Études sur la littérature romanesque en France/04

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LA
LITTERATURE ROMANESQUE

IV.
LA REINE DE NAVARRE ET L'HEPTAMERON
D'APRES DE NOUVEAUX DOCUMENS.

En traitant ici de l’histoire du roman en France, je n’ai point encore parlé de cette branche particulière de la fiction romanesque à laquelle on a donné le nom de nouvelle. Je voudrais indiquer les caractères généraux et les variations de ce genre d’ouvrage jusqu’au XVIIe siècle, en m’attachant principalement au fameux recueil composé par la reine de Navarre ; mais comment parler de l’Heptaméron sans discuter d’abord l’imputation très grave qu’on a portée dans ces derniers temps contre la mémoire de l’auteur ? Si cette imputation, jusqu’ici étrangère à l’histoire et produite de nos jours pour la première fois dans un ouvrage sérieux, n’avait eu aucun retentissement, ceux qui la considèrent comme une hypothèse absolument chimérique pourraient se contenter de la repousser en passant. Quand on voit cependant avec quelle facilité une allégation si peu motivée et en elle-même si répugnante malgré les adoucissemens romanesques dont on l’entoure peut se propager et acquérir de la consistance quand on voit l’interprétation, la plus bizarre et la plus invraisemblable d’un document obscur se faire accepter non-seulement par des écrivains superficiels, mais par des historiens accrédités, et modifier plus ou moins leurs opinions sur des personnages historiques, on éprouve naturellement le besoin de serrer de près la prétendue découverte faite, il y a quelques années, au sujet de la reine de Navarre, et d’examiner sur quels fondemens elle s’appuie.

Cet examen nous importe à plusieurs points de vue. D’abord, en se plaçant au point de vue de la vérité et de la justice, il ne saurait être indifférent à personne de savoir si une femme, intéressante non par son titre de princesse, mais par la bonté de son cœur, la noblesse de son caractère et les agrémens de son esprit, a mérité la flétrissure morale que lui infligent aujourd’hui des écrivains qui d’ailleurs se déclarent pleins de sympathie et même de respect pour elle. Ces écrivains croient pouvoir, en toute sûreté de conscience, attribuer à Marguerite d’Angoulême des sentimens incestueux sans nuire à sa considération, parce qu’en même temps (et cette seconde affirmation est aussi dénuée de preuves que la première) ils affirment que Marguerite n’a jamais franchi « la limite qui sépare le malheur et le crime. » L’étude préalable de cette question de moralité n’est pas non plus sans importance pour l’appréciation du recueil de nouvelles dont cette princesse est l’auteur, car si elle avait pu concilier la liberté d’esprit qu’un tel ouvrage suppose avec les sentimens douloureux et criminels que lui prêtent ceux qui la comparent à la sœur de René, cette conciliation serait tout simplement une monstruosité qui rejaillirait sur l’Heptaméron et en changerait notablement le caractère. Cette discussion présente enfin un autre genre d’utilité en nous fournissant un exemple curieux de l’audace malheureusement croissante avec laquelle s’introduisent de nos jours, même dans l’histoire, les inductions les plus hasardées et les hypothèses les plus arbitraires.

Voilà pourquoi nous diviserons ce travail en deux parties, qui, bien que distinctes, se rattachent l’une à l’autre et se fortifient l’une par l’autre. Avant de discuter la valeur littéraire et morale de l’Heptaméron, il faut donc examiner avec quelque détail le procès de tendance qu’on fait aujourd’hui aux sentimens de la reine de Navarre pour son frère.


I. — MARGUERITE D’ANGOULEME ET FRANCOOISIer.

Lorsque M. Littré publia autrefois dans la Revue [1] son excellent travail sur les lettres de la reine de Navarre, le débat dont il s’agit n’était pas encore soulevé. Un écrivain qui ne manquait ni d’esprit ni de savoir, M. Génin, venait de mettre au jour, sous les auspices de la Société de l’Histoire de France, un premier recueil de lettres inédites de cette princesse. Il avait fait précéder ce premier recueil d’une notice très détaillée, discutable sur quelques points, mais généralement exacte, dans laquelle il réfutait avec beaucoup d’ardeur, même un peu de superfétation, les médisances que quelques écrivains avaient très légèrement accueillies au sujet des mœurs de Marguerite d’Angoulême. M. Génin exagérait beaucoup la gravité de ces médisances. Il est certain que la sœur de François Ier n’avait pas autant besoin d’être réhabilitée qu’il le supposait. Elle, n’avait besoin d’une réhabilitation qu’auprès des ignorans qui ne savaient rien d’elle, sinon qu’elle avait vécu pendant sa jeunesse dans une cour assez corrompue, et qu’elle avait composé un recueil de contes plus ou moins légers. Ceux qui s’en tenaient là en fait d’informations, et qui n’avaient même pas lu les récits à la fois scabreux et édifians de la reine de Navarre, étaient naturellement disposés à accueillir tous les contes qu’on a faits sur elle depuis le roman publié en 1696 par Mlle de La Force, depuis les inventions discréditées des auteurs anonymes des Galanteries de la Cour de France, jusqu’aux fantaisies de certains éditeurs enthousiastes de Marot, qui n’admettent pas qu’un poète du XVIe siècle ait pu adresser des vers galans à une princesse sans être son amant, et qui, pour rendre la chose plus sûre, prennent le parti de faire honneur à la princesse de tout ce que Marot écrit pour la première venue, et enfin jusqu’aux bévues de certains romanciers contemporains, qui ne prennent pas la peine de distinguer entre la grand’mère de Henri IV et sa première femme [2].

Tous ceux au contraire qui avaient étudié un peu sérieusement la figure de Marguerite d’Angoulême savaient que la sœur de François Ier avait conquis et mérité de son vivant la réputation d’une personne aussi respectable par ses vertus que distinguée par les agrémens et la solidité de son esprit. L’éditeur de ses lettres nous fait remarquer lui-même que, pendant la vie de Marguerite, « il ne s’éleva pas l’ombre d’un soupçon sur la pureté de ses mœurs [3]. » On peut ajouter qu’après sa mort on ne citerait pas un seul écrivain du XVIe siècle qui ait positivement attaqué sa réputation sur ce point. Brantôme lui-même, qui ne respecte rien, n’a pas mérité le reproche que lui fait M. Génin « d’avoir osé ternir la réputation de Marguerite d’Angoulême. » Il a inséré au contraire dans ses Dames illustres un éloge très accentué de sa vertu, et si dans une autre partie de ses ouvrages il a écrit sûr elle une phrase incidente qui n’est pas tout à fait dans le même ton de respect, il à fallu que M. Génin tronquât cette phrase pour légitimer son accusation contre Brantôme [4]. Le témoignage de cet écrivain est en définitive bien plutôt favorable. que contraire à Marguerite d’Angoulême, et à ce témoignage il faut ajouter celui des hommes les plus considérables ou les plus respectables du XVIe siècle, qu’ils soient protestans ou catholiques, Erasme, Mélanchthon, Calvin, le cardinal Du Bellay, Scévole de Sainte Marthe, l’historien De Thou, sans parler d’une foule d’autres, s’accordent tous pour rendre hommage aux vertus de la grand’mère de Henri IV. Les plus sévères, comme De Thou par exemple, s’étonnent, qu’une princesse si pieuse, un esprit si élevé, une si grande héroïne (tanta heroina), ait pu composer des contes aussi légers que ceux de l’Heptaméron, et il excuse Marguerite en alléguant à tort, comme nous le verrons tout à l’heure, que cet ouvrage est une erreur de sa jeunesse.

Bayle, plus sagace que De Thou et non moins frappé que lui des grandes qualités morales de Marguerite, voit dans l’auteur de l’Heptaméron un exemple éclatant d’un certain genre de contraste qui se rencontre assez souvent entre quelques tendances de l’esprit ou de l’imagination et ce fonds d’idées et de sentimens qui détermine la rectitude ou le désordre de la vie. « Voici, nous dit-il en parlant de la reine de Navarre, une reine sage, très vertueuse, très pieuse, qui compose un livre de contes assez libres, et qui veut bien que l’on sache qu’elle en est l’auteur. Combien y a-t-il de dames actuellement plongées dans les désordres de la galanterie qui pour rien au monde ne voudraient écrire de cet air-là ! Ce qu’elles écrivent et même ce qu’elles disent est d’une pudeur extraordinaire… Il y a d’étranges inégalités dans l’âme humaine, et beaucoup de disparates entre le cœur et l’esprit [5]. » Bayle aurait pu en effet appuyer son observation d’un exemple en opposant à la première Marguerite, princesse vertueuse qui rédige des contes scabreux, la seconde reine de Navarre, la femme de Henri IV, qui a laissé, en même temps que la réputation d’une personne très légère, des mémoires très spirituels, mais surtout très pudiques.

Il ne faudrait pas toutefois conclure des réflexions de Bayle qu’un philosophe du XVIIIe siècle, Duclos, avait raison quand il osait soutenir devant Mmes de Mirepoix et de Rochefort que les femmes sont d’autant plus indifférentes aux libertés du langage qu’elles sont au fond plus honnêtes, et quand, pour montrer à ces deux dames l’estime qu’il faisait de leur vertu, il leur contait des histoires si franches, que Mme de Rochefort fut obligée de l’arrêter en lui disant : Mais prenez donc garde, Duclos ; vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes ! Il est certain néanmoins qu’on rencontre à toutes les époques, avec des différences proportionnées à celles des époques mêmes, des femmes très vertueuses de fait et d’intention comme Marguerite d’Angoulême, douées aussi comme elle d’un esprit solide et sérieux, et qui sont capables en même temps de prendre goût à des gaillardises d’imagination qui dépassent plus ou moins la mesure imposée à leur sexe par les convenances de chaque époque. Si Mme de Sévigné par exemple, qui lisait avec tant de plaisir les contes de La Fontaine, s’était amusée à rédiger sous forme de nouvelles les anecdotes plus ou moins libres qu’elle raconte parfois dans ses lettres, on peut conjecturer, d’après la hardiesse de son langage, qu’elle eût composé un ouvrage d’un caractère assez analogue à celui de l’Heptaméron, quoique d’un tour plus délicat. Il est même probable qu’un des traits les plus saillans et les plus curieux du recueil de la reine de Navarre, qui consiste dans les sermons édifians dont l’auteur assaisonne des récits qui souvent le sont très peu, aurait été beaucoup moins marqué chez Mme de Sévigné, ce qui n’empêche pas cette personne charmante de passer à bon droit pour une des plus honnêtes femmes de son temps.

Non-seulement tous les hommes du XVIe siècle avaient de Marguerite d’Angoulême la même opinion, mais, à partir du siècle suivant, on ne citerait pas, je crois, un historien de quelque valeur, depuis Mézeray jusqu’à Sismondi, qui ait mis en question la moralité de cette princesse ; on pourrait même citer quelques écrivains qui ont précédé et dépassé M. Génin dans l’admiration sans bornes qu’il professait d’abord, pour ses vertus. Lémontey par exemple n’avait pas attendu son plaidoyer pour parler de Marguerite avec le plus vif enthousiasme. « L’envie, dit-il, qui assiège les princes, n’a pu nous transmettre, un seul fait défavorable à Marguerite de Valois. Pour indiquer une tache à son caractère, il faudrait l’inventer. Étrangère aux vices de sa mère, aux folies de son frère et aux travers de son temps, belle et reine sans arrogance, vertueuse sans pruderie, savante sans pédantisme, douce et bonne sans faiblesse, chaste au milieu d’une cour corrompue, supérieure et fidèle à ses deux maris, elle est sans contredit la princesse la plus aimable et la femme la plus parfaite, qui soit sortie de la maison royale de France. Je ne sache point de trône qu’elle n’eût embelli, et point de siècle qu’elle n’eût honoré [6]. »

Il y avait donc beaucoup d’exagération de la part du spirituel éditeur des premières lettres inédites de Marguerite d’Angoulême à venir nous présenter cette princesse comme une des figures les plus mal connues de l’histoire, comme une figure qu’il était urgent de défendre contre les calomnies des ignorans ou des méchans. Si j’insiste sur cette exagération, c’est pour faire ressortir davantage le singulier revirement qui devait, un an plus tard, entraîner l’ardent apologiste de Marguerite à porter lui-même à sa mémoire le coup le plus cruel, le plus immérité, et à introduire le premier dans la circulation historique une hypothèse odieuse, qui ne repose sur aucun fondement sérieux.

Avant toutefois d’aborder cette nouvelle question, il faut dire que, si en effet la reine de Navarre avait eu besoin d’être réhabilitée, elle l’eût été par le premier recueil de ses lettres. Elle apparaissait dans cette première correspondance comme une personne douée des qualités à la fois les plus solides et les plus charmantes. Quoiqu’elle eût partagé cette fièvre de savoir qui dévorait les esprits au XVIe siècle, quoiqu’elle eût étudié non-seulement les langues modernes, mais le latin, le grec, qu’elle n’eût pas même reculé devant l’hébreu, la philosophie et la théologie, elle avait gardé intact le principal agrément d’une femme ; elle restait ornée de la simplicité la plus attrayante et du naturel le plus parfait. Sur un seul point, on voyait son esprit sensé et lumineux subir parfois l’influence du mysticisme obscur et incohérent du respectable évêque de Meaux, Briçonnet ; mais cette influence même avait sa cause dans une des tendances les plus remarquables de cette nature si distinguée, dans une préoccupation continuelle de la vérité religieuse et de la vie éternelle, préoccupation qui n’abandonne jamais Marguerite soit au milieu des divertissemens de la cour, soit parmi le tracas des affaires les plus épineuses, et qu’elle associe même, comme pour en corriger la frivolité, aux récits parfois égrillards de l’Heptaméron.

