Études sur le roman anglais/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Études sur le roman anglais
Revue des Deux Mondes, période initialetome 16 (p. 341-366).
◄  I
III  ►
ETUDES


SUR LE


ROMAN ANGLAIS ET AMERICAIN.




LES CONTES D'EDGAR A. POE. [1]
Le Scarabée d’Or. — Le Chat noir. — La Révélation magnétique. — Une Descente au Maelstrom. — Monos et Una. — Eiros et Charmion. — Le Mystère de Mary Rogers. — La Lettre volée. — L’Homme des Foules, etc.




Connaissez-vous l’Essai philosophique sur les Probabilités ? C’est un des livres où l’audace de l’esprit humain se révèle le mieux et va le plus loin. Après l’entreprise de Prométhée, allant dérober sur l’autel des dieux la flamme qui ne s’est plus éteinte, on n’en a guère vu d’aussi hasardeuse que celle des hommes qui ont voulu soumettre à leurs calculs l’ordre muable, incertain, mystérieux, des destinées, pénétrer dans le domaine obscur de l’avenir, réduire en chiffres les chances du hasard, et, dans ces myriades de combinaisons qu’embrasse ce seul mot : le possible, introduire l’algèbre armée de ses formules rigoureuses, de ses inflexibles déductions. Aussi le livre de Laplace exerce-t-il une véritable fascination sur certains esprits que la puissance du raisonnement subjugue, enivre, et sur lesquels une vérité nouvelle agit comme une pipe d’opium, une cuillerée de hachich. Ils en font leur Évangile, ils se dévouent à le propager, et j’en connais qui vont par le monde, colportant ce merveilleux traité, de même que les protestans, la Bible, et nos dévots catholiques, ces dialogues avec le bien-aimé, composés pour les hommes qui ne veulent point périr. Ceci se comprend du reste : l’Essai philosophique n’est pas seulement un effort ambitieux de l’intelligence animée d’un vain désir de connaître ; il a ses conclusions morales, ramenant l’homme à la pratique du bien par le calcul des chances favorables constamment attachées à l’observation des principes éternels qui fondent et maintiennent les sociétés.

Sans être d’un ordre aussi relevé, sans conduire à un aussi noble but, sans qu’ils émanent d’une pensée aussi vigoureuse, les contes dont nous allons parler ont une parenté évidente avec l’œuvre sérieuse du savant marquis. Si les incohérentes fictions du roman vulgaire ont de quoi vous attirer et vous retenir, vous ne retrouverez ici rien d’analogue. Poésie, invention, effets de style, enchaînement du drame, tout y est subordonné à une bizarre préoccupation, — nous dirions presque à une monomanie de l’auteur, — qui semble ne connaître qu’une faculté inspiratrice, celle du raisonnement ; qu’une muse, la logique ; qu’un moyen d’agir sur ses lecteurs, le doute. Autant de récits, autant d’énigmes sous diverses formes, et avec des costumes divers. Portant la livrée fantastique d’Hoffmann, ou bien le costume grave et magistral de Godwin, renouvelés de Washington Irving ou de Dickens, c’est toujours la même combinaison qui met aux prises OEdipe et le sphinx, le héros et un logogriphe ; un fait ténébreux, un mystère impénétrable en apparence, et l’intelligence qui s’irrite, se passionne contre le voile étendu devant elle, jusqu’au moment où, après d’incroyables travaux minutieusement racontés, elle sort victorieuse de cette lutte.

En définitive, me direz-vous, c’est là le fond de plus d’un roman et de presque tous les drames. Supprimez la curiosité, les raisons de douter et de craindre, dissipez cette incertitude sur l’issue finale du récit, qui tient en suspens et en haleine le lecteur, le spectateur embarrassé ; où chercherez-vous les conditions d’intérêt sans lesquelles ces sortes de compositions ne sauraient subsister ? D’accord : tout roman, tout drame implique un antagonisme dont les douteuses vicissitudes sont plus ou moins, selon le talent de l’écrivain, enchaînées entre elles par un lien logique. Le syllogisme est au fond des situations les plus pathétiques, et telle apostrophe qui fait battre des mains à toute une salle émue n’est au fond qu’un sorite éloquemment dissimulé. Mais, dans les drames et les romans, la logique est le pivot caché de l’action. Elle se dérobe sous un nombre infini de détails, tous destinés à éblouir, à égarer notre esprit, lorsque, du point de départ qui lui fut offert, il veut trop vite, et par une voie trop directe, se précipiter au dénouement. Et pour vous assurer que l’accessoire emporte le fond, vous n’avez qu’à dégager le substratum logique de son enveloppe aux mille couleurs brillantes, aux mille broderies ingénieuses ; vous verrez sur quel pauvre argument, sur quelle trame misérable, ce tissu magnifique a été composé.

Au contraire, dans les récits originaux que nous voudrions faire connaître, et qui nous arrivent de New-York par le dernier packet-boat,la logique est à nu ; elle domine tout, elle est reine et maîtresse. Son office n’est plus d’étayer, charpente inaperçue, un monument aux riches dehors ; elle est elle-même ce monument, qui n’emprunte rien ou presque rien aux autres ressources de l’art. Elle ne joue plus le rôle de l’esclave soumis qui prête son épaule robuste à son maître chancelant sous le vin, et le conduit, non sans peine, à quelque porte mal entrevue ; elle marche seule, forte de sa propre force ; elle est le but et le moyen, elle est la cause et l’effet. De même qu’hier, aux mains d’un savant, elle abordait les plus ardus problèmes de la philosophie spéculative, de même aujourd’hui elle se fait roman pour se mettre à la portée du plus grand nombre, mais en dérogeant aussi peu que possible à sa dignité de science.

Ainsi, que cherchaient Laplace dans son analyse des hasards, et Buffon dans son arithmétique politique ? Chacun d’eux, après mille prédécesseurs illustres, voulait soumettre une inconnue rebelle, dompter, par la force des inductions, la résistance qu’elle offre à la pensée, et faire participer les conséquences morales de la certitude acquise aux conséquences mathématiques. C’est ainsi que Laplace pèse à la même balance le retour périodique d’un astre, les chances d’un billet de loterie, et la valeur d’un témoignage historique d’un arrêt judiciaire. Les mêmes raisonnemens lui servent à s’assurer que l’action de la lune sur la mer surpasse de plus du double celle du soleil, et que la nièce de Pascal, la jeune Perrier, n’a pas été guérie de sa fistule par l’intervention directe et miraculeuse de la Providence divine. Ainsi, soit pour le passé, soit pour le présent, soit pour l’avenir, il pose des règles systématiques, il établit des lois générales de probabilité.

M. Poe, lui, s’occupe aussi, mais à sa manière, de juger, de classer les probabilités, et il emploie pour ceci, non plus des préceptes uniformes, mais cet instinct, cette sagacité particulière à l’homme, plus ou moins sûre chez l’un que chez l’autre, et qui varie de puissance comme de but, suivant les aptitudes et le métier de chacun. L’idée fondamentale de ses contes a l’air d’être empruntée à ces premières aventures de Zadig, où le jeune philosophe babylonien déploie une perspicacité si merveilleuse. Le personnage excentrique dont M. Poe se sert comme d’un agent favori, et dont il met à de si rudes épreuves la subtile intelligence, aurait aussi deviné, par la simple inspection de leurs traces, que l’épagneul de la reine de Babylone avait fait depuis peu des chiens quand elle s’échappa du palais, et que le cheval du roi, perdu par un maraud de palefrenier, avait à son mors des bossettes d’or au titre de vingt-trois carats.

Ce personnage n’est d’ailleurs que M. Poe lui-même, qui ne prend guère la peine de s’en cacher, et, dans les récits où il ne le fait pas intervenir, se substitue hardiment à lui.

Quel autre que ce chercheur de problèmes à résoudre se serait imposé la tâche de deviner quelles peuvent être les sensations posthumes de l’homme ou plutôt du cadavre, étendu d’abord sur le lit funéraire, puis au fond du cercueil, sous la terre humide, s’écoutant dissoudre, se regardant pourrir ? A qui serait-il venu dans l’esprit de raconter, de manière à la faire adopter par la raison, la catastrophe finale qui doit rendre au néant ce globe terrestre ? Toucher à ces grands secrets du trépas et de la fin du monde semble l’affaire des plus profonds penseurs, des méditations les plus longues, des systèmes les plus complets. Pour M. Poe, il ne s’agit que d’adopter une hypothèse, de poser un premier fait, et de lui faire engendrer, parmi ses conséquences probables et possibles, celles que l’esprit humain rattache entre elles le plus facilement et le plus volontiers.

Monos est mort ; Una, sa maîtresse adorée, l’a suivi de près dans les sombres royaumes du trépas. Ils se rencontrent : Una veut savoir de son bien-aimé ce qu’il éprouva naguère, à partir du moment où, près de lui désolée, elle le contemplait immobile, froid, défiguré, marqué du suprême sceau. Avec la vie, toute pensée avait-elle disparu ? Le divorce de l’ame et du corps est-il si brusque, si soudain, si complet, qu’avec le dernier râle s’échappe celle-là tout entière, ne laissant derrière elle qu’un bloc inerte ? Le commun des hommes répond affirmativement ; notre écrivain, peu effrayé de heurter le jugement de tous, s’inscrit en faux contre cette hypothèse, que personne ne saurait appuyer de, preuves certaines, et, sur sa négation solitaire, il édifie, aidé de la logique, son récit d’outre-tombe.

