Évangile de saint Barnabé (Migne, 1858)

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Il est mentionné dans le décret du Pape Gélase et dans une liste grecque d’ouvrages apocryphes que Cotelier a insérée dans son travail sur les Constitutions apostoliques. Il ne nous en est d’ailleurs parvenu aucun fragment. Quelques auteurs ont cru, mais sans preuves, que c’était saint Barnabé qui avait traduit en grec l’Évangile que saint Matthieu avait écrit en hébreu. Selon plusieurs écrivains grecs du Bas-Empire (Théodore le Lecteur, Cédrène, etc.), et selon certains chroniqueurs du moyen âge, le corps de saint Barnabé fut découvert dans l’île de Chypre, sous le règne de l’empereur Zénon, et une copie de l’Évangile de saint Matthieu reposait sur la poitrine du saint.

Il s’est répandu un ouvrage portant aussi le titre d’Évangile de saint Barnabé et tout différent de l’ancienne composition grecque.

Fabricius (Cod. apocr. Nov. Test., t. II, p. 375) entre dans de longs détails au sujet d’un manuscrit italien qui le renferme et qui se trouve à la bibliothèque de la Haye. C’est une production d’origine musulmane. Les Turcs (à ce que dit une lettre de J. F. Cramer, datée du 20 juin 1713) opposent ce prétendu Évangile aux quatre Évangiles canoniques comme le seul véritable. Barnabé, qui se dit chargé de l’écrire, y passe pour un apôtre ayant vécu dans la familiarité de Jésus-Christ et de la sainte Vierge, mieux instruit que saint Paul du mérite de la circoncision et de l’usage des viandes tolérées ou défendues aux fidèles. On y voit que les peines infernales des mahométans ne seront pas éternelles. Jésus-Christ n’y est appelé simplement que prophète. Il y est dit qu’au moment où les Juifs se préparaient à l’aller prendre au jardin des Olives, il fut enlevé au troisième ciel par le ministère de quatre anges, Gabriel, Michel, Raphaël et Uriel ; qu’il ne mourra qu’à la fin du monde, et que ce fut Judas qui fut crucifié à sa place, Dieu ayant permis que ce traître parût aux yeux des Juifs tellement ressemblant à Jésus-Christ qu’ils le prirent pour lui, et, comme tel, le livrèrent à Pilate. Cette ressemblance était si grande qu’il n’y eut pas jusqu’à la Vierge Marie et aux apôtres qui n’y fussent trompés, mais Jésus obtint depuis de Dieu la permission de venir les consoler. Barnabé demanda à Jésus comment la bonté divine avait souffert que la Mère et les disciples d’un Prophète si saint crussent un seul moment qu’il était mort avec tant d’ignominie. « C’est, » répondit Jésus-Christ, « que Dieu étant la pureté même, ne peut voir dans ses serviteurs le moindre défaut qu’il ne le châtie sévèrement ; et comme, ajouta-t-il, l’attachement pour moi un peu trop humain de ma Mère et de mes disciples est une faute devant lui, il a voulu les en punir par cette douleur, pour leur sauver celle du feu de l’enfer. À mon égard, tout innocent que je suis, sa justice néanmoins, offensée de ce que le peuple m’appelait Dieu et Fils de Dieu, a ordonné, pour m’empêcher d’être le jouet des démons au terrible jour du jugement, que je serais, en cette vie, le jouet des hommes, lesquels, sur ce que Judas est mort en croix sous ma ressemblance extérieure, croiront fermement que c’est moi qui ai été crucifié, et demeureront tous en cette erreur jusqu’à ce que Mahomet, l’envoyé de Dieu, vienne les en tirer. »

Le texte italien est assez corrompu ; il suffira d’en citer un court échantillon :

Ritorno la vergine chon cholai che scrive hejachobo he ioanne inierusalem quel giorno nel qualle uscite il dechreto del pontifice pero la vergine che temeva ce diose bene chonossera il dechreto del pontifice iniusto…

Fabricius en donne une traduction latine, qu’à notre tour, nous ferons passer en français :