À cette piété sincère, Marguerite joignait un esprit de tolérance très rare de son temps, et qu’on a voulu à tort considérer comme le signe d’une adhésion secrète au calvinisme. Sur ce point, M. Génin nous paraît fondé en droit, lorsque, dans sa première notice, il soutient que la reine de Navarre fut toujours catholique de fait et d’intention, qu’elle appartenait seulement à ce groupe d’esprits éclairés et modérés dont les vues sont approuvées par Bossuet lui-même dans son Histoire des Variations, et qui, sans vouloir rompre l’unité de l’église, aspiraient à la réforme des désordres qui s’étaient introduits dans son sein.

Dans cette première correspondance, la princesse se montrait non-seulement bonne, pieuse, dévouée, toujours occupée des autres et presque jamais d’elle-même, mais encore douée pour les affaires d’une sagacité virile, soit qu’elle traite des questions de politique générale, soit qu’elle s’occupe des détails de son gouvernement d’Alençon ou de Béarn. Comment donc le même écrivain qui nous avait d’abord présenté Marguerite sous le plus beau jour a-t-il été conduit, dans un second ouvrage, à jeter sur cette gracieuse figure une ombre funeste, qui la ternirait, si elle devait subsister ? C’est ce qu’il reste à expliquer.

Dans la notice placée en tête du premier recueil, l’éditeur, en recherchant pour les combattre toutes les calomnies publiées contre la mémoire de la reine de Navarre, avait dépisté un romancier du XIXe siècle, assez obscur et dénué de toute autorité, qui, confondant sans doute la sœur de François Ier avec la sœur de Charles IX et de Henri III, avait reproduit contre la première Marguerite une rumeur que deux pamphlets du XVIe siècle, probablement mensongers au moins sur ce point, avaient répandue contre la seconde. Il ne s’agissait de rien moins que d’une accusation d’inceste. En lisant cette accusation si étourdiment transposée, l’éditeur, indigné contre le romancier en question, s’écriait : « Si ces horreurs étaient mises sur le compte d’une bourgeoise morte l’an dernier, il n’y aurait qu’un cri pour les flétrir ; mais le premier venu barbouilleur de papier peut souiller impunément la mémoire d’une princesse morte il y a trois siècles ! » Et, après avoir fait ressortir les erreurs grossières du roman insignifiant dont il s’agit, il concluait en disant : « Ces déplorables compositions, la honte de notre littérature, circulent parmi le peuple, qui va puiser là ses notions d’histoire nationale [7]. »

Un an s’était à peine écoulé, et l’éditeur des lettres de Marguerite, ayant retrouvé et publiant une nouvelle correspondance de cette princesse, plus intéressante encore que la première, n’hésitait pas à se faire le propagateur, avec des adoucissemens plus apparens que réels, de cette imputation odieuse qui l’avait d’abord si vivement indigné. Un pareil changement d’opinion suppose la découverte de quelque document accablant, dont l’irrésistible évidence a dû contraindre un admirateur passionné, mais sincère, de Marguerite d’Angoulême à s’incliner avec douleur devant la vérité. On va en juger.

Le recueil qui avait échappé aux précédentes recherches de M. Génin se compose de cent trente-huit lettres de Marguerite à son frère François Ier. Sur ces cent trente-huit lettres, il y en a cent trente-sept écrites incontestablement de la main de Marguerite et signées de son nom. Le style de ces cent trente-sept lettres, dont l’écriture seule est difficile à lire, se distingue par la vivacité et la netteté des tours. Chacune d’elles exprime le plus clairement du monde des sentimens exaltés, il est vrai, mais très nobles, très simples, et en eux-mêmes très naturels. On y voit une sœur animée, pour l’homme qui est à la fois son frère unique et son roi, d’une affection enthousiaste et dévouée, dont le ton, sauf une nuance de respect, rappelle un peu celui des lettres de Mme de Sévigné à sa fille ; mais, on ne trouverait pas dans ces cent trente-sept lettres, une seule phrase qui indique une réticence ou qui supporte une interprétation équivoque, et les sentimens les plus sacrés ; s’y combinent sans cesse avec l’affection que la sœur porte à son frère.

Tous deux, par exemple sont liés par un trait d’union qui revient à tout propos dans les lettres de Marguerite : c’est la tendresse profonde qu’ils éprouvent pour leur mère, Louise de Savoie. Que des enfans aiment leur mère, qu’une mère aime ses enfans, il n’y a rien là, qui mérite une remarque ; mais il est certain qu’on a rarement vu, surtout dans ces hautes régions, séjour des orages, trois êtres éprouvant les uns, pour les autres une sollicitude, aussi tendre, aussi continuelle, et vivant dans une harmonie aussi intime, aussi inaltérable que ces trois personnes : Louise de Savoie, son fils et sa fille. Les contemporains les appelaient et ils s’appelaient eux-mêmes une trinité. Dans une lettre que la mère et la fille écrivent ensemble au prisonnier de Charles-Quint, elles lui disent : « Pour ce que le Créateur nous a fait la grâce que notre trinité, a toujours été unie, les deux vous supplient que cette lettre, présentée à vous qui êtes le tiers, soit reçue de telle affection que de bon cœur la vous offrent [8]. » Et Marguerite de son côté, qui se prépare à partir pour aller consoler son frère dans sa prison et négocier sa délivrance, après lui avoir dit avec sa vivacité accoutumée qu’elle est prête à mettre au vent la cendre de ses os pour lui faire service, ajoute : « Et à cette heure je sens bien quelle force a l’amour que Notre-Seigneur, par nature et connaissance, a mise en nous trois [9]. »

Un autre sentiment, dont l’expression, très fréquente, dans les lettres de Marguerite à son frère, suffirait pour écarter de ces lettres toute suspicion, si elles n’étaient par elles-mêmes d’une pureté manifeste, c’est la piété : une préoccupation vive des vues de Dieu sur les princes, des épreuves et des devoirs qu’il leur impose, se mêle souvent aux effusions de sa tendresse fraternelle. Le goût des sermons, qui est une des nuances curieuses de cet aimable caractère, se retrouve aussi bien dans les lettres à François Ier que dans les contes de l’Heptaméron. Marguerite s’excuse quelquefois de la liberté qu’elle prend de sermonner son roi, mais elle ne l’en sermonne pas moins. Ce sentiment de ferveur religieuse que Marguerite associe à sa tendresse pour son frère, ne se remarque pas seulement dans ses lettres ; il brille d’un éclat aussi pur que touchant dans le récit qu’un témoin oculaire, le président du parlement de Paris, Jean de Selves, qui avait accompagné cette princesse à Madrid, nous a laissé de ses premières entrevues avec le captif. Marguerite, après un long et pénible voyage, avait trouvé son frère mourant. Placé entre les exigences d’un vainqueur avide et obstiné, qui mettait à sa délivrance des conditions inacceptables, et la perspective d’une captivité éternelle qu’on lui rendait aussi dure que possible, François Ier, dont l’âme était plus intrépide devant le péril que devant le malheur, s’était abandonné au désespoir. Vingt-trois jours d’une fièvre continue avaient miné sa robuste constitution, et les médecins le considéraient comme perdu. Tous les signes de la mort y étaient, nous dit Jean de Selves, « car il demeura aucun temps sans parler, voir ne ouïr ne connaître personne. C’est alors que dans sa douleur Marguerite eut l’idée d’une invocation solennelle et suprême, à celui qui tient dans ses mains la vie des rois. »


« Mme la duchesse [10], dit Jean de Selves, fit mettre en état tous les gentilshommes de la maison du roi et les siens, ensemble ses dames, pour prier Dieu, et tous reçurent notre créateur, et après fut dite la messe en la chambre du roi. Et à l’heure de l’élévation du saint sacrement monseigneur l’archevêque d’Embrun exhorta le roi à regarder le saint sacrement, et lors ledit seigneur, qui avait été sans voir et sans ouïr, regarda le saint sacrement, éleva ses mains, et après la messe Mme la duchesse lui fit présenter ledit saint sacrement pour l’adorer. Et incontinent le roi dit : « C’est mon Dieu qui me guérira l’âme et le corps, je vous prie que je le reçoive. » Et à ce qu’on lui dit qu’il ne le pourrait avaler, il répondit : « Que si ferait. » Et lors Mme la duchesse fit départir une partie de la sainte hostie, laquelle il reçut avec la plus grande componction et dévotion, qu’il n’y avait cœur qu’il ne fondît en larmes. Madite dame la duchesse reçut le surplus dudit saint sacrement. » Et de cette heure-là Il est toujours allé en amendant, et la fièvre, qui lui avait duré vingt-trois jours sans relâcher, le laissa, et en est de tout net, grâce à Dieu. »


Les sentimens très vifs d’amour filial et de ferveur religieuse que Marguerite associe continuellement à son affection pour son frère ne sont pas les seuls qui protestent contre l’hypothèse en question. Le langage qu’elle tient à François Ier, soit comme épouse, soit comme mère, soit comme tante (lorsqu’il s’agit des enfans du roi), ou comme belle-sœur, lorsqu’il s’agit de l’une ou l’autre de ses deux femmes, ce langage n’est pas moins incompatible avec cette donnée aussi désagréable que chimérique.

Quoique M. Génin n’ait incriminé qu’une seule des cent trente-huit lettres qui composent le recueil publié par lui, du moment où il suspectait la tendresse de Marguerite pour son frère, d’autres écrivains n’ont pas manqué d’épiloguer sur l’ensemble de cette correspondance ; ils ont signalé comme un indice grave quelques formules superlatives qui étaient au XVIe siècle d’un usage commun. C’est ainsi que la reine de Navarre signe parfois votre plus que sujette ou votre plus que sœur. L’éditeur lui-même, sans y attacher autant d’importance que d’autres, croit devoir néanmoins noter aussi et souligner cette dernière formule ; or il suffît de lire quelques lettres du XVIe siècle pour la retrouver dans les circonstances les plus insignifiantes. Si l’on ouvre par exemple le recueil publié par M. A. Champollion-Figeac, on voit l’archiduchesse Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, tante de Charles-Quint, écrire à la mère de François Ier et signer la plus que toute votre bonne sœur.

Il est aussi une autre formule qui se rencontre assez souvent dans les lettres de Marguerite, et dont on a cherché à abuser contre elle. Après la mort de son premier mari, le duc d’Alençon, on la voit écrire à son frère : « Je ne pense que en vous comme celui seul que Dieu m’a laissé en ce monde, père frère et mari. » Les esprits assez bizarres pour attacher à ces mots quelque importance devraient au moins remarquer que la lettre qui les contient suit précisément une lettre dans laquelle la princesse exprime avec une grande vivacité la douleur amère que lui cause la perte du duc d’Alençon, son premier mari. On a dit, il est vrai (et cette assertion, qui n’est pas plus démontrée que beaucoup d’autres assertions historiques, a servi à corroborer la thèse que nous combattons), on a dit que Marguerite avait été une épouse très indifférente pour ses deux maris ; on l’a dit surtout à l’occasion du duc d’Alençon, à qui il a suffi d’avoir encouru une mauvaise note à Pavie pour devenir l’objet de toutes les rigueurs de l’histoire. On a refusé tout mérite à ce prince, qui dans plusieurs circonstances, notamment à la bataille de Marignan, avait montré autant de valeur que d’habileté ; on a dit que, revenu en France après la défaite de Pavie, il s’était vu reprocher sa lâcheté par sa femme et sa belle-mère en termes si durs et avec accompagnement d’outrages si sanglans qu’il en serait mort de honte et de désespoir. Les lettres éditées par M. Génin et un document intéressant publié pour la première fois par M. Leroux de Lincy dans son excellente édition de l’Heptaméron réduisent à rien la valeur de cette tradition historique. Le duc d’Alençon mourut plus d’un mois après son arrivée à Lyon ; il fut emporté en cinq jours par une pleurésie, et l’on constate dans le document dont je viens de parler que Marguerite ne cessa de lui prodiguer les soins les plus tendres, que sa mère ayant voulu lui épargner la douleur de le voir mourir, elle refusa de le quitter et le tint dans ses bras en lui montrant un crucifix jusqu’à ce qu’il eût rendu le dernier soupir. Quand elle parle de lui à son frère, rien n’indique que la sœur pas plus que le frère aient gardé de sa conduite à Pavie un souvenir amer et irrité. Au contraire, en apprenant à François Ier la maladie du duc d’Alençon, en lui exprimant combien ce dernier regrette de n’avoir pu partager la captivité du roi, en lui faisant prévoir sa mort possible, Marguerite croit devoir ajouter : « Je vous supplie que pour nul regret tant de lui que de celui que vous me sentirez avoir ne vous en donner ennui, et soyez sûr que, quoi qu’il advienne, j’espère que Dieu me donnera force de le porter pour garder Madame (Louise de Savoie) d’ennui. » Et quand la mort de son mari est venue la frapper au milieu des désastres de la France, qui exigent qu’elle surmonte sa douleur pour ne point troubler la fermeté de sa mère, la duchesse s’excuse en quelque sorte auprès de François Ier d’avoir succombé d’abord à son chagrin avant de le dompter. » Ne doutez, lui écrit-elle, que, passé les deux premiers jours que la contrainte me faisait oublier toute raison, jamais depuis Madame ne m’a vu larme à l’œil ni visage triste, car je me tiendrais trop plus que malheureuse, vu que en rien ne vous fais service que je fusse occasion d’empêcher l’esprit de celle qui tant en fait à vous et à tout ce qui est de vous. » A coup sûr, ce n’est point là le langage d’une femme qui n’a jamais éprouvé (comme tant d’écrivains l’ont répété l’un après l’autre) que du mépris pour son premier mari.

