Œuvres complètes (Beaumarchais)/Memoires/Texte entier 1

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Œuvres complètes (Beaumarchais)/Memoires
Œuvres complètes, Texte établi par Édouard Fournier, Laplace (p. 224-501).


MÉMOIRES


MÉMOIRE À CONSULTER
POUR
P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS

Pendant que le public s’entretient d’un procès dont le fond et les détails excitent sa curiosité ; pendant que des gazetiers, vendus aux intérêts de différents partis, le défigurent de toutes les manières ; pendant que les méchants accumulent sur moi les plus absurdes calomnies, et ne disputent que sur le choix des atrocités ; enfin pendant que les honnêtes gens consternés gémissent sur la foule de maux dont un seul homme peut être à la fois assailli ; laissons jaser l’oisiveté, dédaignons les libelles, plaignons les méchants, rendons grâces aux gens honnêtes, et présentons ce mémoire à mes juges, comme un hommage public de mon respect pour leurs lumières, et de ma confiance en leur intégrité.

Si c’est un malheur d’être engagé dans un procès dont le plus grand bien possible est qu’il n’en résulte aucun mal ; au moins est-ce un avantage de justifier ses actions devant un tribunal jaloux de l’estime de la nation qui a les yeux ouverts sur son jugement, devant des magistrats trop généreux pour prendre parti contre un citoyen parce que son adversaire est leur confrère, et trop éclairés sur leur véritable dignité pour confondre une querelle particulière dont ils sont juges, avec ces grands démêlés où le corps entier de la magistrature aurait ses droits à soutenir ou son honneur à venger.

La question qui occupe aujourd’hui les chambres assemblées est de savoir si la nécessité de répandre l’or autour d’un juge pour en obtenir une audience indispensable, et qu’on n’a pu se procurer autrement, est un genre de corruption punissable, ou seulement un malheur digne de compassion.

Forcé d’employer ma faible plume, au défaut de toute autre, dans une affaire où la terreur écarte loin de moi tous les défenseurs, où il faut des injonctions réitérées des magistrats pour qu’on me signe au palais la plus juste requête ; détruisons toute idée de corruption par le simple exposé des faits, et ne craignons point qu’on m’accuse de tomber dans le défaut trop commun de les altérer devant la justice. Ils sont déjà connus des magistrats par le vu des charges et informations ; je ne fais ici que les rétablir dans l’ordre chronologique que des dépositions partielles et la forme des interrogatoires leur ont nécessairement ôté.

Uniquement destiné à soulager l’attention de mes juges, ce mémoire sera l’historique exact et pur de tout ce qui tient à la question agitée. Je n’y dirai rien qui ne soit constant au procès. Les faits qui me sont personnels y seront affirmés positivement. Ce que j’ai su par le témoignage d’autrui portera l’empreinte de la circonspection ; et si ce mémoire n’a pas toute la méthode qui caractérise les ouvrages de nos orateurs du barreau, au moins il réunira le double avantage de ne contenir que des faits véritables, et de fixer l’opinion flottante du public sur le fond d’une affaire dont le secret de la procédure empêchera qu’il soit jamais bien instruit par une autre voie.

faits préliminaires

Le 1er avril 1770, j’ai réglé définitivement avec M. Pâris Duverney un compte appuyé sur des titres, et sur une liaison de douze ans d’intérêts, de confiance et d’amitié.

Par le résultat de ce compte, fait double entre nous, M. Duverney resta mon débiteur, et mourut quatre mois après, sans s’être acquitté envers moi.

Son légataire universel prit des lettres de rescision contre l’acte du 1er avril, en poursuivit l’entérinement aux requêtes de l’hôtel, et fut débouté de sa demande par deux sentences consécutives.

Il en appela au parlement ; et, profitant du moment qu’une lettre de cachet me tenait sous la clef, à réfléchir sur le danger des liaisons disproportionnées, il poursuivit sans relâche le jugement de son appel. Il faisait plaider, il sollicitait, il gagnait les esprits ; et moi j’étais en prison.

Enfin, le 1er avril 1773, sur les conclusions de M. l’avocat général de Vaucresson, la cour mit l’affaire en délibéré, au rapport de M. Goëzman.

Ô M. Duverney, lorsque vous signâtes cet arrêté de compte par lequel vous vous reconnaissiez mon débiteur, le 1er avril 1770, vous étiez bien loin de prévoir que trois ans après, à pareil jour, sur le refus d’acquitter votre engagement par un légataire à qui vous laissiez plus d’un million, M. Goëzman de Colmar serait nommé rapporteur ; que je perdrais en quatre jours mon procès et cinquante mille écus ; et que ce magistrat me dénoncerait ensuite au parlement comme ayant calomnié sa personne, après avoir tenté de corrompre sa justice !

faits positifs

Peu de jours avant le prononcé du délibéré, j’avais enfin obtenu du ministre la permission de solliciter mon procès, sous les conditions expresses et rigoureuses de ne sortir qu’accompagné du sieur Santerre, nommé à cet effet ; de n’aller nulle autre part que chez mes juges, et de rentrer prendre mes repas et coucher en prison : ce qui gênait excessivement mes démarches, et raccourcissait beaucoup le peu de temps accordé pour mes sollicitations.

Dans ce court intervalle je m’étais présenté au moins dix fois chez M. Goëzman sans pouvoir le rejoindre : le hasard seulement me l’avait fait rencontrer une fois chez un autre conseiller de grand’chambre, mais à une heure tellement incommode, que ces magistrats, pressés de sortir, ne m’accordaient qu’une légère attention. Je n’en fus pas très-affecté, M. Goëzman ne faisant alors que nombre avec mes juges. Cette relation intime d’un rapporteur à son client, qui rend l’un aussi attentif que l’autre est disert ; cet intérêt pressant qui fait tout expliquer, tout entendre et tout approfondir, n’existaient pas encore entre nous.

Mais le 1er avril, aussitôt qu’il fut chargé du rapport de mon procès, il devint un homme essentiel pour moi ; je n’eus plus de repos que je ne l’eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cette après-midi, et toujours la formule écrite : Beaumarchais supplie Monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience, et de laisser ses ordres à son portier pour l’heure et le jour. Ce fut vainement : la portière (car c’en était une), fatiguée de moi, m’assura le lendemain matin, à ma quatrième visite, que Monsieur ne voulait voir personne, et qu’il était inutile que je me présentasse davantage. J’y revins l’après-midi ; même réponse.

Si l’on réfléchit que, du 1er au 5 avril, jour auquel M. Goëzman devait rapporter l’affaire, il n’y avait que quatre jours pleins, et que, de ces quatre jours si précieux, j’en avais déjà usé un et demi en démarches perdues ; si l’on sait qu’un ami de M. Goëzman avait été deux fois chez lui sans succès pour m’obtenir l’audience, on concevra toute mon inquiétude.

J’appuie sur ces légers détails, parce qu’on me reproche au palais, aujourd’hui, de n’avoir pas écrit alors à M. Goëzman pour le voir. Eh ! grands dieux, écrire ! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour entier sans réponse, et me faire perdre encore vingt-quatre heures, à moi qui comptais les minutes ? Et mes cinq courses en aussi peu de temps ne valaient-elles pas bien une lettre ? Et ce que j’écrivais chez la portière, n’était-ce donc pas écrire ? Et croyez-vous qu’on ignorât mon empressement, lorsqu’à l’une de ces courses nous vîmes, de mon carrosse, M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier, qui donne sur le quai, et regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa porte ? Ce fait, ainsi que les autres, est attesté par le sieur Santerre, qui m’accompagnait, et dont le témoignage ne saurait être suspect : et il faut le dire et le répéter, car il n’y a pas ici de petites circonstances.

Comme on ne peut tordre mes intentions, et donner à mes sacrifices d’argent la tournure de la corruption, qu’en argumentant de ma négligence à rechercher M. Goëzman, et qu’on le fait réellement aujourd’hui, il m’est de la plus grande importance que la multiplicité, la vivacité, l’obstination même de mes démarches pour le voir, soient aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fin combien de fois j’ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu’il a été mon rapporteur. Cette façon d’argumenter à mon tour me lavera peut-être une bonne fois du reproche de négligence. On cessera d’en extraire celui de corruption ; d’où l’on conclut que, croyant ma cause mauvaise, je l’étayais par toutes sortes de manœuvres. Avec cet enchaînement d’inductions vicieuses, on arrive aux horreurs, aux diffamations, et à toutes les indignités qui ont suivi la perte de mon procès. Telle est la marche de l’animosité : nous y reviendrons.

Ne sachant plus à quel parti m’arrêter, j’entrai en revenant chez une de mes sœurs pour y prendre conseil, et calmer un peu mes sens. Alors le sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur, se ressouvint qu’un nommé le Jay, libraire, avait des habitudes intimes chez M. Goëzman, et pourrait peut-être me procurer les audiences que je désirais. Il fit venir le sieur le Jay, l’entretint, en reçut l’assurance que, moyennant un sacrifice d’argent, l’audience me serait promptement accordée. Étonné qu’il s’ouvrît une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de relation pouvait exister entre ce libraire et M. Goëzman, j’appris du sieur Dairolles que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat, que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la rétribution d’auteur : ce qui avait mis assez de liaison entre elle et la dame le Jay. « Mais le vrai motif qui engage le sieur le Jay à répondre des audiences, ajouta-t-il, est que madame Goëzman l’a plusieurs fois assuré que s’il se présentait un client généreux, dont la cause fût juste, et qui ne demandât que des choses honnêtes, elle ne croirait pas offenser sa délicatesse en recevant un présent. » Cela me fut dit chez ma sœur, devant plusieurs de mes parents et amis.

La demande étant portée à deux cents louis, je me récriai sur la somme, autant que sur la dure nécessité de payer des audiences. Quand on m’a jugé aux requêtes de l’hôtel, disais-je, où j’ai gagné ce procès en première instance, loin qu’il m’en ait coûté pour voir mon rapporteur, je n’ai pas même su quel était son secrétaire ; et M. Dufour, magistrat aussi accessible que juge éclairé, a poussé la patience et l’honnêteté jusqu’à souffrir mes importunités verbales et par écrit pendant six semaines au moins. Pourquoi faut-il aujourd’hui payer ? etc., etc., etc.

Je résistais, je bataillais ; mais l’importance de voir M. Goëzman était telle, et le temps pressait si fort, que mes amis inquiets me conseillaient tous de ne pas hésiter : « Quand vous aurez perdu cinquante mille écus, me disaient-ils, faute d’avoir instruit votre rapporteur, quelle différence mettront dans votre aisance deux cents louis de plus ou de moins ? Si l’on vous en demandait cinq cents, il n’y aurait pas plus à balancer. » Pour trancher la question, l’un d’eux obligeamment courut chez lui, et remit à ma sœur cent louis que je n’avais pas.

Plus économe de ma bourse, ma sœur voulut essayer d’arracher cette audience pour cinquante louis : et, de son chef, elle remit un rouleau seul au sieur le Jay, lui disant qu’elle n’avait pas encore pu changer en or les deux mille quatre cents livres apportées par son frère, et qu’elle le priait en grâce de voir si ces cinquante louis ne suffiraient pas pour m’ouvrir cette fatale porte. Mais bientôt le sieur Dairolles vint chercher le second rouleau. « Quand on fait un sacrifice, madame, lui dit-il, il faut le faire honnête ; autrement il perd son mérite, et monsieur votre frère désapprouverait beaucoup, s’il le savait, qu’on eût perdu seulement quatre heures pour épargner un peu d’argent. » Alors ma sœur, ne pouvant plus reculer, abandonna tristement les autres cinquante louis ; et ces messieurs retournèrent chez madame Goëzman.

Mais, dira-t-on, comment, dans une affaire aussi majeure, étiez-vous si indolent, si passif, que toutes les démarches se fissent entre vos parents et amis, sans vous ? et comment disposait-on ainsi de votre argent et d’un temps si précieux, sans que votre acquiescement y parût même nécessaire ? Eh ! messieurs, vous oubliez la foule de maux dont j’étais accablé ; vous oubliez que j’étais en prison ; vous oubliez que, forcé d’y attendre le matin qu’on vînt me chercher pour sortir, d’y revenir prendre mes repas et d’y rentrer le soir de bonne heure, je ne pouvais suivre exactement des opérations aussi mêlées. Voilà pourquoi le zèle de mes amis y suppléait ; voilà pourquoi je n’ai su beaucoup de ces détails qu’après coup ; voilà pourquoi je n’ai jamais encore vu le sieur le Jay, au moment où j’écris ce mémoire, etc., etc. Renouons le fil de ma narration, que cet éclaircissement a coupé.

Quelques heures après, le sieur Dairolles assura ma sœur que madame Goëzman, après avoir serré les cent louis dans son armoire, avait enfin promis l’audience pour le soir même. Et voici l’instruction qu’il me donna quand il me vit : « Présentez-vous ce soir à la porte de M. Goëzman ; on vous dira encore qu’il est sorti ; insistez beaucoup ; demandez le laquais de madame ; remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une sommation polie à la dame de vous procurer l’audience, suivant la convention faite entre elle et le Jay ; et soyez certain d’être introduit. »

Docile à la leçon, je fus le soir chez M. Goëzman, accompagné de Me Falconnet, avocat, et du sieur Santerre. Tout ce qu’on nous avait prédit arriva : la porte nous fut obstinément refusée ; je fis demander le laquais de madame, à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse ; il me répondit niaisement qu’il ne le pouvait alors, parce que monsieur était dans le cabinet de madame avec elle. « C’est une raison de plus, lui dis-je en souriant de sa naïveté, de porter la lettre à l’instant. Je vous promets qu’on ne vous en saura pas mauvais gré. » Le laquais revint bientôt, et nous dit que nous pouvions monter dans le cabinet de monsieur ; qu’il allait s’y rendre lui-même par l’escalier intérieur qui descend chez madame. En effet, M. Goëzman ne tarda pas à nous y venir trouver. Qu’on me passe un détail minutieux ; on sentira bientôt comment ils deviennent tous importants. Il était neuf heures du soir lorsqu’on nous fit monter au cabinet ; nous trouvâmes le couvert mis dans l’antichambre, et la table servie ; d’où nous conclûmes que l’audience retardait le souper.

La voilà donc ouverte à la fin cette porte, et c’est au moment indiqué par le Jay ; l’agent n’écrit qu’un mot, j’en suis le porteur ; la dame le reçoit, et le juge paraît. Cette audience, si longtemps courue, si vainement sollicitée, on la donne à neuf heures, à l’instant incommode où l’on va se mettre à table. Sans insulter personne, on pouvait, je crois, aller jusqu’à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le monde d’accord sur l’audience, et qu’elle était le fruit de la lettre que madame venait de recevoir en présence de monsieur. Aujourd’hui que l’on plaide, il se trouve que personne ne savait rien de rien, et que l’audience, au milieu de tant d’obstacles, se trouve octroyée par hasard en ce moment unique. J’en demande bien pardon ; il était, sans doute, excusable de s’y tromper.

L’audience de M. Goëzman s’entama par la discussion de quelques pièces au procès. J’avoue que je fus étonné de la futilité de ses objections, et du ton avec lequel il les faisait : je le fus même au point que je pris la liberté de lui dire que je ne le croyais pas assez instruit de l’affaire pour être en état de la rapporter sous deux jours. Il me répondit qu’il la connaissait assez dès à présent pour la juger, qu’elle était toute simple, et qu’il espérait en rendre un compte exact à la cour le lundi suivant. En l’écoutant, je crus apercevoir sur son visage les traces d’un rire équivoque, dont je fus très-alarmé. De retour, je fis part de mes observations à mes amis.

Le sieur Dairolles les fit parvenir à madame Goëzman, en sollicitant une seconde audience. La réponse fut que, si M. Goëzman ne m’avait fait que des objections frivoles, c’est qu’apparemment il n’en avait point d’autres à faire contre mon droit : et qu’à l’égard du rire qui m’avait alarmé, c’était le caractère de sa physionomie ; qu’au reste, si je voulais lui envoyer mes réponses aux objections de son mari, elle se chargeait volontiers de les lui remettre : ce que je fis, en accompagnant le paquet d’une lettre polie pour la dame.

Nous étions au dimanche 4 avril, il ne restait plus qu’un jour pour solliciter : mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le sieur Dairolles de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d’être entendu, trouvant qu’on m’avait vendu bien cher l’unique faveur d’une courte audience.

On négocia de nouveau ; mais les difficultés qu’on nous opposa firent deviner à tout le monde qu’il n’y avait qu’un seul moyen de les résoudre : autres débats, humeur de ma part, représentations de celle de mes amis. L’avis qui prévalut fut que l’on saurait positivement de madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice ; et qu’alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient, on lui laisserait une montre à répétition enrichie de diamants. Elle fut aussitôt remise à le Jay par le sieur Dairolles.

Enfin, je reçus la promesse la plus positive d’une audience pour le soir même, mais le sieur Dairolles, en m’apprenant que la dame avait été encore plus flattée de ce bijou que des cent louis qu’elle avait reçus, ajouta qu’elle exigeait en outre quinze louis pour le secrétaire de son mari, à qui elle se chargeait de les remettre. Cela est d’autant plus singulier, monsieur, lui dis-je, que vous savez qu’un de vos amis eut hier toutes les peines du monde à faire accepter à ce secrétaire une somme de dix louis qu’il lui présentait d’office. Cet homme modeste s’obstinait à la refuser, disant qu’il était absolument inutile à mon affaire, qui se traitait dans le cabinet du rapporteur, et sans lui. « Que voulez-vous, me dit le sieur Dairolles ? Toutes ces observations ont été faites à madame Goëzman ; elle n’en a pas moins insisté sur la remise de quinze louis : elle doit ignorer, dit-elle, ce que le secrétaire a reçu d’ailleurs ; enfin, ces quinze louis sont indispensables. »

Ils furent remis, de mauvaise grâce à la vérité, puis portés à madame Goëzman ; puis l’audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce fut encore vainement que je me présentai : n’ayant pas cette fois de passe-port auprès de madame, il fallut revenir sans avoir vu monsieur.

Le lecteur, qui se fatigue à la fin de lire autant de promesses vaines, autant de démarches inutiles, jugera combien je devais être outré moi-même de recevoir les unes et de faire les autres.

Je revins chez moi, la rage dans le cœur. Nouvelle course des intermédiaires. Pour cette fois, il ne faut pas omettre la curieuse réponse qu’on me rapporta. « Ce n’est point la faute de la dame si vous n’avez pas été reçu. Vous pouvez vous présenter demain encore chez son mari. Mais elle est si honnête, qu’en cas que vous ne puissiez avoir d’audience avant le jugement, elle vous fait assurer que tout ce qu’elle a reçu vous sera fidèlement remis. »

J’augurai mal de cette nouvelle annonce. Pourquoi la dame s’engageait-elle alors à rendre l’argent ? Je ne l’avais pas exigé. Quelle raison la faisait tergiverser sur une audience tant de fois promise ? Je fis à ce sujet les plus funestes réflexions. Mais quoique le ton et les procédés parussent absolument changés, je n’en résolus pas moins de tenter un dernier effort pour voir mon rapporteur le lendemain matin, seul instant dont je pusse profiter avant le jugement du procès.

Pendant que je déplorais mon sort, un homme d’une probité reconnue, ayant été témoin et quelquefois confident des affaires particulières entre M. Duverney et moi, s’intéressait à ma cause, dont il connaissait la justice. Ce motif lui fit trouver moyen de s’introduire chez M. Goëzman, en faisant dire à ce rapporteur qu’il avait des éclaircissements importants à lui donner sur l’affaire de la succession Duverney, et se gardant bien, surtout, d’articuler qu’il penchât pour moi. Il fut aussi surpris que je l’avais été des objections de M. Goëzman : comme elles sont entrées dans son rapport à la cour, qu’il lui lut en partie, je vais les rappeler en note ; elles serviront à montrer dans quel esprit M. Goëzman traitait une affaire aussi grave ; elles motiveront mes efforts pour en obtenir des audiences, et justifieront les sacrifices que j’ai faits pour y parvenir[1].

Mon ami eut beaucoup de peine à se faire écouter dans ses réponses, mais il ne quitta point M. Goëzman qu’il n’en eût au moins arraché la promesse positive de m’ouvrir sa porte et de m’entendre le lendemain matin ; il obtint de plus la permission de me communiquer ses objections, et s’engagea pour moi que je les résoudrais à la satisfaction du rapporteur.

Si jamais audience a paru certaine, ce fut sans doute cette dernière, que le rapporteur promettait d’un côté, pendant que sa femme en recevait le prix de l’autre. Cependant, malgré les assurances du mari et de la femme, nous ne fûmes pas plus heureux le lundi matin que les autres jours : mon ami m’accompagnait, le sieur Santerre était en tiers ; ils furent aussi outrés que moi de me voir durement refuser la porte, quoiqu’on ne dissimulât pas que madame et monsieur étaient au logis. J’avoue que ce dernier trait mit à bout ma patience. Nous éclatâmes en murmures ; et pendant que mon ami, épuisant toutes les ressources, allait chercher le secrétaire au palais pour essayer de nous faire introduire, je priai la portière de me permettre au moins d’écrire dans sa loge les réponses que j’avais espéré faire verbalement à son maître. Nous y restâmes une heure et demie, le sieur Santerre et moi. Mon ami revint avec un nouvel introducteur ; mais les ordres étaient positifs, nous ne pûmes passer le seuil de la porte ; ce ne fut qu’à force d’instances, et même en donnant six francs à un laquais, que nous parvînmes à faire remettre à M. Goëzman mes réponses, et l’extrait d’un acte important pour la recherche duquel un notaire avait passé la nuit.

Le même jour je perdis ma cause ; et M. Goëzman, en sortant du conseil, dit tout haut à mon avocat, devant plusieurs personnes, qu’on avait opiné du bonnet d’après son avis. Le fait est cependant que plusieurs conseillers sont restés d’un sentiment contraire au sien.

Quelle cruauté ! N’est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d’un homme, après l’y avoir enfoncé ? Moins le propos était fondé, plus il montrait de partialité dans le juge, et… Laissons les réflexions ; elles aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.

Il est temps de tenir parole ; opposons la récapitulation de mes courses chez M. Goëzman au reproche de n’en avoir pas fait assez pour le voir, pendant les quatre jours pleins qu’il a été mon rapporteur, d’où l’on induit que j’ai pu avoir intention de le corrompre.

1er avril. Le jour qu’il a été nommé rapporteur, dans l’après-midi et soirée, trois courses inutiles… 3
2 avril. Vendredi matin, une course inutile… 1
Vendredi après-midi, course inutile… 1
Vendredi au soir, course inutile… 1
3 avril. Samedi matin, course inutile… 1
Samedi au soir, audience promise par madame Goëzman, et obtenue, course utile 1
4 avril. Dimanche au soir, audience promise par madame Goëzman, et non obtenue, course inutile… 1
5 avril. Lundi matin, jour du rapport, audience promise d’un côté par M. Goëzman, payée de l’autre à madame, et non obtenue, course inutile… 1
Total des courses en quatre jours pleins… 10
Si l’on ajoute les deux qu’un ami de M. Goëzman a faites en même temps pour moi sur le même objet… 2
Et mes dix courses avant sa nomination… 10
Total des courses pour avoir audience… 22

Une seule audience obtenue.

En me lavant ainsi du reproche de négligence, je pense avoir beaucoup ébranlé le système de corruption : achevons de l’anéantir par un autre calcul et quelques réflexions fort simples.

Il m’en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman. Qu’on suive cet argent à la trace, et qu’on juge si, de la distance où je suis resté du rapporteur, il était possible que j’eusse formé le projet insensé de le corrompre.

En cédant à la nécessité de sacrifier cent louis, je ne les avais pas (une personne) ; un ami me les a offerts (deux) ; ma sœur les a reçus de ses mains (trois) ; elle les a confiés au sieur Dairolles (quatre), qui les a remis au sieur le Jay (cinq), pour être donnés à madame Goëzman, qui les a gardés (six) ; enfin M. Goëzman, que je n’ai vu qu’à ce prix, et qui a tout ignoré (sept).

Voilà donc, de M. Goëzman à moi, une chaîne de sept personnes, dont il prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le dernier comme incorruptible. D’accord. Mais s’il est juge incorruptible, comment prouvera-t-il que je suis un client corrupteur ? À travers tant de personnes on se trompe aisément sur l’intention d’un homme :

d’ailleurs, un juge corrompu n’a plus besoin d’instructions ; et l’éloignement où se tient de lui son corrupteur est le premier égard qu’il lui doit, et le plus sûr moyen d’écarter tout soupçon de leur intelligence. Or, il est prouvé qu’après avoir payé j’ai montré encore plus d’empressement de voir M. Goëzman qu’avant de donner les cent louis : donc je n’ai pas cru avoir gagné son suffrage en payant ; donc ce n’était pas son suffrage qu’on avait marchandé pour moi ; donc je ne voulais que des audiences ; donc je ne suis pas un corrupteur ; donc il a calomnié mon intention ; donc le procès est mal intenté contre moi ; donc… Ce qu’il fallait démontrer.

J’avais perdu ma cause ; le mal était consommé. Le soir même du jugement, le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis, et la montre enrichie de diamants. « À l’égard des quinze louis, dit-il, comme ils avaient été exigés par madame Goëzman pour être remis au secrétaire de son mari, elle s’est crue à bon droit dispensée de les rendre au sieur le Jay. »

La conduite de ce secrétaire étant une énigme pour moi, je voulus l’eclaircir. Étonné qu’après avoir refusé modestement dix louis il en retint vingt-cinq, je priai l’ami qui lui avait fait accepter ces dix louis d’aller lui demander si quelqu’un lui avait depuis remis quinze autres louis. Non-seulement le secrétaire nia qu’on les lui eût offerts, et il les aurait, dit-il, certainement refusés ; mais il offrit à mon ami de lui rendre les dix louis qu’il en avait reçus, en l’assurant de nouveau qu’il n’avait fait aucun travail à ce malheureux procès, qui me coûtait trop d’argent pour qu’on augmentât encore mes pertes par des sacrifices volontaires.

Mon ami, sûr de mes intentions, le pria de les garder moins comme un honoraire dû à ses peines, que comme un léger hommage rendu à son honnêteté.

Alors, piqué du moyen malhonnête qu’on employait pour retenir mes quinze louis, croyant même que le sieur le Jay, que je ne connaissais point du tout, avait voulu les garder, je lui fis dire par le sieur Dairolles que je voulais savoir ce qu’étaient devenus ces quinze louis.

Le libraire affirma pendant plusieurs jours les avoir en vain demandés à madame Goëzman, qui lui répondait constamment être convenue avec lui que dans tous les cas ces quinze louis seraient perdus pour moi. Il ajouta qu’il ne pouvait souffrir qu’on le soupçonnât de les avoir gardés ; que la dame se fait celer, et que je pouvais lui en écrire directement.

Le 21 avril, c’est-à-dire dix-sept jours après le jugement du procès, j’écrivis la lettre suivante à madame Goëzman :

« Je n’ai point l’honneur, Madame, d’être personnellement connu de vous ; et je me garderais de vous importuner, si, après la perte de mon procès, lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de louis, et la répétition enrichie de diamants qui y était jointe, on m’avait aussi rendu de votre part quinze louis d’or, que l’ami commun qui a négocié vous a laissés de subrogation.

« J’ai été si horriblement traité dans le rapport de monsieur votre époux, et mes défenses ont été tellement foulées aux pieds par celui qui devait, selon vous, y avoir un légitime égard, qu’il n’est pas juste qu’on ajoute aux pertes immenses que ce rapport me coûte celle de quinze louis d’or, qui n’ont pas dû s’égarer dans vos mains. Si l’injustice doit se payer, ce n’est pas par celui qui en souffre aussi cruellement. J’espère que vous voudrez bien avoir égard à ma demande, et que vous ajouterez à la justice de me rendre ces quinze louis celle de me croire, avec la respectueuse considération qui vous est due,

« Madame, votre, etc.

« Ce 21 avril 1773. »

Je n’en reçus point de réponse ; mais le lendemain ma sœur vint m’apprendre que le sieur le Jay était dans sa maison, égaré comme un insensé ; madame Goëzman, disait-il, l’avait envoyé chercher, pour se plaindre amèrement de ce que je lui demandais une somme de cent louis et une montre enrichie de diamants, qu’elle m’avait fait rendre. Il ajoutait que cette dame, outrée de colère, l’avait menacé de le perdre, ainsi que moi, en employant le crédit de M. le duc d’…

Ma sœur me dit que tous ces propos se tenaient chez elle, devant son médecin ; qu’elle avait inutilement essayé de remettre la tête de ce pauvre le Jay, à qui l’on ne pouvait faire comprendre qu’il ne s’agissait que de quinze louis égarés entre lui et cette dame, et non de ce qui m’avait été rendu ; que cet homme était si troublé, qu’il assurait avoir lu en propres termes dans ma lettre, que la dame lui avait montrée, la demande des cent louis et du bijou ; qu’enfin il menaçait de nier la part qu’il avait eue à cette affaire, si elle prenait une mauvaise tournure.

Heureusement j’avais gardé copie de ma lettre ; je l’envoyai par ma sœur au sieur le Jay, qui fut, à ce qu’il dit, sur-le-champ chez madame Goëzman, lui faire à son tour ses reproches. Je ne sais s’il tint parole, mais enfin les quinze louis ne revinrent point. J’ai depuis écrit deux lettres au libraire à ce sujet, qui sont restées sans réponse. Elles ont été jointes au procès.

J’appris alors dans le public que M. Goëzman, muni d’une déclaration du sieur le Jay[2], dans laquelle j’étais violemment inculpé, avait été chez M. le duc de la Vrillière et chez M. de Sartine, se plaindre hautement que je calomniais sa personne, après avoir tenté de corrompre sa justice. Je n’en croyais pas un mot : tant de précautions extra-judiciaires, avant qu’il y eût aucune procédure entamée, me paraissaient au-dessous même du moins instruit des criminalistes. Je ne pouvais me figurer qu’un conseiller au parlement, sur des objets relatifs à un procès jugé au parlement, invoquât une autre autorité que celle du parlement pour avoir raison de qui que ce fût ; en tout cas, je me promis bien qu’il ne me serait pas reproché, si je pouvais l’éviter, d’avoir provoqué, par mes discours ou mes écrits, un combat aussi indécent entre M. Goëzman et moi. Résolu que j’étais de me renfermer dans des défenses juridiques, si on allait jusqu’à m’attaquer en forme, j’eus l’honneur d’adresser la lettre suivante à l’un des hommes en place qui jouit au plus juste titre de l’estime et de la confiance universelles.


« Monsieur,

« Sur les plaintes qu’on prétend que M. Goëzman, conseiller au parlement, fait de moi, disant que j’ai tenté de corrompre sa justice, en séduisant madame Goëzman par des propositions d’argent qu’elle a rejetées, je déclare que l’exposé fait ainsi est faux, de quelque part qu’il vienne. Je déclare que je n’ai point tenté de corrompre la justice de M. Goëzman pour gagner un procès que j’ai toujours cru qu’on ne pouvait me faire perdre sans erreur ou sans injustice.

« À l’égard de l’argent proposé par moi, et rejeté, dit-on, par madame Goëzman : si c’est un bruit public, M. Goëzman ne sait pas si je l’accrédite ou non ; et je pense qu’un homme dont l’état est de juger les autres sur des formes établies ne devrait pas m’inculper aussi légèrement, moins encore armer l’autorité contre moi. S’il croit avoir à se plaindre, c’est devant un tribunal qu’il doit m’attaquer. Je ne redoute la lumière sur aucune de mes actions. Je déclare que je respecte tous les juges établis par le roi. Mais aujourd’hui M. Goëzman n’est point mon juge. Il se rend, dit-on, partie contre moi : sur cette affaire, il rentre dans la classe des citoyens, et j’espère que le ministère voudra bien rester neutre entre nous deux. Je n’attaquerai personne ; mais je déclare que je me défendrai ouvertement sur quelque point qu’on me provoque, sans sortir de la modération, de la modestie et des égards dont je fais profession envers tout le monde.

« Je suis, Monsieur, avec le plus profond respect, etc.

« Paris, ce 5 juin. »


Bientôt il courut un autre bruit, que M. Goëzman avait été chez M. le chancelier et chez M. le premier président, armé de cette terrible déclaration de le Jay, porter de nouvelles plaintes contre moi ; enfin, j’appris qu’il m’avait dénoncé au parlement, comme calomniateur et corrupteur de juge. Cette attaque étant plus méthodique que la première, j’eus moins de peine à me la persuader. Mais je n’en restai pas moins tranquille sur l’événement ; j’engageai même le sieur Marin, auteur de la Gazette de France et ami de M. Goëzman, de représenter à ce magistrat combien un pareil acte d’hostilité tournerait désagréablement pour lui. « Je crains peu ses menaces, lui dis-je ; il m’a fait tout le mal qui était en sa puissance. Vous pouvez l’assurer que je n’userai point en lâche ennemi de l’avantage des circonstances, pour lui causer un désagrément public ; mais qu’il ait la bonté de me laisser tranquille. » L’ami de M. Goëzman m’assura qu’il lui en avait écrit et parlé déjà plusieurs fois, en lui faisant sentir toutes les conséquences de ses démarches, et qu’il lui en parlerait encore. Sa négociation fut infructueuse.

Peu de jours après, M. le premier président m’envoya chercher pour savoir la vérité des bruits qui couraient. Je m’en tins au refus le plus respectueux de rien déclarer, à moins qu’on ne m’y forçât juridiquement… « Que mes ennemis m’attaquent s’ils l’osent, alors je parlerai ; l’on ne parviendra pas à me faire craindre qu’un corps aussi respectable que le parlement devienne injuste et partial, pour servir la haine de quelques particuliers. Quant à la déclaration de le Jay, elle tournera bientôt contre ceux qui l’ont fabriquée. Je n’ai jamais vu le sieur le Jay, mais on dit que c’est un honnête homme, qui n’a contre lui que le défaut des âmes faibles, de se laisser effrayer facilement, et de céder sans résistance à l’impulsion d’autrui : la fausse déclaration qu’on lui a extorquée dans un cabinet, il ne la soutiendra jamais dans un greffe ; et la vérité lui sortira par tous les pores à la première interrogation juridique qui lui sera faite. Ainsi, sans inquiétude à cet égard, et plein de confiance en l’équité de mes juges, je perdrais difficilement ma tranquillité. »

J’appris alors que M. le procureur général était chargé d’informer : je me hâtai d’aller lui présenter le nom et la demeure de tous ceux qui avaient eu part à cette affaire. Ils ont été entendus, et je ne crains pas qu’aucun d’eux démente la plus légère circonstance de cette longue narration.

À peine les témoins sont-ils assignés, que le Jay commence à trembler sur les conséquences de sa fausse déclaration. Dans le trouble de sa conscience, il va consulter M. Gerbier, expose les faits tels qu’ils se sont passés, en reçoit le conseil de revenir à la vérité dans sa déposition, vient faire la même confession à M. le premier président ; il la fait à quiconque a la patience de l’écouter. M. Goëzman en entend parler. On envoie chercher le libraire et sa femme, on commence par leur soutirer la minute de la fausse déclaration, parce qu’elle est de la main de ce magistrat ; on leur reproche ensuite aigrement leur inconstance. La dame le Jay, plus courageuse que son mari, proteste qu’aucun respect humain ne les empêchera plus de dire la vérité. Grands débats entre eux : enfin on en revient à négocier ; on veut engager le libraire à passer en Hollande, avec promesse de le défrayer de tout, et d’arranger l’affaire pendant son absence. La dame le Jay refuse, et soutient son mari dans sa résolution. Instruit des démarches de la maison Goëzman, et craignant que le Jay ne se laisse encore entraîner, je vais chez M. le premier président lui rendre compte de ce qui se passe. « Vous êtes instruit maintenant, lui dis-je, monseigneur : le Jay vous a tout avoué. J’étais bien sûr que cet homme, qui n’a menti que par faiblesse et par séduction, ne tarderait pas à rendre hommage à la vérité. Mais ce que vous ignorez, c’est qu’on veut le suborner encore, et lui faire quitter la France. De peur qu’on ne dise que c’est moi qui l’ai fait sauver, je me hâte d’en donner avis aux premiers magistrats. » En effet, je fus chez M. le procureur général et chez M. de Combault, commissaire-rapporteur, articuler les mêmes faits, en les priant de vouloir bien s’en souvenir en temps et lieu. Je cite avec assurance, et ne crains pas aujourd’hui d’invoquer des témoignages aussi respectables.

Bientôt le sieur le Jay, assigné comme témoin, dépose au greffe cette vérité redoutable à ses suborneurs, et contraire en tout à la déclaration qu’ils lui avaient extorquée. Sa femme et son commis, entendus, déposent, ainsi que lui, que la minute de la déclaration a été écrite de la main de M. Goëzman ; que le commis de le Jay en a tiré plusieurs copies ; que le maître n’a fait que la signer ; mais que depuis peu de jours on leur a retiré adroitement l’original. Madame Goëzman, entendue à son tour, dit fort peu de chose, et voudrait écarter par un air d’ignorance l’idée qu’elle ait eu la moindre part à l’affaire. Je suis le seul qu’on n’assigne point comme témoin, ce qui fait déjà présumer que je suis dénoncé comme coupable. En effet, j’étais dénoncé. L’information achevée et les témoins entendus, M. Doé de Combault fait son rapport aux chambres assemblées. Il intervient un arrêt qui décrète le sieur le Jay de prise de corps, le sieur Dairolles et moi d’ajournement personnel, et madame Goëzman seulement d’assignée pour être ouïe. Je ne me plains point d’une différence qui ne peut venir sans doute que d’un égard pour son sexe. Cependant le bruit courait que son mari, la traitant moins bien que le parlement, avait obtenu une lettre de cachet contre elle, l’avait fait enlever et mettre au couvent. Mais la vérité est que M. Goëzman ne fit pas usage de la lettre de cachet, et que madame Goëzman n’a été au couvent que depuis ; ce qui réalise aujourd’hui le propos qu’on tenait alors : « Si M. Goëzman, disait-on, fait renfermer sa femme, il la sait donc coupable ? et s’il la croit coupable, comment cherche-t-il à la justifier aux dépens d’autrui ? Si c’est le parlement qui poursuit, et si madame Goëzman n’est renfermée qu’en vertu du soupçon répandu sur elle jusqu’au jugement du procès, le soupçon s’étend également sur la femme et sur le mari. Par quel hasard, dans une affaire aussi peu éclaircie, voit-on Beaumarchais décrété d’ajournement personnel, le Jay de prise de corps, madame Goëzman renfermée, et M. Goëzman sur les fleurs de lis ? »

Ces contradictions apparentes excitaient de plus en plus l’attention du public sur l’événement de ce procès. Le sieur le Jay, retenu au secret pendant plus de huit jours, a été interrogé plusieurs fois ; le sieur Dairolles ensuite ; enfin moi le dernier, qui ai tâché de tracer dans mon interrogatoire l’historique exact de tous les faits, tels qu’on les a lus dans ce mémoire : et certes j’oserais bien assurer que, de toutes les dépositions des différents témoins, il n’y en a pas une seule qui ne s’accorde exactement avec cet interrogatoire.

Depuis ce temps, un arrêt a rendu la liberté provisoire à le Jay ; un autre a réglé l’affaire à l’extraordinaire : et tel est l’état des choses à l’instant où j’écris.

Avant de passer aux réflexions que cet exposé peut faire naître à tout le monde, il faut placer ici deux épisodes intimement liés au fond du procès, et que nous n’avons détachés du reste des faits qu’afin que rien ne nuisît à l’attention particulière qu’ils méritent. Le premier lève un coin du voile obscur qui masque encore l’auteur de cette noire intrigue ; le second le déchire tout à fait.

épisode du sieur d’arnaud de baculard

Tandis que tous ceux que le malheur engage dans cette affaire gémissaient de la nécessité de repousser la calomnie par des défenses légitimes, qui croira qu’un homme absolument étranger au procès ait été assez ennemi de son repos pour venir imprudemment se jeter dans la mêlée, y jouer d’abord le rôle de conciliateur, puis prendre parti contre les accusés, par une lettre signée de sa main ; flotter ensuite dans une incertitude pusillanime ; rétracter cet imprudent écrit, que des contradictions choquantes avaient déjà fait suspecter ; et se donner par tant d’inconséquences en spectacle au public, empressé à juger les acteurs de cette étrange scène ? Un tel homme existe pourtant, et c’est le sieur d’Arnaud de Baculard. Puisqu’il lui a plu de prendre part à la querelle, il faut développer sa conduite aux yeux de la cour ; elle n’est pas sans importance au procès.

Vers l’époque où les premiers travaux de la procédure s’entamaient, le hasard me fit rencontrer dans la rue de Condé, où je demeure, le sieur d’Arnaud. Je prévins toute question de sa part, en lui disant : « Monsieur, vous êtes ami du sieur le Jay ; il a donné à M. Goëzman une fausse déclaration ; s’il persiste à en soutenir les termes, un moment arrivera, et c’est celui de la confrontation, où toutes les personnes avec qui il a correspondu lui reprocheront son mensonge ; il se verra froissé entre son faux témoignage et la vérité qui fondra sur lui de toute part ; elle sortira de sa bouche alors, mais il ne sera plus temps : l’iniquité, la calomnie, la mauvaise foi lui seront imputées ; et la plus juste punition sera le prix de sa lâche complaisance. Je vous conseille donc, monsieur, par l’intérêt que vous prenez à lui, de le voir, et de l’engager à dire la vérité : c’est le seul parti qui lui reste dans l’embarras où il s’est plongé lui-même ; les magistrats ne font point le procès à la faiblesse, c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit. » Le sieur d’Arnaud m’écoutait d’un air sombre, et ne rompit le silence que pour me reprocher aigrement l’indiscrétion avec laquelle j’avais, dit-il, engagé cette affaire au palais, l’acharnement que je mettais à sa poursuite, et qui me rendait l’auteur de tous les chagrins prêts à fondre sur la tête de ce pauvre le Jay.

Je conclus de cette sortie du sieur d’Arnaud, qu’il n’était pas instruit de mon affaire, et je lui appris que ce n’était pas moi, mais M. Goëzman qui avait intenté le procès et le poursuivait ; que jusqu’alors je n’avais voulu rien faire, rien dire, ni rien écrire à ce sujet ; je l’engageai de nouveau à déterminer son ami à revenir à la simple vérité dans sa déposition.

Le sieur d’Arnaud excusa sa vivacité sur son ignorance, blâma la faiblesse de le Jay, condamna la conduite de M. Goëzman, s’étendit un peu sur la méchanceté des hommes, et m’assura qu’il allait faire part de mes observations au sieur le Jay. Qu’est-il arrivé ? Que le sieur d’Arnaud a visité M. Goëzman ; que M. Goëzman a visité le sieur d’Arnaud ; et qu’enfin ce dernier a écrit une lettre apologétique au magistrat, dans laquelle, après un éloge de ses vertus, il ajoute qu’il se croit obligé, pour l’honneur de la vérité, de lui apprendre d’office qu’un soir, étant chez le sieur le Jay, ce dernier lui fit voir une montre enrichie de diamants, très-belle, avec cent louis, qu’il allait rendre, lui dit-il, à un ami de M. de Beaumarchais, qui les lui avait remis pour les présenter à madame, qui les avait rejetés avec indignation. Le sieur d’Arnaud ajoute qu’il ne doute point que le sieur le Jay ne les ait rendus sur-le-champ, etc., etc.

M. Goëzman a déposé au greffe de la cour cette lettre du sieur d’Arnaud, avec la déclaration du sieur le Jay. Quelles pièces et quelles précautions pour un magistrat ! nimia præcautio dolus. Soufflons sur ce nouveau fantôme, et détruisons ce frêle appui du système de la corruption. Quand les visites réciproques ne prouveraient pas que ce témoignage est une pièce mendiée ; quand le désaveu qu’a fait depuis au greffe le sieur le Jay de sa fausse déclaration ne démontrerait pas que madame Goëzman n’a jamais rejeté avec indignation les cent louis et la montre ; quand le refus opiniâtre que cette dame a fait de rendre les quinze louis qu’elle avait exigés, et qu’elle a encore entre les mains, ne fournirait pas la preuve la plus complète qu’elle a reçu tout le reste avec plaisir ; et quand le sieur d’Arnaud ne serait pas depuis convenu lui-même que c’était uniquement pour l’obliger qu’il avait écrit à M. Goëzman ; un court examen de sa lettre, et de la comparaison de ces mots… un soir… qu’il allait rendre, etc., avec ce qui s’est passé le 5 avril, jour auquel les effets m’ont été remis, suffirait pour anéantir le témoignage qu’elle contient. Épargnons cette discussion au lecteur : la rétractation du sieur d’Arnaud la rend inutile. Je voulais me justifier de son accusation, et non le poursuivre. Je l’ai fait, et me borne à le plaindre, si d’autres motifs qu’une complaisance aveugle ont affecté son cœur et dirigé sa plume.

autre épisode très-important touchant le sieur marin, auteur de la gazette de france

Le sieur Dairolles était assigné pour déposer : la veille de sa déposition, vers une heure après midi, je passai chez ma sœur, que je trouvai avec son mari, son médecin, le sieur Deschamps, négociant de Toulouse, et plusieurs autres personnes. À l’instant arrive le sieur Marin, auteur de la Gazette de France, et ami de M. Goëzman. Il nous dit que ce magistrat l’avait accompagné jusqu’à la porte pour chercher le sieur Dairolles, et l’engager à ne faire le lendemain qu’une déposition très-courte, et qui ne compromît madame Goëzman ni personne ; qu’il nous engageait tous à nous conduire sur ce plan dans nos dépositions ; et que lui Marin se faisait fort d’arranger l’affaire sous peu de jours ; qu’il avait des moyens sûrs pour y réussir ; mais qu’il fallait bien se garder, surtout, de parler de ces misérables quinze louis, qui ne faisaient qu’embrouiller l’affaire, et me donner un air de mesquinerie qui me faisait tort dans le monde. — « Au contraire, monsieur, lui-dis-je avec chaleur, il en faut beaucoup parler : ce n’est pas que ces quinze louis m’intéressent en eux-mêmes ; mais ils sont la clef de toute l’affaire, et le seul moyen d’en résoudre tous les problèmes. Car madame Goëzman, qui nie aujourd’hui d’avoir jamais reçu le prix qu’elle a mis elle-même aux audiences de son mari, reste absolument sans réponse, quand on lui demande comment ces misérables quinze louis sont encore entre ses mains, s’il est vrai qu’elle ait rejeté tout le reste hautement et avec indignation ? Il en faut beaucoup parler, parce que M. Goëzman les a volontairement oubliés dans la déclaration qu’il a minutée de sa main et que le Jay n’a fait que copier et signer. Mais permettez que je ne prenne point le change à cet égard. On conclurait de ce silence général que le Jay n’a point remis les quinze louis à madame Goëzman ; qu’il l’a calomniée, en disant qu’elle les avait exigés et retenus ; qu’il a bien pu garder ainsi tout le reste ; et l’on perdrait un malheureux pour sauver les seuls auteurs de l’exaction et de l’odieux procès qui en résulte. — Eh ! que vous importe, répondit le sieur Marin, que ce fripon de le Jay soit sacrifié ? Ce n’est pas un grand malheur, si vous êtes tous hors d’une affaire qui intéresse aujourd’hui les ministres, et où il n’y a que des coups à gagner. » Chacun s’éleva fortement contre cette barbarie de sacrifier le Jay, et l’on se sépara. En nous quittant, le sieur Marin pria instamment le sieur Lépine de lui envoyer Dairolles à quelque heure qu’il rentrât, pour qu’il pût lui parler avant d’aller au palais.

Le sieur Marin et M. Goëzman passèrent l’après-midi du même jour à chercher le sieur Dairolles dans toutes les maisons où l’on espérait le rencontrer : ce fut en vain. L’auteur de la Gazette de France, inquiet, renvoie, le lundi à sept heures du matin, dire au sieur Dairolles qu’il est de la dernière importance qu’il vienne lui parler avant d’aller au palais. Le sieur Dairolles se rend au greffe, et ne va chez l’auteur de la Gazette qu’en sortant de déposer. Je m’y rencontre avec lui : la mémoire fraîche encore de tout ce qu’il venait de dicter, le sieur Dairolles nous le rend dans le plus grand détail. Le sieur Marin blâma fort une déposition aussi étendue, « Je vous ai cherché, dit-il, partout hier avec Goëzman[3], pour vous empêcher de faire cette sottise-là.

« Depuis, je vous ai fait dire de me venir parler ce matin : il suffisait de quatre mots au greffe, et j’arrangeais l’affaire en deux jours, comme je l’ai dit hier à M. de Beaumarchais chez madame sa sœur. Mais il est encore temps ; vous en serez quitte pour aller faire une autre déposition plus courte et sans détail : on biffera la première, il n’en sera plus question, et l’affaire s’éteindra toute seule. »

Je fis sentir à mon tour au sieur Dairolles la conséquence d’une pareille conduite : « Si vous allez faire une seconde déposition, ne croyez pas qu’on annule la première ; on les opposera l’une à l’autre, et toutes les deux à vous, qui tomberez précisément dans le cas de le Jay, d’être contraire à vous-même : voilà mon avis. » Le sieur Marin nous apprit ensuite qu’il allait dîner chez M. le premier président avec monsieur et madame Goëzman, laquelle devait, en sortant de table, aller faire sa déposition au greffe.

