Œuvre de Lie-tzeu/7. Yang-tchou

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6. Fatalité Œuvre de Lie-tzeu 8. Anecdotes



Chap. 7. Yang-tchou [1]


A. Yang-tchou voyageant dans le pays de Lou, séjourna dans la famille Mong. Maître Mong lui demanda : Ne suffit-il pas d’être un homme (la plus noble des créatures) ? faut-il encore s’agiter pour devenir célèbre (comme vous faites) ? — Le renom, dit Yang-tchou, appelle la fortune. — Et puis ? — Puis vient la noblesse. — Et puis ? — Puis vient la mort. — Alors c’est pour mourir, que l’on s’agite ? dit maître Mong. — Non pas, dit Yang-tchou ; c’est pour transmettre sa réputation, après sa mort, à ses descendants. — Est-il bien sûr qu’ils en hériteront ? fit maître Mong. N’arrive-t-il pas que ceux qui ont peiné et souffert pour devenir célèbres, ne transmettent rien à leurs descendants ; tandis que ceux dont la vie a été médiocre ou mauvaise, élèvent leur famille ? Ainsi Koan-tchoung, ministre du duc de Ts’i, qui servit son maître avec la plus extrême servilité, jusqu’à faire siens ses vices, ne laissa rien à sa famille. Tandis que T’ien-cheu, autre ministre de Ts’i, qui prit toujours et en tout le contre-pied du duc son maître, arriva à léguer à ses descendants le duché usurpé par lui. Dans ces deux cas parallèles, la réputation méritée de Koan-tchoung ne rapporta à ses descendants que la pauvreté, tandis que la réputation imméritée de T’ien-cheu fit la fortune de sa famille. — Trop souvent le renom s’attache à une fausse supposition, à un faux semblant. On fait gloire à Yao et à Chounn d’avoir abdiqué en faveur de Hu-you et de Chan-kuan. En réalité leur abdication ne fut qu’un vain simulacre. Ils jouirent des avantages de la dignité impériale jusqu’à leur mort. Leur gloire est une fausse gloire. — Tandis que Pai-i et Chou-ts’i qui renoncèrent vraiment au fief paternel et moururent de faim au mont Cheou-yang pour cause de loyalisme, sont plaints par les uns, moqués par les autres, glorifiés par personne. Qui distinguera, en cette matière, le vrai du faux ?

B. Yang-tchou dit : Sur mille hommes, pas un ne vit jusqu’à cent ans. Mais mettons que, sur mille, il y ait un centenaire. Une grande partie de sa vie aura été passée dans l’impuissance de la première enfance et la décrépitude de l’extrême vieillesse. Une grande partie aura été consumée, par le sommeil de la nuit, par les distractions du jour. Une grande partie aura été stérilisée par la tristesse ou la crainte. Reste une fraction relativement bien faible, pour l’action et pour la jouissance. — Mais qu’est-ce qui le décidera à agir ? de quoi jouira-t-il ?.. Sera-ce la beauté des formes et des sons ? Ces choses-là, ou lassent, ou ne durent pas. ... Sera-ce la loi, avec ses récompenses et ses châtiments, ses distinctions et ses flétrissures ? Ces motifs-là sont trop faibles. Un blâme est-il si redoutable ? Un titre posthume est-il si enviable ? Y a-t-il lieu, pour si peu, de renoncer au plaisir des yeux et des oreilles, d’appliquer le frein moral à son extérieur et à son intérieur ? Passer sa vie ainsi, dans la privation et la contrainte, est-ce moins dur que de la passer en prison et dans les entraves ? Non sans doute. Aussi les anciens qui savaient que la vie et la mort sont deux phases alternatives et passagères, laissaient-ils leurs instincts se manifester librement, sans contraindre leurs appétits naturels, sans priver leur corps de ses plaisirs. Peu leur importait l’éloge ou le blâme durant la vie ou après la mort. Ils donnaient à leur nature ses satisfactions, et laissaient les autres prendre les leurs.