Quant au second, on comprend plus difficilement encore qu’un historien contemporain, sans nous dire où il avait appris cette nouvelle, nous ait affirmé que Marguerite l’avait épousé par obéissance pour son frère et en pleurant. Ce second mariage passe au contraire plus généralement pour avoir été de la part de Marguerite un mariage d’inclination. Le jeune roi de Navarre, Henri d’Albret, était né, il est vrai, sans royaume, ou du moins dépouillé de celui dont il portait le nom ; mais François Ier, en l’acceptant comme époux de sa sœur, promettait (ce qu’il ne tint pas) de lui faire restituer la Navarre. Henri d’Albret avait été élevé à la cour de France. C’était un brillant chevalier qui, fait prisonnier avec le roi à Pavie, après avoir héroïquement combattu à ses côtés, avait eu l’esprit de s’échapper de sa prison par un stratagème audacieux. Ce prince, beau, aimable et vaillant, était âgé de vingt-quatre ans, et Marguerite, qui le connaissait depuis longtemps, avait trente-cinq ans quand elle l’épousa après deux ans de veuvage ; il est donc permis de douter, quoi qu’en dise l’historien dont je parlais tout à l’heure, qu’elle ait beaucoup pleuré le jour de son mariage ; l’hypothèse inverse me semble infiniment plus probable. On voit bien dans plusieurs de ses lettres, notamment dans celles qui sont adressées au maréchal de Montmorency, qu’elle n’est pas toujours contente de ce second mari, dont la légèreté lui donne des inquiétudes jalouses, vainement dissimulées par elle sous une apparence de raillerie ; mais ce qu’on n’y voit jamais, c’est que ce jeune mari lui soit indifférent. Et ce qui aide à croire qu’en effet elle ne le détestait pas, c’est que l’histoire de ses grossesses nombreuses et souvent pénibles remplit une très grande partie de sa correspondance avec son frère. J’aime assez, pour ma part, à la voir, comme une brave, simple et honnête femme qu’elle est, éprouver quelque embarras à apprendre à son frère qu’elle est encore grosse à l’âge de cinquante ans. « Si je n’avais que vingt ans, lui écrit-elle, j’oserais dire ce que cinquante me font taire jusqu’à ce que autre que moi soit juge en ma cause, » c’est-à-dire jusqu’à ce que sa grossesse soit certifiée authentique par les médecins. Ce phénomène d’une grossesse à cinquante ans est en effet assez rare ; mais on conviendra qu’il jure un peu avec la prétendue indifférence de Marguerite pour Henri d’Albret. Cette dernière grossesse se termina, comme quelques autres, par une fausse couche ; la reine de Navarre perdit aussi des enfans en bas âge, et l’on sait qu’elle ne put sauver qu’une fille, Jeanne d’Albret, qui fut la mère de Henri IV.

Que tout en aimant très tendrement ses deux maris, ou au moins l’un ou l’autre, Marguerite ait éprouvé même une préférence de cœur pour le roi son frère, un tel fait, qui peut se rencontrer dans des conditions d’existence beaucoup plus ordinaires, il aurait en lui-même rien de suspect. Et encore, pour décider la question, faudrait-il pouvoir comparer des lettres de Marguerite au duc d’Alençon ou à Henri d’Albret avec celles qu’elle écrit à son frère. Si les élémens de cette comparaison étaient sous nos yeux, peut-être verrions-nous Marguerite exprimer la tendresse conjugale avec d’autres nuances, mais avec les mêmes tours hyperboliques dont elle use pour exprimer la tendresse fraternelle. Non-seulement ces formes de langage étaient fort usitées de son temps, mais elles étaient particulièrement dans les habitudes de son esprit et de sa plume, car nous les retrouvons un peu modifiées, mais cependant très analogues, aussi bien dans les lettres d’amitié qu’elle adresse au maréchal de Montmorency que dans ses lettres à François Ier.

Il faut d’ailleurs, avant de se laisser étonner par ce style continuellement enthousiaste, se souvenir que le frère à qui elle écrit est en même temps « son souverain seigneur, » que, quoique mariée, elle se considère toujours comme tenue, avant tout, au devoir d’obéissance envers lui, qu’en fait son bien-être dépend de lui, car elle est pauvre, elle a épousé en secondes noces un prince pauvre, et sa principale ressource consiste dans une pension que lui fait François Ier, et qu’elle fut un instant menacée de perdre sous Henri, II. Il faut se souvenir, également qu’avec un fonds de bonnes qualités François Ier est cependant un des princes en qui l’absolu pouvoir, ce grand corrupteur des rois, a le plus développé les penchans égoïstes, le besoin de tout rapporter à lui ; c’est un enfant gâté, accoutumé dès son enfance à être non-seulement aimé, mais adoré, qui trouverait certainement fort mauvais que les attachemens, qu’il permet à sa sœur soit comme épouse, soit comme mère, pussent entrer en rivalité avec le culte qu’elle lui doit. Il y a donc deux choses dans ce fanatisme continu que Marguerite, exprime pour François Ier : il y a un sentiment très sincère, mais il y a aussi une petite part de diplomatie en quelque sorte involontaire et habituelle à l’égard d’un frère très affectueux il est vrai, mais très exigeant. Si l’on en doutait, il suffirait de lire quelques lignes d’une lettre du second recueil publié par M. Génin, où Marguerite se justifie auprès de son frère du crime énorme d’avoir dit que peut-être elle mourrait la dernière. Ce propos semble avoir été rapporté au roi comme l’expression d’un désir, tandis qu’il exprimait au contraire une crainte, et il n’en a pas fallu avantage pour que le roi, en quittant sa sœur, lui ait fait sentir son mécontentement par quelque phrase amère, destinée à l’encourager ironiquement dans l’espérance qu’il lui supposait, Marguerite s’explique, à ce sujet avec une abondance et une vivacité de protestations, très sincères assurément, puisqu’en définitive elle ne se consola jamais de la mort de son frère, mais qui me paraissent cependant dictées surtout par la crainte d’avoir offusqué sa susceptibilité ombrageuse.


« Monseigneur, je vous supplie très humblement ne me plus laisser soutenir ce purgatoire, et me faites cet honneur de penser que si j’ai autrefois dit que je pensais demeurer la dernière, c’était pensant avoir la perfection de tous les malheurs et ennuis que Dieu peut envoyer à sa créature ; et si mon désir se fût accordé à ma peur, j’eusse mis peine de garder ma vie et santé plus soigneusement. Je suis sûre, monseigneur, que vous le sentez ainsi comme moi ; mais la parole que vous me dites au partir ; que peut-être Dieu voyait ma vie passer celle de vous et de Madame (Louise de Savoie) m’a été si pesante dans le cœur, « que sans vous avoir écrit cette lettres espérant votre réponse dont j’ai besoin, je suis sûre que ma vie n’eût soutenu longuement cette peine, car je n’ai fin, regard ni intention que de vivre et mourir.

« Votre très humble et très obéissante sujette et sœur. »

Ce qui est certain, c’est qu’en mettant à part les deux seules lettres qui indiquent entre le frère et la sœur un moment de mésintelligence, toute cette correspondance respire une ingénuité franche, honnête, souvent joyeuse et radicalement incompatible avec l’hypothèse d’une passion coupable [11]. L’éditeur reconnaît du reste que sur les cent trente-huit lettres publiées par lui, il y en a cent trente-sept qui n’offrent aucune prise à son hypothèse ; mais il à suffi qu’il en ait trouvé une une seule, dont la signification est obscure et même incompréhensible, pour se sentir tout à coup éclairé par elle d’une lumière si vive qu’il ne tient plus compte de la lucidité de toutes les autres, et qu’il oublie même les affirmations si péremptoires qu’il avait émises dans son premier recueil. Ainsi le même écrivain qui, avant de connaître cette lettre obscure, nous disait, dans la notice du premier recueil, que « pendant la vie de Marguerite il ne s’éleva pas l’ombre d’un soupçon sur la pureté de ses mœurs, » nous déclare dans le second recueil, et sous la seule influence de cette lettre obscure, qu’il « savait qu’une rumeur vague, sortie probablement des profondeurs les plus ignorées du XVIe siècle, avait flétri d’une imputation terrible la mémoire de cette femme illustre et généreuse. » Il ajoute que, s’il n’avait fait aucune mention de cette rumeur dans son premier recueil, c’est qu’il n’avait pu remonter à sa source et la rencontrer formulée dans un ouvrage quelconque ; mais il oublie qu’il avait au contraire repoussé cette rumeur en la présentant comme l’invention odieuse et ridicule d’un romancier du XIXe siècle.

Quand on prend la peine d’aller examiner à la Bibliothèque impériale la lettre en question dans le recueil manuscrit qui a servi à l’éditeur, on s’explique aisément que cette lettre ait tout d’abord attiré particulièrement son attention : non-seulement c’est la seule des cent trente-huit lettres qui ne porte pas de signature, non-seulement elle diffère de toutes les autres par le caractère embrouillé de la rédaction et par une orthographe plus irrégulière encore que ne l’est habituellement celle de Marguerite ; mais, quoique l’écriture de cette princesse soit un peu variable d’une lettre à l’autre, l’écriture de celle-ci, qui est inscrite sous le numéro d’ordre trente-sept, est notablement différente de son écriture ordinaire, non pas qu’elle soit plus agitée : au contraire, elle semble à la fois plus posée, plus calme et moins expérimentée ; il y a beaucoup moins de jambages, et enfin, dans toutes les autres lettres sans exception, Marguerite écrit constamment, en parlant à son frère, monseigneur, et jamais sire, tandis que, dans la seule qui ne porte point sa signature, le roi est constamment qualifié sire, et jamais monseigneur. Ces circonstances auraient pu, ce me semble, faire naître dans l’esprit de M. Génin une première question, celle de savoir si la lettre dont il s’agit est bien de Marguerite d’Angoulême ; ce ne serait pas la première fois qu’un collectionneur, surtout quand il s’agit de lettres du XVIe siècle, aurait inséré par erreur dans un recueil spécial une lettre sans signature qui ne lui appartiendrait pas. L’éditeur ne paraît pas avoir éprouvé le moindre doute à ce sujet. L’absence de signature provient, suivant lui, uniquement de ce que celle-ci a été coupée par mégarde par le couteau du relieur. La différence d’orthographe, de rédaction et d’écriture indique seulement que cette lettre a été écrite à une époque où Marguerite, jeune encore, rédigeait avec beaucoup moins de facilité et d’élégance que plus tard. Et cependant, quand il s’agit de fixer la date de cette lettre, qui n’est pas plus datée que toutes les autres, l’éditeur la fixe très arbitrairement, comme nous le verrons tout à l’heure, à l’année 1521 ; cette date ne la sépare des premières qui la suivent que de quatre ans, et si Marguerite en est l’auteur, elle l’aurait écrite à l’âge de vingt-neuf ans, âge où son instruction grammaticale et même littéraire a dû être, selon toute apparence, terminée. Quant à la dernière circonstance relative à la qualification insolite donnée au roi par sa sœur, et qui contribue aussi à inspirer du doute, M. Génin ne semble pas l’avoir remarquée, car il n’en dit mot, et il tranche la question en affirmant que le doute n’est pas possible une minute. N’ayant pas la même conviction, j’ai appelé sur cette lettre l’attention d’un paléographe plus habile et plus compétent que moi, et que je ne nomme pas, parce qu’il a désiré ne pas être nommé, son opinion restant incertaine. Il pense que sur cette question d’authenticité il y a du pour et du contre. La lettre en effet, à côté de mots écrits autrement qu’ils le sont dans les autres lettres, en offre plusieurs dont les caractères se retrouvent les mêmes, et quoique toutes les autres circonstances déjà signalées militent contre l’authenticité, il y a aussi dans cette lettre douteuse un certain nombre d’expressions et de tours hyperboliques qui rappellent le vocabulaire habituel de la reine de Navarre, et se retrouvent plus ou moins identiques dans les autres lettres. Je n’irai donc pas jusqu’à contester tout à fait l’authenticité de cette missive si étrangement interprétée. Toutefois, si par hasard il y avait erreur sur ce point, il serait assez tristement plaisant que la réputation de cette pauvre femme, si aimable et si bonne, après avoir été respectée par tous les historiens durant trois siècles, fût tout à coup défigurée par eux le plus cruellement du monde à l’occasion d’un obscur chiffon de papier qu’elle n’aurait point écrit, et qui lui serait attribué par erreur.

