Étymologies des noms de lieu de la Drôme/Prolégomènes

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Texte établi par Auguste Aubry,  (p. 1-8).

ÉTYMOLOGIES DES NOMS DE LIEU
DU DÉPARTEMENT DE LA DROME.


Prolégomènes.


J’ai cherché à démontrer, dans un ouvrage récemment publié[1], que les noms d’homme n’avaient point été formés au hasard, et que tous avaient une signification. Il en est de même des noms de lieu, qui étaient des substantifs communs, avant de devenir des noms propres. Comme ils ont été usés et altérés pendant plus longtemps dans la bouche des générations, ils sont plus difficiles à traduire que les noms d’homme, bien qu’ils représentent les idées les plus générales et les plus claires.

Un des premiers usages qu’un peuple fait de la parole, c’est de nommer le pays où il a planté ses tentes, les montagnes qui forment son horizon, les rivières qui arrosent ses domaines[2]. Dans l’origine, les cours d’eaux, les montagnes, les vallées, les forêts, les maisons ont été désignés par des termes généraux qui sont devenus plus tard des noms spéciaux et géographiques. Ils ont été acceptés en grande partie par les hommes qui sont venus habiter les régions où se trouvent les objets auxquels ils se rapportent. Les noms des cours d’eaux signifiaient, en général, eau ou rivière. Ce mode d’appellation existe encore en Afrique et chez les peuples primitifs. Un cours d’eau arrosant une assez vaste étendue de territoire, il faudrait un trop grand concours de volontés pour en changer le nom, comme on l’a fait quelquefois pour une ville ou un bourg.

Les noms des rivières et des montagnes conservent, en général, la trace des plus anciens idiomes. En France, ils sont empruntés aux langues latine, celtique, germanique et ibérienne. C’est presque toujours sur les bords des lacs et des fleuves qu’on trouve les traces de la race humaine remontant aux époques les plus reculées. Ce voisinage offrait facilité de communication, abondance de gibier et surtout de poissons. Les habitants des villages lacustres dont on a récemment découvert les restes, voulaient sans doute aussi se mettre à l’abri de l’attaque des bêtes féroces et des invasions ennemies. L’hydrographie pourrait être d’un grand secours à la science ethnologique ; dans les temps barbares, les fleuves servaient de grande route aux nations nomades ; ce sont des chemins qui marchent, a dit Pascal. L’étude des grands cours d’eaux du centre et du nord de l’Europe a permis plusieurs fois à l’historien de mieux comprendre la rouie suivie par les peuples errants[3].

Les mots qui signifient colline et montagne ont formé aussi un grand nombre de noms. Une élévation de terrain est un signe caractéristique comme désignation. On connaît l’amour, des montagnards pour leur pays ; les peuples nomades, au contraire, habitent presque toujours les grandes plaines. « Un montagnard, dit Xavier de Maistre, s’attache à l’objet qu’il a sous les yeux depuis son enfance, et qui a des formes visibles et indestructibles. De tous les points de la vallée, il voit et reconnaît son champ sur le penchant de la côte…… Dans les montagnes, la patrie a une physionomie, dans la plaine elle n’en a pas : c’est une femme sans visage, qu’on ne saurait aimer, malgré ses bonnes qualités. » Dans les époques de guerres continuelles, les hauteurs offraient des positions qui permettaient de résister plus facilement aux incursions ennemies.

Beaucoup de noms de lieu murmurent encore à nos oreilles des mots empruntés à la langue de peuples depuis longtemps disparus. Ils forment la plus riche des nomenclatures dont nous puissions disposer, et ont pour auteurs tous ceux qui ont habité successivement le pays où nous avons reçu le jour. Les éléments dont ils se composent sont aussi divers par leur origine que par leur signification. C’est principalement à eux qu’on peut appliquer cette expression : Monumentum ære perenniiis.