Ce n’est pas, à vrai dire, la première fois que la folle du logis viole ainsi les limites de la vie, ces limites infranchissables pour la raison, et devant lesquelles toute philosophie baisse les yeux, humiliée ; mais je ne crois pas qu’on ait jamais donné en se jouant, aux mémoires d’un mort, ce caractère de définition exacte et de conviction raisonnée. Il ne s’agit pas ici d’aventures fantastiques, de complications arbitraires, de dialogues plus ou moins remplis d’humour, mais bien d’une véritable monographie, patiente, méthodique, et qui semble aspirer à prendre : rang parmi les autres documens de la science humaine. M. Poe a déduit des phénomènes du rêve ceux de la sensibilité cadavérique ; il a pris au sérieux cette fraternité du sommeil et de la mort que tant de poètes ont chantée ; il en a fait un dogme philosophique, et de ce dogme il s’applique à tirer toutes les vérités qui en découlent. On conviendra que ce n’est pas là un travail rebattu.

« Je ne respirais plus, dit Monos ; la circulation de mon sang s’était arrêtée ; mon cœur avait cessé de battre. La faculté de vouloir me restait, mais impuissante. Mes sens cependant, animés d’une activité extraordinaire et livrés à une confusion bizarre, usurpaient les fonctions l’un de l’autre. Le goût et l’odorat, par un amalgame inextricable, s’étaient fondus en une seule et même faculté, tout-à-fait anormale et d’une intensité extrême. L’eau de rose que vos tendres mains avaient versée sur mes lèvres, à l’heure suprême, réveillaient en moi l’idée de fleurs inconnues, aux parfums tout nouveaux pour moi ; fleurs idéales, bien autrement belles que celles du monde ancien, mais dont je vous montrerai ici les gracieux prototypes. Mes paupières, vides de sang et parfaitement transparentes, ne m’empêchaient qu’à demi de discerner les objets. Le défaut de ma volonté, pour un temps paralysée, empêchait mes prunelles de se mouvoir dans leurs orbites, mais tout ce qui se trouvait dans le rayon de l’hémisphère visuel m’apparaissait, plus ou moins distinct ; la cornée d’ailleurs était devenue plus sensible que la rétine, et l’anomalie était si complète, que les effets de la vision se traduisaient en phénomènes acoustiques, en sons harmonieux ou discordans, selon que les objets placés à côté de moi se trouvaient plus ou moins éclairés, et m’offraient des lignes courbes ou des angles brusquement coupés. En même temps, l’ouïe fonctionnait, bien que surexcitée, d’une façon assez régulière ; seulement elle jugeait les sons avec une précision, une sensibilité, que je qualifierais volontiers d’extravagantes. Le toucher avait subi une modification plus particulière encore : de ses impressions, tardivement reçues, mais conservées avec une ténacité inaccoutumée, résultait toujours une volupté physique exaltée jusqu’au paroxysme. Ainsi le contact de vos doigts, doucement appuyés sur mes paupières, contact dont je ne m’étais rendu compte, au premier abord, que par la vue, après un certain temps, et lorsque depuis plusieurs minutes vous aviez retiré votre main, remplit tout mon être d’une sensation délicieuse, impossible à exprimer dans toute son énergie. Cette sensation était, remarquez-le, purement physique ; toutes mes perceptions demeurant limitées dans l’ordre matériel, les images transmises par les sens à mon cerveau, désormais passif, ne subissaient aucune de ces transformations que leur imprime une intelligence vivante. Aussi n’éprouvais-je que peu ou point de souffrance, tandis que les plaisirs étaient nombreux et démesurés. Au moral, ni plaisir ni peine. Le néant dans toute son apathie, etc. »

Nous ne prolongeons pas cette citation curieuse, indispensable pour justifier ce que nous disions plus haut du caractère à part qu’avait, chez M. Poe, cette anatomie d’un mort disséqué par lui-même.

La ruine finale du globe, la destruction de notre planète est tout aussi méthodiquement traitée dans le dialogue d’Eïros et de Charmion, que la décomposition de l’être humain dans celui de Monos et d’Una. Le principe est posé de même. Étant donné ce fait élémentaire, que l’air respirable est composé de vingt-une parties d’oxygène, soixante-dix-neuf d’azote, plus une petite partie d’acide carbonique ; étant donné cet autre fait, que la terre est enveloppée par une atmosphère épaisse d’à peu près quinze lieues ; que doit-il arriver si les ellipses décrites autour du soleil par une comète amenaient ce dernier astre en contact avec le globe terrestre ? C’est justement la supposition de Trissotin dans les Femmes savantes [2]. M. Poe n’adopte pas cette manière de voir. Il présente la comète non point comme un corps massif et pesant, mais comme un tourbillon de matière subtile, dont le noyau est d’une densité beaucoup moindre que celle de nos gaz les plus légers. La rencontre n’a donc pas précisément le même danger que celle de deux locomotives lancées sur les mêmes rails, et nous passerons sans peine à travers l’astre ennemi. Mais qu’arrivera-t-il de nous pendant cette singulière trouée ? L’oxygène, principe de la combustion, se développera jusqu’à des proportions contre nature. L’azote, au contraire, sera complètement extrait de l’atmosphère terrestre. Quelle conséquence aura ce double phénomène ? Une combustion irrésistible, qui dévore tout, qui prévaut contre tout (all devouring, omni prevalent). Sur cette donnée, une fois admise, le récit va se suivre ponctuellement logique, avec ses conséquences impitoyables, ses déductions forcées. Contestez, si vous le voulez, la majeure, les prémisses, le point de départ ; le reste est strictement inattaquable.

Ainsi, nous assistons d’abord à cet étonnant spectacle d’un monde entier surpris par l’annonce de sa destruction. A partir du moment où les astronomes ont attesté que la comète doit se rapprocher de la terre, et qu’un contact entre elles est devenu à peu près inévitable, cette terrible vérité, accueillie d’abord par le doute et l’ironie, gagne chaque jour une créance plus profonde et plus générale. Des savans, des hommes aptes à comprendre leurs calculs, la conviction fatale s’étend bientôt aux bonnes gens, aux esprits simples et crédules. De tous les points du globe, les yeux sont fixés sur la menaçante étoile. On note ses progrès, on constate l’agrandissement très lent, mais continu, indubitable, de son diamètre : on en scrute la couleur, on cherche à se rendre compte de sa véritable nature. Sur la foi des érudits, on admet que ce n’est ni une flamme ni un corps solide. On ne redoute donc ni l’incendie ni le choc ; mais, à tout prendre, cette vapeur lumineuse, si ténue et si dépourvue de calorique, doit pourtant exercer une influence quelconque. Et laquelle, et à quel moment ? C’est ce que tous les philosophes, tous les académiciens de tous les pays cherchent en même temps à deviner. Les optimistes écartent l’idée d’une catastrophe, invoquant, pour gage de leur confiance, le passage de plusieurs comètes parmi les satellites de Jupiter sans qu’il en soit résulté aucun bouleversement sidéral. Les théologiens, pieusement alarmés, remontent aux prophéties bibliques et les commentent au peuple avec une ferveur, une puissance de foi et de persuasion que la crise prochaine rend très naturelles : cependant ils n’obtiennent qu’un crédit limité. Ils annoncent la combustion du globe, et ses habitans savent, à n’en pouvoir douter, que le contact de la comète ne peut avoir ce résultat. Si vous vous étonnez de cette confiance accordée par le vulgaire aux conclusions toujours plus ou moins hasardées de la science humaine, le narrateur vous explique que les préjugés, les erreurs populaires en matière de comète, — les vaines craintes de guerre et de peste qu’on rattachait autrefois à l’apparition de ces astres errans, — se sont évanouis devant l’imminence d’un danger plus certain et mieux connu. — « Par une sorte d’effort convulsif, la raison avait précipité de son trône l’antique superstition, déjà ébranlée. Une préoccupation nouvelle, un intérêt dominateur, donnaient une certaine vigueur aux intelligences les plus débiles. »

Fidèles à leur instinct de tout connaître, et même de tout prévoir, les érudits se mettent à débattre les diverses altérations, plus ou moins essentielles, que la rencontre de la terre et de la comète ne saurait manquer d’amener. Le climat, la végétation, seront-ils ou non modifiés ? A-t-on à craindre des bouleversemens causés par l’électricité ? La puissance mystérieuse du magnétisme va-t-elle se manifester par quelques désastres ? Et, tandis qu’on discute ces points secondaires, l’étoile chevelue approche toujours, grandit, jette un éclat plus terrible.

