Œdipe (Voltaire)/Avertissement

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Œuvres complètes de VoltaireGarnierThéâtre, tome 1 (pp. 6-10).
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AVERTISSEMENT

SUR L’ŒDIPE[1]


L’auteur composa cette pièce à l’âge de dix-neuf ans[2]. Elle fut jouée, en 1718, quarante-cinq fois de suite. Ce fut le sieur Dufresne, célèbre acteur de l’âge de l’auteur, qui joua le rôle d’Œdipe ; la demoiselle Desmares, très-grande actrice, joua celui de Jocaste, et quitta le théâtre quelque temps après. On a rétabli dans cette édition le rôle de Philoctète tel qu’il fut joué à la première représentation.

La pièce fut imprimée pour la première fois en 1719. M. de Lamotte approuva la tragédie d’Œdipe. On trouve dans son approbation cette phrase remarquable : « Le public, à la représentation de cette pièce, s’est promis un digne successeur de Corneille et de Racine ; et je crois qu’à la lecture il ne rabattra rien de ses espérances. »

L’abbé de Chaulieu fit une mauvaise épigramme[3] contre cette approbation : il disait que l’on connaissait Lamotte pour un mauvais auteur, mais non pour un faux prophète. C’est ainsi que les grands hommes sont traités au commencement de leur carrière ; mais il ne faut pas que tous ceux que l’on traite de même s’imaginent pour cela être de grands hommes : la médiocrité insolente éprouve les mêmes obstacles que le génie ; et cela prouve seulement qu’il y a plusieurs manières de blesser l’amour-propre des hommes.

La première édition d’Œdipe fut dédiée à Madame, femme du Régent[4]. Voici cette dédicace : elle ressemble aux épîtres dédicatoires de ce temps-là. Ce ne fut qu’après son voyage en Angleterre, et lorsqu’il dédia Brutus au lord Bolingbroke, que M. de Voltaire montra qu’on pouvait, dans une dédicace, parler à celui qui la reçoit d’autre chose que de lui-même.


« Madame,

« Si l’usage de dédier ses ouvrages à ceux qui en jugent le mieux n’était pas établi, il commencerait par Votre Altesse Royale. La protection éclairée dont vous honorez les succès ou les efforts des auteurs met en droit ceux mêmes qui réussissent le moins d’oser mettre sous votre nom des ouvrages qu’ils ne composent que dans le dessein de vous plaire[5]. Pour moi, dont le zèle tient lieu de mérite auprès de vous, souffrez que je prenne la liberté de vous offrir les faibles essais de ma plume. Heureux si, encouragé par vos bontés, je puis travailler longtemps pour Votre Altesse Royale, dont la conservation n’est pas moins précieuse à ceux qui cultivent les beaux-arts qu’à toute la France, dont elle est les délices et l’exemple.

« Je suis, avec un profond respect,

« Madame,

« De Votre Altesse Royale,

Le très-humble et très-obéissant
serviteur,

Arouet de Voltaire[6]. »

On trouvera, page 47, une préface imprimée en 1729[7], dans laquelle M. de Voltaire combat les opinions de M. de Lamotte sur la tragédie. Lamotte y a répondu avec beaucoup de politesse, d’esprit et de raison. On peut voir cette réponse dans ses œuvres. M. de Voltaire n’a répliqué qu’en faisant Zaïre, Alzire, Mahomet, etc. ; et jusqu’à ce que des pièces en prose, où les règles des unités seraient violées, aient fait autant d’effet au théâtre et autant de plaisir à la lecture, l’opinion de M. de Voltaire doit l’emporter[8].



  1. Le premier alinéa formait tout l’Avertissement en 1738. Le reste parut pour la première fois dans les éditions de Kehl, et probablement est des rédacteurs de cette édition. (B.)
  2. Dans une note de son Commentaire historique sur sa vie, Voltaire parle d’une lettre écrite, en 1713, par Dacier, à l’auteur, qui avait déjà fait sa pièce. (B.)
  3. Voici cette épigramme :

    Ô la belle approbation !
    Qu’elle nous promet de merveilles !
    C’est la sûre prédiction
    De voir Voltaire un jour remplacer les Corneilles.
    Mais où diable, Lamotte, as-tu pris cette erreur ?
    Je te connaissais bien pour assez plat auteur,
    Et surtout très-méchant poëte,
    Mais non pour un lâche flatteur,
    Encor moins pour un faux prophète.

