacrifice sur le Palatin : Othon, en zélé courtisan, y assistait. Soudain Onomaste paraît et fait un signe à son maître. Celui-ci dit à l’empereur qu’il veut acheter une vieille maison et que les architectes l’attendent pour son expertise. Il s’éloigne, passe sous la maison de Tibère par le corridor souterrain qui débouchait sur le Vélabre, en face du Capitole, il descend au Forum, et trouve autour du milliaire d’or les vingt-trois prétoriens, qui le proclament césar, tirent leurs épées et l’entraînent vers le camp. Terrifié par leur petit nombre, Othon ne peut cacher son trouble, ses jambes défaillantes se refusent à le porter. Les soldats le jettent dans une litière de femme, le chargent sur leurs épaules, et reprennent leur course, poussant des clameurs qui font retentir les rues populeuses de l’Esquilin. Les passans se rangent étonnés, quelques prétoriens errans se joignent à leurs camarades ; le flot grossit ; on arrive au camp construit par Séjan, refuge et citadelle de la tyrannie. Là, quelques paroles et une promesse d’argent suffisent pour décider une armée qui déteste Galba : elle salue le nouveau césar, l’établit au prétoire, c’est-à-dire au quartier-général, et se serre en tumulte autour de lui.

Pendant ce temps, Galba continuait à fatiguer les dieux de ses prières pour un empire qui déjà ne lui appartenait plus. Bientôt la nouvelle se répand : la foule se précipite sur le Palatin, elle dénonce les conjurés, elle réclame leur mort à grands cris, elle assiège la maison d’Auguste, elle y porte la confusion. La garde s’y replie ; on délibère ; Galba n’a pas renvoyé encore toutes les légions qui sont accourues des frontières pour le conduire à Rome ; il compte sur elles, leur expédie des officiers sûrs et attend, les portes closes. Les légions d’Illyrie campaient sur le forum d’Agrippa : elles reçoivent à coups de javelots le messager de l’empereur. Les détachemens venus de Germanie campaient sous les portiques qu’on appelait l’Atrium de la liberté, ils refusent de marcher. Quant aux soldats de la flotte, que Galba avait fait décimer, ils saisissent leurs armes et courent se joindre aux partisans d’Othon.

Rome entière est en émoi : les citoyens remplissent les places publiques et les rues ; tous questionnent, tous attendent, personne n’agit. Les bruits les plus contradictoires circulent : « Othon est tué, Othon triomphe ; il fuit en exil, il marche sur Rome. » Enfin un soldat se présente au sénat avec une épée teinte de sang ; il déclare qu’il vient de tuer l’usurpateur. Dès lors les cœurs des sénateurs et des chevaliers s’échauffent ; leur enthousiasme devient d’autant plus violent qu’il est plus tardif. Ils montent à leur tour au Palatin, enfoncent les portes, vont se jeter aux pieds de Galba, le félicitent avec effusion. Leur joie hâte la perte du vieillard, qui consent à se montrer au peuple, revêt une cuirasse et se fait porter au Forum. Une multitude immense couvrait la place et tous les abords ; agitée à la fois et suspendue, ondoyante et compacte, elle s’écartait avec peine devant l’empereur ; on n’entendait qu’un murmure continu et dans l’air planait cette vague stupeur qui précède l’orage. Les porteurs étaient poussés d’un côté, refoulés de l’autre ; la litière impériale ressemblait à une barque abandonnée par son pilote et devenue le jouet des flots.

Tout à coup on entend le galop d’une troupe de cavaliers ; ils descendent des hauteurs de l’Esquilin ; ils viennent du camp ; ils cherchent Galba et crient à la foule de se ranger. On se précipite, on s’abrite sous les portiques, on escalade les colonnes et les corniches ; les grilles des temples sont forcées et les péristyles envahis ; les terrasses des maisons se hérissent de têtes. Le Forum s’est transformé en arène, les citoyens en spectateurs ; indifférens au sort de Galba, cent mille Romains assistent au drame qui va se dénouer, comme s’il s’agissait d’un gladiateur pris dans les filets d’un rétiaire. En voulant fuir, les serviteurs de Galba avaient renversé la litière au fond de laquelle se débattait leur maître impotent. Les émissaires d’Othon poussent leurs chevaux sur lui, épuisent leurs traits, puis, mettant pied à terre, l’achèvent à coups d’épée. Le corps fut abandonné auprès du lac Curtius, et le Forum redevint désert. Plus tard un simple soldat qui revenait de la provision heurta du pied le cadavre, jeta son fardeau, coupa la tête, et, ne pouvant la prendre par les cheveux puisqu’elle était chauve, lui passa le pouce dans la bouche pour la porter à Othon.

Ainsi finit, comme une courte apparition, ce vieillard médiocre, dont les intentions valaient mieux que l’intelligence, sans vices plutôt que vertueux, mis en évidence par sa richesse, digne de commander tant qu’il n’a pas régné, indolent dès qu’il fut sur le trône, dupe de ses amis, respectant le bien d’autrui, économe du sien, avare du bien de l’état, ce qui est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un empereur. Écrasé par la grandeur d’un rôle qu’il n’avait pas compris, il a disparu aussitôt dans le gouffre creusé par ses prédécesseurs. Son règne éphémère compte à peine dans l’histoire.


II

Un demi-siècle s’est à peine écoulé, et déjà les césars apprennent que la force est un appui précaire, que les armées permanentes se retournent contre ceux qui les paient, que les prétoriens, instrument du despotisme, sont leurs maîtres et disposent de l’empire. Jusqu’à Galba, les empereurs n’étaient montés sur le trône que par la grâce des prétoriens : Tibère, Caligula, Claude, Néron, étaient leurs créatures. Othon renouait la tradition rompue ; il représentait leur vengeance et leur toute-puissance ; il leur était cher comme un principe reconquis. La figure d’Othon, douce, efféminée, séduisante et infâme, rappelle ces images de Vénus que les vieilles religions couvraient d’une armure. Éphémère, effacé, incapable de jouer un rôle, il nous échappe comme une ombre après un règne de quatre-vingt-quinze jours ; mais il est bien l’idole armée que les prétoriens portent avec eux au combat : fiction politique, il est la personnification de la soldatesque déchaînée qui s’est par hasard incarnée en lui et qui sent qu’il faut mourir avec lui.

Othon avait trente-sept ans ; il était né à Férentinum le 28 avril de l’an 32. Sa famille avait tenu jadis dans le pays les premiers rangs ; mais elle était déchue. Marcus Salvius Othon, son aïeul, fils de chevalier, n’était devenu sénateur qu’en faisant à Livie la cour la plus assidue. Lucius Othon, son père, ressemblait à Tibère au point, de faire dire tout bas qu’il lui tenait de près. Tibère cependant ne lui accorda aucune faveur, et il fallut que Lucius dénonçât un conspirateur au pusillanime Claude pour obtenir une statue sur le Vélabre et être inscrit parmi les patriciens. La flatterie et la délation étaient les principaux titres de ces parvenus.

Dès sa jeunesse, Othon fut un prodigue et un libertin. Il courait les rues la nuit avec ses compagnons, se jetait sur les ivrognes et les estropiés, les bernait dans un manteau. Son père dut plus d’une fois le châtier comme le dernier des esclaves. Incorrigible, il profita de la mort de son père pour s’attacher à une vieille affranchie qui avait de l’influence à la cour. Il feignit de l’amour pour cette intrigante décrépite, qui l’aida à se glisser auprès de Néron. Ce fut un malheur pour ce prince, dont il devint aussitôt le mignon, le corrupteur, le complice de débauches. Plus âgé, il avait plus d’action sur un esprit tendre. De concert avec Sénécion, il effaçait les leçons de Burrhus et de Sénèque, développait les penchans mauvais d’un empereur de dix-sept ans, et le jetait dans tous les excès. Ce rôle valut à Othon un crédit dont il fît le pire usage, des richesses aussitôt dépensées, une infamie dont il tirait vanité. Il trempa dans le meurtre d’Agrippine ; c’était lui qui donnait le souper exquis et cordial destiné à endormir ses soupçons. Après avoir enlevé Poppée à son mari, Rufus Crispinus, il fit de cette femme [2] un monstre de luxe, de sensualité et d’audace ; il s’en servit auprès de Néron comme d’un instrument et d’un appât ; il poussa même ce jeu jusqu’à faire de l’empereur un sujet de risée. Il oubliait que les despotes sont comme les bêtes féroces et finissent par dévorer ceux qui les domptent. Il ne dut la vie qu’à l’intervention de Sénèque ; le philosophe fit craindre à Néron un éclat ridicule. Othon fut exilé en Lusitanie avec le titre de questeur.