C. Yang-tchou dit : Les êtres diffèrent dans la vie, mais non dans la mort. Durant la vie, les uns sont sages et les autres sots, les uns sont nobles et les autres vils ; à la mort, tous sont également une masse de charogne fondante. Ces différences dans la vie, cette égalité dans la mort, sont l’œuvre de la fatalité. Il ne faut pas considérer comme des entités réelles, la sagesse et la sottise, la noblesse et la vulgarité, qui ne sont que des modalités réparties au hasard sur la masse des hommes. Quelle qu’ait été la durée et la forme de la vie, elle est terminée par la mort. Le bon et le sage, le méchant et le sot, meurent tous également. A la mort des empereurs Yao et Chounn, des tyrans Kie et Tcheou, il ne resta que des cadavres putrides, impossibles à distinguer. Donc, vivre la vie présente, sans se préoccuper de ce qui suivra la mort.

D. Yang-tchou dit : C’est par excès de loyalisme, que Pai-i se laissa mourir de faim ; c’est par excès de continence, que Tchan-ki éteignit sa lignée. Voilà où l’ignorance des vrais principes, conduit les meilleures gens. — Yang-tchou dit : Yuan-hien fut pauvre à Lou, Tzeu-koung fut riche à Wei. La pauvreté de Yuan-hien abrégea sa vie, la richesse de Tzeu-koung l’usa de soucis. Mais alors, si la pauvreté et la richesse sont également nuisibles, que faire ? Voilà : vivre joyeux, bien traiter son corps, voilà ce qu’il faut faire. Au joyeux, même la pauvreté ne peut nuire (parce qu’il ne s’en afflige pas). A celui qui traite bien son corps, la richesse ne nuira pas non plus (parce qu’il ne s’usera pas de soucis). — Yang-tchou dit : s’aider durant la vie, cesser à la mort ; j’aime cette parole des anciens. J’entends par aider, procurer les aises de la vie, les aliments et le chauffage, tous les secours de la vie. J’entends par cesser à la mort, non la suppression des lamentations d’usage, mais celle des gaspillages tels que la perle ou le jade mis dans la bouche du cadavre, les riches habits, les victimes immolées, les objets offerts au mort.

E. Yen-p’ingtchoung disciple de Mei-ti ayant demandé à Koan-i-ou politicien penchant au taoïsme, comment il fallait traiter les vivants, celui-ci lui répondit : il faut favoriser leurs penchants naturels, il ne faut pas les gêner. — Veuillez détailler davantage, dit Yen-p’ingtchoung. — Voici, dit Koan-i-ou : il faut leur laisser toute liberté d’écouter, de regarder, de flairer, de goûter ; toute licence pour les aises du corps et le repos de l’esprit. Toute restriction mise à quelqu’une de ces facultés, afflige la nature, est une tyrannie. Être libre de toute contrainte, pouvoir satisfaire tous ses instincts, au jour le jour, jusqu’à la mort, voilà ce que j’appelle vivre. Se contraindre, se morigéner, être toujours souffrant, à mon avis, cela n’est pas vivre. Et maintenant que je vous ai dit comment traiter les vivants, veuillez me dire comment traiter les morts. — Les morts, dit Yen-p’ingtchoung, peu importe comment on les traite, (le corps n’étant qu’une défroque usée). Qu’on les brûle, qu’on les immerge, qu’on les enterre, qu’on les expose, qu’on les lie dans de la paille et les jette à la rivière, qu’on les habille richement et les dépose dans un sarcophage ou dans une bière, tout cela revient au même. — Regardant ses amis qui avaient assisté à cet entretien, Koan-i-ou dit : celui-là et moi entendons ce qui en est de la vie et de la mort.