Le même jour, vers les six heures du soir, je retrouvai le sieur Marin sur le Pont-Neuf. « J’ai dîné avec notre monde, me dit-il ; et, pendant que la femme est allée au greffe, je suis convenu avec Goëzman que j’engagerais Dairolles à l’aller voir ce soir. Il sera fort bien reçu ; et lorsque Dairolles lui aura conté les choses comme elles se sont passées, son intention est d’avoir une lettre de cachet pour enfermer sa femme, et tout sera fini. J’ai vu Dairolles en sortant de chez le premier président, et j’en ai tiré promesse qu’il irait ce soir chez Goëzman ; mais j’ai peur qu’il ne nous manque encore. Joignez-vous à moi pour l’y engager. — Pourquoi donc faut-il que ce soit Dairolles, lui dis-je ? S’il était possible de supposer que M. Goëzman ignorât ce qui se passe chez lui, et s’il faut croire pieusement qu’il ait besoin de nouvelles instructions à cet égard pour faire enfermer sa femme, que n’envoie-t-il chercher le Jay, à qui il a fait faire une fausse déclaration, et qui vient de se rétracter ? Que ne demandait-il à M. le premier président cette vérité, que tout Paris sait que le Jay lui a confessée depuis peu ? Que ne s’adresse-t-il à vous-même, qui savez aussi bien que nous à quoi vous en tenir sur le fond de l’affaire ? Au reste, je vais voir M. Dairolles et sonder ses intentions. »

Je me rendis à l’instant chez ma sœur, que je trouvai en conversation animée avec une autre de mes sœurs. « Le sieur Marin, me dirent-elles, a parlé de nouveau à Dairolles cette après-midi ; ils ont été longtemps ensemble : le dernier est venu tout échauffé nous dire : « Comment trouvez-vous donc Marin, qui veut absolument que j’aille changer ma déposition ? Et, sur ma résistance opiniâtre : Vous direz, m’a-t-il ajouté, que c’est toute cette famille Beaumarchais qui vous a suggéré la première[4]. Quel bien espérez-vous de tous ces gens-là ? Abandonnez leurs intérêts, ne songez qu’aux vôtres. Par votre déposition de ce matin, vous perdez quatre ans de travaux accumulés pour obtenir les bonnes grâces de M. le duc d’…, au moment peut-être où vous étiez près d’en recueillir le fruit. Allez, mon cher compatriote, allez-vous-en parler à Goëzman ce soir, et surtout promettez-le-moi. » Voilà, m’ajoutèrent mes sœurs, ce que Dairolles vient de nous apprendre : il a, dans son premier mouvement, raconté les mêmes choses à un de ses amis. Nous lui avons fait connaître le piége dans lequel on veut l’attirer. Il n’ira pas ce soir chez M. Goëzman, quoiqu’il y soit attendu. — Et moi, leur dis-je, je vais à l’instant instruire M. le premier président de cette nouvelle intrigue. » En effet, ce magistrat respectable eut la bonté, la patience d’écouter tout le détail qu’on vient de lire, et finit par me dire : « Comptez que le parlement ne fera d’injustice à personne, et qu’en temps et lieu je me souviendrai de tout ce que vous m’avez dit. »

On avait déjà répandu au palais que le sieur Dairolles, au désespoir de sa déposition du même jour, qui lui avait été suggérée, était dans l’intention de se rétracter de tout ce qu’il avait dit. Frappé du rapport de ce bruit avec les insinuations du sieur Marin, il courut le lendemain au greffe, assurer que non-seulement il démentait le fait calomnieux de sa rétractation, mais qu’il demandait la permission de confirmer ce qu’il avait dit la veille, et même d’y ajouter quelque chose.

De mon côté, je fus chez le sieur Marin, le prier de vouloir bien ne plus correspondre avec le sieur Dairolles, au sujet de mes affaires ; ce qu’il me promit.

Voilà les faits rendus dans la plus scrupuleuse exactitude. Raisonnons maintenant sur la question qu’ils ont fait naître au parlement.

réflexions

Y a-t-il, dans tout ce qu’on vient de lire, la moindre trace du crime de corruption de juge ? Y voit-on que j’aie voulu gagner le suffrage de mon rapporteur par des voies malhonnêtes ? Qui osera m’en prêter la coupable intention, lorsque tous les faits parlent en ma faveur, lorsque toutes les dépositions appuient ma dénégation formelle, et lorsque l’instruction du procès ne fournit aucune preuve du contraire ?

Mille raisons éloignaient de moi la pensée de manquer de respect au parlement, en offensant un de ses membres.

1o J’avais, avec tous les jurisconsultes, si bonne opinion de ma cause, que j’aurais cru faire tort aux lumières de mes juges en doutant un moment de son succès.

2o Je n’ignorais pas qu’un juge intègre ne se laisse point corrompre par de l’argent ; et que c’edt le supposer corrompu d’avance et vendu à l’iniquité, que de lui en proposer.

3o J’avais déjà gagné sur délibéré cette cause en première instance aux requêtes de l’hôtel ; et certes, on ne supposera pas que ce fût par corruption. Y avait-il donc quelque chose en mon second rapporteur qui dût me le faire soupçonner plus corruptible et moins délicat que le premier ? Je ne connaissais pas M. Goëzman ; et lorsqu’il me dénonce comme son corrupteur, n’est-ce pas lui seul qui fait à sa personne un outrage auquel je n’ai pas songé ? Quel juge honnête a jamais pensé de lui qu’un client le soupçonnât d’être corruptible ? Si quelqu’un eût dit à Caton : Un tel homme espère acheter votre voix aux prochains comices, n’eût-il pas à l’instant répondu : Vous mentez, cela est impossible ?

4o Quoi ! l’on irait jusqu’à supposer que l’on a mis pour moi le suffrage de M. Goëzman au misérable prix de cinquante louis ! En calomniant le plaideur, on verse à pleines mains l’avilissement sur le juge. Si j’avais eu la coupable intention de corrompre mon rapporteur dans une affaire dont la perte me coûte au moins cinquante mille écus, loin de fatiguer mes amis de mes résistances, loin de marchander le prix des audiences dont je ne pouvais me passer, n’aurais-je pas tout simplement dit à quelqu’un : Allez assurer M. Goëzman qu’il y a cinq cents louis, mille louis à son commandement, déposés chez tel notaire, s’il me fait gagner ma cause ? Personne n’ignore que de telles négociations s’entament toujours par une proposition vigoureuse et sonnante. Le corrupteur ne veut qu’une chose, n’emploie qu’un instant, ne dit qu’un mot, est jeté par la fenêtre, ou conclut son traité : voilà sa marche.

Mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec ce qui m’arrive, et que voit-on ici ? Un plaideur désolé de ne pouvoir approcher de son rapporteur, joignant ses efforts aux soins ardents de ses amis, et s’agitant inutilement pour arriver à l’inaccessible cabinet. On y voit des audiences courues, sollicitées ; leur prix débattu ; cent louis partagés en deux fois ; une seule audience obtenue, une autre inutilement espérée ; dix louis versés d’un côté, quinze louis exigés de l’autre ; un bijou consommant tous ces sacrifices ; beaucoup de courses inutiles, point d’accès chez le juge ; et le procès perdu. On voit que des demandes successives ont entraîné des sacrifices successifs ; que, plus le besoin est devenu pressant, moins on a pu se rendre économe de sa bourse ; et qu’enfin on n’a fait que céder à la nécessité de payer ce qu’il était indispensable d’obtenir. Il y a bien loin de cette marche à celle d’un corrupteur de juge.

Mais, dira-t-on, c’est payer bien cher une audience que d’en donner cent louis. Certainement c’est bien cher ; et mes débats et les tentatives de ma sœur promeut assez que nous l’avons pensé comme vous ; mais réfléchissez que cinquante louis n’ont pas suffi pour m’obtenir la première audience, et qu’un bijou de mille écus, surmonté de quinze louis, n’a pu me procurer la seconde ; et vous conviendrez que ce qui vous semble aujourd’hui trop acheté ne le parut pas encore assez alors. Quel homme, engagé dans les sables d’Afrique, ne payerait pas un verre d’eau cent mille ducats dans un pressant besoin ?

« Mais, en faisant successivement tous ces sacrifices, il est très-probable que vos demandes d’audience n’ont été qu’un prétexte avec lequel vous avez masqué l’intention de corrompre votre juge. »

Il est très-probable !… Au reste, qu’on ne croie pas que j’invente ici des objections oiseuses pour m’amuser à les résoudre : elles m’ont toutes été faites à l’interrogatoire.

Il est très-probable ! Heureusement, il ne s’agit pas ici de me décider coupable sur des probabilités, mais seulement de juger sur des preuves si je le suis ou non. Que dirait de moi M. Goëzman, si, repoussant sur lui le bloc dont il veut m’écraser, je m’égarais aussi dans les conjectures, en disant : Lorsque madame Goëzman vendait l’audience de son mari, il est très-probable qu’il était de moitié dans le traité ; l’impossibilité d’entrer chez lui avant la délivrance des deniers, et le parfait accord du moment indiqué par l’agent de madame pour l’audience avec celui où monsieur l’accorda, donnent beaucoup de poids à ma conjecture. Si j’ajoutais : Celui qui reçoit de la main droite étant à bon droit soupçonné de n’avoir pas la main gauche plus pure, il est très-probable qu’après qu’on a eu touché mes cent quinze louis de le Jay, l’enchère s’est trouvée couverte par un autre : d’où sans doute est venue l’impossibilité d’obtenir une seconde audience, malgré les promesses du mari et de la femme ; d’où est partie l’offre tardive de rendre l’argent à celui qui avait le moins donné, parce qu’en pareille affaire on ne peut tout garder sans qu’un des deux payants ne jette les hauts cris. Si, rapprochant sous un même point de vue la frivolité des objections que M. Goëzman a faites tant à moi qu’à mon ami sur mon affaire ; l’odieux soupçon qu’il a répandu, que j’avais pu abuser d’une date et d’une signature en blanc, pour y apposer un arrêté de compte ; sa remarque insidieuse que les sommes de mon acte étaient en chiffres sur le verso (tandis qu’elles sont, avant, dix fois écrites en toutes lettres sur le recto) ; le désir qu’il a montré, en sortant du jugement, de faire croire qu’il avait seul décidé la perte de mon procès, lorsqu’il dit tout haut qu’on avait opiné du bonnet d’après son avis ; la précaution de se faire faire une déclaration par le Jay avant la procédure ; la lettre du sieur d’Arnaud, la mission du sieur Marin, etc., etc. ; si, dis-je, embrassant tous ces faits, j’en concluais qu’il est très-probable… Ne m’arrêteriez-vous pas tout court, en me disant qu’en une affaire aussi grave il n’est pas permis de donner des vraisemblances pour des vérités ; que le parlement est juge des faits, et non des intentions ; que ce n’est pas à moi à diriger ses idées, ni les conséquences qu’il doit tirer ; et qu’enfin il est calomnieux d’avancer ce qu’on ne peut légalement prouver ? Faites-moi donc au moins la justice que vous exigeriez de moi ; et ne supposez pas que j’aie eu l’intention de corrompre mon juge, lorsque tout concourt a porter jusqu’à l’évidence que je n’ai fait que céder à la dure nécessité de payer des audiences indispensables[5].

« Mais donner de l’argent à la femme de son rapporteur pour arriver jusqu’à lui est une espèce de corruption détournée, très-digne aussi des regards sévères de la justice. »

Eh ! monsieur, un homme qui ne peut se reconnaître en un dédale obscur qu’en semant l’or de tout côté sur son chemin n’est-il pas assez malheureux d’y être engagé, sans qu’il ait encore le chagrin d’en essuyer le reproche ? Eh quoi ! toujours de la corruption ? Une victime est-elle donc si nécessaire ici, qu’il faille la désigner à quelque prix que ce soit ?

Si le suisse de mon juge m’a barré dix fois sa porte, pressé que je suis d’entrer, m’accuserez-vous d’être un corrupteur pour avoir amadoué le cerbère avec deux gros écus ?

Arrivé dans l’intérieur, si deux louis d’or glissés dans la main du valet de chambre me font pénétrer au cabinet de son maître, aurai-je donc commis un crime de lèse-équité magistrale en les lui abandonnant ?

Forcez la progression jusqu’au secrétaire ; allez même jusqu’à quelqu’un plus intimement attaché à mon juge : ne conviendrez-vous pas que la somme ne fait plus rien à la chose, parce que les sacrifices sont toujours en raison de l’état de celui qui nous sert ?

Sans doute il est malheureux pour un plaideur d’être obligé de parcourir, l’or à la main, le cercle entier de tant de vexations subalternes avant que d’arriver au juge qui en occupe le centre, et le plus souvent les ignore. Mais qu’on puisse être inculpé pour avoir cédé à la plus tyrannique nécessité, c’est, je crois, ce qu’on peut hardiment nier avec tous les casuistes et jurisconsultes de l’univers.

Observez encore que l’on tomberait dans une contradiction puérile en attaquant un plaideur en corruption, pour avoir été forcé d’acheter de la femme de son juge des audiences à prix d’or, lorsqu’il est reçu, reconnu, avoué, qu’on doit en offrir à tous les secrétaires des rapporteurs, dont le revenu serait trop borné sans la générosité des clients.

En vain me direz-vous que le travail des secrétaires est au moins un prétexte aux largesses des plaideurs : et voilà précisément d’où naît l’abus. Les deux contendants n’étant pas plus exempts de payer l’un que l’autre ce travail au secrétaire, il n’en est que plus exposé à la tentation de subordonner la besogne au prix qu’il en reçoit. Alors il faut convenir que les dix, vingt-cinq, quarante ou cinquante louis qu’on lui ferait accepter, deviendraient un genre de corruption bien plus dangereux autour d’un rapporteur, que celui d’intéresser sa femme. Il frapperait également sur l’homme et sur la chose, sur le juge et sur son travail. Car, enfin, sa femme peut au plus lui recommander l’affaire ; mais celui qui en fait l’extrait est souvent le maître de la lui présenter à son gré, de faire valoir ou d’atténuer les moyens, selon qu’il veut favoriser ou nuire. L’équité d’un juge peut bien le tenir en garde contre la séduction de sa femme : les choses qu’elle recommande étant étrangères à son état, en demandant elle avertit de se méfier d’elle, et son projet doit échouer par les moyens mêmes qu’elle prend pour le faire réussir ; au lieu que tout paraît se réunir pour attirer un juge très-occupé dans le piége que lui tendrait un secrétaire infidèle, et vendu à l’une des parties.

Nous ne voyons pourtant pas de nos jours qu’on accuse personne de vouloir corrompre les rapporteurs, quoique chaque plaideur soit toujours disposé, près des secrétaires, à couvrir l’enchère de son concurrent.

C’est donc sur la main qui reçoit que la justice doit avoir l’œil ouvert, et non sur la main qui donne. La faute de celle-ci n’est qu’un accident éphémère et peu dangereux, au lieu que l’avidité toujours subsistante de celle-là peut multiplier le mal à l’infini.

Je me fais d’autant moins de scrupule d’indiquer ici l’abus qui peut résulter de laisser aux plaideurs à payer le travail des secrétaires, que j’ai prouvé, par le témoignage honorable rendu à l’un d’eux en ce mémoire, avec quel plaisir je rends justice à des hommes très-honnêtes, aussi studieux qu’éclairés. Abstractivement parlant, un reproche général peut être bien fondé contre telle manière d’exister d’un corps, sans qu’on entende en faire d’application personnelle à aucun de ses membres actuels.

Maintenant, qu’un gazetier joigne à la plus insidieuse annonce sa ridicule réflexion, qu’un plaideur est très-punissable de chercher à corrompre son juge, et le juge répréhensible de se prêter à ses menées ; on perd patience à redresser de pareilles bévues : aussi n’est-ce pas pour le gazetier qu’on répond qu’il fallait dire précisément le contraire.

L’action répréhensible d’offrir de l’or peut au moins s’excuser dans un plaideur emporté par un violent intérêt. Comme il ne plaide que pour gagner sa cause, et qu’on lui crie de toute part : Payez, payez, ne vous lassez pas ! peut-il savoir au juste à quel point, à quelle personne il doit s’arrêter ? Qui posera la barrière, et lui montrera la borne finale ? Et si la nécessité le force à passer les limites, quel homme assez pur osera lui jeter la première pierre ?

Mais le juge, organe de la loi silencieuse, le juge, impassible et froid comme elle pour les intérêts sur lesquels il doit prononcer, fera-t-il, sans crime, de la balance de Thémis un vil trébuchet de Plutus ? L’intention du plaideur qui donne est au moins sujette à discussion, et peut s’interpréter de mille manières ; mais le juge qui reçoit est sans excuse aux yeux de la loi. Si le premier doit acheter mille choses en plaidant, le second n’a rien à vendre en jugeant : il est donc le vrai coupable, le seul punissable ; l’autre est tout au plus répréhensible.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Où la corruption n’existe point, il n’y a point de coupable à démêler, point de corrupteur à punir. En vain irait-on chercher dans Papon, dans Néron, ou tel autre compilateur d’ordonnances, quelque ancien arrêt du treize ou quatorzième siècle, pour l’appliquer à la question présente ; aucun ne peut certainement lui convenir. Les temps sont changés, les mœurs sont différentes, et l’espèce ne saurait être aujourd’hui la même sur rien. Tout se faisait alors plus simplement : les plaideurs n’avaient point d’avocats, les juges point de secrétaires ; tel jugement, dont les frais épuisent une bourse de louis, ne coûtait alors qu’un cornet d’épices ; et telle autre chose était un crime aux yeux de l’équité, qui s’est tournée depuis en usage aux yeux de la justice.

Et quand toutes ces raisons n’existeraient pas, aucun arrêt n’a certainement prévu le cas où je me trouve ; aucune loi n’a défendu de payer des audiences indispensables, quand on ne peut les obtenir autrement. S’il est peu généreux de les vendre, il y a bien loin du malheur de les acheter aux délits sur lesquels la loi prononce des peines ; et si elle n’en a point prononcé, fera-t-on une jurisprudence rétroactive, exprès pour appliquer une punition à tel fait dont l’usage et le silence de la loi semblaient autoriser l’abus, nuisible aux seuls plaideurs ?

Si l’on parvenait même à rencontrer quelque ancienne ordonnance à peu près applicable à la question présente, faudrait-il donc en tordre le sens, en étendre les dispositions, pour la faire cadrer à cet événement ? Il est une maxime de jurisprudence criminelle dont on ne peut s’écarter : c’est qu’en toute loi pénale les cas de rigueur ne reçoivent jamais d’extension, à cause du danger extrême des conséquences.

Mais, indépendamment d’un danger applicable à tous les cas, les juges ont certainement prévu celui qui résulterait en particulier d’un arrêt, lequel, au lieu de décharger de l’accusation un plaideur qui n’a fait que céder, en payant, à la plus tyrannique nécessité, sévirait contre lui dans un prononcé foudroyant. Serait-ce comme corrupteur ? nous avons prouvé qu’il ne l’est ni n’a voulu l’être. Comme payeur d’audience ? dans le fait et dans le droit il n’y a pas de sa part l’ombre d’un délit.

On sent que le désir de mettre un frein, par un exemple, à la corruption, pourrait seul dicter un pareil arrêt ; mais les magistrats sont bien convaincus que cet arrêt prouverait mieux leur sévérité qu’il n’honorerait leur prévoyance : ils savent qu’en en faisant porter la rigueur sur la partie déjà souffrante, et qu’en se trompant ainsi sur le choix de la victime, au lieu de couper le mal dans sa racine, on courrait le danger de l’accroître à l’infini.

Osons le dire avec liberté : si jamais il existait un juge avide et prévaricateur, chargé de l’examen d’un procès, ne deviendrait-il pas le maître à l’instant d’abuser d’un pareil arrêt, comme d’une permission enregistrée, pour dépouiller impunément les plaideurs ? L’arrêt à la main : Donne-moi cent louis, pourrait-il dire à son client, si tu veux avoir audience ; mais, quand tu l’auras payée, soit que je te l’accorde ou non, lis cet arrêt, et tremble de parler !

Caron de Beaumarchais
M. Doé de Combault, rapporteur.
Me Malbeste, avocat.

SUPPLÉMENT
AU
MÉMOIRE À CONSULTER

Pressé d’établir mon innocence par l’exposé des faits, j’ai hasardé mon premier mémoire. Mais avoir dit la vérité dans un commencement d’affaire est un engagement pris envers les juges et le public de continuer à la leur offrir sans relâche et sans déguisement jusqu’à sa conclusion.

J’ai trop appris, aux dépens de mon repos, combien il est dangereux d’avoir un ennemi qualifié ; j’ai pensé payer d’une partie de ma fortune le malheur de combattre un adversaire en crédit. Aujourd’hui ce qui devait me faire trembler me rassure.

Moins obligé d’avoir du talent, parce que j’ai du courage, la nécessité d’écrire contre un homme puissant est mon passe-port auprès des lecteurs. Je ne m’abuse point : il s’agit moins pour le public de ma justification, que de voir comment un homme isolé s’y prend pour soutenir une aussi grande attaque et la repousser tout seul.

Quant à mes juges, être bien persuadé que je n’aurai pas moins de faveur à leurs pieds que mon adversaire assis au milieu d’eux ; m’y présenter avec la plus grande confiance, est rendre au parlement ce que je lui dois. Ce principe adopté, l’on sent que tout ménagement qui m’eût empêché de me défendre contre un juge ne m’eût paru qu’une insulte au corps entier des magistrats.

Et tel était mon argument auprès des gens de loi, quand j’y cherchais un défenseur. Mais je parlais à des sourds ; ils fuyaient tous, en me criant de loin : C’est un de Messieurs, ne m’approchez pas ! D’où vient donc tant d’effroi ? je ne demande que justice. Dieu et mon droit n’est-il plus le cri de réclamation qui rend tous les sujets d’un roi juste également recommandables aux yeux de la loi ? ou mon adversaire est-il l’arche du Seigneur, et sacré au point qu’on ne puisse y toucher sans être frappé de mort ? Mes ennemis sont nombreux, et je suis seul ; mais, au tribunal de l’équité, le plus ferme appui de l’innocence est de n’en avoir aucun. Vos terreurs ne m’arrêteront donc point ; je me défendrai moi-même. Vous ne voyez que des hommes où je parle à des juges. Vous craignez leurs ressentiments ; moi, j’espère en leur intégrité. Qui de nous deux les honore mieux, à votre avis ? Mais y eût-il du danger pour moi, je préférerais de m’y exposer par un excès de confiance, à la bassesse de les outrager par une défiance malhonnête ; et s’il faut me montrer enfin tel que je suis, j’aimerais mieux trébucher même en ce combat avec leur estime et celle des honnêtes gens, que de chercher, en le fuyant, ma sûreté dans un mépris universel[6].

Mon premier mémoire a laissé le procès seulement réglé à l’extraordinaire. C’était poser la plume à l’instant où il devenait intéressant de la prendre. Ce nouvel aspect des choses, annonçant que le parlement voulait traiter l’affaire au plus grave, abattait le courage de mes amis ; il a relevé le mien. Si l’on avait voulu juger légèrement, disais-je, étouffer le fond en étranglant la forme, et ne pas peser chaque chose au poids de la plus exacte équité, tout n’est-il pas connu sur ce qui me regarde ? Ce qui ne l’est pas de même est la branche du procès qui touche monsieur et madame Goëzman. Le règlement à l’extraordinaire peut seul éclaircir cette importante partie de ma justification : il est donc beaucoup plus en ma faveur que contre moi.

Si j’ai bien ou mal raisonné, c’est ce que la suite va nous apprendre. Je supplie le lecteur de m’accorder autant d’attention que d’indulgence. Quand je n’avais à raconter qu’une suite de faits non disputés, j’ai pu soutenir un moment sa curiosité par mon empressement à la satisfaire, et sauver l’aridité du sujet par la rapidité de la marche ; mais aujourd’hui qu’il me faut discuter lentement les moyens de mes adversaires, les éplucher phrase à phrase, et me traîner après eux dans le caveau de la mine où ils ont cru m’ensevelir, on sent que ma marche en deviendra pesante, et qu’il me faut ici plus de méthode que d’esprit, plus de sagacité que d’éloquence.

Ce n’est pas le fond du procès que je vais examiner : il est connu par mon premier mémoire. J’examinerai seulement la manière dont mes adversaires ont engagé l’affaire et l’ont soutenue contre moi jusqu’à ce jour. C’est une espèce de second procès dans le premier, comme l’épisode du sieur Marin et toutes ses nouvelles menées en donneront bientôt un troisième dans le second.

Surtout appliquons-nous à bien effacer la tache de corruption qu’on a voulu m’imprimer : forçons madame Goëzman à se rétracter. Car, si M. Goëzman est mon véritable adversaire, il ne faut pas oublier que sa femme est mon unique contradicteur. C’est sur la foi de ce seul témoin qu’il m’a dénoncé comme ayant voulu le corrompre et gagner son suffrage.

Quant à ce dernier nœud, le plus difficile de tous, madame Goëzman l’a coupé au moment qu’on s’y attendait le moins, en dictant, dans son récolement, auquel elle s’est toujours tenue depuis, cette phrase remarquable et qui juge le procès : Je déclare que jamais le Jay ne m’a présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible ; mais qu’il sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais.

On en connaît assez déjà pour être certain que mes ennemis ne s’étaient pressés de s’emparer de l’attaque que par la frayeur d’être chargés du poids de la défense : mais ils ont beau faire, il faudra toujours y revenir, parce qu’en acceptant le défi j’ai pris pour devise : Courage et vérité.

Se plaindront-ils que je me sois trop pressé de parler ? Leurs déclarations étaient fabriquées : la lettre de d’Arnaud les appuyait ; les soins de Marin en promettaient le succès ; j’étais dénoncé au Parlement ; les témoins entendus ; les chambres assemblées ; l’arrêt intervenu ; le Jay emprisonné ; moi décrété ; les interrogatoires accumulés ; les bruits les plus funestes répandus ; les diffamations les plus indécentes admises : et moi j’étais muet et tranquille. Qu’ils s’agitent, qu’ils cabalent, qu’ils me dénigrent sans relâche, ils ont tort, disais-je, c’est à eux de se tourmenter : si la vigilance est utile à la vertu, elle est bien plus nécessaire au vice ; un moment viendra où j’éclaircirai tout. Il est arrivé. Parler plus tôt eût été fomenter un débat inutile ; attendre plus tard aurait compromis mon droit : je le fais, et continuerai à le faire, avec le respect et la confiance dus à mes juges. Heureux si mes défenses obtiennent la sanction du suffrage public !

Je passe sous silence mes confrontations avec les témoins, avec le sieur Baculard d’Arnaud, conseiller d’ambassade ; avec le sieur Marin, gazetier de France ; en un mot, ce qu’on pourrait appeler la petite guerre, que je réserve pour un mémoire particulier ; pour arriver bien vite aux objets intéressants, qui sont mes confrontations avec madame Goëzman, l’examen des déclarations attribuées à le Jay, et la dénonciation de M. Goëzman au parlement[7].

La première partie de ce mémoire, en montrant de quel ridicule le conseil de madame Goëzman l’a forcée de se couvrir dans ses défenses, va porter ma justification au plus haut degré d’évidence.

La seconde, en éclairant le fond de la scène, nous met sur la trace du principal acteur, et découvre enfin la main qui fait jouer tous les ressorts de cette noire intrigue.

PREMIÈRE PARTIE.
madame goëzman.

Avant d’entamer les confrontations de madame avec moi, il est bon de dire un mot de son plan de défense, le meilleur de tous, s’il était aussi sûr qu’il est commode.

À mesure qu’il se présentait un témoin, madame Goëzman commençait par le reprocher, le récuser, l’injurier avant même qu’il eût parlé ; puis le laissait dire.

C’est ainsi que le sieur Santerre, chargé de m’accompagner partout, en fut très-maltraité, parce qu’il s’était trouvé présent à l’audience que j’avais obtenue de son mari, et m’avait vu remettre à son laquais la lettre qui me l’avait procurée. Il eut beau représenter que, s’il n’eût pas été avec moi, il ne pourrait certifier ce qu’il n’aurait pas vu ; et qu’en aucune affaire il n’y aurait pas de témoins écoutés, si on les récusait en vertu même de l’action qui les admet à témoigner ; la dame assura qu’il était de la clique infâme qui voulait flétrir sa réputation et celle du magistrat le plus vertueux, et s’en tint à sa récusation : c’était son thème, il lui était défendu de s’en écarter ; rien ne put l’en faire sortir.

Me Falconnet vint ensuite, et fut traité comme le sieur Santerre. « Mais, madame, entendez donc que je suis l’avocat, et que j’ai dû accompagner mon client chez son juge. Assigné depuis pour déposer ce que j’ai vu, puis-je refuser à la vérité le témoignage qu’on me force de lui rendre ? » C’était un parti pris ; il fut récusé comme les autres : enfin tout autant qu’il s’en présenta se virent reprochés, récusés, injuriés sans pitié ; chacun disait en sortant : Quelle femme ! je plains Beaumarchais ; s’il n’est que souffleté dans sa confrontation, il pourra se vanter d’en être quitte à bon marché.

Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman : autant elle avait été fière avec tous les hommes, autant elle fut modeste avec la dame le Jay, soit qu’elle comptât moins sur les égards d’une personne de son sexe, ou que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude ; et cette différence est d’autant plus remarquable, que la dame le Jay la charge expressément, dans sa déposition, d’avoir reçu cent louis pour une audience, d’en avoir exigé et retenu quinze autres, d’avoir sollicité le Jay, en sa présence, de nier tout ce qui s’était fait entre eux et de l’avoir voulu faire passer chez l’étranger pendant qu’on accommoderait l’affaire à Paris ; d’avoir dit, en parlant de M. Goëzman, devant plusieurs personnes : Il serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu’on nous donne ; mais nous avons l’art de plumer la poule sans la faire crier. La dame le Jay même ajoutait verbalement que madame Goëzman leur avait dit, au sujet des quinze louis qu’elle se promettait bien de ne pas rendre : Tout ce que je regrette, c’est de n’avoir pas aussi gardé la montre et les cent louis ; il n’en serait aujourd’hui ni plus ni moins ; mais que, ne pouvant engager le Jay à vaincre son horreur pour un faux serment, elle lui avait dit enfin : Je trouve un remède à vos répugnances : nous nierons hardiment ; puis le lendemain nous ferons dire une messe au Saint-Esprit, et tout sera réparé.

Un pareil témoin méritait bien le démenti, la récusation, l’injure et le reproche. Au lieu de l’apostrophe ordinaire, madame Goëzman rougit, se tait, rêve longtemps, se fait lire une seconde fois la déposition ; on croit qu’elle veut la mieux comprendre, afin de la mieux combattre : elle rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d’eau, et finit par dire en tremblant : Madame, nous sommes ici pour avouer la vérité ; dites si je me suis jamais comportée indécemment dans votre boutique, en badinant avec les gens qui y étaient, lorsque je vous ai visitée ? — Non, madame ; aussi n’ai-je pas dit un mot de cela dans ma déposition. — Dites, je vous prie, madame, si j’ai jamais monté seule avec M. le Jay dans sa chambre, et si j’y suis restée enfermée avec lui de manière à donner à rire et faire jaser sur mon compte ? — Eh ! mon Dieu ! madame, vous m’étonnez beaucoup avec vos étranges questions ; tout ce que vous demandez a-t-il aucun rapport à l’affaire qui nous rassemble ? Il s’agit de cent louis que vous avez reçus, de quinze louis que vous avez dans vos mains, et non de vos tête-à-tête avec mon mari, dont personne ne se plaint. — Madame, je proteste devant qui il appartiendra que j’ai rendu les cent louis et la montre. À l’égard des quinze louis, cela ne regarde personne ; c’est une affaire entre M. le Jay et moi. — Et cette étonnante explication est entièrement consignée au procès.

Remarquez bien que l’accusée ne nie pas au témoin les quinze louis, et qu’elle se contente d’écarter avec soin tout ce qui peut en amener la discussion : À l’égard des quinze louis, c’est une affaire entre M. le Jay et moi. Pas un mot sur les faits de la déposition, nulle autre interpellation : des larmes furtives seulement qui font présumer que le témoignage qu’elle invoque sur sa conduite avec le sieur le Jay se rapporte à quelques chagrins domestiques, dont elle ne juge pas à propos de rendre compte à la cour. Le greffier attend ses interpellations sur le fond de l’affaire ; mais madame Goëzman, au grand étonnement des spectateurs, borne là toutes ses questions, proteste qu’elle n’a rien de plus à dire, et ferme la séance.

Je me reserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j’aurai montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va la voir en me parlant prendre un ton bien différent ; mais ce rapprochement, loin de nuire à la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux à des yeux non prévenus, que tous les arguments que j’emploierais pour la mettre au grand jour.


confrontation de moi à madame goëzman.


On n’imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer, madame Goëzman et moi : soit qu’elle fût réellement incommodée autant de fois qu’elle l’a fait dire au greffe, soit qu’elle eût plus besoin d’être préparée pour soutenir le choc d’une confrontation aussi sérieuse que la mienne. Enfin nous sommes en présence.

Après les serments reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. Pour cela non, dit madame Goëzman ; je ne le connais ni ne veux jamais le connaître. Et l’on écrivit. — « Je n’ai pas l’honneur non plus de connaître madame ; mais en la voyant je ne puis m’empêcher de former un vœu tout différent du sien. » Et l’on écrivit.

Madame Goëzman, sommée ensuite d’articuler ses reproches, si elle en avait à fournir contre moi, répondit : Écrivez que je reproche et récuse monsieur, parce qu’il est mon ennemi capital, et parce qu’il a une âme atroce, connue pour telle dans tout Paris, etc

Je trouvai la phrase un peu masculine pour une dame : mais en la voyant s’affermir sur son siége, sortir d’elle-même, enfler sa voix pour me dire ces premières injures, je jugeai qu’elle avait senti le besoin de commencer l’attaque par une période vigoureuse, pour se mettre en force ; et je ne lui en sus pas mauvais gré.

Sa réponse écrite en entier, on m’interroge à mon tour. Voici la mienne : « Je n’ai aucun reproche à faire à madame, pas même sur la petite humeur qui la domine en ce moment ; mais bien des regrets à lui montrer de ne devoir qu’à un procès criminel l’occasion de lui offrir mes premiers hommages. Quant à l’atrocité de mon âme, j’espère lui prouver par la modération de mes réponses, et par ma conduite respectueuse, que son conseil l’a mal informée sur mon compte. » Et l’on écrivit. Tel est en général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures que nous avons passées ensemble en deux fois.

Le greffier lit mes interrogatoires et récolements, après lesquels on demande à madame Goëzman si elle a quelques observations à faire sur ce qu’elle vient d’entendre. « Ma foi non, monsieur, répond-elle en souriant au magistrat : que voulez-vous que je dise à tout ce fatras de bêtises ? Il faut que monsieur ait bien du temps à perdre pour avoir fait écrire autant de platitudes. » Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur mon compte, car enfin des bêtises ne sont pas des atrocités.

Faites vos interpellations, madame, lui dit le conseiller-commissaire. Je suis obligé de vous prévenir qu’après ce moment il ne sera plus temps. Eh ! mais, sur quoi, monsieur ? Je ne vois pas, moi… Ah !… écrivez qu’en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et suggérées.

Je souriais. Elle voulut en savoir la raison : « C’est, madame, qu’à votre exclamation j’ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette partie de votre leçon ; mais vous auriez pu l’appliquer plus heureusement. Sur une foule d’objets qui vous sont étrangers dans mes interrogatoires, vous ne pouvez savoir si mes réponses sont fausses ou vraies. À l’égard de la suggestion, vous avez certainement confondu, parce qu’étant regardé par votre conseil comme le chef d’une clique (pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les réponses aux autres, et non que les miennes m’étaient suggérées. Mais n’auriez-vous rien à dire de particulier sur la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, et qui m’a procuré l’audience de M. Goëzman ? » — Certainement, monsieur… Attendez… écrivez… Quant à l’égard de la soi-disant audience… de la soi-disant… audience…

Tandis qu’elle cherche ce qu’elle veut dire, j’ai le temps d’observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n’est point un vain amusement que je lui présente : il m’est très-important qu’on y voie l’embarras de la dame pour lier à des idées très-communes les grands mots de palais, dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller. La soi-disant audience… envers et contre tous… ainsi qu’elle avisera… un commencement de preuve par écrit…, et autres phrases où l’on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse, et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère qu’elle-même n’entend point.

Enfin madame Goëzman fut si longtemps à chercher, répétant toujours la soi-disant audience…, le greffier la plume en l’air, et nos six yeux fixés sur elle, que M. de Chazal, commissaire, lui dit avec douceur : Eh bien ! madame, qu’entendez-vous par la soi-disant audience ? Laissons les mots, assurez vos idées : expliquez-vous, et je rédigerai fidèlement votre interpellation. — Je veux dire, monsieur, que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari, mais seulement de mon ménage ; et que si monsieur a remis une lettre à mon laquais, ce n’a été que par excès de méchanceté : ce que je soutiendrai envers et contre tous. — Le greffier écrivait. — Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté vous entendez trouver dans l’action toute simple de remettre une lettre à un valet ? Nouvel embarras sur ma méchanceté ; cela devenait long… et si long… que nous laissâmes là ma méchanceté ; mais en revanche elle nous dit : S’il est vrai que monsieur ait apporté chez moi une lettre, auquel de nos gens l’a-t-il remise ? — À un jeune laquais blondin, qui nous dit être à vous, madame. — Ah ! Voilà une bonne contradiction ! Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin ; mon laquais n’est pas blond, mais châtain clair (je fus atterré de cette réplique). Et si c’était mon laquais, comment est ma livrée ? — Me voilà pris. Cependant, me remettant un peu, je répondis de mon mieux : Je ne savais pas que madame eût une livrée particulière. — Écrivez, écrivez, je vous prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j’ai une livrée particulière ; moi qui en ai deux, celle d’hiver et celle d’été ! — Madame, j’entends si peu vous contester les deux livrées d’hiver et d’été, qu’il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon si je me suis mal expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison Goëzman, je n’aurais pu distinguer à l’habit si le laquais était à monsieur ou à madame. Il a donc bien fallu sur ce point délicat m’en rapporter à sa périlleuse parole : au reste, qu’il soit blond ou châtain clair, qu’il portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar [8], toujours est-il vrai que devant deux témoins irréprochables, Me Falconnet et le sieur Santerre, un laquais soi-disant à vous a été chargé par moi, sur le perron de votre escalier, d’une lettre qu’il ne voulait pas porter alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame ; qu’il porta cependant quand je l’eus rassuré, et dont il nous rendit bientôt cette réponse verbale : Vous pouvez monter au cabinet de monsieur ; il va s’y rendre à l’instant par un escalier intérieur. En effet, M. Goëzman nous y joignit peu de temps après.

« Tout ce bavardage ne fait rien, reprit madame Goëzman. Vous n’avez pas suivi mon laquais sur l’escalier, par-devant témoins ; ainsi vous ne pouvez attester qu’il m’ait remis la lettre en mains propres : et moi, je déclare que je n’ai jamais reçu aucune lettre de monsieur, ni de sa part ; et que je ne me suis mêlée nullement de lui faire avoir cette audience. Écrivez exactement. »

— Eh ! dieux ! madame, à quel soupçon nous livrez-vous ? C’est bien pis, si vous n’avez pas reçu la lettre des mains du laquais : comme il est prouvé au procès que cet homme l’a prise des miennes, et que l’apparition de M. Goëzman s’accorde en tout avec la réponse verbale du châtain clair, il en faudrait conclure que ce perfide laquais de femme aurait remis la lettre à votre mari (cette lettre, madame, par laquelle vous étiez sommée, suivant votre accord avec le Jay, de me procurer l’audience) ; il en faudrait conclure que cet époux, non moins honnête que curieux, se serait cru, en galant homme, obligé de tenir les engagements de sa femme, et… Achevez la phrase, madame ; en honneur, je n’ai pas le courage de la pousser plus loin : décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui produisit l’audience ; mais si vous persistez à soutenir que ce n’est pas vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette affaire : il est bien prouvé pour le coup que c’est vous-même qui le compromettez.

« Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle avec colère : s’il fallait répondre à tant d’impertinences, on resterait sur cette sotte lettre jusqu’à demain matin. Je m’en tiens à ce que j’ai dit, et n’y veux pas ajouter un mot davantage. »

Comme c’était sur mon interrogatoire qu’on argumentait, et que madame Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec elle fut close à l’instant. Alors il fut question de la sienne avec moi : car, pour l’instruction de ceux qui sont assez heureux pour n’avoir pas encore été dénoncés par M. Goëzman sur des audiences payées à sa femme, il est bon d’observer que, quand deux accusés sont confrontés l’un à l’autre, celui dont on a lu l’interrogatoire n’a pas le droit d’interpeller ; il ne fait que répliquer, observer ; mais il prend sa revanche, il interpelle à son tour, à la lecture des pièces de son coaccusé.

Il en résulte que, lorsqu’un accusé a fait le tour entier des confrontations actives et passives, il connaît le procès à peu près aussi bien que ceux qui doivent le juger.

Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j’ai avancé dans mon premier mémoire, sur la seule conviction de mon innocence, est exactement conforme aux pièces du procès : je m’en suis convaincu à leur lecture ; et ce n’est pas sans raison que je pèse là-dessus. Il se répand dans le public que la seule réponse due à mon mémoire est d’assurer que c’est un tissu de faussetés naïvement débitées.

Laissons cette faible ressource à l’iniquité : ne lui disputons pas ce triomphe d’un moment, elle n’en aura point d’autre.

Ô mes juges ! c’est à vous que j’ai l’honneur d’adresser ce que j’écris. Vous lirez, vous comparerez tout, et vous me vengerez de ces nouvelles calomnies ; c’est votre jugement qui m’en fera raison. Voudrais-je en imposer sous vos yeux au public ? On entend partout mes ennemis crier contre moi, s’agiter, menacer : en me ménageant plus, ils me serviraient moins. Aux yeux de l’équité, le mal qu’on veut à l’innocence est la mesure du bien qu’on lui fait. Ils voudraient m’effrayer sur le procès et sur les juges ; m’amener à redouter l’injustice de ceux à qui je viens demander raison de la leur, et me faire puiser la terreur dans le sein même où je viens chercher la paix. Ô mes juges ! ma confiance en vous se ranime, et s’accroît par les efforts accumulés pour l’éteindre. Échauffés sur la sainteté de votre ministère, vous saisirez cette occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous entend : elle se souviendra surtout qu’en vengeant un faible citoyen vous n’avez pas oublié que son adversaire était conseiller au parlement.


confrontation de madame goëzman à moi.


Il était tard ; à peine eut-on le temps ce jour-là de lire les interrogatoires et récolements de madame Goëzman. Ah ! grands dieux, quels écrits ! figurez-vous un chef-d’œuvre de contradictions, de maladresse et de turpitude, et vous n’en aurez pas encore une véritable idée. Je ne pus m’empêcher de m’écrier : « Quoi ! madame, il y a quelqu’un au monde assez ennemi de lui-même pour vous confier son honneur et le secret d’une intrigue aussi sérieuse à défendre ! Pardon ; mon étonnement ici porte moins sur vous que sur le conseil qui vous met en œuvre. — Eh ! qu’y a-t-il donc, monsieur, s’il vous plaît, dans tout ce qu’on vient de lire ? — Que vous êtes, madame, une femme très-aimable, mais que vous manquez absolument de mémoire :

et c’est ce que j’aurai l’honneur de vous prouver demain matin. »

Je demande pardon au lecteur si mon ton est un peu moins grave ici qu’un tel procès ne semble le comporter. Je ne sais comment il arrive qu’aussitôt qu’une femme est mêlée dans une affaire, l’âme la plus farouche s’amollit et devient moins austère : un vernis d’égards et de procédés se répand sur les discussions les plus épineuses ; le ton devient moins tranchant, l’aigreur s’atténue, les démentis s’effacent ; et tel est l’attrait de ce sexe qu’il semblerait qu’on dispute moins avec lui pour éclaircir des faits, que pour avoir occasion de s’en rapprocher.

Eh ! quel homme assez dur se défendrait de la douce compassion qu’inspire un trop faible ennemi poussé dans l’arène par la cruauté de ceux qui n’ont pas le courage de s’y présenter eux-mêmes ? Qui peut voir sans s’adoucir une jeune femme jetée entre des hommes, et forcée par l’acharnement des uns de se mettre aux prises avec la fermeté des autres ; s’égarer dans ses fuites, s’embarrasser dans ses réponses, sentir qu’elle en rougit, et rougir encore plus de dépit de ne pouvoir s’en empêcher ?

Ces greffes, ces confrontations, tous ces débats virils ne sont point faits pour les femmes : on sent qu’elles y sont déplacées, le terrain anguleux et dur de la chicane blesse leurs pieds délicats : appuyées sur la vérité même, elles auraient peine à s’y porter ; jugez quand on les force à y soutenir le mensonge ! Aussi malheur à qui les y poussa ! Celui qui s’appuie sur un faible roseau ne doit pas s’étonner qu’il se brise et lui perce la main.

Que dans le principe on ait fait nier à madame Goëzman qu’elle a mis à profit son influence sur le cabinet de son mari, il n’y avait pas encore un grand mal ; mais lorsque les décrets lancés ont suspendu l’état et coupé la fortune des citoyens, lorsque les cachots sont remplis et que des malheureux y gémissent, qu’on ait le honteux courage d’exposer une femme, aussi troublée par le cri de sa conscience qu’effrayée sur les suites de sa marche, à se défendre en champ clos contre la force et la vérité réunies…, c’est presque moins une atrocité qu’une maladresse insoutenable.

Aussi madame Goëzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain à dix heures du matin, comme elle l’avait promis, eut-elle bien de la peine à s’y rendre sur les quatre heures après midi. Je m’aperçus néanmoins que de nouveaux confortatifs avaient remonté don âme à peu près au même point de jactance et d’aigreur où je l’avais vue en commençant la veille avec moi. Mais j’avais lu ses défenses. Les rires, les propos forcés, les éclairs de fureur, les tonnerres d’injures, étaient devenus sans effet.

Pour prévenir un nouvel orage, je pris la liberté de lui dire : « Aujourd’hui, madame, c’est moi qui tiens l’attaque, et voici mon plan. Nous allons repasser vos interrogatoires et récolements : je ferai mes observations ; mais chaque injure que vous me direz, permettez que je m’en venge à l’instant, en vous faisant tomber dans de nouvelles contradictions. — De nouvelles, monsieur ? Est-ce qu’il y en a dans tout ce que j’ai dit ? — Ah ! bon Dieu ! madame, elles y fourmillent ; mais j’avoue qu’il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoir en relisant, que de les avoir faites en dictant. »

Je pris les papiers pour les parcourir. « Comment donc ! est-ce que monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu’on m’a fait écrire ? — C’est un droit, madame, dont je ne veux user qu’avec toutes sortes d’égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple, à seize questions de suite sur un même objet, c’est à savoir si vous avez reçu cent louis de le Jay pour procurer une audience au sieur de Beaumarchais, je vois, au grand honneur de votre discrétion, que les seize réponses ne sont chargées d’aucun ornement superflu.

« Interrogée si elle a reçu cent louis en deux rouleaux ? a répondu : Cela est faux. Si elle les a serrés dans un carton de fleurs ? Cela n’est pas vrai. Si elle les a gardés jusqu’après le procès ? Mensonge atroce. Si elle n’a pas promis une audience à le Jay pour le soir même ? Calomnie abominable. Si elle n’a pas dit à le Jay : L’or n’était pas nécessaire, et votre parole m’eût suffi ? Invention diabolique, etc., etc. Seize négations de suite au sujet des cent louis. »

Et cependant, au second interrogatoire, pressée sur le même objet, on voit que madame Goëzman a répondu librement : « Qu’il est vrai que le Jay lui a présenté cent louis ; qu’il est vrai qu’elle les a serrés et gardés dans son armoire un jour et une nuit : mais uniquement par complaisance pour ce pauvre le Jay, parce que c’est un bon homme, qui n’en sentait pas la conséquence, qui d’ailleurs lui est utile pour la vente des livres de mon mari, et parce que cet argent pouvait le fatiguer dans les courses qu’il allait faire. » (Quelle bonté ! la somme était en or.)

« Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières, je vous supplie, madame, de vouloir bien nous dire auquel des deux interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important. À l’un ni à l’autre, monsieur ; tout ce que j’ai dit là ne signifie rien ; et je m’en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant vérité. » Tout cela s’écrivait.

« Il faut convenir, lui dis-je, madame, que la méthode de récuser ainsi son propre témoignage, après avoir récusé celui de tout le monde, serait la plus commode de toutes, si elle pouvait réussir. En attendant que le parlement l’adopte, examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans votre récolement. Madame Goëzman y assure « qu’elle était à sa toilette lorsque le Jay lui a présenté les cent louis ; elle assure qu’elle l’a prié de les remporter (mais sans indignation pourtant), et que lorsqu’il a été parti, elle a été tout étonnée de les retrouver dans un carton de fleurs au coin de sa cheminée ; et qu’elle a envoyé trois fois dans la journée dire à ce pauvre le Jay de venir reprendre son argent ; ce qu’il n’a fait que le lendemain. »

« Observez, madame, que d’un côté vous avez rejeté les cent louis avec indignation ; que de l’autre vous les avez serrés avec complaisance ; et que de l’autre enfin, c’est à votre insu que l’or est resté chez vous. Voilà trois narrations du même fait, assez dissemblables : quelle est la bonne, je vous prie ? — Je vous l’ai dit, monsieur, je m’en tiens à mon récolement. — Oserais-je vous demander, madame, pourquoi vous rejetez les réponses de votre second interrogatoire, qui me paraît s’approcher davantage de la véritable vérité ? — Je n’ai rien à répondre : mes raisons sont dans mon récolement : vous pouvez les y lire. »

En effet, j’y lus, non sans étonnement : Madame Goëzman, interpellée de nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité, si elle entend s’y tenir, et si elle n’y veut rien changer, ajouter ni retrancher, a répondu que son second interrogatoire contient vérité ; qu’elle entend s’y tenir, et n’y veut rien changer, ajouter ni retrancher, fors seulement que tout ce qu’elle y a dit est faux d’un bout à l’autre. On y lit ensuite ces propres mots : Parce que, ce jour-là, madame Goëzman prétend qu’elle ne savait ce qu’elle disait, et n’avait pas sa tête à elle, étant dans un temps critique. « Critique à part, madame, lui dis-je en baissant les yeux pour elle, cette raison de vous démentir me paraît un peu bien singulière, et… [9] — Vous me croirez si vous voulez, monsieur ; mais en vérité il y a des temps où je ne sais ce que je dis, où je ne me souviens de rien. Encore l’autre jour… » Et elle nous enfila une de ces petites histoires dont tout le mérite est de rassurer la contenance de celui qui les fait.