Une chute aussi brusque, la peur, l’espoir d’être rappelé, en firent un gouverneur modéré et intègre. Dix ans s’écoulèrent. Othon vit dans la révolte de Galba une occasion de se venger ou plutôt de rompre un exil qui pouvait devenir perpétuel. Il s’attache au vieillard, ne le quitte plus d’un pas, l’accable de ses soins et de son assiduité, marche près de sa litière pendant tout le voyage, contracte de nouvelles dettes pour corrompre ses soldats, saisit tous les prétextes pour leur distribuer l’or à pleines mains ; il prépare son propre avènement, et ne doute pas d’être désigné comme successeur par Galba, qui n’a point d’enfans. L’adoption de Pison fait évanouir ces belles espérances. Aussitôt, avec la tranquillité d’un roué qui n’a jamais eu de scrupules, Othon se résout à faire une révolution. Cette révolution coûtera cher à sa patrie ; mais elle ne lui coûte, à lui, que 200,000 francs : encore les prend-il dans la bourse d’un solliciteur qu’il recommande à Galba. Il semble en effet que ce soient les embarras d’argent bien plus que l’ambition qui poussent Othon à cette extrémité. Il avouait lui-même que « le trône était son seul refuge, qu’il était à bout d’expédiens, et que mieux valait périr sous le fer de ses ennemis dans un combat que sous les poursuites de ses créanciers dans le Forum. »

Rien dans l’histoire n’égale l’impudence froide de ce viveur qui n’avait ni le tempérament, ni le génie, ni l’allure d’un ambitieux. De même que certains assassins allèguent la faim pour excuse, de même Othon devient un scélérat pour échapper à la misère. Il ne prévoit point les malheurs publics qu’il va causer ; il ne voit que ses dettes. Il ne recule ni devant le sang, ni devant la guerre civile ; il recule devant ses dettes. Il n’a point d’orgueil, point d’amour de la domination ; il a des dettes. Il n’a ni plan, ni projet, ni parti ; il n’a que des dettes. En vérité, c’est une puissance singulière, au milieu de l’apathie des honnêtes gens, que l’absence de sentiment moral ! Rien ne ressemble plus à de l’héroïsme que cette placidité d’un jeune libertin déshonoré, dissolu, cynique, gangrené jusqu’au fond de l’âme. Il méritait en effet l’admiration du sophiste Plutarque et l’honneur de figurer parmi ses hommes illustres, car il est un des exemples significatifs de ce que peut en politique une corruption précoce, l’oubli de tous les devoirs, la destruction de la conscience et la sérénité de l’égoïsme.

Sa taille et son extérieur n’avaient rien qui séduisît la foule. Il était petit ; ses jambes étaient tordues, ses pieds mal faits (male pedatus, dit Suétone, vilain mot qui peint une vilaine chose). Il essayait de racheter ces défauts par un soin minutieux de sa personne ; il avait une coquetterie raffinée : il se faisait épiler des pieds à la tête, se rasait de très près et se frottait la peau avec du pain trempé afin de ne plus ressembler à un homme. Chauve de bonne heure, il portait une perruque si habilement ajustée que tout le monde y était pris. On distingue toutefois cette perruque sur ses monnaies d’or et d’argent, jadis si rares : quatre rangs de boucles symétriquement disposées forment un encadrement qui empiète sur le front. Néron faisait disposer ses cheveux de la même manière pendant les premières années de son règne ; ses monnaies et certains bustes en font foi. Othon, qui réglait la mode de la cour, avait su transformer en nouveauté élégante les nécessités de son déguisement.

Une statue du Louvre représente Othon dans une attitude héroïque, nu, le manteau enroulé autour du bras, la main gauche appuyée sur la hanche. La tête est conforme au témoignage officiel de la numismatique ; mais elle a moins de mérite que le petit buste qui est voisin, et qui est plein de charme. Le sculpteur évidemment a vu son modèle sous son jour le plus favorable ; il a travaillé un beau marbre avec un soin amoureux ; il lui a donné une expression si naturelle et si persuasive qu’on y sent revivre le personnage. C’est là qu’on peut observer la perruque, avancée sur le front de manière à le rétrécir et à lui donner la proportion du type grec ; elle encadre les oreilles et applique sur les joues une mèche qui devient un point d’adhérence et comme une garantie de solidité. L’ensemble de cette coiffure rappelle un casque léger et explique le nom latin (galericulus). Quoique plus étroit, le front est joli et non sans finesse. Les yeux, larges et à fleur de tête, ont quelque chose d’aimable, d’effacé, d’affectueux. Le nez est droit, mais l’extrémité en est lourde. La bouche ne manque pas d’abandon : elle est caractérisée par la proéminence de la lèvre supérieure, dont la pointe s’avance comme la lèvre d’une sangsue. Les joues sont pleines, le menton bien modelé, le cou vraiment beau. Le type général rappelle les figures étrusques ou plutôt certains marbres archaïques de l’école d’Égine, parce qu’une grâce un peu gauche y tempère des contours arrêtés. L’ensemble trahit la jeunesse, l’habitude de la volupté, l’art de séduire ; rien d’héroïque, mais plutôt je ne sais quelle mollesse lymphatique et une stupeur souriante, fruit de la débauche.

Cette douce et impudente créature, en achetant l’empire aux prétoriens, ne les avait point achetés eux-mêmes, elle leur appartenait au contraire, elle devenait leur proie, leur propriété, leur chose ; l’événement l’a bien prouvé. Les prétoriens sont avertis, ils se garderont des fautes qu’ils ont commises sous les règnes précédens ; ils ont laissé tuer Galigula, livré Claude, à peine proclamé par eux, aux mains de ses affranchis, regardé Néron tomber du trône et se briser comme un vase de verre. Cette fois l’expérience leur profitera : il suffit que Galba leur ait fait expier leur sottise. Othon est dans le camp, ils le possèdent, ils l’entourent, ils en font leur représentant, ils le parent comme les prêtres leur idole ; ils le tiennent cloué sur le siège impérial pendant toute cette première journée, dont il ne lui sera plus permis de perdre la mémoire. Une muraille de fer et d’acier se dresse autour de lui ; les clameurs qu’il entend sont à la fois joyeuses et farouches, comme les transports d’un amant jaloux ; personne ne peut approcher : arrière le préfet et les tribuns militaires, qui sont des traîtres ! arrière les soldats de la flotte et les nouveau-venus, qui sont suspects ! arrière les sénateurs et les magistrats, qui ne sont bons qu’à perdre ceux qu’ils soutiennent ! Othon, pendant ces longues heures, n’a que d’humbles sourires, des bassesses d’esclave ; il tend les mains à ceux qui sont près, envoie des baisers à ceux qui sont loin ; il répète cent fois les mêmes promesses ; il jure que l’empire et tous ses trésors appartiennent aux braves prétoriens, et qu’il ne gardera pour lui que ce qu’ils voudront bien lui laisser. Cent fois de bruyans applaudissement accueillent ce serment ; en échange, la soldatesque lui crie sans cesse : « Défie-toi de nos chefs ! » Tous ceux qui parviennent jusqu’à lui redisent : « Défie-toi de nos chefs ! » C’est le mot du règne, c’est le secret de la révolution ou plutôt de l’anarchie militaire qui triomphera pendant trois mois. Non-seulement les prétoriens opprimeront l’élément civil, les lois, l’empereur, l’empire ; mais ils refuseront d’obéir même à ceux qui les commandent, et ils périront parce qu’ils ne seront plus commandés. Ils élisent séance tenante deux nouveaux préfets du prétoire et le préfet de Rome. Othon n’approuve pas seulement leur choix, il l’admire. Ils veulent des congés fréquens, des exemptions de service sans retenue de paie, tout leur est accordé, et le fisc impérial suppléera aux déficits Se la caisse des centurions. A quoi bon peindre plus longtemps ces saturnales de mercenaires cupides, fainéans, sans conscience, sans patriotisme ? Il fallut les supplications d’Othon pour que le sang de quelques patriciens trop zélés ne complétât point cette fête.

La nuit approchait. On ne pouvait condamner Othon à passer tout son règne au milieu du prétoire ; il fallut se résigner à le conduire au sénat, où se devait jouer la comédie d’usage, et au Palatin, où l’on fit bonne garde autour de lui. Tous les titres qui consacraient un pouvoir acquis par la violence, toutes les formes de l’adulation, tous les transports de l’enthousiasme, furent prodigués par le sénat au nouveau césar ; mais les cœurs étaient glacés d’effroi. On croyait voir renaître le règne de Néron. Othon, le corrupteur de Néron, n’allait-il pas en faire revivre les folies et les horreurs ? Il paraissait comme un vengeur imprévu ou comme un fléau envoyé par la colère des dieux. En vain l’élu des prétoriens répandit les grâces, les faveurs, les gouvernemens, les magistratures, les sacerdoces et tout ce qui égaie un jour d’avènement ; les vrais citoyens avaient peine à déguiser sous un sourire leurs frémissemens secrets. La plèbe romaine ne leur laissait point d’illusions, elle regrettait Néron, elle acclamait avec ivresse un empereur qui avait été son confident et allait reprendre ses traditions, elle lui donnait même le nom de celui qu’elle avait adoré. Othon reçut ce nom sans déplaisir, il le prit dans ses premiers actes et dans les premières lettres qu’il écrivit aux gouverneurs des provinces. Il fit relever les statues du fils d’Agrippine, rétablit dans leurs charges ses procurateurs et ses affranchis, ordonna de reprendre sans délai la Maison dorée, dont les splendeurs n’avaient point été achevées.

