Étymologies des noms de lieu de la Drôme/Chapitre 2

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Texte établi par Auguste Aubry,  (p. 64-71).
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§ II.

Noms de lieu empruntés aux vallées.


Ces noms sont moins nombreux que ceux dont nous venons de parler et forment un petit nombre de groupes. Le premier, par ordre alphabétique, comprend les noms suivants : Combe, la Combe, les Combes, les Combeaux, Combelle, Bellecombe, Combemont, Combovin et Comps.

Une branche détachée vers 1400 de la maison de Vesc, connue depuis le XIIe siècle, a possédé les fiefs de Combemont et de Comps, dans le canton de Dieulefit. Combemont, près de Souspierre, sur la rive gauche du Jabron, est sur une hauteur domimant la vallée, ce qui justifie la signification de son nom, Combæ mons ou Combemont, transporté à une terre, importante aujourd’hui (elle contient 300 hectares), qui appartient depuis un siècle environ à la famille Rivière de La Mure, de Montélimar. Cette terre a été la propriété d’une branche des de Vesc, tombée en quenouille vers 1750 dans la famille de Tulle, du Comtat. Combemont sur la carte de Cassini, aujourd’hui Combaumont, sur un plateau qui domine au loin le cours du Rhône et où les Romains avaient bâti plusieurs villas, semble donner un démenti à la signification d’une partie de son nom.

Combovin, près de Chabeuil, a appartenu aux de Marquet (1640), et aux Lacroix, marquis de Pisançon (1677-1789). Les anciennes formes de ce nom étaient Combauvi en 1225 (Cart. de Léoncel, p. 96) ; Combovinum et Combovium du XIIIe au XVIe siècle ; il rappelle des bœufs ou des brebis (Comba bovina ou Comba ovina), et le nom de Combouvet, dont il est question dans un acte de 1343[1]. J’inclinerais plutôt pour Comba ovina, d’après un acte de 1282 (Cart . de Léoncel, p. 250), dans lequel on lit : « Pondus Bertrandi, berbierius Lioncelli (de Léoncel)……… dicit quod pascebant oves suas ad destrez (défilé, gorge) de Combovino ».

Je ne sais si Combovin est la localité dont il est question dans un acte passé par Louis de Poitiers, en 1419, et qui se termine ainsi : « Actum in combâ vocatâ Comba Belionis, in mandamento Cabeoli. » On trouve le nom de Jean Bellion, à Romans, en 1340 ; il paraît être une altération de celui de Berlio qu’on rencontre dans cette ville, et à Lyon, dès le XIe siècle, et dont Berlioz et Berlhe sont les formes modernes. Les Berlion ont été seigneurs d’Ourches et de Vérone jusqu’en 1441. Quant à Comps, qui a appartenu aussi aux Poitiers, et en dernier lieu aux Chabrillan, ce village est appelé Cums en 1210 ; de Combis en 1293 ; Castrum de Comps en 1324. Huit villages de France se nomment Comps, et plusieurs localités d’Angleterre Compton, maison ou ville de la vallée[2]. Le nom latin de Comps (Puy-de-Dôme) était Cumæ, identique avec Cuma et Coma, vallée, en b. l. (Kum et Koms en br.).

Quant à Combe (vallée, en v. fr.), on le retrouve encore sous les formes suivantes : Cumba en b. l. ; Cum en gall. ; Cumer et Cumber en anc. ang. ; Comb en ang. ; Konbant en br. ; gobant en irl. ; d’un radical sanscrit qui veut dire objet creux et qui a formé Kumbâ, coupe, vase ; ϰυμϐος et ϰυμϐη en gr.[3].

Crozes, près de Tain, Apud Crozas en 1470, ainsi que le Cros, les Cros, le Crouzet, Crouzillac, Crozat, Cruzy, etc., veulent dire lieu creux, vallon ou ravin encaissé, tandis que la combe est le plus souvent formée par une simple ondulation de terrain. Cros et Croze en v. fr. ont la même racine que crosum et crosus en b. l., et l’adjectif creux (crues dans le XIIIe siècle), et se rattachent peut-être à l’irl. creachair, creuser. Crozes, qui était d’abord un arrière-fief de la baronnie de Clérieu, et plus tard de la maison de Poitiers, a appartenu aux d’Urre (XVIe siècle) et aux Lacroix, marquis de Saint-Vallier. Pour Gallaure voir Valloire.