Pour l’honneur de la vérité, il faut avouer qu’en parlant ainsi l’éclair des yeux ne brillait plus ; la physionomie était modeste, le ton doux : plus de jactance, plus d’injures ; pour le coup je reconnus le langage aimable d’une jeune femme.

« Eh bien, madame, je n’insisterai pas sur ce point, qui paraît vous mettre à la gêne et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas aigrement vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de votre sexe, madame, est la douceur ; et son plus beau triomphe est d’avouer sa défaite. Mais daignez au moins nous expliquer pourquoi vous avez nié dans votre premier interrogatoire, seize fois de suite, le séjour que les cent louis ont fait chez vous, et dont vous convenez dans votre récolement. Pardon si j’entre ici dans des détails un peu libres pour un adversaire ; mais les intimes confidences que vous venez de faire au parlement semblent m’y autoriser : à en juger par la date de ce premier interrogatoire, il ne paraît pas que vous eussiez alors la tête troublée par des embarras d’un aussi pénible aveu que le jour du second ; et cependant vous n’y êtes pas moins contraire en tout à votre récolement. — Si j’ai nié, monsieur, ce jour-là, que j’eusse reçu et gardé l’argent, c’est qu’apparemment je l’ai voulu ainsi ; mais, comme je l’ai déjà dit et le répète pour la dernière fois, je n’entends m’en tenir sur ce fait qu’à mon récolement ; je suis fâchée que cela vous déplaise. — À moi, madame ? Au contraire ; on ne peut pas mieux répondre, et je vous jure que cela me plaît à tel point, qu’en l’écrivant je serais désolé qu’on y changeât un mot. »

Le ton, comme on voit, était déjà remonté d’un degré. « Puisque votre dernier mot, madame, est de vous en tenir sur ces cent louis à votre récolement, me permettez-vous de proposer encore une observation ? — Ah ! pardi, monsieur, avec vos questions, vous m’impatientez ; vous êtes bavard comme une femme. — Sans adopter les qualités pour les dames ni pour moi, ne vous offensez pas si j’insiste, madame, à vous prier de nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée chez ce pauvre le Jay, pour qu’il vînt reprendre les cent louis, ces perfides cent louis qu’il avait furtivement glissés parmi vos fleurs d’Italie, pendant que vous aviez le dos tourné, et que vous ne pouviez au plus voir ce qu’il faisait que dans votre miroir de toilette. — Je n’ai pas de compte à vous rendre : écrivez que je n’ai pas de compte à rendre à monsieur, et qu’il ne me pousse ainsi de questions que pour me faire tomber dans quelques contradictions. — Écrivez, monsieur, dis-je au greffier : la réponse de madame est trop ingénue pour qu’on doive la passer sous silence. »

Cependant, pressée de nouveau par le conseiller commissaire de répondre plus catégoriquement sur l’homme qui avait fait les trois commissions, elle lui dit, avec un petit dépit concentré : Eh bien, monsieur, puisqu’il faut absolument le nommer, c’est mon laquais que j’y ai envoyé : il n’y a qu’à le faire entrer.

Pendant qu’on écrivait sa réponse, M. de Chazal reprit très-sérieusement : « Observez, madame, que si votre laquais, interrogé sur ce fait, allait dire qu’il n’a pas été chez le Jay, cela tirerait à conséquence pour vous : voyez, rappelez-vous bien. — Monsieur, je n’en sais rien ; écrivez, si vous voulez, que ce n’est pas mon laquais, mais un Savoyard. Il y a cent crocheteurs sur le quai Saint-Paul, où je demeure ; monsieur peut y aller aux enquêtes, si le jeu l’amuse. (Ce qui fut écrit aussi.) — Je n’irai point, madame, et je vous rends grâces de la manière dont vous avez éclairci les cent louis : j’espère que la cour ne sera pas plus embarrassée que moi pour décider si vous les avez rejetés hautement et avec indignation, ou si vous les avez serrés discrètement et avec satisfaction.

« Passons à un autre article non moins intéressant, celui des quinze louis. — N’allez-vous pas dire encore, monsieur, que je conviens de les avoir reçus ? — Pour des aveux formels, madame, je n’ai pas la présomption de m’en flatter : je sais qu’on n’en obtient de vous qu’en certains temps, à certains jours marqués… Mais j’avoue que je compte assez sur de petites contradictions, pour espérer qu’avec l’aide de Dieu et du greffier nous dissiperons le léger brouillard qui offusque encore la vérité. »

Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement et sans équivoque si elle n’avait pas exigé de le Jay quinze louis pour le secrétaire, et si elle ne les avait pas serrés dans son bureau quand le Jay les lui remit en argent. — Je réponds nettement et sans équivoque qui jamais le Jay ne m’a parlé de ces quinze louis, ni ne me les a présentés.

« Observez, madame, qu’il y aurait bien plus de mérite à dire : je les ai refusés, qu’à soutenir que vous n’en avez eu aucune connaissance. — Je soutiens, monsieur, qu’on ne m’en a jamais parlé : y aurait-il eu le sens commun, d’offrir quinze louis à une femme de ma qualité, à moi qui en avais refusé cent la veille ? — De quelle veille parlez-vous donc, madame ? — Eh ! pardi, monsieur, de la veille du jour… (Elle s’arrêta tout court en se mordant la lèvre.) De la veille du jour, lui dis-je, où l’on ne vous a jamais parlé de ces quinze louis, n’est-ce pas ?

« Finissez, dit-elle en se levant furieuse, ou je vous donnerai une paire de soufflets… J’avais bien affaire de ces quinze louis ! Avec toutes vos mauvaises petites phrases détournées, vous ne cherchez qu’à m’embrouiller et me faire couper ; mais je jure, en vérité, que je ne répondrai plus un seul mot. » Et l’éventail apaisait, à coups redoublés, le feu qui lui était monté au visage.

Le greffier voulut dire quelque chose ; il fut rembarré d’importance. Elle était comme un lion, de sentir qu’elle avait manqué d’être prise.

Le sage conseiller, pour apaiser le débat, me dit alors : « Ce que vous demandez là vous paraît-il bien essentiel ? Madame a déjà fait écrire tant de fois qu’elle n’a pas reçu ces quinze louis ! Qu’importe qu’on les lui ait offerts ou non, dès qu’elle s’en offense ?

« Je ne sais, monsieur, pourquoi madame en est blessée ; ces mots, exigés pour le secrétaire, que j’ai eu soin d’ajouter à ma phrase, devraient lui prouver que je n’entends point l’obliger à rougir ici sur une demande de quinze louis, qu’elle n’était pas censée alors faire pour elle-même. À la bonne heure : ne parlons plus des cent louis rejetés la veille du jour… où on ne lui a jamais parlé de ces quinze louis, puisque cela trouble la paix de notre conférence, mais je demande pardon et faveur pour ma question : on ne connaît souvent la valeur des principes que quand les conséquences sont tirées. Je vous prie donc de vouloir bien au moins faire écrire exactement que madame Goëzman assure qu’on ne lui a jamais parlé des quinze louis, ni proposé de les accepter. » (Ce qui fut écrit ; et elle se remit sur son siége.)

Alors, certain de mon affaire, je priai le greffier de représenter à madame Goëzman la copie de la lettre que je lui avais écrite le 21 avril, telle qu’on l’a pu lire pages 25 et 26 de mon premier Mémoire, et qui a été annexée au procès par le Jay, où l’on voit cette phrase entre autres :

Je me garderais de vous importuner, si après la perte de mon procès, lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de louis, et la répétition enrichie de diamants qui y était jointe, on m’avait aussi rendu de votre part quinze louis que l’ami commun qui a négocié vous a laissés de surérogation.

« N’est-ce pas là, madame, lui dis-je, la copie de ma lettre qui vous fut apportée par le Jay, le 21 avril, et que vous confrontâtes ensemble avec l’original dont vous étiez si fort irritée ? Madame Goëzman, après l’avoir lue, la rejette avec colère, et dit : Je ne connais point du tout ce chiffon de papier, qu’on ne m’a jamais montré : je soutiens, au contraire, que la lettre que je reçus alors de monsieur n’avait aucun rapport à cette copie, et qu’elle n’était qu’un autre chiffon qui ne signifiait rien, et que j’ai jeté au vent. Ce que je fis écrire très-exactement.)

— Avant d’aller plus loin, j’ai l’honneur d’observer à madame que je lui tiens fidèlement ma parole de ne me venger de ses injures qu’en la forçant à se contredire. Elle convient aujourd’hui qu’elle a reçu une lettre de moi ; et je vois, dans son premier interrogatoire, qu’elle y a nié onze fois de suite qu’elle eût reçu aucune lettre de moi. »

Madame Goëzman, après avoir longtemps rêvé, répond enfin que, si elle a d’abord nié cette lettre, c’est qu’elle ne se souvenait plus alors d’un chiffon de papier qui ne signifiait rien, n’était de nulle importance, et qu’elle a jeté au vent.

Sa réponse écrite, je lui observe qu’il s’en faut de beaucoup que cette lettre lui ait paru d’aussi peu d’importance qu’elle veut le faire entendre, et qu’elle l’ait jetée au vent comme un chiffon inutile, puisque, dans son second interrogatoire, que j’ai sous les yeux, elle s’en explique à peu près en ces termes :

Tout ce dont madame Goëzman se souvient, c’est qu’elle a reçu une lettre du sieur de Beaumarchais, et qu’en la lisant elle s’est mise dans une si grande colère, croyant y voir qu’il répétait les cent louis et la montre, avec les quinze louis, qu’elle a envoyé chercher le Jay sur-le-champ, pour savoir de lui s’il n’avait pas rendu la montre et les cent louis qu’on lui redemandait avec les quinze louis ; que le Jay, de retour chez elle, en lui montrant la copie de la lettre du sieur de Beaumarchais, l’avait assurée qu’elle se trompait à la lecture ; qu’il ne s’agissait dans cette lettre que des quinze louis, et non de tout le reste, qu’il avait rendu devant de bons témoins ; qu’alors en y confrontant la présente copie, qu’elle reconnaît bien pour être celle de la lettre du sieur de Beaumarchais, elle avait vu qu’elle était littérale, et avait déchiré la lettre après[10].

« Sommes-nous quittes, madame ? Comptons, vous et moi : je vois ici deux, trois, quatre bonnes contradictions.

« D’abord vous n’avez jamais reçu de lettres de moi ; ensuite vous en avez reçu une, mais qui n’était de nulle importance, un chiffon qui ne signifiait rien ; puis tout à coup voilà ce chiffon transformé en une lettre fort irritante, et qui produit une scène entre vous et le Jay ; et cette lettre était, selon vous, alors conforme à la copie qu’on en présentait : cependant aujourd’hui vous assurez que vous ne connaissez point cette copie, ce chiffon de papier, et qu’il n’a nul rapport à la lettre que vous avez reçue de moi. Cela vous paraît-il assez clair, assez positif, assez contradictoire ?

« Mais n’en parlons plus ; aussi bien n’était-ce pas de cela qu’il s’agissait quand la querelle s’est élevée entre nous. — Et de quoi donc s’agissait-il, monsieur ? (Me regardant avec inquiétude.) — Vous nous avez bien certifié tout à l’heure, madame, que jamais le Jay ne vous avait parlé de ces quinze louis, ni ne vous les avait présentés le lendemain de cette veille… sur laquelle notre débat a commencé ; ainsi vous ignoriez parfaitement, quand ma lettre vous est parvenue le 21 avril, qu’il y eût eu quinze louis déboursés par moi pour le secrétaire, en sus des cent louis donnés pour l’audience ? — Certainement, monsieur. — Cela va bien, madame. Mais comment arrive-t-il que ces quinze louis ne fussent pas du tout de votre connaissance, et qu’ils en fussent en même temps si bien, qu’on vous les voit rappeler deux ou trois fois, comme chose très-familière, dans l’aveu de tout ce qui se passa le 21 avril, que nous venons de lire, et qui est entièrement de vous ? On y voit que, dans ma lettre, ce n’est pas la demande des quinze louis qui vous étonne et vous met en fureur, mais seulement celle que vous croyez que je vous fait des cent louis et de la montre que vous aviez rendus ; on y voit que le Jay ne dit pas, pour vous calmer : Ce sont des fripons à qui je ferai bien voir qu’ils n’ont jamais donné ces quinze louis qu’ils redemandent, mais qu’il vous apaise en vous disant, au contraire : Vous vous êtes trompée, madame, en lisant cette lettre qui vous irrite si fort : voyez donc qu’on ne vous y demande point les cent louis et la montre, que j’ai bien rendus devant témoins ; mais seulement les quinze louis dont M. de Beaumarchais veut être éclairci, parce qu’il sait que le secrétaire ne les a pas reçus ; qu’alors confrontant la copie avec la lettre, et reconnaissant qu’il n’y est en effet question que des quinze louis, votre fureur s’apaise, et que tout finit là.

« Si ce détail, que je n’aurais pu raccourcir sans le rendre obscur ; si vos réponses, vos fuites, vos aveux, vos contradictions, combinés avec les dires de le Jay, ne prouvent pas clair comme le jour que vous avez les quinze louis, il faut jeter la plume au feu, et renoncer à rien prouver aux hommes.

« J’entends fort bien pourquoi vous niez aujourd’hui que le Jay vous ait jamais parlé de ces quinze louis : c’est afin de couper court, par un seul mot, à toute question embarrassante. Mais la dénégation sèche d’avoir eu connaissance d’un fait sur lequel vous êtes entrée antérieurement dans d’aussi grands détails, madame, n’est qu’une preuve de plus pour moi que ce fait est aussi vrai que son examen vous paraît redoutable : et voilà mon dilemme achevé. Qu’avez-vous à répondre ?

— « Rien de si simple à expliquer que tout cela, monsieur. Ne vous ai-je pas dit que, le jour de mon second interrogatoire, où je suis convenue d’avoir reçu et serré les cent louis, et où j’ai fait étourdiment cette histoire de la lettre et des quinze louis, je n’avais pas ma tête à moi, et que j’étais dans un état… » — Eh ! daignez, madame, en sortir quelquefois ! si ce n’est par égard pour nous, que ce soit au moins par respect pour vous-même ! N’avez-vous pas de moyen plus modeste et moins bizarre de colorer vos défaites ? » Madame Goëzman, un peu confuse, soutint néanmoins que, sa réponse étant dans les règles de la procédure, je n’avais pas droit d’en exiger une autre.

« Détrompez-vous, madame ; avant que le parlement accepte vos confidences et s’arrête à vos étranges déclarations, il faut qu’un nouvel article ajouté au code criminel ait rendu l’examen des matrones un prélude nécessaire à chaque interrogatoire des femmes accusées : jusque-là vous implorez en vain, pour la mauvaise foi, l’indulgence qui n’est due qu’à la mauvaise santé.

« D’ailleurs on sait que ces fumées, ces vapeurs et tous ces petits désordres de tête, qui rendent les jeunes personnes plus malheureuses et non moins intéressantes, ne les affectent qu’en des temps de fermentation et de plénitude, et jamais dans ceux où la nature bienfaisante leur vend, au prix d’une légère indisposition, la beauté, la fraîcheur et tous les agréments qui nous charment en elles : les doctes vous diront que la tête en est plus saine, que les idées en sont plus nettes ; et vous concevez que je ne joins ici ma consultation à la leur, que pour couvrir d’avance d’un ridicule ineffaçable le parti qu’on entend vous faire tirer d’un si puéril motif de rétractation.

« Quoi qu’il en soit, il n’est pas hors de propos d’observer que la seule fois sur quatre où madame Goëzman ait parlé sans savoir ce qu’elle disait, elle a fait par inspiration, sur la lettre et les quinze louis, un historique exactement conforme à celui déjà consigné au procès, dans les dépositions et interrogatoires, dont on se rappellera qu’elle ne pouvait avoir alors connaissance. Ô pouvoir de la vérité sur une belle âme !

« Mais puisque vous prétendez, madame, à l’honneur de perdre assez souvent la tête et la mémoire, ne vaudrait-il pas mieux user de cette innocente ressource pour rentrer dans le sentier de la vérité, que de la rendre criminelle en l’employant à vous en écarter de plus en plus ?

« À sotte demande point de réponse, répliqua sèchement madame Goëzman. (Cela ne fut pas écrit.) Mais, suppliée de nous dire quelque chose de plus conséquent à mes observations, elle répondit que, quand tout ce qu’elle avait avoué dans son second interrogatoire serait vrai, cela ne prouverait pas encore qu’elle eût reçu les quinze louis. (Ce qui fut écrit.)

— Beaucoup plus que vous ne pensez, madame ; car on voit très-bien que vous ne fuyez l’éclaircissement sur la lettre et les quinze louis que pour écarter le soupçon que vous les ayez jamais exigés, reçus et gardés. Mais comme il est plus aisé de nier ces quinze louis que d’échapper à la foule de preuves qui vous convainquent de les avoir reçus, je quitterai le ton léger que vos injures m’avaient fait prendre un moment, pour vous assurer que votre défense, plus déplorable encore que risible sur cet objet, vous met ici dans le jour le plus odieux. Garder quinze louis, madame, est peu de chose mais en verser le blâme sur ce malheureux le Jay, dont vous avez tant à vous louer (car il ne vous a manqué qu’un peu plus d’adresse pour le perdre entièrement), c’est un crime, une atrocité qui n’étonnerait point dans certains hommes, mais qui effrayera toujours sortant de la bouche d’une femme, à qui l’on suppose, avec raison, qu’une méchanceté réfléchie devrait être étrangère.

« Et si par hasard tout ce qu’on vient de lire fournissait la preuve complète que vous avez encore ces quinze louis dans vos mains !… Je vous livre en tremblant, madame, aux plus terribles réflexions : voilà ce qui doit vous troubler ; voilà ce que ne replâtrera point le ciment puéril et déshonnête dont vous avez voulu lier tant de contradictions.

« Mais à quoi bon, je vous prie, ces déclarations de le Jay, ces dénonciations au parlement, ces attaques en corruption de juge, dont on faisait tant de bruit, si votre conseil devait finir par vous faire articuler, dans votre récolement, ces mots sacramentels qu’on ne doit jamais oublier : Je déclare que le Jay ne m’a point présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible ; mais seulement qu’il sollicitait auprès de moi, des audiences pour le sieur de Beaumarchais ?

« Voilà comme un mot souvent décide un grand procès. Qu’aurait dit de plus mon défenseur ? Mais dans cet excès de bonté, madame, il y a du luxe ; et je vous aurais tenue quitte à moins. Voyons d’où peut naître un procédé si généreux : Timeo Danaos Quoique je ne sois pas de votre conseil, je sens sa marche à travers vos discours : comme un machiniste, au jeu des décorations, devine les leviers et les contre-poids qui les font mouvoir.

« Quand ils ont su que, livrée à vous-même, vous aviez tout avoué à votre second interrogatoire, et les cent louis reçus, et la lettre aux quinze louis, etc., ils ont bien senti que l’on conclurait de ces aveux tardifs que les déclarations, dénonciations, dépositions, interrogations antérieures, ne contenaient pas vérité. Si nous n’abandonnons pas l’attaque en corruption, le peu d’adresse d’une femme la fera tourner contre nous-mêmes ; il vaut mieux nous relâcher de notre vengeance que d’y être enveloppés, renoncer à prendre l’ennemi que de voir le piége se fermer sur le bras qui le tend. En un mot, il faut s’exécuter et faire avouer à cette femme qu’on ne lui a demandé que des audiences, puisqu’il paraît aujourd’hui prouvé au procès que le prix en a été convenu et reçu par elle.

« Et ceci, madame, n’est pas une conjecture légère : il n’y a personne qui ne juge, au style de vos défenses, à quelques soudures près, que ce sont des pièces étudiées par vous comme les fables de votre enfance, et débitées de même. Par exemple, est-ce bien vous qui avez dicté : il faut voir d’abord s’il est prouvé que l’on ait remis les quinze louis à le Jay, et jusque-là il n’y a point de corps de délit ? (Corps de délit, grands dieux !) Est-ce vous qui avez dicté : nous avons déjà un commencement de preuves par écrit ; et tant d’autres belles choses qu’on n’apprend point au couvent ? N’est-il pas clair que je suis trahi ? L’on m’annonce une femme ingénue, et l’on m’oppose un publiciste allemand[11] ! »

Mais c’est assez combattre des ridicules ; occupons-nous d’objets plus importants. Pendant que l’auteur estime son ouvrage sur la peine qu’il lui coûte, le lecteur sur le plaisir qu’il y prend, le juge impartial ne le prise que sur les preuves et les vérités qu’il contient, et c’est lui surtout qu’il importe de convaincre. Avançons.


SECONDE PARTIE.
monsieur goëzman.

Les gens instruits se rappellent avec plaisir par quel heureux artifice un savant antiquaire de Nîmes a retrouvé l’inscription du monument appelé Maison Carrée, sur la seule indication des trous laissés au frontispice par les pointes qui attachaient jadis les lettres de bronze dont cette inscription fut formée. On conçoit quelle sagacité, quelle connaissance de l’histoire, quel esprit de calcul, quelle méthode, et surtout quelle patience il a fallu pour nous donner le vrai sens de cet obscur hiéroglyphe, qu’un silence de dix-sept siècles avait rendu impénétrable. Telle est la tâche que je m’impose aujourd’hui.

Tout ce que je vois jusqu’à présent, c’est une noire intrigue dont l’auteur m’est inconnu. Forcé de rassembler quelques faits épars, de les lier par des conjectures raisonnables, de comparer ce qui est écrit avec ce qu’on a dit, de m’aider même de ce qu’on a tu, et de débrouiller ainsi peu à peu le chaos de tant de choses incohérentes, en m’aidant de quelque connaissance du cœur humain ; ces faits isolés sont pour moi comme autant de lettres que je dois rassembler avec soin, pour en former, sous les yeux du public et de mes juges, le nom du véritable auteur de cette intrigue. Essayons.

Mais, avant d’entamer ce pénible ouvrage, est-il tellement nécessaire à ma justification d’inculper M. Goëzman, que l’on ne puisse impunément séparer ces deux objets, ni supprimer le second sans nuire au premier ? Je n’en sais rien. Aussi n’est-ce pas cela que je sais et dis seulement, c’est qu’il faut que tout soit connu, pour que tout soit jugé.

Pour que ma justification soit aussi prompte qu’elle est certaine, il faut que les preuves tirées de ma conduite soient renforcées par les preuves que me fournit celle de mon accusateur ou dénonciateur : car les deux mots sont ici justement confondus. Dans les mains de la justice, nous sommes à l’égard l’un de l’autre comme les plateaux de la balance, dont l’un doit remonter doublement vite allégé de son poids, si l’on en surcharge encore son voisin.

Qu’on ne me taxe donc de vengeance ni de haine, si je me vois forcé de scruter M. Goëzman : la nécessité d’une défense légitime, et sa qualité d’accusateur, me donnent le droit d’éclairer sa conduite. Je n’accuse point ; je me défends, et j’examine. Que si mon inquisition venait à verser quelque défaveur sur ce magistrat, il ne faudrait pas me l’imputer : ce serait un mal pour lui, non un tort à moi ; la faute des événements, et non la mienne. Pourquoi descend-il de la tribune, et vient-il se mêler dans l’arène aux athlètes qui combattent, lui que son bonheur avait élevé jusqu’au rang de ceux qui jugent des coups qu’ils se portent ?

Voyons toutefois si sa qualité de juge est un obstacle à ma recherche, et si je dois me taire, et ménager par respect pour son état celui qui me poursuit sans respect pour l’équité. Certes, si la disproportion des grades est de quelque poids dans les querelles, c’est seulement quand le moindre des contendants s’y rend agresseur, mais jamais lorsqu’il se défend. Je me range ici dans la classe inférieure, afin qu’on ne me conteste rien : car si je suis forcé de m’armer contre M. Goëzman, je veux vivre en paix avec le reste du monde. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Supposons donc qu’un homme se trouvât traduit au parlement, comme corrupteur de juge, par le juge même qui déclare n’avoir pas été corrompu : la première chose qu’il y aurait à faire sur cette singulière accusation, ne serait-ce pas d’examiner la pièce qui lui sert de point d’appui ?

Et si cette pièce était une déclaration extrajudiciaire, faite au juge par l’agent de la prétendue corruption, ne devrait-on pas commencer par entendre cet agent sur les vrais motifs de sa déclaration ?

Et si l’agent, effrayé des suites sérieuses d’un acte dont on lui aurait masqué les conséquences en le lui arrachant, se rétractait publiquement, et déposait au greffe que sa déclaration est fausse et suggérée par le magistrat ; dans l’incertitude où l’on serait de savoir laquelle des pièces contient vérité, ne devrait-on pas s’assurer de la personne

de l’agent, surtout si le juge avait joint à la déclaration la lettre d’un tiers non encore suspecté, qui lui servît d’appui ?

Renfermé au secret, bien verrouillé, soustrait à tout conseil, et dans l’effroi d’un avenir funeste, si cet agent, interrogé sous toutes les faces en six temps différents, soutenait constamment que non-seulement sa fausse déclaration a été demandée, sollicitée, suggérée, mais qu’elle a été entièrement minutée de la main du juge, et qu’il n’a fait que la copier telle qu’il avait plu au juge de la fabriquer ; faudrait-il manquer à s’éclaircir de ces faits importants, sous prétexte qu’il serait désagréable qu’un homme honoré d’un grave emploi vînt à se trouver, par l’événement de la recherche, auteur d’un délit mal imputé, d’un scandale public, et surtout de l’accusation et du décret d’un innocent ? et toute la question ne se réduirait-elle pas alors à découvrir si la déclaration est fausse ou véritable, naturelle ou suggérée ; surtout s’il est vrai qu’elle ait été minutée de la main de celui à qui seul il importait qu’elle fût faite ainsi ?

Et si l’attestation du prisonnier ne suffisait pas pour prouver qu’il a emporté la minute du magistrat, et l’a gardée dix-sept jours pour en faire des copies, ne faudrait-il pas assigner en témoignage tous ceux qu’il déclarerait avoir lu, tenu et copié cette précieuse minute ?

Et si trois témoins entendus ne paraissaient pas encore suffisants pour achever de convaincre les magistrats, l’accusé n’aurait-il pas le droit d’en indiquer d’autres, et de demander qu’on les entendît, pour renforcer la preuve du fait par l’amoncellement des témoignages ?

Enfin, si l’on avait bien constaté au procès quel est le véritable auteur de cette déclaration, ne serait-il pas permis à l’accusé, si durement décrété, de raisonner tout haut devant les juges et le public sur les motifs et les conséquences de la fabrication d’un pareil titre ?

Maintenant vous savez l’affaire aussi bien que moi ; tout ce que vous venez de lire est l’histoire du procès. Je fus victime de la déclaration dont le Jay fut le copiste, et M. Goëzman l’auteur. — L’auteur ? — oui, l’auteur. Le mot est lâché ; ce n’est pas sans réflexion que je l’ai dit ; je m’y tiens. Mais lorsque M. Goëzman nie d’avoir fait cette minute, êtes-vous bien certain de pouvoir le prouver ? — Loin que son désaveu nuise à ma preuve, il la rendra plus importante ; et c’est ce que j’ai déjà dit plus haut à madame Goëzman, au sujet des quinze louis : la dénégation sèche d’un fait prouvé d’ailleurs au procès, non-seulement sert à mieux l’établir, mais encore à montrer combien on redoutait de le voir discuter. C’est pourtant ce que je vais faire.

Je pourrais mettre au rang de mes preuves la déposition et les interrogatoires de le Jay, où il affirme que M. Goëzman lui a présenté la déclaration minutée de sa main à copier, et que, pour aller plus vite, madame Goëzman, tenant la minute de son mari, dictait pendant qu’il écrivait. Je veux bien ne m’en pas servir.

Je pourrais y réunir la déposition de Donjon, commis de le Jay, qui déclare avoir copié la déclaration sur une minute d’une écriture que ce dernier lui a dit être celle de M. Goëzman ; ce qu’il reconnaîtra bien, si on lui montre de l’écriture de ce magistrat. Je consens à ne pas l’employer.

Je pourrais tirer encore un grand avantage du mot excellent de la dame le Jay à sa confrontation, quand on lui a montré la déclaration de son mari : C’est bien là l’écriture de mon mari ; mais je suis très-certaine que ce n’est pas son style : mon mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là. Et l’on voit ici que la vérité s’exprime avec l’honnête simplicité des bons vieux temps ; c’est la main d’Ésaü, mais j’entends la voix de Jacob. Et quand nous donnerons la copie littérale de cette déclaration, on en sentira bien mieux la force de l’observation de la dame le Jay. — Mais je laisse encore cela de côté.

Enfin voici mes preuves : elles sont muettes, et en cela plus éloquentes ; elles sont au procès, et c’est M. Goëzman lui-même qui les fournit. Il est vrai que j’ai eu la peine de les y démêler ; mais je ne regretterai pas le soin que j’ai pris, si je prouve à ce magistrat que ce qu’il a de mieux à faire aujourd’hui est de convenir tout uniment qu’il a présenté à le Jay sa propre minute à copier. Prouvons donc.

preuves morales.

M. Goëzman s’est présenté avec un papier au parlement, et a dit : Voici une déclaration que le Jay m’a écrite ; elle n’est pas sortie de mes mains ; je la remets au greffe avec l’original de ma dénonciation, dont elle prouve la véracité. — Rien de plus clair assurément.

Madame Goëzman est venue ensuite avec un autre papier au parlement, et a dit : Voilà une déclaration de le Jay que je remets au greffe. Quoiqu’elle soit de l’écriture d’un commis de le Jay, j’atteste qu’elle est signée de lui, et parfaitement conforme à l’original que le Jay a écrit en ma présence, et que mon mari a déposé ; et j’atteste qu’il n’y a jamais eu d’autre minute écrite de la main de mon mari. — On ne peut pas mieux s’énoncer.

Mais, monsieur et madame, avant de vous répondre, qu’était-il besoin de déposer chacun une déclaration, puisqu’elles disent toutes deux la même chose ? — C’est que nous sommes des gens véridiques, et que nous ne voulons rien d’équivoque : l’original est de la main de le Jay ; la copie est de celle de son commis. Ce qui abonde ne vicie pas. — Peut-être.

Mais s’il n’y a eu qu’une seule déclaration écrite par le Jay chez M. Goëzman, restée entre les mains de M. Goëzman, soigneusement gardée par M. Goëzman, et déposée au greffe par M. Goëzman ; sur quelle minute le commis de le Jay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman nous représente aujourd’hui ? car encore faut-il que ce commis ait fait sa copie sur une minute quelconque ; et ce ne peut pas être sur celle de le Jay, puisque, selon vous-même, elle est restée à M. Goëzman, et que ce commis n’a jamais eu l’honneur d’entrer chez vous.

Direz-vous que, de retour, le Jay a eu la mémoire assez bonne pour rendre exactement chez lui ce qu’on lui avait dicté ailleurs ? Ceux qui connaissent l’honnête, le bon sieur Edme-Jean le Jay, savent bien que M. Goëzman ne pourrait donner une aussi pauvre défaite, sans déshonorer entièrement ses défenses.

Et puis quel intérêt aurait eu le Jay de remettre aux mêmes personnes une copie signée de la déclaration qu’il leur avait laissée en original, s’ils ne l’avaient pas expressément exigée ? et s’ils l’ont exigée, ils n’ont pas dû s’en fier à sa mémoire. Lors qu’on veut une copie, on la veut exacte. Ils ont dû lui confier une minute, et cette minute qu’il emporte ne peut pas être en même temps la sienne, qu’il laisse à M. Goëzman : et je demande, encore une fois, sur quoi donc ce commis a-t-il fait la copie que madame Goëzman représente ?

Si l’on m’objecte que M. Goëzman n’avait pas plus besoin d’exiger une copie signée dont il avait l’original, que le Jay n’avait intérêt de la lui envoyer ; je réponds que, du fait à la possibilité, la conséquence est toujours bonne. Madame Goëzman dépose la copie du commis : donc elle existe, donc elle a été envoyée, donc elle a été exigée, donc surtout elle a été faite sur une minute ; et ma première question revient toujours : Sur quelle minute ce commis de le Jay a-t-il donc tiré la copie que madame Goëzman représente ?

Mais madame Goëzman a peut-être subtilement dérobé la minute de le Jay à son mari, et l’a remise à ce libraire en cachette pour qu’il la fît copier, voulant en avoir une expédition ? — Non pas, s’il vous plaît : quand elle n’aurait pas déclaré positivement que la minute de le Jay n’est point sortie des mains de son mari, voici ma réplique : C’est que la copie écrite par le Jay, sous la dictée de madame Goëzman tenant la minute de son mari, est aussi inexacte qu’on devait l’attendre de pareils secrétaires. Que n’ai-je pu la copier ! des mots oubliés qui détruisent le sens ; d’autres mots oubliés qui ne font que gâter le style ; d’autres enfin oubliés qui ne font rien au style ni au sens, mais qui se trouvent parfaitement rétablis dans celle du commis.

Or, si la copie du commis eût été faite sur celle de le Jay, on y verrait les mêmes fautes ; ou si elle ne les portait pas, elle serait au moins libellée de même. La copie de le Jay a une date ; elle en aurait une aussi ; loin de cela, cette copie du commis est claire et suivie ; on voit qu’elle a été faite par un homme exact, sur la minute d’un homme instruit, sur celle de l’auteur enfin, qui ne l’avait pas datée parce que ce n’était pas son affaire ; ce qui fait que le commis n’a pas daté non plus sa copie. Elle n’a donc pas été écrite sur une minute de le Jay. Et quand vous devriez vous mettre en colère, jusqu’à ce que vous m’ayez répondu, je demanderai toujours : Sur quelle minute le commis de le Jay a-t-il donc tiré sa copie ?

D’ailleurs, le libraire et son commis ont déclaré qu’ils avaient gardé cette minute énigmatique dix-sept jours chez eux. Ce nombre de jours, indifférent quand ils l’attestaient, ne l’est pas aujourd’hui que nous discutons. Observez qu’on fit, au dos de la déclaration de le Jay, une seconde déclaration (dont nous parlerons en son lieu) écrite aussi par le Jay dix jours après la première, dans la chambre de madame Goëzman, sous la dictée de son mari. Or, ce papier, qui n’est pas sorti des mains de M. Goëzman, qui se trouvait chez lui dix jours après la première déclaration, lorsqu’on écrivait la seconde sur son verso, ne peut pas être en même temps la minute inconnue qui est restée dix-sept jours chez le Jay, et nous avons beau tourner pour fuir : semblables à Enguerrand, que toutes les routes ramenaient au palais de Strigilline, nous retombons toujours dans ma première question : Sur quelle minute ce commis de le Jay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman représente ?

Mais ne serait-ce pas sur une certaine minute emportée par le Jay de chez M. Goëzman ? minute qu’il déclare être de la main de M. Goëzman, minute que son commis déclare être d’une écriture étrangère, qu’on lui a dit être celle de M. Goëzman ; minute enfin qu’ils déclarent tous deux leur avoir été lestement soutirée au bout de dix-sept jours par M. Goëzman. Il y a quelqu’un de pris ici : pour le coup le piége s’est subitement fermé, comme on l’avait craint, sur le bras qui le tendait pour me prendre. Nous y laisserons l’imprudent jusqu’à ce qu’il lui plaise de nous apprendre qui a fait la minute de cette déclaration, ou qu’il nous explique autrement l’énigme de la copie du commis de le Jay.

Mais pendant que je fatigue et mon lecteur et moi pour prouver quel est l’auteur de la déclaration, on prétend que M. Goëzman ne nie point du tout qu’il en ait fait la minute. Je n’en sais rien : qu’il la nie ou l’avoue aujourd’hui, cela est indifférent à la question que je traite : car, s’il nie, sa dénégation même prête une nouvelle force à ma preuve tirée de la copie du commis ; en s’obstinant à nier un fait prouvé au procès, il n’en montre que mieux qu’il était instruit, et sentait toute l’iniquité de la pièce qu’il composait ; et s’il avoue, il devient contraire à lui-même et à madame Goëzman, qui a constamment nié, au nom des deux, que son mari eût jamais fait de minute : il ne peut donc éviter un mal sans tomber dans un pire ; et c’est le juste partage réservé à la mauvaise foi.

J’entends quelqu’un se récrier sur l’amertume de mon plaidoyer, en accuser la forme, à défaut de moyens contre le fond : Le partage réservé à la mauvaise foi ! ce n’est pas ainsi, dit-il, qu’on plaide au barreau, surtout contre un magistrat. — Cela se peut. L’œil, qui voit tout, ne se voit pas lui-même, et je suis trop près de moi pour être frappé de mes défauts ; mais prenez garde aussi de vous placer trop loin pour les bien juger. Considérez que je suis injustement accusé, rigoureusement décrété, sans secours, sans appui, seul, percé à jour, aigri par le malheur, et chargé du pénible emploi de me défendre moi-même.

Il lui est bien aisé de se modérer, à cet orateur paisible qui, ne se forgeant qu’à froid, et compassant ses périodes à loisir, exhale un courroux qui n’est pas le sien, et montre une chaleur empruntée, dont le foyer, loin de lui, réside au cœur de son client. Ses idées s’arrangent froidement dans sa tête, quand mille ressentiments brûlent ma poitrine et voudraient s’échapper à la fois. Il se bat les flancs pour s’échauffer en composant, quand j’applique à mon front un bandeau glacé pour me tempérer en écrivant. Mais vous qui me relevez ainsi, ne seriez-vous pas M. Goëzman ? je crois vous reconnaître à la nature, au ton de ce reproche. Eh ! monsieur, à quoi vous arrêtez-vous ? Un mémoire au criminel se juge-t-il sur les principes d’un discours académique ? À la parade on regarde au vain éclat des armes ; on les prise au combat sur la bonté de leur trempe. Accordez-moi les choses, et j’abandonne les phrases. Il s’agit pour moi de vaincre, et non de briller ; ou plutôt, monsieur, il me suffit de n’être pas vaincu : car, malgré votre acharnement, je confesse avec vérité que je cherche moins à préparer votre perte, qu’à vous empêcher de consommer la mienne.

preuves physiques.

Après avoir porté les preuves de raisonnement jusqu’à l’évidence, acquérons la même certitude sur les preuves de fait ; et que leur ensemble soit la démonstration parfaite que non-seulement la minute était bien de la main de M. Goëzman, mais que ce magistrat a fait la déclaration comme il avait intérêt qu’elle fût, exprès pour me nuire, et sans que le Jay y ait eu la moindre part. C’est le sieur le Jay qui va nous l’apprendre : écoutons parler dans tous ses interrogatoires cet homme honnête et simple.

Enfermé au secret, sans communication, et n’ayant pour conseillers que la mémoire qui rappelle les faits, le bon sens qui les met en ordre, et la candeur qui les produit au jour ; c’est ici que la simplesse d’un homme ordinaire est plus pressante que toute l’habileté du plus subtil rhéteur. Ses réponses sont d’une vérité qui saisit : nulle précaution, nulle prévoyance des suites ; les faits les plus graves y sont articulés aussi naïvement que les choses les plus inutiles. Je préviens qu’il va porter de furieux coups à mes adversaires, et répandre un terrible jour sur leur conduite ; et je les en préviens, afin qu’ils regardent de plus près à ce que je vais dire : car je déclare que j’entends mettre de surprise à rien. Je me défends à force ouverte.

Le Jay, interrogé s’il a été de lui-même chez M. Goëzman pour y faire une déclaration, a répondu qu’on l’avait envoyé chercher de la part de ce magistrat le 30 mai dernier.

Interrogé quelle question lui a faite M. Goëzman, relativement à la déclaration qu’il a écrite, a répondu que M. Goëzman ne lui a pas fait d’autre question que celle-ci : N’est-il pas vrai, Monsieur le Jay, que madame a refusé les cents louis et la montre que lui avez présentés ? Qu’ayant été vivement sollicité par madame Goëzman de répondre affirmativement, il a dit pour toute réponse : Oui, monsieur ; qu’alors le magistrat a écrit à son bureau la déclaration tout d’un trait ; que madame Goëzman l’a prise et dictée à lui répondant, pendant qu’il l’écrivait, pour que cela marchât plus rondement ; qu’il a mis ensuite la minute de M. Goëzman dans sa poche, pour la faire copier par son commis ; et que, sans perdre de temps, madame Goëzman l’a conduit chez M. de Sartines ; qu’en montant en fiacre il a dit à la dame : Nous sommes bien heureux que votre mari ne m’ait pas parlé des quinze louis ; je n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore ; et que la dame a répondu (avec le plus gaillard adjectif) : Vous seriez bien une… tête à perruque, d’aller parler de ces quinze louis : puisqu’il était convenu que je ne devais pas les rendre, on peut bien assurer que je ne les ai pas reçus.

PREMIÈRE DÉCLARATION
attribuée à le jay.

Pourquoi première ? parce qu’on en a fait écrire une seconde au libraire, également curieuse : nous montrerons chacune en son lieu ; ainsi donc :

première déclaration[12].

« Je soussigné, Edme-Jean le Jay, pour rendre hommage à la vérité, déclare que le sieur Caron de Beaumarchais, ayant un procès considérable devant M. Goëzman, conseiller de grand’chambre, m’a fait très-instamment prier par le sieur Bertrand[13], son ami, de parler à madame Goëzman en sa faveur, et même de lui offrir cent louis et une montre garnie en diamants, pour l’engager à intercéder auprès de monsieur son mari pour le sieur de Beaumarchais ; ce que j’ai eu la faiblesse de faire, uniquement pour obliger le sieur Bertrand. Mais je déclare que cette dame a rejeté hautement et avec indignation ma proposition, en disant que non-seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose : en conséquence, j’ai gardé la montre et les rouleaux jusqu’au moment où je les ai rendus. Je déclare en outre qu’après la perte du procès, le sieur de Beaumarchais, piqué de son mauvais succès, m’a écrit une lettre fort impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire ; attestant que tout ce qui pourrait être dit de contraire à la présente déclaration est faux et calomnieux : ce que je soutiendrai envers et contre tous. En foi de quoi j’ai signé, approuvé l’écriture. Le Jay, ce 30 mai 1773. »

Si je pouvais montrer à la suite de cette déclaration la copie que le Jay en a faite sous la dictée de madame Goëzman, tenant la minute de son mari : indépendamment du style et d’une foule de grands mots qui ne sont point à l’usage du sieur le Jay, la manière inexacte dont elle est libellée, et les fautes d’orthographe dont elle fourmille, convaincraient bientôt que celui qui l’a écrite n’a jamais pu la composer. Au défaut de cette première preuve, qui, en frappant les yeux, porterait à l’esprit la conviction irrésistible de ce que j’avance, j’observe :

1o Que si le Jay eût fait cette déclaration, il n’aurait pas manqué d’y parler des quinze louis, parce que c’était ce qui avait engagé la querelle, le seul objet en litige, et parce qu’il avait un grand intérêt d’en parler, car il craignait dès lors qu’on ne le taxât de les avoir réservés pour lui. Mais, comme M. Goëzman avait un plus grand intérêt encore à les taire, la déclaration n’en dit pas un mot.

2o Si le Jay eût composé cette déclaration, il n’y aurait pas dit : Piqué de la perte de son procès, le sieur de Beaumarchais m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire ; parce que le Jay savait bien que ma lettre, qu’il a déposée au greffe, loin d’être impertinente, est non-seulement polie, mais obligeante ; parce qu’il savait bien qu’elle ne porte nullement sur des reproches de négligence ou d’abandon de mes intérêts dans l’affaire, mais uniquement sur les quinze louis dont M. Goëzman avait tant d’intérêt de ne pas parler. Aussi la déclaration n’en dit-elle pas un mot.

3o Si l’on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ait faite à le Jay, avant que d’écrire la minute de la déclaration, est celle-ci : N’est-il pas vrai, monsieur le Jay, que madame a refusé les cent louis et la montre qui vous lui avez présentés ?Oui, monsieur. Et si l’on compare ce texte si simple avec le commentaire insidieux qui en est résulté, l’on sera convaincu que M. Goëzman avait combiné d’avance avec sa femme toutes les phrases de cette déclaration, pour qu’elle pût servir de base à la dénonciation qu’il voulait faire au parlement contre moi, et dont nous allons bientôt parler.

4o Observez que M. Goëzman, en relisant depuis la phrase où il avait fait ainsi parler le Jay dans la déclaration : Cette dame a rejeté hautement et avec indignation ma proposition, en me disant qui non-seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose ; observez, dis-je, que M. Goëzman s’est aperçu qu’il n’avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de l’argent était propre à lui attirer sa disgrâce s’il l’apprenait ; parce que c’était se faire son procès à soi-même.

Comment changer cela ? Sa minute était chez le Jay, il n’avait en main que la copie de ce libraire ; il voulait la déposer tout à l’heure au parlement. Mais rien n’embarrasse une bonne tête ; et voici comment il a usé sans façon des droits d’un auteur sur son propre ouvrage.

Il a tout uniment rayé le mot lui, et a fait précéder le mot attirer par la lettre m, intercalée de sa main : de sorte que, par cet innocent artifice, le sens de la phrase, qui présentait d’abord madame Goëzman comme exposée au ressentiment de son mari pour avoir refusé de l’argent, fait porter le ressentiment aujourd’hui sur le Jay pour avoir osé l’offrir.

Voici le sens suivant la première leçon : Madame Goëzman m’a dit que mes propositions rejetées étaient propres à lui attirer la disgrâce de son mari, s’il en apprenait quelque chose, etc. Et voilà le sens, suivant la seconde : Madame Goëzman m’a dit qui mes propositions rejetées étaient propres à m’attirer la disgrâce de son mari, s’il en apprenait quelque chose. Ce qui est bien différent.

Or, si la copie de la main de le Jay eût été la vraie minute de la déclaration, on sent qu’un criminaliste éclairé comme M. Goëzman n’aurait jamais voulu commettre le faux d’y changer le sens, en effaçant un mot, et y substituant une lettre de sa main.

Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu’il s’est donnée sur une déclaration à laquelle il dit n’avoir aucune part, nous lui opposerons une réponse à deux tranchants, que nous le supplions de vouloir bien examiner avant de nous blâmer de l’avoir écrite : c’est que l’addition de la lettre m, substituée au mot lui, est faite avec si peu de précaution, que le Jay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous avons tous facilement reconnu cette correction d’auteur, lorsque j’ai fait l’examen de la pièce, en leur présence, aux confrontations.

Dira-t-il que, s’étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d’être écrite ? Voici le second tranchant de ma réponse : S’il eût fait ce changement à la copie de le Jay tout de suite et en sa présence, il n’eût pas manqué de le faire de même à la minute que le Jay emportait pour que son commis en tirât copie ; mais dans cette copie, aussi authentique que celle déposée par M. Goëzman, puisque c’est madame qui la dépose, la méprise est restée tout entière : on y lit la phrase écrite ainsi, suivant la première leçon : Madame Goëzman m’a dit que ma proposition rejetée était de nature à lui attirer la disgrâce de son mari, etc. Cette correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies, prouve que celle de le Jay est demeurée au magistrat, pendant que la copie du commis se faisait chez le Jay, sur la minute non corrigée de M. Goëzman ; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j’ai données, qu’il existait une minute de la main du magistrat.

Et mes remarques sur cette correction d’auteur s’appliquent également à toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à le Jay par madame Goëzman, et celle de la main de M. Goëzman, copiée par le commis de le Jay.

C’est ainsi qu’en les confrontant on voit (dans celle de le Jay) une montre garnie en diamants, (dans celle du commis) une montre à diamants, (dans celle de le Jay) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose, j’ai gardé la montre, etc., ce qui présente un sens fort niais ; (dans celle du commis) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose. En conséquence, j’ai gardé la montre, etc. ; en conséquence est une liaison très-nécessaire entre les deux phrases ; (dans celle de le Jay) le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si négligé ou tri ses intérêts, ce qui n’a nul sens ; mais à quoi M. Goëzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en interligne, au-dessus des mots si et négligé, le mot j’eus, et en chargeant le mot tri, dont il a fait à peu près trahi ; et la phrase marche ainsi corrigée : Le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’eus négligé ou trahi ses intérêts, etc., ce qui devient au moins intelligible : j’eusse négligé eût été plus correct, mais enfin on l’a corrigé comme cela. La copie du commis porte : Le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts, etc. Le mot j’eus interligné par M. Goëzman complète la preuve que ce magistrat n’a corrigé la copie de le Jay que pendant l’absence de sa propre minute ; au lieu d’écrire j’eus, il n’aurait pas manqué d’écrire j’avais, comme le porte la copie du commis, fidèlement transcrite sur sa minute : (le Jay) soutenant tout ce qui pourrait être dit… est calomnieux, etc. ; (le commis) soutenant que tout ce qui pourrait être dit… est calomnieux, etc.

Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un mot interligné et un mot chargé dans celle de le Jay par une main étrangère : et c’est sur une pareille pièce, mendiée, sollicitée, suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce magistrat, qu’il établit une dénonciation en corruption de juge et en calomnie contre un homme innocent !

Quelle étrange opinion aviez-vous donc de votre pouvoir, monsieur, si vous avez pensé qu’il vous suffît, pour me faire condamner au parlement, de m’y dénoncer sur la foi d’un tel titre ? Avez-vous présumé que ce tribunal m’empêcherait d’opposer à la fausseté de votre attaque la vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens ? Détrompez-vous, monsieur : la vivacité de ses recherches prouve l’austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos ressentiments. C’est à vous de vous justifier, homme cruel, qui, après avoir opiné si durement à ce qu’on m’enlevât ma fortune, m’avez ensuite injurieusement dénoncé : car je vous préviens que cet argument ne convaincra personne : Je suis conseiller au parlement, donc j’ai raison.

Mais n’anticipons rien : avant de parler de la dénonciation de M. Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la première à examiner.