La pente était dangereuse. Qui peut dire jusqu’où ce flatteur obligé de la multitude aurait poussé les réminiscences, sans les murmures des prétoriens, qu’importunait la mémoire d’un prince qu’ils avaient trahi ? Du reste Othon n’eut le temps ni de développer son tempérament ni de marquer ses tendances despotiques. Sa puissance était si précaire qu’il la sentait glisser de ses mains avant de l’avoir saisie ; son règne fut si éphémère qu’il n’eut même pas de lune de miel. A peine eut-il pris possession du Palatin que les soucis l’y assiégèrent. Sa première nuit fut troublée par des songes terribles ; l’ombre irritée de Galba le tirait hors de son lit ; à ses cris, on accourut, on le trouva à terre. Le lendemain, comme il offrait un sacrifice, la violence du vent le renversa, et on l’entendit murmurer : « A quoi me sert déjouer de la longue flûte ? » Résignation d’un fataliste qui pressent l’abîme et s’y laisse couler. En effet, il apprend aussitôt la révolte de Vitellius, dont Galba avait caché la nouvelle pour ne point attrister l’adoption de Pison. Déjà Valens et Cécina, lieutenans de Vitellius, sont en marche à la tête des légions du Rhin. Il faut s’armer, faire des levées, préparer la guerre civile, pousser sur le champ de bataille une nation à qui l’on n’inspirait la veille que de l’indifférence et du mépris ; il faut charger d’un casque cette tête qui n’a supporté d’autre poids que celui d’une perruque, façonner aux fatigues ce corps que l’habitude précoce de la débauche a énervé.

C’est alors que les prétoriens auraient dû comprendre combien leur choix était ridicule et rougir d’un chef qui n’était même pas capable de les mener au combat ; mais qui peut expliquer l’aveuglement de la foule ? Plus l’objet de sa passion s’en montre indigne, plus cette passion redouble. Les soldats se serrent avec plus de tendresse autour de la faible créature qui est leur œuvre et qui a besoin d’eux. L’orgueil de ne point avouer qu’on s’est trompé se mêle à je ne sais quelle pitié maternelle. Les prétoriens ne voulaient point céder aux légions, ils étaient enivrés, ils se croyaient les maîtres du monde, ils voulaient le prouver, ils n’avaient besoin ni d’être commandés ni d’être nombreux, puisqu’ils étaient invincibles. Jamais ils ne se seraient serrés avec autant d’ardeur autour d’un héros. Ils veillent sur Othon comme sur un trésor : leur sollicitude est toujours prête à se tourner en fureur. Un soir, par exemple, les soldats de la flotte, qui ne voulaient plus quitter Rome, avaient reçu de l’empereur l’ordre de charger des armes sur des chariots. Ce mouvement à une heure aussi avancée de la nuit jette l’alarme, on croit à un complot, le camp est en émoi, on se précipite, on tue les tribuns et les centurions qui veulent calmer les esprits, on court au palais. Othon donnait un souper qui s’était prolongé outre mesure ; quatre-vingts sénateurs, leurs femmes, d’autres personnages non moins odieux à la soldatesque, sont obligés de prendre la fuite, ils s’esquivent sous les déguisemens les plus vils. Quand les portes sont forcées, Othon, en costume de débauche, la ceinture dénouée, trébuchant dans ses longs vêtemens, se dresse sur un lit de festin, adresse à ses redoutables défenseurs les supplications les plus touchantes, et ne réussit à les calmer qu’en leur promettant 5,000 sesterces par tête.

Voilà donc à quels maîtres les Romains se trouvaient adjugés ! Après les douceurs d’une servitude dorée, voilà les horreurs de la guerre civile ! Ce ne sont plus seulement les riches et les nobles qui sont proscrits aux applaudissemens d’une multitude que les empereurs gorgent de leurs dépouilles, c’est la cité entière qui va être assiégée. Ce ne sont plus les soldats de Néron qui sèment de leurs os la forêt de Teuteberg, ou les soldats de Caligula qui rapportent les trophées risibles de leur risible expédition ; la mort, la faim, le pillage, frappent aux portes de la reine du monde. Les légions redoutables qui descendent du nord de l’Europe ont perdu jusqu’au souvenir de leur patrie ; elles traînent à leur suite des hordes d’auxiliaires levés à la hâte chez les Bataves, chez les Gaulois, chez les Germains. Tous ces barbares se précipitent sur l’Italie, altérés de sang, pleins de mépris pour Vitellius, mais sachant que ses aigles les conduisent au sac de Rome. Impuissans, désarmés, sans lien, les citoyens, qui ne connaissent plus que les combats de l’amphithéâtre, vont rester spectateurs d’un combat autrement terrible dont ils sont l’enjeu. La politique d’Auguste a dissous les forces sociales, substitué à la pensée d’un peuple la pensée d’un despote ; les Romains, en renonçant à leurs devoirs les plus sacrés, ont renoncé même au droit de se défendre. Ils ont abdiqué devant les césars ; ils sont énervés devant l’ennemi. Proie des plus vils tyrans, ils seront justement la proie des conquérans et des barbares qui veulent leur donner l’assaut. Qu’ils aillent gémir dans les temples, s’étourdir dans les festins, tandis que la Fortune jette les des contre eux sur le champ de bataille ! Les soldats seuls sont libres, parce qu’ils tiennent le glaive ; l’anarchie militaire règne seule, parce que les empereurs l’ont préparée ; les armées permanentes ont seules des champions, parce qu’elles ont besoin d’un prétexte pour voler à la curée. Et quels champions ! Est-ce un Marius ou un Sylla, est-ce un César ou un Pompée, capables d’exposer leur poitrine à la mort et d’inspirer quelque fanatisme aux milliers d’hommes qui s’égorgent pour eux ? Non, ce sont les deux êtres les plus lâches, les plus dissolus, les plus méprisés de l’empire, l’un rebut de la cour de Néron, l’autre glouton déjà célèbre dans l’univers par sa bestialité ; l’un qui se cache derrière les murs de Brixellum, l’autre qui s’attarde à dévorer les vivres de plusieurs provinces, tandis que leurs légions se heurtent dans les plaines de Bédriac. Ces adversaires si bien appareillés avaient montré d’ailleurs une diplomatie digne de leur courage. Tandis que leurs armées se préparaient, ils s’étaient mutuellement adressé des lettres. Pourquoi ces lettres sont-elles perdues ? pourquoi les archives du Palatin n’ont-elles pas conservé sous leurs ruines ces tablettes d’ivoire faites pour édifier les siècles futurs ? Othon proposait d’abord à Vitellius, s’il faisait sa soumission, des palais, des villas et des revenus propres à satisfaire la gloutonnerie la plus raffinée ; Vitellius offrait à Othon des trésors immenses, s’il renonçait à l’empire, les mêmes richesses, un repos magnifique et toutes les voluptés. Leurs secondes lettres étaient plus âpres ; de mutuels refus en avaient modifié le ton. Ils s’y traitaient de poltrons, de débauchés, d’impudens, de misérables ; c’était l’épanchement sincère de deux héros qui se connaissaient bien. La diplomatie ne pouvait aller plus loin ; ils finirent, au lieu de lettres, par s’envoyer des assassins. Les émissaires d’Othon furent trahis par leur teint pâle et leur figure étrangère au milieu des soldats du Rhin, à la peau basanée, et qui s’appelaient tous par leur nom. Les émissaires de Vitellius se perdirent au milieu de la foule qui remplissait Rome ; mais ils ne purent même pénétrer au Palatin, tant les prétoriens faisaient bonne garde.

En vérité, si les armées qui étaient en présence à Bédriac avaient eu un peu de patriotisme ou seulement un peu de bon sens, elles auraient confondu leurs rangs, laissé de côté les deux aventuriers qui restaient à l’écart en les mettant aux prises et nommé de concert un chef dont elles n’eussent point à rougir. Le fer était tiré, les esprits étaient enflammés, les légionnaires, fiers de leurs campagnes et de leurs blessures, voulaient en finir avec la garde impériale, corps privilégié qui n’avait eu de courage que contre les proscrits, qui obtenait toutes les faveurs, à qui étaient réservées perpétuellement les délices de Rome. Quand les appétits de la vengeance ont fermenté dans des masses aussi grossières, tout leur est bon comme drapeau, fût-ce la botte de paille portée au bout d’une fourche qui servait, dit-on, de ralliement aux contemporains de Romulus.

Tacite a raconté cette guerre honteuse, l’impuissance des lieutenans qui la devaient conduire, la rébellion, les dévastations, les escarmouches, les retraites, l’agitation désordonnée, le choc définitif d’une soldatesque qui ne cherchait qu’à se prendre corps à corps. L’histoire n’aurait rien perdu, si elle eût recouvert d’un voile des détails avilissans pour l’humanité, stériles pour l’avenir. La seule joie pour les cœurs honnêtes, c’est de voir tailler en pièces quelques cohortes de prétoriens ; encore la plupart montrèrent-ils qu’autant leur langage était plein de jactance et leur costume magnifique, autant leurs pieds étaient légers. Ils laissèrent battre, en brèche et tomber sur place comme une muraille les légions de gladiateurs qu’Othon avait loués aux entrepreneurs de jeux ; sous leur carapace pesante, ces esclaves surent mourir aussi bravement que s’ils entendaient les applaudissemens de cinquante mille spectateurs penchés vers l’arène.