Arrive un moment où les peuples ne prêtent plus l’oreille à de si vains débats. Le danger, jusque-là resté dans le domaine des chimères, revêt tout à coup un caractère de réalité, de certitude, qui fait pénétrer la crainte dans les cœurs les plus fermes. « La comète avait cessé d’être un phénomène dans le ciel ; c’était un incube sur nos poitrines, un nuage dans notre cerveau. Elle avait pris avec une inconcevable rapidité l’aspect d’un vaste rideau de flamme transparente, étendu d’horizons en horizons. »

Tout à coup la crainte universelle, parvenue à son apogée, se dissipe. Déjà, et bien évidemment sous l’influence de cette fatale rencontre, objet de tant de terreurs, les êtres animés continuent à vivre ; bien mieux, leurs membres ont plus d’élasticité, leur esprit plus de vivacité, plus de ressort. L’excessive ténuité de l’impalpable comète est évidente pour tous, puisqu’à travers la substance nouvelle dont l’atmosphère est chargée, les constellations célestes demeurent visibles. La végétation subit des changemens incontestables, mais qui n’ont rien de très menaçant, et qui se trahissent seulement, sur chaque arbre et chaque plante, par une exubérance inaccoutumée de feuillage.

Reste cependant le dernier mot de l’épreuve, l’apogée de la crise, le moment où le noyau même de la comète, et non plus son enveloppe ambiante, se trouvera directement en relation avec la terre. A son approche, les hommes, enfin désabusés, ressentent les premières atteintes d’un mal inconnu, et il s’élève de tous côtés un cri d’horreur et d’angoisse. Ces symptômes précurseurs consistent en une pénible oppression de la poitrine, accompagnée d’une sécheresse de l’épiderme qui engendre de vives souffrances. Il est certain dès-lors que l’atmosphère terrestre est notablement viciée, et toutes les préoccupations se portent de ce côté. Les prophéties du saint livre reviennent à l’esprit de chacun, et le genre humain tout entier est dans la position de Macbeth, lorsque les prédictions équivoques des sœurs barbues, d’abord démenties par les faits, s’accomplissent d’une manière tout-à-fait inattendue, quand les bois de Birnam marchent contre lui, quand il se trouve en face de l’homme « qui n’est pas né d’une femme : »

I pull in resolution ; and begin
To doubt the equivocation of the fiend
That lies like Truth.

De même les pâles humains maudissent leur aveuglement, et comprennent enfin les mystérieux arrêts de la Providence. Les gaz mortels de la comète, mieux que la foudre du Sinaï, vont éteindre à la fois, dans toutes les poitrines, la vie pour un moment surexcitée ; mais, avant de mourir, le genre humain devient fou. Une sorte de délire pousse les habitans du globe, haletans, enfiévrés, à courir çà et là, tantôt maudissant et défiant, tantôt criant et pleurant, selon que se traduit, ici et là, l’impétueux essor du sang qui circule plus rapide dans leurs veines embrasées.

« Cependant, continue Eïros, le nucleus destructeur était sur nous. — Je frémis encore à ce souvenir, même ici, même au sein d’Eden. — D’abord ce fut une lumière livide, errante, dont les rayons pénétraient de toutes parts ; puis, — inclinons-nous, Charmion, devant la majesté du grand Créateur ! — un bruit s’éleva, retentissant et formidable, comme un arrêt de mort prononcé par lui ; cette masse éthérée au sein de laquelle nous vivions s’embrasa tout à coup, transformée en une flamme intense dont il n’est pas même donné aux anges du ciel d’exprimer l’éclat indicible, l’ardeur concentrée. — Ainsi tout fut consommé ! »

Vous le voyez, ce récit extraordinaire, ce caprice inoui d’une imagination que rien n’arrête, a tous les dehors, sinon toute la réalité d’une logique sévère. Peu de gens nieront qu’une comète et le globe terrestre peuvent se rencontrer dans l’espace. Ceci posé, il vous faut admettre, au moins comme très probable, cette conflagration de gaz, cet incendie de l’atmosphère, cette horrible fin de toute la race humaine tout à coup réduite à n’aspirer que de la flamme.

Quand on a une fois abordé de pareils problèmes, on se complaît bientôt à passer en revue tous ceux dont la science semble condamnée à nous refuser éternellement la solution, réservée à Dieu. M. Poe est donc amené à chercher une explication plausible de l’ame humaine et de la divinité. C’est le sujet d’un troisième récit intitulé Révélations mesmnériques. L’auteur se suppose au chevet d’un incrédule qui, arrivé au dernier période d’une maladie mortelle, se fait traiter par le magnétisme. M. Van-Kirk a douté toute sa vie de l’immortalité de l’ame. Depuis quelques jours seulement, troublé par les vagues souvenirs que lui laissent ses extases de somnambule, il se demande si, dans cet état singulier, une série de questions bien faites ne pourrait pas éclairer d’un jour tout nouveau les vérités métaphysiques, devinées peut-être, mais mal expliquées et mal commentées par la philosophie, qu’arrête l’insuffisance de ses ressources ordinaires. En effet, du moment où l’action magnétique permet à l’homme de suppléer à l’imperfection de ses organes finis et le transporte, doué d’une clairvoyance miraculeuse, dans le domaine des créations qui échappent aux sens, n’est-il pas très naturel que le somnambule ait, mieux que tout autre, le pouvoir de nous expliquer les réalités cachées du monde invisible ? Ce premier point gagné, fiez-vous au conteur pour vous donner, par demandes et par réponses, une théorie très vraisemblable de tout ce qui se rattache à la division de l’ame et du corps, à l’essence qui constitue cette force et cet ordre supérieur connus sous le nom de Dieu, aux rapports ignorés de l’ame humaine, particule individualisée de la divinité, avec cette divinité dont elle est séparée à jamais. Il va sans le dire que nous ne nous portons nullement garant, contre les illustres représentans de la philosophie moderne, du système exposé par le conteur américain. Autant vaudrait ressusciter, pour avoir à les défendre, les théories du cardinal de Cusa (Nicolas Chripffs) sur l’incompréhensibilité compréhensible, théories avec lesquelles celle de M. Edgar Poe n’est pas sans quelques rapports éloignés. Autant vaudrait nous faire les champions de Giordano Bruno, qui semble aussi avoir une bonne part dans les ingénieuses hypothèses de M. Poe. Ce que Bruno appelait Nature, à la fois principe et élément de ce qui est, — comme un pilote peut être à la fois ame et partie dans le vaisseau qu’il conduit, — M. Poe l’appelle Dieu. Il conteste la séparation que les hommes ont voulu établir entre l’esprit et la matière. Tout est matière, même Dieu, composé seulement de la substance la plus subtile, de celle-là même qui agit en nous sous le nom d’ame : substance à part, sublimée par-delà tout ce que peut concevoir l’esprit humain, une, indivisible, et qui n’est pas formée comme toutes les autres de particules agglomérées. Elle emplit toute chose, fait mouvoir toute chose, elle est elle-même tout ce qui est compris en elle, c’est-à-dire l’univers entier. Au repos, cette Substance-Dieu est l’ame universelle ; active, elle est la faculté créatrice. Cette portion de nous-mêmes que nous appelons notre ame est un fragment de l’ame universelle, qui, sans cesser d’en faire partie, se trouve incarnée, individualisée pour un temps. L’incarnation seule, en donnant à cette fraction de substance divine des organes bornés, limite la toute-puissance qui serait sans cela son attribut nécessaire. L’homme, par conséquent, séparé de son corps, serait Dieu ou rentrerait en Dieu. Mais cette séparation n’est pas possible. L’homme est une créature, les créatures sont des pensées de Dieu. Toute pensée est irrévocable par sa nature.

« Expliquez-vous, s’écrie l’interlocuteur de M. Van-Kick ; voulez-vous dire que l’homme ne sera jamais dépouillé de son corps ?

— J’ai dit, répond le somnambule, qu’il ne serait jamais incorporel. En effet, il y a deux corps : l’un rudimentaire, l’autre complet, dont une analogie vous fera comprendre la différence. L’un de ces corps est le ver, l’autre est le papillon. Ce que nous appelons la mort n’est autre chose que la pénible métamorphose qui marque le passage de la première à la seconde de ces conditions. Notre incarnation actuelle est progressive, préparatoire, éphémère ; notre incarnation future sera parfaite, définitive, immortelle.

— Mais nous savons comment s’accomplit la métamorphose du ver ; nous en suivons une à une toutes les phases.

Nous, sans doute, mais non pas le ver. Le corps rudimentaire est une matière visible pour lui-même ; mais les organes qui le servent sont trop imparfaits, trop grossiers, pour saisir, au moment où elle s’échappe, la forme intérieure, qui s’est peu à peu développée sous cette enveloppe périssable. »

M. Van-Kirk explique ensuite, avec une lucidité singulière, ce qui se passe durant l’extase magnétique, où, les organes du corps rudimentaire se trouvant paralysés, le medium clairvoyant du corps ultérieur, de ce corps trop subtil pour avoir des organes, fonctionne librement, etc. — Nous n’irons pas plus loin dans cet exposé purement hypothétique, dont plusieurs passages nous ont rappelé les inspirations ou plutôt les aspirations de quelques-uns de nos romanciers, qui trouvèrent charmant de mettre « en madrigaux, » il y a de cela quatorze ou quinze ans, les visions de Jacob Boehm, de Saint-Martin, de Swedenborg, voire de Mme Guyon. Seulement, il faut le constater, la logique de M. Poe a un caractère beaucoup plus précis, beaucoup plus tenace que celle de Louis Lambert ou de Séraphîtüs, l’hermaphrodite angélique. Elle ne se paie pas de grands mots nuageux, de formules impénétrables dans leur concision affectée. Les principes une fois posés, elle dévie bien rarement, et toujours claire, toujours intelligible, elle s’empare du lecteur malgré qu’il en ait.