Mais il est temps de soumettre au lecteur ce fameux document, en l’acceptant tel que l’éditeur l’a déchiffré et en modifiant seulement un peu la ponctuation qu’il a adoptée ; il n’y a aucune ponctuation dans l’original, et l’on verra tout à l’heure que M. Génin arrange parfois cette ponctuation d’une manière plus conforme à son interprétation qu’à l’exactitude du sens. Cette lettre étant par elle-même très obscure, ce serait l’obscurcir encore que de la reproduire avec son orthographe très bizarre. La voici avec l’orthographe moderne, sauf un mot, dont le sens est douteux et que par conséquent il importe de reproduire’ exactement tel qu’il est écrit dans l’original.


« Sire, ce qu’il vous plut m’écrire que en continuant vous me feriez connaître, m’a fait continuer et davantage espérer que vous ne voudriez laisser votre droit chemin pour fuir ceux qui, pour principal de leur heur, désirent vous voir. Encore, que de mal en pis mon intention soit perscripte, si ne vous faudra jamais l’honnête et ancienne servitude que j’ai portée et porte à votre heureuse bonne grâce. Et si l’imperfection parfaite de cent mille fautes vous fait dédaigner mon obéissance, au moins, sire, faites-moi tant d’honneur et de bien que de n’augmenter ma lamentable misère en demandant expérience pour défaite, là où vous connaissez sans votre aide l’impuissance, comme vous témoignera une enseigne que je vous envoie [12] ; ne vous requérant pour fin de mes malheurs et commencement de bonne année, sinon qu’il vous plaise que je vous sois quelque petit de ce que infiniment vous m’êtes et serez sans cesse en la pensée. En attendant, cet heur de vous pouvoir voir et, parler à vous, sire, le désir que j’en ai me presse très humblement vous supplier, que si, ce ne vous est ennui, le me faire dire par ce porteur, et incontinent je partirai feignant autre occasion. Et n’y a ni fâcheux temps, ni pénible chemin qui ne me soit converti en très plaisant et agréable repos, et si m’obligerez tant et trop à vous, et encore davantage, s’il vous plaît ensevelir mes lettres au feu et la parole en silence. Autrement vous rendriez

Pis que morte, ma douloureuse vie
Vivant en vous de la seule espérance,
Dont le savoir me cause l’assurance,
Sans que jamais de vous je me défie.
Et si ma main trop facilement supplie,
Votre bonté excusera l’ignorance,
Pis que morte.
Par quoi à vous seul je dédie
Ma volonté et ma toute-puissance.
Recevez-la, car la persévérance
Sera sans fin ou tôt sera finie,
Pis que morte.

« Votre très humble et très obéissante

Plus que sujette et servante. »


Quand on croit, pouvoir affirmer sans hésitation qu’une lettre non signée et aussi embrouillée que celle-ci est de la même ; princesse qui a écrit au même roi cent trente-sept autres lettres aussi lucides qu’irréprochables, il semblerait naturel qu’avant de chercher à extraire de celle-ci une révélation criminelle, on se demandât d’abord si elle ne comporte pas une ou deux, ou trois interprétations parfaitement innocentes. Cela serait d’autant plus naturel qu’on se proclame un admirateur passionné de Marguerite. M. Génin ne paraît point avoir songé à cela. Du moment où la lettre était obscure, du moment surtout que la personne qui l’a écrite exprimait un très vif désir qu’elle fût brûlée, elle devenait par cela même immédiatement coupable, et l’éditeur ne s’est plus occupé qu’à se torturer l’esprit pour savoir quel genre de culpabilité il en ferait sortir. L’équité et le bon sens exigent, à mon avis, que l’on procède autrement ; par conséquent, avant de discuter l’interprétation de l’éditeur, il convient d’examiner si cette lettre ne peut pas être aussi innocente qu’elle est obscure.

Deux circonstances paraissent évidemment avoir inspiré à cet ingénieux érudit un parti-pris de suspicion : la première, c’est la vivacité excessive avec laquelle la personne qui écrit exprime son chagrin, son trouble, sa lamentable misère, et la seconde, c’est le ton non moins vif avec lequel cette même personne demande le secret : si ce secret n’est pas gardé, elle sera pis que morte.

En ce qui touche l’exagération du langage, M. Génin aurait dû, moins que personne, se laisser influencer par ce détail, puisqu’il savait que c’était là un des caractères habituels du style épistolaire de la reine de Navarre. Il remarque lui-même que cette expression pis que morte, qui nous paraît au premier abord si effrayante, est une expression familière à Marguerite ; il assure qu’elle est très fréquente chez les poètes espagnols du XVIe siècle, et que c’est à eux que la princesse l’a empruntée. Ce qui est certain, c’est qu’elle l’emploie assez souvent, soit textuellement, soit avec des équivalens, et cela dans des circonstances relativement insignifiantes. Ainsi, voulant exprimer à l’évêque Briçonnet qu’elle ne se sent pas assez fervente, elle signe la pis que morte, et, comme, l’évêque trouve son expression trop forte, elle l’adoucit en se qualifiant dans une seconde lettre la pis que malade, et dans une troisième la vivante en mort. Dans sa vingt-sixième lettre à son frère, après avoir récriminé contre le sieur de Brion, qui, dit-elle, « glose toujours mes paroles, » elle déclare que, si sa vie n’est employée au service du roi, elle l’estimera pire que dix mille morts. Dans la trente-septième lettre du même recueil, elle répète à son frère « qu’elle estime sa vie pire que mort, si elle n’est mise pour son service. » On a vu par une autre lettre, que nous avons citée plus haut au sujet d’un malentendu sur un mot qui aurait déplu au roi, avec quelle abondance de termes hyperboliques et désespérés elle exprime son chagrin à l’occasion du moindre nuage qui s’élève entre son frère et elle. Il serait donc tout à fait absurde de proportionner rigoureusement l’appréciation ou plutôt la recherche du motif inconnu, quel qu’il soit, qui a dicté la lettre dont il s’agit, à la nature des expressions excessives contenues dans cette même lettre. Il est plus probable qu’invraisemblable que la grande douleur exprimée ici par Marguerite (si la lettre est d’elle) n’a pas de cause plus importante que celle qui lui a dicté la lettre presque aussi désolée dont j’ai cité plus haut un fragment.

Reste comme motif de suspicion plus ou moins grave la recommandation très vive de brûler la lettre ou plutôt les lettres (l’affaire inconnue dont il est question ici ayant sans doute occasionné l’envoi de plusieurs lettres dont il n’a été conservé qu’une seule), et enfin la recommandation non moins vive de taire les paroles que Marguerite a pu prononcer dans cette affaire, qui nous est inconnue. Un instant de réflexion suffit pour faire comprendre que ce désir ardent et inquiet du secret peut se concilier avec la plus parfaite innocence de la personne qui le demande. Que faut-il en effet pour légitimer innocemment la vivacité de son désir ? Il suffit qu’un tiers intéressant très vivement Marguerite puisse se trouver très blessé ou très mécontent de son intervention en paroles ou par écrit auprès de François Ier au sujet d’une affaire sur laquelle, de leur côté, le frère et la sœur ne sont pas d’accord, et cette dernière circonstance explique également l’insistance de Marguerite auprès de son frère, soit pour se plaindre que son intention soit perscripte de mal en pis, c’est-à-dire apparemment méconnue de plus en plus, soit pour demander à le voir et exprimer l’impossibilité de se passer de son aide.

Dès qu’on adopte cette interprétation, incontestablement la plus naturelle, on n’a plus qu’à choisir entre une foule d’hypothèses également innocentes. C’est ainsi que le consciencieux éditeur de l’Heptaméron, M. Leroux de Lincy, repoussant, comme moi, l’interprétation aussi invraisemblable qu’odieuse donnée par M. Génin, pense que cette lettre a tout simplement trait à quelque querelle de ménage très vive entre Marguerite et le plus léger et en même temps le plus violent de ses deux maris, si l’on en croit Brantôme, c’est-à-dire Henri d’Albret ; mais, si l’on adopte Henri d’Albret, il est peut-être un peu plus difficile de s’expliquer que François Ier semble dans cette circonstance, à en juger par la lettre de sa sœur, incliner plutôt à se ranger du côté du mari.

L’auteur anonyme d’un travail très distingué sur Marguerite d’Angoulême publié dans la Revue Chrétienne en 1861 repousse aussi l’hypothèse répugnante de M. Génin, mais il repousse également celle de M. Leroux de Lincy comme invraisemblable en elle-même et comme contrariée par le style, l’orthographe, la tournure de la lettre en question, qui semble dater de la première jeunesse de Marguerite. Je serais d’autant plus porté à admettre cette dernière objection que je crois la lettre antérieure à la date de 1521, adoptée par M. Génin, et que je m’expliquerais difficilement qu’il n’y eût pas un laps de temps assez considérable entre une série de lettres où le roi est toujours sans exception appelé monseigneur et une seule lettre oui Marguerite l’appelle constamment sire ; mais si la lettre incriminée remonte à la jeunesse de Marguerite, pourquoi cette lettre ne s’appliquerait-elle pas à une querelle de ménage entre Marguerite et son premier mari, le duc d’Alençon ? Qui empêche de supposer que François Ier, qui aimait le duc d’Alençon au point de faire pour lui au connétable de Bourbon un passe-droit dangereux, ait dans cette circonstance, qui nous est inconnue, pris parti pour son beau-frère contre sa sœur ?

Mais si l’on ne veut pas de l’explication par une querelle de ménage, qui empêche de supposer que cette fameuse unité tant célébrée de la mère, du. fils et de la fille a été un instant troublée, que Louise de Savoie est irritée contre sa fille, que François Ier se prononce aussi contre sa sœur, que Marguerite se désespère, qu’elle voudrait s’expliquer avec son frère et le ramener sans offenser sa mère, et par conséquent à l’insu de celle-ci ? De là une demande d’entrevue et une recommandation très vive de silence sur tout ce qu’elle lui a écrit ou lui a dit à ce sujet. On pourrait si bien multiplier dans cette circonstance les suppositions innocentes, qu’un critique fort distingué, M. Lutteroth, non content de faire justice dans le Semeur de la déplorable hypothèse de M. Génin, a entrepris de prouver que la lettre non datée dont il abusait si étrangement faisait tout simplement partie des lettres relatives au voyage et aux négociations de Marguerite pendant la captivité de François Ier à Madrid. Dans cette supposition, la première phrase de la lettre s’appliquerait au refus du roi prisonnier d’acheter sa délivrance en cédant la Bourgogne. Marguerite désirerait qu’il recouvrât sa liberté à tout prix, et, en le quittant malgré elle parce qu’il a voulu qu’elle rentrât en France, elle lui écrirait pour le ramener à son avis. Ainsi entendue, cette première phrase signifierait qu’elle supplie le roi de ne pas quitter le droit chemin, c’est-à-dire la seule ligne de conduite propre à le réunir à sa famille et à son peuple, qui pour le principal de leur heur désirent le voir encore que de mal en pis, c’est-à-dire dépouillé de la Bourgogne, s’il faut qu’il la perde pour être libre. Toutes les autres phrases de la lettre sont expliquées dans un sens analogue. J’avoue que les explications de M. Lutteroth me paraissent plus ingénieuses que solides, et à son interprétation je préfère la critique très judicieuse qu’il a faite de celle de M. Génin.

