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Évenor et Leucippe/V

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Garnier Frères (2p. 37-78).


V

Les Dives.


Le moment est venu, ô Leucippe, où tu dois savoir que je ne suis pas la mère qui t’a portée dans ses flancs, et cependant, ne t’afflige pas, enfant de mon âme : tu es la fille que Dieu m’a donnée pour me réconcilier avec la loi de la mort, comme Évenor est le frère et l’époux que Dieu te donne pour connaître et chérir la loi de la vie.

L’heure est venue, enfants des hommes, où vous devez aussi me connaître et savoir tout ce que je puis vous enseigner du monde auquel vous appartenez ainsi que moi. Évenor, l’aïeul dont tu m’as si souvent raconté les naïfs entretiens touchant l’origine des choses humaines, ne savait rien des choses de Dieu. Il eut cependant raison de te dire que, de toutes parts, l’eau entoure la terre des hommes, car les plus grandes terres de ce monde ne sont que de vastes îles.

Eh bien ! il n’en a pas été ainsi de tout temps. Jadis, ce monde fut une mer de flammes, et cette froide mer que tu vois, tomba du ciel pour l’éteindre. Je t’ai raconté comment, sur les rochers qui s’en dégagèrent peu à peu, les limons, les cendres, les poussières, les ruines, devinrent les champs féconds où germa la semence de la vie.

Je t’ai dit les grandes convulsions du feu primitif refoulé sous les pierres et les métaux sortis de son sein ; luttes mémorables que virent les anges et qui furent racontées aux dives.

Je t’ai montré ici, dans cet espace resserré que nous habitons, les traces du feu créateur et destructeur tour à tour, et, t’expliquant ces formes étranges de la montagne qui confondaient ton esprit et que tu aurais volontiers prises pour le travail de mes ancêtres, je t’ai fait suivre de l’œil les effets d’une cause naturelle. Tu as lu avec moi dans le livre de la création, et je t’ai enseigné, en même temps, à interpréter, à inventer et à tracer ces caractères que nos faibles mains peuvent laisser sur le roc et sur le métal, pour éterniser parmi les races futures le souvenir de notre existence, lié à celui des événements de la nature, dont elle a été le témoin.

Tu peux donc, en regardant non-seulement ces caractères, mais ceux plus grands, plus durables et plus expressifs dont la terre est sillonnée sous tes pieds, te faire une idée de l’ensemble de ce monde, peut-être si petit dans l’univers, mais, à coup sûr, immense en comparaison du point que peuvent embrasser tes regards.

Ce que je ne vous ai pas encore raconté, ô mes enfants, c’est l’histoire de la vie, passant du morne repos ou de la furieuse insensibilité de la matière au sein du chaos, à l’activité sereine ou à la sensibilité docile de l’esprit dans la création accomplie. Vous savez les lois qui régissent la vie dans notre monde actuel autant que je les sais moi-même ; mais vous ne les savez pas quant au monde qui n’est plus. Sachez donc aussi le passé comme je le sais moi-même.

Ma race ne croyait point être la première qui eût possédé le séjour terrestre ; mais il ne m’appartient pas de vous parler de mystères que j’ignore. Vous devez apprendre seulement l’histoire de la grande famille céleste à laquelle j’appartiens, et dont l’énergie s’est épuisée avec celle du milieu qui l’avait engendrée. Pendant longtemps, les hommes nés d’hier garderont le pâle souvenir de cette race antérieure, dont le nom se perdra bientôt dans la confusion des origines, et dont on cherchera vainement la trace effacée de la surface de la terre. Un nom prévaudra peut-être généralement dans la diversité des langues, pour exprimer plus ou moins bien que nous fûmes les premiers maîtres de cette terre, où le seul pouvoir durable devrait s’appeler vicissitude.