F. Tzeu-tch’an étant ministre de la principauté Tcheng, fit durant trois années des innovations, qui furent bénies du bon peuple, mais qui firent nombre de mécontents dans l’aristocratie. Or Tzeu-tch’an avait deux frères, un aîné Tchao, un cadet Mou. Tchao était un ivrogne, Mou était un débauché. On sentait le vin et la lie, à cent pas de la porte de Tchao, à qui l’ivrognerie habituelle avait fait perdre tout sens de pudeur et de prudence. Le harem de Mou formait tout un quartier, que son propriétaire peuplait par tous les moyens, et dont il ne sortait guère. Très morfondu de l’inconduite de ses deux frères, thème à railleries pour ses ennemis, Tzeu-tch’an consulta secrètement Teng-si. Je crains, lui dit-il, qu’on ne dise de moi, que, ne venant pas à bout de réduire mes frères, je n’ai pas ce qu’il faut pour gouverner l’État. Conseillez-moi, je vous prie. — Vous auriez dû intervenir plus tôt, dit Teng-si. Faites-leur comprendre le prix de la vie, l’importance du décorum et de la morale. — Tzeu-tch’an fit donc à ses deux frères un discours sur les trois points suivants : que, ce par quoi l’homme diffère des animaux, ce sont, la raison, les rits et la morale ; que l’assouvissement des passions bestiales, use la vie et ruine la réputation ; que, s’ils se réhabilitaient, ils pourraient recevoir des charges. — Bien loin d’être attendris par ces arguments, Tchao et Mou répondirent : Il y a beau temps que nous savons tout cela ; il y a beau temps aussi, que notre parti est pris de n’en tenir aucun compte. La mort terminant tout fatalement, l’important, à notre avis, c’est de jouir de la vie. Nous ne sommes nullement disposés, à faire de la vie comme une mort anticipée, par les contraintes rituelles, morales, et autres. Assouvir ses instincts, épuiser tous les plaisirs, voilà qui est vraiment vivre. Nous regrettons seulement que la capacité de nos ventres soit inférieure à notre appétit, et que les forces de nos corps ne soient pas à la hauteur de nos convoitises. Que nous importe, que les hommes parlent mal de nous, et que nos vies s’usent. Ne croyez pas que nous soyons hommes à nous laisser intimider ou gagner. Nous avons de tout autres goûts que vous. Vous réglementez l’extérieur, faisant souffrir les hommes, dont les penchants intérieurs se trouvent ainsi comprimés. Nous laissons à tous les instincts leur libre cours, ce qui rend les hommes heureux. Vous arriverez peut-être à imposer par la force votre système à une principauté. Notre système à nous est spontanément admis par les princes et les sujets de tout l’empire. Merci de vos avis. Nous sommes heureux qu’ils nous aient donné l’occasion de vous exprimer les nôtres. — Tout à fait ahuri, Tzeu-tch’an ne trouva rien à répondre. Il consulta encore Teng-si, qui lui dit : Vous avez tort de ne pas comprendre que vos frères voient plus clair que vous. Comment se trouve-t-il des hommes pour vous admirer ? Quel bien êtes-vous capable de faire à la principauté de Tcheng ?

G. Toan-mouchou de Wei, riche contemporain de Tzeu-koung, employa la grande fortune amassée par ses ancêtres, à faire plaisir à soi et aux autres. Bâtiments, jardins, mets, costumes, musique, harem, pour tout cela il éclipsa les princes de Ts’i et de Tch’ou. Il satisfit, pour lui et pour ses hôtes, tous les désirs du cœur, des oreilles, des yeux, de la bouche, faisant venir à cette fin les objets les plus rares des pays les plus lointains. Il voyageait avec le même luxe et les mêmes commodités. Les hôtes affluaient chez lui par centaines, le feu ne s’éteignait jamais dans ses cuisines, la musique ne cessait jamais de retentir dans ses salles. Il répandit le surplus de ses richesses, sur ses parents, sur ses concitoyens, sur son pays. Il soutint ce train durant soixante années. Alors sentant ses forces l’abandonner et la mort approcher, en un an il distribua en cadeaux toutes ses possessions, n’en donnant rien à ses enfants. Il se dépouilla si bien, que, dans sa dernière maladie, il manqua des médicaments nécessaires, et plus, après sa mort, l’argent pour ses funérailles fit défaut. Ceux lui avaient bénéficié de ses largesses, se cotisèrent alors, l’ensevelirent, et constituèrent un pécule à ses descendants. ... Que faut-il penser de la conduite de cet homme ?.. K’inn-kou-li jugea qu’il se conduisit en fou, et déshonora ses ancêtres. Toan-kan-cheng jugea qu’il se conduisit en homme supérieur, et fut beaucoup plus sage que ses économes ancêtres. Il agit contrairement au sens vulgaire, mais conformément au sens supérieur. Ce prodigue fut plus sage que tous les princes de Wei morigénés. (Ainsi juge l’épicurien Yang-tchou).