Le moment est venu de redescendre sur terre et de suivre, sur un terrain moins favorable aux piéges de style, aux illusions, aux prestiges de l’art, cette logique inexorable.

Dans le Scarabée d’or (the Golden Bug), nous pourrions voir toutes les facultés conjecturales de l’homme aux prises avec un chiffre, en apparence impénétrable, à l’intelligence duquel est attachée la possession d’un riche trésor, enfoui jadis par un pirate. Ici le raisonnement joue le rôle d’un talisman qui peut vous enrichir en quelques heures. Plus loin, dans la Descente au Maelstrom M. Poe nous racontera comment une observation bien faite, un argument bien suivi tira sain et sauf, du fond du gouffre norwégien, un malheureux pêcheur entraîné dans ce dévorant tourbillon. Nous n’affirmerons pas que la vraisemblance vulgaire soit ici tout-à-fait respectée, ni qu’une théorie de la pesanteur ait jamais pu être improvisée par un grossier paysan dans une situation qui semble exclure tout exercice des facultés mentales, — celle d’un homme emporté au branle d’un dragon de vent ; — mais si tout ce qui est rigoureusement, strictement possible, est concevable, à titre d’exception, par l’esprit humain, on peut admettre que l’extrême péril développe chez un homme à qui la certitude de la mort a rendu tout son sang-froid, une lucidité particulière de l’intellect, une miraculeuse puissance d’observation, et cela suffit pour que ce conte vous captive comme l’Anacandaïa de Lewis ou le roman de Frankenstein, l’un et l’autre assurément très peu vraisemblables.

Voici qui est plus facile à croire. Un jeune homme s’est adonné de bonne heure aux mathématiques transcendantes et surtout à cette branche des sciences exactes qu’à raison de ses procédés rétrogressifs on appelle l’analyse. Tous les genres de calcul lui sont familiers. Il est de la première force à tous les jeux où le succès dépend de l’exacte appréciation des chances. — Soit dit en passant, M. Poe, les envisageant sous ce rapport, met le whist bien au-dessus des échecs et donne à ce sujet une théorie complète. — Le jeune homme dont nous parlons, né de parens nobles, mais réduit à une misère extrême, vit dans un misérable taudis parisien, absorbé par une perpétuelle contemplation de la pensée humaine, de ses facultés, du développement qu’elles peuvent recevoir. Plaisirs, affaires, préoccupations ambitieuses, pensées mercenaires, ne peuvent le distraire un moment de cette glorieuse tâche. Le jour lui est devenu odieux comme une condition défavorable à la clairvoyance intérieure. Il ferme ses fenêtres dès l’aurore, et, dans une vaste chambre que deux flambeaux éclairent à peine, il aime à rester seul durant des journées entières, lisant, écrivant, rêvant surtout, et par tous les moyens, par toutes les épreuves possibles, il discipline, il fortifie, il exerce son intelligence, déjà puissante. Aussi quelques années de ce régime l’ont investi d’une merveilleuse force conjecturale. Il se vante de pouvoir, au besoin, lire dans la pensée de ses interlocuteurs, « si bien fermées que soient les fenêtres de leurs ames. » Quand il s’amuse à donner des échantillons de cette faculté à part, ses yeux fixes, sa voix compléteraient altérée, ses traits contractés par l’effort, lui donnent l’apparence d’une sibylle sur le trépied. Il semble alors que son être se dédouble, et qu’un second lui-même interroge le premier, contraint malgré lui à répondre.

Lire dans la pensée d’un homme qui se tait à côté de lui n’est qu’un jeu pour ce singulier personnage, capable, si on l’en défie, de remonter à toutes les origines de cette pensée, et de retrouver une à une toutes les associations successives qui l’ont produite, fût-elle d’ailleurs la plus indifférente du monde.

« Vous avez raison, il est trop petit pour son emploi : il conviendrait mieux au théâtre des Variétés, dit-il tout à coup au compagnon habituel de ses promenades nocturnes. » Celui-ci de s’étonner, car il n’avait pas ouvert la bouche, et cependant cette phrase, jetée à travers ses pensées, répondait exactement à celle qui venait de l’occuper. Il songeait en effet à un acteur tragique dont la taille convenait peu à la majesté de ses rôles.

« Voyons, ne pensez-vous point à Chantilly, ce nain des rois de théâtre ? C’est le fruitier de tout à l’heure qui vous l’avait mis en tête.

— Quel fruitier ? je n’en ai pas vu.

— Celui qui vous a heurté avec son panier de pommes. Ceci vous surprend, je le vois ; mais vous en serez moins étonné quand je vous aurai fait parcourir, à reculons, toute la série de vos méditations depuis le moment où je vous ai adressé la parole jusqu’à celui où ce marchand de pommes vous a froissé en passant. En voici le sommaire par têtes de chapitre : Chantilly, Orion, le docteur Nichols, Épicure, la stéréotomie, le pavé des rues, le fruitier. »

Puis, de point en point, et sans en omettre une seule, il lui démontre le rapport nécessaire de ces idées si incohérentes. Poussé par le fruitier, le promeneur a donné contre un tas de pierres et s’est légèrement meurtri le pied. Ceci l’a conduit à méditer malgré lui sur les inconvéniens du pavage. Un essai de pavage en bois (qualifié de stéréotomie) a frappé dans ce moment ses regards, et, récemment occupé des théories d’Épicure sur la cohésion atomistique, il a dû songer à certaine discussion qu’il a soutenue récemment sur les doctrines cosmogoniques de ce philosophe remises en question à propos d’un système des nébuleuses. Songeant aux nébuleuses, il a machinalement levé les yeux sur la constellation Orion. De celle-ci, comment arriver à l’acteur Chantilly ? Par une voie très simple : un petit journal, raillant la veille ce savetier devenu tragédien, avait appliqué ce vers latin :

Perdidit antiquum litera prima sonum,


au changement de nom qu’avait rendu nécessaire une si complète métamorphose. Or, ce vers, dans l’origine, fut appliqué à la constellation Orion dont le premier nom était Urion.

Les gestes involontaires du promeneur silencieux, les paroles qu’il murmure entre ses dents, la direction de ses regards, le souvenir de quelques conversations récentes, ont suffi à l’observateur passionné, pour lequel l’inquisition la plus minutieuse est devenue une constante habitude, et pas une de ces idées ne lui a échappé au passage.

Appliquez cette perspicacité surprenante, résultat d’une tension d’esprit presque surhumaine et d’un instinct merveilleux, à une opération de police, et vous avez un limier admirable, un investigateur à qui rien n’échappe, un juge d’instruction comme il n’en est guère. M. Poe s’empare de cette situation et en pousse à bout, avec une ténacité tout américaine, les conséquences les plus extrêmes.

Trois ou quatre de ses récits reposent sur cette combinaison très simple, mais d’un effet très sûr. Nous regretterons seulement que le conteur étranger ait cru en augmenter l’intérêt en choisissant Paris, dont il n’a pas la moindre idée, et notre société actuelle, fort mal connue aux États-Unis, pour y placer ses ingénieuses hypothèses. Son dessein, sans aucun doute, était d’augmenter par là, aux yeux de ses compatriotes, la vraisemblance de ces petits drames. Major e longinquo. Tel détail, inacceptable dans un récit dont la scène se serait passée à Baltimore ou à Philadelphie, devenait admissible placé à deux mille lieues de là, et ne dérangeait plus la disposition volontairement crédule du lecteur américain. Le merveilleux, et même l’extraordinaire, ont besoin de perspective. Faites circuler le khalif Haroun-al-Raschid dans les rues qui avoisinent les Tuileries, dépaysez tant seulement sur les bords de l’Yonne ou du Cher les aventures étonnantes qui font le charme de l’Alif-Laïla [3], — l’histoire d’Aboul-Hassan et de Chems-el-Nihar, par exemple, — et vous nous en direz des nouvelles. M. Poe n’était donc pas si malavisé en éloignant ses tableaux pour dissimuler les artifices de sa peinture, et lui donner tout le prestige de la vérité ; mais il fallait prévoir que des lecteurs français, venant à s’arrêter devant ces mêmes toiles, seraient tout ébaubis de trouver la capitale de la France complètement bouleversée, les principaux quartiers délogés tout soudain, une impasse Lamartine dans les environs du Palais-Royal, une rue Morgue dans le quartier Saint-Roch, et la barrière du Roule au bord de la Seine, « sur la rive opposée à la rue Pavée-Saint-André. » Il ne fallait pas ensuite, appliquant à notre hiérarchie sociale les idées d’un pays beaucoup plus niveleur que le nôtre, supposer que le préfet de police, à bout de moyens, et ne sachant à quel saint se vouer pour la découverte d’un mystérieux papier (La Lettre volée), vient un soir, familièrement, fumer un ou deux cigares avec le jeune observateur dont nous avons parlé, lui demander conseil, lui soumettre ses doutes, et engager un pari sur le succès des démarches proposées par cet officieux conseiller. Encore ne citons-nous pas toutes les bévues, ni les plus énormes, que notre crayon rouge ait notées en marge de ces bizarres petits romans. Ces bévues s’expliquent, du reste, par leur origine étrangère, et aussi par la méthode que l’auteur adopte de transporter chez nous des chroniques réelles, choisies parmi les crimes qui ont occupé les magistrats de New-York ou de Boston. Ainsi l’histoire de Marie Roget (the Mystery of Marie Roget) est une cause célèbre américaine ; les noms seuls sont francisés, les incidens n’ont pu l’être. L’Hudson devient la Seine ; Weehawken, la barrière du Roule ; Nassau-Street, la rue Pavée-Saint-André, et ainsi de suite. De même Marie Roget, la prétendue grisette parisienne, n’est autre que Mary-Cecylia Rogers, la marchande de tabac (cigar-girl) dont le mystérieux assassinat terrifia, il y a quelques années, la population de New-York. Racontons d’abord l’événement tel qu’il fut raconté dans le New-York Mercury ou dans le Brother Jonathan. Il sera toujours temps d’en revenir à la fiction quand nous aurons une idée juste de la réalité.