On ne s’occupe pas assez de les faire parler ; cherchons à en comprendre le sens, et la lumière se fera. Les étymologies sont un bref sommaire de la cause occasionnelle des noms. Cuvier a recomposé l’ancien monde au moyen des fossiles ; pourquoi un habile philologue n’arriverait-il pas à découvrir l’étymologie des mots ? « Il est moins téméraire », dit Génin[4], « d’interroger les mots, que d’interroger les pierres et la poussière ; si peu disposé qu’il soit à répondre, un mot sera toujours aussi capable de raconter son histoire, qu’un grain de sable la sienne ; or, les grains de sable ont parlé, les mots parleront à leur tour ; il n’est que de savoir s’y prendre. » Ils ont leurs lois, leur raison d’être, et ces produits immédiats de la pensée et de l’organisation humaines sont aussi intéressants à étudier que les minéraux ou les plantes. Ce sont des monuments historiques analogues aux ruines qui souvent excitent notre curiosité sans pouvoir la satisfaire.

Les anciens noms de lieu sont le résultat de la transformation du nom primitif. Les Grecs et les Romains reproduisaient les noms d’après le génie propre de leur langue ; souvent ils en modifiaient la forme ouïes traduisaient en tout ou en partie. Ce fait a lieu encore sur la limite de deux états, et beaucoup de localités ont un nom différent dans chacune des deux langues.

La plupart des noms de lieu de la France, dont l’étymologie est inconnue, sont d’origine celtique ; les Romains en ont altéré les radicaux. Cette transformation a progressé pendant la période d’ignorance qui a suivi l’invasion des Barbares. Les rares auteurs qui nous ont conservé ces noms habillés à la romaine, avaient un système graphique mal approprié à leur langue ; la véritable orthographe servant à peindre les sons vocaux avait sombré dans ce grand désastre des hommes, des langues et des monuments. Les noms primitifs sont devenus souvent méconnaissables, comme ces médailles frustes, tellement altérées par le temps, le frottement et les agents destructeurs, qu’il est impossible d’en déterminer l’origine.

C’est donc à la forme la plus ancienne des noms qu’il faut s’attacher de préférence pour en découvrir l’étymologie ; mais les documents antérieurs au douzième siècle font très-souvent défaut. Comme à cette époque la langue française était devenue d’un usage général, on se contentait de donner une forme latine aux noms français, ou de les traduire par des équivalents ou même des jeux de mots : ainsi Montjoux est devenu Mons Jovis (Voir le § 1), et Ribeuf (Seine-Inférieure) est devenu Risus bovis sous la plume d’un clerc illettré ou facétieux, tandis que ce nom signifie maison du ruisseau (ri, riba, rivus) ; beuf et bœuf veulent dire maison, domaine, en ancien normand et en Scandinave.

M. Quicherat[5] cite un certain nombre de mots analogues latinisés sur une fausse étymologie ; il faut donc accepter la forme latine des noms, seulement sous bénéfice d’inventaire, et lui préférer l’ancienne forme vulgaire, si l’on a de bonnes raisons pour croire qu’elle se rapporte davantage au type primordial. « Ainsi », dit M. Quicherat, « le onzième siècle a vu se tarir (ou se troubler) la source où doit puiser le philologue pour avoir les noms de lieu dans une forme aussi voisine que possible de la primitive…… L’altération des noms a lieu lorsque les mots d’une langue sont dits avec l’accent et toutes les habitudes de prononciation d’une autre langue. Leur forme actuelle résulte, pour une grande part, de la façon plus ou moins gauloise dont le latin fut prononcé dans les Gaules, et de l’habitude de raccourcir les mots en portant tout l’effort de la voix sur la syllabe accentuée. »

Le même phénomène a lieu pour les mots de la langue usuelle et pour les noms des localités fort éloignées les unes des autres ; ils subissent les mêmes modifications ou altérations ; on peut citer notamment : Montreuil (Monasteriolum) ; Jouy (Gaudiacus, Gaugiacum et Joyacum) ; Nogent (Novigentum et Novientum) ; Basoche et Basoque (Basilica).