Je vous ai dit que ce monde-ci n’avait pas toujours été éclairé et réchauffé par le feu des astres supérieurs. Quand il était de beaucoup de siècles plus jeune, il tirait de lui-même sa chaleur et sa lumière. Ce ne fut pas en un jour que les amas de nuées produites par le feu primitif s’épanchèrent en eaux ruisselantes. Ce ne fut pas non plus en un jour qu’elles se retirèrent d’une partie de sa surface. Nul de nous ne vit ce déluge dont les déluges subséquents et partiels n’ont pu nous donner qu’une faible idée. Ceux que vous verrez peut-être n’en approcheront point, ou bien la race humaine y disparaîtra tout entière.

Il y eut donc ici-bas un âge, c’est-à-dire une incommensurable phase de temps, pendant lequel la terre jouissait d’un équilibre relatif qui n’est pas le vôtre, mais celui où d’autres êtres pouvaient et devaient être appelés à la vie. Ils le furent, et ils obéirent à ses lois, tant que leurs conditions d’existence furent maintenues. Les autres créations que vous voyez briller dans l’éther ont dû précéder l’existence de celle-ci. Du moins, c’était la croyance de nos derniers sages, que les astres sont des mondes et que l’amour universel ne pouvant rester oisif, c’est-à-dire exister sans être uni à la substance, l’ensemble des mondes ne pouvait pas avoir eu de commencement. Mais, que le soleil fût créé ou non quand nous fûmes appelés sur la terre, qu’il fût un globe ardent ou un monde semblable à celui-ci, nos premiers pères, enveloppés dans des nuages d’où l’atmosphère translucide ne s’était pas encore dégagée, ne connurent point cet astre ni les autres, et ne marchèrent qu’à la clarté phosphorescente qui rayonnait de la surface même de la terre.

Longtemps donc avant que ce cruel et splendide soleil vînt à percer les vapeurs qui nous enveloppaient et qui continuaient à s’exhaler du sol humide et suant, nous naquîmes sous le dôme impénétrable d’une forêt de palmiers, de chênes et de pins de différentes espèces, dont ceux que vous trouvez si grands dans votre Éden ne sont que l’image affaiblie. De même que les animaux que nous connaissons aujourd’hui sont moindres que ceux dont ma race se vit jadis entourée, votre taille n’atteint point la stature de mes ancêtres. La durée de votre vie est moindre aussi, et deviendra moindre encore, de même que la mienne est limitée à un temps plus court que ne le fut celle des dives qui ont vécu longtemps avant moi. La terre était plus grande jadis, parce qu’elle était plus dilatée. Les plantes et les êtres qu’elle produisait étaient proportionnés à la force d’expansion de sa vie. Tout se modifia et se réduisit, le monde et ses productions, durant les myriades d’années que nous avons dû y passer ; car nous avons toujours ignoré l’heure de notre apparition ici-bas, comme vous ignorerez probablement vous-mêmes l’heure de la vôtre, dans la suite des âges, comme vous l’ignorez peut-être déjà, depuis si peu de jours que vous vous sentez vivre.

Notre origine nous fut donc toujours voilée ; mais un solennel pressentiment nous fit envisager notre fin prochaine, alors que nous sentîmes la terre se refroidir brusquement sous nos pieds. Jusque-là, bien que sa chaleur intérieure diminuât sensiblement, nous existions sans trop d’efforts. Les sources qui jaillissaient de toutes parts étaient encore brûlantes et répandaient une douce vapeur qui, mêlée aux exhalaisons des solfatares et des lacs marécageux, contenait le rayonnement et la diffusion de la chaleur terrestre dans l’espace. Nos épaisses forêts nous dérobaient la vue des froides étoiles, et bien que le soleil commençât à répandre, sur nos brumes éclaircies, l’éclat d’un voile d’or verdâtre, nous ne comptions pas sur lui pour suffire à notre existence. Il était pour nous une pure magnificence de la création. Nos fruits tièdes et aqueux, nos arbres gigantesques, nos pâles et larges fleurs prospéraient sur le sol humide, où notre race blanche et douce, à l’allure imposante, n’avait rien à craindre des animaux paresseux et tranquilles.