J’écarte en vain une foule de moyens, pour me renfermer dans les principaux : leur abondance m’accable. Ô M. Goëzman, que de mal vous me donnez ! mais je veux m’en venger en vous démasquant si bien aux yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos attaques. Avançons.

Le Jay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu’environ dix jours après sa première déclaration, M. Goëzman l’a encore envoyé chercher, et lui a dit uniquement : N’est-il pas vrai, Monsieur le Jay, que vous avez rendu la montre et l’argent devant témoins, et qu’on n’avait rien soustrait des deux rouleaux ? — Cela est vrai, monsieur. — Écrivez donc, au dos de votre première déclaration, ce que je vais vous dicter : et il assure que le magistrat lui dicta, sans en faire de minute, la déclaration suivante.

SECONDE DÉCLARATION
attribuée à le jay.

Je déclare en outre que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout. Je déclare que j’ai rendu la montre et les rouleaux devant (telles et telles personnes, etc., qu’il nomme). Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, et que les rouleaux étaient bien entiers : ce que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi, etc., etc. Sans date. Signé, le jay.

Pour l’honneur du sieur le Jay, remarquons d’abord que, dans ses interrogatoires, il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous l’avons vu assurer intrépidement que M. Goëzman lui avait confié la minute de la première déclaration, écrite de sa main. À cette seconde, il avoue ingénument que M. Goëzman n’a point fait de minute, et qu’il a seulement dicté. Prouvons que la seconde n’est pas plus l’ouvrage du sieur le Jay que la première.

Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pièce en présente elle-même une de fait (le dirai-je ?) la plus comique. Tout le monde connaît la scène des Plaideurs où le souffleur, lassé de l’ineptie de l’avocat Petit-Jean, lui dit : Ô le butor ! et où Petit-Jean, qui se croit soufflé et non injurié, répète : le butor ! Ici M. Goëzman, finissant de dicter, a dit apparemment : Telle et telle chose, etc. Signé, le Jay. Et le bon le Jay, trop occupé du mot qui est sous sa plume, pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les précédents, a écrit exactement comme on le lui disait, à l’orthographe près : Signé, le jay.

Malgré cette naïveté, qui montre assez que l’écrivain n’est ici que le commis à la plume, voyons, par l’examen impartial et sérieux de la pièce, s’il est possible que le Jay l’ait composée lui-même. Je voudrais bien pouvoir épargner à quelqu’un cette fâcheuse discussion, parce que je sens que ce quelqu’un est ici sur des charbons. Mais, quelque respect que j’aie pour lui, je respecte encore plus la vérité : tout ce que je puis est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle situation.

J’observe d’abord que le Jay, ayant toujours dit, quand il a parlé des quinze louis, qu’il les avait laissés, en argent blanc, dans un sac, à madame Goëzman, s’il eût fait la déclaration, n’aurait jamais imaginé de l’aller alambiquer de sorte qu’on pût en induire que la demande des quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait soustrait quelque chose des rouleaux.

L’obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu’il n’appartient point au sieur le Jay : si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la vérité, en un mot s’expliquer sur les quinze louis, il l’eût fait à sa manière, c’est-à-dire tout simplement, et d’une façon qui se rapportât au moins à ce qui s’était passé devant lui. Dès qu’il ne s’agissait dans cette déclaration que d’y parler des quinze louis, dont la première n’avait rien dit, aurait-il pris la plume une seconde fois exprès sur ces quinze louis, pour finir encore par n’en rien dire du tout ? Cela n’est ni vrai, ni naturel, ni possible.

Mais quel est donc le fin de cette déclaration ? Le voici.

Monsieur et madame Goëzman, qui avaient évité de dire un seul mot des quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient fixés sur ces quinze louis, seul objet apparent de la querelle, ont calculé qu’il paraîtrait bien étonnant qu’ils eussent une déclaration de le Jay contre moi, et qu’elle ne traitât en aucune façon de ces quinze louis ; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir suspect.

Mais l’embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler des quinze louis sans en rien dire. Ce le Jay leur donnait encore une autre sueur froide : il est si simple, si simple, que s’il entend seulement prononcer, en dictant, le mot de quinze louis, il ne manquera pas d’entrer à l’instant dans des explications fort embarrassantes pour le candide magistrat, qui ne veut pas, vis-à-vis du libraire, avoir l’air d’être du secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sur braise ; imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public puisse prendre le change. Il faut surtout que cette phrase soit telle, que le mot de quinze louis n’aille pas frapper l’oreille de le Jay. On se rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goëzman, en allant chez M. de Sartines : Il est bien heureux que votre mari n’ait pas parlé des quinze louis ; je n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore ; et la réponse de la dame, et tête à perruque, et l’adjectif, etc., etc.

Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat très-difficile à traiter : mais enfin la déclaration, telle qu’on vient de la lire, fut le fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.

Et croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi, que la déclaration commence par cette phrase : Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais… ? En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince égard, en songeant à cette façon de s’exprimer, Bertrand, Beaumarchais, Lafleur, Larose, je reconnais le style aisé d’un homme supérieur aux gens qu’il veut bien honorer de ses mauvais traitements : je sens que la main du très-familier libraire n’est ici que la patte du chat, et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le sieur le Jay, le plus modeste des hommes, n’eût traité avec cette légèreté le sieur Bertrand d’Airolles, qui l’a quelquefois aidé de son crédit ; moins encore moi, chétif, qui n’avais point l’honneur d’en être connu.

Mais laissons les grâces du style ; allons au fait. Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont jamais accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout. À quoi tend cette phrase isolée, absolument hors d’œuvre, et sans nul rapport aux quinze louis, ni même à rien de ce qui la suit, sinon à se retourner en cas d’accident et de désaveu de la part de le Jay ? Testis unus, testis nullus, dit la loi : ce qu’on a sans doute expliqué à madame Goëzman, mais qu’elle ne s’est pas souvenue de placer avec : il n’y a pas de corps de délit…, nous avons déjà un commencement de preuve par écrit, etc., etc.

Cette sage précaution prise à tout événement, on a grand soin de faire écrire à le Jay, dans la déclaration, les noms, surnoms, qualités des personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis : autant on glissera sur le principal, autant on va s’appesantir sur les accessoires. C’est la dame le Franc, elle est sœur du sieur de Lins, premier échevin ; c’est la demoiselle sa fille ; ce sont des dames de Lyon ; c’est un jeune homme que l’on croit fils du sieur de Lins, etc., etc. Car on se flatte que ces honnêtes gens, assignés, certifieront en temps et lieu que les deux rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence.

Cela va bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces quinze louis, dont il faut avoir l’air de parler, quoique bien résolu de n’en pas dire un mot. Enfin la voici du mieux qu’on a pu : Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, etc., etc… Nous en voilà tirés, Dieu merci !

Mais que ces mots, soustrait quelque chose des rouleaux, pour ne pas nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés ! et ceux-ci, pour des secrétaires ou autrement, pour ne pas dire que madame Goëzman a exigé quinze louis pour le secrétaire, et les a gardés pour elle ; comme cela est ingénieux ! À l’égard des injures, on sent ici qu’elles ne sont que le saut de joie qui termine un ouvrage pénible ; c’est la bravoure de Panurge, qui se met en vigueur quand le danger est passé : ainsi finit la déclaration, sans date, etc. Siné le-Jay, comme nous l’avons dit.

Et c’est ainsi qu’un magistrat se joue de la vérité, pour donner le change ! C’est ainsi qu’il arme un malheureux contre une chimère, et lui fait combattre insidieusement ce que personne n’avait dit, pour éluder de lui faire écrire ce qu’il craignait tant de voir déclarer ! et c’est ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux entre les mains de la malignité !

Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans cette affaire ! N’est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goëzman dissimule la vérité, pour se prêter aux vues de son mari, qui voulait m’attaquer en corruption de juge ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre le Jay copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n’entend ni les mots, ni la force des phrases ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre conseiller d’ambassade Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire et ne fait jamais ce qu’il veut faire, accorde une misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration mendiée ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre d’Airolles, qui ne veut pas être nommé Bertrand, après avoir dit la vérité, perd tout à coup la mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettre qui ne peut faire aujourd’hui de tort qu’à lui-même ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre M. Marin… ? Mais non, la chaleur m’emporte, et j’allais faire le tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des simples. Il faut être juste[14].

D’autre part, j’entends M. Goëzman qui me dit : Pourquoi me taxez-vous de malignité, si je ne suis coupable que d’ignorance ? Quand j’ai dicté à le Jay, dans la déclaration, qu’on n’avait pas soustrait quelque chose des rouleaux, pour des secrétaires ou autrement, je croyais que ce bruit de quinze louis n’était fondé que sur la simple supposition que ma femme les eût retranchés d’un rouleau, et je voyais que les rouleaux avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à le Jay que ce que je savais moi-même.

— Je vous arrête, monsieur. Avez-vous si peu de mémoire, ou me croyez-vous si mal instruit ? Vous oubliez que, quelques jours avant l’époque de cette déclaration, M. le premier président avait envoyé chercher le Jay, et que devant vous il l’avait interrogé sans ménagement sur ces quinze louis, en lui disant : « Avouez-nous, Monsieur le Jay, tout ce qui s’est passé. Bertrand prétend qu’il vous a remis, dans un fiacre, à la porte de madame Goëzman, quinze louis en argent blanc, qui ont même été comptés dans le chapeau de votre fils, alors présent ; que vous êtes monté chez madame Goëzman avec cet argent dans un sac, et qu’en descendant vous n’aviez plus ni sac ni argent ; et qu’enfin vous avez dit à lui, Bertrand, qu’elle avait pris et serré les quinze louis dans son secrétaire. Tout cela est-il véritable ? »

Vous oubliez, monsieur, que le Jay, tremblant, effrayé par votre fier aspect, n’osa convenir de rien chez M. le premier président, mais qu’à peine il pouvait parler.

Quittons la feinte, elle est inutile ; et convenez enfin que c’est bien sciemment et non par ignorance que, quelques jours après cet interrogat, vous confondez, en dictant à le Jay, quinze louis d’argent blanc gardés, avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n’ont aucun rapport.

C’est encore par une suite d’espoir d’embrouiller les idées de plus en plus sur les quinze louis, et de fixer l’attention du public sur des rouleaux entiers, et non sur de l’argent blanc, qu’on a fait assigner en témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus : on espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux augmenterait la persuasion que toute espèce de demande des quinze louis n’était qu’une histoire controuvée, une infamie ; d’autre part, on comptait que, le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces misérables quinze louis dans nos dépositions, l’opinion du faux bruit se fortifierait à tel point par notre silence, que nos efforts tardifs ne pourraient plus après la détruire.

Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez bien : le Jay avait écrit sans faire d’explication ; Marin travaillait en dessous, et se flattait de réussir ; lorsque tout à coup ces honnêtes gens, sur la déposition de qui l’on avait fait un si grand fond pour embrouiller l’histoire des quinze louis, après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s’avisent d’ajouter, sans qu’on les en prie, qu’à l’égard des quinze louis, on a certifié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que, les ayant demandés pour le secrétaire, elle n’était pas tenue d’en faire compte au sieur de Beaumarchais.

La soie une fois rompue, toutes les perles se défilent. Marin, qui devait réussir, me rencontre par malheur, à l’instant où il vient endoctriner les faibles ; me parle de ces misérables quinze louis ; veut m’engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche : je lui prouve que c’est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions ; chacun y appuie ; le Jay, qu’on voulait sacrifier, se rétracte ; et voilà toutes les peines perdues. Il n’en reste d’autre fruit qu’une triste déclaration, qui, par malheur encore, se trouvant attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais, surtout si un démon d’accusé parvient un jour à en avoir connaissance, et s’avise de la discuter aux yeux des juges et du public.

J’ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue : il est bien avancé ; les deux déclarations de le Jay sont maintenant connues ; il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à examiner. Encore un moment, ô mes juges ! vous touchez à la fin de votre ennui, et moi à celle de mes peines. Encore un moment, lecteur, et mon adversaire est enfin démasqué.

Que ne puis-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes que méchants, qui me déchirez sans relâche ! Sur la foi de votre inimitié, beaucoup d’honnêtes gens me font injure et ne m’ont jamais vu.

Mais vous, qui comblez la mesure de l’atrocité, vous qui l’avez portée… il faut le dire, jusqu’à faire insérer dans des gazettes étrangères[15] qu’on s’apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes, dont j’ai, dites-vous, successivement hérité ! Lâches ennemis, ne savez-vous qu’injurier bassement, machiner en secret et frapper dans les ténèbres ? Montrez-vous donc une fois, ne fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m’a rangé dans une classe absolument privilégiée : ils m’excuseront d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, où, forcé de défendre un instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie, en peu de mots. Depuis quinze ans je m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse ; et, loin que mes parents s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune avec eux, sans ostentation et sans reproche. Ô vous qui me calomniez sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d’une foule de bons cœurs ; et vous sortirez détrompés. Quant à mes femmes, j’en ai eu deux, et non trois, comme le dit le perfide gazetier. Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma première femme me laissa nu, dans la rigueur du terme, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour éviter de plaider contre ses parents, de qui, jusque-là, je n’avais eu qu’à me louer. Ma seconde femme, en mourant, depuis peu d’années, a emporté plus des trois quarts de sa fortune, consistant en usufruits et viager : de sorte que mon fils, s’il eût vécu, se fût trouvé beaucoup plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant voulez-vous savoir comment je les perdis ?

Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart, Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride qui l’enleva, interrogez le sieur Bourdelin, son médecin ordinaire, le plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant : « Vous êtes ruiné par cette perte : le payement des soins que j’ai rendus à votre femme m’est dû, non par vous, mais par ses héritiers. »

Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry, médecins ; Péan, son accoucheur ; Goursault, son chirurgien et son ami ; Becqueret, un des plus honnêtes pharmaciens, qui, par zèle, ne la quittait ni jour ni nuit ; tous mes parents et la foule d’amis qui venaient habituellemenl dans ma maison, qui l’ont tous vue s’avancer lentement à la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d’une année de souffrance également douloureuse à l’un et à l’autre.

Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.

Interrogez Mes Momet, le Pot-d’Auteuil, Rouen, notaires ; Chevalier, procureur ; gens de loi, gens d’affaires, et conciliateurs, qui tous m’ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à la simple équité.

Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes calomnies, gens honnêtes, interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que je conservasse avec soin mes femmes, si l’amour d’une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh ! comment celui-là serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son bonheur constant d’être le nourricier de son respectable père, et s’honore d’être le bienfaiteur et l’appui de tous ses collatéraux !

Et vous qui m’avez connu, vous qui m’avez suivi sans cesse, ô mes amis, dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment gai ; aimant avec une égale passion l’étude et le plaisir ; enclin à la raillerie, mais sans amertume ; et l’accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée ; soutenant peut-être avec trop d’ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie tous les gens qu’il reconnaît supérieurs ; confiant sur ses intérêts jusqu’à la négligence ; actif quand il est aiguillonné, paresseux et stagnant après l’orage, insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses plus familiers amis.

Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de considération, qu’il me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un, qu’il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt à lui faire justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j’ai pu offenser sans le vouloir dise de moi que je suis un homme malhonnête, j’y consens ; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme : car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.

Comment donc arrive-t-il qu’avec une vie et des intentions toujours honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré ? qu’un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers, se trouve en butte à mille traits envenimés ? C’est le problème de ma vie ; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis, qui me poursuivent encore, et cela est dans l’ordre ; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir d’aliment à la curiosité publique, et c’est souvent un mal ; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchants, qui ne veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence (en effet ils ne le sont pas) ; qu’une vaine réputation de très-petits talents a peut-être offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu’il vous plaira, messieurs : mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que j’étais un ogre ? Et quand je me serais enrubané de la tête aux pieds ; quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble, faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire ? Eh ! mes chers ennemis, vous entendez mal votre affaire ; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu’on puisse vous croire.

Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, et l’appuyer sur des déclarations comme celles que je viens d’examiner, et sur une dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.

Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite, en général, fort extraordinaire dans un magistrat : pour ses motifs, ils m’échappent absolument. — Donnez-moi la main, je vais vous y conduire, nous sommes sur la voie : car, en matière criminelle, c’est par les faits qu’on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions qu’il est permis d’aggraver les faits. Ainsi, l’on raisonnerait fort mal, et l’on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant, comme mon adversaire : Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause, il a donné de l’argent à la femme de son juge ; donc il a voulu le corrompre.

Nous tâcherons d’être plus conséquents. Il est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux déclarations extorquées à le Jay par M. Goëzman, dont l’une est fausse, l’autre insidieuse, et toutes deux fabriquées en connaissance de cause : quel en est le principe ? le voici.

M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m’avait ouvert son cabinet ; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos fâcheux pour lui, qui couraient le monde. Si je l’étais ou non, ce n’est pas ce que j’examine ici ; mais comme il le croyait, il a voulu s’en venger cruellement ; pour s’en venger, il fallait commencer par s’en plaindre ; pour avoir ce droit, il fallait pouvoir les donner pour calomnieux ; pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j’eusse fait un sacrifice d’argent ; pour m’y amener, il fallait m’effrayer par une plainte en corruption de juge ; pour la former, il fallait me dénoncer au parlement ; pour me dénoncer, il importait d’avoir une déclaration qui m’inculpât ; enfin, pour l’obtenir, il était nécessaire de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et le Jay sur celles de ses déclarations : c’est ce qu’on a fait ; et nous voilà, vous et moi, parvenus au point d’où l’on est parti pour me dénoncer au parlement comme corrupteur de juge et calomniateur.

Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est celui-ci : S’il nie d’avoir donné de l’argent, on lui dira : Vous avez donc calomnié en répandant qu’on l’a reçu ? S’il avoue les sacrifices : Vous avez donc voulu corrompre en les faisant ? Ainsi enveloppé d’un double filet, il ne pourra s’échapper de la corruption qu’en tombant dans la calomnie, et réciproquement ; et nous le tenons, et nous le ferons punir.

Et puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfants, de ce que je ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement, et de ce que j’ai l’audace d’en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier l’argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin le plus court, celui de la vérité.

Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences ; on les mettait à prix chez vous. J’ai ouvert ma bourse ; on a tendu les mains. Les audiences ont manqué ; l’argent a été rendu. Quinze louis sont restés égarés, on s’est chamaillé : cela s’est su, parce qu’il n’y a point de mouvement sans un peu de bruit ; on en a ri, parce que la perte de mon procès n’intéressait personne ; et là-dessus vous avez fait tout ce que je viens de prouver que vous avez fait.

Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux, turbulent, à qui l’autorité devrait interdire, sinon le feu et l’eau…, du moins l’encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous faisons, vous et moi, des reproches bien contraires, à la vérité dans des cas très-différents. L’exemple que je vous donne ici, je l’aurais reçu de vous avec reconnaissance ; et quand vous fûtes mon rapporteur, si vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d’éplucher votre conduite, je n’aurais pas perdu cinquante mille écus d’après votre avis, et vous ne seriez pas aujourd’hui dans l’embarras de répondre. Que faire donc ? M’arrêter parce que j’ai raison ? ceci n’est pas une affaire d’autorité ; supprimer mon mémoire parce qu’il est conséquent ? il faudrait toujours en venir à discuter ce qu’il contient, puisque nous sommes en justice réglée ; et, comme dit un grave auteur, brûler n’est pas répondre : quoi donc ? recourir à l’autorité, pour me réduire au silence ? Allez, monsieur, je suis trop votre ennemi pour ne pas vous conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué, j’aurais le plaisir d’entendre dire de vous, à tous les honnêtes gens : Il a trouvé l’adversaire meilleur à écarter qu’à combattre, et ses objections plus faciles à étouffer qu’à résoudre.

En attendant, passons à l’examen de votre dénonciation contre moi.

Je ne donnerai la pièce qu’en substance, parce que je n’ai pu que la parcourir, rapidement encore, pendant que le greffier écrivait mes dires sur vos déclarations attachées à la même liasse, que j’avais l’air d’examiner uniquement.

Mais le sens m’en a trop frappé pour que je craigne de l’altérer en la rapportant. La voici :

DÉNONCIATION
de m. goëzman au parlement.

(Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi :)… Je me vois forcé de dénoncer à la cour une de ces voies de séduction que la mauvaise foi des plaideurs met en usage pour corrompre les juges ou ceux qui les entourent, etc., etc.

Ayant appris que le sieur Caron de Beaumarchais répandait des bruits calomnieux sur mon compte, et voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, que ledit Caron, après avoir essayé de la séduire par une offre de présents considérables, pour parvenir à gagner mon suffrage dans le procès dont j’étais rapporteur, et qu’il a perdu d’après mon avis, a empoisonné dans le public le mépris et l’indignation avec lesquels ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J’ai fait venir ensuite l’agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces présents, et qui, peut-être moins armé contre la séduction que ma femme, a tout déclaré devant moi et devant d’autres personnes respectables, etc., etc.

Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières vertus des magistrats, je ne me rends point l’accusateur du sieur de Beaumarchais, pour qu’on ne me taxe pas d’avoir fait cette dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment : mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage et l’eût ensuite calomnié, elle serait la maîtresse, etc., etc.

Signé Goëzman.

Ainsi donc vous ne m’accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à la cour, comme corrupteur et calomniateur : c’était bien le moins que pût faire un homme généreux comme vous l’êtes, mais aussi grièvement offensé.

En vous rendant grâces de cet excès d’honnêteté, je vais procéder avec vous d’une façon plus noble encore : car je ne vous dénoncerai ni ne vous accuserai ; et cependant vous allez voir s’il y a lieu à l’un et à l’autre.

Quoi, monsieur, j’ai voulu vous corrompre !

Est-ce bien sérieusement que vous l’avez dit ? Eh mais ! l’intervalle de sept personnes entre vous et moi que j’ai établi dans mon premier mémoire, et le raisonnement qui le suit, ne vous ont donc pas convaincu que je n’ai pu ni dû, d’aussi loin, former l’absurde projet de vous corrompre ?

J’ai voulu gagner votre suffrage ! Moi ?

Ceci vaut la peine d’être examiné. Lorsque vous avez voulu savoir si j’avais cherché à vous corrompre ou non, qui avez-vous interrogé ? Madame Goëzman. Voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, etc… C’est donc uniquement sur la foi de madame Goëzman que vous m’avez dénoncé pour avoir voulu gagner votre suffrage ? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu, ce jour-là de prédilection, l’esprit aussi net que le corps, la tête aussi libre que la démarche, a fait écrire cette phrase remarquable : Je déclare que le Jay ne m’a pas présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible, mais qu’il sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais.

Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans la dénonciation ? si elle avait sa tête à elle en dictant au greffier que le Jay ne sollicitait que des audiences, elle ne l’avait donc pas en vous assurant qu’il cherchait à vous corrompre en mon nom, par son canal ? Mais vous êtes le mari de cette dame : eh ! qui doit savoir aussi bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles ? Dans l’hypothèse raisonnable d’un ménage aussi bien uni que le vôtre, un mari peut-il se tromper ? Que n’attendiez-vous quelques jours pour minuter cette fatale dénonciation ? Vous n’auriez pas compromis votre équité devant la cour. Il est dur aujourd’hui de ne pouvoir vous sauver de la mauvaise foi qu’en avouant une imprudence également impardonnable à l’époux et au magistrat !

Vous dites qu’elle a rejeté l’or avec indignation et mépris ?

Il ne vous souvient donc plus qu’il est prouvé au procès que, loin d’avoir montré mépris ni indignation pour le rouleau, elle est convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit ? Cette dénonciation-là ne brille pas par l’exactitude et cependant c’est d’après elle que je suis décrété !

Et le Jay vous a, dites-vous, certifié les mêmes choses que madame Goëzman ?

Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant, nous avons assez bien établi, ce me semble, que vous aviez instigué ce malheureux à publier, à son escient et au vôtre, une horrible fausseté verbalement et par écrit. Cependant vous êtes libre, et je suis décrété !

Ensuite vous prétendez que je vous ai calomnié ?

Quand j’aurais dit à tout le monde ce qui s’était passé entre madame Goëzman et le Jay, n’est-il pas prouvé maintenant que je n’aurais calomnié personne. Mais lorsque vous m’avez dénoncé, vous ne pouviez savoir si j’en avais parlé, puisqu’aujourd’hui que l’instruction est finie, ce fait n’a pas même été articulé une seule fois au procès : ainsi, soit que j’en eusse parlé ou non, en me dénonçant comme calomniateur, il est bien prouvé que c’est vous qui m’avez calomnié. Oh ! la misérable dénonciation !

Enfin, avec une ostentation de générosité qui n’en impose à personne, vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon accusateur ; lorsque sur-le-champ vous m’accusez devant elle, en disant : Mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, elle serait maîtresse, etc., etc. Pour le corrompre ! pour gagner son suffrage ! cette phrase a bien de l’attrait pour vous ! je croyais vous en avoir dégoûté. Mais qu’est-ce que je dis ? votre dénonciation était faite avant la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que, si elle était à faire aujourd’hui, vous vous en abstiendriez ; vous rougiriez au moins d’y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon des offenses, vous qui, pour perdre un homme innocent, osez lui supposer des crimes. Avant d’être généreux, monsieur, il faut être juste.

Eh ! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d’être juste soi-même ? disait Cicéron, plaidant contre Verrès devant le peuple romain. Si vous ne réprimiez pas de pareils abus, sénateurs, le puissant ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme s’ils étaient au-dessous, il n’y aurait plus de loi pour personne. On verrait le pouvoir substitué au droit, l’arbitraire à la règle ; ou, si l’on retenait encore un vain simulacre de justice, ce serait pour en abuser plus sûrement à la faveur des formes. Les procès se termineraient encore ; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre né de la corruption l’engendrant bientôt à son tour, on verrait l’avidité pressurer la crainte, et l’argent tenir lieu de tous moyens ; on verrait les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées au poids de son or : on ne compterait plus les voix, mais les sesterces[16] : le péculat effronté siégerait sans pudeur, et la frayeur de perdre, ou l’espoir de dépouiller, y soumettant également les bons et les méchants, on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption universelle, et l’État serait dissous.

Le sénat entendit l’orateur. Il condamna Verrès, et tout le peuple applaudit. Mais Verrès n’attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma cause ? Un défenseur plus éloquent : elle est juste, et semblable à celle des Siciliens. Le parlement écoute mon plaidoyer, et les Français ont des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.

Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verrès, vous et moi, nous convenons tous qu’il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin, monsieur, la conduite que le Jay, dans ses interrogatoires, assure que vous avez tenue envers lui, depuis qu’il vous a fait ces deux monstrueuses déclarations ? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas ! c’est elle qui a touché le parlement. Aussi éclairés qu’équitables, les juges ont reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans ses réponses, qu’elles étaient dépouillées d’artifice, et ils l’ont remis en liberté.

Le Jay interrogé s’il n’a pas été, depuis la seconde déclaration, chez M. Goëzman, a répondu que ce magistrat l’a envoyé chercher une troisième fois ; que, le lendemain matin, il rencontra le magistrat au coin de la rue de l’Étoile, à pied, venant au Palais, suivi d’un seul domestique, et qu’il lui dit : Monsieur, je venais à vos ordres ; qu’à cela M. Goëzman, toujours marchant, répondit, d’un ton amical : Mon cher monsieur, je vous ai envoyé chercher, pour vous dire que vous soyez sans inquiétude ; j’ai arrangé les choses de manière que vous ne serez entendu au procès que comme témoin, et non comme accusé ; que lui, accusé, répliqua : Monsieur, je vous suis obligé ; mais je venais aussi pour vous dire la vérité comme elle est. La vérité est que je n’ai consenti à mentir dans les deux déclarations que par les vives sollicitations de madame, en l’assurant bien que si l’on me faisait aller en justice, je ne soutiendrais jamais le mensonge qu’on me faisait faire ; et qu’elle m’a toujours répondu : N’ayez pas peur ; ce que nous exigeons de vous n’est que pour faire taire cette canaille sur les quinze louis ; cela n’ira pas plus loin : et vous savez bien, monsieur, que quand M. le premier président m’en a parlé l’autre jour devant vous, j’étais tout tremblant, à cause de votre présence qui m’empêchait de lui dire la vérité ; et qu’alors il remit devant les yeux de M. Goëzman les choses telles qu’elles s’étaient passées sur les cent louis, la montre et les quinze louis, et telles qu’il nous les a dites dans le présent interrogatoire ; que M. Goëzman l’écoutait impatiemment, et finit pur lui dire : J’en suis fâché pour vous, mais il n’est plus temps : (il n’est plus temps !) vous avez fait deux déclarations, et ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à la fin : si vous variez, ce sera tant pis pour vous.

« Qu’en ce moment étant arrivés au Pont-Rouge, M. Goëzman lui dit : Monsieur le Jay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : quittez-moi ici ; et qu’ils se quittèrent. » Et le bon le Jay ajoute : « Nous parlions si haut, que le domestique a dû tout entendre : il dira bien si je dis vrai, ou non. » Comme ce seul trait peint un homme naïf ! il prend à témoin le valet de M. Goëzman ! Ô bon le Jay !

Ceci me rappelle qu’à sa confrontation avec madame Goëzman, ne trouvant plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées de la dame sur les quinze louis, il lui dit, avec la chaleur ingénue d’un écolier : Si vous ne voulez pas convenir, madame, que vous avez les quinze louis, je suis donc un fripon, moi qui vous les ai remis ? Mais, quoiqu’il répétât cette phrase trois ou quatre fois, jamais madame Goëzman n’eut le courage de lui répondre nuire chose, sinon : Je ne dis pas que vous soyez un fripon : mais vous êtes une grosse bête, une franche tête à perruque : et, grâce à l’équité de M. de Chazal, ce trait important fut couché par écrit. Plus outré encore, il lui disait un moment après, et toujours sur ces quinze louis : Hé bien ! madame, prenons-nous à bras-le-corps et jetons-nous par la fenêtre ; on verra bien en bas qui de nous deux était le menteur. Ou la main dans le feu, madame ; comme il vous plaira : choisissez. Je ne sais si cela fut écrit. Il serait malheureux qu’on y eût manqué. En tout cas, je ne doute point que M. de Chazal, commissaire-rapporteur, qui était présent, ainsi que le greffier, ne rende compte à la cour de l’effet qu’ont dû produire sur lui ces circonstances, qui me paraissent à moi de la plus grande force, pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame Goëzman n’acceptait rien, parce qu’en effet rien n’était acceptable. Mais que le refus ici est loin d’ôter le prix à ces provocations naïves et fougueuses !

Après avoir parlé des naïvetés du sieur le Jay, faut-il en taire une excellente de madame Goëzman, que le rapporteur eut aussi l’équité de faire écrire ? Le Jay, reprochant à la dame qu’elle était cause de tout le mal, lui disait : « Cela ne fût pas arrivé, madame, si vous eussiez voulu croire M. de Sartines lorsque vous lui montrâtes devant moi la première déclaration, et qu’en la parcourant légèrement il vous dit : À votre place, madame, je laisserais tout cela ; ce sont de mauvais propos qui, n’ayant pas de fondement, tomberont d’eux-mêmes. » Madame Goëzman, entraînée par la chaleur de le Jay, répond sans y songer : Et vous, bête que vous êtes, si vous aviez soutenu que cela n’était pas vrai, comme je vous l’avais dit, nous ne serions pas ici. Ce trait ne fut pas plutôt échappé, qu’elle fit tous ses efforts pour empêcher au moins qu’on ne l’écrivît : mais le Jay le demanda avec tant d’instances, que celles de madame Goëzman furent inutiles ; et tout fut écrit exactement. En général, la plus scrupuleuse exactitude a présidé à l’instruction de ce procès bizarre : ce faible hommage que je rends à l’intégrité des rapporteurs est d’autant moins équivoque de ma part, qu’on ne me soupçonnera pas de le prodiguer légèrement et sans choix.

Finissons : la sueur me découle du front, et je suis essoufflé d’avoir parcouru d’un trait une carrière aussi fatigante. Attaqué dans la nuit, usant du droit d’une défense légitime, je viens de m’élancer sur celui qui me frappait, le saisir au collet, m’y cramponner, l’entraîner, malgré sa résistance, au plus prochain fanal, et ne l’abandonner au bras qui veille à la sûreté commune qu’après l’avoir bien reconnu et fait connaître aux autres. Arrêtons-nous donc, et posons la plume, en attendant qu’on nous réponde. Bien remonté pour souffrir, et prêt à recommencer, je ne dirai pas, comme M. Goëzman : Il n’est plus temps. Il sera toujours temps pour moi.

Il n’est plus temps ! cette horrible phrase a ranimé mes forces. Il n’est plus temps ? Quoi ! monsieur, il arrive un moment où il n’est plus temps de dire la vérité ! Un homme a signé, par faiblesse pour vous, une fausse déclaration qui peut perdre à jamais plusieurs honnêtes gens ; et parce que son repentir nuirait à vos ressentiments, il n’est plus temps d’en montrer ! Voilà de ces idées qui font bouillir ma cervelle et me soulèvent le crâne. Il n’est plus temps ! Et vous êtes magistrat ! Où sommes-nous donc, grand Dieu ? Oui, je le dis, et cela est juste ; il faudrait pendre le Jay s’il eût été capable d’inventer à son interrogatoire : Il n’est plus temps. Mais, puisque ces terribles mots ont frappé plusieurs fois l’oreille des juges, et que le Jay, loin de descendre au cachot, a été remis en liberté le même jour, on a donc senti qu’il ne les avait pas inventés. — On a fait plus, on a réglé l’affaire à l’extraordinaire. — Je vous entends, et j’en rends grâce au parlement. Mais voilà, sans mentir, de terribles phrases attribuées à M. Goëzman.

Et celle-ci : Mon cher monsieur le Jay, soyez sans inquiétudes : j’ai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé. Vous avez arrangé les choses, monsieur ! Dépositaire de la balance et du glaive, vous avez donc pour l’une deux poids et deux mesures, et vous retenez l’autre ou l’enfoncez, à votre choix : de façon qu’on est témoin si l’on dit comme vous, accusé si l’on s’en écarte : innocent ou coupable ainsi qu’il vous convient ? Pour ce trait-là, par exemple, comme il ne peut tomber dans la tête de personne, je défie à le Jay de l’inventer en cent ans. Vous nous l’avez bien dit, madame le Jay, avec une naïveté digne du temps patriarcal : Mon mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là. Félicitez-vous, certes, de ce qu’il n’a pas l’esprit d’en faire de pareilles.

Et cette autre : Vous avez fait deux déclarations : ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à la fin. Non, non, le Jay, bon courage ! elle ne les soutiendra pas ; ou, si elle les soutient, elle se coupera, dira noir, dira blanc, avouera tout, se rétractera, n’aura qu’une conduite déplorable ; elle et son conseil perdront la tête ; heureux encore si l’effet pouvait en être nul ! Enfin, ne trouvant plus de ressources dans leur art, ils finiront par mettre la nature au procès, pour se tirer d’affaire.

Et cette autre phrase : Si vous variez, ce sera tant pis pour vous. Ne le croyez pas, bon le Jay. Écoutez l’aigle du barreau : que vous dit Me Gerbier ? Ce que vous avez de mieux à faire, monsieur, est de revenir à la vérité. Si ce célèbre avocat n’a fait que son devoir en conseillant ainsi le Jay, dans quelle classe rangerons-nous donc l’avis du magistrat ? Si vous variez, ce sera tant pis pour vous. Quoi donc ! il sera décrété ? vous l’accablerez de votre crédit ? Marin opinera pour qu’il soit sacrifié ? N’importe : il aura dit la vérité. La Gazette n’est pas l’Évangile ; et, grâces au ciel, M. Goëzman n’est pas le parlement.

Et cette autre phrase enfin qui achève le tableau : Monsieur le Jay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : quittez-moi ici. On saurait que vous m’avez parlé ; d’après ce que vous m’avouez, si contraire à ma dénonciation, il faudrait que j’agisse de façon ou d’autre ; quittez-moi ici. Si l’on pouvait soupçonner cette nouvelle explication entre nous, cela me donnerait de nouveaux torts ; il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : quittez-moi ici. Je vous ai volontiers écouté dans l’île Saint-Louis, où il passe peu de monde ; mais après le Pont-Rouge, sur la route du Palais, cela tire à conséquence pour moi, le pays est trop peuplé : quittez-moi ici. Le Jay le quitta. Je le quitte aussi.

Caron de Beaumarchais.

MM. Doé de Combault, de Chazal, rapporteur.


D’après l’exposé de mon premier mémoire et les preuves annoncées dans le présent supplément, que j’ai acquises par la lecture de la procédure lors des confrontations, je demande si la plainte rendue contre moi est fondée ; si je n’ai pas droit d’espérer une décharge entière ; et quelle voie je dois prendre pour obtenir des dommages-intérêts contre mon dénonciateur.

Signé : Caron de Beaumarchais.


ADDITION AU SUPPLÉMENT
DU
MÉMOIRE À CONSULTER


Servant de réponse à madame Goëzman, accusée ; au sieur Bertrand Dairolles, accusé ; aux sieurs Marin, gazetier de France, et d’Arnaud Baculard, conseiller d’ambassade, assignés comme témoins.

Écrivez, monsieur, que je ne me mêle ni des audiences de mon mari ni des affaires de son cabinet, mais seulement de mon ménage, etc.

(Confrontation entre madame Goëzman et moi.)


Eh bien, madame, il est donc décidé que je vous trouverai toujours en contradiction ? Vous ne vous mêlez, dites-vous, ni du cabinet ni des audiences de monsieur votre mari ; et sur les audiences de ce même cabinet vous nous donnez un mémoire bien long, bien hérissé de textes d’ordonnances, de passages latins, de citations savantes, le tout renforcé des plus mâles injures ; vous nous argumentez dans cinquante-quatre mortelles pages, comme un docteur ès lois, sans vous soucier pas plus de répondre à mes mémoires que s’ils n’existaient point, ou ne traitaient pas l’affaire à fond.

Mais à qui parlé-je aujourd’hui ? Est-ce à madame ? Est-ce à monsieur ? Qui des deux a plaidé ? Ce ne peut être vous, madame : vous ne vous piquez certainement pas d’entendre un mot des choses qu’on y traite. Ce ne peut pas être monsieur non plus : l’ouvrage serait plus conséquent, il irait au fait ; on n’y rebattrait pas des objets combattus d’avance par mon supplément, qui était entre ses mains plus de douze jours avant la publication de ce mémoire.

Quoi qu’il en soit, il me convient mieux, madame, de vous adresser la parole. Indépendamment du respect et des égards qui vous sont dus personnellement, le souvenir que je parle à une femme contiendra la juste indignation que j’aurais peine à maîtriser autrement. Ce n’est pas que tous ceux qui m’ont fait l’honneur d’écrire contre moi ne doivent trouver ici le juste salaire de leurs soins obligeants. En m’éloignant le moins possible du fond de la question dont chacun cherche à me distraire, je ne laisserai pas, chemin faisant, que de répondre à tout le monde : et l’on doit me savoir gré de ma civilité.

Car tant que vous ne détruirez pas les faits articulés dans mon Supplément ; tant que vous ne prouverez pas que j’ai dit faux sur les débats de notre confrontation, sur vos aveux forcés, sur les contradictions de vos interrogatoires ; tant que vous ne laverez pas M. Goëzman de l’infamie d’avoir suborné le Jay, d’avoir minuté la déclaration chez lui, dans sa maison, à son bureau, avant qu’il y eût de procédure entamée, et d’avoir fait et nié les faux remarqués dans ces déclarations ; tant que vous ne me prouverez que je suis un imposteur que par des injures, des lettres mendiées et des récriminations étrangères à la cause, je ne suis pas tenu d’user mon temps à vous répondre.

Six mémoires à la fois contre moi ! c’était assez d’un seul pour mes forces ; et je me vois accablé sous les boucliers des Samnites. Mais c’est une plaisante ruse de guerre que de dire, comme le comte de la Blache : Cette affaire dérangera sa fortune, il faut gagner sur le temps, plaider longuement, surtout le consumer en menus frais, et le désoler comme un essaim de frelons : six réponses lui coûteront dix à douze mille francs d’impression, dans le temps que tous ses biens sont saisis, et qu’il n’a pas dix à douze écus de libres au monde. Est-ce là votre projet, messieurs ? Il est sans doute très-bon contre moi ; mais croyez qu’il ne vaut rien pour vos défenses ; et j’écrirai que vous ne vous défendez seulement pas ; et je le répéterai jusqu’au tronçon de ma dernière plume ; j’y mettrai l’encrier à sec ; et quand je n’aurai plus de papier, j’irai jusqu’à disputer vos mémoires aux chiffonnières, et j’en griffonnerai les meilleurs endroits, qui sont les marges ; j’emploierai le crédit de mon libraire pour en obtenir de l’imprimeur ; et si je n’en trouve aucun traitable sur mes mémoires, je vendrai les premiers pour payer les derniers.

Enfin, vous n’aurez ni trêve ni repos de moi, que vous n’ayez répondu catégoriquement à tous les faits graves dont je vous charge devant le parlement et la nation, ou que vous n’ayez passé condamnation sur tous les chefs : car de vous amuser à critiquer la légèreté de mon style, et donner ma gaieté pour un manque de respect à nos juges, c’est se moquer du monde : il est bien question de cela !

Lorsque Pascal, dans un siècle bien différent du nôtre, puisqu’on y disputait encore sur des points de controverse, écrivait du ton le plus léger, le plus piquant, d’un ton enfin où ni vous, ni le comte de la Blache, ni Me Caillard, ni Marin, ni Bertrand, ni Baculard, ni moi, n’arriverons jamais ; lorsque Pascal, dis-je, reprochait à ses adversaires, du style le plus plaisant, l’étrange morale d’Escobar, Bauny, Sanchez et Tambourin, les gens sensés l’accusèrent-ils de manquer de respect à la religion ? s’offensèrent-ils pour elle qu’il répandît à pleines mains le sel de la gaieté sur les discussions les plus sérieuses ? Après avoir plané légèrement sur les personnes, il élevait son vol sur les choses, et tonnait enfin à coups redoublés, quand sa pieuse indignation avait surmonté la gaieté de son caractère.

Quant à moi, messieurs, si je ris un peu de vos défenses, parce qu’en effet vos défenses sont très-risibles, par quelle logique me prouverez-vous que de vous plaisanter soit manquer de respect au parlement ? Quand il m’arrive d’adresser la parole à nos juges, ne mesuré-je pas à l’instant mon ton sur la dignité de mon sujet ? et mon profond respect, alors, est-il au-dessous de ma parfaite confiance.

Faut-il, pour vous plaire, que je sois, comme Marin, toujours grave en un sujet ridicule, et ridicule en un sujet grave ? lui qui, au lieu de donner son riz à manger au serpent, en prend la peau, s’en enveloppe, et rampe avec autant d’aisance que s’il n’eût fait autre métier de sa vie.

Voulez-vous que d’une voix de sacristain, comme ce grand indécis de Bertrand, j’aille vous commenter l’Introibo, et prendre avec lui le ton du Psalmiste, pour finir par chanter les louanges de Marin, après avoir discerné ses intérêts de ceux du gazetier dans son épigraphe : Judica me, Deus, et discerne causam meam… ab homine iniquo, etc. ?…

Irai-je montrer une avidité, une haine aveugle et révoltante, en imitant le comte de la Blache, qui vous suit partout, vous M. Goëzman, vous défend dans tous les cas, vous écrit dans tous les coins, et qu’on peut appeler, à juste titre, votre homme de lettres ?

Serait-il bienséant que, d’un ton boursouflé, j’allasse escalader les cieux, sonder les profondeurs de l’enfer, enjamber le Tartare, pour finir, comme le sieur d’Arnaud, par ne savoir ce que je dis ni ce que je fais, ni surtout ce que je veux ? Eh ! messieurs, laissez mon style, et tâchez seulement de réformer le vôtre. Je n’ai qu’à vous imiter, et me mettre à dire, comme vous, des injures pour toutes raisons ; personne ne sera lu, et l’affaire n’en marchera pas mieux.

Il faut pourtant une fin, messieurs : car toutes vos intrigues, vos cabales, vos criailleries, vos mémoires, vos efforts pour me rendre odieux aux puissances, aux ministres, au parlement, au public, ne sont pas le fond de l’affaire. Je vous vois, je vous suis dans vos marches ténébreuses.

Je sais que vous me donnez partout pour un émissaire des mécontents, chargé de ridiculiser le système actuel ; mais cela ne prendra pas, je vous ou avertis ; je sais aussi que c’est le sieur Marin qui a suggéré au sieur Bertrand de dire que je favorisais la … ; qui lui fait prêter à ma sœur le propos que mes mémoires serviront de suite à la … Je sais même que vous travaillez tous à me faire passer pour l’auteur de la … J’indiquerais, si je voulais, le lieu où l’on s’assemble pour conspirer ma perte, où l’on tient ce sabbat, ce tribunal de haine ; je dirais quel est le président de cette noire assemblée, quel en est l’orateur, quels en sont les conseillers, quel en serait, au besoin, le bourreau…

Allez, messieurs, entassez noirceurs sur noirceurs, dénigrez, calomniez, déchirez. Tourmenté sous le fouet des Furies, Oreste embrassait la statue de Minerve, et moi j’embrasse celle de Thémis ; il demandait à la Sagesse d’expier ses crimes, et moi à la Justice de me venger des vôtres.

Calmons nos sens, quittons la figure ; et débattons froidement, si je puis, tous les écrits livrés à mon examen.

Pour commencer, remettons sous les yeux de mes juges un tableau succinct de tout ce que contiennent mes mémoires ; et rendons à mes défenses, par la brièveté d’un résumé, la force que leur étendue a peut-être énervée. Mais lorsqu’on réfléchira que je suis dénoncé sans être coupable, décrété sans corps de délit, poursuivi à l’extraordinaire dans un procès où j’avais droit de me rendre accusateur ; on me pardonnera d’avoir enchaîné par la multiplicité des détails la vérité furtive, et toujours prête à s’égarer dans une affaire aussi chargée d’incidents étrangers.

Dans ces mémoires j’ai dit en substance :

Désolé de ne pouvoir obtenir d’audience de mon rapporteur, j’ai dû au seul hasard l’intervention du sieur le Jay, que je n’ai jamais vu, pour arriver à madame Goëzman, que je n’ai jamais vue, et pénétrer enfin jusqu’à M. Goëzman, que je n’ai fait qu’entrevoir.

Prisonnier et souffrant, deux objets seuls m’intéressaient : la promesse des audiences et le prix qu’on y attachait ; le zèle de mes amis a fait le reste.

J’ai dit et prouvé qu’il n’y aurait pas eu moins d’absurdité à moi d’espérer corrompre un rapporteur incorruptible, à travers sept intermédiaires, qu’il n’y a eu de cruauté à lui de le supposer en me dénonçant.

J’ai dit et prouvé qu’après avoir sacrifié cent louis pour obtenir une audience, je n’avais que plus vivement recherché celui à qui je la demandais : démarches, comme on sait, très-superflues pour qui se fût flatté d’avoir corrompu le juge en payant sa femme.

J’ai dit et prouvé que, quand j’aurais voulu le corrompre, dès qu’il soutient être resté incorruptible, le mal n’ayant pas eu son effet, l’intention non prouvée ne serait jamais un délit punissable dans les tribunaux.

J’ai dit et prouvé que je n’avais eu qu’une seule et unique audience de M. Goëzman ; et je reviendrai encore sur la preuve de ce fait qui m’est de nouveau contesté.

J’ai dit et prouvé que madame Goëzman avait reçu cent quinze louis ; qu’elle en avait depuis rendu cent, mais en avait réservé quinze.

J’ai dit et prouvé que M. Goëzman était l’auteur des déclarations de le Jay ; qu’il avait minuté la première et dicté la seconde ; enfin, qu’il avait fait un faux, puis une dénonciation calomnieuse, au parlement contre moi.

J’ai dit ensuite, sans le prouver, que mon exposé était en tout conforme aux dépositions des témoins et interrogatoires des accusés ; mais la preuve est au procès.

Ensuite j’ai prouvé, sans avoir besoin de le dire, que le sieur Marin avait tenu une conduite peu honnête en toute cette querelle, où il s’était immiscé sans y être appelé ; que le sieur d’Arnaud, vivement sollicité, avait trop légèrement accordé une lettre à M. Goëzman, dont il n’avait pas senti les conséquences alors, et qu’il a démentie depuis.

Que me reste-t-il à faire ? Bien prouver ce que je n’ai fait qu’avancer ; me taire sur ce que je crois avoir bien prouvé, surtout répliquer en bref à une foule de mémoires dont aucun ne répond aux miens.

Je commencerai par le vôtre, madame, dont j’aurai bientôt fait l’analyse. Si j’en retranche les injures, les mots atroce, infâme, misérable, monstre, horrible, etc., etc., etc., je l’aurai déjà resserré d’une bonne douzaine de pages. En faisant évanouir par une seule remarque cette fameuse liste de votre portière, et ces preuves victorieuses qu’elle fournit contre moi, j’en aurai gagné au moins encore une vingtaine d’autres ; cinq ou six à passer pour l’honnête éclaircissement des honnêtes motifs de l’honnête rapport que M. Goëzman a fait au parlement, de mon procès contre M. de la Blache, absolument étranger à votre défense ; sept ou huit autres pour votre naissance, votre éducation, vos mœurs, et la notice de toutes les places qu’a manquées M. Goëzman, de toutes les recommandations qui n’ont pas pu avoir de succès pour lui, les baptêmes, les billets d’enterrements de sa famille, les ouï-dire sur sa noblesse, etc. ; neuf ou dix encore pour les pièces justificatives, qui ne sont justificatives que de faits inutiles à la question, ou même absolument contraires aux choses qu’il entend prouver, etc.

Alors il nous restera quelques pages au plus sur l’affaire, et qui, loin de résoudre mes pressantes objections, ne mériteraient pas plus de réponse que le reste, si elles ne contenaient pas deux ou trois graves imputations que je ne puis feindre d’oublier sans me déshonorer entièrement, quoique la plus grave de toutes soit même étrangère à ce procès.