Les noms de lieu, abstraction faite de leurs altérations, ont des caractères d’immutabilité et de permanence beaucoup plus prononcés que ceux des noms d’homme. Lorsque les Romains eurent civilisé la Gaule, tous les personnages importants, empressés de faire oublier leur origine et de s’allier à la nation souveraine, adoptèrent des noms et prénoms romains pour remplacer ceux qu’ils portaient. Cet exemple, qui venait d’en haut, était généralement suivi, et les noms gaulois disparurent en grande partie. Beaucoup furent ensuite transportés à des villas ou à des domaines dont quelques-uns ont servi de noyau à des villages et à des bourgs.

Un événement analogue eut lieu sous les rois des deux premières races et principalement sous le règne de Charlemagne. L’expression parler français voulait dire alors parler tudesque, et presque tous les noms d’homme étaient empruntés à là langue germanique, qui était celle des vainqueurs et des souverains (V. mes Origines, p. 16).

La même cause n’existait pas pour les noms de lieu, presque toujours immuables, comme les objets qu’ils servent à caractériser. Aussi rencontre-t-on dans le département de la Drome un certain nombre de noms celtiques. Il serait relativement considérable, si l’on faisait abstraction de tous les villages dont la fondation est postérieure au IVe ou au Ve siècle, époque à laquelle la langue latine s’était substituée à la langue celtique, sauf en Bretagne et peut-être en Auvergne. Diverses localités de la Drome paraissent devoir leur nom à un radical celtique ayant le sens de montagne, rocher ou cours d’eau. On peut citer notamment, comme dérivant de la langue des Gaulois, les noms suivants : Albon, Arpavon, Baume, Bayanne, Béconne, Blacons, Chalancon, Combovin, Comps, Condorcet, Cornillon, Croze, Derbières, Gumiane, Hostun, Lèches, Lène, Livron, Menée, Mévouillon, Miscon, Moras, Motte, Mours, Oriol et Loriol, La Penne, Poet, Puy, Ratières, Rioms, Sahune , Saou, Soyons, Suze, Tain, Les Tonnils, Toronne, Toulaud , La Trappe, Tulette, Vercoirans, Vercors , La Bâtie-Verdun et Vernaison.

Les noms d’origine germanique ne sont pas nombreux ; il est souvent impossible de savoir si les hameaux ou les villages ont reçu un nom de baptême immédiat de la part des envahisseurs d’outre-Rhin, qui détruisaient beaucoup plus qu’ils ne fondaient, ou si leur nom a été emprunté dans le moyen âge au bas latin, dans lequel on rencontre beaucoup de mots tudesques. Les noms dérivés d’un radical germanique sont notamment : Beaurières, Bourdeaux, Bourg , Claveyson, La Fare, La Garde, Les Hayes, Lantes, La Laupie, Marches, Rottiers , Salles, Salette, La Touche, Triors, Valdaine, Véronne.

Quant aux mots composés, tels que Rochebaudin, Monteléger, 'Montélimar, etc., l’origine germanique du nom d’homme ne signifie rien relativement à celui qui le portait : il pouvait être issu d’une race gauloise, romaine ou allemande (V. mes Origines, p. 28). Les noms empruntés à l’élément latin sont, dans la Drome, en très-grande majorité, comme dans la langue française dont Ampère a dit avec vérité : « Les mots celtiques y sont restés ; les mots germaniques y sont venus ; les mots latins n’y sont point restés et n’y sont points venus ; ils sont la langue elle-même et la constituent. »

Lorsqu’une langue a cessé d’être parlée, et que les mots servant à désigner la position d’un village ont cessé d’être compris, il est souvent arrivé qu’on a mal à propos considéré le substantif comme un nom propre, auquel on a ajouté un autre mot ayant le même sens et rappelant la même idée. Ce fait, qui était le résultat de la conquête, s’est reproduit aussi pour les noms des montagnes, des vallées, des rivières et des bois. Ainsi se trouvent expliqués beaucoup de noms composés de radicaux formant pléonasme, notamment ceux de Montauban, Montpensier (Puy-de-Dôme et Drome), Montjoux et Montjau, Mont-Serret, Serreméan, Mont-Gibel, Roche-de-Glun, Alpes-Pennines, etc. On peut mentionner aussi celui de M. le marquis du Puy-Montbrun-Rochefort, inscrit dans la salle des croisades de Versailles, en vertu d’un acte portant la date de 1191 relatif à Aimard du Puy (de Podio).