Mary Rogers était, à ce qu’il paraît, une des plus jolies filles de New-York. Un marchand de tabac, spéculant sur sa beauté, l’avait prise pour demoiselle de comptoir. Exposée dans sa boutique à tous les regards et à plus d’une interpellation familière, Mary n’avait pourtant donné prise à aucun mauvais propos, lorsqu’un beau jour elle disparut mystérieusement, sans que son patron ni sa mère pussent dire où elle était allée. La voix publique s’empara tout aussitôt de cette circonstance, qui donna lieu à maints commentaires plus ou moins épigrammatiques, plus ou moins sinistres, et la presse elle-même en tira son profit ordinaire, en s’appliquant à irriter encore la curiosité générale. Bref, grossissant toujours et présentée chaque matin sous un jour plus extraordinaire, la disparition de la belle marchande faisait grand bruit, lorsqu’au bout d’une semaine elle reparut, bien portante, un peu triste, fort étonnée du scandale qu’elle avait donné sans le vouloir, et, tant bien que mal, expliquant son étrange absence. Ce retour inattendu mit naturellement un terme, sinon à tout commérage, du moins à toute enquête publique. Les journaux se turent, et Mary, que la curiosité dont elle était devenue l’objet paraissait fatiguer outre mesure, quitta le magasin pour rentrer chez sa mère. Celle-ci tenait une pension bourgeoise dans Nassau-Street.

Cinq mois après cette première équipée, si simple en elle-même, Mary Rogers disparut derechef. Trois jours se passèrent sans qu’on entendît parler d’elle. Le quatrième, on retrouva son cadavre flottant sur les eaux de l’Hudson, près de la rive opposée au quartier qu’elle et sa mère habitaient, et dans le voisinage d’un faubourg assez mal famé, Weehawken. Cet événement produisit une sensation profonde. Après quelques jours de vaines recherches, on offrit d’abord 200 dollars, puis 400, puis 1,000, puis 2,000, à quiconque ferait découvrir l’assassin. A ces primes offertes par la police municipale, un comité de citoyens ajouta bientôt une somme votée par eux ; bref, 6,000 dollars (30,000 fr.,environ) furent promis au dénonciateur qui faciliterait la punition du crime qu’on avait à cœur de venger. Ces premières démarches n’eurent aucun résultat, si ce n’est de constater à peu près ce qu’était devenue Mary Rogers, à partir du moment où elle avait quitté la maison de sa mère jusqu’à celui où elle avait dû périr.

Elle était sortie à neuf heures du matin, le dimanche 22 juin, pour aller, disait-elle, passer la journée chez une de ses tantes qui logeait à l’autre bout de la ville, dans un quartier assez voisin du bord de l’eau. Un jeune homme, à qui elle était fiancée, devait aller l’y prendre le dimanche soir pour la ramener chez elle. Il en fut empêché par le mauvais temps, et crut que sa promise passerait la nuit chez sa tante, ainsi que cela lui était arrivé plus d’une fois. Le lundi seulement on apprit que Mary n’était point allée chez sa parente. Le mercredi, on retrouvait son corps, ainsi que nous l’avons dit. Elle ne paraissait pas avoir été noyée. Sa figure était souillée d’un sang noirâtre qui lui sortait de la bouche. Autour de ses lèvres, aucune écume ; aucune altération de couleur dans les tissus cellulaires. Quelques meurtrissures, quelques empreintes de doigts autour du cou. Les bras raidis étaient ramenés sur la poitrine. La main gauche était fermée et crispée, la droite à demi ouverte. Des excoriations autour des poignets attestaient suffisamment qu’on avait lié les mains à la victime, soit avant le meurtre, soit après. Du reste, point de blessures apparentes, aucune trace de coups. Tout d’abord on n’aperçut pas un ruban de soie tellement serré autour du cou, qu’il disparaissait sous les chairs tuméfiées. Le nœud de ce ruban était sous l’oreille gauche ; ce ruban pouvait avoir été l’instrument du meurtre. Quant au surplus des investigations, les médecins appelés à les faire pourraient seuls, dans leur langage scientifique, en exprimer le résultat. Il nous suffira de dire qu’ils croyaient à de coupables violences et qu’ils attestaient néanmoins l’innocence de la jeune fille assassinée.

Les vêtemens de Mary étaient fort en désordre et déchirés. Sa robe, fendue depuis l’ourlet inférieur jusqu’à la ceinture, et tordue autour de sa taille, y était maintenue par un de ces nœuds que les marins appellent clé. De sa jupe, en fine mousseline, on avait détaché avec soin une espèce de bandeau, large de dix-huit pouces, qui, passé à son cou, y formait une espèce de cravate très lâche et retenue par un nœud très serré. Par-dessus cette bande de mousseline et le ruban dont nous avons parlé plus haut, on trouvait encore les brides d’un bonnet brodé qui pendait sur les épaules du cadavre. Le nœud de ces rubans ne ressemblait en rien à celui que les doigts d’une femme sont habitués à former. C’était plutôt le slip-knot ou nœud coulant des marins.

Aux conjectures tirées de cette première inspection du cadavre, il fallut, peu de jours après, joindre des renseignemens importans. Les enfans d’une femme qui tenait dans le faubourg une espèce d’auberge, rôdant parmi les bosquets qui avoisinent Weehawken, trouvèrent sous un berceau très retiré, où trois grosses pierres formaient une sorte de banc rustique, un jupon blanc, une écharpe de soie, un parasol, des gants, un mouchoir de poche ; tous ces objets avaient appartenu à Mary Rogers. On découvrit encore plusieurs débris de vêtemens sur les broussailles environnantes. La terre était foulée, les buissons portaient les traces d’une lutte. Entre le bosquet en question et la rivière, plusieurs barrières avaient été jetées bas, et le sol était labouré comme après le passage d’un objet pesant, traîné à force de bras.

L’aubergiste, interrogée par suite de cette première découverte, déclara que vers trois heures de l’après-midi, le dimanche où le meurtre avait dû être commis, un jeune homme très brun et une jeune fille étaient venus passer quelque temps chez elle. De là ils s’étaient dirigés vers les bois environnans. La jeune personne, dont l’hôtelière avait remarqué le costume, portait en effet une écharpe. Bientôt après le départ du jeune couple, une bande de jeunes gens, appartenant à cette classe malfaisante qui compromet sans cesse la tranquillité publique, étaient venus demander à grands cris un repas qu’ils avaient oublié de payer en s’en allant. On les avait vus se diriger vers les bois ; dans la soirée, en grande hâte et fort échauffés, ils étaient revenus sur leurs pas, et avaient repassé le fleuve. C’était dans la même soirée, un peu avant la tombée de la nuit, que l’aubergiste avait entendu les cris d’une femme ; cris violens, désespérés, mais étouffés promptement. Un conducteur d’omnibus confirmait cette déposition en déclarant qu’il avait vu Mary Rogers traverser l’Hudson dans un bac, en compagnie d’un jeune homme brun.

Le surlendemain du jour où avait eu lieu l’enquête ci-dessus, un incident tragique vint augmenter encore les perplexités publiques. Payne, le prétendu de Mary Rogers, fut découvert et ramassé presque sans vie près du bosquet où l’on supposait qu’elle avait dû périr. Une fiole de laudanum, vide à ses côtés, et l’odeur restée à ses lèvres, prouvaient qu’il s’était empoisonné. Il mourut sans parler. Une lettre trouvée sur lui disait que ses regrets et son amour étaient cause de ce singulier suicide.

Mais ce suicide pouvait être le résultat du remords. Payne avait été soupçonné dès les premiers momens, et ne devait sa mise en liberté qu’à un alibi plus ou moins douteux. A défaut de Payne, le meurtre de Mary se pouvait attribuer, soit à son compagnon inconnu, soit aux jeunes gens sans aveu qui les auraient rencontrés dans la profondeur des bois. Qui suspecter ? qui poursuivre ? Tel était le problème dont tous les journaux de New-York s’emparèrent, et qui devint le sujet d’une polémique acharnée.

