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Études et portraits du siècle d’Auguste/06

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Études et portraits du siècle d’Auguste
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 84 (p. 674-708).
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ÉTUDES ET PORTRAITS
DU
SIÈCLE D’AUGUSTE

VI.
LE VERITABLE TITUS.


I

Tous les ans, à des époques régulières, des bandes de journaliers descendaient de la Gaule cisalpine et louaient leurs bras, pour le labour ou pour la moisson, aux grands propriétaires de la campagne de Rome. C’est ainsi qu’aujourd’hui les habitans des Abruzzes et de la Calabre se transportent en Sicile chaque été pour suppléer au petit nombre des cultivateurs. Au temps des guerres de Marius et de Sylla, un de ces vigoureux mercenaires se fixa dans le pays des Sabins, à Réate, et s’y maria. On l’eût fort étonné si on lui eût prédit que son arrière-petit-fils, revêtu de la pourpre des césars, commanderait à l’univers.

Le fils de ce Cisalpin, de ce Gaulois peut-être, s’appela d’abord Pétro. Il fut enrôlé dans les légions, servit sous Pompée, devint centurion. Le cep de vigne lui inspira de l’orgueil. Il allongea son nom, lui donna une physionomie romaine et devint Titus Flavius Petronius. Après la défaite de Pharsale, il prit la fuite et renonça aux armes, car le dévoûment à Pompée n’était pas un titre à la faveur de César. Il se fit commis de banque ; son titre d’ancien soldat inspirait assez de confiance pour qu’on le chargeât des recouvremens ; il remplissait le sac et le portait sur l’épaule. Ce fut le début de la famille dans la finance. Pétro, qui avait de l’ambition, fit donner à son fils Flavius le Sabin, Flavius Sabinus, plus d’éducation qu’il n’en n’avait reçu lui-même. Aussi eut-il la joie de le voir nommer receveur du quarantième en Asie. La perception de cet impôt fut exercée avec assez de douceur pour que plusieurs villes de l’Asie-Mineure voulussent attester leur reconnaissance par l’érection d’une statue. Il est permis de supposer toutefois que la reconnaissance n’éclata qu’après coup, et que la statue fut dressée plus tard, sous le règne de Vespasien et de Titus. Les bénéfices de la recette permirent même à Flavius le Sabin de devenir usurier dans le pays des Helvètes. Il y mourut, exerçant ce métier pour lequel les anciens n’avaient point nos répugnances, et qui ne paraît pas l’avoir enrichi. Tels sont tous les services rendus à Rome et au monde par la nouvelle famille Flavia ; il n’en fallut pas davantage pour faire souche d’empereur.

Les deux fils de Flavius le Sabin furent en effet Flavius Sabinus, qui devint préfet de Rome, et Flavius Vespasianus, qui usurpa l’empire. Chose singulière, Vespasien n’était nullement ambitieux ; ses goûts étaient modestes ; il se serait contenté d’être usurier comme son père, il en avait même la vocation. Ce fut sa mère, Vespasia Polla, qui le jeta, à son grand regret, dans la carrière des honneurs ; ce fut son fils Titus qui le fit monter, malgré lui, sur le trône.

Vespasia Polla était fille d’un tribun militaire ; veuve, elle s’appuya sur le crédit de son père, qui s’accrut considérablement quand il eut été nommé préfet du camp. Active et passionnée, elle n’avait communiqué son énergie à aucun de ses deux fils ; mais elle violenta leur indolence, les rendit laborieux, leur inspira l’esprit d’intrigue, les poussa à la cour. Elle suggéra à Vespasien quelques-unes de ces flatteries qui gagnent la faveur des princes. Il était édile sous Caligula, qui le fit couvrir de boue un jour qu’il ne trouva pas les rues balayées à son gré. Malgré cet outrage, il s’empressa de célébrer des jeux extraordinaires lorsque Caligula revint de sa campagne ridicule sur le Rhin ; il remercia l’empereur, en plein sénat, de la bonté qu’il avait elle de l’inviter à dîner ; il proposa de refuser la sépulture à tous ceux qui étaient tués pour crime de lèse-majesté. Tant de bassesse méritait un salaire : il eut la préture. Sa mère lui avait fait épouser une certaine Flavia Domitilla, qui avait été la maîtresse d’un chevalier. Domitilla n’avait pas même le droit de bourgeoisie latine. Il fallut qu’on lui trouvât un père ; Flavius Liberalis se présenta comme tel pour réclamer sa liberté et la faire reconnaître citoyenne par un jugement. Il était greffier d’un questeur et parent peut-être des Flavius. Flavia Domitilla donna deux fils à Vespasien : Titus, l’aîné, naquit le 30 septembre de l’an 41. Titus est l’héritier de l’ambition de Vespasia Polla, sa grand’ mère ; Titus est l’âme de la famille et l’artisan de sa grandeur ; Titus a voulu l’empire et l’a conquis ; Titus a préparé l’avènement de son père Vespasien, partagé sa puissance, continué son règne sans secousse, assuré à son frère Domitien sa propre succession ; Titus est le fondateur de la dynastie. Il mérite donc particulièrement l’attention ; il doit être toujours au premier plan ; il explique une série de faits dont l’intelligence échappe dès qu’on l’oublie. Je voudrais mettre en son vrai jour cette figure, que la postérité juge mal. Les historiens représentent Titus comme doux et débonnaire, parce qu’ils ne s’attachent qu’aux deux années de son gouvernement personnel ; les poètes le font langoureux comme un berger des bords du Tendre, galant comme un héros de la Clélie. Racine surtout, a dénaturé le personnage pour l’accommoder au goût de son temps, l’assimiler à Louis XIV et contenter Henriette d’Angleterre, qui avait commandé cette tragédie larmoyante. Tel est le prestige du génie : le faux Titus consacré par les vers de Racine est devenu le seul Titus dont on veuille se souvenir en France. Les allusions au grand roi sont déclarées exquises par ceux-là qui sont le plus sévères pour toute leçon tirée des événemens passés et appliquée au présent. Nous trouvons un écrivain charmant dès qu’il abuse de l’histoire pour flatter les rois, nous le blâmons s’il en use pour les avertir et les redresser. Cependant l’histoire doit être un miroir fidèle où l’humanité se contemple, jugé ses maîtres et s’instruit. Tout esprit non prévenu qui lira avec soin les récits des auteurs sera frappé du caractère vrai de Titus, qui est l’opposé de sa réputation. Audacieux, actif, persévérant, tenace, avide et cruel au besoin, négociateur séduisant, corrupteur habile, il étend vers le pouvoir une main implacable ; ce n’est que lorsqu’il l’a saisi, consolidé, rendu héréditaire qu’il s’adoucit, et devient les délices de l’humanité.

Titus naquit dans une maison chétive, située au-delà du Septizonium. Vespasien était gêné ; son édilité avait probablement hâté sa ruine. Sur ces entrefaites, Claude fut proclamé par les prétoriens. Vespasien rechercha les bonnes grâces des affranchis, qui prirent alors la direction des affaires. Il plut à Narcisse, un des triumvirs césariens ; il fut envoyé comme lieutenant, d’abord en Allemagne, puis dans la Grande-Bretagne, où il servit sous Plautius, défit deux peuplades barbares, prit vingt villes, obtint les honneurs du triomphe, un double sacerdoce et le consulat. En partant pour ces lointaines expéditions, il avait obtenu que son fils fût élevé à la cour et devînt un des condisciples du fils de Claude. Titus était de l’âge de Britannicus ; il reçut la même éducation, il eut les mêmes maîtres ; il s’éprit pour son compagnon de jeux d’une affection que les princes manquent rarement d’inspirer, les familles d’entretenir. La mort de Britannicus interrompit ces beaux jours. Du même coup furent renversées de radieuses espérances qu’avait fait naître un devin consulté par Narcisse sur la destinée des deux adolescens ; il avait promis l’empire à Titus. On racontait que Titus avait trempé ses lèvres dans la coupe qui était tombée des mains de Britannicus, et qu’une goutte du breuvage préparé par Locuste avait suffi pour le rendre longtemps malade. La maladie, c’était la douleur, la retraite, l’ambition déçue ; le poison, c’était la cour où il avait vécu, les grandeurs entrevues, le contact d’un despotisme malsain. Agrippine fit écarter et poursuivre toutes les créatures de Narcisse. Vespasien dut se tenir loin de ses yeux, cacher sa personne et sa disgrâce. Titus retourna dans la maison sordide, pour se trouver en face de la misère. Il n’avait que quatorze ans. C’est à cet âge surtout que les blessures de la vanité sont cuisantes, parce que l’âme n’a pas encore assez de force pour s’élever au-dessus de l’adversité par le mépris. Les souvenirs de la cour de Claude et de Néron devaient demeurer ineffaçables au fond de son cœur, se transformant peu à peu en désirs, en projets et en résolutions.

Chez Titus, les qualités du corps et de l’esprit se développèrent avec équilibre. Quatre ans après, il était un homme. Il avait une belle physionomie, une force précoce, quoiqu’il ne fût pas grand. Il montrait d’égales dispositions pour la vie civile et la vie des camps. Habile à tous les exercices, souple, excellent cavalier, possédant le maniement des armes, il avait une mémoire admirable, improvisait en grec et en latin, écrivait avec la même facilité la prose et les vers, savait la musique, jouait assez bien de la lyre et chantait agréablement. Il était très fier de son écriture ; il imitait surtout dans la perfection l’écriture des autres. Il répétait plus tard avec complaisance « qu’il aurait fait un très bon faussaire, » aveu imprudent dont il nous faut lui donner acte, et qui, dans des circonstances données, sera retourné contre lui.

La mort d’Agrippine amena une réaction dont Vespasien et son fils profitèrent. Vespasien, envoyé comme proconsul en Afrique, administra cette province honnêtement, s’y fit détester par sa sévérité, revint pauvre, engagea ses terres à son frère pour se procurer quelque argent. Avec cet argent, il acheta, vendit et revendit des mulets et des chevaux ; en un mot, il se fit maquignon, et ses contemporains lui donnaient volontiers ce surnom. Il encourut une nouvelle disgrâce, parce qu’il s’endormit profondément au théâtre un jour que Néron chantait. Ce n’était rien moins qu’un crime de lèse-majesté qui lui aurait coûté la vie, s’il avait été riche et plus illustre. Il disparut, s’ensevelit dans une petite ville écartée et sans nom, où les voyageurs ne passaient jamais. Quant à Titus, il avait été faire ses premières armes en Germanie et dans la Grande-Bretagne. Il y déploya toutes ses qualités, montra autant de modération que de courage, acquit de la renommée. On a même dit qu’il fut nommé tribun militaire, ce qui est peu vraisemblable à cause de sa jeunesse, et qu’on lui éleva des statues dans l’une et l’autre province, ce qui ne devint vrai qu’après l’avènement des Flaviens. Entraîné par l’infortune paternelle, il revint à Rome, se tourna vers le barreau ; il y parut honorablement plutôt qu’avec assiduité ; c’était une convenance et un complément d’éducation pour tout Romain de distinction. Il fut accueilli chez les chefs du parti stoïcien auxquels Vespasien avait été recommandé par Plautius, son ancien général. Titus entrevit prudemment ces grands personnages, si hostiles au gouvernement impérial, si intègres jadis dans leurs fonctions, si fiers depuis dans leur abstention, Sentius, Baréa Soranus, Thraséa, âmes républicaines, qui protestèrent jusqu’à la mort contre le principe du césarisme, et qui préparèrent par leur martyre le règne des sages et de la philosophie. Titus puisa dans ce commerce non l’amour de la liberté, mais quelque respect pour la vertu.