« La Vierge (Marie) revint à Jérusalem avec l’écrivain (Barnabé), Jacques et Jean, le jour où avait été publié le décret du grand prêtre. La Vierge, qui craignait Dieu, ordonna à ceux qui résidaient avec elle d’oublier son Fils quoiqu’elle sût que le décret du grand prêtre était injuste. Dieu, qui connaît ce qui se passe dans le cœur des hommes, voyait que nous étions pénétrés de douleur à cause de la mort de Judas que nous regardions comme étant Jésus, notre Maître, et que nous éprouvions le plus vif désir de le voir après sa résurrection. C’est pourquoi les anges qui gardaient la Vierge Marie, montèrent au troisième ciel où était Jésus accompagné des anges, et ils l’instruisirent de tout ce qui se passait. Alors Jésus demanda à Dieu de lui donner les moyens de voir sa Mère et ses disciples. Dieu plein de miséricorde ordonna à quatre de ses anges les plus chéris, Gabriel, Michel, Raphaël et Uriel, de porter Jésus dans la maison de sa Mère, et de l’y garder pendant trois jours consécutifs, ne le laissant voir que de ceux qui croyaient en sa doctrine. Jésus, entouré de splendeur, vint dans la chambre où était la Vierge Marie avec ses deux sœurs, et Marthe avec Marie Madeleine, et Lazare avec l’écrivain (Barnabé) et Jean avec Jacques et Pierre, et quand ils le virent, ils furent saisis d’une telle frayeur qu’ils tombèrent tous comme morts. Mais Jésus, relevant sa Mère et ses disciples, dit : « Ne craignez rien ; je suis Jésus ; ne pleurez pas, car je suis vivant et je ne suis point mort, comme vous le croyez. » Chacun resta longtemps comme hors de soi, par suite de l’étonnement de voir Jésus qu’ils croyaient mort. Et la Vierge dit en gémissant : « Mon Fils, dis-moi, je te prie, pourquoi, Dieu t’ayant donné la puissance de ressusciter les morts, tu as souffert d’être ainsi mis à mort, avec une grande ignominie pour tes parents et tes amis, et beaucoup d’opprobre pour ta doctrine, de sorte que tous ceux qui t’aiment sont comme frappés de stupeur et de mort. » Jésus, embrassant sa Mère, dit : « Crois-moi, ma Mère ; j’affirme que je n’ai jamais été mort ; Dieu m’a réservé jusqu’à la fin de ce monde. » Ayant ainsi parlé, il demanda aux quatre anges de se laisser voir et de rendre témoignage de la manière dont toute la chose s’était passée ; les anges apparurent alors comme quatre soleils éblouissants, et derechef tous les assistants, saisis de frayeur, tombèrent comme morts. Alors Jésus donna quatre voiles aux anges afin qu’ils se couvrissent, de façon que sa Mère et ses disciples pussent supporter leur aspect et les entendre parler. Et les ayant relevés, il les encouragea et il dit : « Ce sont les ministres de Dieu, Gabriel qui apporte et qui annonce les secrets divins, Michel qui combat les ennemis de Dieu, Raphaël qui reçoit les âmes des trépassés, et Uriel qui, au dernier jour, appellera tous les hommes au jugement. » Les anges racontèrent à la Vierge ce que Dieu leur avait commandé et comment Judas avait été transformé afin de subir la peine qu’il avait voulu infliger à un autre ; alors l’écrivain (Barnabé) dit : « Ô Maître, est-ce que j’ai la permission de t’adresser une prière, comme je l’avais lorsque tu habitais parmi nous ? » Et Jésus dit : « Demande, Barnabé, tout ce que tu voudras, et je te répondrai. » Et l’écrivain dit : « Ô Maître, puisque Dieu est miséricordieux, pourquoi nous a-t-il ainsi tourmentés, et pourquoi a-t-il fait que nous croyions que tu étais mort, ta Mère te pleurant au point d’être tout près de son trépas ? Et toi, qui es le Saint de Dieu, comment Dieu t’a-t-il laissé exposé à l’infamie de mourir sur le Calvaire entre deux larrons ? » Jésus répondit : « Ô Barnabé, crois-moi, un péché, quoique petit, reçoit de Dieu qu’il offense un châtiment sévère ; comme ma Mère et mes disciples m’avaient aimé d’une affection trop terrestre, Dieu, qui est juste, a voulu punir cet amour dans ce monde et ne pas le laisser expier par les flammes de l’enfer. Quoique j’eusse mené dans ce monde une vie innocente, cependant comme les hommes m’avaient appelé Dieu et Fils de Dieu, Dieu ne voulant que je fusse au jour du jugement un sujet de raillerie pour les démons, a voulu que je fusse en ce monde l’objet de l’ignominie des hommes par la mort de Judas, tous étant persuadés que j’avais subi la mort sur la croix. Et cette ignominie durera jusqu’à la mort de Mahomet qui, lorsqu’il viendra en ce monde, délivrera de cette erreur tous ceux qui croient en la loi de Dieu. »