Quant à celle-ci, elle me paraît la plus inadmissible de toutes, non pas seulement parce qu’elle est odieuse, et que l’odieux a besoin d’être prouvé deux fois plutôt qu’une avant d’être accueilli, mais parce qu’elle est tout à fait imaginaire. Suivant M. Génin, la lettre en question signifie tout simplement que Marguerite est amoureuse de son frère. « Elle a laissé, nous dit-il, s’allumer et se développer à son insu cette tendresse fatale qui, trois siècles plus tard, dévorait la sœur de René. On ne peut dans tout ceci former que des conjectures. François, non plus que René, ne partagea la passion qu’il inspirait. On voit qu’ayant à passer par le lieu qu’habitait sa sœur, il se détournait, afin d’éviter une rencontre dangereuse pour elle, pénible pour tous deux ; mais Marguerite est avertie de sa résolution, elle la combat, elle le supplie de venir, elle veut le voir encore que de mal en pis ; le voir, c’est là le principal de son heur ! François alléguait les effets du temps et de l’absence ; il y comptait comme sur un remède infaillible ; il invoquait l’expérience, c’était là un vain prétexte, une défaite ; Marguerite le lui sait bien dire : « Sire (n’osant l’appeler mon frère), n’augmentez pas ma lamentable misère ; le temps ne peut rien pour ma guérison, si vous ne me secourez vous-même, et vous le savez bien ! »

Après nous avoir ainsi présenté Marguerite mariée, âgée de vingt-neuf ans, recherchant et bravant le danger que fuit son frère, l’éditeur croit cependant devoir nous avertir « qu’il faut bien distinguer où finit le malheur et où commence le crime, et que cet intervalle, Marguerite ne l’a jamais franchi ! » On est vraiment tenté de dire : Qu’en savez-vous ? Puisque votre odieuse hypothèse ne vous a point paru téméraire, qui vous autorise à en limiter la gravité ? A cela il nous répond : « Si quelqu’un conservait des doutes à cet égard, ils ne tiendront pas à la lecture des deux correspondances de la reine de Navarre avec Montmorency et avec François Ier. » Mais si la lecture de ces deux correspondances suffit pour nous empêcher d’attribuer à Marguerite des actions criminelles, comment n’a-t-elle pas suffi pour empêcher de lui supposer des sentimens criminels d’après une seule lettre qui ne dit rien ? Enfin n’est-il pas exorbitant qu’après avoir ainsi fait les honneurs de la moralité intentionnelle d’une princesse illustre, l’éditeur vienne nous dire que son interprétation « ne peut en rien diminuer le respect dû au caractère de cette princesse, et qu’elle doit au contraire y ajouter cette admiration mêlée de pitié que fait naître l’aspect d’une grande et singulière infortune supportée, combattue avec courage ? » Le goût du singulier n’a-t-il pas égaré ici l’ingénieux éditeur ? Il déclare que sa découverte repose sur un document unique ; mais si ce document unique est interprété à sa manière, que peut-il inspirer pour Marguerite, sinon du mépris, ou tout au plus de la pitié ? Quant à de l’admiration, comment son hypothèse pourrait-elle la légitimer ?

Tout ceci est certainement fort étrange ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est la facilité avec laquelle une pareille hypothèse à été admise avec des modifications par deux de nos principaux historiens. M. Michelet aime, respecte et admire Marguerite d’Angoulême. Je partage tout à fait son sentiment : il la nomme dans son langage pittoresque le pur élixir des Valois. » C’est en effet ce que cette race a produit de plus noble, de plus délicat, de plus distingué sous tous les rapports. Personne n’était plus en état que lui de faire justice de la répugnante supposition adoptée par l’éditeur de la correspondance de la reine de Navarre : cette supposition lui a évidemment déplu, il n’a pas compris qu’on pût tout à la fois respecter, admirer Marguerite et la présenter comme une sœur incestueuse d’intention qui écrit à son frère : « Venez à moi, j’ai besoin de vous voir, quoi qu’il en puisse arriver. Gardez-moi le secret. » Rien ne lui était plus facile que de démontrer la parfaite innocence de la lettre dont il s’agit ; malheureusement l’obscurité de cette lettre l’a attiré par l’espoir d’y découvrir autre chose que M. Génin, mais une chose du même genre, c’est-à-dire quelqu’une de ces monstruosités morales qu’il aime à attribuer aux puissans de la terre. Il a certainement raison quand il affirme que ceux-ci sont plus sujets aux énormités que les simples mortels : Bossuet l’a dit avant lui et très énergiquement ; mais encore faut-il ne pas les charger sans preuves, et encore moins sûr des preuves qui leur sont plutôt favorables que contraires.

M. Michelet a donc imaginé de se servir de la lettre en question pour disculper Marguerite, qu’il aime, et accabler François Ier, qu’il n’aime pas. Sous sa main, cette lettre a changé non pas de sens, mais de direction ; elle est restée criminelle, mais le coupable est devenu François Ier, et de ce document si vague, si obscur, son esprit ardent et inventif a tiré tout un petit drame très accentué, qu’il est assez difficile d’exposer en détail, et qui n’a qu’un léger défaut : celui d’être en contradiction flagrante avec le texte même d’où il est tiré. Suivant M. Michelet, cette lettre, qui, nous l’avons vu, peut subir tant d’interprétations différentes, prouve le plus clairement du monde qu’un beau matin François Ier osa dire à sa sœur qu’il ne croirait pas à sa tendresse à moins d’en avoir la preuve et la définitive expérience. C’est ainsi que M. Michelet traduit la phrase ne me demandez pas expérience pour défaite, qui, suivant M. Génin, signifie que le roi invoque l’expérience pour se tenir éloigné de sa sœur, et que celle-ci n’y voit qu’un prétexte, une défaite. M. Michelet ajoute : « Nous ne savons bien que ce mot. » Cependant il vient de nous dire sept lignes plus haut : « La chose est trop constatée. » Dans sa donnée, Marguerite, épouvantée et désespérée, s’enfuit, et elle écrit à genoux une lettre dont le sens est celui-ci : « Elle se donne pour se mieux garder. » M. Michelet ne peut pas se dissimuler cependant que dans cette lettre Marguerite demande instamment à son frère, soit de la venir voir, soit de lui permettre d’aller le rejoindre ; mais c’est à son avis, un artifice prudent, une précaution oratoire pour arriver à le supplier de ne pas demander expérience pour défaite, c’est-à-dire l’épreuve matérielle de sa défaite morale. Ceci est une nouvelle traduction que fait M. Michelet de la phrase déjà citée.

J’en demande bien pardon à l’éloquent historien, mais cette interprétation ne tient pas devant le texte. Ou ce texte est criminel, ou il est innocent ; s’il est criminel, ce qu’il offre de plus clair, c’est incontestablement le désir qu’y témoigne Marguerite, soit de recevoir son frère chez elle, soit d’aller le trouver chez lui. Quand elle lui dit d’abord : « J’espère que vous ne vous détournerez pas de votre chemin pour m’éviter ; » quand elle ajoute ensuite : « Le désir que j’ai de vous pouvoir voir et parler à vous me presse de très humblement vous supplier que, si ce ne vous est ennui, me le faire dire par ce porteur, et incontinent, je partirai, feignant autre occasion, » il est absolument impossible de reconnaître là le langage d’une « sœur qui a fui épouvantée devant une tentative infâme, et qui cherche à se garder de son frère. » Au lieu de travailler vainement à déplacer une culpabilité imaginaire, M. Michelet aurait bien mieux réussi en prouvant que cette culpabilité n’existait pas.

Quant à l’autre historien, M. Henri Martin, qui a pris également au sérieux cette donnée bizarre, il nous paraît probable qu’au lieu de recourir au texte il s’en est rapporté à M. Michelet. « S’il y eut, dit-il, du frère ou de la sœur un coupable d’intention, ce ne fut certainement pas Marguerite. » Ne serait-il pas plus simple de déclarer, jusqu’à preuve contraire, qu’ils ne le furent ni l’un ni l’autre ?

C’est vainement qu’on prétendrait poétiser et noircir en même temps la figure de Marguerite en la comparant à la sœur de René. Les sœurs de René ne conservent un certain prestige qu’à la condition de disparaître aux regards des hommes aussitôt qu’elles se sont aperçues elles-mêmes du sentiment coupable qui les torture, et de cacher au fond d’un cloître leurs agitations et leurs souffrances. Si elles vivent dans le monde, si elles se marient, si elles ont des enfans, et surtout si elles écrivent l’Heptaméron, elles ne sont plus des sœurs de René, ou bien elles sont tout simplement des créatures très dépravées et très vulgaires. Il reste donc à faire valoir, en faveur de la reine de Navarre, un dernier argument : c’est qu’elle a composé l’Heptaméron.


II. — MARGUERITE CONSIDEREE COMME AUTEUR DE L’HEPTAMERON.

Quoiqu’on ait discuté la question de savoir si la reine de Navarre est bien l’auteur de l’ouvrage qui porte son nom, il nous paraît superflu d’entrer dans cette discussion, le petit nombre de ceux qui tiennent pour la négative n’ayant émis que des conjectures, tandis que l’opinion contraire s’appuie non-seulement sur l’ouvrage lui-même, où l’intervention de la princesse est indiquée très fréquemment et de la façon la moins équivoque, mais sur les témoignages de tous les contemporains de Marguerite, sur celui des deux premiers éditeurs de l’ouvrage, publié dix ans seulement après sa mort, et enfin sur le témoignage indirect, mais néanmoins très positif, de la fille de l’auteur. On sait en effet que Jeanne d’Albret permit au second éditeur de l’Heptaméron à Claude Gruget, de lui dédier publiquement en 1559 ce recueil, comme étant l’œuvre de la feue reine sa mère.

Mais si rien ne permet de contester à Marguerite le titre d’auteur de l’Heptaméron, je n’en voudrais cependant pas conclure que tous les contes sans exception que renferme ce recueil ont été rédigés ou dictés par elle. L’érudit écrivain à qui nous devons la meilleure édition de l’Heptaméron, M. Leroux de Lincy, après avoir comparé un assez grand nombre de manuscrits, qui diffèrent plus ou moins entre eux, a cru devoir lui-même considérer trois nouvelles de l’édition de Gruget comme ayant été substituées par l’éditeur à trois autres plus authentiques que Gruget, suivant M. de Lincy, aurait supprimées comme trop significatives et trop satiriques. Il me semble en effet que les trois nouvelles de l’édition de Gruget pourraient bien n’être pas de la reine de Navarre ; mais, loin de les trouver plus insignifiantes, elles sont à mon avis tout aussi satiriques et beaucoup plus indécentes que les trois autres nouvelles restituées par M, Leroux de Lincy d’après le plus grand nombre des manuscrits.

Cela est surtout vrai de la onzième nouvelle. Le texte rétabli par le dernier éditeur est une historiette très simple qui n’a qu’un défaut, celui de la malpropreté, mais qui n’offre rien d’immoral ; c’est un de ces contes gras que des personnes ingénues pouvaient raconter du temps de Rabelais et peut-être même raconteraient encore aujourd’hui, tandis que la nouvelle qui correspond à celle-ci dans l’édition de Gruget, et que M. Leroux de Lincy a placée en appendice pour nous faciliter la comparaison, non-seulement est plus satirique ; puisqu’elle raconte les propos obscènes tenus en chaire par un cordelier, mais nous présente, de la part d’un des interlocuteurs, des réflexions exprimées en un langage si indécent, qu’il est difficile de se figurer une princesse dictant ou écrivant de pareilles choses, même à une époque où le français ressemblait beaucoup au latin et bravait comme lui l’honnêteté. Il est bien vrai que le chevalier Simontault, qui s’émancipe à ce point, est gourmande par celle des interlocutrices, Parlamente, qui, suivant M. de Lincy, représente Marguerite ; mais il ne me paraît pas moins impossible que celle-ci ait rédigé ou dicté les propos prêtés à Simontault dans cette circonstance. Il est donc, je crois, tout naturel, au sujet d’un recueil composé comme celui-ci de morceaux détachés et en l’absence d’un manuscrit vraiment authentique ; c’est-à-dire écrit par l’auteur même ou avec constatation qu’il a été rédigé sous sa dictée, il est tout naturel, chaque fois que la mesure du langage permis au XVIe siècle à une femme honnête semble dépassée, de supposer qu’il y a eu quelques altérations ou quelques interpolations faites dans le texte primitif par les nombreux copistes qui ont tour à tour, écrit l’Heptaméron avant qu’il fût publié.

Est-ce à dire que les contes de la reine de Navarre soient, comme le croient bien des personnes qui ne les ont jamais lus, des récits exclusivement licencieux ? Il n’en est rien, et, quoique M. Génin les embellisse un peu en les qualifiant de contes moraux et même en ajoutant qu’ils s’appelleraient ainsi à bien meilleur titre que ceux de Marmontel, ils sont incontestablement supérieurs, sous le rapport de la moralité, à tous les ouvrages si nombreux du même genre qui ont paru avant eux, et sous le rapport littéraire ils l’emportent également, si l’on en excepte le chef-d’œuvre de Boccace, qui a servi de modèle à tous.

Considéré à ce double point de vue, l’Heptaméron représente au moins pour la France une date dans l’histoire du genre littéraire auquel cet ouvrage appartient. De même que nos grands poèmes chevaleresques du moyen âge, en passant de la poésie à la prose, ont donné naissance au roman moderne, de même la nouvelle, cette forme abrégée et légère de la narration romanesque, dérive des fabliaux, de ces petits poèmes en miniature qui, par leur tournure généralement moqueuse et licencieuse, servaient en quelque sorte de contres-poids a la gravité religieuse, guerrière ou sentimentale de nos antiques et volumineuses épopées.

Boccace, le premier, a tiré de nos fabliaux ce genre de récit en prose, qui n’a point le caractère fantastique et merveilleux du conte proprement dit, dont l’origine est orientale, et qui s’est appelé nouvelle (novella), comme pour indiquer ce qui a été longtemps un de ses caractères essentiels, la prétention de raconter non pas des fictions, mais des faits vrais, des anecdotes ayant un fondement réel. Pendant plusieurs siècles, les innombrables novellieri engendrés par Boccace ont débuté presque toujours en précisant les lieux, les personnes, et les époques qui figurent dans leurs historiettes, de manière à donner autant que possible à celles-ci la physionomie de la vérité.