Il atteignit ainsi l’âge de vingt-six ans. Il avait épousé Arrecina [1] Tertulla, fille du chevalier Clemens, qui avait été préfet du prétoire. Il la perdit peu de temps après, et prit une seconde femme, Marcia Furnilla [2], qui appartenait à une famille illustre, qu’il n’aimait point, et qu’il répudia dès que Vespasien fut empereur. Ce moment approchait, imprévu pour tous et pour ceux-là surtout qui se voyaient la veille sans avenir, sans crédit, sans ressources. La fortune se préparait à les accabler de ces faveurs inouïes qui font dire aux hommes qu’elle est aveugle. Néron, que la révolte des Juifs et les échecs de Cestius Gallus inquiétaient, avait cherché un général qui fût à la fois capable et obscur, capable pour relever la gloire de l’empire, obscur pour ne point exciter, comme l’avait fait Corbulon, la jalousie et les alarmes de l’empereur. On lui désigna Vespasien, le dormeur ; on le fit rire en lui peignant les terreurs et la pénitence volontaire du coupable ; on lui rappela sa bonne conduite en Bretagne et en Afrique. Vespasien fut tiré de sa retraite, connue de quelques amis, pour être mis à la tête de l’armée de Judée. Titus fut accordé à son père, qui obtint pour lui le commandement d’une légion. La Judée avait été administrée avec douceur dans le principe. Sous Claude et sous Néron, des procurateurs avides commencèrent à maltraiter les Juifs, à piller leurs biens, à blesser leurs croyances ; mais ils furent surpassés par Gessius Florus. Cruel, impudent, perfide, insatiable, Florus dévastait des villes entières, laissait organiser un brigandage effréné, dont il prélevait sa part, forçait un grand nombre d’Israélites à se réfugier dans les provinces voisines, se jouait des promesses qu’il avait faites comme des plaintes qu’on lui adressait. Il réduisit les esprits à un tel état de désespoir que la révolte était inévitable. Un jour il fit enlever le trésor sacré, alléguant qu’il était utile à césar. Le tumulte que cette violation causa dans Jérusalem lui servit de prétexte pour livrer la ville à ses soldats, qui pillèrent les maisons, torturèrent et tuèrent, selon Josèphe, plus de trois mille personne inoffensives. Ce massacre fut imité dans d’autres villes. Bientôt la Judéo fut en armes. Le préfet Cestius Gallus entreprit de la soumettre et fut battu. Dès lors la rébellion prit les proportions d’une guerre.

Vespasien, après avoir rétabli la discipline, poussa en avant les légions, donna l’exemple de l’intrépidité et de la vigilance, combattit souvent au premier rang, fut blessé plusieurs fois, et acquit une prodigieuse renommée. Les bons généraux étaient rares à une époque où les services rendus au pays devenaient presque toujours un arrêt de mort. Les armées de Syrie, de Mésie, d’Illyrie, qui connaissaient déjà Vespasien, se redirent à l’envi ses exploits : en peu de mois, il fut le héros des camps. Titus, de son côté, ne fut point avare de sa vie. Il eut un cheval tué sous lui ; une pierre le blessa si rudement à l’épaule qu’il en conserva toujours une faiblesse douloureuse dans le bras. Le père ne pensait qu’à faire vaillamment son devoir ; l’ivresse de l’action et le plaisir de commander lui suffisaient. Le fils sentait vaguement qu’une armée était une puissance, qu’elle avait fait déjà des empereurs et que Rome se lasserait des folies de Néron. Tel est en effet le prestige du soldat dans une société qui s’affaiblit. Quand tous les liens politiques sont usés, les liens militaires se resserrent. Quelle armée a eu une constitution plus belle que l’armée romaine, — intrépide, patiente, toujours prête, accoutumée à de rudes travaux, construisant les routes, les ponts, les aqueducs et fondant des colonies, étendant partout l’influence de l’administration et un ordre rigoureux, finissant par camper à perpétuité sous les climats les plus divers pour veiller à l’unité du monde ? Quelle armée cependant a été plus fatale à son pays ? Elle a multiplié les guerres civiles, le pillage, les proscriptions, soutenu tous les ambitieux, imposé les tyrans les plus odieux, enseigné le chemin de Rome aux auxiliaires qu’elle entraînait à sa suite, accumulé sur les frontières un flot immense de barbares, excité leur convoitise, aguerri leur jeunesse, jusqu’au jour où, écrasée par l’invasion de ces races nouvelles, elle est devenue impuissante à défendre même le territoire de Rome.

La nouvelle de la chute de Néron et de l’avènement de Galba émut Titus. Il avait connu Galba dans son enfance ; il supputait son grand âge ; il savait qu’il n’avait point d’enfans. Il partit dès qu’il le sut arrivé d’Espagne. Le but avoué de son voyage était de féliciter le nouveau césar et de solliciter les honneurs pour lesquels il se croyait mûr. Le but non avoué était de plaire au vieillard et de se faire adopter par lui. Bientôt ce ne fut un secret pour personne. Les amis de Titus ne cachaient point leurs espérances ; ses flatteurs faisaient retentir publiquement leurs vœux. Dans tout l’Orient, ce fut une opinion établie. « Personne ne paraissait plus digne de régner que ce jeune homme, dont l’esprit était à la hauteur de la plus brillante fortune, et dont la grâce du visage était relevée par un air de grandeur. » C’est Tacite qui s’exprime ainsi dans sa reconnaissance pour cette dynastie qu’il a servie et qui l’a poussé dans la carrière des honneurs. Racine s’est inspiré des paroles de Tacite autant que de la majesté de Louis XIV, lorsqu’il a dit :

Et dans quelque humble état que le sort l’eût fait naître,
Le monde en le voyant eût reconnu son maître.


Mais Titus avait trop d’habileté pour se fier à de vaines apparences : il comptait bien plus sur les légions de son père, sur la crainte qu’il inspirerait pour faire pencher la balance en sa faveur. Ce qui achevait d’enflammer l’ambition du voyageur, c’étaient les présages, les accidens heureux, les oracles, que les anciens interprétaient comme un signe de la volonté des dieux. Tout semblait promettre le trône à Titus, même la croyance invétérée des Juifs, qui, après avoir crucifié Jésus, attendaient toujours leur Messie, et proclamaient que « les maîtres de l’univers devaient sortir de Jérusalem. » Pour les Romains, ces maîtres de l’univers ne pouvaient être que les généraux de l’armée de Judée triomphans.

Le plan de Titus fut brusquement déjoué. En arrivant à Corinthe, il apprit à la fois l’assassinat de Galba, la proclamation d’Othon et la révolte de Vitellius. Que faire ? Aller à Rome, c’était se livrer aux hasards de la guerre civile et devenir un otage entre les mains d’un de ses adversaires. N’y pas aller, c’était offenser le vainqueur et lui refuser l’hommage. Titus se consulta longuement avec ses amis ; on pesa les sujets de crainte et d’espérance, l’espérance l’emporta ; on se résolut à ne plus garder de ménagemens. Othon et Vitellius, tous deux lâches et incapables, ne pouvaient occuper fortement le pouvoir : leurs armées allaient s’entre-détruire. Si Titus était compromis, Vespasien effacerait l’offense en se déclarant pour le vainqueur. Si Vespasien consentait à se laisser proclamer lui-même, il importait peu de blesser un ennemi auquel on déclarait la guerre. Ce conseil tenu à Corinthe eut donc une influence décisive sur la résolution de Titus. L’usurpation était dès lors un but précis, unique, que la fortune éloignerait ou rapprocherait ; tous les efforts de Titus devaient y tendre.

En regagnant l’Asie, Titus, qui ne négligeait rien, s’arrêta dans l’île de Chypre. Le sanctuaire de Paphos était célèbre. Pour se concilier les Orientaux, Titus y offrit de pompeux sacrifices, consulta le grand-prêtre Sostrate et prétendit lui avoir entendu dévoiler l’avenir qui l’attendait. Il arriva au camp de son père comme exalté par ces prédictions, le front radieux, exprimant une ardeur et une foi que sa vue seule communiquait. Vespasien avait déjà reconnu l’empereur Othon et fait prêter serment à ses légions. Cela n’arrêta point Titus. Les esprits étaient en suspens ; il les entraîna, et sut leur inspirer une immense confiance. Pendant que son père, qui ne voulait ni partager ses espérances, ni approuver ses menées, était tout entier à la guerre, Titus, tout entier à la politique, préparait l’explosion. D’abord il s’assura du dévoûment de l’armée. Il comptait sur les centurions et sur les tribuns, déjà séduits par ses promesses. Il acheva de gagner les soldats, prenant les uns par leurs vertus, les autres par leurs vices, tous par une douceur étudiée ; il savait leurs noms, leurs affaires, leurs plaisirs, les flattait avec adresse, et fermait à propos les yeux quand la licence ne devait point compromettre la discipline.

En même temps il rechercha l’amitié des rois qui étaient voisins, alliés ou tributaires de l’empire. Il avait comme intermédiaires dans ces lointaines négociations le fils et la fille d’Hérode Agrippa Ier, tous deux chassés de Jérusalem par la révolte de leur peuple, tous deux rompus aux intrigues, tous deux n’ayant d’espoir qu’en lui. Le fils portait le même nom que son père : il s’appelait Hérode Agrippa II. Trop jeune à la mort d’Agrippa Ier, il n’avait reçu l’investiture de la tétrarchie qu’après avoir hérité de la principauté de Chalcis en Syrie, que lui laissa son oncle Hérode. Aussitôt après le conseil tenu à Corinthe, il était parti pour Rome afin de solliciter Othon. La fille d’Agrippa Ier était la fameuse Bérénice, transfigurée par Racine, qui lui a prêté le désintéressement, la chasteté, les nobles sentimens, la tendresse, les larmes des héroïnes de Mlle de Scudéry ou de Mme de La Fayette ; elle n’a rien d’une Juive, rien d’une Orientale, rien d’une reine de la famille d’Hérode. Il fallait peindre une Médée ou une Armide ; Racine a peint une Clélie et une Mandane. La poésie n’ajoute pas seulement à l’histoire, ce qui est son droit, elle la détruit. Les contradictions finissent même par être plaisantes. Quelque respect qu’on ait pour le génie, on doit plus de respect encore à la vérité. Il est donc nécessaire de rétablir les faits.

Bérénice était née un an après son frère, l’an 28 de l’ère chrétienne. Fiancée d’abord, sinon mariée, à Marc, fils d’Alexandre, procurateur impérial, elle avait épousé, après la mort de Marc, son oncle Hérode, roi de Chalcis : elle avait alors seize ans [3]. Elle eut de lui deux fils, Berenicianus et Hyrcan [4], et devint veuve quatre ans plus tard. Elle vécut alors avec son frère dans une intimité qui fit croire à un inceste : l’inceste était aussi fréquent chez les princes de l’Orient que dans la famille des césars. Pour mettre un terme à des bruits injurieux, Bérénice consentit une troisième fois à se marier. Elle était recherchée par un roi de Cilicie, Polémon, qui convoitait ses richesses beaucoup plus que sa beauté, dit l’historien Josèphe [5]. Polémon était païen ; Bérénice exigea qu’il embrassât la religion juive et se fît circoncire. L’opération fut subie, et l’hymen fut célébré. Bérénice se dégoûta promptement du pays à demi barbare où elle se trouvait transportée ; sa conduite était loin d’être irréprochable ; Josèphe parle même de ses dérèglemens [6]. Elle reprit ou acheta sa liberté, revint avec son frère, partagea sa bonne et sa mauvaise fortune, avertit les gouverneurs Florus et Cestius des fautes qu’ils commettaient, les supplia en vain, se compromit, vit incendier son palais par les révoltés, et se réfugia auprès des Romains. Dès que Vespasien eut touché le sol de la Judée, elle accourut auprès de lui, et se concilia par la magnificence de ses présens un parvenu qui manquait de tout. Dès que Titus fut arrivé d’Alexandrie, où il avait rallié la 5e et la 10e légion, elle n’eut point de peine à séduire un jeune homme amoureux des plaisirs [7].