Mais peut-être aussi n’est-ce pas là le grand, le véritable mémoire que vous promettiez ? Quelques gens ont pensé que M. Goëzman en ferait un autre, où vous et lui seriez plus sérieusement défendus, car c’est se moquer ! mais que, ne voulant pas perdre l’honneur que celui-ci devait vous faire à tous deux, vous le donniez toujours en attendant, pour tenir le public en haleine, et de peur qu’il n’en chômât, quoiqu’on puisse le regarder, d’après mon supplément, comme un almanach de l’an passé.

Vous entamez ce chef-d’œuvre par me reprocher l’état de mes ancêtres. Hélas ! madame, il est trop vrai que le dernier de tous réunissait, à plusieurs branches de commerce, une assez grande célébrité dans l’art de l’horlogerie. Forcé de passer condamnation sur cet article, j’avoue avec douleur que rien ne peut me laver du juste reproche que vous me faites d’être le fils de mon père… Mais je m’arrête, car je le sens derrière moi qui regarde ce que j’écris, et rit en m’embrassant.

Ô vous qui me reprochez mon père, vous n’avez pas d’idée de son généreux cœur : en vérité, horlogerie à part, je n’en vois aucun contre qui je voulusse troquer. Mais je connais trop bien le prix du temps, qu’il m’apprit à mesurer, pour le perdre à relever de pareilles fadaises. Tout le aussi ne peut pas dire comme M. Goëzman :

Je suis fils d’un bailli,
Je suis Oui ;
Je ne suis pas Caron,
Je ne sNon.

Cependant, avant de prendre un dernier parti sur cet objet, je me réserve de consulter, pour savoir si je ne dois pas m’offenser de vous voir ainsi fouiller dans les archives de ma famille, et me rappeler à mon antique origine qu’on avait presque oubliée. Savez-vous bien, madame, que je prouve déjà près de vingt ans de noblesse ; que cette noblesse est bien à moi, en bon parchemin scellé du grand sceau de cire jaune ; qu’elle n’est pas comme celle de beaucoup de gens, incertaine et sur parole, et que personne n’oserait me la disputer, car j’en ai la quittance ?

Quant à l’arrêt du parlement, rendu sur l’avis de M. Goëzman, madame, usant des voies de droit ouvertes à tout citoyen, je m’étais pourvu au conseil du roi ; et mon profond respect pour la cour me tenait dans un silence modeste sur le juste espoir que j’avais de faire adopter au conseil les moyens de cassation que cet arrêt semblait offrir. Mais il suffit que vous nous ayez enfin donné les véritables motifs de l’avis de M. Goëzman, pour que tous les jurisconsultes soient actuellement persuadés, comme moi, que le conseil me rétablira bientôt dans tous mes droits. Mon seul regret alors sera de n’être pas renvoyé en révision de cause devant ces mêmes juges, que M. Goëzman induisit en erreur : car, s’il faut l’avouer ingénument, mes frayeurs, dans cette affaire, n’ont jamais tombé que sur le rapporteur ; avec tout autre, je crois fermement que j’aurais gagné ma cause d’emblée.

On sait bien qu’au rapport des procès un peu chargés d’incidents, tous les juges ne peuvent pas apporter le même degré d’attention ; que tous ne sont pas également frappés de la liaison des faits justificatifs, surtout quand elle est coupée sans cesse par le plaidoyer d’un rapporteur fort de poitrine et préoccupé de tête : de sorte qu’avec toute l’intégrité et les lumières possibles, lorsqu’un rapporteur à la voix de Stentor soutient opiniâtrément son avis, il peut arriver que les juges, fatigués d’une trop longue contention d’esprit s’accordent moins qu’ils ne lui cèdent, et que la pluralité des suffrages se forme plus alors de l’ennui de disputer, que d’une véritable conviction de la bonté de l’avis qui prévaut sur tous les autres.

Voilà, madame, ce que j’avais à vous dire sur l’affectation très-cruelle avec laquelle monsieur Goëzman étale en public les prétendus motifs de l’arrêt, qui ne sont avoués par aucun de ses confrères. Selon lui, le parlement, renversant tous les principes exprès pour me nuire, au lieu d’ordonner de faire le procès à la pièce, et de dire ensuite, s’il y avait eu lieu : L’acte qu’on nous présente est reconnu faux, donc l’homme doit perdre son procès, aurait ainsi raisonné : Le comte de la Blache, et M. Goëzman, d’après lui, nous répètent sans cesse que l’homme est suspect ; sans autre examen, il n’y a pas d’inconvénient de décider que l’acte dont il demande l’exécution est faux.

Et c’est, monsieur, sous le manteau de madame que vous vous enveloppez pour nous apprendre de si belles choses, digne défenseur du comte de la Blache, qui se rend à son tour le vôtre ! Je ne suis pas si grand jurisconsulte que vous ; mais je répondrai au plus faux, au plus odieux des arguments, par une pièce qui ne vous était pas destinée, et que je brochai rapidement à Fontainebleau, la veille de l’admission de ma requête, pour joindre une courte instruction sur le fond du procès aux lumières que le rapporteur allait répandre sur le défaut de formes de l’arrêt. Voici ce que j’osai présenter en peu de mots au conseil du roi.

Deux questions emmbrassent entièrement le fond de l’affaire.

PREMIÈRE QUESTION.
L’acte du 1er avril 1770 est-il un arrêté de compte, une transaction, ou un simple acte préparatoire ?
SECONDE QUESTION.
L’arrêté de compte est-il faux ou véritable ?
réponse.

L’acte du 1er avril est un arrêté de compte.

Il est intitulé Compte définitif entre messieurs Duverney et de Beaumarchais.

Il est fait double entre les parties.

Il renferme un examen, une remise et une reconnaissance de la remise des pièces justificatives de cet arrêté.

Il porte une discussion exacte de l’actif et du passif de chacun, et finit par constater irrévocablement l’état réciproque des parties, en en fixant la balance par un résultat.

Si l’acte n’eût pas été un arrêté définitif, il ne contiendrait pas une transaction : car la transaction même ne porte que sur un des articles fixés par l’arrêté de compte.

Aux yeux de la loi, c’est la disposition la plus générale d’un acte qui en détermine l’essence. L’arrêté de compte est général, et la transaction seulement partielle. Donc cet acte est un arrêté de compte ; donc c’est sous ce point de vue qu’on a dû le juger ; donc la déclaration de 1733 n’y est nullement applicable ; donc l’arrêt qui l’a déclaré nul, sans qu’il fût besoin de lettres de rescision, doit être réformé.

D’après ce qui vient d’être dit, la seconde question : l’arrêté de compte est-il faux ou véritable ? n’est plus dans l’espèce présente qu’un tissu d’absurdités, dont voici le tableau.

Si l’arrêté n’est pas de M. Duverney, à propos de quoi présentiez-vous au parlement à juger si cet acte est un arrêté, une transaction, un compte définitif, ou seulement un acte préparatoire ? Pourquoi demandiez-vous un entérinement de lettres de rescision ? Il fallait contre un acte faux vous pourvoir par la voie de l’inscription de faux. Je vous ai provoqué de toutes les manières ; vous vous en êtes bien gardé.

Et si l’arrêté est de M. Duverney, nous voilà rentrés dans la première question, laquelle exclut absolument la seconde.

Or, il s’agit ici de l’arrêt du parlement ; la cour n’a pas pu regarder l’acte comme faux, puisqu’on lui présentait à juger la proposition précisément contraire : c’est à savoir si un arrêté de compte définitif entre majeurs doit être exécuté.

Donc le parlement n’a pas pu le rejeter en entier, ni l’annuler sans qu’il fût besoin de lettres de rescision ; donc l’arrêt doit être réformé.

Mon adversaire, tournant sans cesse dans le cercle le plus vicieux, cumulait à la fois les lettres de rescision, la voie de nullité, et le débat des différents articles du compte.

Sur le premier article, il disait : La remise de 160,000 liv. de billets, exprimée dans l’arrêté, n’est qu’une illusion. Il jugeait donc faux l’acte par lequel M. Duverney reconnaissait les avoir reçus de moi.

Sur le quatrième article, il disait : Il y a ici un double emploi de 20,000 liv. Cette somme n’est pas entrée dans l’actif de M. Duverney, porté à 139,000 liv. Il reconnaissait donc véritable l’acte où il relevait une erreur prétendue : car il n’y pas de double emploi où il n’y a pas d’acte.

Sur le cinquième article, il disait, sans aucune autre preuve que son allégation : Le contrat de rente viagère au capital de 60,000 liv. n’a jamais existé. Il regardait donc de nouveau comme faux l’acte qui en portait le remboursement.

Il prétendait ensuite prouver son assertion sur la nullité de cette rente par les termes de l’acte même ; n’était-ce pas avouer de nouveau que l’acte était véritable ?

Sur le sixième article du compte, il disait : Il n’y a jamais eu de société entre M. Duverney et le sieur de Beaumarchais pour les bois de Touraine. Il revenait donc à soutenir que l’acte qui la résiliait était faux.

Sur le septième article, contenant une indemnité, il disait : C’est en trompant M. Duverney qu’on se fait adjuger l’indemnité sur une affaire qu’on lui présentait comme onéreuse, quand il est prouvé qu’elle est très-bonne. Il regardait donc derechef l’acte comme véritable : car, pour abuser de l’esprit d’un acte, il faut que le fond en existe entre les parties.

Plus loin, il disait : Payez-moi pour 56,000 liv. de contrats, car vous les deviez à M. Duverney. L’acte qui les passe en compte était donc faux, selon lui ?

Plus loin encore, il disait : Je ne vous prêterai point 75,000 liv. : car, selon l’acte même, j’ai le droit de rentrer en société. L’acte dont il excipait alors était donc redevenu véritable ?

C’est ainsi que, pirouettant sur une absurdité, il trouvait l’acte faux ou véritable, selon qu’il convenait à ses intérêts.

N’alla-t-il pas jusqu’à dire et faire imprimer : Si je préfère de discuter l’acte comme véritable, à l’attaquer comme faux, c’est parce que j’y trouve plus mon profit. Il est honnête le comte de la Blache !

Enfin, sans qu’on ait jamais pu savoir au vrai ce que mon adversaire voulait et ne voulait pas sur cet acte, on a tranché la question d’après l’avis de M. Goëzman, en annulant l’arrêté de compte, sans qu’il fût besoin de lettres de rescision.

Était-ce décider que l’acte est faux. C’eût été juger ce qui n’était pas en question ; on ne s’était pas inscrit en faux : donc il faudrait réformer l’arrêt.

Était-ce juger que l’acte est véritable, mais qu’il y a erreur ou dol, double emploi ou faux emploi ? Mais dans ce cas on ne pouvait l'annuler sans qu’il fût besoin de lettres de rescision. Donc, de quelque côté qu’on l’envisage, l’arrêt du parlement ne peut se soutenir, et doit être réformé.

Je n’ai traité dans ce court exposé que la partie du fond de mon affaire qui a rapport à la cassation que je sollicitais ; j’ai laissé de côté mon droit incontestable, parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si j’ai tort ou raison sur le fond de mes demandes, mais seulement si le parlement a jugé selon les lois l’entérinement des lettres de rescision, la seule question qui lui était soumise.

J’aurais cru, monsieur, vous faire la plus mortelle injure en osant publier l’odieux propos qu’on vous attribuait alors. M. Goëzman, disait-on, répond à tous ceux qui lui objectent l’irrégularité du prononcé : On a jugé l’homme et non la chose. Mais vous avait-on donné un homme à juger ? Rapporteur d’un procès civil, deviez-vous faire acception de personnes ; et parce qu’un des clients vous semblait accrédité, dénier la justice à l’autre ? Et vous avez la confiance aujourd’hui d’imprimer pour motifs d’un arrêt attaqué au conseil : Qu’on décide maintenant quel homme le parlement a jugé !

Est-elle assez justifiée l’opinion que j’avais prise et donnée de votre partialité, quand j’avançai dans mon premier mémoire que vous aviez dit, en sortant de la chambre : Le comte de la Blache a gagné son procès, et l’on a opiné du bonnet d’après mon avis ?

En parlant à le Jay, monsieur, vous aviez arrangé les choses pour qu’il ne fût pas entendu comme accusé. En rapportant mon procès, vous les avez arrangées pour que je fusse traité comme coupable.

Mais ce n’est jamais impunément qu’un magistrat s’écarte de son devoir. Il s’élève un cri public ; et, s’il est un moment où les juges prononcent sur chaque citoyen, dans tous les temps la masse des citoyens prononce sur chaque juge. Le jugement des premiers est légal, celui des seconds n’est que moral ; mais il est encore à décider lequel est d’un plus grand poids pour retenir chacun dans le devoir. Tout citoyen sans doute est soumis aux magistrats ; mais quel magistrat peut se passer de l’estime des citoyens ? Dans l’ordre civil, l’action des juges sur les particuliers, et la réaction de ces derniers sur les juges, forment entre la nation et les magistrats un équilibre de respect et d’équité qui fait l’honneur des uns, la sûreté des autres, et le bonheur de tous.

Mais le souvenir de ce que j’ai souffert depuis ce fatal arrêt abat mes forces et trouble ma sérénité. Changeons d’objet : j’ai besoin des unes pour achever ces défenses, et l’autre m’est nécessaire pour soutenir tant de malheurs.

Suit après la discussion inutile des stations inutiles que j’ai faites à votre porte, madame, et les preuves tirées de la liste de votre portière. Ce long article de votre mémoire semble y avoir été mis exprès pour le tourment de qui voudra le discuter.

Mais, comme il n’y a pas d’absurdité si forte qui ne trouve encore des partisans, j’ai vu de bons et honnêtes gens émus par votre air d’assurance, et qui, n’ayant rien compris à ce que vous avez écrit à ce sujet, n’en vont pas moins disant partout : La liste de la portière est une preuve invincible ; d’autres qui, entraînés par l’autorité de ceux-ci, répètent, sans y mieux voir : Je crois, en effet, qu’il y a peu de chose à répondre à cette liste ; et d’autres enfin qui, n’ayant pas même lu votre mémoire, à force d’entendre citer cette fameuse liste, ne laissent pas que d’aller aussi répétant, pour figurer : Beaumarchais ne se tirera jamais de la liste de la portière. Et c’est ainsi que se sont établies toutes les absurdités du monde, jetées en avant par l’audace, répandues par l’oisiveté, adoptées par la paresse, accréditées par la redite, fortifiées par l’enthousiasme, mais rendues au néant par le premier penseur qui se donne la peine de les examiner.

Voyons donc celle-ci. Qu’avez-vous entendu prouver par cette liste, madame ? Que je n’étais pas venu autant de fois chez vous que je le prétendais ? Et pourquoi voulez-vous prouver que j’y suis venu moins de fois que je ne le dis ? N’est-ce pas dans la vue d’établir qu’en faisant un sacrifice d’argent, je voulais moins acheter des audiences que le suffrage inachetable d’un rapporteur ? Il faut assez d’adresse pour démêler un écheveau que vous avez si artistement embrouillé ; mais avec un peu de patience on parvient à le remettre en bon état au dévidoir. Enfin, n’est-ce pas là, madame, tout ce que vous avez voulu dire ?

Voyons maintenant ce que vous avez dit.

Présentant aux juges sa liste d’une main, et faisant la révérence de l’autre, madame Goëzman a dit : « Messieurs, le sieur de Beaumarchais ou plutôt le sieur Caron (car tout me choque en lui, jusqu’au nom qu’il porte), le sieur Caron, dis-je, vous en impose lorsqu’il prétend être venu neuf fois chez nous pendant les quatre jours pleins que mon époux a été son rapporteur.

« À la vérité je ne puis savoir s’il y est venu ou non, puisqu’il n’y est pas entré, et que l’ignorance d’un fait ne suffit pas pour le combattre et l’annihiler ; mais j’ai ma liste, et j’ai l’honneur de vous observer, messieurs, que ma liste doit en être crue sur son silence : car, par une bizarrerie qui n’existe que chez nous, la portière a ordre de n’écrire le nom de personne : de sorte que si le laquais qui frappe ne sait pas tracer le nom de son maître, ce nom reste en blanc sur la liste ; ce qui la rend du plus grand poids, comme vous voyez, contre ceux qui prétendent être venus à l’hôtel.

« Or, messieurs, d’après ce que je vous dis, si, au lieu de neuf visites que le sieur Caron articule, ma liste n’en présentait aucune : si’ce vilain Caron, ce monstre, ce serpent venimeux qui ronge des limes, pour parler comme son adversaire, le comte de la Blache ; ce misérable qu’il faudrait marquer d’un fer chaud sur la joue, comme dit son bienfaiteur Marin ; cet abîme d’enfer que Jupiter a tort de ne pas foudroyer, suivant l’expression poétique du sieur d’Arnaud ; ce mauvais riche qui ne paye ni les luminaires ni les autres mémoires du sieur Bertrand, d’après le sieur Dairolles, qui est la même personne ; ce reptile insolent dont le nom seul déshonore une liste comme celle de ma portière ; si, dis-je, ce vilain Caron n’y était pas écrit une seule fois pendant les quatre jours si intéressants pour lui, me refuseriez-vous la grâce d’admettre le silence de ma liste de préférence au témoignage du gardien sermenté d’une pareille espèce ? »

Les commissaires du parlement reçoivent la liste de sa main tremblante, et la feuillettent exactement ; mais, n’y trouvant pas mon nom écrit une seule fois pendant ces terribles quatre jours, où il m’avait si fort importé de me présenter chez mon rapporteur, ils m’ordonnent de répondre, et je dis :

Messieurs, le sieur Santerre, mon gardien, interpellé par M. de Chazal, à sa confrontation, de déclarer si j’avais été, autant de fois que je le disais et l’avais imprimé, chez M. Goëzman a répondu : Monsieur dit vingt fois : nous y avons peut-être été plus de trente ; mais surtout pendant les quatre ou cinq jours du délibéré, matin et soir, avant et après dîné, nous n’en bougions : de ma vie je n'ai éprouvé autant d’ennui ; et rien ne peut y être comparé, si ce n’est l’impatience immodérée de mon prisonnier.

Mais comment une chose aussi nette peut-elle exciter tant de débats ? Uniquement parce qu’un a mal posé la question sur laquelle on dispute. Un premier point légèrement accordé mène souvent assez loin les gens inattentifs. Rétablissons les principes.

Dans quel cas, messieurs, cette liste pourrait-elle être justement opposée au témoignage d’un homme public, d’un homme sermenté, chargé par le gouvernement de me suivre partout, et de rendre compte jour par jour de toutes mes actions et paroles, lequel me prenait tous les matins en prison et m’y remettait tous les soirs, et qui se démantelait la mâchoire à force de bâiller, du cruel métier que M. Goëzman et moi lui faisions faire ? dans quel cas, dis-je, cette liste pourrait-elle être justement opposée à son témoignage ? Dans celui seulement où, me trouvant écrit de ma main sur la liste un certain nombre de fois, je soutiendrais, et mon gardien certifierait, que nous avons été moins de fois à la porte, ou même que nous n’y avons pas été du tout : car alors, la liste offrant la preuve positive, tant du fait que du nombre des visites, il n’y a aucun témoignage humain qui pût détruire celui de la liste. Mais ici, par le plus vicieux renversement d’idées, on appuie la négation de neuf visites avérées, attestées par la déposition d’un homme public et sermenté, sur le seul silence d’une misérable liste que mille choses devaient rendre suspecte dont la première est l’ordre bizarre, à la portière, de ne jamais écrire personne.

Est-il étonnant qu’un laquais ne sache pas écrire, et que son maître, qui ne peut deviner qu’un portier n’écrit personne, reste avec sécurité dans sa voiture, au lieu d’en sortir pour s’inscrire lui-même ? À mon égard, voici comment les choses se sont passées.

Las de descendre inutilement, trente fois le jour, de voiture, pour écrire mon nom et ma supplique, je fis sur la fin du procès un billet circulaire, que mon laquais remettait à chaque porte des conseillers qui se trouvaient absents. Cette circonstance, attestée par mon gardien et ajoutée à tous les caractères d’infidélité que peut présenter une liste, doit faire rejeter avec mépris la preuve tirée contre moi du silence de celle-ci ; à moins qu’on ne suppose que, pendant ces quatre jours où je fis des sacrifices de toute espèce pour parvenir à être introduit chez cet invisible rapporteur, je ne me sois pas présenté à sa porte une seule fois. La patience échappe de voir un grave magistrat se défendre avec de tels moyens.

Et pourquoi tant d’absurdité, je vous prie ? Pour amener un autre sophisme encore plus vicieux que le premier.

Pour établir que j’ai eu l’intention de gagner le suffrage du rapporteur, en faisant le sacrifice auquel on m’a forcé, l’on ose opposer le silence de cette liste à la déposition de la dame Lépine, de la demoiselle de Beaumarchais, des sieurs Santerre, de la Châtaigneraie, de Miron, Bertrand, le Jay, qui tous ont attesté que jamais je n’ai sollicité que des audiences ; on l’ose opposer au récolement même de madame Goëzman, qui pouvait seule contredire tant de témoignages, et qui, sans le vouloir, unit son attestation à celle de tout le monde. Je déclare que jamais le sieur le Jay ne m’a présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible ; mais qu’il sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais : attestation confirmée dans un supplément imprimé de madame Goëzman, où elle s’énonce en ces termes : J’ai dit, j’en conviens, que le sieur le Jay, en m’offrant des présents de la part du sieur Caron, avait masqué ses intentions criminelles par une demande d’audiences ; et où elle ajoute encore, de peur qu’on ne l’oublie : Ne voit-on pas que je ne fais que rapporter les discours du sieur le jay ?

Eh mais, madame, si les discours de le Jay furent tels que vous le dites, comment donc espérez-vous, par le seul silence de votre liste, prouver qu’un argent reçu par vous pour des audiences, des mains de le Jay ; qui l’avait reçu pour des audiences, de Bertrand ; qui l’avait reçu pour des audiences, de la dame Lépine ; qui l’avait reçu pour des audiences, du sieur de la Châtaigneraie ; qui me l’avait prêté pour des audiences ; que cet argent, dis-je, ait été destiné par moi pour gagner le suffrage de monsieur votre mari, qu’on sait être incorruptible ?

Voilà pourtant, madame, comment vous raisonnez ; voilà comment, du seul silence d’une liste qui n’est, comme tout autre silence, qu’une négation, une absence de bruit, d’écriture, de mouvement ou d’action, le néant, en un mot rien du tout, vous inférez une intention, laquelle n’est par sa nature qu’un autre être de raison ; et cela pour m’inculper, moi qui ne vous ai rien dit, que vous n’avez pas même vu, qui n’ai eu de relation avec vous qu’à travers un monde de personnes, dont tous les témoignages, ainsi que vos aveux, s’unissent en ma faveur.

Il est donc bien démontré par les dépositions des témoins, par les interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par votre récolement, votre supplément, tous vos raisonnements enfin, que je n’ai jamais désiré ni demandé autre chose de vous que des audiences ; il est bien démontré que la conséquence tirée de la liste n’est qu’une platitude mal inventée, plus mal soutenue, encore plus mal prouvée ; et surtout il est bien démontré qu’on m’a fait perdre quatre ou six pages à me battre à outrance et à ferrailler contre un moulin à vent d’intention, de corruption et de liste, qui ne m’a été opposé que pour faire bâiller le lecteur, embrouiller l’affaire, et me rendre, en répondant, aussi ennuyeux que le mémoire où l’on m’a tendu ce piége ridicule.

À la grave autorité de cette liste, madame, vous joignez celle du billet que le comte de la Biache vous a, dites-vous, écrit alors, et qui lui a suffi pour être admis chez vous : lequel billet vous avez gardé précieusement. Ô bon le Jay ! réclamez vos droits, mon ami ; l’on vous pille ici : cette naïveté est de votre force ! la liste du portier, le billet du comte de la Blache en preuves ! Ce n’est pas que ce gentilhomme, descendu des Alpes exprès pour devenir à Paris un riche légataire, ne soit bien fait pour obtenir de M. Goëzman des préférences de toute nature.

Mais permettez, madame, n’auriez-vous pas un peu manqué de goût ici ? Pour que son billet eût quelque force, il me semble qu’il n’eût pas fallu imprimer ensuite la lettre à ma louange qu’il vous a écrite de Grenoble, dont les expressions, dites-vous, évidemment dictées par l’honneur révolté, sont de nouvelles preuves de l’atrocité de mes imputations.

Il me semble qu’il eût mieux valu présenter quelque autre preuve de mes atrocités, qu’une lettre du comte de la Blache, qui, depuis dix ans, fait profession ouverte de me haïr avec passion ; où l’on lit : Il manquait peut-être à sa réputation celle du calomniateur le plus atroce (c’est de moi dont l’auteur entend parler), pour en faire un monstre achevé (qu’ils sont doux, nos adversaires ! lettres, mémoires, tout est fondu dans le même creuset) ; la vôtre est trop au-dessus de pareilles atteintes pour en être alarmée (une réputation alarmée des atteintes qu’on lui porte ! quelle phrase alsacienne !) ; c’est le serpent qui ronge la lime. (Il fallait dire : C’est la lime qui ronge le serpent ; il y aurait eu deux ou trois images rassemblées, et surtout une allusion à l’état de mon père, et cela eût été superbe : on y songera une autre fois.) La justice qu’on vous doit servira à purger la société d’une espèce aussi venimeuse. Cette lettre, madame, est d’un bout à l’autre un échantillon de la manière dont le comte de la Blache plaidait sa cause dans tous les cabinets des juges, pendant que j’étais en prison. Et je la crois plus propre à desservir le comte de la Blache qu’à vous servir vous-même. C’est dans les lois que les Beaumarchais doivent trouver la punition de leur audace. Oui, lorsque, dans l’abus de ces mêmes lois, les la Blache trouvent le moyen de dépouiller les héritiers directs d’un millionnaire, à l’aide d’un testament ; et son créancier, à la faveur d’un arrêt : car, à la fin, tant d’indignités m’arrachent à la modération que je me suis imposée.

Et la lettre est écrite de Grenoble, où le comte de la Blache était allé voir son père ! Bone Deus ! et le comte de Tuffières aussi allait voir le sien.

Mais pourquoi cette lettre n’est-elle pas cotée au rang d’une foule de pièces justificatives, qui ne sont pas plus justificatives que cette lettre ? Est-ce qu’elle ne serait pas timbrée de Grenoble ? Je vous demande bien pardon, M. le comte de la Blache, M. le conseiller Goëzman, madame, et vous aussi, messieurs Marin gazetier, Bertrand d’Avignon, Baculard d’ambassade, et autres qui voulez tous avoir part à l’excellente œuvre de ma perte, si je regarde à si peu de chose : mais vous êtes si adroits, si adroits, qu’il faut bien me passer un peu de vigilance. D’ailleurs, voyez combien de gens vous êtes après moi : gens d’épée, gens de robe, gens de lettres, gens d’affaires, gens d’Avignon, gens de nouvelles ; cela ne finit pas. Aussi mes ennemis n’auront-ils plus rien à y voir quand je serai sorti de cette coupelle où M. Goëzman m’a mis au creuset, où le sieur Marin fournit le charbon, et où Bertrand, Baculard et autres garçons affineurs soufflent le feu du fourneau.

Passons à l’examen de l’audience qui me fut, dit-on, accordée le samedi 3 avril au matin par M. Goëzman, et à celui des preuves sur lesquelles on l’établit.

Premièrement, je fais ici ma déclaration publique et formelle que je nie cette audience à mes risques, périls et fortune. Je déclare que je n’ai eu d’autre audience dans la maison de M. Goëzman, pendant les quatre jours du délibéré, que celle du samedi 3, à neuf heures du soir, en présence de Me Falconet et du sieur Santerre, mon gardien.

Je déclare que c’est chez M. de la Calprenède, conseiller de grand’chambre, que je montrai à M. Goëzman, avant le délibéré, l’article de la Gazette de la Haye où je suis si maltraité ; laquelle Gazette je ne laissai point à M. Goëzman, ni en aucun autre temps, comme il le dit ; car je l’ai chez moi enliassée avec les autres pièces extra-judiciaires relatives au même procès, soulignée aux mots importants, et avec ces notes en marge écrites de ma main : S’informer chez Marin où l’on peut avoir raison de ces infamies. Et plus bas : Voir M. Sartines. Et plus bas : Écrire à madame de… d’en parler à M. le duc de… Je déclare que, depuis ce jour, je n’ai vu qu’une seule lois M. Goëzman, le samedi 3 avril, à neuf heures du soir, accompagné, comme je l’ai dit, de Me Falconet et du sieur Santerre.

On me dispensera bien, je crois, de discuter la première preuve de cette audience du samedi matin, que M. Goëzman tire de son propre témoignage.

On me dispensera sans doute encore d’user mes forces contre la preuve tirée d’une lettre du comte de la Blache, datée de Paris le 18 septembre, c’est-à-dire plus de cinq mois après le 3 avril, du même style que celle de Grenoble, où il raconte à M. Goëzman que M. Goëzman lui a dit, le 3 avril au matin : Votre adversaire sort d’ici, quoiqu’il soit prouvé que l’adversaire du comte de la Blache n’en sortit pas ; et où il annonce que tout ce qui est écrit dans mon mémoire est faux, méchant, atroce, etc. ; quoique le comte de la Blache, absolument étranger à la querelle, ne puisse pas être plus instruit que le roi de Maroc ou le bacha d’Égypte, si ce que j’y ai dit est faux ou vrai, doux ou méchant, atroce ou modéré. Comme c’est sur des ouï-dire de M. Goëzman qu’écrit le très-reconnaissant comte de la Blache, cette preuve rentre et se fond dans la première ; et jusqu’ici, comme on le voit, la vérité n’a pas encore fait un pas.

La troisième preuve de M. Goëzman se tire d’un mémoire de moi, non daté, que M. Goëzman a, dit-il, heureusement conservé, sous le titre d’Argument en faveur de l’acte du 1er avril, et réfutation du système, etc. Lequel manuscrit n’a nul rapport à la question présente, et ne peut servir à fixer l’époque d’aucune audience.

La quatrième est fondée sur un autre manuscrit de moi, sans date, et que M. Goëzman a, dit-il, encore heureusement conservé, sous le titre de Réponse à quelques objections, etc. Et moi aussi, je dis heureusement ; car ce manuscrit contient une note précieuse qui le fait tourner en preuve contre l’audience du 3 avril au matin.

Si j’ai bien lu, voilà tout, je crois.

Après avoir montré la futilité des preuves que M. Goëzman rapporte de cette audience, je pourrais m’en tenir à ma déclaration formelle, que l’audience est fausse et ne m’a pas été donnée, parce que c’est à celui qui articule un fait à le bien prouver ; celui qui nie n’ayant qu’à se tenir les bras croisés jusqu’à ce qu’on lui taille de la besogne, en lui fournissant des preuves à combattre. Cependant, comme mon usage en cette affaire est d’aller au-devant de tout, après avoir prouvé négativement que les preuves mêmes de M. Goëzman détruisent son édifice, je vais prouver positivement que cette audience n’a jamais existé.

Il est prouvé au procès, par les dépositions des sieurs le Jay, Dairolles, de la dame Lépine, etc…, que, ce même samedi 3 avril au matin, Bertrand et le Jay furent chez madame Goëzman porter les cent louis ; que le Jay reçut de cette dame, à cette occasion, la promesse formelle que j’aurais une audience de son mari le soir même.

Mémoire de Bertrand, page 5 :

« J’envoyai chercher un fiacre ; nous y montâmes, le Jay et moi ; il fit arrêter au coin du quai Saint-Paul… Je le vis entrer dans une maison qu’il me dit être celle de madame Goëzman… Il me raconta dans la route la manière dont il avait été reçu… J’instruisis la sœur du sieur de Beaumarchais de tout ce que le Jay m’avait dit ; je vis le soir même le sieur de Beaumarchais, qu’on avait instruit du message du sieur le Jay ; il se prépara à sa visite. »

Dans mon Mémoire à consulter, page 8 :

« Le sieur Dairolles assura ma sœur que madame Goëzman, après avoir serré les cent louis dans son armoire, avait enfin promis l’audience, pour le soir même ; et voici l’instruction qu’il me donna quand il me vit : Présentez-vous ce soir à la porte de M. Goëzman ; on vous dira encore qu’il est sorti : insistez beaucoup ; demandez le laquais de madame ; remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une sommation polie à la dame de vous procurer l’audience, suivant la convention faite entre elle et le Jay. »

Et la lettre était écrite de la main du sieur Dairolles, au nom de le Jay, comme cela est prouvé au procès.

Ajoutons à tout ceci la déposition du sieur Santerre, qui contient qu’après des refus de porte aussi constants qu’ennuyeux, en vertu d’une lettre dont j’étais porteur, et que je remis devant lui au laquais blondin de madame Goëzman, le samedi 3 avril, à neuf heures du soir, nous fûmes introduits cette seule fois chez M. Goëzman. Ajoutons celle de Me Falconet, avocat, qui contient absolument la même chose. Que dit à tout cela M. Goëzman, caché sous le manteau de madame ? De quel front le sieur Caron ose-t-il faire imprimer que, jusqu’au samedi neuf heures du soir, la porte de son rapporteur lui avait été obstinément fermée ? — Du front d’un homme qui n’avance rien qui ne soit bien prouvé au procès. — Si à cette heure, qui était celle du souper, on ne l’eût pas reçu, lui qui était déjà entré le matin, comment aurait-il pu se plaindre ? — Comme un homme à qui l’on n’avait accordé aucune audience le matin, et qui venait de payer celle-ci d’avance, la somme de cent louis. — Cependant, comme il a insisté sur le fondement qu’il n’avait qu’un mémoire manuscrit à remettre. — Pardon, madame, il est prouvé au procès que je suis entré avec une lettre écrite à madame Goëzman, remise à son châtain clair ; et nullement pour remettre un mémoire dont il ne fut pas seulement question. — Mon mari eut la bonté de le recevoir encore ; la visite fut courte sans doute. — Raison de plus, madame, pour être outré de n’en avoir pu obtenir d’autres, surtout quand on les a payées si cher, et qu’elles ont porté aussi peu de fruit. — Il ne demandait qu’à remettre un mémoire. — Au contraire, madame, il n’en existait alors aucun de moi.

Le premier manuscrit indiqué sous le no 4, dans vos pièces justificatives, ne fut fait que d’après l’audience du samedi 3, au soir, pendant la nuit du samedi au dimanche, et vous fut envoyé le dimanche matin avec le précis imprimé de Me Bidault, mon avocat, encore mouillé de la presse ; le tout accompagné d’une lettre polie pour vous, comme je l’ai dit à mon interrogatoire, et comme il est prouvé au procès que le sieur Bertrand me l’avait conseillé de votre part.

Le second manuscrit, sous le no 5 de vos pièces justificatives, n’a été composé que dans la soirée du dimanche 4 avril, sur les observations que M. Goëzman avait faites le matin au sieur de la Châtaigneraie ; ce qui détruira l’imputation qui m’est faite, que je calomnie les magistrats. Je n’ai jamais dit qu’aucun membre du parlement m’eût fait des confidences ; mais j’ai dit, imprimé, consigné au greffe, que M. Goëzman avait lu des lambeaux de son rapport au sieur de la Châtaigneraie, et lui avait même permis de me communiquer ses objections ; ce que ce dernier fit en m’annonçant l’audience promise.

Il reste donc pour constant par les dépositions des témoins, par les interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par la procédure, par les preuves mêmes de M. Goëzman, que la séance du samedi matin, 3 avril, n’est qu’une chimère ; et c’est ici le lieu de répondre au nouveau plan de défense établi par M. Goëzman dans le supplément de madame.

« Je n’ai été que trois jours rapporteur du procès du sieur de Beaumarchais (vous l’avez été près de cinq) : j’étais donc fort pressé, je ne pouvais donc user mon temps à donner des audiences ; et cependant, sans compter celui que le comte de la Blache a pu me faire perdre, j’ai donné pour le seul Beaumarchais dans ces trois jours, quatre grandes audiences : le vendredi 2 avril, une à Me Falconet, son avocat ; le samedi matin 3, une au sieur de Beaumarchais : le samedi au soir, une autre au même ; et le dimanche 4, une au sieur de la Châtaigneraie, son ami : voilà donc quatre audiences en trois jours. Il est donc clair qu’en donnant de l’argent à ma femme, ce n’était pas des audiences qu’il voulait, mais seulement de me corrompre ou gagner mon suffrage. »

De vous corrompre ! Prænobilis et consultissime Goëzman, on ne joindra pas désormais à vos qualités l’adjectif veracissimus : vous venez de le perdre à jamais ; et j’ai bien peur qu’on n’y substitue même le superlatif contraire.

Que diront tous les baillifs vos ancêtres ? Que diront les princes dont vous n’avez pas été l’envoyé ? Que diront les Pithou, les Mabillon, les Baluze et les du Cange, qui, jusqu’à présent, s’il faut vous en croire, vous auraient avoué pour le digne héritier de leurs talents et de leurs vertus ? Mais que dira surtout le parlement de Paris, qui nous juge aujourd’hui, en lisant ce que je réponds aux quatre audiences ?

Loin d’avoir eu quatre audiences de M. Goëzman, tant par moi que par mes amis, je déclare hautement que Me Falconet, avocat, arrivé depuis quelques jours d’un voyage de trois mois, donne le démenti le plus formel à quiconque ose avancer que M. Goëzman lui a donné, le vendredi 2 avril, aucune audience chez lui pour moi, ou que cet avocat ait jamais mis le pied chez M. Goëzman en aucun autre instant que le samedi 3, au soir, avec le sieur Santerre et moi. Cela est-il clair ?

Je déclare encore que M. de la Châtaigneraie, loin d’avoir reçu, le dimanche 4 avril, aucune audience pour moi, n’a été chez M. Goëzman que pour essayer de m’en obtenir une, que ce rapporteur lui promit pour le lundi matin 5 avril, et qui n’a pas été donnée, quoique M. de la Châtaigneraie, sur la foi de cette promesse, ait vainement essayé le lundi de me servir d’introducteur. Je déclare que M. de la Châtaigneraie, loin de chercher à résoudre les objections de M. Goëzman, tira au contraire de son silence l’occasion de solliciter ce rapporteur, pour qu’il voulût bien me les faire à moi-même.

Je déclare en outre que je consens et me soumets à toutes les peines méritées pour celui des deux qui en impose au parlement et au public, M. Goëzman ou moi, si l’homme sermenté qui m’accompagnait, si le sieur Santerre n’atteste pas encore à la cour que je ne suis entré le samedi 3 avril qu’une seule fois, à neuf heures du soir chez M. Goëzman, accompagné de Me Falconet et de lui.

Ainsi, loin d’avoir obtenu de ce très-peu véridique rapporteur les quatre audiences qu’il articule, je déclare que je n’en ai reçu qu’une, et que cette une encore, je ne l’aurais pas obtenue si je ne l’eusse payée d’avance cent louis d’or.

Je déclare que je n’ai jamais chargé personne de faire aucun pacte avec madame Goëzman au sujet de cet or, et que, quand on vint me dire, le dimanche au soir 4, que madame Goëzman, en promettant une seconde audience, avait dit : Et si je ne puis la lui faire avoir, je rendrai tout ce que j’ai reçu ; je m’écriai devant tous mes amis, en me frappant le front : C’en est fait, j’ai perdu mon procès ! Cette offre inopinée de tout rendre en est le funeste présage.

Voilà mes réponses, mes discussions, mes déclarations ; et je signe exprès mon mémoire en cet endroit, parce que j’entends que tout le contenu de cet article tourne à ma honte, attire sur ma tête la juste punition, l’anathème et la proscription qui m’est due, si l’information que la cour ne me refusera pas à ce sujet y apporte le plus léger changement ; et j’en dépose un exemplaire au greffe, avec ces mots de ma main :

Caron de Beaumarchais.

Ne varietur

Regagnons à présent le temps perdu, madame.

Parcourant rapidement les objets auxquels vous avez vous-même donné moins d’importance (page 22 de votre mémoire), je vois un coup de crayon à la marge. Il s’agit de Me de Junquières, que vous faites s’écrier, à l’occasion des propos qu’on tenait sur votre compte : C’est une infamie de Beaumarchais. Pour ce Junquières-là, comme son métier est de défendre les autres, et qu’il a bec et ongles, entre vous le débat, messieurs ; mais je vous avertis qu’il donne le plus formel et public démenti à votre phrase, et qu’il prend à témoin de la fausseté de votre citation M. le procureur devant lequel il parlait alors. À mon égard, il est certain que je confiai dans le temps à Me de Junquières tout ce qui s’était passé entre madame Goëzman et le Jay : je n’ai point trouvé mauvais qu’il vous l’eût rendu ; je le lui ai dit depuis. Voilà le fait, dont la discussion ne vaut pas une ligne de plus.

En revanche, en voici un qui mérite attention. Votre objet ici, madame, est d’essayer de disculper M. Goëzman d’avoir été l’instigateur, le compositeur et l’écrivain de la minute de la première déclaration attribuée à le Jay ; c’est vous qui parlez (p. 23) : Le Jay monta dans le cabinet de M. Goëzman, se mit à son bureau (fort bien jusque-là) ; et, comme il est fort peu lettré, quoique libraire, il pria mon mari de lui arranger, dans la forme d’une déclaration, les faits don il venait de lui rendre compte (le Jay a protesté, dans ses interrogatoires, qu’on ne lui avait fait qu’une seule question, et qu’il n’avait répondu qu’un mot) ;’en conséquence, il fut fait un brouillon (n’oublions pas il fut fait) ; il fut fait un brouillon, que mon mari corrigea en plusieurs endroits (à moins de convenir de tout, on ne peut mieux parler) ; et il quitta ensuite le sieur le Jay (il fallait le quitter avant), qui écrivit et signa en ma présence la déclaration suivante, etc., etc.

Ainsi, vous convenez, madame, que votre mari arrangea les faits en forme de déclaration ; vous convenez que votre mari corrigea le brouillon en plusieurs endroits ; vous convenez que le Jay écrivit en suite du départ de votre mari : ce qui indique assez qu’il n’avait pas écrit avant son départ. En tout cela il n’y a que ces mots : il fut fait, d’équivoques ; tout le reste marche assez bien. Il fut fait ! charmante tournure pour laisser le monde incertain si ce brouillon fut fait par M. Goëzman ou par le Jay ! Mais de cela seul, madame, que vous ne dites pas à pleine bouche : Le Jay se mit au bureau de mon mari, où il écrivit librement et de son chef la déclaration, on en peut conclure hardiment que ce fut M. Goëzman qui fit la minute. Vous n’êtes pas gens à ménager l’adversaire, quand vous croyez avoir de l’avantage sur lui. Mais, comme une négation formelle vous eût trop exposés l’un et l’autre, aujourd’hui que j’ai prouvé par mon supplément que M. Goëzman a fait la minute, vous employez la bonne, fine, double phrase il fut fait, la seule qui pût être utile à deux fins, propre à vous servir si on la prend bien, et à ne vous pas nuire si on la prend mal.

Si la liberté de ma critique rend mes éloges de quelque prix à vos yeux, madame, recevez mes félicitations sur cette tournure : salut aux maîtres ! en honneur, on ne fait pas mieux que cela !

Vous transcrivez ensuite la déclaration ; après quoi vous ajoutez (p. 24) : Quiconque aura sous les yeux, (c’est toujours vous qui parlez) l’original de cette déclaration, reconnaîtra bientôt, à la manière dont elle est orthographiée, que le sieur le Jay n’a fait que se copier lui-même. Pourquoi ne pas convenir tout uniment, comme il l’a déclaré à ses interrogatoires, que vous dictiez sur la minute de votre mari pendant qu’il écrivait ? Cela explique bien mieux ses fautes d’orthographe. Et il m’a priée de corriger moi-même quelques mots qu’il avait mal formés, et d’en ajouter un ou deux qu’il avait omis Excellente réponse à tous les faux reprochés à M. Goezman dans mon supplément ! grâce à son adresse, c’est madame aujourd’hui qui se charge de l’iniquité.

Nous voilà tous deux dans le puits, dit le renard à son compagnon : tends tes jarrets, dresse tes cornes, allonge ton corps, je grimperai par dessus toi ; et, sorti de la citerne, je t’en tirerai à mon tour. L’animal peu rusé fait ce qu’on lui dit ; et le renard, hors de danger, le paye par une phrase à peu près semblable à celle de M. Goëzman dans sa note imprimée, distribuée à ses confrères par M. le président de Nicolaï : Si, malgré la raison que j’ai de croire ma femme innocente, j’avais été moi-même induit en erreur, je demanderais que la justice prononçât, et l’on verrait que l’honneur sera toujours le lien le plus fort qui m’attache à la société, et le seul guide de ma conduite.

Pauvre madame Goëzman ! vous prenez sur votre compte un faux justement reproché à votre mari ; et, pour récompense, cet époux, qui a toujours mérité votre respect autant que votre amour, détachant ses intérêts des vôtres, offre de composer à vos dépens : peu lui importe que vous restiez dans la citerne, pourvu qu’il n’y demeure pas avec vous. Pauvre, pauvre madame Goëzman !

Pour revenir à cette déclaration, on voit, par leur propre mémoire, que M. Goëzman a corrigé la minute, et que madame a corrigé la copie. Quels correcteurs ! Ce devait être un bon spectacle que madame Goëzman, érigée en magister de le Jay, corrigeant sa leçon d’écriture ! La plume échappe et tombe de dégoût, d’être obligé de répondre à de pareilles défenses[17].

Suit après la seconde déclaration de le Jay : Je déclare en outre que jamais ni le sieur de Beaumarchais, ni le sieur Bertrand, etc.

Et moi Beaumarchais, je déclare qu’il y a sur l’original de cette deuxième déclaration, attribuée à le Jay : Je déclare que jamais Bertrand ni Beaumarchais ou Beaumarchais ni Bertrand, comme on voudra : mais sans aucun mot de sieurs : car cela m’a singulièrement frappé, en lisant au greffe cette déclaration.

Je déclare encore qu’il y a à la fin siné le Jay, et non signé le Jay : ce que je fis alors remarquer au rapporteur et au greffier, qui ne purent s’empêcher de rire de ma plaisante découverte.

Suit après la lettre du sieur d’Arnaud.

À vous donc, M. Baculard.

Ce serait bien ici le cas de me venger de toutes les injures dont l’exorde de votre mémoire est rempli ; mais, comme elles ne s’adressent pas directement à moi, et qu’à la rigueur je puis douter si vous me regardez de travers ou si vous louchez seulement en défilant votre tirade, je veux bien ne pas me l’appliquer, et vous traiter doucement en conséquence : car vous savez qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous montrer tel que vous fûtes dans votre confrontation, c’est-à-dire tout à côté de madame Goëzman, si votre embarras, et le peu d’habitude à vous déguiser, ne vous mit pas même au-dessous ; mais je suis doux, moi, et je veux bien convenir que vous n’avez jamais senti la conséquence d’avoir accordé à le Jay une lettre mendiée qui m’inculpait aussi gravement sur un fait que vous ignoriez, et qui se trouve faux aujourd’hui ; je veux bien convenir encore que vous n’avez pas senti la conséquence d’avoir recommencé la lettre, parce que le Jay ne trouvait pas cet écrit assez fort : comme si un fait, quand vous en eussiez été témoin, pouvait avoir deux faces sous la plume de celui qui vous le rend ; ou comme si votre complaisance pour le Jay, qui agissait de son côté par complaisance pour madame Goëzman, laquelle voulait complaire en ce point à son mari, pouvait vous excuser sur une démarche aussi inconsidérée. Mais j’ai cru, dites-vous, que le Jay méritait toute ma confiance, et j’ai cédé à cette conviction : ainsi, d’erreur en erreur, de complaisance en complaisance, vous avez causé sans le savoir l’emprisonnement de le Jay et mon décret d’ajournement personnel ; et voilà comment le transport qui saisit un pauvre homme de bien sur l’avantage de faire une bonne action le conduit souvent à en faire une très-blâmable.

Il faut ajouter ici que vous aviez alors un procès criminel important à la Tournelle, où vous espériez quelques bons offices de la reconnaissance de M. Goëzman : ce qui n’a pas laissé que de rendre votre distraction un peu plus profonde.

Mais le plus curieux, que je n’entends pas encore, c’est qu’après être convenu à votre confrontation de tous vos torts, on ait pu depuis vous déterminer à donner un mémoire… où, sans vous en douter, vous complétez la conviction que vous ne sentez jamais la force de ce que vous dites ni de ce que vous faites. J’ai donc eu raison quand j’ai dit de vous dans mon supplément : N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire, et ne fait jamais ce qu’il veut faire, etc.

Je n’en veux qu’un exemple : Oui, j’étais à pied, et je rencontrai dans la rue de Condé le sieur Caron, en carrosse. Dans son carrosse ! répétez-vous avec un gros point d’admiration. Qui ne croirait, d’après ce triste oui, j’étais à pied, et ce gros point d’admiration qui court après mon carrosse, que vous êtes l’envie même personnifiée ? Mais moi, qui vous connais pour un bon humain, je sais bien que cette phrase dans son carrosse ! ne signifie pas que vous fussiez fâché de me voir dans mon carrosse, mais seulement de ce que je ne vous voyais pas dans le vôtre ; et c’est, comme j’avais l’honneur de vous l’observer, parce que vous ne dites jamais ce que vous voulez dire, qu’on se trompe toujours à votre intention.

Mais consolez-vous, monsieur : ce carrosse dans lequel je courais n’était déjà plus à moi quand vous me vîtes dedans ; le comte de la Blache l’avait fait saisir, ainsi que tous mes biens ; des hommes appelés, à hautes armes, habit bleu, bandoulières et fusils menaçants, le gardaient à vue chez moi, ainsi que tous mes meubles, en buvant mon vin ; et, pour vous causer, malgré moi, le chagrin de me montrer à vous dans mon carrosse, il avait fallu, ce jour-là même, que j’eusse celui de demander, le chapeau dans une main, le gros écu dans l’autre, permission de m’en servir à ces compagnons huissiers ; ce que je faisais, ne vous déplaise, tous les matins. Et, pendant que je vous parle avec tant de tranquillité, la même détresse subsiste encore dans ma maison.