M. Poe s’en empare à son tour, et lance au milieu du choc des opinions ce personnage à part, ce syllogisme vivant dont nous avons parlé. Le chevalier Dupin, — tel est le nom qu’il lui a forgé, nom vraiment caractéristique, et d’une invraisemblance, d’une étrangeté fort remarquables, — le chevalier Dupin, attentif à toutes les versions contradictoires, les discute rigoureusement, les soumet aux exigences de l’analyse mathématique. On voit qu’il a lu, dans l’Essai philosophique de Laplace, le chapitre consacré à la probabilité des jugemens des tribunaux. Laplace dit en effet qu’il faudrait s’abstenir de juger si, pour asseoir un jugement définitif en matière criminelle, l’évidence mathématique était rigoureusement exigée. Tout en recherchant cette évidence, l’agent de M. Poe semble en désespérer. Mais ses calculs de probabilité sont frappans et curieux. C’est tout ce qu’on doit leur demander.

Novalis a dit dans ses Moral Ansichten : « Il y a dans les événemens des séries idéales qui côtoient, en ligne parallèle, la série des événemens réels. Rarement elles coïncident. Les hommes et les circonstances modifient d’ordinaire l’enchaînement idéal des faits, de manière à rendre cet enchaînement imparfait, et tout aussi imparfaites les conséquences qu’ils entraînent. Il en fut ainsi de la réforme. Au lieu du protestantisme véritable, le luthéranisme en est sorti. » En choisissant ce passage pour épigraphe de son récit, l’auteur américain nous en explique le but métaphysique. Quand il met en regard les diverses hypothèses des journaux français (c’est-à-dire américains) au sujet du meurtre commis à New-York, quand il fait ressortir les erreurs grossières de cette logique vulgaire, improvisée pour la pâture des masses inintelligentes, son but est de prouver qu’en vertu de certains principes une série idéale, c’est-à-dire purement logique, de faits bien dépendans les uns des autres, doit conduire, par une accumulation de suppositions qui se corroborent mutuellement, au plus près de la série réelle ou de la vérité. Il détruit ainsi, par une dialectique inexorable, les faux systèmes dressés autour de lui, et, sur un terrain parfaitement déblayé, il construit de toutes pièces un édifice nouveau.

Aux yeux de ce terrible raisonneur, la pratique des tribunaux qui restreignent l’admission des preuves à un petit nombre de faits concluans est souverainement erronée. La science moderne, qui calcule très souvent sur l’imprévu, et prouve le connu par l’inconnu, comprend mieux l’importance des incidens secondaires, des démonstrations collatérales, dont il faut avant tout faire la part. Ce sont des faits en apparence peu essentiels, des accidens isolés qui sont devenus la base des systèmes les plus complets et les mieux établis.

Ce principe une fois posé, les conséquences arrivent d’elles-mêmes. En abandonnant le fait principal pour se rejeter sur des détails qui paraissent insignifians, le chevalier arrive à constater plusieurs circonstances qui plus tard serviront à l’éclairer.

Lors de sa première escapade, la pauvre Mary Rogers avait eu pour complice un jeune officier de marine d’une réputation assez mauvaise. On présumait qu’elle l’avait quitté par suite d’une querelle dont le motif était inconnu. Tel est le premier détail assez irrelevant, — pour parler comme les jurisconsultes, — dont notre logicien fait son profit.

Le second est moins concluant encore. Trois jours après le jour où on a perdu les traces de Mary Rogers, un habitant de New-York, se promenant avec sa femme et sa fille, a fait marché pour traverser l’Hudson avec six jeunes gens montés sur une chaloupe. Ils l’ont effectivement transporté sur l’autre rive ; mais, la jeune fille étant revenue sur ses pas pour réclamer son ombrelle oubliée dans la barque, les mauvais sujets l’ont saisie, bâillonnée, entraînée au milieu de la rivière, et, après d’indignes traitemens, l’ont déposée sur le rivage à quelque distance de l’endroit où ils avaient débarqué son père et sa mère.

Autre détail, fort peu essentiel en apparence. Le lundi 23 juin (on se souvient que la disparition de Mary Rogers datait du dimanche 22), un des bateliers de la douane a vu flotter sur l’Hudson une barque vide. Il n’y avait que des voiles à fond de cale. On l’a touée jusqu’au dépôt des barques (barge-office). Le lendemain matin, à l’insu des surveillans, elle avait disparu. On n’a conservé que le gouvernail, par aventure mis à l’abri des voleurs.

Ces circonstances, disséminées dans les colonnes de vingt journaux, ont peu de valeur. Réunies dans une série d’argumens, elles peuvent devenir décisives.

La première conduit à se demander si ce jeune homme brun, en compagnie duquel Mary Rogers a été vue par deux témoins dignes de foi, ne serait pas justement l’officier de marine qu’une première fois, Mary Rogers avait suivi loin de la maison maternelle.

La seconde explique comment l’opinion publique, égarée par l’analogie de deux faits arrivés à peu de jours de distance, est imbue de l’idée que la jolie marchande a été surprise dans les rues par une bande de malfaiteurs, et mise à mort par eux après de honteuses tentatives. Il ne faudra donc plus accorder à cette version si populaire une trop grande valeur.

La troisième circonstance n’a de véritable portée qu’après une très longue série d’argumens dont nous ne pouvons fatiguer le lecteur, — et qui tous ramènent l’esprit à la même conclusion, à savoir que l’officier de marine, coupable de la première séduction, demeurée incomplète, doit nécessairement être soupçonné d’avoir commis le meurtre dont on a vainement cherché l’auteur ou les auteurs. Quand tous ces indices sont ainsi groupés, l’enlèvement de la barque déposée au barge-office devient un véritable trait de lumière. Cette barque, remorquée là le lundi, en a disparu le jour suivant, avant qu’aucun journal eût averti qu’elle avait été trouvée. C’est sans doute le propriétaire de cette barque qui est venu la reprendre ; mais pourquoi n’a-t-il pas réclamé le gouvernail ? Ceci dénote quelque trouble de conscience, — de même que l’adresse consommée avec laquelle il a trompé la surveillance des gardiens prouve l’habitude des manœuvres maritimes, — de même que la connaissance qu’il a eue de l’endroit où était sa barque établit qu’en homme du métier il est au courant, avant toute information publique, des plus petites nouvelles concernant l’état du port. Ceci posé, on revient à l’examen du cadavre. Les épaules, légèrement meurtries, portaient des empreintes correspondantes à celles des traverses qui garnissent le fond d’un bateau. D’ailleurs, le corps n’aurait pu, sans une grave imprudence, être jeté dans les basses eaux qui confinent au rivage. Il a donc fallu une barque pour le conduire au milieu du courant. Une fois débarrassé du cadavre, le meurtrier aura cherché à se dérober tout aussitôt aux recherches. En arrivant au débarcadère, s’il n’a pas immédiatement trouvé sous sa main ce qu’il lui fallait pour amarrer sa barque, poursuivi par les terreurs qui devaient l’assiéger, il aura facilement cédé à la pensée de laisser aller à la dérive cette embarcation sans valeur. Fuir à tout prix, s’éloigner de la rivière maudite où flotte le cadavre qui l’accuse, telle a dû être son unique préoccupation dans ce moment de crise et d’angoisse ; mais, le lendemain, avec une horreur indicible, il apprend que cette nacelle, muet témoin du crime, au lieu d’être emportée vers l’Océan, est à la disposition des autorités, déposée dans un endroit public. De ce moment, une seule pensée l’occupe, c’est d’enlever à tout prix cette dangereuse pièce de conviction. Maintenant qu’a-t-elle pu devenir ? Où est cette barque sans gouvernail, facile à reconnaître, et dont l’identité pourrait être facilement vérifiée par le douanier, qui l’avait trouvée le lundi matin ? Si on la découvre, si elle a, de près ou de loin, quelque rapport avec l’officier déjà si suspect, ne touche-t-on pas à la solution de ce problème, si ardemment étudié ?

Nous ne vous donnons pas, — remarquez-le bien, — la vingtième partie des raisonnemens qui, directement ou indirectement, corroborent celui-ci. Vous n’avez que le squelette décharné de ce vigoureux réquisitoire, que Jefferies et Laubardemont auraient envié au chevalier Dupin, tant il est à la fois minutieux et bien conduit, tant ses bases semblent légères, et tant l’auteur a fini par lui donner de solide aplomb.

Maintenant que vous avez une idée de l’auteur américain, commenté selon ses habitudes favorites, il faut bien essayer de vous le faire connaître sous un aspect nouveau. Nous l’avons étudié logicien, pourchasseur de vérités abstraites, amoureux des plus excentriques hypothèses, des calculs les plus ardus ; il est juste de le juger comme poète, comme inventeur de fantaisies sans but, de caprices purement littéraires. Pour cela, nous nous en tiendrons à deux contes que nous avons tout exprès réservés : — The Black Cat, et the Man of the Crowd, — le Chat noir et l’Homme des foules.