H. Mong-sounn-yang demanda à Yang-tchou : Un homme qui veille sur sa vie et qui soigne son corps, peut-il arriver à ne jamais mourir ? — Il arrivera certainement à vivre plus longtemps, dit Yang-tchou. Mais, vivre plus longtemps, est-ce un résultat qui vaille qu’on se donne tant de mal, que l’on fasse tant d’efforts ? Le monde a toujours été, et sera toujours, plein de passions, de dangers, de maux, de vicissitudes. On y entend, on y voit toujours les mêmes choses ; les changements même n’y aboutissent à rien de nouveau. Au bout de cent ans d’existence, ceux qui ne sont pas morts de douleur, meurent d’ennui. — Alors, dit Mong-sounn-yang, d’après vous, l’idéal serait le suicide ? — Du tout, dit Yang-tchou. Il faut supporter la vie tant qu’elle dure, en s’ingéniant à se procurer toutes les satisfactions possibles. Il faut accepter la mort quand elle vient, en se consolant par la pensée que tout va être fini. On peut ne pas prolonger sa vie, mais on ne doit pas hâter sa mort.

I. Yang-tchou dit : Pai-Tch’eng Tzeu-kao n’aurait pas sacrifié un poil, pour l’amour de qui que ce fût. Il quitta la capitale, et se fit laboureur dans un recoin ignoré. Le grand U au contraire se dépensa et s’usa tout entier pour les autres. — Les anciens ne donnaient pas un poil à l’État, et n’auraient pas accepté qu’on se dévouât pour eux au nom de l’État. C’est dans ces temps-là, alors que les particuliers ne faisaient rien pour l’État, et que l’État ne faisait rien pour les particuliers ; c’est dans ces temps-là, que l’État se portait bien. — Et vous, demanda K’inn-kou-li à Yang-tchou, sacrifieriez-vous un poil de votre corps, pour le bien de l’État ? — Un poil, dit Yang-tchou, ne lui profiterait guère. — Mais enfin, s’il lui profitait, le sacrifieriez-vous ? insista K’inn-kou-li. Yang-tchou ne répondit pas[2]. — — K’inn-kou-li sortit et rapporta à Mong-sounn-yang la conversation qu’il venait d’avoir avec Yang-tchou. Vous n’avez peut-être pas compris la portée de sa pensée, dit Mong-sounn-yang. Si on vous offrait une forte somme pour un morceau de votre peau, le donneriez-vous ?.. Oui, dit K’inn-kou-li. — Et si on vous offrait une principauté pour un de vos membres, le donneriez-vous ?... K’inn-kou-li hésitant à répondre, Mong-sounn-yang dit : un poil, c’est moins qu’un morceau de peau ; un morceau de peau, c’est moins qu’un membre. Mais, additionnés, beaucoup de poils vaudraient un morceau de peau, beaucoup de morceaux de peau vaudraient un membre. Un poil, c’est une partie du corps, donc quelque chose de précieux. — K’inn-kou-li dit : Maître je ne suis pas assez fort en dialectique, pour pouvoir répondre à votre argument ; mais je sens que, si je leur déférais nos propositions, Lao-tan et Koan-yinn-tzeu approuveraient la vôtre (et celle de Yang-tchou), le grand U et Mei-ti approuveraient la mienne. — Mong-sounn-yang parla d’autre chose.