Qu’on est injuste ! on jalouse et l’on hait tel homme qu’on croit heureux, qui donnerait souvent du retour pour être à la place du piéton qui le déteste à cause de son carrosse. Moi, par exemple, y a-t-il rien de si propice que ma situation actuelle pour me désoler ? Mais je suis un peu comme la cousine d’Héloïse : j’ai beau pleurer, il faut toujours que le rire s’échappe par quelque coin. Voilà ce qui me rend doux à votre égard. Ma philosophie est d’être, si je puis, content de moi, et de laisser aller le reste comme il plaît à Dieu.

D’ailleurs, monsieur, votre mémoire m’oblige en un point dont vous ne vous doutez guère : c’est qu’après avoir cité l’endroit du mien où je raconte que je vous dis : Vous êtes l’ami du sieur le Jay ; je vous invite, monsieur, par l’intérêt qui vous prenez à lui, de le voir et de l’engager à dire la vérité : c’est le seul parti qui lui reste, dans l’embarras où il s’est plongé lui-même ; les magistrats ne font point le procès à la faiblesse, c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit ; vous ajoutez : Le sieur Caron me tint à peu près les mêmes discours qu’il rapporte ici ; ce qui me suffit pour renverser je ne sais quel échafaudage de subornation de le Jay, que la maison Goëzman a voulu élever contre moi, dans le mémoire de madame pour monsieur ; échafaudage qui prouve seulement que cette maxime est de leur connaissance : Qu’en un cas embarrassant, il vaut mieux dire des riens que de ne rien dire.

Pardon, monsieur, si je n’ai pas répondu dans un écrit, exprès pour vous seul, à toutes les injures de votre mémoire ; pardon, si, voyant que vous m’y faites marcher à l’éruption de ma mime ; si, vous voyant mesurer dans mon cœur les sombres profondeurs de l’enfer, et vous écrier : Tu dors, Jupiter. À quoi te sert donc ta foudre ? j’ai répondu légèrement à tant de bouffissures. Pardon ; vous fûtes écolier sans doute, et vous savez qu’au ballon le mieux soufflé il ne faut qu’un coup d’épingle.

Vient ensuite la dénonciation de M. Goëzman, que j’ai analysée dans mon supplément.

Deux remarques à y faire. La première, c’est que M. Goëzman rejette sur la chambre des enquêtes la nécessité où il s’est trouvé de me dénoncer. Sophiste dangereux qui déguisez tout, la chambre des enquêtes exigeait-elle de vous la justification d’un magistrat soupçonné ou la dénonciation d’un innocent opprimé ? La seconde, c’est que les ménagements que l’auteur garde envers le sieur le Jay, dont il parle en termes si doux, si paternels : Cette personne interposée, pénétrée de douleur d’avoir commis une faute dont elle ne sentait pas la conséquence, moins armée peut-être contre la séduction, etc… ; ces ménagements, dis-je, rentrent tout à fait dans les choses amicales que M. Goëzman, allant au Palais, disait dans le même temps au sieur le Jay, et que ce dernier rapporte dans ses interrogatoires : Mon cher monsieur le Jay, soyez sans inquiétudes ; j’ai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé. En rapprochant ainsi diverses actions d’un homme, on parvient à pénétrer dans les replis de son cœur : comme les géomètres, à l’aide de quelques points correspondants, mesurent des hauteurs ou sondent des profondeurs inaccessibles.

Une autre phrase assez curieuse à rapprocher de ces deux-ci est celle du mémoire de madame Goëzman, page 30, où M. Goëzman la fait parler ainsi : Le Jay fut assigné lui-même pour déposer, chose qui a paru étonnante à bien des personnes instruitesPouvait-il être autre chose qu’accusé ? etc… Voyez la ruse ! Monsieur et madame Goëzman, dans le cours de ce mémoire, parlent toujours comme s’ils n’avaient pas lu mon supplément (qui était dans leurs mains depuis dix jours quand ils ont imprimé) ; et de temps en temps ils glissent des phrases adroites, des demi-réponses à ce que j’y ai dit : comme si, de leur chef, ils avaient prévenu toutes mes objections avant de les connaître. Réellement il y a du plaisir à voir cela.

À l’égard du reproche que M. Goëzman fait à la cour, de la conduite qu’elle a tenue envers le Jay, et qui, dit-il, a paru étonnante à bien des personnes instruites ; la cour est bonne et sage pour juger quel cas elle doit faire de la mercuriale de M. Goëzman. Mais la vérité est que cette phrase n’est jetée en avant que pour éluder indirectement, par une réflexion sévère, le reproche d’avoir dit à le Jay : Mon cher ami, j’ai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin. Dans un autre mémoire, il dira : Comment aurais-je tenu de pareils propos à le Jay, moi qu’on a vu blâmer publiquement la conduite modérée de la cour à son égard ? et les gens inattentifs, qui ne se rappelleront pas que la réflexion n’est venue que depuis le reproche, diront : Voyez la méchanceté de ce Beaumarchais !

Je passe les neuf ou dix pages qui suivent, parce qu’elles ne contiennent qu’un remplissage rebutant sur ma prétendue subornation de le Jay, que j’ai vu, pour la première fois, le 8 septembre, c’est-à-dire près de quatre mois après tous ces misérables détails de subornation. J’en saute encore deux ou trois autres, parce que le respect que tout Français a pour le grand Sully ferme la bouche, d’indignation de voir à quelle comparaison lui et madame de Rosny sont ravalés dans ce mémoire. Madame de Rosny rendit à Robin ses 8000 écus ; et vous, madame, non-seulement vous gardez les quinze louis, mais vous avez l’intrépidité d’accuser le Jay de ne vous les avoir pas remis, quoique ce fait soit prouvé au procès jusqu’à l’évidence. Aussi, madame, on a beau vous comparer tantôt à la femme de César, tantôt à la femme de Sully, avec de pareils procédés vous ne serez jamais que la femme de M. Goëzman.

Page 41. Le sieur Caron se plaint… que la première audience que le sieur le Jay lui avait promise lui a été accordée à une heure qui la rendait inutile. Pas un mot de cela. J’ai dit : « L’agent n’écrit qu’un mot, j’en suis le porteur, la dame le reçoit, et le juge paraît. Cette audience si longtemps courue, si vainement sollicitée, on la donne à neuf heures, à l’instant incommode où l’on va se mettre à table. »

Incommode pour vous ne veut pas dire inutile pour moi : l’incommodité de l’heure n’est citée là que pour prouver qu’il avait fallu des motifs d’un grand poids pour vous faire ouvrir cette porte à l’heure incommode du souper.

Mais, dites-vous, puisque la table était servie, l’on n’attendait donc pas à cette heure-là le sieur Caron. Et la lettre, madame ! la lettre remise au châtain clair ! Vous oubliez cette lettre magique, à laquelle la meilleure serrure ne résiste point. Les plus grands efforts n’avaient pu jusqu’alors en ébranler le pêne ; la plus simple cédule, au nom de le Jay, fait rouler la porte à l’instant sur ses gonds : cela n’est-il pas admirable ?

Vous faites ensuite un mortel calcul des messages des sieurs Bertrand et le Jay chez vous, samedi et dimanche. Voici ma réponse, je la crois péremptoire : c’est qu’il m’a été compté en ces deux jours pour douze francs de fiacres par le sieur Bertrand, et que le sieur le Jay en réclame encore autant aujourd’hui pour les mêmes courses.

Passons à des objets plus sérieux.


À vous, M. Marin.

Ce n’était donc pas assez pour vous, monsieur, de vouloir accommoder l’affaire de M. Goëzman ; il vous manquait encore de la plaider. À quoi se réduit votre mémoire ? À dire que vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, et que vous étiez le mien : voilà bien les assertions ; reste à débattre les preuves.

Vous n’étiez pas son ami ! Si vous ne l’étiez pas, pourquoi donc, lorsque je vous visitai, le 2 avril, avec mon gardien le sieur Santerre, me dîtes-vous que M. Goëzman vous devait sa fortune (car vous êtes un grand bienfaiteur) ; que c’était vous seul qui l’aviez fait connaître à M. le chevalier d’A…, lequel l’avait présenté à M. le duc d’A…, ce qui l’avait mené à s’asseoir enfin au grand banc du Palais ? Pourquoi donc me dîtes-vous que sa femme venait vous voir assez souvent le matin ; que vous lui aviez donné un libraire et des débouchés pour la vente de je ne sais quelles brochures de son mari ?

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi donc, quand je vous appris qu’il était mon rapporteur et que j’avais été en vain trois fois chez lui la veille, me répondîtes-vous : Oui, il est comme cela ? Quand je vous dis qu’on en parlait très-diversement, et que je vous demandai quel homme c’était, pourquoi me prîtes-vous par la main en faisant des excuses à mon gardien, et m’emmenâtes-vous dans un cabinet intérieur, où vous m’apprîtes tout ce qu’il y avait à m’apprendre sur l’objet de ma consulte ?

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi, lorsque je vous fis sentir combien il était important pour moi d’obtenir une ou deux audiences de lui, me dîtes-vous ; J’arrangerai ça, je verrai ça ; laissez-moi faire, je vous ouvrirai toutes ces portes-là ? etc., etc., etc.

Dans la même journée, lorsqu’on m’eut procuré l’intervention de le Jay, et qu’un homme de bon sens m’eut dit : Je vous conseille de vous en tenir au libraire, qui sera sûrement moins cher que Marin, car on dit que ce le Jay est un bon homme qui ne prend rien ; je vous écrivis pour vous prier de suspendre vos bons offices : un ami se chargea de vous porter la lettre, et s’y prêta d’autant plus volontiers qu’il n’en ignorait pas le contenu. Il ne vous trouva pas ; il la remit à votre valet de chambre portier : on peut assigner mon ami sur ce fait, indépendamment des gens qui me virent écrire la lettre. Or, si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi donc fîtes-vous une seconde démarche auprès de lui, postérieure à la réception de ma lettre, à moins que, voulant absolument faire une affaire de mon procès, vous ne vous soyez retourné, je ne sais comment, dans cette seconde visite ? car toutes les affaires ont deux faces, comme tous les agioteurs ont deux mains.

Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, suivant votre propre mémoire, votre entrevue des Tuileries commença-t-elle avec une espèce d’aigreur de sa part, et finit-elle par le conseil que vous lui donnâtes de faire faire une déclaration par le Jay ? Pourquoi vint-il vous remercier le surlendemain chez vous, de ce que vous appelez vous-même le succès de votre conseil, et vous montra-t-il la déclaration de le Jay ?

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi me fîtes-vous sur-le-champ l’invitation la plus pressante de me rendre chez vous, par une lettre datée du 2 juin, que je déposerai au greffe ? et pourquoi, lorsque je vous vis sur cette invitation, voulûtes-vous m’engager à lui écrire (page 3 de votre mémoire) ? ce que je refusai avec dédain.

S’il n’était pas votre ami, pourquoi, vous rencontrant au Palais-Royal (car il vous rencontrait partout), après avoir dit (page 3) : Il évitait de me voir ; je l’abordai, il me fit un accueil très-froid, la séance finit-elle par mettre les deux indifférents dans le même carrosse, où le glacé M. Goëzman vous lut sa dénonciation au parlement, en vous accompagnant jusqu’à la porte de ma sœur ?

S’il n’était pas votre ami, pourquoi voulûtes-vous me tromper, chez ma sœur, devant six personnes, à l’instant où vous veniez de lire l’outrageuse dénonciation ? Pourquoi voulûtes-vous me faire croire qu’elle était en ma faveur, et non dirigée contre moi, pour nous tendre à tous un piége affreux, et nous empêcher de parler de ces misérables quinze louis, sans lesquels pourtant tout le poids de votre iniquité retombait sur ma tête ?

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi cherchâtes-vous avec lui le sieur Bertrand pour l’engager à faire une déposition courte et qui ne compromît personne, espérant user en cela de l’influence naturelle de MM. Turcarets sur leurs MM. Râffles ? Pourquoi, le lendemain, outré de n’avoir pu le trouver et l’empêcher de faire une déposition étendue, voulûtes-vous lui en faire faire une autre (car il n’y a rien de difficile pour vous) ? Pourquoi allâtes-vous dîner ce jour-là chez M. le premier président avec M. et madame Goëzman, et arrangeâtes-vous avec ce dernier, qui n’était pas votre ami, que Bertrand irait chez lui le soir même ? Pourquoi, l’instant d’après, ne quittâtes-vous pas ce Bertrand sans en avoir obtenu sa parole expresse de la visite que vous veniez d’arranger ? Pourquoi m’arrêtâtes-vous le jour même sur le Pont-Neuf, et me pressâtes-vous de nous réunir, pour envoyer Bertrand chez M. Goëzman ? Et vous ne pouvez plus contester tous ces faits, qui sont avoués dans vos mémoires, ou prouvés au procès par des témoins que vous essayez en vain de rendre suspects. Et comme il n’y a qu’un pas de la série des intrigues à celle des noirceurs : si vous n’étiez pas l’ami de ce magistrat, pourquoi donc avez-vous constamment échauffé la tête de ce pauvre Bertrand, et n’avez-vous pas eu de repos que vous ne l’ayez amené, par une dégradation d’honnêteté sensible à tout le monde, et dont vos entrevues étaient le thermomètre, à nier enfin que vous lui eussiez conseillé de changer sa déposition ?

Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, sentant que les dépositions de deux étrangers étaient de la plus grande force contre vous, avez-vous dénigré bassement l’un des deux, le docteur Gardane, et voulu jeter du louche sur l’honnêteté de l’autre, le sieur Deschamps de Toulouse ? comme, si les faits dont ils ont déposé n’étaient pas connus d’autres personnes, et comme si ce Bertrand, dans un temps où il n’avait pas reçu l’ordre exprès de mentir, sous peine de ne plus tripoter vos fonds, n’avait pas été le lendemain dire à trois ou quatre personnes : Ils veulent me faire changer ma déposition, ils me tourmentent à ce sujet ; mais j’ai été ce matin au greffe protester que, loin de changer ou diminuer, je suis prêt à y ajouter de nouveau, si l’on veut m’entendre ! comme si ces gens étaient muets ou morts, et comme si le ministère public n’avait pas des moyens sûrs de les forcer de parler !

Si vous n’étiez pas l’ami de ce magistrat, pourquoi toutes assemblées secrètes, toutes ces entrevues chez des commissaires ? Pourquoi M. Goëzman distribue-t-il les mémoires de Marin, Bertrand, Baculard, pendant que Bertrand, Baculard et Marin colportent les siens ? Pourquoi ces lettres pitoyables de vous et de vos commis au sieur Bertrand ? Pourquoi des juifs qui vont et viennent de chez vous chez lui, de chez lui chez vous ? Pourquoi la réponse que vous avez exigée du sieur Bertrand, qui, toujours contraire à lui même, ne l’a pas eu plus tôt envoyée, et su que vous entendiez vous en servir, qu’il a été conter partout qu’il sortait de chez vous, et vous avait dit : Si vous êtes assez osé pour imprimer la lettre que j’ai eu la complaisance de donner, je vous brûlerai la cervelle, et à moi ensuite : ce qui sera constaté au procès par l’addition d’information ?

Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi l’excellente plaisanterie du nom de Beaumarchais, que j’ai pris, dites-vous, d’une de mes femmes, et rendu à une de mes sœurs, se trouve-t-elle dans le mémoire de madame Goëzman, lorsqu’elle était d’abord en tête du vôtre ? Vous voyez que je dis tout, M. Marin, et qu’il n’y a ni réticences, ni points, ni phrases en l’air, ni ridicules ménagements, ni plate économie dans mon style ; je suis comme Boileau :

Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom :
J’appelle un chat un chat…

et Marin un fripier de mémoires, de littérature, de censure, de nouvelles, d’affaires, de colportage, d’espionnage, d’usure, d’intrigue, etc., etc., etc., etc. Quatre pages d’et cætera.

À vous à parler, mon bienfaiteur, le bienfaiteur de tout le monde, et que tout le monde accuse de n’avoir jamais bien fait sur rien. Je viens de montrer comment vous m’avez servi, comment je l’ai reconnu, comment vous l’avez prouvé, comment je vous ai répondu : amenez vos témoins, fournissez vos preuves, creusez votre mine, arrangez votre artillerie. Je dis tout haut que je ne suis ni assez riche ni assez pauvre pour vous avoir jamais emprunté de l’argent. Cela est-il clair ? m’entendez-vous ? Répondez à cela.

Je vous félicite d’être honoré de votre propre estime : c’est une jouissance qui ne sera troublée par aucune rivalité. Mais vous allez trop loin en invoquant les suffrages des honnêtes gens, et même ceux de la police.

Oseriez-vous compter sur le témoignage des inspecteurs ou officiers de police qui vous ont éclairé dans vos voies ténébreuses ?

Oseriez-vous compter sur celui des chefs qui ont été chargés de vérifier les informations faites contre vous ?

Oseriez-vous compter sur celui de Me C… de C…, à qui ont été renvoyés les examens de diverses plaintes sur des capitaux renforcés par les intérêts ?

Oseriez-vous compter sur celui de M. de St.-P…, qui depuis cinq ans gémit du malheur de vous avoir confié ses pouvoirs pour un arbitrage, et qui ne cesse de demander vengeance au ministère contre vous ? Et l’affaire Roussel ? et l’affaire Paco ? et l’affaire, etc., etc., etc., etc. ? encore quatre pages d’et cætera.

Et vous mettez des points dans votre style, pour vous donner l’air de me ménager ! Allons, mon bienfaiteur, que ma franchise vous encourage ; dites, dites : Voilà de beaux mystères ! À présent on dit tout. Encore un ennemi, encore quelques mémoires, et je suis blanc comme la neige. Je vous invite à ne me ménager sur rien. À votre tour osez me porter le même défi.

Maintenant que nous sommes entre quatre yeux, eh bien ! vous avez donc vos petits témoins tout prêts, pour m’accuser d’avoir dit que le comte de la Blache avait donné cinq cents louis à M. Goëzman ? eh mais ! vos pieuses intentions à ce sujet sont déjà consignées au greffe par mon récolement. Je savais votre dessein : ce pauvre Bertrand m’en avait menacé un jour devant dix personnes, qui certifieront le fait. Un abbé, des amis de Marin, l’avait, disait-il, chargé de m’avertir que si je prononçais un seul mot contre lui, son projet était de me mettre à dos le comte de la Blache, etc… Je vous attends, mon bienfaiteur. Vos bontés ne m’ont pas empêché de parler ; vos menaces ne me réduiront pas au silence.

Ce n’est pas que l’on ne me dise et ne m’écrive tous les jours que vous êtes l’ennemi le plus dangereux, que vous avez un crédit étonnant pour faire du mal, un grand pouvoir pour nuire. Je cherche en vain comment la Gazette peut mener à tant de belles choses, car toutes ces belles choses ne vous ont sûrement pas mené à la Gazette.

On dit aussi que vous avez juré ma perte. Si c’est faire du mal à un homme que d’en dire beaucoup de lui, personne à la vérité n’est plus en état de faire ce mal-là que vous.

Mais lorsqu’on vous confia la trompette de la Renommée, était-ce pour corner qu’on vous la mit à la bouche ? était-ce pour ramper dans le plus aisé de tous les genres d’écrire qu’on vous en attacha les ailes ? Encore, ne pouvant vous livrer à toute l’âpreté de vos petites vengeances sous les yeux d’un ministre éclairé qui vous veille de près, vous briguez sourdement un paragraphe dans chaque gazette étrangère, où je suis déchiré à dire d’experts. Ainsi, de brigue en brigue, et briguant partout assidûment contre moi, vous trouvez le secret de me dénigrer toutes les semaines, et d’ennuyer l’Europe entière de ma personne et de mon procès.

Pour finir, mon bienfaiteur, nommez-nous donc les personnages à qui j’ai dit : Je dois trop à Marin pour abuser encore de ses bontés. C’est, dites-vous, chez un grand seigneur qui m’admettait alors à sa table. À cet alors insultant, voici ma réponse.

Le grand seigneur chez lequel je vous ai rencontré est M. le duc de la Vallière, auquel depuis douze ans je suis attaché par devoir, comme lieutenant général de sa capitainerie ; par respect, c’est un homme de qualité qui a l’esprit solide et le cœur généreux ; par reconnaissance, il m’a toujours comblé d’une bonté qu’il pouvait me refuser ; par justice, il m’a honoré d’une estime que j’ai méritée : car, si l’amitié s’accorde, l’estime s’exige, et si l’une est un don, l’autre est une dette ; il n’y a point d’alors sur ces choses-là : et si, pour repousser une injure aussi misérable, j’avais besoin d’un témoignage de probité, d’honneur, de désintéressement, d’exactitude et de loyauté, c’est à ce grand seigneur surtout que je m’adresserais, et dont je l’obtiendrais à l’instant. Osez-vous en dire autant d’un seul des gens en place qui se sont servis de vous comme on se sert à l’armée, en certains cas, de certaines gens… très-bien payés ? Mais il est une délicatesse, une pudeur qu’un homme d’honneur sent mieux qu’il ne l’exprime, et qui, depuis que je suis attaqué par des méchants, m’a fait me renfermer dans le cercle étroit de mes plus chers amis. C’est moi qui, refusant toute espèce d’avances ou d’invitations, ai dit à tout le monde : Je suis accusé, je ne recevrai point à titre de grâce les témoignages publics d’une estime qui m’est due à titre de justice ; et tel qu’un noble Breton qui dépose son épée, jusqu’à ce qu’un commerce utile l’ait remis en état de s’en parer de nouveau, je ne prétends à l’estime de personne, jusqu’à ce que j’aie prouvé à tout le monde que personne ne doit rougir de m’avoir estimé.

C’est par une suite de cette délicatesse que, dès que j’ai été attaqué, je n’ai pas cru devoir remplir aucune fonction de judicature ou d’autres charges. Un homme attaqué, quand il a l’honneur d’appartenir à un corps, doit se justifier ou se retirer. Quel magistrat oserait monter au tribunal pendant qu’on est en suspens s’il est digne d’y siéger ? de quel front irait-il prononcer sur la fortune, l’honneur ou la vie des autres, quand il est lui-même courbé sous le glaive de la justice ; et s’asseoir au rang des juges, quand l’attente d’un arrêt l’a presque jeté parmi les coupables ? Il faut être reconnu intact et pur, avant d’oser paraître sous la robe ou le mortier ; et l’audace de revêtir ces marques de dignité, si révérées dans l’homme honorable, ne sert qu’à mieux faire éclater l’avilissement d’un sujet dégradé dans l’opinion publique. Le premier malheur sans doute est de rougir de soi, mais le second est d’en voir rougir les autres. Je ne sais pourquoi je vous dis toutes ces choses, que vous n’entendez seulement pas. Je me retire, moi, parce que j’ai quelque chose à perdre… Vous… vous pouvez aller partout.

À vous, M. Bertrand.

Avez-vous lu, monsieur, le long mémoire tout saupoudré d’opium et d’assa fœtida, qui court sous votre nom ? Je ne vous parle point de la diction, parce que c’est ce qui doit nous importer le moins, à vous et à moi qui ne l’avons pas écrit : je n’ai fait que l’entre-lire, parce qu’en y sent je ne sais quoi de fade, de saumâtre et de mariné, qui le rend tout à fait désagréable au goût ; mais, comme il a paru sous votre nom, je vais y répondre comme s’il était de vous. Il n’est pas toujours facile, messieurs, dans vos fournitures provençales, de distinguer la facture du vendeur de celle qu’on présente à l’acheteur : allons au fait, je suis pressé, car dans ce moment-ci la foule est aux mémoires. Que dit le vôtre ?

Madame Goëzman a donc toujours juré ses grands dieux qu’elle ne rendrait pas les quinze louis ? En vérité, vous le dites tant de fois, qu’on serait tenté de croire que c’est pour moi contre elle que vous écrivez ; du moins jusqu’à la vingt-sixième page y a-t-il peu de chose qui contrarie cette idée ; et sans la fin du mémoire, sans le fond du sac, où, la marchandise étant plus avariée, le goût marin se sent davantage, en vérité je n’aurais que des grâces à vous rendre.

Au reste, si madame Goëzman a tant dit qu’elle ne rendrait jamais ces misérables quinze louis, elle les a donc reçus : car, en termes de commerce, la banqueroute suppose toujours la recette, comme vous savez ; je tâche de parler à chacun sa langue familière, pour être entendu de tout le monde. Le fait des quinze louis une fois bien avéré, et la certitude renouvelée par vous que jamais on n’a sollicité pour moi que des audiences auprès de madame Goëzman, le reste va tout seul.

En vingt-six mots j’ai déjà répondu aux vingt-six premières pages du mémoire du sieur Dairolles Bertrand, ou Bertrand Dairolles, car il n’importe guère comment les noms s’arrangent sous ma plume, pourvu qu’on sache de qui je veux parler.

Mais qu’ils ont donc l’épiderme chatouilleux, ces messieurs ! En voici un à qui je n’ai donné qu’un petit cinglon dans une note de mon supplément, et à qui ce petit cinglon fait verser des flots de bile et répondre par quarante-quatre page d’injures.

Le sieur Marin, comme je l’ai établi dans son article, connaissant assez son Bertrand pour savoir que c’est un homme sans caractère, qui a peu de suite dans les idées, toujours aux extrêmes, enthousiaste, exalté comme un grenadier à l’assaut, ou faible comme un pleurard milicien qui voit le premier feu ; le sieur Marin, dis-je, s’était flatté qu’en l’effrayant d’un décret certain, d’une condamnation possible, il l’empêcherait de dire la vérité avec une extension qui pût compromettre M. et madame Goëzman ; et c’est ce que le sieur Marin avoua devant six témoins, chez ma sœur, le jour que M. Goëzman l’accompagna jusqu’à la porte, et qu’il lui lut sa dénonciation, à peu près comme on donne une ample instruction à son plénipotentiaire.

Il faut que Bertrand et vous ne fassiez tous, nous disait-il, que des dépositions courtes, sans parler de ces misérables quinze louis ; et avant peu j’arrangerai l’affaire.

Mais comment l’arrangera-t-il, M. Marin ? Personne n’ayant parlé des quinze louis, la fausse déclaration de le Jay, qui n’en parle pas non plus, restera dans toute sa force ; et les faits y contenus n’étant contrariés juridiquement par personne, la dénonciation faite au parlement en acquerra un nouveau prix ; et cette manœuvre était (comme dit Panurge, ou plutôt frère Jean) le joli petit coutelet avec lequel l’ami Marin entendait tout doucettement m’égorgiller. Mais le soin qu’il prit pour me décevoir sur la dénonciation qu’il prétendait être en ma faveur, pendant que j’étais sûr du contraire, m’inspira de la défiance ; et l’horreur de lui voir conseiller de sacrifier le Jay m’ouvrit les yeux sur le secret de sa mission.

Il n’y a rien de sacré pour ces gens-ci, me dis-je ; il faut redoubler d’attention sur leur conduite, et me trouver demain à l’entrevue des deux compatriotes Marin et Bertrand.

Enfin, pour ne pas rebattre ennuyeusement tout ce qu’on a lu dans l’article Marin (car ces messieurs sont tellement identifiés, que parler à l’un c’est répondre à l’autre), tout le fond de la conduite du sieur Dairolles est appuyé sur deux points capitaux : la mémoire parfaite et l’oubli total.

Par exemple, il se souvient bien qu’il lui est échappé de dire beaucoup de choses dont il ne se souvient pas le jour de sa déposition.

Mais il se souvient bien que le sieur Marin ne lui a pas conseillé ce jour-là de changer sa déposition.

Il ne se souvient pas des choses que le sieur Marin m’a dites, ni de celles que je lui ai répondues dans son cabinet ce même jour.

Mais il se souvient bien qu’il y a raconté, lui, dans le plus grand détail, ce qu’il avait dit et fait au Palais.

Il ne se souvient pas si les commis de Marin étaient, ou non, dans son cabinet quand nous y dissertions.

Mais il se souvient bien que nous y restâmes seuls quand le sieur Marin nous quitta pour se raser.

Il ne se souvient pas des choses qu’il a pu dire en quittant le sieur Marin l’après-midi, à la dame Lépine, à sa sœur, au docteur Gardane.

Mais il se souvient bien que Marin lui dit, en propres termes, qu’il fallait qu’il allât chez M. Goëzman ; que ce dernier, sachant la vérité de sa bouche, ferait enfermer sa femme, et dirait ensuite au parlement : Je me suis fait justice, car il ne faut pas que la femme de César, etc., etc.

Il ne se souvient pas qu’il ait dit à quatre personnes, chez le Jay, le lendemain : ils veulent me faire changer ma déposition, ils me vexent à ce sujet : pour qui me prend-on ? Je suis vrai dans tout ce que je dis et fais, je persisterai ; j’en ai porté ce matin l’assurance au greffe.

Mais il se souvient bien qu’il a été au Palais ce jour-là, dire quelque chose dont il ne se souvient plus.

Voilà, certes, un beau sujet pour le prix de l’Académie de chirurgie en 1774 ! Gagner la médaille en expliquant comment la cervelle du pauvre Bertrand a pu tout à coup se fendre en deux, juste par la moitié, et produire dans sa tête une mémoire si heureuse sur certains faits, si malheureuse sur certains autres ; comment le grand cousin Bertrand a pu devenir tout à coup paralytique d’un côté de l’esprit, et d’une façon si curieuse pour les amateurs, que la partie de sa mémoire qui charge Marin est paralysée sans ressource, pendant que toute la partie qui le décharge est saine, entière, et d’un brillant si cristallin, que les plus petits détails s’y peignent comme dans un fidèle miroir.

Ce sont là, mon cher Bertrand, les petites remarques qui m’ont fait dire dans mon supplément : N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Dairolles, qui ne veut pas être nomme Bertrand, etc. Vous avez donné une assez bonne explication du motif qui vous avait fait désirer de n’être appelé que Dairolles, et non Bertrand, dans mon mémoire. C’était, dites-vous, pour que nos deux noms ne fussent accolés nulle part, car, dis-moi qui tu hantes, etc. Tout cela est joli, mais pas assez simple.

J’avais pensé, moi, que jouer un rôle à deux visages dans cette affaire, sous le nom de Dairolles seulement, cela ne ferait pas de tort au Bertrand qui signe les lettres de change, et qui doit être connu sous ce nom dans le commerce pour un homme vrai, s’il veut conserver quelque, crédit.

Mais comment vous et Marin, qui avez de l’esprit comme quatre et du sens commun, avez-vous pu vous tromper à cette expression de pauvre un tel, qui ne se dit jamais sans qu’un geste d’épaule en fixe le vrai sens ? Quoi ! vous avez cru que je parlais de vos facultés numéraires ? Lorsqu’on dit d’un homme : Ce pauvre un tel, ce n’est jamais dans le sens d’Esurientes implevit bonis, etc. ; mais toujours dans celui de Beati pauperes spiritu. Voilà, mon cher psalmiste, ce que vous ne pouvez pas honnêtement ignorer, vous qui parlez latin comme madame Goëzman. Mais vous croyez peut-être que je vous trompe sur la pitié que votre mémoire inspire ; tenez, lisez avec moi.

(Pag. 15.) En effet, je ne parle pas au sieur Gardane, mais à des juges respectables, qui n’ont pas de peine à supposer des sentiments honnêtes à d’honnêtes citoyens. Ainsi vous apportez en preuve de votre probité la supposition que les juges doivent faire que vous êtes honnête parce qu’ils sont respectables. Est-ce là raisonner ? Je m’en rapporte. Et ils avoueront (les juges) de bonne foi, que si le sieur Marin m’avait tenu ce discours (de changer la déposition), j’en aurais été indigné ; toute considération aurait cessé ; j’aurais consigné dans mes interrogatoires cette proposition ; et, dans ma confrontation avec lui, je l’aurais certainement interpellé sur le fait en question : or cela n’est pas arrivé : ce fait est donc un mensonge avéré de la part du sieur Gardane. Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Mettons-le en français. Les juges (qui ont décrété Bertrand) avoueront de bonne foi que, si Marin avait tenu ce propos (à Bertrand son agioteur), Bertrand, indigné, l’aurait consigné au procès (ce qui aurait nui à Marin) : or Bertrand n’a pas consigné ce fait contre Marin (qui tient la bourse de tous deux), donc Gardane est un imposteur de l’avoir dit. Et l’on appelle cela des défenses ! C’est du bel et bon galimatias double, où l’auteur ne s’entend pas plus qu’il ne se fait entendre aux autres. Réellement je vous croyais plus avancé dans la composition. Mais ceci me paraît être du Marin tout pur.

C’est encore une chose assez curieuse que de voir comment ces messieurs s’accordent sur les faits. Je prends au hasard le premier trait qui me tombe sous la main ; et il est d’autant plus grave, qu’il s’agit ici de la première impression que firent sur tout le monde la colère et les menaces de M. Goëzman, et que cette impression, qui a dirigé les premières démarches de chacun, a dû au moins laisser d’elle un souvenir très-net. Écoutons raconter ces messieurs. « Sitôt que je l’appris, dit Bertrand (page 8 de ce mémoire), j’allai chez le sieur Marin, et je le priai instamment de voir M. Goëzman, et d’engager ce magistrat à se trouver chez lui, où je me rendrais, et tâcherais de l’engager à ne faire aucun éclat. Sitôt que je l’appris, dit Marin (page 3 de son mémoire), je m’efforçai de persuader au sieur Bertrand de voir M. Goëzman, et de lui dire tout ce qu’il savait. »

Je ne vous le fais pas dire, messieurs, je vous copie fidèlement : mais quelle volupté pour moi de montrer à la cour le doux ami Marin et le grand cousin Bertrand, à genoux l’un devant l’autre, sur le fait le plus important du procès ! Marin, les bras étendus, s’efforçant de persuader à Bertrand (qui résistait apparemment) de voir M. Goëzman pour l’apaiser ; et Bertrand, les mains jointes, suppliant instamment Marin (qui sans doute n’en voulait rien faire) de lui procurer l’occasion de voir ce magistrat pour l’apaiser.

Et pourquoi tant de maladresse, je vous prie ? Pour tâcher de persuader au public que j’avais grand’peur, et que Marin et Bertrand me rendaient à l’envi le signalé service d’intercéder pour moi auprès de M. Goëzman.

Mais cette contradiction entre les deux compatriotes jette un grand jour sur ce qu’ils ont tant intérêt de cacher à la cour, le conseil donné par Marin de changer la déposition. On a vu Bertrand (page 8 de son mémoire) prier le sieur Marin de l’aboucher avec M. Goëzman pour l’apaiser. Mais voici bien autre chose (page 10). Le sieur Marin me conseilla d’aller voir M. Goëzman, qui me recevrait bien ; il ajouta que ce magistrat, instruit par moi-même de tous les faits, prendrait sans doute des moyens pour arrêter les suites de cette affaire ; qu’il ne fallait pas que l’amitié que je portais à la maison du sieur de Beaumarchais me fît manquer aux égards qu’on devait à un magistrat honnête, intègre et vertueux. Je rentrai chez moi ; j’étais troublé de tout ce qui se passait ; absorbé dans mes idées, on s’aperçut de cette altération. On me questionna beaucoup ; je rendis compte de la situation de mon âme : je dis que j’étais occupé du conseil que le sieur marin m’avait donné, d’aller voir ce soir M. Goëzman. Que dirai-je ? comment me recevra-t-il ? Ma déposition est faite ; que résultera-t-il de cette visite ? J’aime mieux ne point aller chez lui.

Ainsi donc, le sieur Bertrand, si empressé d’aller voir M. Goëzman, et qui demandait si instamment au sieur Marin l’entrevue avec ce magistrat, est troublé, et n’ose plus se présenter chez lui sitôt qu’il a déposé : Que lui dirai-je ? comment me recevra-t-il ? Ma déposition est faite. Mais puisque cette déposition faite troublait le sieur Bertrand et l’éloignait de M. Goëzman, pourquoi le sieur Marin, qui n’ignorait pas la déposition, insistait-il à l’y envoyer ? pourquoi l’encourageait-il à faire cette démarche ? Et lorsqu’il dit (selon Bertrand) qu’il ne fallait pas que l’amitié qu’il portait à la maison du sieur de Beaumarchais lui fît manquer aux égards dus à un magistrat honnête, intègre et vertueux, ne supposait-il pas que la famille de Beaumarchais avait suggéré la déposition du sieur Bertrand ? ne préjugeait-il pas en faveur de M. Goëzman ? n’engageait-il pas le sieur Bertrand à aller voir ce magistrat, pour convenir des moyens qu’il y aurait à prendre, afin de faire une déposition différente de celle que le sieur Bertrand avait faite, et que le sieur Marin supposait dictée par la famille de Beaumarchais contre un magistrat respectable et vertueux ?

Voilà donc en substance le conseil de changer la déposition donné par Marin, et l’injure faite à la famille de Beaumarchais, constatés par les mémoires de ces messieurs ; injure que le sieur Marin, comme on le voit, préméditait d’avance, et qu’il a prodiguée depuis dans son mémoire.

Reste à jeter, M. Bertrand, un coup d’œil sur votre confrontation avec le docteur Gardane, dont vous nous donnez une version à votre manière, c’est-à-dire bonne pour ce qui vous profite, et louche sur ce qui l’intéresse.

Vous avez là une singulière maladie ! mais ce docteur dont le cerveau est bien entier, ses deux lobes également sains, vient de présenter une requête au parlement, afin d’obtenir une réparation d’honneur, avec affiche de l’arrêt, pour toutes les horreurs dont vous avez voulu le souiller : cela ne fait rien à notre affaire.

Mais ce qui y fait beaucoup est la partie de cette confrontation où ce médecin vous reproche d’être venu, pâle et l’air égaré, chez la dame Lépine, un jour, devant neuf personnes, lui dire : « Mon ami, tâtez-moi le pouls, je dois avoir la fièvre. Ah ! messieurs, je viens de les prendre les mains dans le sac : c’est une horreur, je suis perdu ; vous l’êtes aussi, M. de Beaumarchais. Je viens de dîner chez une dame avec quatre conseillers de grand’chambre, qui, ne me connaissant pas, se sont expliqués sans ménagement sur l’affaire, et ont fini par assurer que l’intention du parlement était de traiter sans pitié le Jay, Bertrand et Beaumarchais, pour avoir osé toucher à la réputation du magistrat le plus intègre, etc. »

Je me rappelle fort bien tous ces faits, et comment vous refusâtes obstinément de me dire le nom des quatre conseillers, comment je me mis en colère, et comment enfin je résolus de n’avoir plus aucun commerce avec un homme aussi faux et aussi faible.

L’anecdote du cartel intercepté, dont parle la confrontation, est apparemment la suite de cette colère.

Mais que vouliez-vous donc dire, monsieur, en m’invitant à prendre une épée d’or ? Est-ce que vous aviez posé pour loi de ce combat que la dépouille du vaincu resterait au vainqueur ? Les gens de votre état ont beau être en colère, ils ne perdent jamais la tête.

Mais quelle est enfin cette affreuse histoire des quatre conseillers ? était-ce encore un piége de Marin ? car on m’en a tendu mille en trois mois, pour m’engager à faire une fausse démarche. Était-ce un leurre ou une vérité ? Comme ce fait intéresse l’honneur de la magistrature, et qu’il importe autant au parlement qu’à moi qu’il soit éclairci ; avant de juger l’affaire, je supplie la cour d’ordonner qu’il soit informé scrupuleusement sur ce fait, que les neuf témoins soient entendus, que le sieur Bertrand soit interrogé sur le nom de la dame, sur celui des convives du dîner, sur leurs discours, etc., etc.

Dans une affaire aussi importante, un tel examen n’est pas à négliger. Ou le sieur Bertrand est un fourbe, qui doit être puni pour avoir calomnié quatre magistrats sur le point le plus délicat de leur devoir, dans la seule vue de nous effrayer ; ou les quatre conseillers reconnus doivent être suppliés de vouloir bien se dispenser de juger dans une affaire sur laquelle ils ont montré tant de partialité.

Jusqu’à ce moment nous avions tous aimé ce Bertrand, quoiqu’il soit entaché du petit défaut d’altérer toujours la vérité ; mais il y a beaucoup de gens en qui l’habitude de mentir est plutôt un vice d’éducation, une faiblesse, un embarras de ne savoir que dire, qu’un dessein prémédité de mal faire. Et, dans le fond, cela revient au même. Une fois connus, ce n’est plus qu’une règle d’équation très-aisée, et qui ne gêne personne : Il a dit cela, donc c’est le contraire ; et les choses n’en vont pas moins leur train.

Mais, pour cette aventure, elle est trop sérieuse, il n’y a pas moyen d’y appliquer notre équation. Qui sait si l’éclaircissement de ce fait ne nous montrera pas le nœud caché de toute l’intrigue entre Bertrand, Marin et consorts ?

Tel qui croyait n’avoir harponné qu’un marsouin,
Amène quelquefois un lourd hippopotame.

Regnier, sat. iv.


En courant une chose, on en rencontre une autre ; et c’est ainsi qu’un cénobite allemand, en cherchant le grand œuvre dans la mixtion de divers ingrédients méprisables, n’y trouva pas à la vérité la poudre d’or qui devait enrichir le genre humain, mais découvrit, chemin faisant, la poudre à canon qui le détruit si ingénieusement. Ce n’est pas tout perdre ; et, comme on voit, en toute affaire il est bon de chercher, informer, scruter ; aussi espéré-je que la cour voudra bien ordonner qu’il soit informé sur le fait des quatre magistrats, avant de s’occuper de l’examen des pièces du procès.

La fin de votre mémoire, monsieur, n’a aucun rapport à l’affaire présente ; mais il n’est pas moins juste de vous donner satisfaction sur tous les articles.

À l’occasion d’une lettre que le sieur Marin vous a forcé de lui écrire, et que j’ai osé prévoir n’être jamais préjudiciable qu’à vous, vous me reprochez les services que vous avez bien voulu me rendre, et dont j’ai toujours été très-reconnaissant : cela est dur.

Je vous dois, dites-vous, le luminaire du convoi de ma femme que vous m’avez fourni. À la rigueur cela se peut : j’ai même quelque idée que, depuis cet affreux événement qui a renversé ma fortune encore une fois, l’épicier de la maison s’est plaint qu’un autre eût fait le bénéfice de cette triste fourniture : je lui dis alors ce que je vous répète aujourd’hui. Abîmé dans la douleur de la perte d’une femme chérie, vous sentez que tous les détails funéraires, confiés à quelque ami, m’ont été absolument étrangers. Mais à cette époque il a été payé chez moi pour 39,000 francs de dettes, mémoires ou fournitures : comment avez-vous négligé de parler de la vôtre alors ? Était-ce pour me rappeler un jour au plus affreux souvenir, en me demandant, par la voie scandaleuse d’un mémoire imprimé, 150 ou 200 livres, qui vous auraient tout aussi bien été payées que d’autres mémoires de vous, du même temps, que je trouve acquittés pour huile, anchois, etc. ?…

Vous avez depuis été chargé, par moi, d’un billet de deux mille livres que j’ai été obligé de rembourser par l’insolvabilité du vrai débiteur, et que j’ai chez moi : s’il vous est dû des frais de poursuite, de courtage, escompte, etc…, ou même quelque appoint, je suis bien éloigné de vous refuser le juste salaire de vos soins en toute occasion.

Le jour qu’il a plu au roi de me rendre à ma famille, à mes affaires, mes parents accoururent m’apporter cette bonne nouvelle en prison. On est toujours pressé de quitter de pareils domiciles ; mais le loyer, le traiteur, le greffe, les porte-clefs, tout est hors de prix dans ces maisons royales : je me rappelle bien que je vidai ma bourse, et que ma sœur, pour compléter la somme et m’emmener bien vite, tira douze louis de sa poche, et que je ne l’embrassai seulement pas pour la remercier de ce service.

Comment donc arrive-t-il aujourd’hui que vous, qui aviez, à la vérité, d’excellentes raisons pour ne pas me visiter en prison, et qui, le seul de tous les gens de ma connaissance, n’avez jamais osé y mettre le pied, vous vous trouviez mon créancier de douze louis que vous ne m’avez pas prêtés pour le fait de ma sortie ? Pour cet article, monsieur, comme je l’ai remboursé à ma sœur, qui me l’avait avancé, permettez qu’il soit rayé de votre mémoire ; et puisque les bons comptes font les bons amis, pour le petit restant que je puis vous devoir, vous avez à moi, depuis un an, deux effets de cent louis chacun, dont j’ai espéré que vous voudriez bien me procurer le payement (en reconnaissant vos peines, bien entendu), vous m’obligerez de m’acquitter envers vous par vos mains ; ou s’ils sont d’une trop longue rentrée, le sieur Lépine, mon beau-frère, dont vous connaissez les talents, la fortune indépendante, le grand commerce et le crédit, et dont vous paraissez autant révérer l’honnêteté que j’aime sa personne, a dans ses mains un effet de quatorze mille francs à moi, sur le roi, dont il s’est chargé de solliciter le payement : il voudra bien vous tenir compte de trois ou quatre cents livres, si je vous les dois, et nous serons quittes.

À toutes les amères tirades dont votre mémoire est plein à ce sujet, j’avais d’abord ainsi répondu :

On sait qu’il y a beaucoup de gens du Sud à Paris, dont l’unique métier est d’obliger tout le monde. Y a-t-il un mariage dans une famille ? ils ont des gants, des cocardes et des odeurs ; un repas ? des olives, du thon, du marasquin : des besoins ? de l’argent et un dépôt tout prêt pour vos effets ; un voyage ? des courroies, des malles, des selles et des bottes ; et puis, à propos de bottes, ils prétendent à la reconnaissance en présentant la mémoire.

Tout considéré, j’ai eu peur que cette réponse ne vous offensât ; je l’ai retranchée pour y substituer le détail plus sérieux que vous venez de lire, et j’espère que vous m’en saurez gré.

Mais pendant que je relève ici les erreurs d’un autre, je m’aperçois que j’ai pensé en faire une à l’article Marin. Pourquoi ces juifs (y ai-je dit) qui vont et viennent de chez vous chez lui, et de chez lui chez vous ? J’avais soupçonné que ces juifs qui venaient chez Bertrand, de la part de Marin, étaient chargés d’espionner ce que disaient ou faisaient les honnêtes gens de la maison de ma sœur. Mais j’ai appris depuis que ces juifs y venaient pour des affaires absolument étrangères aux honnêtes gens de la maison de ma sœur. Je fais justice à moi comme aux autres, et suis toujours prêt à m’accuser quand je me prends en faute ou en erreur.

Je me appelle encore que dans ma première chaleur, en vous lisant, j’avais résolu, mon cher Bertrand, de répondre assez durement à votre mémoire ; mais, le sieur Marin ayant émoussé d’avance la pointe de mon plus sanglant reproche, par l’aveu qu’il fait de vous avoir donné ses fonds à tourmenter, je n’en dirai rien ; ce ne serait plus qu’une insipide injure, et cela ne me va point : les honnêtes gens me savent gré de vous répondre, les gens de goût me blâmeraient de vous piller.

Quant aux lettres du sieur Marin et de vous, relatées dans son mémoire ou dans le vôtre, je ne sais lequel eh !… c’est beaucoup mieux que je ne pensais : elles sont, ma foi, dans tous les deux ; tant mieux, on ne saurait trop multiplier les belles choses, permettez que je les range pour l’importance à côté de celles du comte de la Blache, qui écrit ainsi que vous, messieurs, très-délicatement. Toutes ces lettres étaient réellement des ouvrages à imprimer. Mais le dégoût que vous cause, comme à moi, messieurs, une autre lettre imprimée par Marin et signée Mercier, doit-elle nous empêcher de lui donner aussi un rang dans la collection ? Si elle est affreusement dictée, au moins a-t-elle quelque mérite au fond.

On se rappelle assez qu’un des objets du sieur Marin est de prouver que j’avais grand’peur de M. Goëzman ; et sur ce fait, on n’a pas sans doute oublié ma lettre à M. de Sartines sur M. Goëzman, imprimée page 29 de mon mémoire à consulter ; on n’a pas oublié mes réponses à M. le premier président, ni mon dédain pour les offres de Marin d’arranger l’affaire ; on n’a pas oublié que je fus chez ce dernier le jour de la déposition de Bertrand. Or, c’est de cette visite, où je portais la défiance de l’avenir et le mécontentement du passé, surtout un reste d’aigreur de la scène de la veille chez ma sœur, que messieurs les témoins aux gages de mon bienfaiteur Marin écrivent d’avance au sieur Bertrand, et lui offrent d’affirmer avec lui que j’arrivai en étendant les bras ; mais il faut écouter ces messieurs eux-mêmes : Je souviens (dit l’un d’eux parlant de moi) qu’en étendant les bras vers M. Marin, il lui avait dit, avec une chaleur que j’ai prise pour un sentiment vrai, pour un élan du cœur : Ah ! mon ami, je vous dois tout, l’honneur et la vie. Et dans cette lettre, qui pétille de bêtises, le clerc du gazetier, oubliant qu’il écrit à Bertrand, plus instruit que lui-même de toute la conduite de Marin a mon égard, a la gaucherie d’ajouter, en style de témoin qui répète la leçon du greffe : Il est bon de remarquer que cet aveu était le prix des démarches faites par M. Marin pour lui sauver l’un et l’autre.