Bérénice avait quarante ans lorsqu’elle connut Titus. Elle était encore belle et possédait tous les charmes qu’un art raffiné peut ajouter à la beauté. Chez les femmes de l’Orient, la fraîcheur du visage est inaltérable, parce qu’elle se compose tous les matins devant le miroir à l’aide du pinceau. Aspasie, Cléopâtre, les courtisanes et les reines célèbres de l’antiquité ont pu conserver ainsi un renom de perpétuelle jeunesse. La noblesse du type juif, des cheveux admirables, des formes que la maternité n’avait point altérées et que l’âge avait portées à leur juste plénitude, constituaient le prestige de Bérénice autant que ses artifices de langage et ses doux sourires. Pleine d’expérience, éprouvée par des péripéties nombreuses, trois fois femme, deux fois mère, dissolue de mœurs, sachant manier délicatement la flatterie, armée de toute la ruse de sa race, rompue au mensonge et à la corruption des petites cours asiatiques, entourée d’éclat et de luxe, elle établit d’autant plus facilement son empire sur Titus qu’elle avait dix ans de plus que lui, et que Titus avait besoin d’elle. « La passion de Titus, ajoute Tacite, ne le détournait point des affaires [8]. » Chez les ambitieux en effet, l’amour ne dure qu’autant qu’il est un instrument de l’ambition. Il se trouva bientôt que Bérénice était pour Titus l’agent le plus utile [9], que son trésor était ouvert, son influence en jeu, car elle était obligée de subordonner sa cause à celle de Titus, et d’ajourner le rétablissement de sa dynastie à Jérusalem jusqu’à la conquête de Rome par la dynastie des Flaviens. Ce fut elle qui, par ses promesses et ses intrigues, fit entrer dans la conspiration Soémus, roi d’Émèse et tétrarque du Liban, Antiochus, roi de Comagène, dont Racine a fait un amant morfondu ; l’un et l’autre pouvaient réunir près de 10,000 cavaliers ou archers. Ce fut elle qui avertit sous main son frère, qui était à Rome, et qui s’échappa dès que la prise d’armes fut décidée. Ce fut elle qui intercéda auprès de Vologèse, roi des Parthes, et provoqua l’offre qu’il fit de 40,000 cavaliers quand on voudrait marcher sur Rome. Le Pont et l’Arménie furent également prévenus. L’or, les provisions de toute sorte, les moyens de transport, tout devait se trouver en abondance chez des rois qui espéraient être payés au centuple par ceux qui leur devraient le trône.

Enfin Titus ménageait les gouverneurs des provinces voisines ; leur hostilité eût anéanti ses projets, et leur concours était indispensable pour en assurer le succès. Il entreprit dans cette intention plusieurs voyages ; ses négociations furent secrètes, il y déploya toute sa diplomatie. En Égypte, le préfet Tibère Alexandre fut aisément gagné ; il promit ses légions. L’Égypte était la clé de Rome, puisqu’il suffisait de retenir les flottes chargées de blé pour condamner les Romains à mourir de faim. Le préfet de Syrie, Mucien, donnait plus d’inquiétudes. Fameux également par ses succès et par ses disgrâces, il avait fait grande figure à la cour, recherché les amitiés illustres, dévoré sa fortune, encouru le déplaisir de Claude ; on l’avait relégué au fond de l’Asie, où il était comme en exil Mélange d’activité et de mollesse, de bonne grâce et d’arrogance, de débauches effrénées quand il en avait le loisir, de tempérance et de vertu quand son intérêt le commandait, il séduisait ses inférieurs, ses collègues, ses rivaux. Par malheur, le seul avec lequel il fût en mauvais termes était précisément Vespasien ; il ne lui pardonnait pas d’avoir obtenu le commandement de la guerre de Judée, qu’il avait espéré. Sa jalousie pouvait être funeste, car il commandait quatre légions ; il avait su s’en faire aimer en même temps que les maintenir sous la discipline. Il était connu depuis longtemps de tous les princes d’Asie ; il parlait avec une adresse merveilleuse ; il excellait à préparer les ressorts de toutes les affaires ; lui-même pouvait prétendre à l’empire. Il avait naturellement des allures de césar et tout ce qui peut imposer à la multitude, un air de grandeur, l’habitude de la munificence, un faste qui le rehaussait au-dessus de la condition privée. Vespasien au contraire était sans dehors, vêtu comme un simple soldat, gueux et d’une avidité qui le faisait ressembler à un courtisan affamé plutôt qu’à un futur maître du monde.

Titus fit sonder le terrain par des amis communs. Sa démarche pleine d’humilité toucha un esprit hautain : rendre visite le premier à Mucien, c’était lui rendre publiquement hommage. Bien accueilli, Titus fit un chemin rapide ; il usa avec tact de tous les moyens de plaire qu’il tenait de la nature ou de l’art, sut concilier les intérêts opposés, adoucir les blessures de la vanité, faire tomber un à un tous les griefs. Mucien fut conquis par la douceur du négociateur et par son effusion. On en vint à promettre que Vespasien serait désormais un frère pour son bienfaiteur, Titus un neveu et presque un fils. Mucien pouvait donner l’empire : Titus le lui avouait, et il disait la vérité. Ce rôle plut à une âme à la fois indolente et orgueilleuse, qui s’accommodait d’un désintéressement sans péril et d’une générosité sans exemple jusque-là dans l’histoire. Déjà vieux, sans enfans, il n’eût régné que pour adopter un successeur ; il jugea plus court de revêtir de la pourpre le père de Titus et de Domitien ; il jugea plus glorieux d’étonner le monde. Dès lors il fut un auxiliaire tout-puissant. Non-seulement son adhésion entraîna l’Orient, mais, chose singulière, son éloquence persuada le seul homme qui s’opposât sincèrement à l’entreprise : cet homme, c’était Vespasien.

Vespasien, heureux et satisfait de la vie des camps, ne souhaitait pas d’autre fortune que de mener à bonne fin la guerre qui lui était confiée. Loin de partager les espérances de son fils, il fut le principal obstacle à ses complots. Nous l’avons vu faire prêter serment à Othon par son armée ; dès qu’il eut appris l’avènement de Vitellius, il fit prêter serment à Vitellius. Il mit à ces deux actes l’exactitude et l’empressement d’un fonctionnaire, sans égard pour les suggestions de Titus. Il chérissait son fils, il blâmait ses idées. Trop doux pour l’affliger, trop faible pour réprimer ses menées, il préférait les ignorer, le laissait faire, regrettait d’être peu à peu compromis, s’occupait uniquement de poursuivre les Juifs et d’emporter une à une toutes leurs places fortes. Les discours et les supplications de Titus parvenaient quelquefois à l’ébranler ; mais son bon sens répugnait aux aventures, sa droiture à la guerre civile, et de plus il avait peur. « Quoi ! risquer à soixante ans sa renommée, sa vie, celle de deux fils à la fleur de l’âge ! S’exposer aux jeux de la fortune, au choc redoutable de l’armée de Germanie, aux coups des assassins, à la jalousie des autres généraux, à la trahison de ses propres amis ! En vain, après qu’on eut appris la mort d’Othon, Titus montrait une lettre de l’empereur qui chargeait Vespasien de le remplacer et de le venger : Vespasien, qui connaissait le talent de son fils à contrefaire toutes les écritures, s’émut peu de cette lettre fausse, qui n’était faite que pour tromper le vulgaire. En vain Titus lui énumérait toutes les forces dont il disposait, l’alliance des rois de l’Asie entière, les auxiliaires de toutes les cités grecques et de toutes les îles : Vespasien rappelait le sort de Clodius Macer et de Scribonianus, tués le lendemain de leur révolte. En vain Titus faisait valoir que deux mille hommes tirés des légions de Mésie l’avaient déjà proclamé à Aquilée : Vespasien répondait que ces deux mille hommes étaient aussitôt rentrés dans le devoir. Titus, désespéré, sentait l’occasion lui échapper, s’il laissait à Vitellius le temps de s’affermir. Mucien, mandé par lui, vint de Syrie pour décider Vespasien. Après plusieurs entretiens secrets, il lui tint devant tous ses officiers le langage le plus propre à le décider et au besoin à le compromettre. Le discours que Tacite lui prête [10] convient bien à ce personnage énergique et fastueux qui a entraîné Vespasien, lui a frayé la route, s’est complu, une fois à Rome, à faire sentir à tous que Vespasien lui devait l’empire, et plus tard le rappelait volontiers à l’empereur lui-même par son indolence voluptueuse ou par ses sarcasmes. L’exemple de Mucien enhardit les plus timides ; on pressa Vespasien. Titus, qui le savait superstitieux comme tout bon Romain, lui rappela les présages qui depuis longtemps annonçaient sa grandeur, les prophéties du prêtre du mont Carmel ; mais ce qui devait surtout frapper cet esprit sensé, c’était le sentiment de sa situation. On l’avait si bien compromis qu’il ne lui restait plus d’autre parti que la rébellion. Il s’y résigna, promit de s’y préparer, ne laissa aucun doute à Mucien, qui retourna dans son gouvernement, accablé de caresses par Titus. Toutefois il remettait toujours : entre la résolution et l’action, l’intervalle eût été long, si Titus n’eût brusqué le dénoûment. Il écrivit à Tibère Alexandre, répandit dans le camp de Judée l’impatience et la sédition, passa de nouveau en Syrie, où il fit annoncer par Mucien que Vitellius allait rappeler les légions de Syrie pour les envoyer sur le Rhin. Or les soldats, unis aux habitans par des liens de famille et d’amitié, chérissaient ce doux pays comme une seconde patrie.

Bientôt l’incendie éclata. Aux calendes de juillet, Tibère Alexandre proclama Vespasien et lui fit prêter serment par ses soldats. Le 5 des nones du même mois, l’armée de Judée se prononça avec impétuosité, sans être assemblée ni excitée par aucun discours, sans attendre la présence de Titus, qui revenait d’Antioche. Quelques légionnaires, voyant leur général sortir de sa tente, le saluèrent empereur ; des cris s’élevèrent, on accourut, la clameur devint universelle, l’enthousiasme irrésistible ; les épées furent tirées. Vespasien, menacé de mort par ses partisans furieux, accepta enfin les titres de césar et d’auguste que la foule lui décernait. Mucien n’attendait que cette nouvelle. Tout l’Orient l’imita, et les légions d’illyrie, de Mésie, de Pannonie, de Dacie, à la lecture des lettres du nouvel empereur, se précipitèrent sur l’Italie, conduites par Antonius Primus, Gaulois, né à Toulouse, surnommé dans son enfance Bec de Coq, grand discoureur, général plein de feu, téméraire, amoureux du pillage, mêlant les vols et les largesses. Antonius Primus saccagea tout sur son passage, défit les vitelliens, traita Rome en ville conquise, fit mettre à mort Vitellius, ne laissa rien à faire à Mucien si ce n’est de le calomnier, rien à Vespasien si ce n’est de le mettre à l’écart, juste salaire de ceux qui rendent aux princes de tels services.

Les événemens qui remplirent la fin de l’année 69 et le commencement de l’année 70 sont lamentables et ne méritent guère d’être racontés. Les Flaviens ont coûté à Rome des flots de sang et avancé sa démoralisation politique. Le soulagement qu’apporte une tyrannie nouvelle ressemble à la maladie qui chasse une autre maladie ; elle repose, mais elle affaiblit encore le malade. Vespasien avait appris les progrès de ses lieutenans et le supplice de Vitellius par des sénateurs, des chevaliers, des transfuges de tout rang, qui avaient affronté les tempêtes de l’hiver pour lui apporter leur hommage ; chaque galère les déposait sur le môle d’Alexandrie, d’autant plus nombreux que les nouvelles étaient plus favorables. Vespasien était depuis plusieurs mois en Égypte, prêt à affamer Rome, si elle résistait, à occuper l’Afrique, si la guerre était incertaine, à se retrancher dans le royaume des pharaons, admirablement défendu par la nature, si Mucien était vaincu. Titus était avec lui, et savourait le charme tant désiré de la puissance. Il forçait même son père à se prêter à d’indignes comédies, propres à donner plus de prestige au pouvoir suprême. Vespasien faisait des miracles, comme Simon le magicien ou le thaumaturge Apollonius. Deux misérables, l’un aveugle, l’autre boiteux, l’arrêtèrent sur la place publique : ils le supplièrent de les guérir ; Sérapis pendant leur sommeil leur avait signifié à l’un qu’il recouvrerait la vue, si l’empereur daignait cracher sur ses yeux, à l’autre qu’il marcherait droit, si l’empereur avait la bonté de lui donner un coup de pied. Vespasien rougit d’abord, honteux pour l’humanité et pour lui-même. Pressé par ses amis et par son fils, il cessa de résister ; il cracha, il donna le coup de pied, et le miracle s’opéra. Ainsi fut établi pour les Orientaux le dogme de sa divinité.