J. Yang-tchou dit : On ne dit que du bien de Chounn, de U, de Tcheou-koung, et de Confucius ; ou ne dit que du mal de Kie (dernier empereur des Hia) et de Tcheou (dernier empereur des Yinn) [3]. Or Chounn fut laboureur à Ho-yang, potier à Lei-tchai, usant ses forces (péché taoïste), privant son ventre, inquiétant ses parents, déplaisant à ses frères et sœurs. A trente ans seulement il se maria, et sans permission. Quand Yao lui céda l’empire, il était vieux et ramolli. Puis, son fils Chang-kiunn étant incapable, il dut céder l’empire à U, et acheva sa vie dans une vieillesse morose ; toutes choses que les hommes qui vivent selon la nature évitent. — Kounn n’ayant pas réussi à faire écouler les eaux, fut mis à mort à U-chan. Son fils U servit celui qui avait ainsi traité son père, au point de ne pas rentrer chez lui pour voir et nommer son fils nouveau-né. Il travailla et peina, au point d’user son corps, au point que ses mains et ses pieds furent tout couverts de callosités. Enfin quand Chounn lui eut cédé l’empire, il brilla médiocrement, et finit dans une vieillesse morose, ce que les hommes qui vivent selon la nature évitent. — Après la mort de l’empereur Ou-wang, durant la jeunesse de l’empereur Tch’eng-wang, Tcheou-koung (le duc de Tcheou, frère du défunt, oncle du successeur) chargé de la régence, ne s’entendit pas avec le duc de Chao, fut fortement critiqué, dut s’éclipser durant trois ans, mit à mort deux de ses frères, eut du mal à conserver sa propre vie, et finit dans une vieillesse morose, ce que les hommes qui vivent selon la nature évitent. — Confucius se dévoua à la tâche d’illustrer les enseignements des anciens empereurs, et de les faire agréer aux princes de son temps. Pour prix de ses efforts, on abattit à Song l’arbre sous lequel il s’abritait, on l’obligea de déguerpir de Wei, on le traqua à Chang de Tcheou, on le bloqua entre Tch’enn et Ts’ai. Il fut vexé par Ki-cheu, outragé par Yang-hou, et finit par s’éteindre dans une vieillesse morose, ce à quoi ceux qui vivent selon la nature échappent. — Ces quatre Sages n’eurent pas, durant leur vie, un seul jour de vrai contentement. Après leur mort, leur réputation grandit d’âge en âge. Ce vain renom posthume est-il une compensation pour les vrais plaisirs dont ils se privèrent durant leur vie ? Maintenant on les loue, on leur fait des offrandes, sans qu’ils en sachent rien, pas plus qu’un soliveau ou une motte de terre. — Tandis que Kie, riche, puissant, savant, redouté, jouit de tous les plaisirs, satisfit tous ses appétits, fut glorieux jusqu’à sa mort, eut tout ce que les hommes qui vivent selon la nature désirent. — Tcheou lui aussi se moqua des rits, et s’amusa jusqu’à sa mort, sort que les hommes qui vivent selon la nature préfèrent. — Ces deux hommes eurent, durant leur vie, tout ce qu’ils voulurent. Maintenant, sans doute, on les appelle sots, méchants, tyrans ; mais qu’est-ce que cela peut leur faire ? ils n’en savent rien, pas plus qu’un soliveau ou une motte de terre. — Les quatre Sages ont souffert tous les maux, sont morts tristement, et n’ont pour toute compensation que leur vaine renommée. Les deux Tyrans ont joui de tous les biens jusqu’à la mort, et ne souffrent pas maintenant de leur mauvaise réputation. (Epicurisme de Yang-tchou.)

