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Évenor et Leucippe/IV/2

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Garnier Frères (2p. 3-34).


Le Verbe.
(Suite.)


Évenor et Leucippe ne comprirent que vaguement la bénédiction que la dive exaltée adressait au principe des choses, âme du monde. Mais la bénédiction particulière que ses caresses consacraient sur la tête d’Évenor répandit dans leurs âmes une joie instinctive. La formule d’hyménée que Téleïa prononçait sur eux ne leur fut qu’à demi intelligible. Ils y virent celle d’une égalité complète dans l’amour qu’ils inspiraient à la dive, et qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre.

À partir de ce jour, la langue d’Évenor fut comme déliée d’un empêchement fatal, et il fut rapidement initié à toutes les formes du langage dans l’ordre des idées aussi bien que dans celui des faits. Il retrouva en même temps, car toutes les forces de l’esprit se tiennent, le souvenir complet de la langue qu’il avait parlée dans sa famille, et il voulut l’enseigner à la dive ; mais elle s’y refusa. — Non, lui dit-elle, je ne dois pas converser avec les hommes. Il ne m’est pas donné de les instruire directement. Dieu m’a envoyé en vous deux des intermédiaires qui garderont l’idée que j’ai à leur transmettre, et ma mission n’est pas de changer, mais de modifier votre nature. Si je vous parlais la langue des hommes, vous négligeriez celle de Dieu. Conservez donc entre vous cette manifestation qui vous servira un jour avec vos semblables ; mais servez-vous de moi, pendant que vous m’avez avec vous, pour vous pénétrer d’une manifestation plus élevée qui ne s’adresse qu’à l’esprit.

Des mois et des années s’écoulèrent, et le désert vit grandir Évenor et Leucippe en force, en beauté, en intelligence, en amour et en science. Chaque jour la dive leur enseignait la grandeur et la sagesse divines. La première fois qu’elle communiqua cette notion à Évenor, elle fut ravie de la lui voir admettre sans surprise et sans résistance.

J’aurais cru, lui dit-elle, que, moins jeune et moins modifiable que Leucippe, tu me demanderais la preuve matérielle de ma révélation.

— Non, dit Évenor, je ne te la demande pas, parce que si tu me demandais pourquoi j’aime Leucippe, je ne pourrais te rien répondre, sinon que j’aime parce qu’elle est. À présent, tu me dis que Dieu est parce que j’aime : — je te comprends assez pour te croire.

Et quand la dive instruisait Évenor et Leucippe, elle leur disait : « Dieu est ce que vous ne pouvez pas aimer par l’instinct. Il faut toute l’étendue de vos aspirations, toute la force de vos esprits, toutes les facultés supérieures qui sont en vous dans vos plus doux moments de joie et de tendresse, pour vous pénétrer de sa présence et de son amour. Vos sens ne peuvent l’embrasser, votre mémoire ni votre imagination ne peuvent se le représenter, car il n’a pas une forme déterminée que vos organes puissent saisir. Sa forme, c’est l’univers infini, et vous ne vous représenterez jamais l’univers infini que par une puissance de l’âme dont l’organe particulier est distinct des autres organes humains. Cet organe est celui d’une vision intérieure qui rend l’être plus pur et plus fort, et qui l’élève, dès cette vie, dans l’ascension toujours plus large et plus rapide vers les cimes de l’immortalité.

Évenor méditait les leçons de la dive, et quand les mots dont elle se servait dépassaient sa portée, il se les traduisait à lui-même dans la forme qu’il lui était donné de concevoir. Quelquefois Leucippe faisait des questions ingénues :

Si toutes choses sont des présents de Dieu, disait-elle, le soleil et les étoiles sont Dieu là-haut, et toi, ma mère, tu es Dieu ici, ainsi que mon frère et moi.

— Toutes choses sont divines, répondait la dive ; mais Dieu n’étant contenu et limité dans aucune, aucune n’est Dieu. Le soleil est un des innombrables sanctuaires de sa munificence, et nos âmes aussi sont des sanctuaires que son amour habite. Lui seul est tout ce qui est. Il est celui qui donne et qui ne se montre à nos sens que par ses dons. La beauté de ces dons nous révèle la beauté de son amour. Mais après qu’il t’a donné la vue des cieux et les délices de la terre, il t’a bénie plus tendrement encore en te donnant la pensée qui est l’œil de ton âme pour voir tous les astres et toutes les fleurs du monde divin de l’infini. Entre ce monde de l’esprit et celui des sens, il y a un lien qui les unit et les révèle l’un à l’autre. Ce lien, c’est la puissance d’aimer. Quel autre te l’aurait donné, sinon celui qui est l’amour même ?

— Et si j’aime beaucoup, disait Leucippe, Dieu m’aimera-t-il encore mieux qu’il n’aime mon frère ?

— Désires-tu donc qu’il l’aime moins que toi ? reprenait la dive.

— Non ! s’écriait l’enfant effrayée ; il faudrait plutôt qu’il l’aimât davantage.