Des soins plus graves l’appelaient en Italie. La famine menaçait ; Rome était livrée au désordre ; les soldats y régnaient en maîtres ; la Gaule et la Germanie se révoltaient ; Domitien enfin, son second fils, à peine âgé de dix-sept ans, qu’il avait laissé à Rome, enivré de sa grandeur subite, indocile aux conseils de Mucien, se livrait à ses passions effrénées, prodiguait les magistratures, multipliait les destitutions. Son père lui écrivit même à ce sujet une lettre ironique où il le remerciait « de ne pas l’avoir destitué lui-même et de lui permettre de régner. » Vespasien eut avec Titus un long entretien avant de s’embarquer. Titus avouait qu’il s’était efforcé d’adoucir l’empereur envers son frère en lui remontrant que la principale force d’un souverain qui veut fonder une dynastie, c’est le nombre de ses enfans. Je ne doute pas que le jeune ambitieux n’ait plaidé cette thèse, s’inquiétant peu d’ailleurs des témérités d’un enfant qui avait douze ans de moins que lui ; mais le sujet secret et capital de l’entretien fut Mucien, le trop puissant Mucien qui excitait bien autrement les alarmes de Titus, Mucien qui tenait les armées dans sa main, exerçait à Rome un pouvoir discrétionnaire, promulguait des édits, apposait le sceau, que Vespasien avait dû lui confier, multipliait les concussions, se vantait d’être appelé frère par Vespasien, racontait à tous qu’il lui avait donné l’empire, et se flattait de le partager avec lui. Il était dangereux de laisser Mucien exposé à des tentations croissantes ; il était nécessaire de le ramener par une prudente politique et une ingratitude savamment graduée au rang de courtisan. Après s’être concertés, le père et le fils se séparèrent ; l’un partit pour Rome, afin d’y apprendre le métier d’empereur, l’autre retourna en Judée, afin d’y affermir sa gloire et ses titres à l’héritage d’Auguste.

II

Vespasien avait soixante ans lorsqu’on lui jeta sur les épaules la pourpre et le fardeau des affaires. A cet âge on n’a plus ni les passions, ni l’orgueil, ni la crédulité qui entraînent un novice. Accoutumé à une vie modeste et parfois misérable, il garda le goût de la simplicité. Il n’habitait pas volontiers le Palatin, où le souvenir des splendeurs impériales le gênait : il préférait les jardins de Salluste, qui s’accommodaient mieux à l’aisance d’un particulier. Il ne voulut point de gardes, laissa sa porte ouverte, reçut à toute heure ceux qui se présentaient, abolit l’usage de fouiller quiconque s’approchait de l’empereur, fût-ce une femme, se laissa aborder dans la rue ; en un mot, si ses actes furent d’un maître, ses manières furent celles d’un républicain.

Le nouvel empereur avait la taille carrée, les membres robustes et compactes, une santé excellente qu’il entretenait en se frottant tout le corps avec des mouvemens énergiques et cadencés, et en faisant diète un jour par mois. Son visage semblait contracté par un effort continuel. Ses contemporains qualifiaient fort grossièrement la nature de cet effort et en tiraient des plaisanteries de mauvais goût qu’il faut laisser à son biographe Suétone. Cette expression, ou plutôt cette tension est indiquée sur les monnaies frappées pendant son règne ; elle est rendue plus vivement par la statue et le buste de marbre qu’on voit au Louvre, et qui nous donnent les traits suivans : un front ridé, contracté, labouré par cette apparence d’effort dont parlent les auteurs ; un crâne chauve avec quelques cheveux épargnés sur le sommet et au-dessus de chaque oreille ; une tête ronde, pleine, d’heureuse proportion, qui ne peut contenir que des impressions nettes et un cerveau sain ; l’oreille plaquée, jolie, bien ourlée ; des yeux enfoncés dans leur orbite, attentifs, marqués au coin de rides narquoises qu’on retrouve aux yeux d’Henri IV ; le nez gros, tirant vers l’aquilin ; les pommettes hautes, le menton pointu, accusé, avec cette nuance de bouffonnerie dont les Italiens ont fait un type (Pulcinella) ; la bouche souriante, sceptique, crispée, sans que cette crispation aille au-delà de la malice et nuise à un air de bonté. La physionomie générale est la bonhomie et l’égalité d’humeur dans une contention perpétuelle, l’habitude de la ruse et de l’application tempérée par un naturel heureux, l’exactitude d’un travailleur et la pénétration d’un homme d’esprit qui raille les hommes autant qu’il s’en défie, une régularité de fonctionnaire unie à la cupidité d’un spéculateur, un grand sens avec une pointe gasconne, une vieillesse aimable, le mépris des courtisans, la satisfaction de jouir des biens tardivement acquis.

Appliqué, exact, modéré, Vespasien était en effet un administrateur à son poste plutôt qu’un césar. Il était le modèle d’un préfet de Rome et se croyait encore gouverneur de province. Levé avant le jour, il se faisait lire les lettres et les rapports, s’habillait lui-même en causant avec ses amis, donnait audience, expédiait les affaires ; ce n’était qu’après les avoir expédiées qu’il se faisait promener en litière ou se reposait. Il avait perdu sa femme et repris une ancienne maîtresse qui était une affranchie et s’appelait Cœnis. Lorsqu’elle fut morte à son tour, il prit des concubines qu’il choisit sans vergogne, et dont il forma une sorte de harem ; ce fut son seul luxe, ridicule à son âge, mais qui parut un scandale assez innocent auprès des terribles fantaisies de ses prédécesseurs. Après la sieste, le bain ; après le bain, le souper. C’était le moment où il montrait le plus d’indulgence et l’humeur la plus douce : les gens de sa maison en profitaient pour présenter leurs requêtes ou enlever les faveurs. Il aimait à faire le plaisant jusqu’à la bouffonnerie ; ses propos de table étaient grossiers jusqu’à l’obscénité. Par là se trahissaient sa mauvaise éducation et sa nature vulgaire. Aussi n’avait-il aucun mérite à rester insensible aux flatteurs ou à rire des généalogistes du temps qui voulaient le rattacher aux dieux. En vrai parvenu, il ne pouvait s’asservir aux convenances ; hostile à toute étiquette, il déclarait que la représentation était pour lui une gêne, la grandeur un supplice. Il retournait avec joie dans la petite maison de campagne que possédait sa famille dans la Sabine ; il buvait dans la coupe de son aïeule Tertulla de préférence aux coupes d’or ou d’argent.

Le vice capital de Vespasien était la cupidité ; il n’était pas avare, il était insatiable, défaut royal assez fréquent chez les princes qui ont manqué de tout et veulent s’assurer de l’avenir : il leur semble que la richesse est une protectrice qui survivra même à leur puissance. Les modernes parlent quelquefois de l’avarice de Vespasien, trompés par le mot latin avaritia, qui signifie cupidité. Vespasien était rapace, et tous les moyens lui étaient bons ; c’était dans le sang, il était fils d’usurier. Mucien, par son ordre, avait commencé à remplir le trésor impérial à la faveur de la guerre civile. A peine arrivé à Rome, l’empereur déclara qu’il lui fallait 800 millions comme nerf d’un bon gouvernement. Il rétablit les impôts les plus lourds, doubla le tribut des provinces, vendit les honneurs, les exemptions, les grâces, ne recula pas devant les trafics sordides, fit le métier de brocanteur, se servit de sa maîtresse Cœnis pour rançonner les ambitieux, éleva aux plus grands emplois des coquins auxquels il faisait rendre gorge dès qu’ils s’étaient enrichis : il les appelait ses éponges. Il partageait les bénéfices de ses huissiers, s’ils vendaient les audiences, forçait un de ses cochers, qui pendant un voyage ferrait ses mules pour donner du temps aux solliciteurs, à partager avec lui la somme qu’il avait reçue. L’impôt qui lui a assuré l’immortalité du ridicule n’était cependant pas le plus répréhensible : ce n’était que le fermage des spéculateurs qui exploitaient l’infirmité humaine et lui offraient à prix convenu les récipiens [11] auxquels nous avons attaché le nom d’un césar. Ce césar avait trop d’esprit pour ne pas sentir sa honte ; mais il se servait de son esprit pour couvrir ses vilenies par des bons mots. Suétone, qui le peint sous son jour le plus beau, fait cette remarque profonde, qu’il était surtout facétieux quand il méditait de sales actions. Il savait que le rire désarme et qu’un bouffon cesse d’être odieux. Les députés d’une ville lui apprenant qu’on avait voté une somme importante pour lui ériger une statue colossale : « Voici la base, » dit-il en tendant le creux de sa main. Il avait beau railler, les Romains le raillaient d’une façon plus sanglante. A ses funérailles, le premier pantomime, nommé Favor, faisait le personnage de l’empereur suivant la coutume, imitait sa démarche, son costume, ses airs, jusqu’à ses paroles : « Quelle ruineuse cérémonie ! s’écria-t-il brusquement lorsqu’il fut en face des procurateurs ; combien coûtera-t-elle ? — Deux millions, lui répondirent les procurateurs. — Donnez-moi vingt-cinq mille livres et jetez-moi dans le Tibre. »

Du moins faut-il rendre à Vespasien cette justice, qu’il usa bien des trésors mal acquis. Il soulagea les misérables, ranima le commerce, rendit aux travaux publics leur activité, donna des pensions aux consulaires ruinés, aux professeurs de lettres grecques et latines, aux artistes, aux acteurs même. Il entassait pour répandre, il volait pour être utile, il était avide du bien d’autrui, mais il en était généreux ; il s’efforçait de réparer les maux de l’anarchie, de rétablir l’ordre, l’économie, la police dans l’état. Après les horreurs de plusieurs guerres civiles accumulées, il lui était plus facile de conduire les esprits fatigués, de contenter les intérêts en souffrance, de renvoyer sans promesses nouvelles les soldats gorgés de pillage, de ramener le règne des lois lorsqu’on avait appris à le regretter, et de reprendre le jugement des innombrables procès que les révolutions avaient suspendus. La force avait donné l’empire à un général qui aurait pu n’aimer que la guerre : le hasard favorable voulut que cet usurpateur eût des goûts et des talens d’administrateur. Dès le début de son règne, Vespasien avait inauguré d’une manière significative l’ère des réparations. Il avait voulu, avant tout, restaurer le Capitole, c’est-à-dire le double sanctuaire de la religion d’état et des lois. Le temple de la trinité capitoline, sauvegarde de l’empire, et le tabularium, archives de la toute-puissante administration, avaient brûlé pendant les troubles civils. C’étaient même les Flaviens qui avaient causé l’incendie, car Flavius Sabinus, frère de Vespasien, en se faisant assiéger dans le Capitole, y avait attiré le feu et la flamme. Des monceaux de ruines immenses semblaient défier tous les efforts. Vespasien donna l’exemple ; une hotte sur le dos, il emporta les premiers déblais. Il est inutile d’ajouter que des travaux ainsi commencés devaient marcher vite. Vespasien put déposer la hotte et s’en remettre aux soins de L. Vestinus, chevalier considérable, Gaulois d’origine. Très actif, très intelligent, ce Vestinus fut l’Agrippa de Vespasien, tandis que Mucien s’en fit le Mécène. Les défenseurs des nouvelles dynasties sont épris de ces sortes de résurrections, ils vont même jusqu’au plagiat ; ils croient abriter leur maître sous la protection de souvenirs déjà consacrés, et se livrent avec passion à la pratique de cette sorte d’archéologie. Mucien, qui ne mérite plus désormais l’attention de la postérité, attirait quelques beaux esprits, vivait dans la mollesse, s’entourait d’un luxe effréné, faisait un recueil de mémoires et de lettres, et écrivait pendant ses loisirs forcés une histoire naturelle où l’on prétend que Pline a plus d’une fois puisé. Vestinus au contraire était infatigable. Le 11 des calendes de juillet de l’an 71, la première pierre du temple capitolin fut posée avec pompe. On avait entouré le périmètre du temple de bandelettes ; la haie était formée par des soldats qui tous avaient des noms d’heureux présage, Félix, Fortunatus, Faustus, Pius, etc.. Les vestales, suivies d’un double chœur de jeunes garçons et de jeunes filles qui n’avaient point encore porté le deuil de leurs parens, aspergèrent le sol d’eau puisée par elles aux sources ; le pontife Plautius Ælianus le purifia par le triple sacrifice d’un taureau, d’un porc et d’une brebis ; le préteur Helvidius Priscus, après avoir invoqué la trinité du Capitole, prit le câble ; tous, prêtres, sénateurs, chevalière, plébéiens, le saisirent derrière lui et traînèrent en cadence la pierre fondamentale jusqu’à sa place. Dans le trou qu’elle devait occuper, on jeta de l’or vierge, de l’argent qui n’avait jamais été fondu par le feu. Le monument fut poussé rapidement. Le plan ancien fut respecté, comme il l’avait été par Sylla ; c’était le plan étrusque, trois sanctuaires parallèles avec une seule façade. Les formes générales et l’ordre, qui était corinthien, furent reproduits, mais avec des proportions plus élancées, plus de hauteur, plus de richesse ; de grandes médailles de bronze frappées sous Vespasien en donnent quelque idée. On y voit les six colonnes de la façade, l’entrecolonnement plus large au milieu ; Jupiter, assis dans le fond de son sanctuaire, tenant le sceptre et le foudre ; Minerve, dans le sanctuaire de droite, debout, casquée, s’appuyant sur sa lance ; Junon, dans le sanctuaire de gauche, debout, le torse nu, renversant une patère à libations. Les degrés, les statues qui les précèdent, le fronton avec sa décoration, les aigles qui forment les acrotères, le quadrige qui surmonte le faîte, tout est indiqué.