  4. Françoise-Marie de Bourbon, dite Mlle de Blois, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan, épouse de Philippe, duc d’Orléans, régent. Voyez aussi l’Épître au roi d’Angleterre George Ier, en lui envoyant la tragédie d’Œdipe.
  5. Dans la seconde édition d’Œdipe, qui est aussi de 1719, il y a : « … de vous plaire. La liberté que je prends de vous offrir ces faibles essais n’est autorisée que par mon zèle qui me tient lieu de mérite auprès de vous. Heureux, etc. »
  6. Il avait écrit au duc d’Orléans pour lui demander de souffrir qu’il lui dédiât son Œdipe. Cela est d’autant plus à noter qu’on avait voulu voir dans le personnage de Jocaste une allusion aux mœurs affreuses du Régent. Nous ne savons si le prince déclina catégoriquement l’hommage ; il est à croire, s’il en eût été ainsi, qu’Arouet n’eut pas osé le reporter sur un membre de la famille, la duchesse douairière d’Orléans. Le poëte envoya également sa tragédie au roi d’Angleterre en lui disant que ce tribut d’estime et de respect, ce n’était pas au roi, mais au sage, mais au héros qu’il le rendait. Même envoi et compliment pareil au duc et à la duchesse de Lorraine, auxquels il offrait les prémices de sa jeune muse : « C’est aux dieux qu’on les doit, et vous êtes les miens. » La dédicace à Madame a cela de remarquable qu’elle est signée « Arouet de Voltaire ». C’est la première fois qu’il prend ce nom. (G. D.)
  7. Le millésime 1730 est celui de l’édition qui la contient. (B.)
  8. Le 17 avril 1719, Dominique fit jouer, sur le théâtre italien, Œdipe travesti, comédie, imprimée en 1719, in-12, et qu’on trouve dans le tome Ier des Parodies du nouveau théâtre italien. Beaucoup d’autres écrits parurent à l’occasion d’Œdipe :

    I. Remarques critiques sur la nouvelle tragédie d’Œdipe, dénoncées à M. de Voltaire (dans le Nouveau Mercure, mars 1719, pages 107-123).

    II. Lettre critique sur la nouvelle tragédie d’Œdipe. Paris, Mongé, 1719, in-8°, attribuée au jésuite Arthuis.

    III. Lettre à M. de Voltaire sur la nouvelle tragédie d’Œdipe. Paris, Guillaume, 1719, in-8°. Quelques personnes la croient de Longepierre. Une note que je crois de l’écriture de Voltaire, sans l’affirmer toutefois, la donne à Racine le cadet. Cette Critique est celle dont Laharpe parle dans son Lycée (dix-huitième siècle, chapitre III, section ire), comme étant de Louis Racine, et la seconde de celles dont Voltaire parle dans la VIIe de ses Lettres, ci-après. On trouve à la fin près de cent vers d’Œdipe, imprimés en regard d’autant de vers de P. Corneille, J. Racine, La Fontaine, Mme de La Suze, Th. Corneille, Molière, Despréaux, l’abbé Genest, et d’un Recueil d’épigrammes, auxquels ressemblaient beaucoup de vers dont Voltaire a depuis changé une partie.

    IV. Critique de l’Œdipe de M. de Voltaire, par M. Le G*** (Legendre, ou Le Grimarets, ou plutôt Le Grand, le comédien). Paris, Gandouin, 1719, in-8°.

    V. Apologie de Sophocle, ou Remarques sur la troisième lettre critique de M. de Voltaire (par l’abbé Capperonier). Paris, Coustelier, 1719, in-8°.

    VI. Apologie de la nouvelle tragédie d’Œdipe, par M. Mannory, avocat au parlement. Paris, Huet, 1719, in-8°.

    VII. Réponse à l’apologie du nouvel Œdipe, par M. M***. Paris, Trabouillet, 1719, in-8°.

    VIII. Le Journal satirique intercepté, ou Apologie de M. Arouet de Voltaire et de M. Houdard de Lamotte, par le sieur Bourguignon (Gacon). 1719, in-8° de quarante-huit pages.

    IX. Lettre d’un abbé à un gentilhomme de province, contenant des observations sur le style et les pensées de la nouvelle tragédie d’Œdipe, et des Réflexions sur la dernière lettre de M. de Voltaire. Paris, Mongé, 1719, in-8°.

    X. Lettre d’un gentilhomme suédois à M***, maître de la langue française, sur la nouvelle tragédie d’Œdipe. Paris, Cailleau (1719), in-8°.

    XI. Réfutation de la lettre d’un gentilhomme suédois, etc., par M. D***. Paris, Jollet et Lamesle, 1719, in-8°.

    XII. Lettre de M. le marquis d- J7*** à un gentilhomme de ses amis, contenant la critique des critiques de l’Œdipe de M. de Voltaire. Paris, Sevestre (1719), in-8°.

    XIII. Lettre à madame ***, contenant la critique de l’Œdipe de M. de Voltaire, par M. Van Effen (dans le Journal historique, politique, critique et galant, mars-avril 1719).

    XIV. Nouvelles Remarques sur l’Œdipe de M. de Voltaire et sur ses lettres critiques où l’on justifie Corneille, etc. (par l’abbé Gérard). Paris, L. D’Houry, 1719, in-8°. Dix ans plus tard, à l’occasion d’une représentation de l’Œdipe de Corneille, l’abbé Pellegrin fit insérer dans le Mercure (1729, deuxième volume de juin, pages 1315-1345, et mois d’août, pages 1700-1731) une Dissertation sur l’Œdipe de Corneille et sur celui de M. de Voltaire, par M. le chevalier de…, à madame la comtesse de… La Grange Chancel a fait une Épître à M. Arouet de Voltaire sur sa tragédie d’Œdipe et sur les deux dissertations qui la suivent. (B.)