En même temps que le talent de Boccace faisait du Décaméron un des chefs-d’œuvre de la prose italienne, ce recueil, par son immense succès devenait en quelque sorte le type du genre, et produisait dans toutes les langues de l’Europe des ouvrages calqués sur le même modèle. Or, quoique tous les contes de Boccace ne soient pas également licencieux, quoiqu’il s’en trouve par exception quelques-uns qui portent l’empreinte d’une assez grande délicatesse morale, comme par exemple la touchante histoire de Griselidis, il est incontestable que, dans leur ensemble, les récits du nouvelliste florentin sont caractérisés par l’extrême liberté des inventions, des tableaux et souvent des expressions. Boccace lui-même croit devoir s’excuser quelque part auprès des lecteurs scrupuleux en alléguant que la gaillardise est une des lois du genre dans lequel il écrit, et Pétrarque fait valoir en faveur de Boccace le même argument.

Dans notre littérature en particulier, les premiers imitateurs-du Décaméron se sont surtout attachés à reproduire, en les forçant, les couleurs licencieuses du modèle. C’est ce qui se remarque principalement dans le recueil intitulé les Cent Nouvelles nouvelles, qu’on suppose, à tort ou à raison, avoir été composé vers le milieu du XVe siècle par Louis XI, alors dauphin, réfugié à la cour de Philippe de Bourgogne, et par un certain nombre de seigneurs bourguignons. Cette prédominance de l’élément graveleux dans la nouvelle n’est pas moins sensible dans tous les recueils du même genre publiés chez nous au XVIe siècle ; elle se remarque aussi bien dans les contes attribués à Bonaventure Desperriers que dans les récits obscènes qu’on a mis sur le compte de Béroalde de Verville, et il suffit de comparer ces divers recueils à celui de la reine de Navarre pour reconnaître que ce dernier, qui nous paraît aujourd’hui un ouvrage un peu audacieux pour une princesse honnête femme, est infiniment plus réservé et beaucoup moins dominé par le goût d’un seul genre d’invention et de tableaux que tous les ouvrages analogues appartenant à la même époque.

Si l’on compare l’Heptaméron aux contes de Boccace, on reconnaît aisément que ce qui a donné naissance au premier de ces deux ouvrages, ce n’est pas tant le goût de Marguerite pour les récits grivois qu’une sorte d’ambition littéraire d’entrer en lutte avec un auteur qui faisait les délices de la cour. De tous les ouvrages français imités du Décaméron, le recueil de la reine de Navarre est celui qui tout à la fois se rapproche et diffère le plus du modèle italien. Ni les auteurs des Cent Nouvelles nouvelles, ni Bonaventure Desperriers, ne s’occupent d’encadrer leurs récits à la manière de Boccace. La grande affaire pour eux, c’est de broder après lui, et sur le même thème licencieux et satirique, une série d’historiettes plus ou moins différentes de celles du Décaméron, tandis que la reine de Navarre au contraire s’applique surtout à imiter Boccace dans ses prologues ou dans ses épilogues, c’est-à-dire dans la partie de son ouvrage tantôt la plus émouvante, tantôt la plus gracieuse, et toujours la moins immorale. Quant aux récits du conteur italien, même lorsqu’elle en reproduit les libres allures, c’est toujours avec plus de naïveté, moins d’agrément si l’on veut, mais plus de sobriété dans les détails scabreux. Elle s’écarte aussi beaucoup plus souvent que lui des données grivoises des novellieri pour y substituer des récits plus pathétiques ou plus délicats, et enfin, même quand elle s’abandonne aux gaillardises du genre, on la voit s’évertuer à faire de l’ordre avec du désordre, c’est-à-dire à tirer d’un conte léger des conclusions édifiantes.

L’origine de l’Heptaméron, telle que nous venons de l’indiquer, nous est d’ailleurs certifiée par Marguerite elle-même. Celle-ci nous apprend en effet dans son prologue que le succès de la seconde traduction française des contes de Boccace publiée en 1543 par un de ses secrétaires, Antoine Le Maçon, avait donné l’idée au roi François Ier, à son fils le dauphin (depuis Henri II), à la dauphine Catherine de Médicis et à Marguerite d’Angoulême de se réunir à quelques autres dames et seigneurs de la cour pour tenter ensemble une imitation du conteur florentin ; chacune des dix personnes engagées dans l’entreprise devait composer dix récits, lesquels, partagés en dix chapitres ou journées, auraient reproduit exactement la dimension et la division du Décaméron. Il avait été convenu qu’on s’attacherait à différer de Boccace sur un point important : c’est qu’on n’écrirait nulle nouvelle qui ne fût véritable histoire. Il s’agissait d’exécuter strictement ce qui n’avait été jusqu’ici de la part des novellieri qu’un engagement fictif. Marguerite nous apprend que le dauphin avait exigé de plus « qu’aucun des narrateurs ne fût pris parmi ceux qui avaient étudié et étaient gens de lettres, parce qu’il ne voulait pas que leur art y fût mêlé, et aussi de peur que la beauté de la rhétorique fît tort en quelque partie à la vérité de l’histoire. »

Après nous avoir ainsi exposé le projet qui donna naissance à son livre, l’auteur nous apprend que l’exécution de ce projet primitif fut arrêtée par diverses affaires générales ou particulières qui survinrent à la cour. Il est possible que la modestie de Marguerite la porte ici à déguiser la vérité, car, si l’on en croit Brantôme, la dauphine Catherine de Médicis et la princesse Marguerite, depuis duchesse de Savoie, essayèrent de travailler avec la reine de Navarre à l’ouvrage en question ; mais quand elles eurent lu les récits de celle-ci, elles jetèrent, dit Brantôme, leur travail au feu et ne le voulurent mettre en lumière. Toujours est-il que la reine de Navarre, une fois engagée dans cette entreprise et pour distraire ses loisirs, résolut d’exécuter à elle seule l’œuvre commune, en tirant parti des sujets divers, que ses collaborateurs, plus ou moins paresseux, pouvaient lui fournir.

Ce ne fut donc pas dans sa jeunesse, comme on l’a dit à tort, mais de 1541 à 1543, quand elle avait par conséquent dépassé la cinquantaine, qu’elle commença à rédiger ce recueil de contes. Il devait, comme celui de Boccace, se composer de cent récits divisés en dix journées, et porter par conséquent le titre de Décaméron, qui même lui est donné dans plusieurs manuscrits ; mais, l’auteur s’étant arrêté à la soixante-douzième nouvelle, on a généralement adopté pour son ouvrage le titre d’Heptaméron, quoique ce titre soit en lui-même impropre, puisque l’ouvrage contient non-seulement sept journées, mais les deux premières nouvelles de la huitième journée. On voit du reste que Marguerite a travaillé à ce recueil jusque dans la dernière année de sa vie, car la soixante-sixième nouvelle a pour sujet une anecdote où figurent sa fille, Jeanne d’Albret, et le prince Antoine de Bourbon, nouvellement mariés. Or ce mariage eut lieu le 20 octobre 1548, et Marguerite mourut en octobre 1549.

Dans son désir d’imiter surtout les plus belles parties du Décaméron, la reine de Navarre débute par un prologue, évidemment inspiré par celui de Boccace, quoique fort inférieur. Tout le monde connaît le magnifique et sombre tableau de la peste de Florence, en 1348, qui sert d’introduction aux contes du nouvelliste italien. Pour fuir le fléau, sept jeunes dames et trois jeunes cavaliers se réunissent dans une charmante villa. Ils conviennent que la direction des amusemens de la société sera confiée chaque jour à un des associés choisi pour reine ou pour roi, que ce souverain ou cette souveraine d’un jour choisira son successeur, et que parmi les amusemens figurera pour chacun l’obligation de raconter une nouvelle par jour.

Pour préparer de la même manière le lecteur à ses récits, la reine de Navarre suppose « qu’une dame veuve de longue expérience, nommée Oisille, » qui s’est rendue aux eaux de Cauterets, se trouve retenue à l’abbaye de Notre-Dame-de-Sarrance par un débordement du Gave béarnais. Ce débordement, ayant rompu tous les ponts, amène dans la même abbaye, à la suite d’une série d’incidens plus ou moins romanesques, cinq gentilshommes et quatre dames. Ces neuf personnes prient la dame Oisille de leur indiquer un moyen de passer le temps agréablement jusqu’à ce que les communications soient rétablies. « Mes enfans, leur répond la bonne dame, vous me demandez une chose que je trouve fort difficile de vous enseigner, un passe-temps qui vous puisse délivrer de vos ennuis, car, ayant cherché le remède toute ma vie, n’en ai jamais trouvé qu’un, qui est la lecture des Saintes Lettres… et si vous me demandez quelle recette me tient si joyeuse et si saine, c’est que incontinent que je suis levée, je prends la sainte Écriture et la lis. » Ce penchant de la dame Oisille à faire intervenir la Bible a servi quelquefois d’argument à ceux qui prêtent à l’auteur de l’Heptaméron des opinions calvinistes ; mais le goût de la Bible n’était, pas plus alors qu’il ne l’est aujourd’hui, un signe suffisant de calvinisme, et pour montrer que l’induction porte à faux, il suffît d’ajouter que la dame Oisille termine son discours en ces termes : « Il me semble que si tous les matins vous voulez donner une heure à cette lecture (de la Bible) et puis, durant la messe, faire vos dévotes oraisons, vous trouverez en ce désert la beauté qui peut être en toutes les villes, car qui connaît Dieu voit toutes choses balles en lui, et sans lui tout laid. »

Sans exclure ce genre de récréation, les compagnons de la dame Oisille l’ayant jugé trop austère pour suffire seul à l’emploi de leurs journées, une des dames, nommée Parlamente, commence par raconter le projet d’une imitation de Boccace formé par les seigneurs et les dames de la cour de François Ier : elle propose à la société réunie à l’abbaye de Notre-Dame-de-Sarrance de l’exécuter. « S’il vous plaît, dit-elle, que tous les jours, depuis midi jusqu’à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuilles que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la fraîcheur, là, assis à nos aises, dira chacun quelque histoire qu’il aura vue, ou bien ouï dire à quelque homme digne de foi. Au bout de dix jours, aurons parachevé la centaine, et si Dieu fait que notre labeur soit trouvé digne des yeux des seigneurs et dames ci-dessus nommés (c’est-à-dire de François Ier, du dauphin, de la dauphine, de la reine de Navarre, etc., en un mot des auteurs du projet en question), nous leur en ferons présent au retour de ce voyage, au lieu d’images et de patenostres, étant assurés qu’ils auront ce présent ici pour plus agréable. »

Le projet de Parlamente est agréé, mais à la condition qu’il se combinera avec la proposition plus édifiante de la dame Oisille. Tous les matins, on commence par aller entendre dans la chambre de celle-ci une lecture de la Bible qui dure une bonne heure, on assiste ensuite dévotement à la messe, on dîne à dix heures ; à midi, on se rend au pré, qui était, dit l’auteur, « si beau et si plaisant qu’il aurait besoin d’un Boccace pour le dépeindre, » et là chacun raconte tour à tour sa nouvelle en choisissant le narrateur qui doit prendre la parole après lui.

Ce mélange d’exercices de piété et de propos légers, entremêlés d’observations morales, se continue dans tout le cours de l’ouvrage et lui donne une physionomie à part. Ce n’est pas qu’il n’y ait aussi çà et là même dans les contes de Boccace quelques apparences de dévotion ; mais ce ne sont que des apparences, qui tournent bien vite en moquerie. Le premier conte du Décaméron par exemple, celui de saint Chapelet, débute comme un sermon, et contient une satire très mordante de la béatification. L’intention du second, avec les mêmes formes de langage gravement ironiques, est une attaque encore plus audacieuse dirigée contre le catholicisme.

L’Heptaméron contient, il est vrai, un assez grand nombre de nouvelles qui roulent sur les vices et les fourberies des moines, particulièrement des cordeliers ; mais c’est très loyalement et très ingénument que, dans les controverses qui suivent chaque nouvelle, la reine de Navarre distingue entre le respect dû aux préceptes de la religion et le mépris réservé à ceux qui s’en servent pour abuser au profit de leurs passions les âmes simples et crédules. Dans ces mêmes controverses, la reine de Navarre fait assez souvent soutenir par les interlocuteurs du sexe masculin des thèses d’une morale relâchée ; mais l’une ou l’autre des cinq dames engagées dans la discussion ne manque presque jamais de réfuter et de renverser les propositions plus ou moins licencieuses mises en avant par les gentilshommes.

Il y a donc deux classes de nouvelles dans l’Heptaméron les unes égrillardes parfois jusqu’à l’audace, les autres sérieuses et délicates. Toutefois l’audace des premières consiste moins dans le développement d’une idée immorale par elle-même que dans une certaine liberté de coloris, dans certaines situations trop détaillées ou trop précisées, ou bien parfois dans le choix de certains sujets assez scabreux pour offenser plus ou moins soit le goût, soit la pudeur, même quand la donnée morale qui en fait le fond est irréprochable. On doit reconnaître d’ailleurs, comme l’a remarqué M. Leroux de Lincy que le style de la reine de Navarre, qualifié par Brantôme un style doux et fluant, offre déjà des délicatesses de langage, des périphrases élégantes, destinées à masquer les situations ou les idées un peu crues. Ce mérite est incontestable, surtout quand on compare les passages même licencieux de l’Heptaméron aux grossièretés des nouvellistes antérieurs ; mais l’éditeur exagère un peu, Ce me semble, quand il nous présente le style de la reine de Navarre comme étant de nature à ne choquer jamais les oreilles les plus chastes. Il n’a pas toujours ce caractère ; ce qui est certain également, c’est qu’aux récits les moins édifians l’auteur manque rarement d’associer des réflexions morales dont le ton est d’une bonne foi parfaite, et n’offre plus rien de commun avec la gravité malicieuse et ironique de Boccace.