Une autre mort est nécessaire pour clore le drame. Othon a joué, il a perdu, il faut qu’il paie ; il se tue. Aussitôt un miracle s’opère. Le débauché, qui n’avait pu affronter le danger, l’efféminé qui s’enfermait quand le sang coulait à flots pour lui, le lâche qui affaiblissait son parti en se faisant garder par l’élite des troupes, l’assassin de Galba qui n’avait pas su purifier par son courage le pouvoir qu’il avait acquis par un crime, se transforme en héros. Il devient un héros, parce qu’il s’est tué ; il est un héros pour ses contemporains, un héros pour la postérité, un héros pour Plutarque, qui raconte sa mort et qui a la générosité de renoncer à ses parallèles favoris, car il aurait pu donner comme pendant à la mort d’Othon la mort de Caton d’Utique !

L’histoire a de coupables complaisances pour les audacieux qui triomphent du droit, d’étranges pardons pour les vicieux qui jettent quelque éclat ou disparaissent avec grâce. L’apothéose d’Othon est une de ces absurdités contre lesquelles il faut énergiquement protester ; le jugement des hommes, facile à surprendre, semble faire du trépas inévitable de ce prince au cœur d’eunuque un modèle de fermeté et un objet d’émulation pour la jeunesse. Pour estimer sainement la valeur d’un tel acte, il convient d’abord de se détacher des idées modernes. Le suicide, que nous réprouvons chez les particuliers, nous plaît d’ordinaire dans la tragédie et dans l’histoire, précisément parce qu’il n’est plus dans nos mœurs. S’enfoncer un morceau de fer sous la mamelle gauche nous paraît chose indigne d’un homme ; si cet homme est notre voisin, et chose digne de l’immortalité, si le personnage est né avant l’ère chrétienne. Notre aversion pour ce coup de désespoir dans la vie familière nous dispose à une admiration d’autant plus naïve, dès que nous la rencontrons dans la vie idéale que nous prêtons au passé. En réalité, le suicide était l’action la plus simple chez les Romains et la plus fréquente sous l’empire. Mépriser la mort était la leçon de tous les jours, se la donner une solution prévue, expirer en souriant une marque de bonne éducation. Des centaines de sénateurs, des milliers de chevaliers, s’étaient ouvert les veines au premier ordre des césars : sur un signe, les gladiateurs s’entre-tuaient dans l’amphithéâtre, les esclaves se précipitaient dans la piscine des murènes, les sages eus : -mêmes hâtaient leur fin pour échapper au régime impérial, et l’apparition d’un centurion au seuil de leur demeure suffisait pour provoquer l’effort suprême de l’affranchissement. Non-seulement les stoïciens bravaient le trépas avec sérénité, non-seulement des femmes et des jeunes filles voulaient périr avec leurs époux et leurs pères ; mais les épicuriens eux-mêmes savaient trancher leur vie avec autant d’insouciance que s’ils coupaient sur sa tige une rose de Pœstum. Je n’en citerai qu’un exemple sous chacun des trois derniers règnes. Sous Claude, le riche Valérius Asiaticus se tue pour céder à Messaline la villa magnifique qui avait appartenu à Lucullus : au moment de se frapper, il reconnaît que la flamme du bûcher peut nuire à ses beaux arbres ; il fait démolir la pile de bois, la reconstruit plus loin, et, quand ces précautions sont bien prises, il meurt. Sous Néron, Pétrone, le plus dissolu et le plus licencieux personnage de la cour, quitte la vie comme il convient au grand-maître des plaisirs. Il rassemble ses amis les plus chers, les femmes les plus belles, s’entoure de parfums et de fleurs, prend un bain, s’ouvre les veines, les referme, disserte spirituellement, se met à table, dort, se fait saigner et panser à quatre et cinq reprises, jusqu’à ce qu’un affaiblissement doux le conduise au repos éternel. Sous Othon enfin, l’infâme Tigellinus succombe écrasé par l’indignation publique. Il appelle ses concubines et ses compagnons de débauche, il veut présider à une dernière et gigantesque orgie avant de prendre un rasoir pour se couper la gorge. Othon n’a donc aucun mérite à imiter d’innombrables exemples ; il a été élevé dans l’idée du suicide ; il se conforme à la mode de son temps ; il n’est pas plus un héros que les raffinés d’honneur du XVIe siècle, qui dégainaient pour un mot et s’enferraient pour un regard.

Ses partisans, qui l’ont laissé succomber, ont composé une légende qui leur servait d’excuse. Ils ont fait de lui un Décius s’immolant pour la patrie. « Othon, disaient-ils, pouvait continuer la guerre. Quelques milliers de prétoriens l’entouraient encore. Les fuyards se seraient ralliés. Des renforts seraient venus de Mésie et d’Illyrie. Il a repoussé tous les plans, répétant qu’il « valait mieux qu’un seul mourût pour tous que tous pour un seul. » Dans sa prévoyante sollicitude, il n’a différé son trépas que pour protéger les sénateurs, les secrétaires, les affranchis qui l’avaient accompagné à Brixellum, qu’il renvoyait à Rome, et que les soldats voulaient poursuivre comme traîtres. C’est pour eux qu’il a consenti à vivre une nuit de plus, quand le poignard était déjà choisi et posé sous son oreiller. Ce n’est qu’à l’aurore du second jour qui a suivi la défaite que le sacrifice a été consommé. » Il serait facile de récuser des témoins qui avaient abandonné leur maître les uns après les autres au lieu de l’emmener de force avec eux, ou qui étaient restés spectateurs de son martyre, quand il suffisait d’arracher de ses mains l’arme qu’il était prêt à se laisser arracher. Un instant de réflexion suffit pour montrer qu’Othon était perdu, que les deux armées du Rhin allaient tout rallier par l’effet moral de la victoire, que les légions d’Illyrie seraient arrivées trop tard ou se seraient laissé entraîner contre les prétoriens exécrés et battus, que l’Italie restait impassible, qu’Othon n’avait ni un général capable de se faire obéir, ni un soldat capable de supporter une campagne, qu’il était plus inexpérimenté que personne, qu’il s’était abandonné lui-même, qu’il ne comptait plus sur sa cause, qui était mauvaise, ridicule, et qu’il avait le premier trahie. Les fanfaronnades de ses gardes ne lui font point illusion : quelques-uns se tueront sur son bûcher, ils le jurent ; pas un ne lui montre le salut. Tout se borne à des protestations. En vain il attend une nuit, puis un jour, puis une nuit encore. Comme le joueur aux abois, il compte sur quelque retour imprévu et immérité de la fortune ; mais la fortune n’aime ni les lâches ni les vaincus. Déjà paraissent sur les hauteurs voisines les éclaireurs de Valens et de Cécina ; déjà l’on entend, quand la brise souffle de ce côté, les trompettes des vitelliens triomphans. La mort s’approche, pleine de honte et d’insultes ; la fuite ne la rendrait pas moins certaine, puisque l’univers appartient à Vitellius, elle la rendrait seulement plus cruelle. Il est temps de saisir le poignard libérateur.

Quant au mot emphatique qu’on prête à Othon, il est possible qu’il l’ait prononcé ; mais il nous touche peu. Ce n’est qu’un mot vide de sens, contraire à la vérité, dérisoire dans la situation de celui qui le prononçait. « Mieux vaut qu’un seul meure pour tous que tous pour un seul. » Eh quoi ! tous ceux qui voulaient mourir pour un empereur de rencontre n’étaient-ils pas déjà morts ? Qui donc s’offrait encore ? Ce beau dévoûment à l’humanité éclate bien tard, lorsque les cadavres sont entassés jusqu’à hauteur d’homme dans, les plaines de Bédriac et pourrissent pour charmer l’odorat de Vitellius. Un mourant, quand il est prince, réussit trop souvent à duper la postérité par une habile mise en scène ; la postérité n’a pas d’excuse lorsqu’elle est la dupe d’une parole pompeuse ou d’un mensonge. Othon a cependant attendri les historiens, il s’est fait pardonner sa vie à cause de sa mort. L’adolescent souillé, le débauché infâme, le corrupteur de Néron, le marchand de Poppée, le complaisant de Galba, l’assassin de Pison, devient une figure sympathique, séduisante, glorieuse. Il a acheté les prétoriens, inauguré une ère de discorde politique et d’anarchie militaire, attiré sur l’Italie les légions qui devaient défendre les frontières, appris aux barbares le chemin de Rome, fait couler des torrens de sang, à l’abri lui-même loin de la bataille… Qu’importe ? il s’est donné un bon coup et a fait un bon mot : l’humanité l’absout, Plutarque le fait grand.

