Œdipe (Voltaire)/Lettres

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Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, 1877, Théâtre, tome 1 (pp. 61-111).
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LETTRES
ÉCRITES EN 1719
QUI CONTIENNENT LA CRITIQUE DE L’ŒDIPE DE SOPHOCLE,
DE CELUI DE CORNEILLE, ET DE CELUI DE L’AUTEUR[1].

LETTRE PREMIÈRE
écrite au sujet des calomnies dont on avait chargé l’auteur[2].

Je vous envoie, monsieur, ma tragédie d’Œdipe que vous avez vue naître. Vous savez que j’ai commencé cette pièce à dix-neuf ans : si quelque chose pouvait faire pardonner la médiocrité d’un ouvrage, ma jeunesse me servirait d’excuse. Du moins, malgré les défauts dont cette tragédie est pleine, et que je suis le premier à reconnaître, j’ose me flatter que vous verrez quelque différence entre cet ouvrage et ceux que l’ignorance et la malignité m’ont imputés.

[3]Vous savez mieux que personne que cette satire intitulée les J’ai vu, est d’un poëte du Marais, nommé Le Brun, auteur de l’opéra d’Hippocrate amoureux, qu’assurément personne ne mettra en musique.

Ces J’ai vu sont grossièrement imités de ceux de l’abbé

Regnier, de l’Académie, avec qui l’auteur n’a rien de commun. Ils finissent par ces vers :

J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans.

Il est vrai que je n’avais pas vingt ans alors ; mais ce n’est pas

une raison qui puisse faire croire que j’ai fait les vers de M. Le Brun.

Hos Le Brun versiculos fecit ; tulit alter honores.

J’apprends que c’est un des avantages attachés à la littérature, et surtout à la poésie, d’être exposé à être accusé sans cesse de toutes les sottises qui courent la ville. On vient de me montrer une épître de l’abbé de Chaulieu au marquis de La Fare, dans laquelle il se plaint de cette injustice. Voici le passage :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Accort, insinuant, et quelquefois flatteur,
J’ai su d’un discours enchanteur
Tout l’usage que pouvait faire
Beaucoup d’imagination,
Qui rejoignît avec adresse,
Au tour précis, à la justesse,
Le charme de la fiction.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Chapelle, par malheur
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . comme moi libertin,
Entre les amours et le vin,
M’apprit, sans rabot et sans lime.
L’art d’attraper facilement,

Sans être esclave de la rime,
Ce tour aisé, cet enjoûment
Qui seul peut faire le sublime.

Que ne m’ont point coûté ces funestes talents !
Dès que j’eus bien ou mal rimé quelque sornette,
Je me vis, tout en même temps,
Affublé du nom de poëte.
Dès lors on ne fit de chanson,
On ne lâcha de vaudeville,
Que, sans rime ni sans raison,
On ne me donnât par la ville.

Sur la foi d’un ricanement,
Qui n’était que l’effet d’un gai tempérament,
Dont je fis, j’en conviens, assez peu de scrupule,
Les fats crurent qu’impunément
Personne devant moi ne serait ridicule.
Ils m’ont fait là-dessus mille injustes procès :
J’eus beau les souffrir et me taire,
On m’imputa des vers que je n’ai jamais faits ;
C’est assez que j’en susse faire.

Ces vers, monsieur, ne sont pas dignes de l’auteur de la Tocane et de la Retraite ; vous les trouverez bien plats[4], et aussi remplis de fautes que d’une vanité ridicule. Je vous les cite comme une autorité en ma faveur ; mais j’aime mieux vous citer l’autorité de Boileau. Il ne répondit un jour aux compliments d’un campagnard qui le louait d’une impertinente satire contre les évêques, très-fameuse parmi la canaille, qu’en répétant à ce pauvre louangeur :

Vient-il de la province une satire fade.
D’un plaisant du pays insipide boutade :
Pour la faire courir on dit qu’elle est de moi,
Et le sot campagnard le croit de bonne foi.

Boileau, épître VI, vers 69-72.

Je ne suis ni ne serai Boileau ; mais les mauvais vers de M. Le Brun m’ont attiré des louanges et des persécutions qu’assurément je ne méritais pas.

[5]Je m’attends bien que plusieurs personnes, accoutumées à juger de tout sur le rapport d’autrui, seront étonnées de me trouver si innocent, après m’avoir cru, sans me connaître, coupable des plus plats vers du temps présent. Je souhaite que mon exemple puisse leur apprendre à ne plus précipiter leurs jugements sur les apparences les plus frivoles, et à ne plus condamner ce qu’ils ne connaissent pas. On rougirait bientôt de ses décisions, si l’on voulait réfléchir sur les raisons par lesquelles on se détermine.