Le Chat noir nous rappelle les plus sombres inspirations de Théodore Hoffmann. Jamais le club de Sérapion n’écouta rien de plus fantastique que l’histoire de cet homme, de ce maniaque infortuné, qui loge dans son cerveau, brûlé par les liqueurs fortes, une haine monstrueuse, la haine de son pauvre chat. Il l’avait auparavant beaucoup aimé ; mais, certain soir qu’il revenait ivre et que Pluton, — c’était le nom du pauvre animal, — voulait se soustraire à de brutales caresses, il le saisit de manière à le blesser. Pluton se défendit, et mordit quelque peu son maître. Celui-ci, dans un noir transport de rage, tira un couteau de sa poche, et, prenant par le cou cette malheureuse bête, lui creva un œil sans hésiter.

Le lendemain, quand les fumées alcooliques se furent dissipées, ce chat borgne apparut à son maître comme l’incarnation d’un remords, comme un reproche vivant de sa lâche violence, de sa folle cruauté. De plus, rancunier et peureux, Pluton fuyait les caresses de l’homme qui l’avait ainsi mutilé. Ainsi, peu à peu, s’engendra la bizarre antipathie que nous avons dite, haine atroce, qui semblait se développer sous l’irritante influence des spiritueux. Bref, cédant à une inspiration non moins diabolique que la première, notre homme pendit son chat, son pauvre chat noir, déjà éborgné par lui.

Par une fatalité singulière, le jour suivant, sa maison brûla. L’incendie fit crouler toutes les murailles, sauf une seule, fraîchement replâtrée. Sur celle-là, qui offrait une surface parfaitement lisse et blanche, la foule, accourue pour vérifier les ravages du feu, contemplait avec étonnement, — et le propriétaire avec horreur, — l’image d’un chat noir, dessinée, pour ainsi dire, en relief. Ce chat ne pouvait être que Pluton, témoin la corde passée à son cou, et dont on retrouvait l’empreinte sur ce fantastique médaillon.

Sans doute, — car nous ne croyons plus aux miracles, — le chat, détaché de l’arbre où il était pendu, avait été jeté dans la maison, par quelque mauvais plaisant, dès le début de l’incendie, et la chute de quelque plancher l’avait collé contre la muraille neuve, où il était resté pendant que la maison brûlait. Au moins est-ce de la sorte que peut s’expliquer ce décalque si extraordinaire.

Quoi qu’il en soit, le fantôme de Pluton, depuis cette scène fatale, hanta le cerveau dérangé de son assassin, qui cherchait une occasion d’expier son crime, lorsqu’il rencontra, certain soir, dans un cabaret où il passait la nuit, un autre chat, noir comme Pluton, et qui parut recevoir avec un plaisir singulier les caresses dont il l’accablait. En achetant ce chat, qui le suivit très volontiers, le pauvre fou crut apaiser les mânes de sa victime. Hélas ! le lendemain, quand il examina son nouvel hôte au grand jour, le malheureux s’aperçut que, comme Pluton, ce chat était borgne. Cette coïncidence presque inexplicable lui donna pour l’animal une aversion toute naturelle, et qui, semblable de tout point à la première, s’amassait, croissait, s’envenimait chaque jour.

Pour la faire mieux comprendre, il faut ajouter encore que sur sa noire fourrure ce malheureux chat avait une tache blanchâtre, — la seule différence qui le distinguât de son prédécesseur, — et que cette tache, d’abord assez indécise dans ses contours, avait fini par prendre, — au moins notre ivrogne la voyait-il ainsi, — la forme très distincte et très nette d’une potence. C’était là, pour une imagination malade, une sorte de pronostic funeste.

Nonobstant toutes ces causes de haine, l’homme, sa femme et le chat vécurent quelque temps sans querelles ; la femme aimait singulièrement le chat, le chat aimait l’homme ; l’homme craignait le chat, et n’aimait guère la femme. Ajoutez à ces fâcheuses dispositions les mauvais conseils de la misère, — malesuada fames, — et les sanglantes chimères que l’ivrognerie suscite dans un esprit malade ; vous comprendrez ce qui suivit.

L’homme descendit un jour à la cave, escorté de sa femme et de son chat. Ce dernier, toujours empressé autour de son maître, se trouva sur ses pas, et le fit cheoir. Oubliant alors ses craintes, et n’écoutant que son ressentiment, l’homme leva sur le chat une hachette qu’il tenait à la main ; la femme intervint mal à propos pour sauver le chat : la hachette, — nous ne nous chargerons pas d’expliquer cette erreur, — s’égara sur la tête de la femme.

Il ne s’agissait plus, le crime une fois commis, que de faire disparaître le cadavre. Après avoir passé en revue tous les moyens usités en pareil cas, — depuis le dépècement par petits morceaux, jusqu’à l’emballage dans une malle qu’on expédie à quelque mille lieues, à l’adresse d’un correspondant inconnu, — l’homme inventa de murer le corps de sa femme, suivant la méthode adoptée par les moines dans leurs in pace, c’est-à-dire de l’enfouir dans l’épaisseur d’un mur. Ce beau projet fut immédiatement mis à exécution : l’assassin enleva les briques dont on avait masqué le devant d’un foyer condamné, et, dans le vide qu’elles laissaient, plaça le corps de la défunte ; puis, devant le corps, il releva la cloison, qui se trouvait ainsi parfaitement en rapport avec le reste du mur. Il va sans dire qu’il avait sali avec grand soin le mortier dont il se servait pour cette opération délicate, et mêlé dans le plâtre assez de villosités jaunâtres pour lui ôter toute indiscrète blancheur. Bref, l’ouvrage était bien fait, et le trompe-l’œil exécuté d’une manière très rassurante.

Ceci terminé, l’homme en revint à la pensée de tuer bel et bien le chat, unique témoin du meurtre ; mais, à sa grande surprise et à sa grande joie, il ne le put dénicher nulle part. Le prudent animal avait sans doute fui la maison ensanglantée. Son départ n’était-il pas un heureux présage ?

Pourtant, au bout de quatre ou cinq jours, la police, avertie que la femme ne paraissait plus, met ses agens en campagne, et fait une visite domiciliaire chez le mari, soupçonné de s’être procuré les douceurs du veuvage par quelque illicite procédé. On fouille avec soin la maison. Le maître lui-même conduit du grenier à la cave les estafiers décontenancés. Il les mène, avec une sorte de triomphe sauvage, jusqu’à l’endroit même où est caché ce qu’ils cherchent. Il prend un malin plaisir à leur vanter l’épaisseur, la solidité des murailles ; il va, — tant son audace est grande et sa sécurité complète, — jusqu’à frapper la cloison qui dérobe à leurs yeux la preuve du crime… mais alors de la muraille même sort un long gémissement, une plainte qui n’a rien d’humain, et qui semble la voix d’un démon accusateur. L’homme s’évanouit sur place, la police jette bas la muraille, creuse, et trouve dans l’intérieur, sur le cadavre de la femme assassinée, le gros chat noir accroupi, dont l’œil unique, allumé par la faim et la colère, éclaire au loin les ténèbres de la cave. L’homme l’avait muré, lui aussi, sans s’en apercevoir.

L’Homme des foules n’est point un récit, c’est une étude, c’est une idée simple rendue avec énergie. L’auteur suppose que, dans un moment où ses yeux erraient au hasard sur les nombreux promeneurs qui passaient et repassaient devant les fenêtres d’un café où il était assis, il distingue une physionomie dont l’aspect le pénètre d’une indicible curiosité ; c’est celle d’un vieillard maigre et pâle dont tous les traits expriment avec une rare énergie l’inquiétude de la conscience, les angoisses du remords.

« Je n’avais jamais rien vu, dit-il, qui offrît quelque ressemblance, même éloignée, avec cette figure décrépite, et ma première idée, en l’apercevant, fut que Retszch, s’il l’avait connue, l’aurait préférée au type qu’il a choisi pour représenter Méphistophélès. Tandis que, fidèle à mon système d’observation, j’essayais d’analyser et de traduire en faits ou en passions les lignes multiples que m’offrait un si singulier visage, vingt idées s’éveillèrent en moi confuses et paradoxalement amalgamées, de rare et puissante intelligence, de méfiance habituelle, de misère, d’avarice sordide, d’insensibilité rigide et profonde, de malice, de cruauté, de triomphale ironie, de terreurs cachées, puis, sur le tout, de désespoir intense et sans remède. Je me sentais intéressé, presque ébloui, fasciné à un degré surprenant. — Quelle étrange histoire on apprendrait, me disais-je, si on pouvait lire dans cette poitrine ! Puis vint un extrême désir de ne pas laisser échapper cet homme, de le suivre, d’apprendre sur son compte tout au moins ce que les autres en savaient. »

Cédant à ce désir, notre curieux s’élance dans la rue et se met sur la piste de l’inconnu, étudiant ses moindres gestes, son costume, sa démarche avec une attention minutieuse, et d’autant plus à son aise pour cet examen passionné, que le mystérieux promeneur ne tourne jamais la tête, allant toujours droit devant lui, et choisissant avec une préférence marquée les groupes nombreux, les trottoirs encombrés de foule. Cette méthode ou cette manie, comme on voudra l’appeler, permettent à l’observateur qui le poursuit de s’approcher autant qu’il le veut, et de scruter de près les moindres détails de sa mise. Or, sous la roquelaure râpée qui recouvre tant bien que mal le torse maigre et courbé de ce vieillard singulier, l’espion volontaire distingue, en relief, le manche d’un poignard. A travers les fentes de ce haillon, il voit luire un diamant. N’y a-t-il pas là de quoi le confirmer dans ses soupçons si promptement éveillés ?