Nous ne souscrirons pas à cet arrêt puéril : l’histoire peut consacrer les faits, elle ne consacre point les jugemens fragiles des hommes. Toutes les causes peuvent être instruites de nouveau par chaque génération ; tous les actes peuvent être appréciés par chaque individu. Nous pouvons admirer le talent, mais discuter le témoignage de Tacite ou de Plutarque, croire aux événemens qu’ils racontent, mais nier les conséquences qu’ils en tirent, être charmés de l’éloquence avec laquelle ils exposent leur opinion, mais nous former une opinion exactement opposée. Il ne faut pas confondre les historiens et l’histoire. Ce que nous demandons aux historiens, c’est la vérité ; ce que nous cherchons dans l’histoire, c’est la morale : or, si la vérité se tire uniquement des témoins, la morale se tire uniquement de nos consciences.

Aussi toute conscience honnête se réjouira-t-elle d’assister à l’agonie d’un césar éhonté qui expie ses vices et sa courte aventure. Cette mort, que les indifférens trouvent douce, les juges attentifs l’estiment atroce : ce n’est plus une délivrance, c’est un châtiment. Que d’autres passent légèrement sur les deux jours qu’Othon a traînés à Brixellum ! Ces jours ont été pour lui si pleins d’angoisses qu’ils ont valu des siècles. D’abord l’attente pendant la bataille où son sort se joue, les nouvelles contradictoires, les espérances déçues, la terreur, la défaite certaine qu’un messager atteste en se perçant le cœur ; puis l’arrivée des blessés, les gémissemens, les vains projets, le cercle où la pensée tourne sans issue, la main de la nécessité s’appesantissant sur une tête mûre pour le supplice. Fataliste comme la plupart des Romains de la décadence, Othon s’est résolu à la mort ; mais il ne se résout ni à l’abandon ni à ces fausses trahisons qui sont les pires parce qu’elles se cachent sous les dehors de la pitié. En vain sa chambre reste ouverte tout le jour. Les soldats entrent, sortent, lui parlent, le contemplent en silence ; aucun ne vient à son secours, aucun ne fait mine de l’emporter de force sur ses épaules pour retourner au combat. Ils n’ont que trop de respect pour le projet qu’il annonce ; découragés, les plus fidèles se bornent à promettre qu’ils se frapperont en même temps que lui. Les prétoriens entourent encore leur idole, mornes, semblables aux prêtres égyptiens qui voient expirer leur bœuf Apis et se préoccupent d’en trouver un autre. Les heures chassent les heures sans que leur cerveau enfante rien de viril, d’imprévu, d’énergique. La nuit succède une seconde fois au jour. Othon tend l’oreille vers l’inconnu ; il ne sonde que le néant. Cet immense univers, dont il avait cru s’emparer, le regarde tomber sans s’émouvoir et sans même lui offrir un refuge ; écrasé par les suites de son premier attentat, acculé par sa lâcheté même, délaissé par ses amis, gardé plutôt que consolé par ses mercenaires qu’il méprise, il faut que le coupable soit châtié, qu’il s’exécute de ses propres mains et que lui-même soit son bourreau. Voilà le drame vrai ! voilà l’enseignement ! voilà le doigt de la Providence ! Je voudrais que tout ambitieux qui agite des desseins funestes à sa patrie fût amené devant cette porte ouverte, contemplât longuement ce spectacle, et en gardât dans son cœur l’admirable moralité.


III

Vitellius est passé à l’état légendaire, tant sa renommée est abjecte. Il est vrai que l’attention du vulgaire s’attache surtout à l’extérieur et qu’il est plus sévère pour les ridicules du corps que pour les lèpres de l’âme. On conçoit qu’un peuple, quand il a accepté le principe d’hérédité, se résigne aux fantaisies de la nature, qui sème dans une race les princes charmans et les princes grotesques ; mais comment l’élection libre peut-elle se porter sur des personnages qui sont plus dignes de servir de bouffons au bout d’une table que de commander au monde ? L’explication est courte : c’est qu’une telle élection a été faite par une armée. De toutes les agglomérations d’hommes, l’armée est celle qui pense le moins, parce qu’elle est faite pour agir, et qu’on dupe le mieux, parce qu’elle ne doit avoir d’opinion politique que devant l’ennemi.

Selon le témoignage de Cassius Sévérus, historien grave, Vitellius avait pour trisaïeul un savetier, pour bisaïeule une boulangère qui apporta dans la famille quelque aisance et fit souche de chevaliers. On peut descendre d’un savetier, n’en point rougir et faire un excellent administrateur. Il semble toutefois que les Romains avaient encore là-dessus un reste de préjugé, car lorsque Quintus Vitellius devint intendant du fisc sous Auguste, il fut enchanté de faire entendre à ses amis un astrologue, du nom d’Eulogius, qui rattachait sa généalogie avec une lucidité merveilleuse à Faunus, roi des aborigènes, et à Vitellia, nymphe du temps. Les malins se cachaient déjà pour rire et répéter que Faunus raccommodait des sandales, tandis que la nymphe Vitellia frottait ses petits pains avec de l’huile pour les offrir plus luisans aux acheteurs.

Le père de Vitellius joue un rôle dans l’histoire, celui de plat courtisan. Il prostitue soh fils à Tibère, n’aborde Caligula que la tête voilée et en se prosternant comme devant un dieu, offre des sacrifices aux statues de Narcisse et de Pallas, placées parmi ses dieux lares, porte sous sa toge un brodequin dérobé à Messaline qu’il baise avec ostentation en public, et, lorsque Claude célèbre des jeux qui ne se renouvelaient que tous les cent ans : « Puisses-tu, s’écrie Vitellius, les célébrer souvent ! » De si hauts sentimens lui valurent le consulat, une statue aux rostres, des funérailles aux frais de l’état.

Le fils avait suivi timidement les traces paternelles. Après avoir plu à Tibère et supporté ses outrages à Caprée (spintria), il avait conduit des chars dans le cirque pour plaire à Caligula, joué aux dés pour plaire à Claude, donné des jeux pour plaire à Néron, qu’il forçait courageusement de chanter sur la scène alors que le césar virtuose en mourait d’envie. Les honneurs, les sacerdoces, l’édilité, le proconsulat d’Afrique, avaient récompensé tant de zèle. On l’accusait, étant édile, d’avoir enlevé l’or et l’argent qui ornaient certains temples de Rome pour y substituer des ornemens de cuivre et d’étain. Doué d’un appétit gigantesque et d’une gourmandise-égale à son appétit, vivant dans les tavernes avec les histrions et les cochers, il avait dévoré les bénéfices de ses magistratures, le fruit de ses rapines et la fortune de plusieurs épouses. Sa première femme, Pétronia, fille d’un riche consul, avait légué ses biens à son fils pour les sauver ; mais le fils mourut, et Vitellius, qui héritait de lui, racontait qu’il avait forcé ce jeune parricide à boire le poison que celui-ci osait lui présenter à lui-même. Il épousa alors Galéria Fundana, fille d’un préteur ; elle lui donna deux enfans, dont l’un était muet ; tous deux figurent sur des médailles frappées sous le règne de Vitellius : leurs têtes sont trop petites pour offrir de l’intérêt.

A l’âge de cinquante-quatre ans, Vitellius se trouvait dans la situation la plus précaire, réduit à la mendicité, sur le point de mourir d’inanition. Galba eut pitié de lui et l’envoya commander l’armée de Basse-Germanie. Ce fut une stupeur générale dans Rome. A ceux qui lui témoignaient leur inquiétude, Galba répondait : « Il n’est point à craindre, celui qui ne pense qu’à manger ; d’ailleurs ne faut-il pas les richesses d’une province pour remplir un tel estomac ? » Etre nommé à un commandement, c’était peu de chose ; il fallait pouvoir partir. Vitellius dut louer sa maison pour s’équiper, loger sa famille dans un galetas, apaiser ou effrayer ses créanciers, mettre en gage les boucles d’oreilles de sa mère Statilia. Libre enfin, il s’élance sur la Gaule et la Germanie comme la faim sur le monde. Le pauvre homme ne songeait guère à l’empire ; il ne songeait qu’à se refaire ; ne pouvant contenir sa joie, il embrassait tous les soldats qu’il rencontrait sur la route, causait avec les voyageurs, mangeait avec les muletiers, charmait les aubergistes par ses basses plaisanteries. Arrivé dans le camp, il fut pour ses légionnaires ce qu’il était pour les premiers venus, affable, bon compagnon, plein de rondeur et de bonhomie, grand embrasseur, prodigue de démonstrations, la main ouverte, mêlant à l’entrain du viveur une gaîté franche qui plaît aux masses. Toujours à table, ivre ou prêt à s’enivrer, il ne s’occupait ni de la guerre ni de la discipline. Tout ce qu’on lui demandait, il l’accordait sans examen, grâces, faveurs, congés, distributions. Dès le second jour, il était le général le plus populaire de l’empire, parce que L’armée savait qu’elle pouvait tout se permettre avec lui. Ce n’était pas un maître, c’était un complaisant, un camarade, un flatteur. Heureux de vivre enfin à l’aise et de faire grasse chère, il ne voulait voir autour de lui que des visages heureux. C’était son unique, politique. Aussi réussit-il le plus naturellement du monde. Sans talent, sans courage, sans conscience, il gagna les cœurs par sa facilité plus vite qu’un grand capitaine ne les eût gagnés par ses exploits.