Un simple sommaire des dix premières nouvelles de l’Heptaméron suffira pour donner à ceux qui n’auraient pas lu ce recueil une idée du singulier mélange de légèreté et de moralité qui le distingue.

Le premier des devisans qui prend la parole est le gentil chevalier Simontault, lequel nous est présenté comme éprouvant une passion malheureuse pour Parlamente, l’une des dames réunies à l’abbaye de Sarrance et mariée à un autre des narrateurs nommé Hircan. Simontault, pour se venger des rigueurs de Parlamente, recherche toutes les occasions de dire du mal des femmes. Il raconte l’histoire de la femme d’un procureur d’Alençon qui menait de front une double intrigue avec l’évêque de Séez et avec le jeune fils du lieutenant-général au bailliage. Abandonnée par le jeune homme, elle se venge de lui en l’attirant chez elle et le faisant assassiner par son mari. La duchesse d’Alençon (c’est-à-dire Marguerite elle-même, qui parle par la bouche de Simontault) fait condamner le mari aux galères. « La mauvaise femme, en l’absence de son mari, dit le narrateur, continua son péché plus que jamais et finit misérablement. »

Le chevalier Simontault s’appuyant de cette nouvelle pour calomnier les femmes, la dame Oisille, qui doit parler après lui, proteste contre ses conclusions et oppose à l’exemple cité l’histoire d’une muletière d’Amboise qui aima mieux mourir de la main de son valet que de céder à ses désirs criminels, puis elle termine sa nouvelle par un petit sermon qui commence ainsi : « Voilà, mesdames, une histoire véritable qui doit bien augmenter le cœur à garder cette belle vertu de chasteté. Et nous qui sommes de bonne maison, devrions mourir de honte de sentir en notre cœur la mondanité pour laquelle éviter une pauvre muletière n’a point craint une si cruelle mort. Et telle s’estime femme de bien qui n’a pas encore su comme cette cy résister jusqu’au sang. »

La troisième nouvelle, racontée par le chevalier Saffredent, appartient au petit nombre de récits immoraux par le fond, sinon par les détails, qui figurent dans l’Heptaméron. Le roi de Naples Alphonse V ayant séduit la femme d’un gentilhomme de sa cour, celui-ci s’en plaint à la reine, qui consent à le venger de sa femme en se vengeant elle-même du roi son mari. Ce double adultère se continue tranquillement jusqu’à ce que, dit Saffredent, la vieillesse y mette ordre, et le narrateur, appliquant à des conclusions impertinentes les mêmes formes de langage que vient d’employer la dame Oisille, achève son récit en ces termes : « Voilà, mesdames, une histoire que volontiers je vous montrerai pour exemple, afin que quand vos maris vous donneront des cornes de chevreuil, vous leur en donniez de cerf. » Mais la dame Ennassuite, qui prend la parole après lui, s’empresse d’annoncer qu’elle va prouver que toutes les dames ne sont pas semblables à la reine de Naples et que tous les fols et hasardeurs ne viennent pas à leur fin, et elle raconte, en déguisant le nom de la reine de Navarre sous celui d’une princesse de Flandre, l’aventure très connue qui, suivant Brantôme, serait arrivée à Marguerite elle-même, lorsque cette princesse eut à défendre son honneur contre une tentative audacieuse de l’amiral Bonnivet. Dans cette histoire, Marguerite se peint au naturel et telle qu’elle devait être dans sa jeunesse, avec une gaîté aimable et même une nuance de coquetterie ; toutefois, ajoute-t-elle, sage et femme de bien. Le gentilhomme en question, c’est-à-dire Bonnivet, la voyant, dit-elle, femme joyeuse et qui riait volontiers, pensa qu’il essaierait pour voir si les propos d’une honnête amitié lui déplairaient, ce qu’il fit ; mais il trouva en elle réponse contraire à sa contenance, et combien que sa réponse fut telle qu’il appartenait à une princesse et vraie femme de bien, si est ce que, le voyant tant beau et honnête homme comme il était, elle lui pardonna aisément sa grande audace. Et montrait bien qu’elle ne prenait point déplaisir quand il parlait à elle, en lui disant souvent qu’il ne tînt plus de tels propos, ce qu’il lui promit, pour ne perdre l’aise et honneur qu’il avait de l’entretenir. »

On voit avec quelle ingénuité Marguerite nous montre comment le séduisant Bonnivet put se croire encouragé par sa douceur à devenir audacieux jusqu’à l’impudence, et il faut aussi que le triomphe définitif de la princesse soit bien incontestable pour expliquer son indulgence, quand elle apprécie plus loin les motifs de la témérité de Bonnivet et nous dit : « Il pensa que s’il la pouvait trouver en lieu à son avantage, elle qui était veuve, jeune et en bon. point et de fort bonne complexion, prendrait peut-être pitié de lui et d’elle ensemble. » Toutefois la conclusion morale de cette quatrième nouvelle sauve ce qu’elle offre d’un peu scabreux dans le détail et la controverse qui suit le récit, portant sur la question de savoir si la princesse a été sauvée par sa propre vertu ou par l’insuffisance d’audace de la part du séducteur.

Un des devisans, Geburon, entreprend de prouver par une cinquième nouvelle que tout le sens et la vertu des femmes ne sont pas au cœur et tête des princesses, et il raconte l’histoire d’une batelière qui, passant dans son bateau deux cordeliers et menacée par eux de violence, les trompe habilement en feignant de vouloir leur complaire, dépose chacun d’eux dans une île, et revient ensuite avec son mari et des magistrats qui s’emparent des deux coupables.

La sixième nouvelle, bien que racontée par une des dames, par Nomerfide, est du genre grivois, et, quoiqu’elle nous soit présentée comme une aventuré advenue à un valet de chambre, du duc d’Alençon, elle doit être rangée parmi les contes en petit nombre que Marguerite emprunte aux nouvellistes antérieurs. La septième et la huitième nouvelle appartiennent encore à la catégorie des récits grivois. La huitième en particulier, qui est encore empruntée aux nouvellistes antérieurs, donne lieu à une controverse plus délicate que l’histoire elle-même : il s’agit de la constance en amour. Un des gentilshommes, Dagoucin, soutient « que celui qui aime véritablement, n’ayant autre fin ne désir que bien aimer, laissera plutôt son âme par la mort que cette forte amour saille de son corps. » Le léger Simontault lui reproche de peindre la chose publique (la république) de Platon, qui s’écrit, dit-il, et ne s’expérimente point. Pour appuyer son opinion, Dagoucin raconte la neuvième nouvelle, qui est du genre le plus sentimental et le plus délicat : il s’agit d’un fait qui-advint, dit-il, il n’y a pas trois ans.

« Un jeune gentilhomme aimait une damoiselle plus riche et de plus grande maison que lui. Comme il n’avait nul espoir de l’épouser, il n’osait, dit Marguerite, découvrir son affection, car l’amour qu’il lui portait était si grande et parfaite qu’il eût mieux aimé mourir que désirer une chose qui eût été à son déshonneur. La damoiselle l’aimait aussi, mais sans lui laisser connaître ses sentimens. Les parens de celle-ci se préparant à la marier avec un autre, le gentilhomme tombe malade et est bientôt à l’article de la mort. La mère de la damoiselle, qui avait de l’amitié pour lui, vient le visiter avec sa fille, l’exhorte à prendre courage, arrache de lui l’aveu de son amour, et lui promet que s’il revient à la santé, elle lui donnera sa fille ; mais ce secours arrive trop tard : le malade, se sentant près d’expirer, demande à serrer dans ses bras celle qu’il aime, et il meurt dans cette dernière étreinte. »

Tandis que les dames qui écoutent cette histoire ont toutes la larme à l’œil, Hircan s’écrie : « Voilà le plus grand fol dont je ouïs jamais parler ! » Et la discussion s’engage sur ce gentilhomme : Hircan et Saffredent soutiennent qu’au lieu de souffrir en silence et de mourir, il aurait mieux fait de commencer par séduire celle qu’il aimait, et qui n’aurait point été rebelle, puisqu’elle l’aimait aussi. « Je ne croirai jamais, dit Saffredent, que si l’amour est une fois au cœur d’une femme, l’homme n’en ait bonne issue s’il ne tient à sa besterie. » Une des dames, indignée de ce propos, Parlamente, s’écrie : « Et si je vous en nommais une bien aimante, bien requise, pressée et importunée et toutefois femme de bien, victorieuse de son cœur, de son corps, d’amour et de son ami, advoueriez-vous que la chose véritable serait possible ? — Vraiment, dit-il, oui. — Vous seriez tous de dure foi, reprend Parlamente, si vous ne croyez cet exemple. » Et pour les convaincre, elle termine la journée en leur racontant la dixième nouvelle, plus sentimentale et plus pathétique encore que la précédente. Cette histoire, très longue, où tous les noms sont déguisés et où la scène est transportée en Espagne, s’applique probablement à quelque aventure contemporaine advenue en France.

Une jeune personne de grande maison, Floride, fille de la comtesse d’Arande, aime un brillant chevalier espagnol, Amadour ; mais, mariée à un autre, elle maintient inflexiblement celui qu’elle aime dans les bornes du devoir. La passion d’Amadour et la vertu de Floride sont aux prises dans des tableaux empreints d’un coloris à la fois très vif et très vrai. Floride va jusqu’à se défigurer de ses propres mains pour rendre cette lutte moins dangereuse pour son honneur. Elle triomphe à la fois de la passion qu’elle éprouve et de celle qu’elle inspire. Amadour, désespéré, se fait tuer dans un combat contre les Maures où périt également le mari de Floride, et celle-ci se retire au monastère de Jésus, « prenant, dit Marguerite, pour mari et ami celui qui l’avait délivrée d’une amour si véhémente que celle d’Amadour, et de l’ennui si grand de la compagnie d’un tel mari. Ainsi tourna toutes ses affections à aimer Dieu si parfaitement qu’après avoir vécu longuement religieuse, lui rendit son âme en telle joie que l’épouse à d’aller voir son époux. »

On voit par ce résumé des dix premières nouvelles de l’Heptaméron qu’il est assez difficile de décider si cet ouvrage, dans son ensemble, est moral ou immoral. L’austérité et la légèreté, la délicatesse sentimentale ou pathétique et la gaillardise plus ou moins grivoise, parfois même un peu grossière, l’esprit d’ironie et l’accent d’une piété sincère s’y mélangent à doses presque égales et en font une des compositions les plus bizarres de notre littérature.

Pour comprendre une princesse sage et pieuse ait pu, à un âge voisin de la vieillesse, consacrer ses loisirs à un ouvrage de ce genre, il faut se souvenir que Marguerite n’inventait point le sujet de ses nouvelles, et ne faisait que reproduire en les arrangeant plus ou moins les anecdotes qu’elle avait entendu raconter autour d’elle. Le caractère distinctif de l’Heptaméron remarque avec raison M. Leroux de Lincy, est de reproduire sous un voile assez transparent des événemens réels qui se sont passée à la cour de France [13]. Il faut se souvenir aussi que non-seulement Marguerite n’inventait pas le fond de ses nouvelles, mais que si l’on en croit Brantôme, qui nous affirme que sa mère Anne de Vivonne était une des devisantes de l’Heptaméron, la princesse rédigea probablement de véritables conversations. Les dix personnages des deux sexes qui prennent part à ces récits et aux controverses dont chacun d’eux est l’objet sont peints avec des différences de physionomie, de sentimens et de caractères précisées et nuancées qui ne se rencontrent pas parmi les figures plus vagues et par conséquent plus imaginaires qui figurent dans le Décaméron de Boccace. Les devisans de l’Heptaméron sont assez caractérisés pour qu’on ait cherché à découvrir le véritable nom de chacun d’eux sous les noms de fantaisie que leur donne Marguerite ; mais on en est réduit sur ce point à des conjectures : on avait cru jusqu’ici par exemple que la dame Oisille, personne âgée, dévote, qui parle souvent de la Bible et de la messe, qui exprime d’ordinaire les sentimens les plus austères, et à laquelle tous les interlocuteurs témoignent du respect, représentant la reine de Navarre elle-même. Ce portrait moral lui ressemble beaucoup en effet à l’âge qu’elle avait à l’époque où elle rédigea l’Heptaméron. Le dernier éditeur de ce recueil pense, contrairement à l’opinion la plus générale, que ce n’est pas elle-même que Marguerite a voulu représenter sous ce nom, mais sa mère Louise de Savoie, qu’elle aurait ressuscitée (car celle-ci était morte depuis assez longtemps au moment de la composition de l’Héptaméron, comme pour associer le souvenir maternel aux dernières distractions de son esprit. Les deux argumens sur lesquels s’appuie cette opinion sont tirés l’un de l’espèce d’anagramme de Loise que présente le nom d’Oisille, écrit dans quelques manuscrits Oisile ou Osile, l’autre de l’antipathie que Louise de Savoie, dans un fragment de journal laissé par elle, exprime contre les moines, sentiment qui se retrouve assez souvent dans la bouche de la dame Oisille. Ces deux argumens ne me paraissent pas très concluans, et quant au dernier, s’il s’applique à Louise de Savoie, il s’applique également à Marguerite, qui sur ce point partageait complètement les sentimens de sa mère, tandis que celle-ci ne nous a rien laissé qui nous autorise à lui attribuer cette nuance marquée de ferveur religieuse par laquelle la dame Oisille ressemble à la reine de Navarre, surtout dans les dernières années de sa vie. Ce serait la dame Parlamente, personne plus jeune et plus vive, laquelle, dit le texte, n’était jamais oisive ni mélancolique, qui, suivant M. Leroux de Lincy, représenterait plus particulièrement Marguerite d’Angoulême. Il y a en effet dans ce personnage des nuances d’enjouement alliées à une sentimentalité délicate et romanesque qui se retrouvent aussi dans le caractère de l’auteur. C’est ainsi que dans la discussion qui suit la dix-neuvième nouvelle, Parlamente nous dira : « Encore ai-je une opinion que jamais homme n’aimera parfaitement Dieu qu’il n’ait parfaitement aimé quelque créature en ce monde. — Qu’appelez-vous parfaitement aimer ? dit Saffredent. Estimez-vous parfaits amans ceux qui sont transis et qui adorent les dames de loin sans oser montrer leur volonté ? — J’appelle parfaits amans, lui répondit Parlamente, ceux qui cherchent en ce qu’ils aiment quelque perfection, soit beauté, bonté ou bonne grâce, toujours tendant à la vertu, et qui ont le cœur si haut et si honnête qu’ils ne veulent pour mourir mettre leur fin aux choses basses que l’honneur et la conscience réprouvent, car l’âme, qui n’est créée que pour retourner, à son souverain bien, ne fait tant qu’elle est dedans ce corps que désirer d’y parvenir… »