La restauration du temple capitolin était un symbole : l’empire allait être restauré comme son palladium, qui devenait, aux yeux des usurpateurs, le palladium de leur dynastie ; mais ce n’était pas à Vespasien qu’il appartenait de déduire ces conséquences. Trop sensé et trop sceptique pour être un fondateur, il se contentait d’agir en père de famille ; il amassait pour ses enfans. Aussi les deux premières années de son gouvernement offrent-elles peu d’intérêt ; elles ne sont remplies que par les expédiens ou les exigences de l’administration. Il faut que Titus soit revenu de Judée, qu’il ait pris pied à Rome, qu’il ait reconnu le terrain pour que ses actes aient un caractère politique et tendent vers un but, car c’est Titus qui est le créateur, l’ambitieux, le poète ; c’est Titus qui travaille pour l’avenir, c’est-à-dire pour lui-même ; c’est Titus qui est l’âme, Vespasien n’est que l’instrument.


III

Titus avait espéré réduire promptement Jérusalem, soit par une capitulation, soit par la force. Les Juifs, acharnés à leur propre perte, refusèrent ses conditions et firent une défense admirable. Il fallut accepter les lenteurs d’un siège dont les détails sont relatés par le témoin Josèphe. Titus, désespéré d’abord d’une résistance qui le retenait loin de Rome, ne se fiant qu’à demi à l’habileté de son père, se rassura plus tard lorsqu’il apprit quel accueil on avait fait à Vespasien. Tranquille sur l’établissement de l’empire, consolé par l’amour de Bérénice, charmé par des flatteries nouvelles pour lui, entouré d’une cour magnifique que lui fournirent les petits rois de l’Orient et tous les Romains qu’avaient attirés d’Italie l’intérêt, l’espoir, le désir de s’emparer de l’oreille encore libre du prince, il se résigna à devenir un héros. Il se comporta vaillamment, exposa sa vie avec témérité, fut vainqueur et se vengea de tout ce que les Juifs lui avaient fait craindre par la destruction de Jérusalem. Raser une ville illustre et florissante parce qu’elle s’est révoltée justement, disperser une nation parce qu’elle a été poussée aux dernières extrémités par les cruautés des procurateurs impériaux, c’était un acte de férocité inutile. On conçoit que le sénat de la république eût semé le sel sur Carthage quand Carthage pouvait se relever et menacer de nouveau la puissance de Rome ; mais Jérusalem n’avait été ni un danger ni un exemple contagieux pour l’univers enchaîné. Titus a cédé ou à un ressentiment personnel ou à un désir plus inhumain encore de frapper les esprits par un coup terrible. Il voulait apparaître aux citoyens romains comme un foudre de guerre et un exterminateur. Il leur apprenait quel sort attendait désormais une cité qui oserait se révolter contre la famille des Flaviens.

L’hiver était arrivé ; la mer était fermée pendant toute la saison aux navigateurs prudens ; Titus attendait le printemps. Il jouit de sa puissance, distribua les grades et les récompenses à ses soldats, et se promena en Asie comme un triomphateur. Les peuples lui prodiguaient la pâture dont s’enivrent les despotes novices, fêtes et adoration. Titus à son tour prodiguait les faveurs et des spectacles sanglans dont les pauvres Juifs faisaient les frais. Il tramait derrière lui un grand nombre de prisonniers, décimés par la fatigue, la maladie, la misère. Pour diminuer encore les embarras d’une telle suite, il en força 2,500 à s’entr’égorger dans l’amphithéâtre de Césarée avec le titre de gladiateurs. Il en fit tuer 2,500 autres à Béryte, pour célébrer le jour de la naissance de son père. Toutes les villes importantes de la Syrie eurent successivement leur part de joie, et, comme elles détestaient les Juifs, elles purent se réjouir à leur aise de voir couler leur sang. Les chefs cependant et l’élite des captifs furent épargnés, soignés, embarqués à l’avance, envoyés à Rome pour parer le triomphe que se promettait le destructeur de Jérusalem. Ce faste et ces allures tyranniques effrayaient à Rome ; les alarmes redoublaient lorsqu’on apprenait les privilèges accordés au roi Agrippa et à sa sœur, la réception des ambassadeurs parthes apportant les vœux de Vologèse, la consécration du nouveau bœuf Apis par Titus, qui, pour obéir à l’usage égyptien, avait ceint le diadème royal. Les habitans de l’Italie, dont l’oreille était tendue vers l’Orient, craignaient que Titus ne fût entraîné par Bérénice comme Antoine l’avait été jadis par Cléopâtre et qu’il ne voulût diviser le monde. On prévoyait de nouvelles dissensions civiles. Vespasien seul ne ressentait point ces inquiétudes. Il connaissait trop bien l’ambition de son fils, de même que Titus savait trop quelle était l’affection de son père et son détachement des grandeurs. Il eût été insensé de garder avec péril la moitié de l’univers quand l’univers entier devait lui appartenir sans obstacles. Aussi, lorsque Titus toucha la plage de Blindes, trouva-t-il Vespasien, qui était venu à sa rencontre, comme un lieutenant au-devant de son empereur. Aucune explication ne fut nécessaire. Il suffit que Titus s’écriât : « Me voici, mon père, me voici. » Les deux cœurs se sentirent toujours d’accord. Vespasien n’avait point oublié que son fils seul l’avait fait tout-puissant. Titus était convaincu que son père n’avait accepté la toute-puissance que pour la partager avec lui.

Dès ce jour en effet, tout est commun entre le père et le fils, les apparences aussi bien que la réalité du pouvoir. Titus a les titres et les droits césariens, imperator, consul, censeur, tribun, pontife. Vespasien avait refusé la puissance tribunitienne, qui constituait sacrée et inviolable la personne du souverain : c’était une faute que Titus lui fit comprendre. Tous les deux se firent aussitôt donner par le sénat cette inviolabilité, qui était la force morale des césars et motivait la loi de lèse-majesté. Les monnaies de l’an 72 donnent en effet cette qualité à Titus. Ce n’est pas assez de dire qu’il était un successeur désigné ; il était véritablement associé à l’empire : il y mettait la main, il y veillait, particeps et tutor, non pas en secret, mais publiquement, officiellement, de même qu’il s’asseyait partout sur le trône à côté de son père. Il avait alors trente ans. Homme fait, général glorieux, accoutumé à commander seul, ambitieux de naissance, politique déjà mûr, il avait sur l’esprit de Vespasien d’autant plus d’influence que Vespasien faisait le sceptique ou le plaisant. Ce fut pour complaire à Titus que Vespasien célébra par un pompeux triomphe la soumission de la Judée. Depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil, monté sur le même char que son fils, il subit les fatigues de cette longue cérémonie ; on le voyait s’essuyer le front de temps en temps, on l’entendait murmurer entre ses dents : « Suis-je assez fou à mon âgé ! Je n’ai que ce que je mérite. » En toutes choses, il acceptait les conseils d’un fils dont il reconnaissait le mérite, dont l’ascendant lui paraissait doux, qui le rajeunissait en lui communiquant sa propre chaleur ou ses vastes espérances. Sur deux points seulement, il se montrait un maître jaloux : l’administration proprement dite et les finances. Modèle des fonctionnaires, il se réservait les minuties qui font un état bien réglé et que Titus lui abandonnait avec joie ; fils d’usurier, financier dans l’âme, il poursuivait avec une insatiable cupidité l’or qui devait soutenir son gouvernement. Son fils savait mieux que personne combien à Rome étaient nécessaires les trésors que son père entassait : il devait en profiter lui-même un jour, il entassait de son côté ; sa délicatesse ne se révoltait que sur le choix des moyens. Il lui répugnait de voir l’empereur se salir ou se couvrir de ridicule par certains expédiens. Ses remontrances sur ce sujet le trouvaient railleur et intraitable. On sait comment Vespasien lui mit un jour sous les yeux le premier produit de l’impôt sur les urines, dont il avait combattu l’établissement, lui demandant si cet argent sentait mauvais.

Le rôle de Titus fut supérieur : il s’appliqua uniquement à la politique, et par politique il faut entendre, à une telle époque, tous les actes propres à fonder le prestige d’une dynastie. Ce sens manquait à Vespasien ; dans sa bonhomie, il croyait suffisant que le pouvoir fût transmis comme un héritage ; il était assuré de cette transmission ; il riait des prétentions et des supercheries du jeune césar ; incorrigible jusqu’au bout, il en riait encore à son lit de mort. Il allait expirer, on lui demandait de ses nouvelles : « Eh ! eh ! répondit-il, je sens que je deviens un dieu, » raillant ainsi l’apothéose d’usage, à laquelle son fils ne le laisserait pas échapper.

Trois choses semblaient nécessaires à Titus pour incarner dans sa famille le bonheur ou du moins la perpétuelle soumission de l’univers : effacer le souvenir des souverains qui avaient précédé, s’entourer d’un éclat presque divin, se faire craindre. Or Vespasien avait manqué à ces trois devoirs : il avait marié et doté la fille de Vitellius ; il restait attaché à une simplicité bourgeoise ; il était d’une clémence qui encourageait aussi bien les conspirations que l’excès de familiarité.

Vitellius et les aventuriers auxquels il avait succédé n’avaient point laissé de traces qui pussent inquiéter ; mais il y avait un empereur, mort depuis trois ans à peine, qui était resté cher à la multitude ; Othon avait dû relever ses statues et prendre son nom, Vitellius offrir un sacrifice solennel à ses mânes et achever son palais pour devenir agréable à la plèbe romaine. Cet empereur était Néron, l’artiste couronné, qui avait captivé Rome par ses prodigalités, ses orgies, ses fantaisies gigantesques, et dont le règne avait été une fête perpétuelle, Titus était jaloux de Néron. Les dynasties nouvelles ressemblent aux parvenus, qui envient tout à leurs voisins et haïssent la noblesse en essayant de l’éclipser ; elles contractent des ressentimens inexplicables contre la dynastie qu’elles remplacent. Abolir la mémoire de Néron fut l’idée fixe de Titus, et, comme les monumens qui frappent les yeux semblent redire sans cesse le nom de celui qui les a bâtis, il s’attaqua aux monumens. La villa impériale fut bouleversée, les magnificences de la Maison dorée détruites, afin de rendre au public les terrains qui lui avaient été enlevés. Le prétexte était bon et la tactique habile. Néron avait en effet poussé ses empiétemens jusqu’à l’Esquilin et jusqu’au Cœlius. D’abord la Voie-Sacrée fut rectifiée ; pour la décorer, le colosse de bronze fondu par Zénodore à la ressemblance de Néron fut changé de place ; des rayons furent ajustés autour de la tête, des attributs précis et quelques retouches bien entendues firent une statué du dieu Soleil, que les passans ne purent méconnaître. Les fondations d’un arc de triomphe destiné à consacrer la prise de Jérusalem furent jetées sur la voie, devant l’entrée même du Palatin. Cet arc, en marbre pentélique, devait immortaliser à la fois Vespasien et Titus ; mais comme il ne fut achevé que sous Domitien, sans doute à cause de la richesse des sculptures, Domitien le dédia au seul Titus. C’est pour cela que sous la voûte Titus est représenté sur un aigle, symbole de l’apothéose.