Un mois, après, une révolte qui couvait, depuis quelque temps éclate à son insu. Les légions étaient courroucées contre Galba ; elles n’avaient reçu ni la récompense que méritait leur campagne contre Vindex, ni le don que les césars ne manquaient jamais de promettre à leur avènement. Elles avaient envoyé un message aux prétoriens pour les inviter à renverser Galba. Pleines d’impatience et ignorant l’usurpation d’Othon, elles voulaient agir. Au milieu de la nuit, à un signal convenu, on s’arme en tumulte, on entoure la tente où Vitelluis dormait profondément, on arrache de son lit le général à demi vêtu, on ne se laisse point émouvoir par sa risible frayeur, on le hisse sur les épaules les plus robustes, on le proclame empereur et on le promène à la lueur des torches dans les villages voisins. Était-ce une conspiration à laquelle les officiers n’étaient point étrangers ? Était-ce l’explosion spontanée des ressentimens d’une multitude mercenaire ? Dans les deux cas, Vitellius était bien, l’instrument aveugle que cherchaient les rebelles. Son incapacité, rassurait les chefs, sa faiblesse les soldats. Les uns et les autres savaient qu’ils poussaient devant eux un mannequin militaire qui servirait de couverture à leurs passions. Aussitôt tous furent d’accord, l’armée de la Haute-Germanie et celle de la Basse-Germanie, Valens et Cécina, jaloux l’un de l’autre et trop obscurs pour prétendre eux-mêmes-au pouvoir. « En marche ! en marche vers Rome ! sus aux prétoriens ! c’est notre tour ! à nous l’Italie, le pillage, le repos, les plaisirs ! » On ne consulte point Vitellius, on se prépare malgré lui ; on n’est point arrêté, par la mort de Galba ; on est excité encore par l’audace d’Othon. Vitellius hésite, il temporise, il a peur ; on le laisse en arrière avec les bagages, à la merci des goujats d’armée et des barbares, et l’on se met en route sans lui.

Valens, avec 40,000 hommes, traverse, la Gaule, rançonne les villes et franchit les Alpes Cottiennes. Cécina, avec 30,000 hommes, met à feu et à sang l’Helvétie et tombe sur l’Italie par les Alpes Pennines. La bataille de Bédriac et la mort d’Othon ouvrent cette ère de pillage tranquille qu’ont rêvée les deux armées du Rhin. Les municipes et les campagnes sont dévastés lentement, par étapes ; les nuées de sauterelles venues d’Afrique ne feraient pas une plus large trouée. Les prétoriens débandés ajoutent aux horreurs de la guerre civile les horreurs du brigandage. Rome est atteinte à son tour et livrée à la soldatesque. Les habitans obéissent avec effroi à ces hommes farouches, brunis par vingt campagnes, couverts de peaux de bêtes, rudes, arrogans, heurtant les passans ou les écartant à coups de javelines, mal assurés avec leurs lourdes sandales sur le pavé glissant de Rome et se vengeant de leurs chutes par des menaces ou par des coups. Les maisons sont envahies, les provisions dilapidées, les réquisitions multipliées. A la suite des hordes régulières, les malfaiteurs et les aventuriers affluent. L’épidémie arrive à son tour ; elle décime les troupes qui campées au pied du Vatican boivent avec excès l’eau malsaine du Tibre ; elle gagne les habitans ; le deuil, la désolation, s’ajoutent à la terreur.

Pendant ce temps, que devient le nouvel empereur ? Qui s’en inquiète, qui l’appelle ? Lui-même songe-t-il à inaugurer à Rome un pouvoir qu’il n’a ni désiré ni prévu ? Vitellius, attardé par une série de festins, n’arriverait jamais, si une troisième armée ne s’était formée autour de lui. Ce sont les alliés gaulois et bataves, qui veulent avoir leur part du butin. Ils le poussent et se tournent vers l’Italie comme un troisième tourbillon. L’heureux césar s’oublierait volontiers à Lyon, où Junius Blésus l’a équipé, traité, gorgé ; la nouvelle de la victoire enflamme ses compagnons, qui le forcent à partir. Pour éviter les fatigues de la marche, il voyage sur des barques tendues de voiles de pourpre et couvertes de fleurs ; mollement couché, il digère et descend le Rhône à petites journées, multipliant les haltes, parce qu’à chacune les villes et les bourgs ont préparé de somptueuses réceptions. Les fêtes recommencent dans le nord de l’Italie et le retiennent si bien que ce n’est que quarante jours après la bataille qu’il arrive à Bédriac. Le mot qu’on lui prête est atroce : « l’ennemi mort sent toujours bon, mais le citoyen mort a une odeur encore plus agréable. » Vitellius n’était ni martial ni cruel : il connaissait plutôt l’odeur de la cuisine que celle de l’ennemi. Si ces paroles sont vraies, il ne faut y voir que le propos d’un ivrogne. Suétone raconte en effet que les miasmes pestilentiels de tant de cadavres en décomposition forcèrent l’empereur à boite beaucoup de vin, et qu’il fit boire, par hygiène, toute sa suite.

Rien n’égalait d’ailleurs l’incurie de cette grossière nature. Empereur malgré lui, il oubliait ses dangers comme ses devoirs. Il s’arrêtait à chaque municipe, à chaque villa. Les pays qu’il traversait avec la lenteur du crocodile qui cherche sa proie dans la vase se ruinaient pour satisfaire ses appétits et ceux de ses compagnons. Les routes étaient couvertes de chariots et de bêtes de somme apportant les vivres les plus exquis et les poissons de l’une et l’autre mer. On célébrait des jeux, on construisait à la hâte des amphithéâtres, par exemple celui de Crémone. L’Italie s’épuisait comme s’était épuisé le sud de la Gaule, où le souvenir du passage de ce gourmand gigantesque semble avoir créé le type légendaire de Gargantua. Il fallut que le frère de Vitellius et l’affranchi Asiaticus vinssent arracher le maître du monde aux orgies perpétuelles qui constituaient pour lui tout le triomphe, pour le montrer enfin aux Romains, qui ne le connaissaient que trop. Le moment est venu de chercher nous-mêmes à le mieux connaître.

Vitellius était d’une grandeur démesurée et paraissait énorme. Son gros ventre était mal soutenu par des jambes d’inégale faiblesse ; une chute de char sous Caligula l’avait estropié. Son visage était rouge, bourgeonné par l’abus du vin. Sa tête, d’après les monnaies d’or et d’argent, qui doivent être sincères parce qu’elles ont été frappées vite, sa tête était ronde, son front contracté, proéminent vers le centre, hérissé de gros sourcils, son oreille large et lourde, ses cheveux ras ; son cou rebondi formait plusieurs étages de graisse. Les bronzes de grand module, qui ont été gravés à loisir par d’habiles artistes, ont ennobli ce type et lui ont prêté quelque chose d’idéal ; mais sur les monnaies courantes la matière domine, l’expression est bestiale, ou plutôt il n’y a pas d’expression. Du reste autant la numismatique des empereurs ajoute à l’histoire par ses dates et par ses types, autant elle trahit de flatterie dans ses légendes et de mensonge dans ses symboles, Les revers des médailles de Vitellius en sont un des exemples les plus plaisans, car ils contredisent les faits comme une ironie. On y exalte « la clémence de l’auguste germanique, » quand il frappe tous ceux que ses favoris lui désignent, « la justice d’auguste, » quand il proscrit ses créanciers, s’ils osent réclamer ce qu’il leur doit, a la concorde du peuple romain, » quand on s’égorge dans les faubourgs de Rome, « la concorde des prétoriens, » qu’on a décimés, qui pillent l’Italie et dont on veut reformer les cohortes, « la concorde des armées, » quand elles accourent des extrémités du monde pour se heurter avec furie, « la liberté restaurée, » quand il n’y a d’autre loi que celle du glaive, « la sécurité publique, » quand tous les citoyens tremblent derrière leurs portes, tandis que 70,000 conquérans parcourent les rues et ne veulent plus partir. Les vérités officielles, dans tous les temps de despotisme, ont le même caractère.