— Tu vois bien, disait alors Téléïa, que l’on ne doit pas être jaloux de Dieu, et ne pas s’embarrasser du plus ou moins de bonheur qu’il nous accorde. L’amour doit être désintéressé, et se trouver assez heureux de venir de lui et de pouvoir y retourner.

Et quelquefois, en parlant ainsi, Téleïa laissait tomber, à son insu, des larmes sur les beaux cheveux de Leucippe. La dive infortunée songeait à ses douleurs et bénissait encore Dieu dans le déchirement de ses entrailles.

Évenor, en la voyant pleurer, éprouvait aussi une douleur profonde sur laquelle il n’osait pas d’abord l’interroger. Il pensait à sa mère, et se la représentait pleurant son absence comme Téleïa pleurait la mort de ses enfants. Il avait demandé, aussitôt qu’il avait su parler, s’il pouvait sortir du Ténare, et Leucippe lui avait dit en riant :

— Non, puisque la terre a tremblé et qu’elle s’est noyée sous la mer. Mais qu’est-ce que cela fait, puisqu’il y a ici beaucoup de terre pour marcher, beaucoup de coquillages sur le sable et de graines dans la forêt pour notre nourriture, ainsi que beaucoup d’animaux et d’oiseaux pour nous tenir compagnie ?

Leucippe croyait être fille de Téleïa, et la différence que celle-ci établissait parfois dans ses paroles entre les dives et les hommes, ne présentait aucun sens à son esprit. Quand Évenor se hasardait à lui demander où était sa mère à elle, elle le regardait avec de grands yeux étonnés et, lui montrant la dive, elle répondait :

— Est-ce que tu ne la vois pas ?

— Et cependant, disait Évenor timidement, elle n’est pas comme nous. Elle est très-grande, très-pâle, et toujours triste ou sérieuse. Quand elle sourit, elle pleure en même temps, et quand elle pleure, elle sourit encore. Elle ne regarde pas comme nous, elle ne dort pas comme nous. Elle a froid quand nous avons chaud et chaud quand nous avons froid. Elle va sur la solfatare, et là où nos pieds brûleraient, elle marche tranquillement. Elle nous défend d’approcher des rochers où gronde l’eau fumante, et elle y descend et y reste quelquefois longtemps comme si elle s’y trouvait bien. Elle nous suit au bord de la mer et partout où il nous plaît d’aller, mais quelquefois on dirait qu’elle ne peut plus respirer, et que ce qui nous réjouit la fait souffrir, transir ou brûler.

Leucippe, qui n’avait encore rien remarqué de tout cela, s’inquiétait alors et devenait triste, et suivant les mouvements de la dive, elle s’arrêtait quelquefois au milieu de ses joies expansives et de l’emportement de son activité, pour lui demander ce qu’elle avait. Dans ces moments-là, les belles couleurs de Leucippe s’effaçaient tout à coup sans qu’elle pût s’expliquer à elle-même pourquoi elle avait peur et chagrin en même temps, car la dive ne lui avait encore parlé de la maladie et de la mort que comme de maux qui avaient affligé la terre autrefois, et dont elle ni Évenor n’avaient pas à se préoccuper.

En voyant pâlir Leucippe, Évenor se reprochait de l’avoir alarmée, et Téleïa s’empressait de la rassurer en lui disant qu’elle n’avait que sujet de remercier Dieu de toutes choses.

Mais Évenor, ayant vécu parmi les hommes, avait plus que Leucippe la notion de la vieillesse et de la mort. Il avait peu vu la souffrance, mais il se rappelait avoir éprouvé les frissons de la fièvre et l’accablement de la maladie. Il se retraçait la caducité de son aïeul, sa démarche traînante et son pas incertain. Quelquefois la dive lui paraissait arrivée à la décrépitude, et il lui demandait timidement, quand Leucippe ne pouvait pas l’entendre, si elle était vieille. Mais Téleïa n’avait bien souvent, sur les choses de fait, que des réponses obscures, ambiguës comme des oracles.

— Quand même je compterais des siècles, disait-elle, je serais encore bien jeune sur la terre.

Et il y avait des moments d’enthousiasme et de prière où elle semblait si forte, si belle et si vivante, qu’Évenor prenait d’elle une idée plus haute que celle qu’il avait gardée de son aïeul, de sa propre mère et de toute sa race. Il en exceptait pourtant Leucippe qu’il eût crue volontiers immortelle, et lui-même qu’il sentait libre et fier jusque dans son respect et sa soumission pour la dive.

À mesure qu’il avait su parler avec cette dernière, il lui avait raconté ce qu’il comprenait de sa propre histoire. Téleïa avait exigé qu’il lui fit ce récit pendant le sommeil de Leucippe. Elle n’avait pu lui expliquer par l’induction le côté mystérieux de son entrée dans l’Éden ; et comme elle n’était pas une intelligence parfaite ; comme, à côté de ses notions élevées sur l’œuvre divine et le rôle de la Providence, elle avait, dans l’âme, des défaillances de lumière, elle s’imagina que Dieu avait transporté Évenor, durant son sommeil, dans le lieu où il devait oublier sa première existence avant d’être initié à la science des dives et de devenir digne de Leucippe. Déjà, nous l’avons dit, elle tenait aux ténèbres de la terre par un penchant prononcé au fatalisme.