Pour faciliter les recherches, j’ai divisé les noms de lieu, en les groupant par classifications analogues, en cinq paragraphes, et pour chacun d’eux j’ai suivi l’ordre alphabétique. Ces cinq grandes divisions comprennent presque tous les villages de la Drome ; mais une étymologie n’est ni un axiome ni un article de loi, et plusieurs des traductions que je propose peuvent être considérées comme de simples hypothèses devant faire place à des explications plus exactes, si l’on découvre des textes nouveaux ou des documents inédits. L’examen théorico-historique des causes auxquelles sont dus les noms de lieu grossirait outre mesure le nombre des pages de cette notice. Des travaux analogues ont été publiés par divers écrivains dont je citerai les ouvrages, et notamment par MM. Houzé[6], Maunier[7], Cholin[8] et de Gourgues[9].

Dans le but de donner un peu d’animation à une sèche nomenclature de noms de lieu et de radicaux étymologiques, j’ai cru devoir mentionner les principales familles qui ont possédé les fiefs dont je me suis occupé, et auxquels elles ont parfois emprunté leur nom. L’histoire des seigneuries était liée si intimement avec celle de leurs seigneurs, qu’il serait difficile d’écrire la monographie d’un village sans connaître les noms des familles qui y occupaient le premier rang, surtout au point de vue politique.

J’ai passé sous silence les villages et les hameaux portant des noms empruntés à ceux des saints. Ils sont très-nombreux, et on en compte près de quinze mille dans la France entière. Ils doivent, en général, leur origine à une chapelle ou à un oratoire placés sous la protection spéciale d’un bienheureux, très-souvent étranger à la province. Ces noms, empruntés au martyrologe, ont presque toujours remplacé des dénominations celtiques, et ils ne remontent pas, en général, au delà du dixième siècle, époque à laquelle l’influence religieuse tendait à absorber tout le mouvement du moyen âge. M. Quicherat (p. 74) cite de nombreux exemples de ces substitutions de noms. L’ancien nom du pays a souvent aussi été ajouté à celui du saint, comme dans Saint-Julien-en-Vercors, Saint-Jean-en-Royans, Saint-Martin-d’Albon, Saint-Julien-en-Quint.

Je terminerai ces prolégomènes en acquittant une dette de reconnaissance envers l’auteur de l’Inventaire dés archives départementales, M. Lacroix, qui a eu l’obligeance de me donner une copie de la liste des noms latins du département. Je dois mentionner aussi M. Vallentin, toujours empressé à mettre à ma disposition sa science historique et épigraphique, ainsi que les nombreux documents de sa belle bibliothèque ; M. Pictet, un des philologues les plus savants de l’Europe et dont les ouvrages étymologiques font autorité ; M. Houzé, auteur d’un excellent volume auquel j’ai fait plusieurs emprunts, et M. Mowat, qui ont bien voulu m’aider de leurs lumières et m’indiquer de nouveaux aperçus. Je regrette vivement que certaines étymologies, présentées comme dubitatives, n’aient pas pu être complètement élucidées par des philologues aussi éminents, et que plusieurs noms de la Drome soient restés inexplicables pour eux, malgré les recherches auxquelles ils ont bien voulu se livrer.


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  1. Origine, étymologie et signification des noms propres et des armoiries, 1867, in-8°, 464 p., chez Aubry.
  2. Le Héricher, Philologie topographique de la Normandie, p. 3. Voyez aussi : Maximin d’Hombres, Recherches historiques sur la ville d’Alais, p. 315 ; Alfred Jacobs, Fleuves et rivières de la Gaule, p. 4.
  3. Taylor, Words and Places, p. 45.
  4. Génin, Des variations du langage français au treizième siècle.
  5. De la formation française des anciens noms de lieu, p. 13 et 78.
  6. Étude sur la signification des noms de lieu en France.
  7. Études étymologiques sur les noms des villes, bourgs, etc. du département du Nord.
  8. Études… etc. du Hainaut et du Brabant, 2 vol.
  9. Anciens noms de lieu du département de la Dordogne.