[6]Il s’est trouvé des gens qui ont cru sérieusement que l’auteur de la tragédie d’Atrée était un méchant homme, parce qu’il avait rempli la coupe d’Atrée du sang du fils de Thyeste ; et aujourd’hui il y a des consciences timorées qui prétendent que je n’ai point de religion, parce que Jocaste se défie des oracles d’Apollon. C’est ainsi qu’on décide presque toujours dans le monde[7] ; et ceux qui sont accoutumés à juger de la sorte ne se corrigeront pas par la lecture de cette lettre ; peut-être même ne la liront-ils point.

Je ne prétends donc point ici faire taire la calomnie, elle est trop inséparable des succès ; mais du moins il m’est permis de souhaiter que ceux qui ne sont en place que pour rendre justice ne fassent point des malheureux sur le rapport vague et incertain du premier calomniateur. Faudra-t-il donc qu’on regarde désormais comme un malheur d’être connu par les talents de l’esprit, et qu’un homme soit persécuté dans sa patrie, uniquement parce qu’il court une carrière dans laquelle il peut faire honneur à sa patrie même ?

Ne croyez pas, monsieur, que je compte parmi les preuves de mon innocence le présent dont M. le Régent a daigné m’honorer ; cette bonté pourrait n’être qu’une marque de sa clémence ; il est au nombre des princes qui, par des bienfaits, savent lier à leur devoir ceux mêmes qui s’en sont écartés. Une preuve plus sûre de mon innocence, c’est qu’il a daigné dire que je n’étais point coupable, et qu’il a reconnu la calomnie lorsque le temps a permis qu’il pût la découvrir.

Je ne regarde point non plus cette grâce que monseigneur le duc d’Orléans m’a faite comme une récompense de mon travail, qui ne méritait tout au plus que son indulgence ; il a moins voulu me récompenser que m’engager à mériter sa protection[8].

Sans parler de moi, c’est un grand bonheur pour les lettres que nous vivions sous un prince qui aime les beaux-arts autant qu’il hait la flatterie, et dont on peut obtenir la protection plutôt par de bons ouvrages que par des louanges, pour lesquelles il a un dégoût peu ordinaire dans ceux qui, par leur naissance et par leur rang, sont destinés à être loués toute leur vie.


  1. Tel est le titre de ces lettres dans les éditions de 1708, 1773, etc. Les éditeurs de Kehl et leurs successeurs les ont intitulées : Lettres à M. Genonville, etc. Le ton de ces lettres m’a permis de ne pas les classer dans la Correspondance, et me porte à douter qu’elles aient été adressées à Genonville, que Voltaire traitait bien moins cérémonieusement ; voyez, dans la Correspondance, l’année 1718 ; les Lettres sur Œdipe, imprimées en 1719, à la suite de la tragédie, n’ont été comprises dans les Œuvres de l’auteur qu’à partir de 1764. Le début de la seconde lettre prouve qu’elles doivent être placées avant la pièce. (B.)

  2. Les éditions de 1719 portent de plus ces mots : « Imprimée par permission expresse de monseigneur le duc d’Orléans. » (B.)

    Ce n’étaient pas des calomnies qui l’avaient fait mettre à la Bastille. Il se défend ici d’être l’auteur des J’ai vu ; mais il sait bien que c’est pour le Puero regnante qu’il fut arrêté ; et le Puero regnante est bien de lui. (G. A.)

  3. Dans l’édition de 1719, au lieu de ce qui suit, on lisait :

    « Je sens combien il est dangereux de parler de soi ; mais mes malheurs ayant été publics, il faut que ma justification le soit aussi. La réputation d’honnête homme m’est plus chère que celle d’auteur : ainsi je crois que personne ne trouvera mauvais qu’en donnant au public un ouvrage pour lequel il a eu tant d’indulgence, j’essaie de mériter entièrement son estime en détruisant l’imposture qui pourrait me l’ôter.

    « Je sais que tous ceux avec qui j’ai vécu sont persuadés de mon innocence ; mais aussi, bien des gens, qui ne connaissent ni la poésie ni moi, m’imputent encore les ouvrages les plus indignes d’un honnête homme et d’un poëte.

    « Il y a peu d’écrivains célèbres qui n’aient essuyé de pareilles disgrâces ; presque tous les poëtes qui ont réussi ont été calomniés ; et il est bien triste pour moi de ne leur ressembler que par mes malheurs.