Elle n’osa pourtant faire partager cette pensée à Évenor, craignant peut-être de l’effrayer par la possession qu’elle voulait prendre de lui pendant un temps donné. Aussi quand il lui manifesta le désir de revoir sa mère :

— Cruel enfant, lui disait-elle, veux-tu donc faire mourir Leucippe ? Ne vois-tu pas que si elle a pu vivre de ma vie jusqu’au moment où tu es venu lui donner la tienne, elle ne pourrait plus maintenant se passer du souffle divin qui t’a été confié pour elle ?

Et comme Évenor lui disait :

— Je ne crois pas pouvoir sortir de l’Éden ; je l’ai essayé en vain, et tu m’as juré que je ne pouvais pas davantage sortir du Ténare. Cependant ne dois-je pas essayer encore de trouver un chemin, même quand je devrais risquer ma vie ?

— Elle répondait :

— Viens donc dire adieu à Leucippe ; car si tu perds la vie en voulant gravir ces terribles montagnes, elle mourra en même temps que toi, et si tu parviens à revoir tes parents, ils ne te laisseront pas revenir, et Leucippe mourra de langueur avant qu’il soit un an.

Évenor était frappé d’épouvante à l’idée de faire mourir Leucippe, et il vit bientôt que Téleïa lui disait la vérité, car, lorsqu’il la quittait pendant quelques heures pour chercher, sans le lui avouer, une issue dans la montagne, ou pour aller lui cueillir dans l’Éden certaines fleurs ou certains fruits que ne produisait point la solfatare, il la retrouvait morne, pâlie et languissamment couchée sur la mousse comme une fleur qui attend la pluie.

Un jour pourtant, il eut le courage de lui dire que s’il pouvait retrouver le chemin de la terre des hommes, il irait revoir cette terre pour revenir aussitôt. Leucippe fut étonnée. Elle savait l’existence des hommes et de la terre habitée par eux ; mais elle croyait encore son frère né du rocher, comme disait la dive dans ses obscurs symboles.

— Que veux-tu donc voir de plus beau sur l’autre terre, lui dit-elle, que ce que nous avons sur la nôtre ? Et comment vivras-tu un seul jour chez les hommes, puisque c’est ici que tu aimes ? Et tu vois comme la terre frissonne quelquefois, comme elle renverse ses rochers et perd ses rivages ! Si tu t’en vas et que tu ne trouves plus de chemin pour revenir !…

Leucippe, dont les idées étaient spontanées et d’autant plus vives qu’elle n’était sujette à aucune prévision, ne put exprimer celle qui s’offrait à elle. Elle pâlit et tomba dans les bras d’Évenor. Stupéfait de ce qu’il prit pour un sommeil subit, il voulut en vain l’éveiller. Puis il lui sembla qu’elle était morte. Ses cris appelèrent la dive, qui la ranima par ses soins ; mais Évenor ne reparla plus de revoir sa terre natale et résolut d’oublier sa mère.

Il n’osa même plus aller dans l’Éden. Leucippe l’avait suivi quelquefois jusqu’à l’entrée de ce sanctuaire dont la vue la jetait dans de grands transports de joie. Mais, quoique son frère eût arraché le buisson d’aloès et rendu le chemin facile dans la fente du rocher, elle ne pouvait descendre, et elle eût pu encore moins remonter, l’escarpement qui terminait ce passage du côté de l’Éden. Il n’était pas sans danger pour Évenor, et la peine qu’il avait à l’escalader pour revenir vers elle ramenait la pâleur sur les lèvres de Leucippe et la fixité de la mort dans ses yeux éteints.

Les deux adolescents étaient entrés dans la jeunesse. La dive, qui, durant les premières années, les avait laissés souvent seuls ensemble, ne les quittait plus depuis le jour où elle avait vu Évenor parler bas à Leucippe, pour lui dire son amour. Il le lui avait dit cependant avec la même candeur que le jour où il avait prononcé ce mot pour la première fois, et, bien qu’elle se fût refusée à apprendre la langue des hommes, qu’ils parlaient entre eux, la dive, à force de les entendre, en savait assez pour qu’ils n’eussent point de secrets pour elle. Mais un instinct mystérieux commençait à agir chez l’adolescent à son insu.

Il avait besoin de dire plus souvent à Leucippe, j’aime, et en le lui disant bas, il s’imaginait le mieux dire. Leucippe, plus enfant que lui, le disait tout haut, et Téleïa veillait à ce que le trouble qui commençait à s’emparer d’Évenor ne se communiquât point à sa compagne avant qu’elle pût le ressentir complet et divin.

Un jour, elle vit Leucippe rougir et détourner ses regards des siens, en écoutant ce mot qui l’avait toujours fait franchement rayonner et sourire. Elle jugea qu’il était temps d’instruire ses enfants dans la religion de l’hyménée, et, s’asseyant entre eux au bord de la mer harmonieuse et tranquille, elle prit leurs mains dans les siennes et leur parla ainsi :