L’art a de grands privilèges : il embellit les souverains comme les particuliers sans qu’on s’en défie. La sculpture a plus fait que l’histoire pour rendre éternelle l’image des douze premiers césars. Toutefois Vitellius a profité si outrageusement des complaisances du ciseau que certains critiques ont contesté l’authenticité de ses bustes. Deux bustes surtout sont dignes d’attention : ils sont identiques, copiés l’un sur l’autre ; ils appartiennent au Louvre et au Vatican-. Celui du Louvre est en marbre de l’Hymette, marbre gris, veiné, dont les Athéniens se servaient pour les piédestaux : tel est le piédestal colossal d’Agrippa au-dessous des Propylées, tels sont les piédestaux des groupes qui représentaient la défaite des Gaulois sur le mur méridional de l’Acropole ; on s’en servait rarement pour les statues. Vitellius perte une tunique sans manches, attachée sur chaque épaule. La bouche est fine, maligne, sensuelle ; elle semble déguster les bons repas et l’esprit. Les cheveux sont bien plantés sur un front petit, intelligent, agréablement découpé. D’épais sourcils recouvrent un œil vif, pénétrant, qui pétille dans sa cavité profonde. Les prunelles sont creusées pour imiter le rayon visuel. Un énorme embonpoint est soutenu par la délicatesse du modelé et l’équilibre des plans. Les ondulations de la graisse sont assimilées à la plénitude de l’athlète. Le triple cou, avec une poche à gauche, n’a pas été atténué, malgré les apparences d’angine, parce qu’il donne à la tête une base solide et la proportion. Toute cette matière cependant est pétrie, animée, idéalisée par je ne sais quel souffle, qui est le talent de l’artiste. L’ensemble est harmonieux, séduisant, d’une bonhomie élégante ; on sent l’épicurien raffiné et non le porc d’Épicure. Comme nous sommes en Italie, il est permis de songer à certains prélats italiens, gras, fleuris, sourians, et de dire que ce buste a un air de prélat. Il fait songer de loin, quoiqu’il le surpasse en mérite, au buste du cardinal Scipion Borghèse, une des œuvres les plus remarquables du Bernin.

Ce sont ces apparences qui trompèrent Ennio Quirino Visconti. Quand il étudia le Vitellius du Louvre, il se refusa à le croire ancien. Il était connaisseur, possédait son sujet, et cependant il ne craignit pas d’imprimer en 1810, dans sa Notice sur le Musée du Louvre : « Aucun des portraits en marbre de Vitellius n’est authentique. » L’assertion était hardie ; elle suscita sans doute les réclamations des archéologues et surtout des artistes contemporains, car en 1817, lorsque Visconti publia sa Description du Musée royal, il montra plus de réserve [3]. « Il est, dit-il, encore douteux si ce buste, exécuté ; dans une grande et belle manière, n’est pas dû à un excellent ciseau du XVIe siècle. » Non certes, ce n’est point douteux. Si une œuvre est saisissante par son caractère romain, si elle atteste une exécution qui est tellement propre aux artistes anciens qu’aucun artiste de la renaissance n’a pu en saisir le secret, c’est le Vitellius du Louvre. Les sculpteurs de la renaissance ont un système de plans déprimés, creusés, où ils font pénétrer la lumière pour obtenir la couleur et la vie. Le buste de Vitellius trahit une méthode exactement contraire : les plans ressortent, ils sont fermes, le modelé est soutenu. Non-seulement le principe d’exécution est opposé à toutes les habitudes de l’art moderne, mais on y sent le parfum antique, l’excellence de la tradition, un admirable sentiment de la vie prise par son grand côté, pour mieux faire saillir la personnalité et le trait intime. Qu’on demande à vingt artistes de signaler, parmi les bustes romains, celui qui s’est gravé dans leur mémoire comme un chef-d’œuvre resplendissant, ineffaçable, presque tous désigneront le Vitellius.

Les trois césars éphémères qui ont été jetés en quelques mois du néant au trône et du trône à la mort ont eu la singulière fortune de laisser d’eux à la postérité des portraits saisissans. Ils succédaient à Néron. Or Néron avait employé les artistes les plus habiles de l’Étrurie, de la Grèce, de Rome, et surtout Zénodore, célèbre dans l’art de travailler le bronze ; il les avait forcés à faire encore des progrès par l’abondance des œuvres qu’il leur commandait et par ses exigences. Les sculptures qui ornaient la Maison dorée, les statues commandées par l’empereur, devaient être dignes d’un dieu, car si le dieu n’était pas content, il y allait de la vie. Après Néron, chaque révolution suspendit les travaux ; chaque avènement produisit de nouveaux bustes et de nouvelles statues. Il en fallut pour les monumens publics, pour les lieux consacrés, pour le camp prétorien, pour le prétoire des armées, pour les villes et les municipes de l’empire. Coup sur coup, d’après l’original ou d’après les images en cire que tout personnage laissait dans son atrium en partant pour la frontière ou pour son gouvernement, Zénodore et ses compagnons copièrent, embellirent, répétèrent à l’infini les traits osseux de Galba, la douceur éginétique d’Othon, la graisse fleurie de Vitellius. Les changemens étaient si rapides que les marbres de Paros et du mont Pentélique furent bientôt épuisés dans les magasins. On prit alors ce qui s’y trouvait, car on n’avait pas le loisir d’attendre que les navires allassent en chercher en Grèce. C’est ainsi qu’un morceau de marbre de l’Hymette s’est trouvé sous le ciseau ; c’est ainsi qu’il nous a transmis l’admirable création d’un talent inconnu ; c’est ainsi que Vitellius, le plus vil des empereurs et le plus méprisé de la postérité, a inspiré l’art romain mieux que les capitaines illustres et les hommes de bien.

Ce fut en effet un triste souverain, que la liberté de satisfaire ses appétits ravala au-dessous de la bête. Il n’eut aucune attention pour les affaires, se plongea dans les plaisirs grossiers, ne s’occupa point de ses intérêts les plus graves, oublia même de se défendre, perdant jusqu’à l’instinct de la conservation, propre à tous les animaux. Sa seule politique au début fut d’exalter la mémoire de Néron pour plaire à la multitude. Il offrit à ses mânes un pompeux sacrifice devant le tombeau du Champ de Mars ; il fit achever la Maison dorée ; il favorisa les histrions et les musiciens que Néron avait favorisés ; il se fit chanter les airs qu’il avait aimés. Après s’être fait délivrer quittance par ses créanciers terrifiés, il abandonna le pouvoir à qui voulut s’en emparer : son frère, son affranchi Asiaticus, quelques confidens, feignirent de diriger l’état pour frapper leurs ennemis personnels et déguiser leurs rapines. La seule fonction qu’il sut dignement remplir, ce fut de manger ; manger du matin au soir était le rêve de sa vie, ce fut tout son règne. Vitellius faisait trois repas, souvent quatre, et quels repas ! Dès que son estomac trop plein se refusait à recevoir ce qu’il y engouffrait, il se faisait vomir et recommençait. Il s’invitait chez les particuliers, à qui un festin digne d’un tel hôte ne coûtait pas moins de 70,000 francs. Pour l’attirer plus vite à Rome, son frère lui avait promis une fête gigantesque, où l’on compta en effet deux mille poissons et sept mille volatiles. Les flottes naviguaient sans relâche du Pont-Euxin aux colonnes d’Hercule pour rapporter ce que l’Orient et l’Occident produisaient de plus exquis.

Vitellius demanda aux beaux-arts la seule jouissance qu’ils pussent lui procurer. Il fit faire un plat d’argent colossal, qui valait 200,000 francs, qu’il appelait le Bouclier de Minerve, et qu’il fallut fondre dans des ateliers spéciaux bâtis hors des murs. On entassait sur ce bouclier, dédié ironiquement à la déesse de la sagesse, les laites de lamproies, les foies de carrelets, les langues de flamans, les cervelles de paons et de faisans merveilleusement accommodées. Il est permis toutefois, sans commettre un crime de lèse-majesté, de révoquer en doute la bonté d’un ragoût dont le principal mérite était de coûter des sommes immenses. Tacite, qui consulte les archives avec sa conscience et sa gravité ordinaires, nous apprend qu’en huit mois la table de Vitellius absorba 900 millions de sesterces, environ 180 millions de notre monnaie [4]. Dion Cassius atteste que ce règne ne fut qu’un repas perpétuel. Josèphe ajoute que, si Vitellius était resté plus longtemps maître de Rome, il aurait dévoré tout l’empire. Cette façon de dévorer est cependant plus innocente que d’autres, familières aux despotes. Mieux vaut pour un pays être dévasté physiquement que d’être ruiné moralement, Les produits de la terre se renouvellent, les blés se dorent au printemps suivant, les raisins rougissent à l’automne, les forêts, les pâturages et la mer se repeuplent ; mais multiplier les expéditions chimériques, guerroyer à outrance, épuiser sur les champs de bataille des générations entières, décourager l’agriculture, attirer dans les villes où ils se corrompent les habitans des campagnes, favoriser les industries inutiles au détriment des métiers honnêtes et la spéculation aux dépens du commerce, accabler le présent d’impôts, l’avenir de dettes, pousser au luxe, qui a pour contre-partie inévitable la misère, accabler de mépris les honnêtes gens pour faire fleurir les audacieux et les coquins, flatter les passions basses, inspirer à un peuple le dégoût de ses devoirs et de la liberté, l’endormir dans une incurable mollesse, le livrer énervé, vicieux, avili, aux révolutions et aux usurpateurs, voilà bien des manières de dévorer qui sont plus funestes aux empires que l’appétit de Vitellius !