Il se pourrait que la reine de Navarre eût voulu se représenter elle-même à deux âges de sa vie, en se dédoublant en quelque sorte dans les deux personnages de dame Oisille et de Parlamente. J’ai plus de peine à admettre, avec le dernier éditeur de l’Heptaméron, que le gentilhomme Hircan, qui figure dans l’Heptaméron comme l’époux de Parlamente, soit la personnification du duc d’Alençon, premier mari de Marguerite, et qu’en même temps le gentil chevalier Simontault, qui dans l’Heptaméron soupire pour les beaux-yeux de Parlamente, représente Henri d’Albret, le second mari de Marguerite. Pour établir que la reine de Navarre a eu cette idée, un peu subtile et forcée, de mettre en scène ses deux maris en rendant la vie à celui qui était mort depuis plus de quinze ans au moment de la composition de son ouvrage, et en transformant le second en un amant malheureux, il faudrait des preuves, tandis que l’éditeur de l’Heptaméron n’allègue ici que des conjectures très vagues. Quels que soient du reste les personnages réels déguisés sous ces noms fictifs, il importe moins de les connaître que de constater par leur intervention la vraie physionomie de l’ouvrage où ils figurent. dès que l’Heptaméron n’est plus l’expression des idées et des sentimens d’un seul écrivain, qu’il est plutôt une sorte de tableau des habitudes et des formes de la conversation au XVIe siècle entre gens de cour, ce recueil prend un aspect plus intéressant pour l’histoire littéraire dans ses rapports avec l’histoire des mœurs, et en même temps la responsabilité morale de l’honnête princesse qui l’a rédigé se trouve diminuée à mesure que diminue la part d’invention qu’on doit lui attribuer.

L’Heptaméron représente pour la France la première période de cette histoire qu’un auteur de nos jours a appelée l’histoire de la société polie. Une grande dame du moyen âge n’aurait jamais rédigé un recueil de ce genre. La vie d’isolement que menaient les femmes à cette époque ne les empêchait pas d’écouter ou de lire des récits plus ou moins licencieux. Non-seulement les fabliaux que leur récitaient les trouvères se distinguaient par la crudité des tableaux et des expressions, mais même, parmi les romans du moyen âge les plus empreints de l’exaltation chevaleresque, on rencontre, bien souvent des passages où l’amour est peint avec une naïveté brutale. Toutefois, si les femmes du moyen âge ne restaient point étrangères au mouvement plus ou moins déréglé et grossier des imaginations à cette époque, elles n’y intervenaient pas directement, et le contre poids qu’elles lui opposaient tenait en grande partie à leur séparation d’avec les hommes. L’enthousiasme respectueux que tant d’auteurs du moyen âge expriment pour les femmes, tandis que d’autres les rabaissent volontiers, s’explique par l’effet même d’un régime social où celles-ci vivent dans un état de séquestration relative, et ne se mêlent aux réunions des hommes que dans des circonstances assez rares et plus du moins solennelles.

Ces rapports changent sous François Ier ; la vie de cour commencé, une fréquentation habituelle s’établit entre les hommes et les femmes d’un haut rang ; L’esprit de société et de conversation apparaît sous sa première forme. Dans ce premier contact, les instincts de délicatesse et de réserve, qui sont l’attribut naturel de la femme, commencent par subir, non sans résistance toutefois, l’influence des goûts plus grossiers de l’autre sexe, et c’est précisément ce premier combat entre deux tendances contraires qui se trouve peint au vif dans les controverses qui suivent d’ordinaire chacun des récits de l’Heptaméron. Alors même que l’esprit féminin, avec ses délicatesses, triomphe sur le fond des questions, il cède plus ou moins dans la forme aux impulsions licencieuses du sexe fort. Ce n’est que dans le siècle suivant que, plus aguerri, l’esprit féminin prendra sa revanche, et, avant que l’équilibre s’établisse, s’imposera à son tour jusqu’à l’excès. Les raffinemens de fade subtilité introduits dans la littérature par l’hôtel de Rambouillet seront la contre-partie des licences que l’effronterie du XVIe siècle, si énergiquement représentée par Rabelais, a fait pénétrer jusque dans les conversations de l’Heptaméron.

Considérés exclusivement sous le rapport littéraire, les contes de la reine de Navarre ne sont pas ce qu’on peut appeler un chef-d’œuvre ; ils n’offrent ni la puissance ni le charme du coloris que Boccace a répandus dans les descriptions du Décaméron. Le style de Marguerite n’a pas non plus l’originalité de celui.de Rabelais ou de celui de Montaigne ; ce dernier pourtant appréciait la valeur de l’Heptaméron, qu’il nomme un gentil livre pour son étoffe. Certains récits pourraient être présentés avec plus d’habileté dans la mise en scène et dans les péripéties. La prolixité, qui d’ailleurs est le défaut des meilleurs ouvrages français du XVIe siècle, se fait sentir fortement dans quelques parties de ce recueil ; mais les défauts de l’Héptaméron sont compensés par des qualités charmantes, dont quelques-unes sont rares au XVIe siècle. C’est ainsi que le style de Marguerite dans ses contes n’offre ni étalage pédantesque d’érudition, ni tours de force de subtilité dans les argumens ou les rapprochemens, double maladie dont on peut dire qu’aucun ouvrage de la même époque n’est absolument exempt, et qui atteint la reine de Navarre elle-même quand elle parle théologie soit en prose, soit en vers, et surtout dans sa correspondance mystique avec l’évêque de Meaux Briçonnet. La prose de l’Heptaméron, quoiqu’un peu délayée, est coulante, facile naturelle, élégante, souvent animée par des saillies fines et d’ingénieuses comparaisons. C’est le langage. de la bonne compagnie française avec la part de hardiesse qu’il comporte encore au XVIe siècle, mais déjà empreint de la grâce facile et délicate qui sera un jour son caractère distinctif.

À ces mérites, le recueil de la reine de Navarre joint celui d’une féconde innovation littéraire. La portion de moralité, de piété, de sentimentalité élégante ou pathétique que l’auteur mêle aux gaillardises traditionnelles des novellieri annonce déjà le genre de composition que Cervantes intitulera en 1612 Nouvelles exemplaires, pour les distinguer des récits égrillards qui jusque-là ont porté ce nom. Au XVIIe siècle, la nouvelle tendra de plus en plus à perdre cette spécialité de libertinage que lui a imprimée Boccace, et qu’elle a gardée plus de deux siècles. La Fontaine ne la maintiendra sur ce terrain qu’en la revêtant d’une parure inaccoutumée depuis les fabliaux, celle du vers. C’est à tort que Voltaire place sur la même ligne, parmi les ouvrages dont La Fontaine est l’heureux imitateur, les contes de Boccace et ceux de la reine de Navarre. Tous les emprunts que le poète fait à l’Heptaméron se bornent à une seule nouvelle, celle de la Servante justifiée. C’est à la vérité une nouvelle grivoise ; mais l’imitateur aiguise encore beaucoup la malice de l’original.

Parmi les compositions romanesques du règne de Louis XIII dont j’ai déjà eu occasion de parler dans une précédente étude, Il y a déjà des nouvelles dégagées de toute couleur licencieuse ou satirique. Par exemple, les plus courts des nombreux romans de l’évêque de Belley, Camus, sont de véritables nouvelles, très édifiantes par l’intention, sinon par l’exécution. Le besoin de réaction contre les interminables romans héroïques du règne de Louis XIV propagera encore le goût de récits plus brefs, mais non moins sérieux ou délicats, qui s’appelleront nouvelles. Si la Princesse de Clèves, par exemple, est encore un roman, la Duchesse de Montpensier, du même auteur, peut certainement être considérée comme une nouvelle. En un mot, ce genre d’ouvrage n’aura bientôt plus d’autre caractère particulier que celui d’être une forme plus restreinte de la narration romanesque, et c’est l’auteur de l’Heptaméron qui, en faisant entrer dans l’ancien moule de la nouvelle une forte dose d’élémens sérieux, délicats ou pathétiques, a préparé cette transformation.


LOUIS DE LOMENIE.


  1. 1er juin 1842.
  2. Toutes deux portaient le même nom de Marguerite et le même titre de reine de Navarre, mais elles ont inspiré à leurs contemporains des sentimens très différens.
  3. Notice du premier recueil de lettres, p. 43.
  4. Il fait dire à celui-ci « qu’en fait de galanteries la reine de Navarre en savait plus que son pain quotidien. » Voici la phrase de Brantôme (il s’agit de l’aptitude de Marguerite à parler plusieurs langues) : « Bien qu’elle sût, dit-il, parler bon espagnol et bon italien, elle s’accommodait toujours de son parler paternel pour choses de conséquence ; mais quand il fallait en jeter quelques mots à la traverse de joyeusetés et de galanteries, elle montrait qu’elle en savait plus que son pain quotidien. » Ce dernier membre de phrase s’applique, ce me semble, au langage espagnol et italien, et non point aux mots joyeusetés et galanterie ?
  5. Dictionnaire historique de Bayle, à l’article Navarre.
  6. Œuvres de Lémontey, t. III, p. 232.
  7. Notice sur Marguerite d’Angoulême, premier recueil de lettres inédites, p. 44.
  8. Cette lettre, que n’a pas recueillie M. Génin, a été publiée par, M. Aimé Champollion-Figeac dans son volume intitulé la Captivité de François Ier. Marot et Marguerite ont également chanté en vers la trinité dont il vient d’être question.
  9. L’histoire, qui prétend tout savoir et qui souvent se contente de répéter indéfiniment l’erreur du premier venu, l’histoire est généralement très sévère pour la mère de François Ier et de Marguerite. Il se peut que Louise de Savoie ait eu de grands défauts, quoique tout ce qu’on a dit de ses prétendues débauches ne soit appuyé sur aucun témoignage sérieux ; mais elle avait certainement de grandes qualités. Et aujourd’hui que nous pouvons lire tout à la fois des lettres de Marguerite, de François Ier et de leur mère, il me paraît incontestable que Louise de Savoie vaut mieux que sa réputation et que François Ier gagne également à être mieux connu.
  10. Marguerite portait alors le titre de duchesse d’Alençon. Nous empruntons ce récit à la publication de M. Aimé Champollion-Figeac.
  11. Citons seulement en passant, et entre mille autres traits de même nature, une phrase de Marguerite à son frère, qui jure singulièrement avec l’idée de ceux qui la représentent comme dévorée par cette tendresse fatale, qui consuma la sœur de René. À propos du second mariage de François Ier, elle lui écrit, avec cette même gaillardise ingénue qui est dans son caractère, qu’elle « va prier Dieu de donner au roi bonne et heureuse vie et faire un enfant à la reine qui sente l’air d’Angoumois. »
  12. On donnait ce nom d’enseigne, au XVIe siècle, à des vers, à des dessins, à des figures emblématique qu’on envoyait pour exprimer, l’état de son esprit ou de son âme. François Ier et Marguerite s’envoient de temps en temps des ballades avec des figures de saints ou de saintes.
  13. Il n’y a d’exception que pour cinq ou six contes empruntés par Marguerite aux nouvellistes antérieurs.