Je vous raconte là, ô mes enfants, les âges que l’on m’a racontés ; car je n’ai pas vécu de longs jours, et, dans le temps où je suis née, l’âge des dives ne se prolongeait déjà plus guère au-delà de deux siècles. Il n’y a que la moitié d’un siècle que j’existe, et les choses que j’ai vues sont, à peu de chose près, celles que vous voyez en ce moment même. C’est ainsi que notre existence se soude à la vôtre, non par les liens du sang, vous êtes une création nouvelle, mais par la similitude des conditions vitales où notre race finit, tandis que la vôtre commence.

L’histoire ancienne des dives embrasse une période qui ne se racontait parmi nous qu’à l’aide de la tradition. Nous n’avions pas toujours eu besoin d’écrits et de monuments pour nous transmettre les récits des âges écoulés. D’après ce que j’ai appris des hommes et ce que j’étudie en vous-mêmes, nous n’étions point semblables à vous par l’activité et la curiosité. Nous nous ressemblions tous comme les flots de la mer se ressemblent ; nos instincts ne différaient que faiblement ; nos besoins étaient bornés, et la rêverie dominait notre esprit sans cesse plongé dans une molle quiétude, ou dans la contemplation d’un monde intérieur.

Dans notre état normal, nous ne songeâmes point aux arts de l’industrie. Les chants et les symboles étaient notre histoire. Nous n’étions point avides de découvertes. Les terres étaient plus qu’aujourd’hui séparées les unes des autres par des mers immenses, et celles que nous occupions se ressemblaient grâce à une température partout égale. Leur aspect ne frappait point l’imagination, les brouillards éternels ne découpant aucune forme lointaine, aucun horizon déterminé. Nos pensées étaient donc plus profondes que variées, et le ciel que nous pressentions sans le voir, nous intéressait plus que les inextricables réseaux de verdure où nos corps étaient comme emprisonnés. Nous cherchions notre certitude dans nos pensées plus que dans nos regards, et notre enthousiasme se portait vers les choses de l’esprit, nullement vers celles de la pratique. Nous ne songions point à nous élever des demeures. Tout nous était abri sous nos grands chênes, même le pavillon de brouillards magnifiquement diaprés qui pesait sur leurs cimes. La nuit ne nous apportait point de ténèbres et l’hiver point de frimas. La religieuse uniformité de nos voûtes de feuillages et la majesté de nos arbres séculaires faisaient de la nature entière un temple mystérieux où nous vivions recueillis, de l’enfance à la vieillesse.

Comment la Divinité s’était révélée à nos pères, je l’ignore. Nous ne la discutions jamais, et nos délices étaient de l’invoquer dans des chants dont la douceur se répandait en ondulations sonores dans le silence des forêts.

Nous avions des lois naturelles qui étaient gravées dès l’enfance dans le cœur de chacun de nous. L’amour en était la base. Aimer Dieu, nos semblables et notre famille, c’était là le triple but de la vie, et rien ne venait nous en distraire. Nous étions anges, et, certains de nous réunir à Dieu, quelque transformation qu’il lui plût de nous imposer, nous regardions la mort comme un bienfait. Il n’y avait point de larmes amères autour de nos bûchers, et nous nous aidions les uns les autres à envisager le sort des êtres chéris qui nous quittaient comme préférable au nôtre.

Mais une grande catastrophe vint, plusieurs centaines de siècles avant ma naissance, changer brusquement la destinée des dives. Des horribles profondeurs qui s’étaient ouvertes sur plusieurs points, sortes de gerçures produites par le desséchement de la croûte terrestre, montèrent de nouvelles chaînes de montagnes qui, après avoir comblé ces abîmes, portèrent, jusqu’au sein des nuées qu’elles refoulaient, leurs dômes arrondis, aujourd’hui cristallisés en dents aiguës couvertes de neige. C’est alors que l’aspect de la terre changea, et que la surface entière des contrées que nous habitons nous devint inhospitalière. Une grande partie des dives avait disparu dans ces cataclysmes, et nos belles forêts étaient déjà enfouies sous les bancs pressés d’une boue noire où elles s’étaient comme pétrifiées.