    « Vous n’ignorez pas que la cour et la ville ont de tout temps été remplies de critiques obscurs, qui, à la faveur des nuages qui les couvrent, lancent, sans être aperçus, les traits les plus envenimés contre les femmes et contre les puissances, et qui n’ont que la satisfaction de blesser adroitement, sans goûter le plaisir dangereux de se faire connaître. Leurs épigrammes et leurs vaudevilles sont toujours des enfants supposés dont on ne connaît point les vrais parents ; ils cherchent à charger de ces indignités quelqu’un qui soit assez connu pour que le monde puisse l’en soupçonner, et qui soit assez peu protégé pour ne pouvoir se défendre. Telle était la situation où je me suis trouvé en entrant dans le monde. Je n’avais pas plus de dix-huit ans ; l’imprudence attachée d’ordinaire à la jeunesse pouvait aisément autoriser les soupçons que l’on faisait naître sur moi : j’étais d’ailleurs sans appui, et je n’avais jamais songé à me faire des protecteurs, parce que je ne croyais pas que je dusse jamais avoir des ennemis.

    « Il parut, à la mort de Louis XIV, une petite pièce imitée des J’ai vu de l’abbé Régnier. C’était un ouvrage où l’auteur passait en revue tout ce qu’il avait vu dans sa vie ; cette pièce est aussi négligée aujourd’hui qu’elle était alors recherchée ; c’est le sort de tous les ouvrages qui n’ont d’autre mérite que celui de la satire. Cette pièce n’en avait point d’autre ; elle n’était remarquable que par les injures grossières qui y étaient indignement répandues, et c’est ce qui lui donna un cours prodigieux : on oublia la bassesse du style en faveur de la malignité de l’ouvrage. Elle finissait ainsi :

    « J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans. »

    « Comme je n’avais pas vingt ans alors, plusieurs personnes crurent que j’avais mis par là mon cachet à cet indigne ouvrage ; on ne me fit pas l’honneur de croire que je pusse avoir assez de prudence pour me déguiser. L’auteur de cette misérable satire ne contribua pas peu à la faire courir sous mon nom, afin de mieux cacher le sien. Quelques-uns m’imputèrent cette pièce par malignité, pour me décrier et pour me perdre ; quelques autres, qui l’admiraient bonnement, me l’attribuèrent pour m’en faire honneur : ainsi un ouvrage que je n’avais point fait, et même que je n’avais point encore vu alors, m’attira de tous côtés des malédictions et des louanges.

    « Je me souviens que, passant alors par une petite ville de province, les beaux-esprits du lieu me prièrent de leur réciter cette pièce, qu’ils disaient être un chef-d’œuvre ; j’eus beau leur répondre que je n’en étais point l’auteur, et que la pièce était misérable, ils ne m’en crurent point sur ma parole ; ils admirèrent ma retenue, et j’acquis ainsi auprès d’eux, sans y penser, la réputation d’un grand poëte et d’un homme fort modeste.

    « Cependant ceux qui m’avaient attribué ce malheureux ouvrage continuèrent à me rendre responsable de toutes les sottises qui se débitaient dans Paris, et que moi-même je dédaignais de lire. Quand un homme a eu le malheur d’être calomnié une fois, il est sûr de l’être toujours, jusqu’à ce que son innocence éclate, ou que la mode de le persécuter soit passée ; car tout est mode en ce pays, et on se lasse de tout à la fin, même de faire du mal.

    « Heureusement ma justification est venue, quoique un peu tard ; celui qui m’avait calomnié et qui avait cause ma disgrâce m’a signé lui-même, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie, en présence de deux personnes de considération, qui ont signé après lui. M. le marquis de la Vrillière a eu la bonté de faire voir ce certificat à monseigneur le Régent.

    « Ainsi il ne manquait à ma justification que de la faire connaître au public. Je le fais aujourd’hui parce que je n’ai pas eu occasion de le faire plutôt ; et je le fais avec d’autant plus de confiance, qu’il n’y a personne en France qui puisse avancer que je suis l’auteur des choses dont j’ai été accusé, ni que j’en aie débité aucune, ni même que j’en aie jamais parlé que pour marquer le mépris souverain que je fais de ces indignités.

    « Je m’attends bien, etc. » (Voyez, ci-après, page 16 du texte.)

    Dans l’édition de 1775, Voltaire fit des additions et corrections à ce morceau. Il y a : « Quand un homme a eu le malheur d’être calomnié une fois, on dit qu’il le sera longtemps. On m’assure que de toutes les modes de ce pays-ci, c’est celle qui dure davantage.

