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Évangile d’une grand’mère/31

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Librairie de L. Hachette et Cie (p. 87-93).

XXXI

SERMON SUR LA MONTAGNE.



Jésus était suivi d’une grande foule de peuple, et s’étant assis sur la montagne, il parla longtemps. Voici quelques-unes des choses qu’il leur dit :

« Heureux les pauvres d’esprit ; car le Royaume des Cieux est à eux ! »

Henriette. Pauvre d’esprit veut dire bête ; il faut donc être bête pour entrer dans le Royaume de Dieu ?

Grand’mère. Non ; pauvre d’esprit signifie dans cette occasion pauvre de goûts, de désirs, de pensées ; qui n’aime ni ne désire les richesses, et qui ne met pas son bonheur dans la richesse.

« Heureux ceux qui pleurent ; car ils seront consolés ! »

Jacques. Mais alors pourquoi papa me gronde-t-il quand je pleure, puisque Jésus dit que c’est heureux de pleurer.

Grand’mère. Ce n’est pas de pleurer pour des contrariétés ou des pénitences qui est un bonheur ; Jésus parle des chagrins, des malheurs, des souffrances, qu’on supporte avec courage par amour pour lui et par obéissance à sa volonté ; ce sont ceux-là qui seront consolés.

« Heureux ceux qui sont doux ; car ils posséderont la terre ! »

Armand. Quelle terre ? Toute la terre ?

Grand’mère. Non, pas la terre de ce monde ; Jésus veut parler du Ciel, qu’on appelle souvent la terre promise des vivants. Et puis, même dans ce monde, la douceur et la bonté sont récompensées par la tendresse qu’elles inspirent ; la bonté et la douceur gagnent tous les cœurs et adoucissent même les méchants.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ; car ils seront rassasiés. »

Henriette. Qu’est-ce que c’est, faim et soif de la justice ? de quelle justice ?

Grand’mère. Cela veut dire, désirer la justice très-ardemment ; comme on désire manger et boire quand on a faim et soif. La justice, c’est tout ce qui est bien pour la gloire de Dieu.

« Heureux les miséricordieux ; car ils seront eux-mêmes traités avec miséricorde. »

Valentine. Qu’est-ce que c’est, miséricordieux ?

Grand’mère. Miséricordieux veut dire bon, qui pardonne facilement et avec bonté le mal qu’on lui fait ; et aussi ceux qui ont compassion des malheureux et qui cherchent à les secourir et à les consoler.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur ; car ils verront Dieu ! »

Armand. Comment, pur ?

Grand’mère. Pur, c’est-à-dire propre, nettoyé de tout mauvais sentiment, de toute mauvaise pensée.

« Heureux les pacifiques ; car ils seront appelés enfants de Dieu ! »

Marie-Thérèse. Qu’est-ce que c’est, pacifique ?

Grand’mère. Pacifique veut dire tranquille, qui n’aime


Sermon sur la montagne.



pas les disputes, les querelles ; qui cède plutôt que de se disputer.

« Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice : car le Royaume des cieux est à eux. »

Ces bonheurs dont parle Jésus et qui sont au nombre de huit s’appellent : les huit béatitudes ; béatitude veut dire bonheur.

« Vous serez heureux quand les hommes vous maudiront et vous persécuteront ; et diront faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. »

Jeanne. Comment, à cause de moi ? Pourquoi Jésus dit-il : à cause de moi ?

Grand’mère. Parce que c’est un grand mérite, et, par conséquent, un grand bonheur, de souffrir pour Jésus, par amour pour Jésus, les méchancetés des hommes ; ainsi les martyrs, ceux qu’on a tués cruellement parce qu’ils ne voulaient pas renoncer à reconnaître Jésus-Christ pour leur Dieu et leur Maître, ceux-là ont été tout droit dans le Ciel près du bon Dieu. Et Jésus ajoute aussi :

« Réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans le Ciel. »

Camille. Pourquoi donc dit-on tout le contraire dans le monde ? On appelle heureux ceux qui sont riches, ceux qui s’amusent, ceux qui ont de belles positions, ceux qui n’ont rien à souffrir.

Grand’mère. C’est ce que dit le monde ; mais le monde dit faux, puisqu’il dit le contraire du bon Dieu. S’il n’y avait pas de Paradis et d’Enfer, le monde aurait raison ; mais nous autres chrétiens, nous savons qu’après ce monde, il y a l’éternité ; et que cela seul est bon et heureux qui nous mène au Ciel, à l’éternité de bonheur ; et que ce qui nous prépare une éternité de malheur est un vrai mal.

Jésus parla très-longuement encore, mais je ne vous redirai pas tout, parce qu’il y a des choses que vous êtes trop jeunes pour comprendre.

Valentine. Oh ! si, Grand’mère ! Nous comprendrons très-bien ; dites tout.

Grand’mère. Non, chers enfants : ce serait trop long ; ceux de vous qui veulent connaître tout, n’ont qu’à lire les chapitres v, vi et vii de l’Évangile de saint Matthieu ; demandez-le à vos mamans. Je vais continuer en ne disant que ce que je pourrai vous faire comprendre.

« Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation ! Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et sangloterez ! »

Jacques. Comment ! on ne doit pas être riche, il ne faut pas manger, il ne faut pas rire !

Grand’mère. Si fait ; mais il ne faut pas trop aimer les richesses et les garder pour soi seul ; il faut les partager avec les pauvres. Il ne faut pas être gourmand, rechercher les bonnes choses, les friandises, et refuser la nourriture aux pauvres qui manquent de pain, parce que, pour expier notre gourmandise, nous souffririons dans l’autre monde, après notre mort. Il ne faut pas passer son temps à s’amuser, à danser, à rechercher les plaisirs, parce que nous serions condamnés au malheur et à la souffrance après notre mort.

Jésus continua à parler au peuple qui l’entourait.

« Vous avez entendu qu’il a été dit : Vous ne tuerez pas ; parce que celui qui tue sera condamné par le tribunal. Et moi je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère sera condamné par le jugement ; et tout homme qui dira à son frère Raca sera condamné par le tribunal ; et celui qui dira : « Vous êtes un fou, » sera condamné au feu de l’enfer.

Louis. C’est donc une grosse injure Raca et fou ?

Grand’mère. Raca est un mot méprisant, comme imbécile, sot, fou. Jésus veut vous faire voir combien c’est mal et contraire à la charité, de dire des sottises, de mépriser les autres, de se mettre en colère et de dire des injures.

Petit-Louis. Jésus dit qu’il ne faut pas en dire à ses frères, mais à d’autres, on peut ; comme à des cousins, par exemple ?

Grand’mère. Mais pas du tout, cher enfant. Jésus, en disant frère, veut dire tous les hommes ; car nous sommes tous frères, puisque Dieu est notre père à tous.

Petit-Louis. Mais un pauvre, par exemple, ou même un ouvrier, n’est pas mon frère ?

Grand’mère. Il est ton frère, d’abord parce qu’il est comme toi, enfant d’Adam, et puis, parce qu’il est comme toi, chrétien, enfant de Dieu et frère adoptif de Jésus-Christ, et à moins que tu ne sois très-bon, il vaut autant que toi s’il est bon lui-même ; et le bon Dieu l’aimera et le récompensera autant que toi ; et s’il est meilleur que toi, plus chrétien que toi, il est plus que toi.

Petit-Louis. Pourquoi cela ? pourquoi serait-il plus que moi ?

Grand’mère. Parce qu’il n’a pas comme toi le temps ni les moyens de s’instruire, de connaître la volonté du bon Dieu ; parce qu’il n’a pas comme toi une vie heureuse et facile, et qu’il lui faut du courage et de la patience pour supporter les fatigues du travail, les privations de la pauvreté ; aussi Jésus a dit un jour que les riches entrent difficilement dans le Royaume de Dieu, c’est-à-dire dans le Paradis ; et c’est pour cela que Jésus a voulu naître pauvre, vivre et mourir pauvre et ouvrier, pour encourager par son exemple les ouvriers et les pauvres.

Jésus dit aussi :

« Si vous êtes sur le point d’offrir un don, un présent à l’autel du Seigneur, et que vous vous souveniez qu’un de vos frères, c’est-à-dire une personne quelconque, ait à se plaindre de vous, soit fâchée contre vous, laissez là votre présent, et allez vous réconcilier avant avec votre frère ; après, vous reviendrez faire votre offrande. »

Madeleine. Mais s’il y a de mauvaises gens, qui nous en veuillent sans qu’il y ait de notre faute et qui nous repoussent, comment faire pour nous réconcilier avec eux ?

Grand’mère. Il ne s’agit ici que de ceux que nous avons offensés et qui sont mal avec nous par notre faute. Le bon Dieu ne demande jamais l’impossible.

« Si votre œil droit est pour vous une occasion de péché, arrachez-le et jetez-le loin de vous. Et si votre main droite est pour vous une occasion de péché, coupez-la et jetez-la loin de vous. »

Louis. Grand’mère, ceci est trop fort. Je trouve que Notre-Seigneur donne des conseils qu’on ne peut pas suivre.

D’abord, un œil ou une main ne peuvent pas faire pécher ; et puis, tout le monde serait borgne ou même aveugle ; et enfin, cela ferait trop mal d’arracher les yeux et de couper les mains.

Grand’mère. Cher enfant, Notre-Seigneur ne veut pas dire par là qu’il faille réellement s’arracher les yeux et se couper les mains ; il veut dire seulement que si une personne ou une chose à laquelle nous tenons beaucoup, que nous aimons beaucoup, veut ou peut nous faire faire le mal, nous faire pécher, nous devons nous en séparer, nous en arracher, quelque peine que cela nous fasse. Notre-Seigneur parlait souvent en paraboles, comme on le faisait dans ce temps-là.

Armand. Comment, en paraboles ? Qu’est-ce que c’est, en paraboles ?

Grand’mère. Parabole veut dire comparaison, histoire ou récit de quelque chose qui ressemble à ce qu’on veut expliquer et faire comprendre, au moyen d’une fable.