Nous quittâmes ces lieux dévastés pour occuper les plages nouvelles que la mer, déplacée par ces formidables oscillations du sol, nous abandonnait. Là nous attendaient l’éclat du jour, l’âpreté des roches, la froide sécheresse du sable, et les bises qui refoulent la respiration, et les brumes glacées qui paralysent le sang, et l’impuissant rayonnement des astres qui ne suffisait plus aux besoins de notre organisation. Formés sous d’autres influences, nous ne pouvions pas tous nous modifier assez vite pour appartenir à ces climats nouveaux. Les hommes nés du chêne devaient disparaître et ils disparurent, lentement d’abord, et puis dans une proportion de plus en plus rapide. Nos grands palmiers étaient devenus stériles, nos mères devinrent stériles aussi : ceux de nous qui naissaient n’avaient plus assez de force pour grandir, et ceux qui avaient déjà grandi ne pouvaient plus vieillir. Les animaux qui ne se reproduisent que sous l’action d’une forte chaleur, avaient fui vers des régions plus propices, où notre accablement ne nous permettait pas de les suivre. Si quelques-uns d’entre nous l’ont tenté et s’ils ont pu y réussir, c’est ce que nous n’avons point su. Notre volonté était morte. Disséminés dans les contrées où le sort nous rejetait, nous nous séparâmes les uns des autres sans adieux, parce que nous étions sans espoir de nous rencontrer ici-bas. Engourdies et résignées, chaque jour d’hiver des familles s’étendaient sur la neige pour ne plus se relever.

Une seule peuplade, du moins cette peuplade croyait être la seule, s’éloigna de la terre natale et vint se réfugier dans le voisinage des volcans qui bordaient ce rivage. Ces montagnes qui vomissaient le feu étaient plus terribles que les frimas, et c’est ce qui nous les fit préférer. De leurs flancs entrouverts s’échappaient ces chaudes exhalaisons qui nous faisaient sentir encore la vie, et, sur leurs étangs de bitume, planaient ces lueurs pâles qui jadis rayonnaient sur toute la terre. Ces vapeurs étaient pourtant devenues délétères ; il semblait que les entrailles du monde se fussent corrompues ; mais, insouciant du danger, supérieur à la crainte de mourir, le dive s’asseyait sur les bords fragiles des cratères, et dédaigneux des avertissements de la nature, il écoutait ces grandes voix qui rugissent au sein des abîmes, et qui chantaient pour lui les redoutables mystères de la vie et les sombres délices de la mort.

Mourir ainsi dans la plénitude de la vie et dans la possession entière de son âme lui semblait plus noble et plus doux que de s’atténuer, spectre errant et plaintif, sur le désert du froid ; mais ces volcans eux-mêmes se refroidirent, et ceux de nous qui n’avaient pas été surpris et dévorés par leurs éruptions, virent se rétrécir chaque jour l’espace favorable à l’épanouissement de leur vie.

Le dernier foyer qui s’éteignit est celui où nous voici enfermés par un dernier écroulement du roc. C’est là que mon père et ma mère, mes frères, mes sœurs et celui qui fut mon époux me virent naître. C’est eux qui achevèrent de creuser dans la roche déjà creuse la grotte que nous habitons. Je t’ai appris, mon fils, l’usage de ce métal qu’autrefois nous savions extraire et façonner, et au moyen duquel mes pères purent dompter la nature lorsqu’elle commença à leur devenir rebelle. Mais ils ne poussèrent pas loin leurs industries. La dispersion de leur race leur rendit précieux ces instruments qu’ils s’étaient donnés, en même temps que la convention des caractères tracés avec ce fer sur les rochers. C’était le seul moyen de se retrouver, ou tout au moins de faire connaître son sort à ceux dont on se séparait pour les migrations lointaines. On s’était avisé aussi de façonner des vases, des vêtements, et même des armes pour se défendre des animaux furieux que la faim chassait de leurs pâturages envahis par le froid. Les hommes auront peut-être besoin un jour de recourir à ces inventions, si la terre cesse de leur être clémente. C’est pourquoi je te les ai transmis. Peut-être les dédaigneront-ils : peut-être aussi, habiles et actifs comme ils me paraissent être, porteront-ils plus loin que nous leurs découvertes. Les nôtres, sans cesse interrompues par de funestes événements, cessèrent tout à fait quand la race expirante cessa de pouvoir vivre en sociétés sur la terre.