Gumiane, près de la Motte-Chalancou, paraît se rattacher au même groupe de mots que Kum et Koms (combe) en br. ; Gumm et Kummen en dialecte suisse ; Gump en tud.[4], combiné peut-être avec le final an dont il a été question au mot Geyssans, § 1.

Olle, Ole, Oulle, Ule sont d’anciens mots qui signifient torrent, ravin, vallée encaissée, arrosée par un cours d’eau ; on les retrouve dans les noms suivants : la vallée de l’Oule, prés de Nyon, vallis Ollæ[5] ; l’Oule, Olla, qui se jette dans l’Eygues à Rémuzat ; Barberolles, torrent qui sort de la gorge étroite et profonde dans laquelle est bâti les village de Barbières, et qui veut dire : ravin de Barbières ; on appelle aussi Barbeyrols plusieurs ravins encaissés qui sont au midi de Saint-Priest (Ardèche) ; voir Barbières, § V ; Ollon, près du Buis, Castrum de Aulono en 1284, qui appartenait dans le XVIIe siècle aux d’Agoult, est à l’extrémité d’une vallée encaissée ; l’eau d’Olle et la petite Olle, qui arrosent l’Oisans ; on appelle Oule et Houle, dans les Pyrénées, les vallées dont les parois sont formées de hautes montagnes taillées à pic, comme l’Oule de Gavarnie.

Ces noms paraissent avoir la même racine que hohl, creux, concave, en all. ; hol en tud. et en hol. ; hul en dan. ; Holle en all., est le trou par excellence, l’enfer. Du danois huulsole, creux de la mer, dérive le substantif houle[6]. On peut rapprocher Oulle de son synonyme goulet, gorge, que l’on croit d’origine celtique, et qu’on retrouve dans les noms du Goulet de Brest, des Goulets du Royannais, etc. Les mots Olle et Oulle peuvent être traduits, suivant les circonstances, de plusieurs manières différentes et rappeler une ancienne poterie ou tuilerie, du laton olla, pot, vase (dans le XVIIe siècle, il y avait à Grenoble la vue des Olliers ou potiers) ; ils peuvent dériver aussi d’aula, domaine, maison, en b. l. (aida, château en l.), qui paraît avoir formé les mots basques olh, olha, cabane, bergerie, comme dans Olhagaraï, cabane du coteau, Olhaberry, cabane neuve, etc. Ces mots presque similaires, mais qui proviennent de la jonction de divers courants, rendent parfois incertaine la science étymologique. Cette isophonie existe, du reste, dans divers mots de la langue ; la phrase suivante, empruntée à Peignot, est le meilleur exemple à citer. « J’ai rencontré cinq capucins, sains de corps et d’esprit, qui ceints du cordon de saint François, portaient dans leur sein un blanc-seing du Saint-Père. »

Les noms de Saou, près de Crest, étaient Sauna dans le Ve siècle, Castrum de Saône ou Saonis du IXe au XVe siècle. En 890, Louis IV, fils de Boson, donna Saou à l’évêque de Valence ; dès le IXe siècle, dit M. l’abbé Vincent, un château fut construit sur la crête d’un rocher, près d’une abbaye placée sous le vocable de Saint-Thiers. Dans le XIIIe siècle, le fief de Saou avait passé aux Poitiers, et dans le XVe au roi de France ; Louis de Blaïn l’acheta d’Henri IV pour le prix de 10,595 écus, et les La Tour-du-Pin-Montauban le possédaient en 1789.

Saou est bâti à l’extrémité inférieure d’une vallée traversée par la Vèbre : la forme latine du nom paraît empruntée à la même racine que saonen, vallée traversée par un cours d’eau, en br., et qu’on retrouve dans le nom de beaucoup de rivières : peut-être est-ce le cours d’eau qui a donné son nom à Saou, qui serait alors identique à celui de la Sone, sur les bords de l’Isère. Parmi les noms de rivières empruntés comme saonen au s. c. t., suna, cours d’eau (sua en irl. ; soon en finlandais), on peut citer la Saune, à Sassenage ; la Sonne, près de Salaise (Isère) et dans le canton de Fribourg ; la Sonnecke dans le Hainaut ; la Saane en Lyonnais, en Normandie et en Suisse ; la Seugne, affluent de la Charente (Sona et Seigna en l.) ; la Sone, affluent du Gange ; et les noms modernes de la Saone et de la Seine[7].