Témoin, mon ami, je vous suis obligé de votre remarque. Il est bon de remarquer à mon tour que cette lettre porte d’un bout à l’autre le caractère d’un maladroit qui en instruit un autre ; vous souvient-il, monsieur ?… ne vous rappelez-vous pas ?… vous souvient-il encore ?… et qu’elle finit par la douce invitation que fait le maladroit à l’autre maladroit de se joindre à lui pour me dénigrer. Il me suffit d’avoir démasqué l’imposture, c’est un mérite que je serais jaloux de partager avec vous. Enfin, pour couronner l’œuvre, un troisième maladroit, aux mêmes gages que les deux autres, écrit au premier : Si mon témoignage est nécessaire à l’appui de ces faits, je ne m’y refuserai point. Et voyez Marin s’extasier de son adresse, et s’écrier : Assurément on ne dira pas que ces lettres soient mendiées, qu’elles soient concertées ; et, pour qu’on ne puisse jamais douter que ces lettres sont de lui, nous dire ensuite spirituellement : Les sieurs Mercier et Adam (ses commis), indignés de l’audace du sieur de Beaumarchais, ont eux-mêmes écrit également les deux lettres suivantes. Ces commis qui ont écrit eux-mêmes et Marin qui certifie que c’est bien eux-mêmes qui ont écrit ! Lorsque le maître de classe au collège avait fait nos épitres de bonne année, il ne manquait jamais de certifier à tous les parents, au bas de la copie, que c’étaient les enfants eux-mêmes qui les avaient écrites ; et par le mot écrire il entendait, comme le précepteur Marin, composer, dicter : et les bons parents larmoyaient de plaisir de voir leurs enfants de petits prodiges : comme vous et moi pleurons de joie de voir les défenses de M. Goëzman et la Gazette de France en des mains aussi pures, et livrées à des gens aussi véridiques.

Ceci me ramène tout naturellement, comme on voit, à M. Goëzman : car le sieur Marin n’a jamais été pour moi qu’un pont-volant jeté légèrement sur le ravin, pour atteindre l’ennemi à la rive opposée. Que si l’on trouve par hasard un rapport intime entre la conduite du sieur Marin envers Bertrand, et celle que tenait en même temps M. Goëzman envers le Jay, ce ne sera pas ma faute ; moins encore si, ne tirant de ma part aucunes conséquences de tous ces rapports contre ce magistrat, le parlement bien éclairci se trouve en état de les tirer lui-même.

Mais que de monde occupé à vous soutenir, monsieur ! Tot circa unum caput tumultuantes deos ! tant d’amis qui parlent si haut pour vous, quand vous vous défendez si mal ! on voit bien qu’il vous est plus aisé de trouver de grands défenseurs que de bonnes défenses. Cependant, en contemplant votre édifice soutenu par madame Goëzman, les sieurs Marin, Bertrand, Baculard et autres, on est tenté de retourner sa phrase, et de convenir que vos défenseurs ne valent pas mieux que vos défenses ; puis, comparant ce que vous écrivez vous-même avec les mémoires ou lettres de tous ces messieurs, on est forcé de refaire encore son thème, et d’avouer que, toutes mauvaises que sont vos défenses, elles valent encore mieux que vos défenseurs. Quant à moi, pour ne vous laisser rien à désirer sur mon opinion à cet égard, je vous dirai franchement qu’à votre place, et pour mon usage, je ne voudrais pas plus de vos défenseurs que de vos défenses.

Mais je ne confonds pas avec ces défenses les services essentiels que vous rend publiquement M. le président de Nicolaï. Mon profond respect pour le nom de Nicolaï, qui a toujours tenu un rang distingué dans la robe et dans l’épée, celui que je porte à tous messieurs les présidents à mortier, surtout celui que M. le président de Nicolaï sait bien que j’ai pour sa personne, aurait peut-être dû me faire trouver grâce à ses yeux dans une querelle qui lui était si étrangère.

Cependant j’apprenais de tous côtés que M. le président de Nicolaï, non content de solliciter en faveur de M. Goëzman, parlait dans le monde très-désavantageusement de moi. Il me revenait aussi que MM. Gin et Nau de Saint-Marc semaient, au sujet du procès auquel la plainte de M. le procureur général avait donné lieu, les discours les plus indiscrets, soit en montrant toute leur partialité pour M. Goëzman, soit en m’injuriant sans aucune retenue.

Mais, quoiqu’il me fût très-essentiel de prendre les voies de droit pour écarter de pareils juges, j’eus la respectueuse délicatesse de dire, par ma requête du mois d’août dernier, que je m’en rapportais à leur déclaration, sur la vérité des faits qui y étaient exposés. Par l’arrêt qui intervint, la cour leur donna acte des déclarations par eux faites, et en conséquence elle mit néant sur ma requête.

Depuis ce temps je suis resté tranquille, quoique M. le président de Nicolaï non-seulement ait continué à me déchirer sans ménagement, mais encore ait ouvertement sollicité pour M. Goëzman, qu’il conduit chez tous nos juges, et dont il distribue et fait distribuer publiquement les mémoires chez lui. Ce n’est plus même un secret, qu’il a conseillé M. Goëzman dans cette affaire. M. Goëzman nous l’apprend dans sa note imprimée, page 6, où il s’exprime ainsi : Ce fut d’après le conseil d’un des présidents de la cour (M. de Nicolai : il est trop généreux pour me démentir), que j’ai exigé du sieur le Jay qu’il déclarât par écrit…, etc. M. le président de Nicolaï a donc conseillé M. Goëzman ; c’est par son conseil que M. Goëzman a fait faire une déclaration au sieur le Jay. Or, l’art. 6 du tit. xxiv de l’ordonnance de 1667 porte que le juge pourra être récusé, s’il a donné conseil, s’il a sollicité ou recommandé. M. de Nicolaï est doublement dans le cas de cet article, puisqu’il a donné conseil et qu’il sollicite ouvertement. D’après cela, je me suis cru en droit de profiter de la disposition de la loi, et de donner en conséquence, le 16 décembre 1773, ma requête en récusation contre M. de Nicolaï ; et, comme il m’est aussi important d’écarter ses sollicitations que son suffrage, j’ai observé à la cour, par cette requête, que l’article 14 de l’ordonnance de François ier, de 1539, défend expressément à tous présidents et conseillers de solliciter dans les cours où ils sont officiers. Voici les termes :

« Nous défendons à tous présidents et conseillers de nos cours souveraines de solliciter pour autrui les procès pendants ès cours où ils sont officiers, et d’en parler aux juges directement ni indirectement, sous peine de privation de l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an, et d’autres plus grandes peines s’ils y retournent, dont nous voulons être avertis, et en chargeons notre procureur général sur les peines que dessus. »

L’ordonnance de 1667 a renouvelé la même disposition sur l’article 6 du titre xxiv des récusations. « Sans qu’ils (les présidents ou conseillers) puissent solliciter pour autres personnes, sous peine d’être privés de l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an, ce ne pourrait être remis ni modéré pour quelque cause ou occasion que ce soit ; chargeons nos procureurs généraux de nous en donner avis, à peine d’en répondre par eux, chacun à leur égard, en leur nom. »

Fondé sur des textes aussi précis, j’ai conclu par ma requête à ce que, attendu qu’il est prouvé par écrit que M. le président de Nicolaï a donné conseil à M. Goëzman, et qu’il est de notoriété qu’il sollicite ouvertement et journellement pour lui, il fût ordonné qu’il serait tenu de s’abstenir du jugement du procès, sauf à M. le procureur général à prendre tel parti qu’il avisera, conformément aux ordonnances ci-dessus citées.

Pour présenter cette requête, il fallait qu’elle fût signée d’un avocat titulaire ; la crainte de déplaire à un président à mortier les a tous éloignés. Forcé de m’adresser à M. le premier président pour m’en commettre un, j’ai eu l’honneur de le voir ; ce magistrat m’a donné sa parole que M. de Nicolaï ne serait pas de mes juges ; et sur cette parole respectable j’ai consenti à ne pas user du droit que j’avais de donner ma requête. En effet, M. le président de Nicolaï s’est abstenu de se trouver aux chambres depuis que le rapport de ce procès est commencé.

Mais MM. Gin et Nau de Saint-Marc ont craint apparemment que je ne manquasse de juges ; malgré mes prières, ils ont constamment refusé de se récuser.

Je me contenterai de leur rappeler ici le trait d’Auguste, cité par Suétone. Lorsque Nonius fut accusé d’un crime atroce au sénat de Rome, Auguste, qui l’aimait tendrement, voulut se lever et sortir du Capitole, de peur de gêner les délibérations ; et, malgré les prières des sénateurs, il n’y resta que très-peu de temps, sedit per aliquot horas in subselliis ; mais sans dire un mot, sans recommander la cause de son ami, et sans jamais la solliciter pour lui : tacitus, ac ne laudatione quidem judiciali data.

Quel exemple pour MM. Gin et Nau de Saint-Marc, sans celui qu’ils ont reçu de plusieurs de leurs confrères en cette affaire même ! Mes inquiétudes sur leurs liaisons avec M. Goëzman, et les discours qu’ils ont tenus sur mon compte, ne devraient-ils pas être un assez puissant motif pour les engager à s’abstenir du jugement ? Je ne prononce point sur leur conduite, je m’en plains seulement à eux-mêmes, sans sortir du respect dû à des conseillers de la cour. Mais pourquoi s’obstinent-ils à être mes juges ?

À l’égard du conseil que M. de Nicolaï a donné de faire les déclarations, mon profond respect pour lui m’empêchera d’agiter la grande question de savoir si l’aveu qu’on fait à la cour de conseil est propre à disculper un homme, ou à en inculper deux.

Dois-je répondre au nouveau mémoire de madame Goëzman, divisé en trois sections, sous le titre de première, seconde et troisième atrocité, ou l’auteur, ne pouvant plus contester tous les faits rapportés dans mon supplément, se réduit à les tordre, à les tourmenter, pour se les rendre moins défavorables ; mais où il fait l’aveu public de la fidélité de ma mémoire et de mes citations, en supposant que le procès en entier m’a été communiqué[18] ? Le but de ni ouvrage est de prouver que j’ai voulu corrompre M. Goëzman et gagner son suffrage ; mais, tandis que M. Goëzman soutient que son suffrage était ingagnable, je soutiens, moi, que mon procès était imperdable. Entre deux hommes aussi éloignés de se rechercher dans aucune vue de corruption, quel autre motif pouvait interposer de l’or, que le besoin pressant d’audiences d’une part, et le refus constant d’en donner de l’autre ?

L’obstination de mes ennemis à m’opposer un fantôme de corruption que l’évidence des faits et la multitude des preuves ont mille fois anéanti, me force à m’arrêter encore un moment sur question trop rebattue.

Oui, j’ai donné de l’or pour obtenir des audiences qu’on me refusait obstinément ; et je n’ai pas fait plus de mystère de mes sacrifices que de la fatalité qui les rendit indispensables.

Sur ce fait posons quelques principes :

Si l’on ne corrompt point un juge intègre avec de l’or, on n’arrive point sans or à se faire écouter d’un juge corrompu.

Mais à quelles marques un particulier peut-il reconnaître dans quelle classe est son juge ? Est-ce aux bruits publics ? aux avis secrets ? aux difficultés qu’on fait de l’admettre tant qu’il n’a pas employé l’or, ou aux facilités qu’il trouve à s’introduire aussitôt que les sacrifices sont consommés ?

J’avoue qu’un plaideur peut être abusé par de faux bruits, par des avis infidèles, se tromper même à la nature des obstacles qui lui barrent le chemin ; mais du moins en est-il sûr lorsque, forcé d’ouvrir sa bourse, il se voit introduit à l’instant où son or est parvenu.

Quel est alors l’auteur de la corruption ? quelle en est la malheureuse victime ? Dépouillé par un Algérien, un voyageur promet encore une rançon pour échapper à l’esclavage : direz-vous qu’il a corrompu le corsaire ?

C’est ainsi que les Syracusains portaient leur or à ce Verrès, qu’on ne pouvait aborder par aucune autre voie. C’est ainsi que ce vizir, dont la peau couvrit depuis le fauteuil du divan, refusait l’audience à tous les Byzantins qui ne se faisaient pas précéder par un présent. C’est ainsi que ce Henri Capperel, prévôt de Paris, condamné à mort pour avoir sauvé un riche coupable et fait périr un innocent indigent, vendait la justice aux infortunés qui la lui demandaient. C’est ainsi qu’un Hugues Guisi, puni par le même supplice, exerçait de semblables concussions sur les Parisiens d’alors. C’est ainsi qu’un Tardieu, de qui Boileau a célébré l’infâme avarice, en usait avec les plaideurs de son temps. C’est ainsi qu’un Veideau de Grammont, conseiller au parlement de Paris, auquel on arracha la robe et qu’on bannit au commencement du siècle, pour avoir fait un faux sur un registre public, traitait les malheureux dont il rapportait les procès. Enfin, c’est ainsi… : car tous les siècles et tous les pays ont produit, au milieu des tribunaux les plus intègres, des juges avares et prévaricateurs.

Mais les Siciliens, les Byzantins, et toutes les autres victimes de la cupidité des brigands que je viens de nommer, furent-ils taxés d’avoir voulu les corrompre, parce qu’ils avaient cédé à la dure nécessité de les payer ?

Il n’était réservé qu’à moi d’être accusé pour avoir donné de l’or à un juge, par le juge même que je n’ai pu aborder qu’au prix de cet or. Je n’avais donc que le choix des maux avec un tel rapporteur : si je ne payais pas, de perdre mon procès faute d’instruction ; et si je payais, d’être attaqué par lui-même en corruption.

Est-ce tout ? Non. Comme si ce rapporteur eût cru me trop bien traiter en me laissant au moins choisir entre les maux qu’il offrait à mon courage, l’or dont j’ai payé son audience est devenu dans ses mains le moyen d’une double vexation. Il m’intente un procès au criminel, pour en avoir, dit-il, trop offert, quand je traîne avec moi le cruel soupçon qu’il m’en fit perdre un au civil pour n’en avoir pas assez donné.

Changeons de style. Depuis que j’écris, la main me tremble toutes les fois que je réfléchis qu’il faut ou mourir déshonoré, ou franchir les bornes étroites que le plus profond respect avait imposées à mon ressentiment. Il me semble voir chaque lecteur parcourant avec inquiétude ce mémoire, et me disant : Monsieur de Beaumarchais, vous plaisantez vos petits adversaires, vous accablez les grands, tous les faits sous votre plume s’éclaircissent, et votre justification s’avance à pas de géant ; mais un seul article afflige tous vos amis. Ces lettres de protection de Mesdames, supposées pour gagner votre procès ; ce désaveu foudroyant des princesses ; cette note d’un de vos mémoires, supprimée par sentence ; la dénonciation que le comte de la Blache et M. Goëzman en font contre vous à la nation : tout cela reste en arrière, et vous gardez le silence. Ce fait, étranger à la cause, n’est pas sans doute aujourd’hui du ressort du parlement ; maison le présente au public comme au seul tribunal où le déshonneur qu’on vous imprime doit vous couvrir à jamais d’opprobre, ou retomber sur le front de vos ennemis.

Je vous entends, lecteur : je relis avec amertume les noms d’audacieux, de téméraire, d’imposteur, que M. Goëzman me donne, et l’imputation qu’il me fait d’avoir abusé des noms les plus sacrés à l’appui de mon intérêt et de mes vues iniques. Et mon courage renaît.

Quelque dessein que j’eusse formé d’abord de ne pas répondre à ces affligeantes citations, j’ai réfléchi depuis qu’il valait mieux me faire honneur de ma bonne foi en avouant publiquement mes torts, quels qu’ils fussent, que de les laisser soupçonner plus grands ; ce qui ne manquerait pas d’arriver si je me renfermais dans un silence respectueux, que tout le monde n’attribuerait pas à une cause aussi modeste.

En effet, si je m’étais rendu coupable d’imposture et de témérité, en publiant que Mesdames accordaient à mon affaire une protection décidée ; si j’avais eu la faiblesse de supposer qu’elles m’avaient donné par écrit la permission d’honorer publiquement ma personne et mon procès d’une aussi auguste protection, ne serait-on pas tenté de m’excuser, quand on saurait que le comte de la Blache, mon ennemi, par une imposture plus odieuse encore, cherchait à me nuire chez tous nos juges, en leur disant que Mesdames, qui m’avaient autrefois accordé leur protection, ayant reconnu que je m’en étais rendu indigne par mille traits déshonorants, disaient ouvertement qu’elles m’avaient chassé de leur présence ?

Sans prétendre excuser ici, sur l’importance de l’occasion, la faiblesse qui m’est reprochée d’avoir abusé du nom des princesses, sans rappeler combien il était dangereux pour moi que les propos du comte de la Blache n’obtinssent créance sur l’esprit de nos juges, qu’aurais-je fait autre chose en cette occasion que battre mon ennemi de sa propre arme, et payer son horrible mensonge par un mensonge beaucoup moins coupable ? Et vous qui ne rapportez cette note et ce désaveu des princesses que pour détourner, par une récrimination indiscrète et peu respectueuse, l’attention du public un moment de dessus vous, la honte dont vous cherchez à me couvrir vous lavera-t-elle de celle qui vous est si justement reprochée dans une affaire à laquelle cette note et ce désaveu sont absolument étrangers ?

Mais si je n’avais pas supposé de fausses lettres pour appuyer un mensonge ; si je ne m’étais pas rendu coupable d’imposture, en publiant que les princesses honoraient ma personne et mon procès d’une protection particulière ; si j’avais mérité seulement le reproche d’avoir donné trop de publicité à une grâce accordée pour en faire usage auprès de mes juges ; le comte de la Blache, qui n’aurait pu l’ignorer, et qui vous fait parler à présent, ne serait-il pas, ainsi que vous, doublement odieux, d’employer un si honteux moyen pour me déshonorer, sous l’espoir que mon profond respect pour les princesses, dont il vous fait imprimer le désaveu, retiendra ma plume aujourd’hui, comme il m’a fermé la bouche depuis deux ans ?

Mais si rien de tout cela n’existait ; si, loin d’avoir supposé de fausses lettres de protection pour parvenir à gagner mon procès, je n’avais pas même commis l’indiscrétion de me vanter d’aucune protection de Mesdames accordée à cette affaire ; si, loin de compromettre des noms sacrés à l’appui de mon intérét et de mes vues iniques, je n’avais même jamais songé à solliciter les princesses au sujet de ce procès, et si je n’avais jamais publié verbalement, ni par écrit, ni par aucune note imprimée, que Mesdames accordaient leur protection à mon procès, de quelle indignation les honnêtes gens ne seraient-ils pas saisis, de voir le comte de la Blache, et M. et madame Goëzman, me traiter publiquement d’audacieux, de téméraire, d’imposteur, et tenter de verser sur moi la honte qui appartient tout entière au comte de la Blache, dans un événement où je n’ai montré que respect, discrétion, modération et patience ?

Mon profond respect pour des personnes sacrées, la frayeur d’être accusé de les compromettre en me justifiant, m’a fermé la bouche depuis deux ans que le comte de la Blache a rouou.elé, sou ? toute ? les faces, l’accusation calomnieuse à laquelle il donne aujourd’hui sous votre plume le dernier degré d’indécence et de publicité. Mais ces respectables princesses, dont le cœur est toujours ouvert aux malheureux par esprit de religion, et par une bonté d’âme dont ceux qui n’ont jamais eu le bonheur de les approcher ne peuvent se former aucune idée ; ces généreuses princesses, dont le revenu se consume à soulager les pauvres, et dont la vie entière est un cercle de bienfaisance aussi constante que cachée, ne s’offenseront pas qu’un homme qui les a toujours servies avec zèle et désintéressement, qui n’a jamais démérité auprès d’elles, repousse, par le plus modeste exposé de la vérité, l’affreuse et nouvelle injure qui lui est faite en leur nom, à la face de toute la nation. Lorsqu’un paysan fut blessé par un cerf, on vit toute cette auguste famille oublier l’horreur d’un tel spectacle, et ne sentir que l’intérêt qu’il inspirait ; on les il voler à lui, l’entourer, fondre en larmes, et retourner la bourse de tout le monde, en verser l’or dans le tablier de sa femme éplorée, prodiguer les soins paternels à cet heureux infortuné, lui envoyer des secours abondants, consoler sa famille ; enfin, lui assurer un sort. Si le mal passager que lit un cerf à un inconnu trouva ces princesses aussi sensibles, la rage d’un troupeau de tigres acharnés sur un de leurs plus zélés, de leurs plus malheureux serviteurs, n’en obtiendra pas moins de compassion ; elles ne regarderont point comme un manque de respect qu’un homme d’honneur, lâchement accusé d’imposture et de faux, brûle de secouer la honte d’avoir abusé de leur nom sacré pour servir son intérêt et ses mes ini~ , ». i ; il si le hasard fait tomber ce mémoire entre leurs mains, loin de blâmer la fermeté de mes défenses et l’ardeur de ma justification, elles sentiront qu’au péril de ma vie je ne pouvais rester le chef courbé sous un tel deshonneur ; et, malgré les efforts que l’on fera pour empoisonner cette action auprès d’elles, elles distingueront aisément d’une vanité indiscrète la fierté noble et courageuse avec laquelle j’ose publier un témoignage qui honore également leur justice et ma probité. Voici le fait : Pendant que le comte de la Blache me faisait injurier avec autant d'indécence que d’éclat aux audiences des requêtes de l’hôtel, par un avoi al à qui la nature avait donné assez de talent pour qu’il cru pu se passer d’adopter le plus aisi. mais le moins honorable <r^ genres de plaidoiries ; mon adversaire, sentanl bien que le fond du proi es ne présentait aucune ressource à son avidité, employait celle di jeter de la défaveur sur ma pers pour tâcher d’en verser sur ma cause. En conséquence, il allait chez tous les maîtres des requêtes, nos communs juges, leur dire que j’étais un malhonnête homme ; il leur donnait en preuves que Mesdames, qui m’avaient autrefois honoré de leurs bontés, ayant reconnu depuis que j’étais un sujet exécrable, m’avaient fait chasser de leur présence, et rendaient ce témoignage de moi. Ces propos, qui frappaient tout le monde et mettaient des nuages dans toutes les têtes, me furent rendus par quelqu’un qui me dit : Il est de la plus grande importance pour vous de les détruire ; ils vous font un tort affreux dans l’esprit de vos juges ; il n’y aurait même pas de mal, ajoutait-on, que vous vous fissiez étayer auprès d’eux d’une aussi puissante protection que celle des princesses, contre un adversaire avide, adroit et peu délicat, à qui tout est bon, pourvu qu’il vous ruine et vous déshonore.

Je ne solliciterai, répondis-je, aucune protection pour un procès qui n’en a pas besoin : Mesdames auraient lieu d’être très-offensées que j’allasse me rappeler à leur souvenir aujourd’hui, pour obtenir un appui dans une affaire où elles ignorent si j’ai tort ou raison. Mais ce dont elles ne peuvent pas s’offenser, c’est que je les prie de m’accorder un témoignage public que je me suis toujours comporté avec honneur tant que j’ai eu l’avantage de les approcher. On a l’indécence de leur prêter des discours qu’elles n’ont jamais tenus ; ces discours peuvent entraîner ma ruine, en indisposant, en égarant mes juges. Un serviteur soupçonné montre avec joie les certificats de tous ses maîtres ; un militaire attaqué sur sa bravoure atteste les généraux sous lesquels il a eu l’honneur de servir : de tout inférieur à son supérieur, le certificat mérité qu’il sollicite est de droit rigoureux. J’oserai donc, non implorer la protection des princesses, mais invoquer leur justice ; et je m’expliquerai si clairement dans ma demande, qu’elles ne puissent pas me supposer l’intention de faire un criminel abus de leurs anciennes bontés, ni de les solliciter en faveur d’une cause qu’elles ne connaissent peut-être que par le compte insidieux et faux que mon adversaire en a fait rendre autour d’elles. Et j’écrivis sur-le-champ la lettre suivante à madame la comtesse de P…, leur dame d’honneur :

« Du février 1772.

« Madame la comtesse,

« Dans une affaire d’argent qui se plaide à Paris, et sur laquelle mon adversaire n’a fourni que des défenses malhonnêtes, il a osé sourdement avancer chez nos juges que Mesdames, qui m’avaient honoré de la plus grande protection autrefois, ont depuis reconnu que je m’en étais rendu indigne par mille traits déshonorants, et m’ont à jamais banni de leur présence. Un mensonge aussi outrageant, quoique portant sur un objet étranger à mon affaire, pourrait me faire le plus grand tort dans l’esprit de mes juges. J’ai craint que quelque ennemi caché n’eût cherché à me nuire auprès de Mesdames. J’ai passé quatre ans à mériter leur bienveillance, par les soins les plus assidus et les plus désintéressés sur divers objets de leurs amusements. Ces amusements ayant cessé de plaire aux princesses, je ne me suis pas rendu importun auprès d’elles, à solliciter des grâces sur lesquelles je sais qu’elles sont toujours trop tourmentées. Aujourd’hui je demande, pour toute récompense d’un zèle ardent, qui ne finira point, non que madame Victoire accorde aucune protection à mon procès, mais qu’elle daigne attester par votre plume que, tant que j’ai été employé pour son service, elle m’a reconnu pour homme d’honneur, et incapable de rien faire qui pût m’attirer une disgrâce aussi flétrissante que celle dont on veut me tacher. J’ai assuré mes juges que toutes les noirceurs de mon adversaire ne m’empêcheraient pas d’obtenir ce témoignage de la justice de Mesdames. Je suis à leurs pieds et aux vôtres, pénétré d’avance de la reconnaissance la plus respectueuse avec laquelle je suis,

« Madame la comtesse, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Y a-t-il, dans tout ce qu’on vient de lire, un seul mot qui tende à demander protection et faveur pour mon procès ? Y sollicité-je autre chose qu’un témoignage de bonne conduite et d’honneur, pendant que j’avais approché des princesses ? Voici la réponse que je reçus de la dame d’honneur : « Versailles, ce 12 février 1772.

« J’ai fait part, monsieur, de votre lettre à madame Victoire, qui m’a assuré qu’elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût nuire à votre réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre dans ce cas-là. Elle m’a autorisée à vous le mander. La princesse même a ajouté qu’elle savait bien que vous aviez un procès ; mais que ses discours sur votre compte ne pourraient jamais vous faire aucun tort dans aucun cas, et particulièrement dans un procès, et que vous pouvez être tranquille à cet égard.

« Je suis charmée que cette occasion, etc.

« Signé T., comtesse de P… »

Il n’est donc pas vrai, M. le comte de la Blache, que je sois l’homme malhonnête et couvert d’opprobre que Mesdames, selon vous, ont dit avoir chassé de leur présence, à cause de mille traits déshonorants dont il s’était rendu coupable ?

Voyons maintenant si j’ai abusé de ce témoignage ; voyons si j’ai voulu m’en servir pour me rendre mes juges favorables, en leur allant dire ou en écrivant, que Mesdames m’avaient permis de m’appuyer de leur protection auprès d’eux, et qu’elles prenaient un vif intérêt à mon affaire.

Je ne vis aucun de mes juges, et je me contentai d’insérer, dans un mémoire que je fis imprimer, la note dont le commencement se rapporte à la conduite de mon adversaire, connu de tout le monde ; et la fin, que je vais transcrire ici, se rapporte à la lettre que j’avais reçue de la dame d’honneur des princesses.

« Heureusement pour ce dernier (moi), il en a été assez tôt instruit (des propos du comte de la Blache) pour pouvoir réclamer la justice de madame Victoire avant le jugement du procès. Cette généreuse princesse veut bien l’autoriser à publier que tous les discours qu’on lui fait tenir dans l’affaire présente sont absolument faux, et qu’elle n’a jamais rien connu qui fût capable de nuire à sa réputation, pendant tout le temps qu’il a eu l’honneur d’être à son service. »

Eh bien ! M. le comte ; eh bien ! M. Goëzman ; eh bien ! madame, où est l’audace, la témérité, l’imposture dont vous m’accusez publiquement ? L’homme qui ose compromettre les noms les plus sacrés à l’appui de son intérêt et de ses vues iniques, où est-il ? La fin de mon récit va le montrer à toute la France.

À l’instant où cette note paraît, le comte de la Blache, instruit par ma note que j’avais éventé sa mine, court à Versailles ; il y prévient l’arrivée de mon mémoire. Il m’y présente comme ayant fait un usage pernicieux pour lui de la protection que madame Victoire avait daigné, disait-il, m’accorder ; il suppose que l’intérêt que Mesdames sont annoncées par moi prendre à mon affaire est seul capable d’entraîner tous les esprits, et de lui faire perdre son procès. Mesdames, qui ne se persuadent pas qu’on puisse leur en imposer à ce point, justement indignées de l’insolent abus que je suis accusé d’avoir fait d’un simple témoignage, accordé seulement pour m’empêcher de perdre l’honneur, et non pour me faire gagner un procès d’argent, croient faire justice en remettant à mon adversaire un désaveu de mon audacieuse conduite, en ces termes :

« Nous déclarons ne prendre aucun intérêt à M. Caron de Beaumarchais et à son affaire, et ne lui avons pas permis d’insérer dans un mémoire imprimé et public des assurances de notre protection.

« Signé Marie-Adélaïde, Victoire-Louise, Sophie-Philippine-Élisabeth-Justine.

« Versailles, le 16 février 1772. »

Mais avais-je dit que Mesdames prenaient intérêt à mon affaire ? avais-je imprimé que les princesses m’avaient donné des assurances de leur protection à ce sujet ?

Ne m’étais-je pas contenté de dire, parlant de madame Victoire : Cette généreuse princesse veut bien m’autoriser à publier que tous les discours qu’on lui fait tenir dans l’affaire présente sont absolument faux, et qu’elle n'a jamais rien connu qui fût capable de nuire à ma réputation pendant tout le temps que j’ai eu l’honneur d’être à son service ?

Avais-je pu me renfermer plus littéralement, plus respectueusement dans le témoignage que contient la lettre de la dame d’honneur ? « J’ai fait part, monsieur, de votre lettre à madame Victoire, qui m’a assuré qu’elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût nuire à votre réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre dans ce cas-là. Elle m’a autorisée à vous le mander. »

À l’occasion d’un procès d’argent, on avait voulu me donner pour un homme perdu d’honneur ; ce que les princesses (ajoutait-on) disaient hautement. J’avais sollicité auprès d’elles la plus simple attestation de mon honnêteté. L’instant où je la demandais, la circonstance de mon procès, avait rendu ce témoignage austère de la part de la princesse, Pas un mot dont je pusse abuser pour m’en faire un titre auprès de mes juges. De ma part, scrupuleux transcripteur de ce témoignage austère, je ne m’étais pas permis d’y rien ajouter qui pût annoncer le plus léger abus de la justice rigoureuse qui m’était rendue ; et j’étais si convaincu de mon exactitude à cet égard, que, pour m’en faire un mérite auprès de Mesdames, pendant que mon adversaire allait renverser mon édifice à Versailles par un faux exposé, j’y envoyais de Paris à madame la comtesse de P… le mémoire et la note imprimés, et je lui écrivais la lettre suivante en action de grâces :

« Du 14 février 1772.

« Madame la comtesse,

« Je n’avais nul titre à vos bontés : cette considération augmente infiniment le prix du service que vous m’avez rendu, et celui du procédé obligeant qui l’accompagne.

« J’ai l’honneur de vous faire passer un de mes mémoires, dans lequel j’ai fait l’usage respectueux que madame Victoire a permis, de la justice qu’elle daigne me rendre, et de la lettre dont vous m’avez honoré. Il me reste à vous prier de mettre le comble à vos bienfaits, en assurant la princesse que je suis vivement touché de l’honorable témoignage qu’elle n’a pas refusé à un serviteur zèlé, mais devenu inutile. Il est des moments où la plus simple justice devient une grâce éclatante ; c’est lorsqu’elle arrive au secours de l’honneur outragé. Aussitôt que le jugement de ce procès m’aura permis de respirer, mon premier devoir sera de vous aller assurer de la respectueuse reconnaissance avec laquelle je suis, madame la comtesse, etc. »


Toutes les pièces justificatives du procès sont maintenant connues. En voici les suites :

Mon adversaire, croisant mon envoi, revient de Versailles aussi vite qu’il en était parti, fait tirer trente copies du billet des princesses, et les porte ou les envoie le soir même à tous les juges. Je l’apprends : je cours chez M. Dufour, notre rapporteur, qui me fait les plus vifs reproches de ma mauvaise foi. Mon adversaire avait dit partout que j’en imposais par de fausses lettres de protection ; que c’était ainsi que j’en usais toujours : et il en faisait tirer des conséquences à perte de vue, relativement à l’acte qui était l’objet de notre querelle. Pour toute réponse, je montre à M. Dufour les lettres originales dont j’étais porteur : il reste stupéfait. Dans son étonnement, il va jusqu’à douter de ce qu’il voit. Il confronte, il examine les écritures, et me dit enfin : Expliquez-moi donc, monsieur, ce que veut dire le billet de Mesdames que M. de la Blache montre partout ? Je lui fais, en tremblant d’indignation, le détail qu’on vient de lire.

En rentrant chez moi, je trouve une lettre de M. de Sartine. J’y vole : mêmes reproches, même justification. Je suis pourtant chargé, me dit-il, de demander au procureur général des requêtes de l’hôtel, qu’il fasse supprimer la note du mémoire ; je ne puis pas ne le pas faire. Et pour vous, je vous conseille d’aller promptement vous en expliquer avec madame la comtesse de P…

Pendant que les explications se faisaient à Versailles, l’affaire se jugeait à Paris ; on y supprimait ma note. Et moi, par respect, je gardai le silence sur ce bizarre événement, qui eût pu me faire le plus grand tort, si mes juges n’avaient pas senti que tout cela n’était qu’un jeu ténébreux de l’intrigue de mon adversaire.

On conçoit bien qu’il ne s’en tint pas là. Tout Paris fut trompé, tout Paris crut que j’avais supposé de fausses lettres de Mesdames ; au point que mes plus zélés défenseurs, pliant l’épaule, se bornaient à dire que cet incident n’avait aucun rapport au fond de notre procès.

Et moi, déchiré, déshonoré publiquement par le plus perfide enneni, mais retenu par mon respect pour Mesdames et par la circonspection qu’impose un procès entamé, je dévorais mes ressentiments ; je m’en pénétrais en silence ; chaque jour je les comptais par mes doigts, j’en repassais les titres ; et je le fais encore aujourd’hui, dans l’espérance que tout ceci ne sera pas éternel.

Mon adversaire une fois connu, je laisse à penser de quelle manière il usa depuis au parlement contre moi de ce prétendu désaveu des princesses. J’étais alors en prison par ordre du roi, à l’occasion d’une querelle sur laquelle l’autorité m’a depuis imposé le plus profond silence.

Le comte de la Blache, défigurant tout, me donnait pour un homme absolument perdu d’honneur et au-dessous du moindre égard : il citait en preuve mon emprisonnement ; il citait la note supprimée par les requêtes de l’hôtel ; il montrait à tous les conseillers du parlement le billet des princesses ; il allait jusqu’à citer les causes prétendues de mon renvoi honteux de Versailles. Plus les imputations étaient absurdes, moins il m’était permis de m’en justifier. Ce point de discussion était vraiment pour moi l’arche du Seigneur : je n’osais y toucher.

Pendant ce temps, on faisait circuler les infamies dans toute l’Europe, par le moyen de ces judicieuses gazettes dont madame Goëzman rapporte un si doux fragment : il n’y en avait pas une où je ne fusse immolé, diffamé. Dans le public j’étais un monstre, un serpent venimeux qui s’était joué de tous les principes : j’avais tout empoisonné, tout moissonné autour de moi ; j’étais un enragé qu’il fallait enchaîner à son grabat, ou plutôt étouffer entre deux matelas : ce que la justice allait ordonner, disait-on, avant peu.

Cependant on plaidait au palais, et le porte-voix du comte de la Blache, pour servir la haine de mon ennemi, chargeait ses plaidoyers des plus grossières injures, les ornait de misérables allusions sur ma captivité. Le sieur de Beaumarchais (disait-il), qui suivait les audiences des requêtes de l’hôtel, n’est pas ici, messieurs. L’avocat fut hué, son client méprisé ; mais je n’en perdis pas moins mon procès. Malgré les lois qui n’admettent point de nullités de droit, au grand étonnement de tous les jurisconsultes et négociants du monde, un arrêté de compte fait double entre majeurs, contre lequel on n’avait jamais osé s’inscrire en faux, sur l’avis de M. Goëzman le conseiller, en quatre jours de temps est annulé, sans qu’il soit besoin, dit-on, de lettres de rescision : comme si celui qui ne tient son ministère que de la loi pouvait s’élever au-dessus d’elle, et, s’érigeant en législateur, annuler, casser d’autorité un engagement civil et sacré !

Ce jugement n’est pas plus tôt prononcé, qu’on saisit mes meubles à la ville et à la campagne ; huissiers, gardiens, recors, fusiliers, s’emparent de mes maisons, pillent mes celliers ; mes immeubles sont saisis réellement ; le feu se met dans toutes mes possessions ; et, pour payer trente mille livres exigibles aux termes de ce fatal arrêt, qui m’en fit perdre cent cinquante mille par un miserable jeu d’huissiers, nommé poursuites combinées, revenus, meubles, immeubles, tout est arrêté ; l’on met sous la terrible main de justice pour plus de cent mille écus de mes biens ; on me fait en trois semaines pour trois, quatre, cinq cents livres de frais abusifs par jour ; il semble que le bonheur de me ruiner soit le seul attrait qui anime mon adversaire ; il le pousse même si loin, qu’on lui fait craindre que son acharnement ne devienne enfin aussi nuisible à ses intérêts qu’aux miens. On le voyait chaque jour au palais, suivant partout les huissiers, comme un piqueur est à la queue des chiens, les gourmandant pour les exciter au pillage ; ses amis mêmes disaient de lui qu’il s’était fait avocat, procureur et recors, exprès pour me tourmenter.

Outragé dans ma personne, privé de ma liberté, ayant perdu cinquante mille écus, emprisonné, calomnié, ruiné, sans revenus libres, sans argent, sans crédit, ma famille désolée, ma fortune au pillage, et n’ayant pour soutien dans ma prison que ma douleur et ma misère, en deux mois de temps, du plus agréable état dont pût jouir un particulier, j’étais tombé dans l’abjection et le malheur ; je me faisais honte et pitié à moi-même.

Ces murs dépouillés, ces triples barreaux, ces clameurs, ces chants, cette ivresse de l’espèce humaine dégradée, dont toutes les prisons retentissent, et qui font frémir l’honnête homme, me frappant sans cesse, augmentaient l’horreur de ce séjour infect ; mes amis venaient pleurer en prison auprès de moi la perte de ma fortune et de ma liberté. La piété, la résignation même de mon vénérable père, aggravaient encore mes peines : en me disant avec onction de recourir à Dieu, seul dispensateur des biens et des maux, il me faisait sentir plus vivement le peu de justice et de secours que je devais désormais espérer des hommes.

J’avais tout perdu ; mais mon courage me restait. J’essuyais les larmes de tout le monde en disant : Mes amis, cachez-moi votre douleur ; ne détendez pas mon âme, dont l’indignation soutient encore le ressort. Si je perds la mâle fierté qui lutte en moi contre l’humiliation, si le découragement me saisit une fois, si je pleure avec vous, c’est alors que je suis perdu. Eh quoi ! mes amis, si le degré de lumière qui devait éclairer mes droits a manqué à mes juges, si l’adresse de mes ennemis a surpassé mes forces, rougirez-vous de moi, parce qu’on m’a calomnié ? Dois-je périr en prison parce qu’on s’est trompé au Palais ? Triste jouet de la cupidité, de l’orgueil ou de l’erreur d’autrui, mon infortune ou mon bonheur seront-ils enchaînés à des événements étrangers ? Je n’aurais donc qu’une existence relative ! Ah ! qu’ils comblent mon infortune ; mais qu’ils ne se vantent pas d’avoir troublé ma sérénité ! J’ai beaucoup perdu pour les autres, et peu de chose pour moi ; mais quand ils m’auront bien accablé, la pitié succédant à la fureur, peut-être ils diront un jour : Ce n’était pas une âme méprisable que celle qui sut en tout temps se modérer, dédaigner l’outrage, affronter le péril, et soutenir le malheur.

Mes amis se taisaient, mes sœurs pleuraient, mon père priait, et moi, les dents serrées, les yeux fixés sur le plancher de mon horrible prison, j’en parcourais rapidement le court espace, en recueillant mes forces et me préparant à de nouvelles disgrâce : elles sont arrivées, et ne m’ont point étonné. Je sais les supporter : d’autres viendront après celles-ci ; je les supporterai encore, assuré que rien ne m’appartient véritablement au monde que la pensée que je forme, et le moment où j’en jouis.

Le plus incroyable procès criminel a couronné tant d’infortunes : et parce que M. Goëzman est un homme peu délicat, je me suis vu dénoncé par lui comme corrupteur et calomniateur ; et parce que c’est un homme peu réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences d’une fausse déclaration et d’une dénonciation calomnieuse.

Vous m’avez encore dénoncé depuis, monsieur, comme un faussaire, par le compte insidieux que vous rendez à la nation, dans votre mémoire, des motifs de votre rapport au parlement. Vous m’avez dénoncé devant la nation comme un faussaire et un imposteur, dans ce même mémoire, en disant que j’avais supposé de fausses lettres de protection de Mesdames, etc. Tous ces faits étaient étrangers à vos défenses ; mais, emporté par la haine qui vous aveugle, vous n’avez pas réfléchi que si, poussant votre adversaire à bout, vous lui donniez l’exemple de sortir du fond de l’affaire pour examiner votre conduite, il vous écraserait à la première parole. Eh bien ! cette parole que je retenais depuis longtemps, et que vous avez provoquée à grands cris par tant d’horreurs, elle est enfin sortie de ma bouche.

Vous m’avez dénoncé comme faussaire ; je viens de me justifier. Moi, je vous dénonce à mon tour comme faussaire aux chambres assemblées, avec cette différence que vous n’aviez nullement besoin de m’accuser faussement pour vous justifier, et qu’il m’importe à moi de prouver les faux que vous avez faits dans la déclaration de le Jay, tant par le positif de ces déclarations, que par l’analogie de votre peu de délicatesse en d’autres circonstances.

Le défaut d’intérêt et la clandestinité sont les seuls vices qui rendent un dénonciateur odieux. Mon honneur offensé par vous sur tous les chefs me garantit du premier reproche ; et la publicité que je donne à mon attaque va me mettre à couvert du second.

dénonciation que pierre-augustin caron de beaumarchais a faite par écrit à m. le procureur général, contre m. gœzman, le mercredi 15 décembre 1773.

Je suis poursuivi criminellement par-devant nosseigneurs du parlement, les chambres assemblées, sur une dénonciation que M. Goëzman a faite contre moi en corruption de juge. J’ai donné mes défenses, et les preuves les plus fortes de mon innocence existent dans l’instruction du procès qui s’en est suivi ; la cour décidera si M. Goëzman est aussi fondé qu’il le présume. L’honneur est aujourd’hui pour moi le principal objet de ce procès. Dans les défenses de mes adversaires, je suis qualifié des plus infâmes titres ; on y emploie contre moi les épithètes les plus abominables. Mon honneur, grièvement blessé, m’autorise donc à employer tous mes moyens pour repousser l’outrage par une défense légitime ; et je dois à mes juges de les éclairer sur le compte de mon dénonciateur. Il me combat avec des mots, je vais y opposer des faits ; et mes juges décideront de la valeur de nos défenses.

Antoine-Pierre Dubillon et Marie-Madeleine Janson, sa femme, ont imploré les bontés de M. l’archevêque de Paris par le mémoire ci-joint (signé d’eux, et les faits y contenus attestés au bas par madame Dufour, maîtresse sage-femme, qui a accouché ladite femme Dubillon), dans lequel ils le supplient de subvenir aux frais de cinq mois de nourriture qu’ils doivent à la nourrice de Marie-Sophie, leur fille, disant qu’ils n’ont recours à la charité de ce prélat que parce que M. Goëzman, parrain de leur fille, n’a eu aucun égard de leur situation, malgré la promesse formelle qu’il leur avait faite de pourvoir à l’entretien de cette enfant.

J’ai voulu savoir s’il était vrai que ce magistrat, qui refusait ses secours à ces infortunés, eût une raison aussi forte pour devoir leur être utile : j’ai été à la paroisse de Saint-Jacques de la Boucherie, j’y ai levé l’extrait baptistaire ci-joint. On sera sans doute aussi étonné que je l’ai été moi-même d’y voir : Louis Dugravier, bourgeois de Paris, y demeurant rue des Lions, paroisse Saint-Paul, parrain de Marie-Sophie. Serait-il possible que M. Goëzman, qui se pare de tant de vertu, se fût joué du temple de Dieu, de la religion, et de l’acte le plus sérieux, sur lequel est appuyé l’état du citoyen, en signant Louis Dugravier, au lieu de Louis Goëzman, et y ajoutant un faux domicile à un faux nom ?

Je joins ici les pièces[19] justificatives, et je n’étends point mes réflexions, pour qu’on ne taxe pas de haine et de vengeance une dénonciation qui est pour moi un point essentiel de défense. J’ai été moi-même injustement dénoncé, accablé d’injures les plus grossières, et de reproches aussi mal fondés qu’étrangers au fait pour lequel on m’a dénoncé. J’use de tous mes moyens pour me défendre. Je découvre un fait qu’il importe à mes juges et au public de savoir ; je le dénonce à M. le procureur général, pour me servir en tant que de besoin dans le procès intenté contre moi par-devant les chambres assemblées : il en fera l’usage que sa prudence et son exactitude connues lui dicteront.

À Paris, ce 13 décembre 1773.
Caron de Beaumarchais.

« Je supplie mes juges de me pardonner si j’ai été obligé de leur envoyer à tous ma requête d’atténuation, sans qu’elle fût signée d’un avocat titulaire. À l’heure que je distribue ces mémoires, je n’ai pas encore de signature, malgré mes prières, mes efforts, et les ordres signés et réitérés de M. le premier président. J’aime mieux commettre une légère irrégularité, que de courir le risque d’être jugé sans que tous mes juges aient lu ma requête d’atténuation. »


REQUÊTE D’ATTÉNUATION

POUR

LE SIEUR CARON DE BEAUMARCHAIS

À NOSSEIGNEURS

DU PARLEMENT

LES CHAMBRES ASSEMBLÉES

Supplie humblement Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, écuyer, conseiller secrétaire du roi, et lieutenant général des chasses au bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre, grande vénerie et fauconnerie de France ;

Disant que M. Goëzman l’a dénoncé à la cour, comme ayant tenté de gagner son suffrage par des présents faits à sa femme, et l’ayant ensuite diffamé par des propos offensants et calomnieux.

Ces délits ont paru graves ; la cour a ordonné qu’il en serait informé à la requête de M. le procureur général : l’information a été faite ; elle a été suivie de tout l’appareil de la procédure extraordinaire ; le suppliant n’en a jamais redouté la rigueur, bien persuadé qu’elle fournirait des preuves de son innocence.

Dans ses mémoires, le suppliant a rendu un compte exact des faits ; il ne fera que retracer ici les plus essentiels.

fait

Le 1er avril 1773, M. Goëzman fut nommé rapporteur du procès entre le suppliant et le comte de la Blache. Le suppliant n’en fut pas plus tôt informé, qu’il désira de voir ce magistrat, et de l’entretenir de son affaire.

Dans cette vue, il se présenta jusqu’à trois fois en son hôtel ce même jour 1er avril ; et, n’ayant pu parvenir jusqu’à lui, il laissa chaque fois à sa porte un billet conçu en ces termes : Beaumarchais supplie monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience, et de laisser ses ordres à son portier pour le jour et l’heure.

Le lendemain 2 avril, le suppliant se rendit encore trois fois chez M. Goëzman, et chaque fois la portière lui disait qu’il était sorti ; cependant, dans une de ces visites, le suppliant, et le sieur Santerre qui l’accompagnait, lui virent ouvrir les rideaux de son cabinet, au premier, qui donne sur le quai, et regarder à travers les vitres ceux dont le carrosse venait de s’arrêter à sa porte.

Voilà donc, en deux jours, six courses infructueuses.

M. Goëzman dit, dans le mémoire qu’il a distribué au nom de sa femme, et il répète, dans sa note, intitulée Note remise par M. Goëzman à messieurs ses confrères, que le 2 avril il donna audience dans la matinée à Me Falconnet, l’un des conseils du suppliant ; et que le 3, dans la matinée, il en accorda une autre au suppliant, qui lui apporta un mémoire manuscrit.

Le suppliant ne peut trop se récrier contre cette allégation. Me Falconnet nie absolument le premier de ces deux faits, qui lui est personnel ; à l’égard du second, la fausseté en est attestée par le sieur Santerre, garde sermenté, que le gouvernement avait alors placé auprès du suppliant, dans le temps qu’il était encore en prison. Ce garde venait prendre le matin le suppliant au For-l’Évêque, et ne le quittait que pour le reconduire au même lieu. Or, le sieur Santerre certifie qu’avant le samedi 3 avril au soir, il n’est point entré chez M. Goëzman avec le suppliant : le fait de l’audience du matin est donc supposé.

Cependant il importait au suppliant de voir son rapporteur. Après la dernière course du 2 avril, il se rendit chez la dame de Lépine, sa sœur ; il lui fit part de ses inquiétudes sur ce que M. Goëzman se faisait celer et lui refusait toute audience. Le sieur Bertrand Dairolles, qui se trouva chez la dame de Lépine, dit que le sieur le Jay, libraire, avait des habitudes chez M. Goëzman, et qu’on pourrait, par son moyen, obtenir audience de ce magistrat. Il vit le sieur le Jay, qui de son côté alla trouver madame Goëzman, et qui vint dire au sieur Dairolles que l’audience serait accordée, moyennant un sacrifice d’argent.

Le suppliant se récria sur la proposition, qu’il trouva malhonnête, et sur la somme qui était exigée. Ses parents et ses amis le déterminèrent à consentir au sacrifice : l’un d’eux courut chez lui prendre cent louis d’or, et les remit à la sœur du suppliant, qui n’en donna d’abord que cinquante au sieur le Jay, en lui disant que cette somme lui paraissait bien forte pour la faveur de quelques audiences que l'on demandait. Le lendemain 3 avril, le sieur Dairolles vint chez la dame de Lépine prendre les cinquante autres louis. Quand on fait un sacrifice, lui dit-il, il faut le faire honnête. Il fit deux rouleaux des cent louis, les cacheta par les deux bouts, et monta dans un carrosse de place avec le sieur le Jay pour aller chez madame Goëzman.