Le malheureux n’était pas seulement gourmand, il était famélique. Son estomac était livré à la faim comme à une maladie. Les médecins connaissent bien ce cas : ils l’appellent boulimie. Vitellius mangeait tout ce qu’il rencontrait sur sa route, sans choix, sans aversion, sans mesure. Célébrait-il un sacrifice, l’odeur des victimes brûlées sur l’autel l’excitait avec une telle violence qu’il se jetait sur la viande à peine grillée et sur les gâteaux à moitié cuits. Passait-il dans les rues de Rome, il ne pouvait s’empêcher d’arrêter sa litière devant les poêles à frire des marchands ambulans ou devant les mets froids, couverts de mouches et d’huile rance, qui ornaient la devanture des cabarets. Aussi les digestions pesantes le plongeaient-elles dans une torpeur voisine de la stupidité. Devant le péril le plus pressant, quand tout lui échappe, quand tout le trahit, quand tout le menace, Tacite nous le peint inerte et vautré sous les ombrages d’Aricie comme le porc dans sa fange. Semblable à l’animal immonde, il n’a pas conscience du sort qui l’attend : il n’aura de cris et d’efforts qu’au moment d’être égorgé.

Ce moment approchait, car l’anarchie militaire avait achevé de faire le tour du monde. Les légions de Mésie, d’Illyrie, de Syrie, d’Égypte, de Judée, qui jusque-là ne s’étaient pas insurgées, voulaient avoir leur tour et se précipiter sur l’Italie. Elles proclamèrent Vespasien, et la guerre civile recommença. Les armées permanentes absorbent si bien les soldats qu’ils cessent d’être des citoyens, tandis que les grands commandemens enivrent si vite les généraux qu’ils deviennent des prétendans. Je n’ai point le cœur de peindre ces bacchanales sanglantes : on arriva à se battre dans les faubourgs et dans les rues de Rome, où il périt, selon les historiens, cinquante mille hommes, soldats, auxiliaires et plébéiens. Et les adulateurs du passé osent soutenir effrontément que l’empire était nécessaire pour clore les guerres civiles ! La lâcheté de Vitellius, son abdication vaine, le retour offensif de la multitude, l’incendie du Capitole, le supplice de Sabinus, qui avait négocié l’abdication, l’arrivée des lieutenans de Vespasien victorieux, la chute de Vitellius, ne méritent d’être mentionnés qu’à titre de faits. L’humanité apercevrait à peine dans ce confus spectacle quel est le châtiment des nations qui confient leurs armes à des mercenaires et se mettent à la discrétion du glaive. La fin même de Vitellius a quelque chose de si vil qu’elle est au-dessous de la pitié. A l’approche de l’ennemi, il se jette à bas de sa litière, il fuit, emmenant ses deux compagnons les plus chers, son boulanger et sou cuisinier. Il se rend furtivement sur le mont Aventin, dans la maison que sa première femme lui avait apportée en dot. De là, il espère gagner Terracine, sachant que son frère a rassemblé quelques troupes de ce côté. Tout à coup se propagent des bruits de réconciliation, de paix générale. Il descend l’Aventin, prend l’escalier qui monte au Palatin, il parcourt la maison d’Auguste, celle de Tibère, la série des vastes constructions que Néron y avait ajoutées sur le Palatin et sur l’Esquilin. Tout est abandonné, silencieux, tous se sont enfuis, courtisans, gardes, affranchis, esclaves. Cette solitude pénètre Vitellius de terreur ; il se couvre d’un vêtement sordide, il remplit sa ceinture d’or, il espère s’esquiver et se mêler à la foule. Arrivé à la porte, il tend l’oreille : des cris lointains demandent sa mort. Éperdu, il rentre : selon Suétone, il se barricade avec des matelas dans la loge du portier ; d’après Dion Cassius, il se réfugie dans un chenil, où les chiens le mordent et le supportent. C’est de là que les soldats le tirent, les vêtement déchirés, tremblant, décomposé, essayant de mentir. Il est reconnu ; ses mains sont liées derrière son dos ; une corde est passée à son cou ; ses cheveux sont ramenés en arrière comme ceux d’un criminel ; on le traîne, la pointe d’une pique sous le menton, pour le forcer à lever la tête, les passans l’insultent et lui jettent des ordures au visage ; il voit sur sa route renverser et briser les statues qu’on lui avait dressées. Arrivé à l’escalier des gémonies, il est tué à petits coups, comme par des sauvages ; il rend l’âme au milieu des outrages de cette populace qui l’acclamait huit jours auparavant et s’opposait à son abdication. Son gros corps, dont l’âme avait été la servante, fut alors attaché à un croc et traîné jusqu’au Tibre.

Ainsi les trois tyrans militaires qui avaient occupé l’empire par la force exercèrent le pouvoir avec la même faiblesse et périrent également par le fer. Leur mort est à la fois un châtiment, un supplice et un spectacle. Galba est égorgé sous les yeux d’une foule indifférente qui remplit le Forum et couvre les degrés des portiques et des temples. Othon s’exécute lui-même au milieu des prétoriens, ses complices, qui assistent impuissans au suicide. Vitellius est déchiré par la soldatesque, comme la victime engraissée pour le sacrifice est déchirée sur l’autel. Ces saturnales de l’usurpation semblent au premier coup d’œil un scandale inutile ; elles ont un sens profond cependant pour ceux qui cherchent à dégager les enseignemens de l’histoire ; elles sont les échelons nécessaires qui font descendre peu à peu le césarisme ; elles contribuent à dégoûter les hommes du culte politique pour un autre homme. La démonstration fournie par les règnes de Caligula, de Claude et de Néron était tellement violente qu’elle dépassait le but ; la surabondance de preuves devenait un excès et ressemblait à une exception. Il fallait des expériences plus modestes, rapides, répétées, au niveau de la raison et de l’humanité, pour extirper du cœur des Romains deux dogmes qu’on y avait glissés depuis près d’un siècle, la croyance à une race privilégiée, issue des dieux, égale aux dieux, retournant au ciel par l’apothéose, prédestinée à régner sur l’univers, et le respect de l’hérédité, directe ou adoptive, principe excellent dans un pays libre, insensé dans un pays soumis à des despotes, car l’hérédité n’est plus qu’une folie croissante, qu’il faut comparer à la vitesse acquise d’un corps précipité dans l’espace. Il était bon que le peuple fût guéri ou du moins refroidi par une série de césars improvisés, impuissans, méprisés, ridicules ; il était bon que le peuple apprit jusqu’où se ravalent des dieux fabriqués par la bassesse humaine et comment l’empire se dévore lui-même. Le fétichisme impérial, si soigneusement développé par Auguste et par Livie, ressemble au souffle d’un enfant qui se joue avec une bulle de savon, légère, transparente, fragile, et la soutient dans les airs. La bulle monte, descend, remonte encore et fait briller mille couleurs au soleil ; que l’enfant détourne la tête, elle crève aussitôt et tombe à terre. De même le peuple souffle sur de chétifs mortels, il les exalte jusqu’aux cieux par la force de son adoration ; mais dès qu’il retient son haleine, l’idole se fond, le hochet s’évanouit, et les honnêtes gens se reprennent à espérer le règne des lois, de la morale et du bon sens.


BEULE.

  1. Consultez les monnaies frappées sous Galba, qui offrent une identité incroyable de type, les pierres gravées, notamment celles du cabinet des médailles de Paris, qui sont d’accord avec les monnaies, enfin le buste du Louvre, qui, par la conformité qu’il présente avec les monumens gravés, montre combien les artistes contemporains avaient facilement saisi des traits accusés, osseux, où l’expression même était un résultat de la construction ; ils ont seulement inventé et ajouté des cheveux ras, par convenance officielle.
  2. Poppée est représentée seule sur une monnaie de Périnthe, de très petite dimension : sa tête est gracieuse, sans caractère individuel, conforme à l’idéal grec. Elle figure avec Néron sur les monnaies de Smyrne, d’Ancyre, d’Éphèse, de Pessinonte, d’Alexandrie.
  3. Ce qui a peut-être modifié l’opinion de Visconti, c’est le rôle que ce buste venait de jouer en 1814. Au moment de la restauration, avant que Louis XVIII fût arrivé à Paris, le sculpteur Bosio avait été prié d’exécuter à la hâte un modèle. Il fallait substituer partout l’image du roi à l’image de Napoléon. En quarante-huit heures, on n’improvise pas le buste, d’un souverain absent, d’après une miniature. Bosio avait dans son atelier un moulage du buste de Vitellius. Il y trouvait quelque ressemblance. Il retoucha le plâtre, adoucit les effets de l’embonpoint, ajouta de l’étoffe au nez, fit des cheveux accommodés à la mode de Louis XVI, chère aux émigrés. C’est ainsi que Vitellius, ressuscité et travesti par l’art, usurpa pendant quelques jours les hommages de Français.
  4. La statistique impériale était fort exacte : elle était dressée par une administration qui couvrait le monde et dont les rouages avaient atteint la perfection. C’est ainsi que l’administration avait constaté que pendant les trois premiers mois du règne de Caligula on avait offert 160,000 victimes pour l’empereur dans toute l’étendue de l’empire, ce qui laissait bien en arrière l’hécatombe vantée par les poètes.