    « La justification est venue, quoique un peu tard ; le calomniateur a signé, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie devant un secrétaire d’État ; c’est sur quoi un vieux connaisseur en vers et en hommes m’a dit : « Oh ! le beau billet qu’a La Châtre ! Continuez, mon enfant, à faire des tragédies ; renoncez à toute profession sérieuse pour ce malheureux métier ; et comptez que vous serez harcelé publiquement toute votre vie, puisque vous êtes assez abandonné de Dieu pour vous faire de gaieté de cœur un homme public. » Il m’en a cité cent exemples ; il m’a donné les meilleures raisons du monde pour me détourner de faire des vers. Que lui ai-je répondu ? Des vers.

    « Je me suis donc aperçu de bonne heure qu’on ne peut ni résister à son goût dominant, ni vaincre sa destinée. Pourquoi la nature force-t-elle un homme à calculer, celui-ci à faire rimer des syllabes, cet autre à former des croches et des rondes sur des lignes parallèles ?

    « Scit Genius, natale comes qui temperat astrum. »

    Horace, II, épître II, v. 187.

    « Mais on prétend que tous peuvent dire :

    « Ploravere suis non respondere favorem
    Speratum meritis
    . »

    Id., II, épître Ire, v. 2.

    « Boileau disait à Racine (épître VII, 43-45) :

    « Cesse de t’étonner si l’Envie animée,
    Attachant à ton nom sa rouille envenimée,
    La calomnie en main, quelquefois te poursuit. »

    « Scudéri et l’abbé d’Aubignac calomniaient Corneille ; Montfleury et toute sa troupe calomniaient Molière ; Térence se plaint dans ses prologues (Andria, prol., 5-7) d’être calomnié par un vieux poëte ; Aristophane calomnia Socrate ; Homère fut calomnié par Margitès. C’est là l’histoire de tous les arts et de toutes les professions.

    « Il s’est trouvé des gens, etc. » (Voyez, dans le texte, page 16, l’alinéa qui commence ainsi.)

    « Vous savez comment M. le Régent a daigné me consoler de ces petites persécutions ; vous savez quel beau présent il m’a fait. Je ne dirai pas, comme Chapelain disait de Louis XIII :

    « Les trois fois mille francs qu’il met dans ma famille
    Témoignent mon mérite, et font connaître assez
    Qu’il ne hait pas mes vers, pour être un peu forcés. »

    « Chærile, Chapelain et moi, nous avons été tous trois trop bien payés pour de mauvais vers.

    « Retulit acceptos, regale numisma, Philippos. »

    Horace, II, épître I, v. 234.

    « Le Régent, qui s’appelle Philippe, rend la comparaison parfaite. Ne nous enorgueillissons ni des méchancetés de nos ennemis, ni des bontés de nos protecteurs : on peut être avec tout cela un homme très-médiocre ; on peut être récompensé et envié sans aucun mérite.

    « Mais il faut convenir que c’est un grand bonheur pour les lettres, etc. » (La fin comme dans le texte.)

    L’édition de Kehl est la première qui ait donné le texte actuel. Le présent fait par le Régent à Voltaire était une pension de 2,000 francs. (B.)

  4. Tout ce morceau fut retranché dans l’édition qu’on fit de ces lettres, parce qu’on ne voulut pas affliger l’abbé de Chaulieu : on doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. — Cette note est posthume, ainsi que le passage auquel elle se rapporte. Cependant la sentence qui la termine est citée par Trublet, page 139 de ses Mémoires pour servir à l’histoire de Fontenelle, 1759 ou 1761, in-12. (B.)
  5. Cet alinéa existait dès 1719, ainsi que presque tout le reste de cette lettre. (B.)
  6. La plus grande partie de cet alinéa est aussi de 1719. (B.)
  7. Dans la première édition de 1719, on lisait : « … d’Apollon. Voilà comme on décide presque toujours dans le monde ; et rien n’est si dangereux que de se faire connaître par les talents de l’esprit qui, en donnant à un homme un peu de célébrité, ne font que prêter des armes à la calomnie. Ne croyez pas, etc. » L’alinéa qui commence par les mots : « Je ne prétends point, etc. », fut ajouté dans la seconde édition de 1719. (B.)
  8. Dans les éditions de 1719, on lisait de plus ici cette phrase : « L’envie de lui plaire me tiendra lieu désormais de génie. » (B.)