K. Yang-tchou ayant été reçu par le roi de Leang, lui dit que, avec sa recette, gouverner l’empire serait aussi facile que de retourner la main. Le roi de Leang lui dit : Maître, vous avez une épouse et une concubine, deux personnes, que vous n’arrivez pas à faire tenir tranquilles ; vous possédez trois arpents de jardin, que vous ne savez pas cultiver ; et vous osez me dire que, avec votre recette, gouverner l’empire serait aussi facile que de retourner la main. Est-ce que vous voulez vous moquer de moi ? — Yang-tchou dit : Avez-vous jamais vu un pastoureau conduire un troupeau de cent moutons, marchant derrière tranquillement avec son fouet, et laissant aller les moutons où il leur plaît ? (Voilà mon système, abandonner chacun à son instinct.) Tandis que (avec leur système de la coercition artificielle) Yao tirant et Chounn poussant, n’arriveraient pas à deux à faire marcher un seul mouton. Et pour ce qui est de mes affaires domestiques (femmes et jardin) auxquelles vous venez de faire allusion, je dirai seulement ceci. Les poissons grands à avaler un bateau, ne se trouvent pas dans les rigoles ; les cygnes au vol puissant, ne fréquentent pas les mares. La cloche fondamentale et le tuyau majeur, ne servent pas à faire de la musiquette. Ceux qui sont aptes à gouverner les grandes choses, n’aiment pas à s’occuper de vétilles. Je pense que vous m’aurez compris.

L. Yang-tchou dit : Les choses de la plus haute antiquité ont si bien disparu, que personne ne pourra plus les conter. Les affaires des trois Augustes, sont à peu près oubliées. Celles des cinq Souverains, sont confuses comme un rêve. Celles des trois Empereurs, on en sait la cent-millième partie. Des affaires contemporaines, on sait la dix-millième partie. De ce qu’on a vu soi-même, on retient la millième partie. La haute antiquité est si loin de nous ! Fou-hi régna il y a plus de trois cent mille ans, et depuis lors, dans le monde, il y a des sages et des sots, des choses belles et d’autres laides, des succès et des insuccès, du bien et du mal. Tout cela se suit sans cesse, en chaîne continue, tantôt plus lentement, tantôt plus vite. Est-ce bien la peine de fatiguer son esprit et son corps, pour obtenir une réputation posthume de bon prince, laquelle durera quelques siècles, et dont on n’aura même pas connaissance ? Cela coûte le plaisir de toute la vie, et ne rafraîchit pas les os après la mort.

M. Yang-tchou dit : L’homme tient du ciel et de la terre. Il y a en lui quelque chose des cinq éléments. C’est le plus transcendant de tous les êtres doués de vie. Il n’a ni griffes ni dents pour se défendre, ni peau impénétrable aux traits, ni pieds agiles pour fuir, ni poil ni plumes qui le protègent contre les intempéries. Il tire sa subsistance des autres êtres, qu’il domine tous non par sa force, mais par son intelligence. C’est son intelligence, qui fait la noblesse de l’homme, et sa supériorité sur des êtres qui lui sont inférieurs, quoique beaucoup plus forts que lui. A proprement parler, son corps n’est pas à lui (pas domaine absolu) ; le fait qu’il ne peut pas préserver son intégrité, le prouve. Les êtres ne sont pas non plus à lui (même sens) ; le fait qu’il ne peut pas se préserver de ceux qui lui sont nuisibles, le prouve. L’homme dépend de son corps pour la vie, et des êtres pour l’entretien de la vie. Impossible, pour l’homme, de se donner la vie ; et pour les êtres, de se donner l’être. Celui qui asservit les hommes et les êtres à sa domination ou à sa jouissance personnelles, celui-là n’est pas un Sage. Celui qui fraternise avec les hommes et les êtres, cherchant et laissant chacun chercher son bien naturel, celui-là est un sur-homme, le plus supérieur de tous les hommes.