Valdrome, Vallis Dromæ en 1359, a appartenu aux comtes de Die, jusqu’en 1189 ; aux d’Agoult et aux évêques de Die qui l’achetèrent en 1436. De même que dans le Vercors, il y avait à Valdrome plusieurs co-seigneurs, notamment les Chevandier qui en ont pris le nom. Dans le siècle dernier cette indivision mal définie occasionna de longs procès entre l’évêque, Mgr. de Cosnac, et un des co-seigneurs, M. de Galien de Chabons. Le premier se prétendait seul seigneur de la terre de Valdrome, et il soutenait que son adversaire était seulement co-seigneur parier, c’est-à-dire n’avait qu’une juridiction particulière limitée seulement aux hommes qui relevaient de lui, tandis que l’évêque avait une juridiction universelle sur tous les habitants. Valouze, près de Nyons, a la même étymologie.

Valaurie, près de Grignan, qui a appartenu aux Adhémar de La Garde, aux Castellanne et aux d’Hugues, est appelé Vallis aurea en 1237 (Actes des Adhémar) et Vallauria en 1291. On a traduit ce nom par vallée dorée, fertile, en citant à l’appui de cette étymologie les antiquités romaines trouvées à Valaurie, et par vallée venteuse (aura, vent). Ce nom pourrait aussi être synonyme de ceux de Valloire et de Galaure, portés par deux bassins contigus et presque parallèles. La Valloire est appelée Vallis aurea en 999[8] et Val d’or dans le XVIIe siècle, à cause de la fertilité de son sol. La Galaure est désignée dans une charte de 1026 (Giraud, 2e partie, Preuves, p. 72) sous le nom de in valle Walauro, et plus tard Galaurum, Valabrum et Galabrum : on sait que le G et le V étaient souvent employés l’un pour l’autre, comme dans Guillaume et Willelm.

Il est fort possible que dans les noms de Valaurie, Valloire et Galaure le mot vallis, val, qu’on rattache au s. c. t. vil, diviser, couper d’où vilan, fossé (valla en prov.), soit combiné avec un radical qui veut dire cours d’eau, ce qui leur donnerait le sens de de vallée du ruisseau ou de la rivière. On le retrouve dans beaucoup de noms de cours d’eau, tels que l’Auron ou Oron, qui arrose la Valloire, l’Ourron et l’Orion ( Basses-Pyrénées), l’Oria, l’Oure, l’Oreuse, l’Ure (Angleterre), l’Eurotas, l’Eure, l’Orbe (Hérault), contraction d’οροϐις ou οροϐιος, etc. On rencontre dans plusieurs langues le radical qui nous occupe, notamment dans ur, oura, eau, pluie, en b. q. (elura, neige, litt. eau en poussière), qui a formé le nom de divers torrents des Pyrénées (Urbicos, eau rapide ; Urruti, Ourasson, fontaine bonne, etc.) ; urvi, rivière, urana, nuage, en s. c. t. ; ce mot, en passant dans le grec sous la forme d’ουρανος a pris le sens de ciel. Le latin urina (ουρον, en grec) voulait dire dans le principe eau, d’où urinare, plonger, urna, urne, etc. Je ne puis donc admettre l’étymologie de coluber ou galaber par corruption, couleuvre, donnée à la Galaure à cause de ses replis dangereux.

Le nom d’Uriage, Auriacum en 1179, et plus tard Uraticum, Auriacium, Auriatgium, paraît avoir la même origine ; cette traduction est plus probable que celle d’urentes aquæ, eaux brûlantes, proposée par plusieurs auteurs. Si elle était vraie pour une époque reculée, les Romains n’auraient pas construit, pour chauffer ces eaux, un fourneau dont on a retrouvé les restes en 1844, à cinq cents mètres de l’établissement actuel[9]. On a rencontré à Nismes un autel sur lequel sont gravés ces mots cultores Uræ fontis, c’est-à-dire les adorateurs ou les habitués de la fontaine Ura, aujourd’hui Eure, dont les eaux arrivaient à Nismes en passant par le pont du Gard[10]. M. Le Héricher[11] dit qu’en Normandie on prononce Ure au lieu d’Eure, et que c’est le motif pour lequel Voltaire a fait rimer, dans la Henriade, Eure avec nature. Voir aussi Eurre, § IV.