Comme la plupart des dives de ces derniers temps, je naquis à demi-aveugle. L’éclat du soleil était trop vif pour nos yeux, et, comme certains animaux, nous ne distinguions les objets que dans le crépuscule. Cependant nous nous efforcions d’acquérir et nous acquérions en effet la faculté de supporter la lumière vive, comme celle de respirer l’atmosphère nouvelle et de subir toutes les autres conditions de la nature modifiée en vue de l’existence des êtres nouveaux. La nôtre ne s’y pliait que pour se briser, et chacune de nos conquêtes nous était fatale, chacune de nos modifications nous coûtait une notable portion de notre vie.

On s’était facilement habitué à l’idée de vivre peu ici-bas. La croyance s’était élevée jusqu’à l’espérance de revivre dans les astres, dont la notion longtemps incertaine était enfin devenue évidente. Mes parents se souvenaient du temps où leurs aïeux racontaient les transports de surprise et de joie qui s’emparèrent des dives, lorsque les brumes terrestres, se séparant sous l’action des vents impétueux, leur permirent d’entrevoir un coin de l’azur céleste et les premières constellations. Depuis longtemps nos sages annonçaient l’apparition de cette merveille ; on l’attendait avec impatience ; on bénissait les orages qui balayaient le firmament, et pourtant ces vents terribles apportaient la mort ! Mais qu’importait la mort à ceux qui voyaient étinceler dans l’éther les demeures splendides de leur immense domaine !

Quand j’eus atteint l’âge qu’a aujourd’hui Leucippe, ma vue s’était fortifiée ; et moi aussi, je voyais les astres et toutes les beautés de la terre, enflammées des brillantes couleurs dont le soleil sait les revêtir. Élevée dans les plus pures notions de l’immortalité, je voyais ma famille s’éteindre rapidement, en même temps que celle des hommes commençait à naître. En suivant cette grève aujourd’hui couverte par les flots, nous pouvions approcher des prairies où, dans un air encore plus frais que celui-ci, quelques-uns de ces êtres délicats et vifs paraissaient s’essayer à la vie. Nous remarquions qu’ils avaient déjà le don de la parole ; et d’ailleurs leur ressemblance avec nous était si frappante, que nous étions tentés de les croire issus d’une portion émigrée et modifiée de notre race. Mais, à la frayeur que nous leur inspirions et à leur absence de culte, nous crûmes devoir penser qu’ils constituaient un type nouveau de la Divité. Nos sages avaient prédit que ce type apparaîtrait ici-bas pour nous remplacer, et qu’après avoir fait son temps, il serait remplacé à son tour par un type modifié en raison d’une nouvelle période de la création terrestre.

Comme ils redoutaient notre approche et abandonnaient leurs établissements naissants pour fuir vers des régions moins propices, nous nous fîmes un devoir de nous renfermer dans celles que nous avions choisies, et, séparés de nous par ces monts qu’ils ne savaient pas plus que nous gravir, repoussés par les flots qu’ils craignaient presque autant que notre présence, ils purent reprendre possession des contrées qui nous avoisinent.

Je ne puis me rappeler sans émotion les jours de mon enfance et les efforts de mes parents pour m’initier à toutes les connaissances si chèrement achetées par nos pères. Ah ! sans doute, c’était une grande race que la nôtre, et les jours de sa décadence physique furent glorieux pour son existence morale et intellectuelle. Il y avait quelque chose de sublime dans ce tranquille abandon de la vie, pressenti, accepté d’avance, et accompli avec le calme solennel d’une fonction religieuse. Hélas ! après avoir bu la science et la foi dans cette coupe céleste, devais-je donc connaître les regrets du cœur et les défaillances de l’âme ?

Il en fut ainsi pourtant ; je devais déchoir du rang auquel l’initiation m’avait élevée. Prêtresse du désert, je devais perdre la foi, tomber dans le désespoir et connaître le mal jusque-là inconnu dans les âmes émanées de Dieu.