Le lac qui s’étendait entre le Cœlius et l’Esquilin fut desséché. Les prairies couvertes de troupeaux, les chaumières, les forêts giboyeuses qui l’entouraient, les beaux points de vue disparurent. On profita de la cavité du lieu pour préparer une arène plus vaste que toutes les arènes connues ; on y ménagea, jusqu’à vingt-quatre pieds de profondeur, deux étages de constructions souterraines pour les bêtes féroces et le jeu des machines ; on entoura cet espace d’une immense construction destinée à contenir quatre-vingt sept mille spectateurs. Ainsi fut fondé l’amphithéâtre qui devait servir de type à tous les autres, qui reçut le nom des Flaviens, et que les Romains ne désignent depuis bien des siècles que par le nom de Colosseo (Colisée), sans doute à cause du colosse qui en était voisin. Promettre aux plaisirs populaires un abri aussi magnifique, c’était toucher le cœur des descendans de Romulus au point le plus sensible ; rien n’était plus propre à faire oublier Néron et à concilier à ses successeurs l’amour d’une multitude fainéante.

La Maison dorée fut attaquée à son tour. On la démolit sur le Palatin, on la défigura dans la vallée, on la masqua du côté de l’Esquilin par un édifice somptueux qui fut appelé le temple de la Paix. Ce temple, que les modernes ont confondu longtemps avec la basilique de Constantin, et dont il ne reste qu’un pan de mur derrière la basilique, fut un véritable musée. On y transporta les chefs-d’œuvre grecs que contenait la Maison dorée, entre autres l’Ialysus de Protogène, la statue du Nil avec les seize génies de l’inondation, peut-être le Laocoon ; on y forma une collection de manuscrits, on y reçut en dépôt les trésors des particuliers ; tout y fut pour le public. A la place d’honneur brillaient les trophées de la guerre de Judée, les vases d’or et le chandelier à sept branches, les images des nouveaux césars ; en un mot, le temple de la Paix devenait le temple de la famille Flavia. Enfin, comme les citoyens s’arrêtaient encore avec trop de curiosité ou de tristesse devant les restes du palais de Néron, Titus impatienté résolut de les enfouir ; mais, fidèle à sa tactique, il parut ne les sacrifier qu’à l’utilité publique, effaçant par la promesse de nouvelles jouissances les regrets qui s’attachaient au passé. Des thermes plus vastes que ceux d’Agrippa furent commencés ; ils s’élevèrent sur une terrasse factice dont la maison de Néron, comblée soigneusement et plongée dans d’éternelles ténèbres, forma la substruction. Ouverts aux citoyens après la mort de Vespasien, ces thermes ont gardé le nom de bains de Titus.

Les raffinemens contre la mémoire de Néron furent poussés plus loin. Celui-ci avait démoli sur le Cœlius un temple commencé par sa mère Agrippine et qui devait être dédié au divin Claude. Titus se moquait de Claude comme tout citoyen de Rome ; mais il releva son temple avec affectation, afin de mieux constater l’impiété de son fils adoptif. En même temps il consacra une statue à Britannicus, empoisonné par Néron, autant pour raviver le souvenir du crime que pour honorer le compagnon de son enfance.

Vespasien, dont les coffres regorgeaient, se prêtait à cette guerre rétrospective, parce qu’elle était l’occasion de travaux considérables qui restauraient la ville, ravivaient le commerce et occupaient des milliers de bras. Il était moins accommodant pour la seconde partie de la politique de son fils, celle qui tendait au prestige, à des origines chimériques et presque à la divinité. Les mensonges et les légendes le trouvèrent sans pitié. Il refusa de déclarer déesses, selon l’usage impérial, sa mère Vespasia Polla et sa femme Flavia Domitilla, mortes avant son avènement. Titus ne put satisfaire sa piété fastueuse envers sa mère que lorsqu’il fut empereur ; alors seulement il prodigua à sa famille les statues, les médailles commémoratives, les apothéoses. Lorsqu’on apportait à Vespasien un tableau généalogique admirable qui le faisait descendre d’un compagnon d’Hercule, fondateur prétendu de la petite ville de Réate, Vespasien haussait les épaules ou parlait du laboureur cisalpin, son aïeul. Titus rougissait et se taisait ; En vain Titus le suppliait de s’entourer de gardes, d’habiter le Palatin, de ne plus repousser une pompe et un luxe qui sont le secret de la majesté des rois ; en vain il demandait pour son frère Donatien, non pas une puissance qui l’eût alarmé lui-même, mais des honneurs et des apparences propres à en imposer à la crédulité des hommes, Domitien, à qui son père tenait rigueur, ne fut consul sérieusement, c’est-à-dire une année entière, que lorsque Titus se fut démis en sa faveur de son propre consulat. Les efforts de Titus pour entourer d’éclat la dynastie récente échouèrent contre l’opiniâtre bon sens de Vespasien. Il ne pouvait donc appliquer que dans une faible mesure sa théorie ; il eut la consolation d’en être lui-même un jour la victime et de pouvoir s’immoler aux préjugés du temps.

Bérénice était à Rome ; elle n’avait pas accompagné le vainqueur de Jérusalem, elle l’avait rejoint, conduite par son frère Agrippa. Titus reprit son commerce avec elle ; Vespasien l’accueillit avec de grands honneurs, tenant compte de son rang, des services qu’elle lui avait rendus, de l’amour qu’elle inspirait à son fils. Comme le Palatin n’était pas occupé par l’empereur, on la logea au Palatin. Elle y étala sa beauté, sa magnificence, des prétentions imprudentes peut-être. Les amis de Titus et les flatteurs, troupe nombreuse et toujours prête, lui formèrent aussitôt une cour. Titus se plaisait à combler de faveurs un des principaux instrumens de sa fortune ; il était fier de montrer aux Romains qu’il avait une reine pour maîtresse ; il croyait tirer de ce scandale public un lustre nouveau, parce qu’elle n’était et ne devait rester que sa maîtresse. Les choses tournèrent autrement. Soit que les deux Juifs eussent laissé percer leur ambition, soit que le Palatin éveillât le souvenir des usurpations royales, soit que les honnêtes gens eussent été indignés de l’impudence de Titus, le bruit se répandit dans Rome que la Juive Bérénice allait être épousée, qu’elle prenait d’avance le titre d’Augusta, qu’elle s’essayait aux prérogatives d’une impératrice ; le public s’émut, les soupçons devinrent un murmure, le murmure un éclat. La multitude, qui avait applaudi Messaline et Poppée et qu’avait réjouie le mariage de Néron avec l’eunuque Sporus, ne put supporter l’idée d’obéir à une étrangère. Le vieux préjugé romain reparut avec toute sa force ; les cœurs redevinrent républicains uniquement pour détester une reine. Titus protesta ; on ne le crut point. Il sévit ; sa colère sembla une preuve nouvelle. Il fit battre de verges le philosophe Diogène, qui l’avait raillé sur ce sujet ; on railla plus fort. Il fit décapiter Héras, qui l’avait blâmé en public avec véhémence ; ce sang versé ne servit qu’à rendre Bérénice plus odieuse. Il dut enfin connaître le danger, écouter les avis de son père, écouter surtout sa propre ambition. On peut tout contre un peuple asservi, on ne peut rien contre un préjugé. Titus avait trop à conquérir et à garder pour tant compromettre ; Bérénice partit. Aurélius Victor raconte [12] qu’Aulus Cécina, personnage consulaire, fut assassiné brusquement par Titus à la fin d’un festin parce qu’il était soupçonné d’être l’amant de la belle Juive ; ce serait un dénoûment trop vulgaire pour le roman qu’a immortalisé Racine : il vaut mieux ne pas croire Aurélius Victor. On ne sait pas clairement si Bérénice fut congédiée au début du règne de Vespasien ou aussitôt après sa mort. Dans le premier cas, elle aurait eu quarante-trois ans, dans le second cinquante. Une femme de cet âge, depuis longtemps possédée, ne pouvait être mise en balance avec l’empire.

Il restait à Titus la consolation de se faire craindre ; il appliqua énergiquement ce système, qui fut au fond sa véritable politique pendant tout le temps que vécut Vespasien. Couvert par la responsabilité paternelle, il put être impunément âpre, cruel, sans scrupules. Sa rigueur compensait la clémence de l’empereur et la faisait valoir. Il concentra le pouvoir entre ses mains avec l’assentiment de son père, afin d’occuper d’avance d’une manière irrésistible l’héritage qu’il aurait fallu plus tard ou obtenir des sénateurs ou acheter aux soldats. Il fortifiait sa propriété, et prenait si bien possession de l’empire que la pensée ne pouvait venir à personne de le lui contester. Il avait la haute main partout, dirigeait les ministères (officia), dictait les lettres au nom de son père, apposait sa signature sur les édits à côté de la signature de son père, lisait ses discours dans le sénat à la place du questeur. Consul chaque année, censeur quand cela était opportun, tribun et pontife à perpétuité, césar, imperator, il avait tous les droits, c’est-à-dire toutes les fictions légales dont Auguste avait, orné sa dictature. Cela ne lui suffit pas : il voulut disposer seul d’une force aveugle qui avait été l’instrument de tous les caprices des tyrans, et d’où ils avaient tiré autant de bourreaux que de défenseurs. La garde prétorienne avait été commandée jusque-là par de simples chevaliers : Titus s’attribua ce commandement et en abusa pour commettre les meurtres qu’il jugea nécessaires. La délation était un moyen usé et les procès une vengeance trop lente. Le nouveau chef des prétoriens se servit d’un moyen plus expéditif pour faire disparaître tous ceux qui lui étaient suspects. Il se faisait demander leur tête par des agens apostés soit dans le camp, soit dans le théâtre. Aussitôt, pour accomplir ce qu’il appelait la volonté du peuple, il mettait à mort ceux que les clameurs lui désignaient [13]. Il invita même à souper chez lui Aulus Cécina, le traita avec magnificence, et attendit à peine qu’il fût sorti de sa table pour le faire égorger. Il est vrai que, pour justifier ce crime, il montra plus tard un plan de conspiration de la main de Cécina, qu’il avait saisi, disait-il, sur des soldats ses complices ; mais ceux qui savaient avec quel talent Titus contrefaisait toutes les écritures, ou qui l’entendaient s’en vanter, ne furent point pour cela persuadés des intentions coupables de Cécina. Une poursuite régulière et une enquête devant le sénat auraient mieux établi la solidité des preuves qu’un assassinat précipité. Les soupçons dont Aurélius Victor s’est fait l’écho furent le seul fruit de cette honteuse affaire.

Violent et féroce pour son compte, Titus s’efforçait de tromper la clémence de son père dans les causes régulièrement instruites, et de surprendre des condamnations qu’il savait rendre irrévocables. L’histoire de Sabinus et d’Eponine est célèbre. Avant même que Vespasien fût à Rome, le Gaulois Sabinus s’était proclamé césar à la faveur des guerres civiles. Vaincu, réfugié sur le territoire de Langres, sa patrie, caché dans un tombeau, nourri et consolé par sa femme Éponine, devenu père de deux jumeaux, découvert après neuf ans, amené à Rome, le malheureux avait expié suffisamment ses prétentions par une réclusion volontaire et des angoisses qui valaient un supplice ; on pouvait lui pardonner sans péril. Vespasien, ému par les prières d’Éponine et la vue de ses petits enfans, versait déjà des larmes ; Titus le rappela à son devoir. Que devenaient la dynastie future, la majesté du pouvoir, le secret de l’empire, si les hommes voyaient impuni, vivant, honoré, celui qui avait usurpé la pourpre, ne fût-ce qu’une heure ? Sabinus périt. Helvidius Priscus périt de même, condamné d’abord par Vespasien, gracié aussitôt ; mais déjà le chef des prétoriens tenait sa proie. En vain l’empereur donna l’ordre formel d’épargner Helvidius ; on lui répondit qu’il était trop tard, et, après l’avoir calmé par ce mensonge, on procédait à l’exécution.