N. Yang-tchou dit : Quatre désirs agitent les hommes, au point de ne leur laisser aucun repos ; à savoir, le désir de la longévité, celui de la réputation, celui d’une dignité, celui de la richesse. Ceux qui ont obtenu ces choses, craignant qu’on ne les leur enlève, ont peur des morts, des vivants, des princes, des supplices. Ils tremblent toujours, en se demandant s’ils mourront ou s’ils vivront, parce qu’ils n’ont rien compris à la fatalité, et croient que les choses extérieures ont pouvoir sur eux, Il est au contraire des hommes, qui, s’en remettant au destin, ne se préoccupent pas de la durée de la vie ; qui dédaignent la réputation, les dignités, les richesses. Toujours satisfaits, ceux-là jouissent d’une paix incomparable, parce qu’ils ont compris que, tout étant régi par la fatalité, rien n’a pouvoir sur eux. — L’idéal taoïste, c’est l’exercice de l’agriculture dans l’obscurité, produisant ce qu’il faut pour vivre, pas davantage. Les anciens l’ont fort bien dit : l’amour cause une moitié des troubles des hommes, et le désir du bien-être cause le reste. L’adage des Tcheou, que les agriculteurs sont, dans leur condition, les plus heureux des hommes, est aussi fort juste. Ils travaillent depuis l’aube jusqu’à la nuit, fiers de leur endurance. Ils trouvent que rien n’est savoureux, comme leurs grossiers légumes. Leurs corps endurcis ne sentent pas la fatigue. Si on les obligeait à passer un jour seulement dans le luxe et la bonne chère des citadins, ils en tomberaient malades ; tandis qu’un noble ou un prince périrait, s’il devait vivre un jour en paysan. Les barbares, eux, trouvent que rien dans l’empire ne vaut ce qu’eux possèdent et aiment. La nature est satisfaite, quand elle a le nécessaire ; tous les besoins qui dépassent, sont superfétation, civilisation artificielle. — Jadis, dans la principauté Song, un campagnard absolument ignare des choses de la ville, avait passé l’hiver dans des guenilles à peine capables de le garantir de la gelée. Quand le printemps fut venu, il les ôta, pour se chauffer tout nu au soleil. Il trouva la chaleur si bonne, qu’il dit à sa femme : on a peut-être oublié d’en offrir à notre prince ; si nous le faisions, nous obtiendrions peut-être une bonne récompense. ... Un riche du pays lui dit alors : jadis un paysan offrit du cresson à un prince. Celui-ci en ayant mangé, en fut fort incommodé. Le pauvre paysan fut moqué par les uns, grondé par les autres. Prends garde qu’il ne t’arrive mésaventure pareille, si tu apprends au prince à se chauffer nu au soleil.

O. Yang-tchou dit : Un logement luxueux, de beaux habits, de bons aliments, de belles femmes, quand on a tout cela, que désirerait-on de plus ? qui désirerait davantage, serait un insatiable. Or les insatiables usent leur vie, comme bois ou papier rongé par les vers. Ils ne sont pas loyaux envers leurs princes, ni bons pour les êtres, étant égoïstes et malcontents. Ou s’ils le sont, ce n’est qu’en apparence, pour l’amour d’un vain renom de loyauté ou de bonté. — L’enseignement transmis par les anciens, c’est la paix entre les supérieurs et les inférieurs, et la concession mutuelle par tous des avantages congrus. — U-tzeu dit : supprimez l’amour de la réputation, et il n’y aura plus de chagrins. Lao-tzeu a dit : la réputation ne vaut pas la vérité, et cependant on court après elle plus qu’après la vérité. La réputation ne devrait, ni être cherchée, ni être évitée. Car les efforts faits pour l’acquérir usent, mais sa paisible possession réconforte. Le déshonneur userait aussi, par la tristesse qu’il engendre. Donc, ne pas chercher, ne pas éviter. Ce qu’il faut éviter, c’est de se faire un tort réel, par l’acquisition d’un faux renom, par la perte d’une vraie gloire. Sans doute, l’idéal serait d’être également insensible à l’honneur et au déshonneur ; mais cet idéal, peu y atteignent.


6. Fatalité Œuvre de Lie-tzeu 8. Anecdotes


  1. C’est à Lie-tzeu et à Tchoang-tzeu, que nous devons ce que nous savons de ce philosophe épicurien égoïste, contre lequel Mencius s’agita beaucoup ; à supposer qu’il y ait du vrai, dans ce qu’ils racontent de lui. Voir mes Textes philosophiques chap. X.
  2. De là la réputation d’égoïsme de Yang-tchou. Son égoïsme n’est qu’un point particulier de son épicurisme général.
  3. TH pages 40, 47, 114, 180, 59, 85.