Il continue donc sa chasse, espérant découvrir le domicile du vieillard ; mais les heures se passent, la soirée s’avance, et celui-ci ne semble pas songer à gîter quelque part. D’abord il s’est tenu dans les rues les plus fréquentées. A mesure que les passans y deviennent moins nombreux, il les quitte l’une après l’autre pour aller dans les passages où la vie de la cité se concentre peu à peu. Là seulement sa démarche est lente et assurée, son regard s’apaise ; là seulement il respire en liberté. Les passages se vident à leur tour, l’air fraîchit, la pluie tombe ; mais, malgré le froid et la pluie, cette espèce de juif errant, ardent à fuir la solitude, va rôder à la porte des théâtres, le long de leurs colonnades où le gaz brille encore, où les équipages mouillés, les cochers engourdis, attendent leurs maîtres. Là se réfugie, pour une heure encore, l’homme des foules, et, quand les spectateurs bruyans quittent la salle qui va se fermer, le malheureux se jette avec un empressement fébrile au milieu de leurs groupes animés. Peu lui importe où le mènent ces vivans ruisseaux au courant desquels il s’abandonne ; il marche, il va jusqu’à ce que, taris peu à peu, leurs derniers flots le laissent seul dans quelque rue éloignée et silencieuse. Alors, encore une fois rappelé à lui-même, il cesse d’obéir à l’instinct purement machinal ; il précipite sa marche, il se hâte dans les ténèbres, et, tournant enfin quelque angle bien connu, il aperçoit devant lui des volets entrebâillés qui laissent échapper, avec de vifs rayons de lumière, un bruit confus de blasphèmes et de chants. Il n’y a pas à s’y tromper, ce cabaret, ce palais du gin, est un repaire infame où la prostitution et le vol tiennent leurs nocturnes assises. Dans les rues étroites et méphitiques que notre inconnu a traversées pour y arriver, il n’est pas de boues plus noires, de fanges plus fétides, d’immondices plus corrompues que les misérables êtres entassés pêle-mêle dans cet asile de la débauche et du crime. N’importe, la lumière et le bruit ont déjà ranimé ce malheureux, que le silence accable, que l’isolement écrase. Il ne quittera qu’à l’aurore ce pandoemonium hurlant où il se précipite avec un cri de joie plus triste qu’un cri d’agonie.

Au point du jour, cependant, on chasse, comme autant de bêtes brutes, les pâles habitués de cette horrible hôtellerie. Notre observateur, dont le regard n’a pas quitté un instant l’être bizarre sur les traces duquel il s’est jeté à l’improviste, surprend sur sa physionomie une contraction de désespoir.

« Cependant il n’hésita pas sur la route qu’il avait à prendre, et, avec cette énergie infatigable que les maniaques déploient souvent, il s’enfonça d’un pas délibéré, par les mêmes rues qui l’avaient amené, jusqu’à cet endroit maudit, au cœur même de la capitale des trois royaumes. Il marcha vite et long-temps, tandis que je le suivais pas pour pas, bien décidé à ne point abandonner une étude qui m’intéressait alors au suprême degré. Le soleil se leva pendant que nous cheminions ainsi ; et lorsque nous arrivâmes devant l’un des principaux marchés de Londres, la rue de l’hôtel D…, où donne ce marché, présentait une scène presque aussi animée, presque aussi bruyante que la veille au soir. Si pénible que devînt, au milieu de ce tourbillon humain, la tâche que je m’étais imposée, je ne voulus pas renoncer à poursuivre l’étranger, qui derechef semblait paisible et presque satisfait. Errant çà et là, sans but arrêté, sans préoccupation apparente, il demeura toute la journée dans cette rue tumultueuse. Lorsque le soir vint, épuisé par vingt-quatre heures de chasse, et ne pouvant guère me promettre de pénétrer plus complètement le mystère de cette existence à part, je m’arrêtai tout à coup en face de l’homme errant, et je crus l’embarrasser par un regard fixe et profond qui alla chercher le sien au fond des creuses orbites où s’abritaient ses prunelles ; mais il ne prit pas seulement garde à moi, et, m’écartant du coude, il continua du même pas solennel son voyage sans trêve, tandis que, cessant de m’attacher à ses pas, je restais immobile à le contempler. — Ce vieillard, me dis-je enfin, est le type et peut-être le génie du crime. En punition de je ne sais quel forfait, il éprouve ce grand malheur dont parle un moraliste français, « ce grand malheur de ne pouvoir être seul [4]. » Il est condamné, par ses craintes ou ses remords, à finir sa vie dans la foule. Ce serait peine perdue de le suivre. Je ne saurai rien de plus, ni sur lui ni sur ses actes passés. Le cœur des méchans est un livre plus indéchiffrable, plus énorme, que le Hortulus animœ de Grunninger [5]. »

Nous avons assimilé déjà le talent de M. Poe à celui de Washington Irving, ce dernier, plus riant, plus varié, moins ambitieux, et à celui de ce William Godwin, dont la « sombre et malsaine popularité » a été si sévèrement contrôlée par Hazlitt [6]. Toutefois il faut reconnaître à l’auteur de Saint-Léon et de Caleb Williams plus de vraie science philosophique, une tendance beaucoup moins marquée au paradoxe purement littéraire. Que si l’on voulait désigner, en Amérique même, un prédécesseur à M. Edgar Poe, on pourrait, sans trop forcer les analogies, le comparer à Charles Brockden Brown [7], qui, lui aussi, cherchait de bonne foi, jusque dans ses plus frivoles fictions, la solution de quelque problème intellectuel ; se complaisant, comme M. Poe, à peindre ces tortures intérieures, ces obsessions de l’ame, ces maladies de l’esprit qui offrent à l’observation un champ si vaste, et tant de phénomènes curieux aux studieux constructeurs de systèmes métaphysiques.

Brockden Brown, il est vrai, faisait des romans, et nous ne connaissons de M. Poe que des nouvelles fort courtes, — quelques-unes n’ont pas plus de six à sept pages ; — mais le temps serait mal choisi, ce nous semble, pour classer, par ordre d’étendue, les compositions de ce genre. Il est si facile d’allonger indéfiniment une série de faits, et si difficile, au contraire, de condenser en peu de mots, sous forme de récit, toute une théorie abstraite, tous les élémens d’une conception originale ! Aujourd’hui que le moindre barbouilleur de papier s’élève, du premier bond, au mélodrame en dix ou vingt volumes, Richardson lui-même, s’il revenait au monde, serait, dans l’intérêt de sa gloire, obligé de résumer ses caractères, d’émonder ses interminables dialogues, et de répartir en médaillons finement ouvrés les nombreuses figures de ses vastes tableaux. La victoire était hier aux gros bataillons ; elle appartiendra demain aux troupes d’élite. Des grands romans qui amusaient Mme de Sévigné, on en était venu aux contes de Voltaire et de Diderot. Un caprice de la mode a remis en honneur les Clélie et les Astrée du XVIIe siècle ; mais on n’a oublié pour cela ni Candide ni les Amis de Bourbonne, et le temps, qui n’a rien ôté à ces récits restés classiques, ramènera certainement le goût des formes simples, laconiques, savamment concentrées. Le diamant n’est jamais bien gros, l’essence n’emplit jamais de vastes foudres, et un conte comme ceux de M. Poe offre plus de substance à l’esprit, ouvre à l’imagination plus d’horizons nouveaux que vingt volumes comme ceux que fabriquaient naguère, et par centaines, les Sandraz de Courtils, les Darnaud-Baculard, les de Lussan, précurseurs et prototypes de beaucoup de feuilletonistes contemporains. Entre ces derniers et l’auteur américain, nous nous garderons d’établir un parallèle en règle. Il sera opportun et utile de les comparer quand le temps aura consolidé la réputation naissante du conteur étranger, et - qui sait ? — ébranlé quelque peu celle de nos romanciers féconds.


E.-D. FORGUES.


  1. Tales by Edgar A. Poe. — New-York and London. Weley and Putnam, 1845.
  2. Il est bon de remarquer que cette conclusion rencontre des objections, et une des plus graves est un exemple, ou, comme on dit maintenant, un précédent. Il existe, en effet, quatre planètes, dites télescopiques : Pallas, Junon, Cérès et Vesta, qui paraissent n’être que quatre fragmens d’une planète plus grosse, mise en éclat par quelque cause restée jusqu’à ce jour inconnue. L’hypothèse de Cotin, étayée par les raisonnemens de Laplace, n’est donc pas tout-à-fait improbable.
  3. C’est le vrai titre du recueil connu chez nous sous celui des Mille et une Nuits.
  4. La Bruyère.
  5. Hortulus animoe cum Oratiunculis aliquibus superadditis.
  6. Spirit of the Age, or contemporary Portraits, vol. I, p. 179. Galignani :
  7. L’auteur de Wieland, d’Edgar Huntly, etc.