Helvidius Priscus était le chef du parti stoïcien. Cendre de Thraséa, continuateur de sa vertu et de son courage, il voulait le rétablissement de la liberté et le règne des lois. Tribun quand Vespasien monta sur le trône, il ne consentit à lui donner aucun titre, continua de l’appeler par son nom, comme s’il fût resté un simple particulier. Vespasien commença par rire de cette hostilité, il y répondit par des plaisanteries et des quolibets ; mais derrière Helvidius il y avait les philosophes, les orateurs, les républicains, les honnêtes gens, tout un parti que l’usurpation d’un fils d’usurier ne pouvait réconcilier avec le despotisme. Mucien, l’effronté Mécène de la dynastie, et Titus s’alarmèrent d’une lutte où ils étaient sûrs d’être vaincus. L’abstention du parti stoïcien avait fait tomber Néron ; elle pouvait être aussi funeste à la famille Flavia. Tout usurpateur conçoit contre les âmes droites et les bouches sévères une haine instinctive, il sent que chacun de ses actes sera jugé, il craint que son hypocrisie ne soit démasquée, le silence même lui paraît une formule suprême du mépris. Titus et Mucien poussèrent à une répression rigoureuse. Les philosophes furent chassés de Rome, le sang coula, la guerre éternelle de la tyrannie contre la conscience et du glaive contre la pensée libre recommença. Helvidius Priscus, Dionysius, Héras, n’en furent pas les seules victimes.

Tout en marchant à son but avec cette implacable netteté, Titus ne négligeait de satisfaire ni une avidité qui était dans le sang, ni ses passions. Après les monstruosités des empereurs qui l’avaient précédé, tout devait paraître innocent aux Romains. Il fît commerce des charges et des faveurs, fit payer les solliciteurs qui voulaient parvenir jusqu’à l’oreille de l’empereur, et, comme le champ ouvert à ses rapines était l’univers, il se forma bientôt un trésor qui devait s’ajouter à celui de son père. En même temps il se livrait à des débauches dont l’empereur Julien flétrissait le souvenir ; il s’entourait d’eunuques et d’hommes infâmes ; il invitait les Romains les plus dissolus à des orgies qui duraient jusqu’au milieu de la nuit, et que ne contrariait point sa liaison avec Bérénice. La cruauté, la soif de l’or, le goût des plaisirs, vont d’ordinaire de compagnie, et s’ouvrent du même coup le cœur des puissans. Titus n’échappa point à cette règle : il fut sanguinaire, avide et voluptueux ; il le fut ouvertement, sans fausse honte, comme s’il remplissait un des devoirs de sa situation. Il se serait étudié à se rendre odieux qu’il n’aurait pas mieux réussi. Autant Vespasien était aimé, autant son fils était craint. Tout tremblait devant lui ; personne n’eût osé affronter sa colère ou sa vengeance, aussi rapide que sa colère. On pliait d’avance sous sa domination, et l’on se faisait à l’idée d’obéir un jour à lui seul ; mais que de vœux pour que les jours du doux Vespasien fussent prolongés ! On était persuadé et l’on disait tout haut que Titus serait « un nouveau Néron [14]. » Jamais héritier présomptif ne fut plus maître du pouvoir et plus exécré de ses futurs sujets. Quand son père mourut, il ne monta pas sur le trône, il y resta ; on ne sentit ni secousse ni transition. L’histoire ne mentionne même pas les cérémonies de son avènement ; elle ne constate que la mort de Vespasien. Épuisé par la dyssenterie et la fièvre, l’estomac ruiné par l’eau froide, le vieil empereur, qui travaillait encore à son lit de mort, voulut se lever pour expirer, modèle jusqu’au bout de l’administrateur actif et du bon fonctionnaire. La réputation de Titus était alors si détestable que l’empereur Hadrien, dans ses mémoires [15], a pu l’accuser d’avoir empoisonné son père, et que Domitien a pu lui reprocher hautement d’avoir falsifié son testament. Les plaintes de Domitien ne méritent d’attention que parce qu’elles montrent pour la troisième fois Titus compromis par son talent de faussaire. L’accusation d’Hadrien est plus grave ; en principe, on peut tout admettre contre les césars, surtout quand ils se chargent les uns les autres : un crime leur rapportait tant et leur coûtait si peu ! Cependant Hadrien était jaloux, il aimait à dénigrer ; quoique son témoignage soit confirmé par d’autres témoignages [16], on hésite à l’écouter. L’ambition de Titus était satisfaite : quel intérêt aurait-il donc eu à précipiter la fin de Vespasien ? Le désir de paraître seul aux yeux des hommes et de les étonner par une évolution depuis longtemps méditée ne suffit pas pour expliquer un parricide. Vespasien avait du reste, soixante-douze ans.


IV

D’ordinaire les princes qui se préparent à hériter de la toute-puissance ressemblent aux amoureux qui ne laissent voir que leurs beaux côtés ; ils se font une violence facile pour capter la bienveillance de leur peuple ; ils empruntent naïvement les vertus qu’ils n’ont pas ; ils croient pouvoir jurer qu’ils aiment la justice et même la liberté. Une fois couronnés, ils oublient leurs promesses aussi naturellement qu’ils les avaient faites ; malheur à ceux qui osent les leur rappeler !

Tel n’était point le cas de Titus. Il avait renversé le rôle. Peu de princes sont parvenus au trône plus redoutés et plus haïs ; il n’en est point qui soit devenu plus subitement les délices du genre humain. Si Titus avait été un enfant sans expérience, on pourrait supposer que la douceur de commander l’avait transformé : par une exception inouïe, la pourpre impériale aurait pu le rendre bon, tout aussi bien qu’elle avait fait du jeune Caligula un fou et du tendre Néron un monstre ; mais Titus avait trente-huit ans, l’habitude du commandement, la pratique des affaires, la satiété des grandeurs : il n’a donc point été le jouet d’un enivrement imprévu. Il est évident qu’il a jeté ou qu’il a pris un masque ; ou ses vices étaient calculés, ou ses qualités feintes. Lequel des deux personnages est conforme à la nature ? lequel est le produit d’une volonté merveilleusement soutenue ? Telle est l’énigme proposée à la postérité, énigme plus digne du génie de Racine que les soupirs et les fadeurs en usage sur le fleuve du Tendre. S’il n’avait pas été ce jour-là un courtisan, inspiré uniquement par une belle princesse, Racine nous aurait laissé peut-être le pendant de Britannicus.

Avant tout, il faut qu’un historien essaie de pénétrer le naturel de Titus. Les écrivains anciens nous le peignent aimable, séduisant, plein de grâce dans sa première jeunesse ; ils vantent ses heureuses dispositions ; ils ne disent rien de son caractère, qui n’a dû s’accuser qu’avec les années. Les monumens figurés sont d’autant plus utiles à consulter, puisque l’art seul peut suppléer à l’absence des témoignages écrits. Les médailles présentent deux types. L’un se rapproche sensiblement du type de Vespasien : puisque les successeurs d’Auguste, qui n’avaient rien de son sang, avaient reçu des artistes une empreinte d’Auguste et comme un air de famille, à plus forte raison convenait-il que le successeur de Vespasien eût les traits de son père, ce qui était beaucoup plus vraisemblable. Le second type est plus libre, plus original : c’est le vrai Titus, représenté sans fiction politique. La sculpture offre moins de divergence. Si la statue du Vatican, celle du musée de Cologne, rappellent les traits de Vespasien, la statue, le buste colossal, le buste avec la cuirasse ciselée, qui sont au Louvre, sont conformes aux médailles de la seconde série. Le buste en bronze qui était jadis au château de Richelieu, et qu’on trouvera au premier étage du palais du Louvre, présente la même sincérité.

Le front est saillant, d’une convexité marquée, couvert de rides ; il trahit l’effort, l’application, la tension d’esprit. Les yeux sont larges, distans, d’une douceur étudiée. La bouche est affectueuse, les lèvres ont de l’abandon et un certain relâchement ; le menton est moins accusé et moins fin que celui de Vespasien. Le cou est énorme, plein de sève, comme celui d’un taureau ; on y sent le tempérament d’un viveur. Les cheveux sont courts ; de petites mèches aplaties et multipliées s’appliquent sur la tête. Le nom de Titus est resté attaché à ce genre de coiffure. Le galbe du visage est plein, un peu lourd, plutôt carré. L’expression est facile, aimable, persuasive ; on sent la candeur alliée à la mansuétude, le laisser-aller s’unissant à une bonté naturelle ou acquise, d’autant plus méritoire si elle est acquise. Enfin le type, dans son ensemble, n’est point aristocratique ; il est plébéien, athlétique, et fait penser à un beau pâtre des Apennins plutôt qu’à un césar ; il est même si peu Romain qu’il suffit d’ajouter, en imagination, la moustache traditionnelle, pour le transformer en Gaulois. Or les Flaviens étaient originaires de la Cisalpine, et la Cisalpine avait été peuplée par les Gaulois. Enfin le caractère dominant est la ténacité, le dévoûment à une idée fixe, la poursuite attentive d’un but, mais non la violence ni la cruauté. Il est évident, d’après les traits, que l’âme de Titus était douce, qu’elle ne s’est tendue que par l’action de la volonté, forcée au mal que par calcul, résolue au crime que sous l’étreinte d’un puissant intérêt. Une passion l’avait envahie, passion étrangère à la nature et contractée dès l’enfance dans un milieu malsain, passion dévorante qui déforme les plus heureux esprits, les aveugle, les pousse à commettre froidement tous les excès, et les absout en leur promettant qu’ils seront au-dessus des lois et des hommes. Cette passion, c’est l’ambition. Par ambition, Titus, répudiant pour un temps ses qualités natives, a développé ou affecté les vices contraires ; il était bon, il s’est fait méchant. Dès lors la politique qui l’a inspiré devient manifeste ; elle est plus habile que louable, plus profonde que neuve : il a voulu imiter Auguste. Auguste s’était d’abord appelé Octave ; Auguste avait pu être clément parce que Octave avait été féroce ; Auguste avait donné la paix au monde après qu’Octave l’avait ensanglanté ; Auguste s’était fait aimer d’autant plus facilement qu’Octave avait été exécré. Titus, avec une dissimulation et une suite qui deviennent son seul mérite, s’est tracé une voie semblable. Il s’est promis de ne rien respecter et d’assurer son pouvoir à tout prix tant que Vespasien vivrait, de se détendre et d’enivrer l’univers de ses bienfaits dès qu’il en serait le seul maître. Le plan que les circonstances et Livie avaient peu à peu imposé à Auguste, Titus le conçut comme une savante comédie, dont le succès était infaillible. Pouvait-il mieux faire que d’imiter le fondateur de l’empire, lui qui voulait être un fondateur de dynastie ?

L’idée d’être un Octave avant d’être un Auguste, de proscrire d’abord pour se montrer ensuite impunément généreux, de terrifier les Romains pour s’en faire plus tard mieux chérir, hâta probablement le siège de Jérusalem. Pendant les lenteurs du blocus, Titus, dont l’esprit était à Rome, imagina ce système qui lui paraissait propre à fortifier le pouvoir dans le présent et la transmission du pouvoir dans l’avenir. La rigueur, l’illégalité, la violence, devaient également profiter à la dynastie, appliquées avec tact ou répudiées à propos. La dispersion des Juifs fut un avertissement adressé aux Romains, de même que le nom de Julie donné par Titus à la fille qui lui naquit le jour de l’assaut semble une invocation aux mânes du formidable Octave. Le mérite n’est pas d’avoir choisi cette tactique, qui est simplement une contrefaçon archéologique ; c’est de l’avoir suivie avec une rare constance pendant huit années. Pendant huit ans, Titus ne s’est pas démenti ; personne n’a pu le deviner, il a dû tromper même son père ; il s’est plu à faire croître autour de lui la peur et l’aversion, prévoyant avec patience le jour des compensations.