Vaunaveys, près de Crest, Vaunavesium en 1332 ; Valnavez dans le XVe siècle ; Vallis Navigii dans certains actes, a appartenu aux Poitiers, aux d’Urre (1464) et aux Clermont-Montoison (1766). M. Delacroix (p. 641) dit que le village est adossé à un rocher qui a la forme d’un vaisseau renversé, ce qui a déterminé le nom de Vallis Navigium, vallée du navire. Vaulnaveys, près de Vizille, est appelé aussi Vallis Navigii en 1267, parce que la vallée, dit-on, a la forme d’un vaisseau : d’autres auteurs pensent que Vaulnaveys est une altération de vallis nova, vallée nouvelle, et que ce nom lui a été donné à l’époque où la Romanche a changé de lit en pratiquant une ouverture à la barre qui la séparait du bassin du Drac. Tout cela me paraît peu vraisemblable.

La seconde partie du nom de Vaunaveys ne peut pas être expliquée symboliquement, et doit pouvoir s’appliquer aux localités qui portent un nom analogue ; mais ici commence la difficulté, parce que ce radical a diverses significations. En Dauphiné et dans les pays voisins il paraît avoir eu le sens de hauteur, montagne, comme dans les noms suivants : le pic de Naves, près de Sassenage ; le serre de Navon, qui domine le château de Belleau, au nord de Donzères ; Naves, de navis en l., sur une montagne près des Vans (Ardèche) ; Navas, Naves, Navon, assez communs dans les Cevennes ; le Navech ; Navette (Hautes-Alpes), etc. Vaunaveys serait alors synonyme de Valmont ou de Montval ; mais nave est-il emprunté à une racine dont je n’ai pas rencontré de trace en celt., et qu’on retrouve dans nap et nab, hauteur, pic, en scand. et en ang. sax.[12], ou vient-il par métaphore du radical qui a formé le l. nives, neige (neif dans le XIe siècle, neve en it.), ou nebula, nuage (naba en s. c. t.), ces localités étant plus souvent que les autres couvertes de neige ou voilées par les brouillards ? Je ne sais.

Dans le nord de la France, notamment pour Naves (Nord), Navois (Doubs), ce mot doit être traduit par prairie aquatique, marais, lieu bas, nave et navie dans l’ancien idiôme du pays[13]. C’est une variante de la Noue et des Noues, si communes dans certains pays (noa en b. l. ; naoz, cours d’eau, en br. ; naod en irl. ; nava, navajo, étang, en esp. ; navette, vivier, dans la Suisse ; — Gatschet, p. 293). Arnayon, dont il a été question au § I, pourrait alors être expliqué par : le marais.

Dans les Pyrénées, nava a le sens de vallée ou de plaine située au pied des montagnes, suivant que ce mot est emprunté au b. q. ou à l’esp. ; on le retrouve dans Navarre, Navahermosa, Navasfrias, Navacarnero' (vallée ou plaine belle, froide, des moulons) ; etc.


  1. L’abbé Chevalier, Chartularium Sancti Petri de Burgo Valentiæ, p. 118.
  2. Taylor, Words and Places, p. 227.
  3. Burnouf, Dict. sanscrit, p. 171 ; — Pictet, Origines, t. II, p. 275.
  4. Gatschet, Ortsetymotogische Forschungen, p. 248.
  5. Ce fief appartenait en 1600 a René de La Tour-Gouvernet.
  6. A. De Chevallet, t. 1 p. 539.
  7. Pott., p. 422 ; - Pictet, Origines, t. 1. p. 139 ; — L. de Bochat, Mémoires critiques sur la Suisse, t. III, p. 529.
  8. Charvet, Histoire de l’église de Vienne, p. 271.
  9. Greppo, Eaux thermales de la Gaule, p. 260.
  10. Greppo, idem, p. 213 ; — Walkenaer, Géographie des Gaules, t. II, p. 180.
  11. Philologie topographique de la Normandie, p. 13.
  12. Morris, The etymology of local names, p. 51.
  13. Mannier, Études étymologiques, p. 296.