Dès la première heure du règne, le voile tomba et un prince nouveau apparut. Les amis pervers firent place aux gens de bien, les orgies aux festins modestes, les désordres aux vertus, la sévérité à l’indulgence sans bornes, les supplices aux faveurs. Simple pontife, Titus avait trempé ses mains dans le sang ; en acceptant le souverain pontificat, il jura de conserver ses mains pures. Il avait ménagé les délateurs, il les fit brusquement saisir, battre de verges sur le forum, exposer dans l’arène, vendre comme esclaves, exiler dans les îles les plus malsaines. Il ratifia par un seul édit toutes les concessions faites par ses prédécesseurs, ce qui n’était point l’usage, accueillit les solliciteurs sans distinction, accorda les demandes sans examen, promit plus qu’il ne pouvait tenir, mais ne renvoya personne sans espérance, et inventa ce fameux mot : « mes amis, j’ai perdu ma journée, » mot qui ne résisterait pas à une critique sérieuse, mais qui a fait la fortune du règne et qui charme encore la postérité. Le bonheur voulut que deux patriciens fussent accusés d’aspirer à l’empire. Quels étaient les noms de ces patriciens ? On les ignore. Avaient-ils réellement conspiré ? Il faut le croire, puisque l’empereur s’empresse de leur faire grâce, de rassurer leurs mères par un message, de les inviter tous les deux à souper, de les conduire à l’amphithéâtre dans sa loge, et de leur donner les épées des gladiateurs à examiner. Il était difficile de parodier avec plus de zèle et moins de simplicité les souvenirs de Cinna. L’effet d’une telle transformation fut immense. Rome fut éblouie. La surprise et la détente subite des esprits doublèrent l’épanouissement. La joie s’accrut de toute l’étendue de la peur qu’on avait eue. Les Chinois appelaient bleu de ciel après la pluie des porcelaines anciennes dont l’azur était devenu inimitable ; les Romains ont connu ce ciel radieux qui succède à l’orage.

Mais à son tour Titus ressentit le contre-coup du bonheur qu’il répandait. L’ivresse publique réagit sur lui : il l’avait produite, il la subit. La douceur d’être adoré après avoir été haï dépassa son attente. Sa nature, longtemps violentée, se vengea : l’excès de contention fut compensé par un excès de dilatation, et ce qui était calcul devint un entraînement sérieux. La facilité tourna en faiblesse, la générosité en profusion, le laisser-aller en abandon. L’empereur n’eut plus ni mesure, ni défense, ni souci : ce fut une orgie perpétuelle de munificence et de bonté. Le trésor resta ouvert et fut pillé par les plus indignes ; les rênes de l’état flottèrent, les affaires furent négligées ; les administrateurs fermèrent la main, les juges les yeux. On ne vit plus que fêtes, spectacles, liesse. Les bains publics, bâtis sur les mines de la Maison dorée, furent inaugurés ; la foule fut flattée de voir son maître s’y baigner familièrement avec elle. Le Colisée fut consacré par cent jours de jeux, pendant lesquels on massacra 9,000 bêtes féroces et des gladiateurs en proportion ; des grues, des femmes, des éléphans, combattirent ; on multiplia les loteries et les distributions. Le peuple faisait la loi, on lui demandait tous les jours ce qu’il voulait pour le lendemain ; Titus l’exhortait à énoncer librement ses désirs, qui étaient religieusement accomplis. La vivacité et la fréquence de ces émotions paraissent même avoir agi sur la santé de Titus : elles produisirent un ébranlement nerveux ; les chocs magnétiques et les effusions perpétuelles d’une âme qui avait perdu l’habitude de se contenir enfantèrent une sensibilité maladive. La mélancolie et le besoin insatiable de sympathie sont aussi des symptômes du même mal. Il serait difficile d’expliquer autrement les larmes versées trop facilement par un empereur dans la force de l’âge, car il avait à peine quarante et un ans lorsqu’il mourut. Son frère Domitien, qu’il connaissait de longue date, cherchait presque ouvertement à soulever les armées et à s’enfuir de la cour. Titus, qui n’avait pas d’enfans, le prenait chaque, fois à part ; il le raisonnait, il lui promettait sa succession et finissait par fondre en larmes. En plein Colisée, devant quatre-vingt-sept mille spectateurs, on le vit pendant les derniers jours des jeux éclater en sanglots ; sa douleur n’avait aucune cause ; les pleurs qui ne cessaient de couler étaient pour lui-même inexplicables ; aucun spectacle n’était plus propre à surprendre les citoyens, rien n’était moins romain que cet accès nerveux ;

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez !


Rien ne prouvait mieux un tempérament épuisé et un cerveau affaibli. En effet, Titus partit bientôt pour la petite villa de la Sabine, où son père était mort ; il était triste, la fièvre le prit après la première étape ; il dut continuer son voyage en litière. On dit qu’il écartait les rideaux, regardait le ciel, l’accusait, se répandait en plaintes, gémissant de se voir arracher la vie sans l’avoir mérité. Il ajoutait qu’il n’avait commis qu’un seul acte dont il dût se repentir, et se taisait sur cet acte. Hadrien prétendait que c’était un parricide, Suétone un commerce adultère avec Domitia, sa belle-sœur ; mais Domitia niait l’inceste avec serment, et elle était plutôt femme à se glorifier la première de ces sortes de prouesses. Ce qui est certain, c’est que la confession de Titus était courte et sa conscience accommodante. Si incomplet que soit le récit de sa jeunesse, on y trouvera plus d’un sujet de remords. Sa fin fut lugubre. Domitien, qu’on accusa de l’avoir empoisonné, n’attendit même pas qu’il eût expiré dans un bain de neige commandé par le médecin comme un réactif suprême : il abandonna son frère encore palpitant, et, sautant à cheval, galopa vers Rome afin d’y saisir le pouvoir.

Combien Titus était injuste d’accuser le ciel ! La faveur la plus insigne qu’il pût lui demander était une mort prématurée. Il disparaissait à temps, avant la crise, avant le naufrage peut-être. Il avait régné deux ans, deux mois et vingt jours ; mais, si l’épreuve s’était prolongée, qui osera dire qu’il en serait sorti victorieux ? Caligula avait commencé aussi par mériter l’amour de l’univers ; Néron avait été les délices des Romains pendant cinq ans ; Domitien, héritier de Titus, allait l’égaler en douceur et en bienfaits pendant deux ans, avant de se transformer en tyran. Ce même Domitien, le plus intelligent des césars, disait de son frère qu’il avait été heureux plutôt que vertueux [17], déclarant sans doute qu’il n’avait pas assez vécu pour se heurter à l’ecueil placé par la destinée sur la route des despotes. A Rome, la question qui primait tout pour les césars était la question d’argent. Tant que leur trésor était plein, ils pouvaient satisfaire à la fois leurs appétits sans bornes et les appétits de la multitude. Dès que leur trésor était vide, les impôts ne suffisaient pas à le remplir : il fallait recourir aux confiscations, aux délations, aux crimes. Vespasien avait entassé des monceaux d’or, nous avons vu par quels moyens, pour que Titus s’en fît honneur et affermît sa dynastie. Toutefois cet or n’était pas inépuisable. Pendant deux ans, les coffres du Palatin sont restés ouverts à quiconque a tendu la main ; pendant deux ans, ils ont pu fournir à des prodigalités calculées et bientôt à des dépenses imprévues qui creusaient le gouffre. Des calamités publiques multiplièrent les brèches, l’éruption du Vésuve, un incendie qui dévora une partie de Borne, la peste. Titus montra la vigilance et la sensibilité d’un père ; mais déjà il était impuissant à réparer tant de désastres. Il fallut affecter au rétablissement des villes de la Campanie les biens des victimes qui n’avaient pas d’héritiers ; il fallut léguer à Domitien le soin de rebâtir la plupart des édifices du Champ de Mars, réduits en cendres ; quant aux pestiférés, on n’épargna pour eux ni les remèdes, ni les processions, ni les prières ; pendant ce temps, le trésor impérial se viciait toujours. Si Titus avait régné trois ans de plus, il était en face de la ruine, de courtisans insatiables, d’une multitude affamée, d’exigences et de besoins sans nom que l’empire avait fait naître, que l’empereur devait assouvir. Titus connaissait cette pente : il l’avait descendue et remontée librement pour gagner l’admiration des hommes ; peut-être y aurait-il glissé plus rapidement qu’un autre quand la fatalité l’y aurait poussé. Oui, la mort qui l’a ravi, quand il était encore riche, bienfaisant, populaire, était un présent des dieux ; elle l’a soustrait aux luttes, elle a consacré sa gloire ; elle a trompé la furie vengeresse qui empoisonne la vieillesse des maîtres du monde.

Vespasien avait pour excuse de n’avoir pas désiré la pourpre ; mais Titus, qui l’a poursuivie d’une ardeur effrénée, qu’a-t-il fait pour la mériter ? Il s’est donné un rôle et l’a bien joué, prenant pour modèle le fondateur même de l’empire : il n’a créé ni un système nouveau ni une seule institution. Egoïste sans scrupules, il a cru tous les moyens bons pour satisfaire son ambition. Il a frappé et caressé tour à tour les hommes, non pour les corriger ni pour les rendre heureux ; il les frappait pour leur paraître fort, il les caressait pour les désarmer. Tant que son intérêt personnel le lui a permis, il a été cruel, impudent, rapace, calculant froidement ce qu’un crime lui apportait de puissance, ce que la débauche élégante lui donnait de séduction, ce que les vols lui procuraient de ressources ; il était abrité par la responsabilité d’un autre. Dès qu’il s’est trouvé seul responsable, il a flatté la multitude et s’est fait le serviteur de ses plaisirs. Une douceur égale pour tous, des libéralités sans distinction, un laisser-aller qui rassurait les méchans encore plus que les honnêtes gens, des distributions à tout propos, des dépenses insensées, l’abandon des affaires, la licence et l’exemple de l’inaction, des fêtes perpétuelles qui semblent avoir absorbé tout le règne, étaient pour un peuple aussi corrompu que les Romains un nouvel aliment de corruption. L’inépuisable condescendance de l’empereur ressemblait à la faiblesse du père de famille qui passe tout à ses enfans pour s’en faire aimer.

La bonté d’un souverain ne forme pas la garantie d’un peuple. La bonté est un accident comme la méchanceté est une maladie : ni l’une ni l’autre ne sont héréditaires, elles ne sont même pas constantes dans le même homme. Si Titus avait eu pour les Romains une tendresse moins intéressée, il aurait eu plus de souci du lendemain. Il connaissait Domitien, il lisait dans cette âme énergique et troublée, il y devinait peut-être un tyran. Il n’a rien fait pour prémunir Rome contre sa tyrannie, poussant l’égoïsme, comme Auguste, jusqu’à sourire au successeur qui le devait faire mieux regretter, et ne comprenant pas que Domitien serait sa flagrante condamnation. Son gouvernement n’a été que le règne du bon plaisir ; sa race n’a rien apporté au monde qu’un peu de clémence, effacé aussitôt par de sanglantes fureurs. La famille Flavia a profité simplement du système fondé au profit de la famille Julia ; elle a usurpé une puissance qui prétendait égaler celle des dieux ; elle a conduit les hommes comme un troupeau ; aucun de ses princes n’a rien fondé, rien tenté, rien médité pour redresser et fortifier sa patrie. Ils ont vécu d’expédiens, ils n’ont pas eu une seule idée politique, ils ont cherché uniquement leurs jouissances. Même lorsqu’un peuple est assez avili pour ne plus revendiquer ses droits, la justice agit sans lui et le venge : toute dynastie sans principes est morte, et la première tempête l’emportera comme la feuille séchée avant la saison.


BEULE.

  1. Les historiens l’appellent Arricidia ; mais c’est une erreur. Les monumens épigraphiques qui mentionnent son frère Arrecinius Clemens sont des textes plus sûrs que les manuscrits, et nous attestent qu’elle devait s’appeler Arrecina.
  2. Suétone l’appelle à tort Marcia Fulvia.
  3. Photius, Bibliothèque, 238. Voyez Josèphe, édit. Didot, t. II, p. XII, ligne 13.
  4. Josèphe, Guerre des Juifs, livre II, chap. 11, § 6.
  5. Antiquités juives, livre XX, 7, 3.
  6. Ibidem.
  7. Lœtam voluptatibus adoloscentiam egit. Tacite (Histoires, livre II, § 1).
  8. « Neque abhorrebat a Berenice juvenilis animus, sed gerendis rébus nullum ex eo impedimentum. »
  9. « Nec minore animo regina Berenice partes juvabat, »
  10. Histoires, livre IV, § 4.
  11. C’étaient de grands vases en terre cuite, hauts comme des amphores, semblables à des tonneaux coupés (dolia curta).
  12. Épit. X, 4.
  13. Suétone, Vie de Titus, VI.
  14. « Alium Neronem et opinabantur et prædicabant. » (Suétono, Vie de Titus, VII.)
  15. Dion Cassius, LXVI, 17.
  16. Dion Cassius le dit expressément dans ce même passage.
  17. Le poète Ausone traduirait cette pensée lorsqu’il disait de Titus : Félix brevitate regendi.