De retour, il assura que cette dame avait promis de faire accorder au suppliant toutes les audiences dont il aurait besoin. Il remit en même temps au suppliant une lettre pour madame Goëzman, lui disant de se rendre chez elle ; qu’on lui dirait que M. Goëzman était sorti ; mais qu’en remettant la lettre au laquais de madame, il pourrait être certain d’être introduit chez monsieur.

Le suppliant se transporta le soir chez M. Goëzman avec Me Falconnet et le sieur Santerre son garde, qui ne le quittait pas. Tout ce qu’on lui avait prédit arriva : la lettre fut remise au laquais de madame Goëzman, qui la rendit à sa maîtresse, et vint dire au suppliant qu’il pouvait monter dans le cabinet du magistrat, qui allait s’y rendre par l’escalier qui donne dans l’intérieur de l’appartement de madame.

En effet, M. Goëzman ne tarda pas à paraître dans son cabinet ; le suppliant l’y vit pour la première fois ; il conféra avec lui sur son affaire : le magistrat lui fit des objections, ou, si l’on veut, des observations, que le suppliant recueillit attentivement pour se mettre en état d’y faire une réponse par écrit, et la lui remettre.

Il rédigea en effet cette réponse, et pria le sieur Dairolles de lui faire obtenir une seconde audience pour la présenter. Le croira-t-on ? On lui parla d’un second sacrifice pour avoir cette seconde audience : une montre à répétition, enrichie de diamants, fut remise au sieur Dairolles ; celui-ci la remit au sieur le Jay, qui la porta à madame Goëzman. Mais, chose étrange ! on vint dire au suppliant que cette dame demandait quinze louis pour le secrétaire de son mari, auquel elle se chargerait de les remettre. Le suppliant fut d’autant plus surpris de la proposition, qu’un de ses amis avait remis la veille dix louis à ce secrétaire, qui les avait d’abord refusés, disant qu’il n’avait aucun travail à faire sur le procès du suppliant dont toutes les pièces étaient dans le cabinet de M. Goëzman. Cependant, comme on persista sur les quinze louis, le suppliant les remit en argent blanc ; le tout fut porté à madame Goëzman par le sieur le Jay, auquel elle promit l’audience pour sept heures du soir, du dimanche 4 avril.

Le suppliant se présenta à l’heure indiquée avec son mémoire chez M. Goëzman ; mais il ne put le voir, et fut obligé de laisser ce mémoire à sa portière.

Il s’en plaignit à ceux qui avaient négocié cette audience : la réponse de madame Goëzman fut que le suppliant pouvait se présenter le lendemain lundi matin ; et que, s’il ne pouvait obtenir audience de son mari avant le jugement du procès, tout ce qu’elle avait reçu serait rendu.

Cette réponse était d’un mauvais présage : cependant le suppliant alla le lendemain matin chez M. Goëzman avec un de ses amis et le sieur Santerre : la portière lui dit qu’elle avait des ordres de ne laisser entrer personne. Le suppliant persista avec d’autant plus de force, que d’un côté les moments pressaient, puisque l’affaire devait être rapportée l’après-midi, et que de l’autre il lui était essentiel d’avoir une conférence avec son rapporteur, sur de nouvelles objections qu’il avait faites la veille à l’ami dont le suppliant était accompagné. Toutes les instances du suppliant furent inutiles. Ne pouvant se faire ouvrir la porte de son juge, il pria la portière de lui permettre d’écrire dans sa loge les réponses qu’il s’était flatté de faire verbalement, et il donna six livres à un laquais pour faire parvenir ces réponses à M. Goëzman.

Le même jour, le délibéré fut rapporté sur les sept heures du soir ; le suppliant perdit sa cause.

Le même soir, les deux rouleaux de louis et la montre furent rendus à la sœur du suppliant ; mais madame Goëzman garda les quinze louis qu’elle avait exigés pour le secrétaire.

Le suppliant s’informa de ce secrétaire si ces quinze louis lui avaient été remis : celui-ci répondit qu’on ne les lui avait pas même offerts, et qu’il ne les aurait pas acceptés.

Le suppliant, soupçonnant le sieur le Jay, qu’il ne connaissait pas encore, d’avoir voulu s’approprier ces quinze louis, pria le sieur Dairolles de lui demander ce qu’ils étaient devenus.

Le sieur le Jay les demanda à madame Goëzman, qui, pour toute réponse, dit que ces quinze louis devaient lui rester.

Cette réponse fut rapportée au suppliant ; le sieur le Jay lui fit même dire que, pour se rendre certain du fait, il pouvait en écrire à madame Goëzman.

Le suppliant lui écrivit en effet, le 21 avril, une lettre dont il a rapporté les termes dans son mémoire à consulter, page 244 : il lui marque en substance qu’on a rendu de sa part les deux rouleaux de louis et la montre à répétition, mais qu’on n’a point rendu les quinze louis ; qu’il n’est pas juste qu’il les perde ; que ces quinze louis n’ont pas dû s’égarer dans ses mains, et qu’il espère qu’elle les lui fera remettre.

Madame Goëzman, feignant de ne pas entendre cette lettre, quoique très-claire, envoya chercher le sieur le Jay, et lui dit que le suppliant lui demandait les cent louis et la montre.

Le sieur le Jay protesta qu’il les avait rendus ; il vint trouver la sœur du suppliant, et lui fit part des plaintes de madame Goëzman. La dame de Lépine voulut le rassurer, en lui disant que dans la lettre de son frère il n’était question ni des cent louis ni de la montre, mais seulement des quinze louis exigés pour le secrétaire, auquel ils n’avaient pas été donnés : le sieur le Jay était si troublé des plaintes amères que madame Goëzman lui avait faites, qu’il n’en voulut rien croire. Heureusement le suppliant avait gardé copie de sa lettre ; il l’envoya à sa sœur pour la montrer au sieur le Jay, qui la porta sur-le-champ à madame Goëzman, et qui lui fit voir, par la confrontation qu’elle fit elle-même de la copie avec l’original, qu’il ne s’agissait dans l’un comme dans l’autre que des quinze louis, qu’elle s’obstina à ne pas vouloir rendre.

Comme la négociation pour obtenir des audiences de M. Goëzman s’était faite par différentes personnes, que les cent louis et la montre avaient été rendus devant plusieurs témoins, et que le fait des quinze louis indûment retenus faisait du bruit ; M. Goëzman, qui craignit avec raison des reproches de sa compagnie, imagina, pour s’en garantir, un moyen qui aurait répugné à toute âme un peu délicate : il envoya chercher le sieur le Jay, et lui dicta une déclaration que cet homme faible, et peut-être interdit par des menaces, écrivit et signa, et dont il emporta la minute entièrement écrite de la main du magistrat. Ç’a été sur cette minute que le commis du sieur le Jay en a fait une copie, qui a été remise à M. Goëzman, qui l’a déposée depuis au greffe de la cour.

Muni de cette déclaration signée du sieur le Jay, M. Goëzman, dont elle était l’ouvrage, fit une dénonciation aux chambres. Il dit dans sa note imprimée, page 4, qu’il y a été forcé par le vœu de la chambre des enquêtes ; ce n’était point une dénonciation que MM. des enquêtes exigeaient de lui, mais une justification.

Quoi qu’il en soit, il dit dans cette dénonciation qu’on avait eu la témérité, de la part du suppliant, de faire proposer à sa femme un présent considérable pour l’engager à solliciter son suffrage, et qu’à cause de la perte du procès on avait osé empoisonner la manière même avec laquelle cette offre honteuse avait été rejetée : il dit ensuite qu’il a interrogé sa femme, qui est convenue des présents offerts, mais qui lui a soutenu les avoir refusés ; que ç’a été par délicatesse qu’elle n’a point voulu compromettre la personne interposée ; que cette personne, pénétrée de douleur d’avoir commis une faute dont elle ne sentait point les conséquences, a déclaré à lui, M. Goëzman, les circonstances qui ont accompagné et suivi l’offre et le refus ; qu’il est en état d’administrer la preuve du délit dont se sont rendus coupables ceux qui, après avoir tenté de séduire sa femme, ont empoisonné par des discours offensants les refus qu’ils ont essuyés.

Tel est le contenu de la dénonciation par laquelle M. Goëzman défère le suppliant à la justice, comme coupable d’avoir voulu le corrompre, et de l’avoir ensuite calomnié. M. Goëzman y dénonce aussi le sieur le Jay, dont il avait surpris la signature au bas de la déclaration qu’il lui avait dictée. Ainsi cette déclaration par lui suggérée est devenue dans ses mains un instrument pour perdre le sieur le Jay lui-même. Quel procédé de la part d’un magistrat !

Sur cette dénonciation, il a été arrêté que M. le procureur général rendrait plainte et ferait information. La plainte contient les mêmes faits de la prétendue séduction mise en usage auprès de madame Goëzman, pour solliciter en faveur du suppliant le suffrage de son mari, et de la publicité qu’on avait donnée aux moyens pris pour y parvenir.

Le sieur le Jay a été entendu comme témoin. Il a déposé formellement que la déclaration que M. Goëzman avait représentée, et qui était déposée au greffe, n’était point son ouvrage, mais celui de M. Goëzman ; que la minute était écrite de la main de M. Goëzman : que cette minute était restée en la possession de lui, sieur le Jay, pendant plusieurs jours ; que, sur cette minute, son commis en avait fait une copie ; que M. Goëzman, peu de temps avant sa dénonciation, lui avait retiré cette minute ; qu’au surplus, les faits contenus dans la déclaration n’étaient point véritables, en ce que les présents offerts n’avaient eu d’autre but que d’obtenir des audiences, et non de solliciter ni de gagner le suffrage de M. Goëzman.

Le sieur Bertrand Dairolles a déposé aussi, dans les termes les plus exprès, qu’il n’avait été chargé que de demander des audiences.

Madame Goëzman et plusieurs autres témoins ont aussi été entendus.

Sur le rapport fait des informations aux chambres, il est intervenu arrêt qui a décrété le sieur le Lay de prise de corps ; le sieur Bertrand Dairolles et le suppliant, d’ajournement personnel ; et madame Goëzman, d’assignée pour être ouïe.

Les accusés ont été interrogés : le sieur le Jay, après son interrogatoire, a été élargi. Le procès a été ensuite réglé a l’extraordinaire.

Il s’agit, aujourd’hui que l’instruction est faite, de statuer sur le fond de l’accusation.

moyens.

Toute la question se réduit à un seul point. Les présents offerts à madame Goëzman ont-ils eu pour motif de gagner le suffrage de son mari, ou seulement d’obtenir des audiences qu’il refusait, et que le suppliant regardait comme très-nécessaires et très-importantes ? Au premier cas, le suppliant qui aurait consenti à faire ces présents, et les agents intermédiaires par les mains desquels ils ont été faits, pourraient être regardés comme répréhensibles. Au second cas, il n’y a pas même de corps de délit, parce qu’aucune loi ne défend à un plaideur de voir son juge, et de solliciter des audiences par tous les moyens possibles.

Avant d’entrer dans la discussion des preuves que présente l’instruction, il y a un fait capital à éclaircir. Le suppliant a perpétuellement dit qu’il n’avait consenti aux présents qui ont été exigés pour lui faire obtenir des audiences de M. Goëzman, que parce que ce magistrat les lui avait persévéramment refusées. M. Goëzman dit au contraire, dans le mémoire de sa femme, et dans sa note imprimée, que le 2 avril il donna audience à Me Falconnet, l’un des conseils du suppliant ; et que le lendemain 3 avril, dans la matinée, il en donna une seconde au suppliant en personne. Il ajoute qu’il est faux que le suppliant ait été jusqu’à six fois chez lui les 1er et 2 avril ; et, pour prouver ce fait, il cite la liste de son portier, sur laquelle, dit-il, le nom du suppliant n’est point inscrit ces jours-là.

Le suppliant soutient, au contraire, qu’il a fait, les 1er et 2 avril, les six courses inutiles dont il a parlé dans sa déposition et dans ses mémoires ; qu’il est faux que le 2 avril Me Falconnet ait eu audience de M. Goëzman, et qu’il est également faux que, le 3 au matin, ce magistrat ait donné audience au suppliant. Le fait concernant l’audience prétendue accordée à Me Falconnet est étranger au suppliant ; mais Me Falconnet le dénie formellement ; et ce qui rend très-suspecte l’allégation de M. Goëzman sur cette audience, c’est son infidélité sur celle qu’il dit avoir donnée le lendemain 3, dans la matinée, au suppliant. Il est de notoriété qu’alors le suppliant était au For-l’Évêque pour sa malheureuse affaire avec M. le duc de Chaulnes, et que le ministre ne lui avait permis de sortir pour solliciter son affaire qu’avec un garde qui lui fut donné pour l’accompagner partout où il irait, et le reconduire le soir en prison. Ce garde est le sieur Santerre, dont la probité est connue, et qui a serment en justice. Si le suppliant avait été admis, le 3 avril dans la matinée, à l’audience de M. Goëzman, le sieur Santerre l’y aurait accompagné ; mais le sieur Santerre a déclaré et soutient affirmativement que ni lui ni le suppliant, qu’il ne quittait pas, n’ont point eu, le 3 avril, dans la matinée, d’audience de M. Goëzman. Le fait de l’audience donnée le 3 avril au matin est donc de toute fausseté ; et si M. Goëzman a été capable d’en imposer sur cette audience, comment peut-on l’en croire sur celle qu’il dit avoir accordée la veille à Me Falconnet ? Mendax in uno, mendax in omnibus : ce sont les expressions de la loi.

Quant à la liste du portier, il est bien étonnant qu’on ose présenter à la justice une pièce aussi méprisable. Si le nom du suppliant ne se trouve pas sur cette liste aux jours indiqués par M. Goëzman, c’est que, pour mieux faire connaître à ce magistrat tout l’empressement qu’il avait de le voir, il avait eu soin d’écrire de petits billets qu’il laissait à sa porte, et par lesquels il demandait jour et heure pour une audience. Présumera-t-on d’ailleurs que le suppliant, qui, suivant la liste, avait été trois fois chez M. Goëzman lors des plaidoiries de la cause, et dans le temps qu’il n’était point son rapporteur[20], eût négligé de lui rendre visite après que l’affaire eut été mise à son rapport ? Enfin, ce qui tranche toute difficulté à cet égard, et ce qui renverse les inductions qu’on s’est efforcé de tirer de la liste du portier, c’est la déclaration de madame Goëzman dans son récolement, où elle dit que le sieur le Jay la sollicitait pour obtenir des audiences de son mari pour le suppliant, si M. Goëzman eût accordé si facilement ces audiences, le suppliant n’aurait pas eu recours à des intermédiaires, et ces intermédiaires ne se seraient pas adressés à madame Goëzman pour les obtenir. Le langage tenu par madame Goëzman dans son récolement dément celui qu’on lui a fait tenir dans le mémoire distribué en son nom.

Mais, dit M. Goëzman dans le mémoire de sa femme et dans sa note, les anciennes ordonnances interdisent aux juges toute communication avec les parties plaidantes : le juge ne doit donc point les entendre ailleurs que dans son auditoire.

Le suppliant ne se serait jamais attendu qu’un magistrat qui se vante’de marcher sur les traces des Pithou, desMabillon, des Bignon, des Baluze et des Ducange, lit une application si fausse et si déplacée de nos ordonnances. Il n’est pas vrai qu’elles interdisent aux juges toute communication avec les parties, mais seulement des fréquentations dont pourront être causées vraisemblables présomptions et suspicions de mal : tel est leur langage. Ce ne sont donc que les fréquentations et habitudes familières avec les parties qui sont interdites aux juges ; c’est sur ce principe que l’ordonnance de I i in, qui est une de celles citées par M. Goëzman, défend, par l’article fi, aux juges de boire et de manger avec les parties plaidantes devant eux. Mais il est absurde de conclure de là que le juge, et surtout celui qui est rapporteur, doive refuser au plaideur la satisfaction de le voir et de lui expliquer son affaire ; il est plus absurde encore de dire que le rapporteur ne doit point entendre les pailies ailleurs que dans son auditoire : il n’y a point d’auditoire pour les procès appointe— el les causes mises en délibéré ; les parties, ne pouvant alors être entendues dans l’auditoire, seul obligées d’aller trouver le juge dans sa maison pour l’instruire. Cela s’est pratiqué de tout temps, dans tous les pays, dans tous les tribunaux, et cela se pratique journellement dans les causes mêmes qui se plaident à l’audience par le ministère d’avocats. Malgré la discussion qui s’en l’ait dan ? le lieu de l’auditoire, les juges ne refusent point aux partie, — la satisfaction de les recevoir chez eux et de les entendre ; le suppliant a peur garant de celle vérité une partie des magistrats qui doivent juger le procès actuel : ils ont eu la bonté de lui donner audience chez eux et de l’entendre lors même des plaidoiries de sa cause, et ils lui ont accordé la même grâce dans le temps qu’elle a été en délibéré. Les lois romaines ne défendaient point aux juges d’entendre les parties, mais seulement de vendre . Tago bi du mémoire de madame Goëzman. les audiences : non Visio ipsa preesidis cum prelio… 1, ne quis prœsidum munus donumve caperet. Loi IV. de officia prœsidis. Mais ces lois, loin d’interdire aux juges d’entendre les parties, leur en prescrivaient l’obligation ; elles voulaient que l’oreille du juge fût ouverte aux pauvres comme aux riches : seque aures judicantis pauperrimis ac dit itibus resen nlur. » ’. ni. après des textes aussi précis, M. Goëzman peut-il invoquer la disposition des lois, pour autoriser le refus par lui fait obstinément d’accorder audience au suppliant ? Mais, dit-on, la cause ayant été amplement discutée lors des plaidoiries, M. Goëzman n’avait pas besoin d’instructions nouvelles. Le suppliant répond qu’il s’agissait dans la cause, non-seulement de sa fortune, mais de son honneur ; que son adversaire avait fait plaider aux audiences auxquelles, à cause de sa détention, il n’avait pu assister, une foule de faits aussi faux qu’injurieux, et entre autres sur des lettres écrites par le suppliant au sieur Duverney, et sur les réponses de celui-ci, qui prouvaient que ce respectable citoyen, cet homme si éclairé, si judicieux, avait discuté le compte, et n’en avait signé l’arrêté que dans la plus grande connaissance de cause. Il importait au suppliant de faire connaître à son rapporteur toute la noirceur des calomnies qui avaient été débitées contre lui : il lui importait de lui faire voir ces lettres, de les lui faire lire les unes après les autres, de lui montrer que tout ce qu’on avait dit sur le format, sur le pli, était un tissu d’absurdités ; et même que, s’il y en avait une qui fût altérée, l’altération n’avait été faite que pendant que les pièces avaient été dans les mains de son adversaire, par la communication qui lui en avait été donnée de bonne foi. Le suppliant avait eu, au sujet de ces lettres, plusieurs conférences avec M. Dufour, son rapporteur aux requêtes de l’hôtel : i] S e Halle de l’avoir convaincu de leur sincérité. Il voulait, il desirait ardemment avoir aussi des conférences avec M. Goëzman, devenu son rapporteur en la grand’cliambre, | ■ lui démontrer, les lettres a la main, jusqu’à quel point son adversaire en avaii abusé à l’audience-, el cependant M. Goëzman lui refusait tout entretien, tout rendezVull-, Mais, dit-on encore, le suppliant ne s’est pas contenté de solliciter des audiences : il ■> donné de l’argent, il a fait des présents pour les obtenir, el le— mil lances le défendent expressément. La réponse est simple et péremptoire. Ce sont les dons corrompabh-s, les traités faitsavec les juges sur le fait des procès, que les lui.— défendent aux parties. Mais nulle loi ne leur interdit de demander audience aux juges, el de solliciter ces audiences quand elle— leur —uni refusées. Le suppliant vient de faire voir combien il lui était important de voir son juge, et de l’instruire sur les imputations personnelles qui lui étaient faites ; il désirait avoir un entretien avec lui ; ce désir était légitime ; il serait injuste de lui en faire un crime. Le crime ne consiste que dans l’infraction de la loi ; or, quelle est la loi qui défend aux parties de voir leurs juges et de les solliciter ? Il n’y en a aucune. Si une telle loi existait, elle serait sauvage et devrait être abolie, parce qu’encore une fois le juge, pour sa propre instruction, doit voir les parties et les entendre : or il est prouvé que M. Goëzman avait refusé toute audience au suppliant les 1er et 2 avril.

Ce refus a fait recourir à toutes les voies possibles pour se procurer cette audience désirée, et que le suppliant regardait comme indispensable. Le résultat de toutes les démarches qui ont été faites a été que, sans argent, on n’aurait point d’audience. Des agents intermédiaires ont apprécié le sacrifice d’abord à cent louis-, ils ont ensuite demandé un bijou. Le suppliant n’a point vu madame Goëzman ; il n’a fait ni fait faire de pacte avec elle ; il ignore personnellement si elle a accepté l’or et le bijou ; mais il sait, et les intermédiaires savent comme lui, qu’il ne demandait que des audiences, parce que tout son objet était d’instruire son rapporteur : ils l’ont tous déposé ; madame Goëzman l’a elle-même attesté à la justice elle l’a répète dans son sup . Si les intermédiaires ont rapporté, le jour delà perte du procès, les cent louis et la montre, ils en ont donné la raison, en déclarant que madame Goëzman avait dit que si le suppliant ne pouvait, avant le jugement, obtenir les audiences par elle promises, tout serait restitué. Le suppliant n’a point été partie directe dans la négociation ; on ne peut, pour lui faire un crime, lui supposer une intention qu’il n’a jamais eue, celle de corrompre son juge ; on le peut d’autant moins, que la femme de ce juge déclare elle-même que le suppliant ne lui avait fait demander que des audiences. Où est donc le crime ? où est même le blâme ? Est-ce du côté du suppliant, qui, contraint

cil.— de Philippe TV, de 1302, art. 13’. défend aux juges de rien prendre, même s il leur était offert.

Celle de Charles VII, du 28 octobre 1 H : ;, art. 6, fait défenses aux présidents et conseillers de prendre et recevoir par eux, leurs "■jnits et familiers, aucun don et présent, sous quelqu’espèce que ce soit, de viande, vin ou autre chose. Une seconde ordonnance du même roi, d renouvelle la même disposition dans les termes les plus forts, art. ILS ;.■ Voulant obvier ci l’indignation de Dieu, et aux grandes esclandres et inconvénients qui pour telle iniquité ou i„, ,’it ; st de justice aviennent souvent,.1 " et prohibons à tous nos juges et officiers, tant « en notre cour de parlement qu’en toutes autres — cours de notre royaume, que nul ne prenne et ne reçoive, par soi ou par autre directement ou indirectement, dons corrompables…, sur peine de privation de leurs offices ; et en outre voulons iceux être punis suivant l’exigence des cas et la qualité des personnes, et tellement que exemple à tous.

Et l’article 120 enjoint aux présidents des cours de faire diligente inquisition desdits cas, pour y donner provision convenable, et en faire punition sans dissimulation ou délai, et sans faveur ou exeption de personne, sur peine d’encourir notre indignation, et d’en être punis.

Ces règlements, faits par les législateurs pour prévenir les abus dans l’administration de la justice, ont été renouvelés par toutes les ordonnances postérieures 2:ainsi les magistrats ne peuvent les ignorer. Les lois ne leur défendent pas seulement de rien recevoir des parties par eux-mêmes, mais encore par des personnes interposées, leurs gens ou familiers, directement ou indirectement. Le suppliant ne va pas jusqu’à supposer que M. Goëzman ait eu connaissance des présents exigés par sa femme pour faire donner audience; elle est néanmoins la personne interposée dont parlent les ordonnances, leurs gens ou familiers. D’ailleurs il y a ici contre M. Goëzman la présomption de la loi, qui


par une dure nécessité, a fait un sacrifice pour

porte:inter proximas personas fraus facile præsumitur

obtenir une chose juste qu’il demandait ? Non certes ; mais il est entièrement du côté de ceux qui ont exigé des présents, et qui ont mis un prix exorbitant à l’audience qui a été accordée. Le juge qui fait payer une audience au plaideur est punissable; mais le plaideur qui la paye, parce qu’il ne peut pas l’obtenir par une autre voie, ne l’est point, parce qu’encore une fois la demande par lui faite d’une audience est juste, et que jamais on n’est répréhensible lorsqu’on ne fait que des demandes justes. Malheur à ceux qui, pour les accorder, emploient de mauvaises voies ! eux seuls méritent le blâme et la punition.

Aussi rien n’égale la sévérité de nos ordonnances sur ce point.

Si la fraude se présume facilement entre des personnes proches, combien, à plus forte raison, doit-elle se présumer entre deux personnes étroitement unies par un lien sacré, qui vivent ensemble dans la plus grande intimité, qui ont la même habitation, la même table, le même lit, et qui ne doivent rien avoir de secret l’un pour l’autre ! N’est-ce pas ici le cas de dire:inter conjunctas personas fraus multo facilius præsumitur ? Mais, encore une fois, le suppliant n’entend point

[21]

[22] inculper M. Goëzman ; tout son objet est de se défendre de l’accusation à laquelle sa dénonciation a donné lieu.

Maintenant que les faits ont été discutés et les principes établis, il ne reste plus au suppliant qu’à mettre sous les yeux de la cour les preuves que fournit l’instruction : s’il en résulte qu’il n’a demandé et sollicité que des audiences, l’accusation en corruption de juge, intentée contre lui sur la dénonciation de M. Goëzman, sera démontrée fausse et calomnieuse.

Or, que disent les témoins ?

La dame le Jay a déposé que madame Goëzman avait reçu cent louis pour une audience, et qu’elle en avait exigé et retenu quinze autres. Le sieur Bertrand Dairolles n’a cessé de dire et de répéter, dans sa déposition et dans ses interrogatoires, que lorsqu’il s’adressa à la dame le Jay pour l’engager à parler à M. Goëzman, il lui observa que ceux qui s’intéressaient pour le suppliant , ne lui avaient parlé que d’audiences ; que ses sollicitations personnelles ne s’étendaient pas au delà ; que lorsqu’il eut fait deux rouleaux des cent louis, il les remit au sieur le Jay, en lui disant encore qu’on ne lui avait parlé que d’entrevues et d’audiences ; qu’il ne se serait pas chargé de la commission, s’il y soupçonnait de la malhonnêteté.

Le sieur le Jay, par la main duquel les cent louis et la montre ont été donnés, dit pareillement qu’il n’avait demandé autre chose à madame Goëzman que des audiences pour le suppliant.

Mais écoutons madame Goëzman elle-même ; voici ce qu’elle a dit dans son récolement, dans lequel elle a toujours persisté comme contenant vérité : Jamais le sieur le Jay ne m’a présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, que l’on sait être incorruptible ; mais il sollicitait seulement des audiences auprès de moi pour le sieur de Beaumarchais.

Deux faits sont constatés par cette déclaration, que madame Goëzman a réitérée dans le supplément de mémoire qu’elle vient de distribuer : le premier, que jamais le sieur le Jay ne lui a présenté de l’argent pour gagner le suffrage de son mari (écartons donc ici toute idée de corruption) ; le second, que toutes les sollicitations du sieur le Jay se sont bornées à demander des audiences pour le suppliant. Il n’était donc question que d’audiences, et non de séduction. Le suppliant n’entendait point gêner le suffrage de M. Goëzman, mais seulement le voir et lui expliquer son affaire ; en lui demandant une audience, le suppliant ne lui demandait qu’un acte de justice.

Concluons donc que le suppliant n’a jamais demandé que des audiences ; que tout son objet était de voir son juge, pour l’instruire et discuter avec lui l’arrêté de compte, les lettres et toutes les autres pièces, et repousser à ses yeux les traits envenimés de la calomnie. Voilà le motif qui lui a fait désirer si ardemment de voir son rapporteur, motif aussi juste qu’honnête.

Mais ce qui n’est pas honnête, c’est tout ce qui s’est passé à l’occasion de la déclaration du sieur le Jay. Il est prouvé au procès que M. Goëzman est l’auteur de cette déclaration ; qu’il a mandé le sieur le Jay chez lui ; qu’en sa présence il en a rédigé le projet, et qu’il la lui a ensuite dictée sur la minute qu’il en avait dressée. Madame Goëzman en convient elle-même dans son mémoire, page 23, en ces termes : Le sieur le Jay pria mon mari dre lui arranger, dans la forme d’une déclaration, les faits dont il venait de lui rendre compte : il fut en conséquence fait un brouillon, que mon mari corrigea en plusieurs endroits. Ce brouillon a donc été l’ouvrage de M. Goëzman et de sa femme, qui assistait à l’opération. Mais pourquoi tant de précautions ? Pourquoi exiger du sieur le Jay un acte fabriqué dans les ténèbres ? Pourquoi du moins ne le pas laisser maître de rédiger la déclaration d’après ses propres connaissances ? Pourquoi enfin corriger en plusieurs endroits le brouillon qui venait d’être écrit ? Nimia prsecautio’lotus : c’est encore le langage de la loi. N’est-il pas évident que M. Goëzman a fabriqué cette déclaration clandestine que pour disculper sa femme, en inculpant le suppliant par l’imputation de faits absolument faux, et en inculpant même le sieur le Jay, qui avait eu la faiblesse de se lier à lui ? Mais qu’est-il arrivé ? Sur la dénonciation de M. Goëzman aux chambres, M. le procureur général a rendu plainte ; le sieur le Jay a été entendu comme témoin ; la. vérité a repris tout —mi empire sur cet homme simple, mais honnête : il a déclaré sous la religion du serment les faits tels qu’ils s’étaient passés ; il a dit que les présents n’avaient été faits que pour obtenir des audiences ; que la déclaration par lui signée elie/. M. Goëzman lui avait été suggérée et dictée par ce magistrat. Décrété de prise de corps et mis au secret, il a persisté à soutenir dans son interrogatoire les faits tels qu’il les avait déclarés dans sa déposition ; il n’a varié ni aux récolements ni aux confrontations. Que devient après cela la déclaration qui lui a été surprise ? M. Goëzman ne l’a fabriquée que pour perdre le suppliant ; mais elle le perdra lui-même, puisqu’elle prouve de sa part une manœuvre indigne, non-seulement de tout magistrat, mais même de tout homme à qui il reste un peu de sentiment. N’est-ce pas en effet une perfidie de sa part, de tirer du sieur le Jay cette fatale déclaration qu’il lui a dictée, pour ensuite le dénoncer à la justice et l’impliquer dans un procès criminel ? Car s’il y avait du crime dans les démarches faites auprès de mafame Goëzman, le sieur le Jay serait le premier coupable : M. Goëzman aurait donc abusé de la faiblesse de cet homme simple, en lui surprenant à titre de confiance cette déclaration, et en s’en servant ensuite contre lui. Les expressions manquent pour caractériser un pareil procédé.

Heureusement la vérité s’est fait jour dans l’instruction extraordinaire. Il est aujourd’hui démontré que le suppliant ni le sieur le Jay n’ont fait aucunes tentatives pour gagner le suffrage de M. Goëzman, mais seulement pour obtenir des audiences de lui. Demander des audiences à son juge, les solliciter même par des présents faits à la femme pour les obtenir du mari, quand il n’est pas possible de les avoir autrement, n’est point un crime.

Le premier chef d’accusation détruit, le second tombe de lui-même. Il n’est pas vrai que le suppliant ait injurié ni calomnié la personne de M. Goëzman ; il a seulement demandé à sa femme les quinze louis qu’elle a exigés pour le secrétaire, et qu’elle a retenus indûment, au lieu de les lui remettre. Ces quinze louis ne pouvaient à aucun titre appartenir à madame Goëzman : elle devait donc les rendre. Ce n’est pas la faute du suppliant si la rétention de ces quinze louis a donné lieu à des lettres qui ont été écrites, et à des propos qui ont été tenus. Un peu moins d’avidité dans madame Goëzman aurait prévenu tous les propos qu’elle ne doit imputer qu’à elle-même.

Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise décharger le suppliant de l’accusation intentée contre lui ; ordonner que l’arrêt qui interviendra sera imprimé et affiché, sous la réserve que fait le suppliant de tous ses droits et actions contre M. Goëzman, comme son dénonciateur ; et vous ferez justice.

Signé Caron de Beaumarchais.


QUATRIÈME

MÉMOIRE À CONSULTER

Contre

M. Goëzman, juge, accusé de subornation et de faux ; madame Goëzman et le sieur Bertrand, accusés ; les sieurs Marin, gazetier ; D’Arnaud-Baculard, conseiller d’ambassade ; et consort.

La justice qu’on vous doit servira à purger la société d’une espèce aussi venimeuse. (Lettre du comte de la Blache datée de Grenoble.)

et réponse ingénue à leurs mémoires, gazettes, lettres courantes, injures, et mille et une diffamations.

Sunt Quoque gandia luctus

(Ovid.)

Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisir.


Suivant la marche ordinaire des procès, un homme défend sur les objets qui lui sont reprochés, et s’en tient là : pourvu qu’il sorte d’intrigue, qu’il ait bien ou mal dit, ses amis ne s’en soucient guère, ni lui non plus.

Il n’en est pas ainsi de ma cause, bizarre à l’excès dans toutes ses parties. Non-seulement je suis forcé de plaider sur le fond des accusations, mais encore de défendre la nature même de mes défenses.

Beaucoup de gens graves, en s’expliquant sur mes écrits, ont trouvé que, dans une affaire où il allait du bonheur ou du malheur de ma vie, le sang-froid de ma conduite, la sérénité de mon âme, et la gaieté de mon ton, annonçaient un défaut de sensibilité, peu propre à leur en inspirer pour mes malheurs. Tout sévère qu’est ce reproche, il a je ne sais quoi d’obligeant qui me touche et m’engage à me justifier.

Mais qui a dit à ces personnes qu’il allait ici du bonheur ou du malheur de ma vie ? Comment sait-on si je suis faible au point de confier mon bonheur à la fortune, ou sage assez pour le faire dépendre uniquement de moi-même ? Parce qu’ils sont souvent tristes au sein de la joie, ils me reprochent d’être froid et tranquille au milieu du malheur ! Pourquoi mettre sur le compte de l’insensibilité ce qui peut être en moi le résultat d’une philosophie aussi noble dans ses efforts que douce en ses effets ? Pour des gens très-graves, le reproche n’est-il pas un peu léger ? Je veux bien qu'ils sachent que le courage qui fait tout braver, l’activité qui fait parer à tout, et la patience qui fait tout supporter, ne rendent pas les outrages moins sensibles, ni les chagrins moins cuisants. Mais je me fais un plaisir de leur rappeler que l’habitude du mal suffit seule pour y résigner les créatures même les plus faibles en apparence.

Les femmes, dont le commerce est si charmant qu’elles semblent n’avoir été destinées qu’à répandre des fleurs sur notre vie, les femmes mêmes nous donnent sans cesse la douce leçon de ce courage d’instinct, de cette philosophie pratique : formées par la nature moins fortes que les hommes, et souffrant presque sans cesse, elles ont une patience, une douceur, une sérénité dans les maux, qui m’a toujours fait rougir de honte, moi créature indocile, irascible, et qui prétends à l’honneur de savoir me vaincre. Moins occupées de se plaindre que de nous plaire, on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu’à nos plaisirs. Il semble que notre estime et notre amour les dédommagent de tous leurs sacrifices.

Objet de mon culte en tout temps, ce sexe aimable est ici mon modèle. Il est impossible d’être plus malheureux que moi sous toutes sortes d’aspects ; mais, en écrivant, je me sauve de moi-même pour m'occuper de ceux qui pourront m’estimer et me plaindre, si je parviens à les instruire de mes maux sans les ennuyer de leur récit.

Dès lors je suis comme Sosie : ce n’est plus le moi souffrant et malheureux qui prend la plume ; c’est un autre moi courageux, ardent à réparer les pertes que la méchanceté m’a causées dans l’opinion de mes concitoyens, qui brûle d’intéresser les âmes sensibles, en peignant à grands traits l’iniquité de mes ennemis ; qui s’efforce d’exciter la curiosité des indifférents, en égayant un sujet aride. J’aspire à m’envelopper de la bienveillance publique, à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceux qui me persécutent ; enfin j’oublie mes maux en écrivant, et suis comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes, à l’instant qu’il voit compter l’argent de sa rançon.

D’ailleurs je me donne les airs d’avoir aussi ma philosophie ; et comme ce mémoire est moins l’examen sec et décharné d’une question rebattue, qu’une suite de réflexions sur mon état d’accusé, peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de montrer ici sur quel autre fondement j’établis la paix intérieure d’un homme si cruellement tourmenté, que cette paix paraît factice aux uns, et du moins fort extraordinaire aux autres.

Si l’Être bienfaisant qui veille à tout m’eût honoré de sa présence un jour, et m’eût dit : Je suis celui par qui tout est ; sans moi tu n’existerais point ; je te douai d’un corps sain et robuste ; j’y placé l’âme la plus active ; tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur, et la gaieté sur ton caractère : mais, pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, tu serais aussi trop heureux, si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné : ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre ; déchiré par mille ennemis ; privé de ta liberté, de tes biens ; accusé de rapines, de faux, d’imposture, de corruption, de calomnie ; gémissant sous l’opprobre d’un procès criminel ; garrotté dans les liens d’un décret ; attaqué sur tous les points de ton existence par les plus absurdes on dit ; et ballotté longtemps au scrutin de l’opinion publique, pour décider si tu n’es que le plus vil des hommes, ou seulement un honnête citoyen :

Je me serais prosterné, et j’aurais répondu : Être des êtres, je te dois tout, le bonheur d’exister, de penser et de sentir : je crois que tu nous as donné les biens et les maux en mesure égale ; je crois que ta justice a tout sagement compensé pour nous, et que la variété des peines et des plaisirs, des craintes et des espérances, est le vent frais qui met le navire en branle, et le fait avancer gaiement dans sa route.

S’il est écrit que je doive être exercé par toutes les traverses que ta rigueur m’annonce, tu ne veux pas apparemment que je succombe à ces chagrins : donne-moi la force de les repousser, d’en soutenir l’excès par des compensations ; et, malgré tant de maux, je ne cesserai de chanter tes louanges in cithara et decachordo.

Si mes malheurs doivent commencer par l’attaque imprévue d’un légataire avide sur une créance légitime, sur un acte appuyé de l’estime réciproque et de l’équité des deux contractants, accorde-moi pour adversaire un homme avare injuste, et reconnu pour tel ; de sorte que les honnêtes gens puissent s’indigner que celui qui, sans droit naturel, vient d’hériter de quinze cent mille francs, m’intente un horrible procès, et veuille me dépouiller de cinquante mille écus, pour éviter de me payer quinze mille francs au nom et sur la foi de l’engagement de son bienfaiteur.

Fais qu’aveuglé par la haine, il s’égare assez pour me supposer tous les crimes ; et que, m’accusant faussement, au tribunal du public, d’avoir osé compromettre les noms les plus sacrés, il soit enfin couvert de honte, quand la nécessité de me justifier m’arrachera au silence le plus respectueux.

Fais qu’il soit assez maladroit pour prouver sa liaison secrète avec mes ennemis, en écrivant contre moi dans Paris des lettres de Grenoble à celui qui l’aura aidé à me dépouiller de mes biens ; de façon que je n’aie qu’à poser les faits dans leur ordre naturel, pour être vengé de ce riche légataire par lui-même.

S’il est écrit qu’au milieu de cet orage je doive être outragé dans ma personne, emprisonné pour une querelle particulière :… s’il est écrit que l’usurpateur de mon bien profite de ma détention pour faire juger notre procès au parlement, et si je suis destiné de toute éternité à tomber à cette époque entre les mains d’un rapporteur inabordable ; j’oserais désirer que l’autorité, qui n’est jamais formaliste sur rien, le devînt assez contre moi pour qu’il me fût interdit de sortir de prison pour solliciter ce rapporteur, sans être suivi d’un homme public et sermenté, dont le témoignage pût servir un jour à me sauver des misérables embûches de mes ennemis, et de la fameuse liste du portier de l’hôtel Goëzman.

Si, pour les suites de ce procès, je dois être dénoncé au parlement comme ayant voulu corrompre un juge incorruptible, et calomnier un homme incalomniable ; suprême Providence, ton serviteur est prosterné devant toi : je me soumets ; fais que mon dénonciateur soit un homme de peu de cervelle ; qu’il soit faux et faussaire ; et puisque ce procès criminel doit être de toute iniquité comme le procès civil qui y a donné lieu, fais, ô mon maître, que celui qui veut me perdre se trompe sur moi, me croie un homme sans force, et s’abuse dans ses moyens !

S’il se donne un complice, que ce soit une femme de peu de sens : si elle est interrogée, qu’elle se coupe, avoue, nie ce qu’elle a avoué, y revienne encore ; et, pour augmenter sa confusion, fais qu’elle rejette enfin sur des signes ordinaires de jeunesse et de santé tous les égarements de son esprit malade.

Si mon dénonciateur suborne un témoin, que ce soit un homme simple et droit, que l’horreur des cachots n’empêche pas de revenir à la vérité, dont on l’aura un moment écarté.

Si l’incorruptible fait faire une déclaration à ce pauvre honnête homme, qu’il en fabrique la minute, qu’il la confie à ce témoin, qu’il change le sens de la copie qui lui reste, en y commettant des faux très-grossiers ; qu’il n’y ait ni suite ni plan dans sa conduite, afin que tout puisse un jour servir à le confondre dans ses vues iniques, comme mon ennemi son homme de lettres, et qui écrit d’une façon si modérée.

Telle eût été ma prière ardente ; et si tous ces points m’avaient été accordés, encouragé par tant de condescendance, j’aurais ajouté : Suprême bonté, s’il est encore écrit que quelque intrus doive s’immiscer dans cette horrible affaire et prétendre à l’honneur de l’arranger, en sacrifiant un innocent et me jetant moi-même dans des embarras inextricables, je désirerais que cet homme fût un esprit gauche et lourd ; que sa méchanceté maladroite l’eût depuis longtemps chargé de deux choses incompatibles jusqu’à lui, la haine et le mépris public. Je demanderais surtout qu’infidèle à ses amis, ingrat envers ses protecteurs, odieux aux auteurs dans ses censures, nauséabond aux lecteurs dans ses écritures, terrible aux emprunteurs dans ses usures, colportant les livres défendus, espionnant les gens qui l’admettent, écorchant les étrangers dont il fait les affaires, désolant, pour s’enrichir, les malheureux libraires, il fût tel enfin dans l’opinion des hommes, qu’il suffît d’être accusé par lui, pour être présumé honnête ; son protégé, pour être à bon droit suspecté : donne-moi Marin.

Que si cet intrus doit former le projet d’affaiblir un jour ma cause en subornant un témoin dans cette affaire, j’oserais demander que cet autre argousin fût un cerveau fumeux, un capitan sans caractère, girouette à tous les vents de la cupidité, pauvre hère qui, voulant jouer dix rôles à la fois, dénué de sens pour en soutenir un seul, allât, dans la nuit d’une intrigue obscure, se brûler à toutes les chandelles, en croyant s’approcher du soleil ; et qui, livré, sur l’escarpolette de l’intérêt, à un balancement perpétuel, en eût la tête et le cœur étourdis au point de ne savoir ce qu’il affirme, ni ce qu’il a dessein de nier : donne-moi Bertrand.

Si quelque auteur infortuné doit servir un jour de conseiller à cette belle ambassade, j’oserais supplier ta divine providence de permettre qu’il y remplît un rôle si pitoyable, que, bouffi de colère et tout rouge de honte, il fût réduit à se faire à lui-même tous les reproches que la pitié me ferait supprimer. Heureux encore quand une expérience de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris à parler, que cet événement lui apprît au moins à se taire ! donne-moi Baculard.

Que si, pour achever d’exercer ma patience et me mieux tourmenter, quelque magistrat d’un beau nom doit se déclarer le protecteur, le conseil et le soutien de mon ennemi, j’oserais demander qu’il fût choisi entre mille, d’un caractère léger, et tel que ses imputations n’obtinssent pas plus créance contre moi, que ses outrages publics ne doivent m’ébranler ni me nuire. Je sais que mon désir est difficile à satisfaire, mais rien n’est impossible à ta puissance…

Enfin, si dans la foule des maux prêts à m’accabler, si dans la nécessité d’un procès aussi bizarre, cet Être bienfaisant m’eût laissé le choix du tribunal, je l’aurais supplié qu’il fût tel que, tout près encore de la naissance de ses augustes fonctions, il pût sentir que l’expulsion d’un membre vicié l’honorerait plus aux yeux de la nation que cent jugements particuliers, où les murmures des malheureux balancent toujours l’éloge que les heureux sont tentés de donner. Je l’aurais demandé ainsi, parce que j’aurais cru n’être point exposé à voir sortir de ce tribunal un jugement équivoque, sous les yeux d’un peuple éclairé, plein de sagacité, d’esprit et de feu, et qui, toujours plus prompt à blâmer qu’à prodiguer la louange, rendrait chaque magistrat attentif et sévère sur sa façon de prononcer.

Eh bien ! dans mon malheur, tout ce que j’aurais ardemment désiré, ne l’ai-je pas obtenu ? L’acharnement de mes ennemis les a rendus peu redoutables ; leur nombre les a livrés au défaut de liaison si nécessaire en tout projet : la haine les a conduits à l’aveuglement : chacun de leurs efforts pour m’arrêter n’a fait qu’accélérer ma marche et hâter ma justification.

Combien de fois m’étais-je dit, pendant ces temps de trouble : Je n’aurai pas la faiblesse de me faire un besoin de l’estime universelle, plus que je n’ai l’orgueil de croire la mienne utile à tout le monde ! Avouons-le de bonne foi, force n’est pas bonheur : il faut une vertu plus qu’humaine pour être heureux étant mésestimé ; mais je n’en ai que mieux goûté depuis combien l’estime publique est douce à recueillir. Aujourd’hui je sens toute la fermeté de mon cœur s’amollir, se fondre de reconnaissance et de plaisir, au plus léger éloge que j’entends faire de mon courage ou de mon honnêteté.

Si j’ajoute à cela les offres multipliées de secours et de services d’une foule d’honnêtes gens, et les consolations particulières de l’amitié, vous conviendrez que l’exemple vivant d’une heureuse compensation du mal par le bien est ici joint aux enseignements de la plus douce philosophie :

Sunt quoque gaudia luctus. (Ovide.)
Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisir.

Quant au procès que je défends, indépendamment de la justice de ma cause, sur laquelle se fonde ma sécurité, je ne vois ici qu’un événement qui, tout bizarre qu’il est, mériterait peu d’arrêter les regards, sans la qualité, la quantité de mes ennemis, et sans mon courage à repousser leurs traits. Mais, pour obtenir la justice que j’attends, je ne dois pas me lasser de discuter, en présence de mes juges, la seule question qui me soit vraiment personnelle dans le procès soumis au jugement de la cour :

suis-je un corrupteur, ou ne le suis-je pas ?

Dans sa dénonciation, M. Goëzman a dit formellement que j’étais un corrupteur. Cette pièce est la seule contre laquelle j’aie à m’élever aujourd’hui, puisque c’est sur elle seule que le procès est établi ; mais le dénonciateur y déclare positivement qu’il n’est instruit du fait dont il m’accuse que par le témoignage de sa femme.

Laissons donc la dénonciation de côté, pour ne plus nous occuper que de ce témoignage, unique et frêle appui d’un procès beaucoup trop fameux.

Mais la dame interrogée déclare, à son tour, que jamais le Jay ne lui a laissé d’argent pour corrompre son mari, qu’on sait bien être incorruptible ; et qu’il ne lui marchandait que des audiences. C’est ainsi qu’en donnant dans son récolement le démenti le plus ferme à sa déclaration concertée et à la dénonciation qui en est le fruit, cette dame anéantit encore une fois l’accusation de corruption portée contre moi ; et tout est dit à cet égard, à moins qu’on ne trouve à la ranimer par les charges mêmes du procès.

Mais les interrogatoires de le Jay démentent la dénonciation du mari et renforcent le récolement de la femme.

Mais les interrogatoires de Bertrand, mais ses mémoires, qu’il faut mettre en ligne de compte aujourd’hui, parce que, sortant d’une plume ennemie, ils doivent en être crus toutes les fois qu’ils s’expliquent en ma faveur ; ces interrogatoires, ces mémoires, en un mot tout ce qui nous est venu de la part du sacristain, confirment que jamais je n’ai voulu corrompre M. Goëzman l’incorruptible, et qu’on n’a jamais parlé, à lui sacristain, que d’entrevues et d’audiences.

Enfin toutes les dépositions renforcent ces aveux non suspects ; tous les témoins conviennent que c’est avec la plus grande répugnance que je me suis prêté à payer des audiences, dans le temps de ma vie où j’avais le plus besoin d’argent et le moins de facultés pécuniaires.

Que reste-t-il donc au soutien de cette corruption dont on a fait tant de bruit ? Plus rien qu’un adminicule de présomption fondé sur l’énorme prix de deux mille écus pour une audience : mais le plus simple exposé va faire évanouir de nouveau ce fantôme.

Je demandais à grands cris des audiences, et n’avais, comme je l’ai dit, pas plus d’espoir de les obtenir que d’argent pour les acheter. Un ami m’offre cent louis, et les confie à la prudence de ma sœur, qui, parcimonieuse pour mes intérêts, parle d’abord de vingt-cinq louis, finit par en livrer cinquante, et s’en fût tenue là, si le sieur Bertrand, très-magnifique agent d’audience, à qui rien ne coûtait en fouillant dans ma bourse, pour me donner une preuve de zèle, n’eût été de son chef reprendre à le Jay les cinquante louis, ne fût revenu dire à ma sœur : Quand on fait un présent, il faut le faire honnête, et ne lui eût par cette phrase arraché les autres cinquante louis. D’où l’on voit que, sans Bertrand, le porte-parole, et son zèle magnifique, le libraire eût peut-être obtenu l’audience au prix des premiers cinquante louis, et que les autres cinquante m’eussent servi à en solliciter une seconde, en cas de besoin.

Mais la première audience acquise au prix de cent louis, il devint impossible d’aller au rabais pour la seconde. On n’offre pas une aigrette de verre à qui l’on a donné des boucles de brillants. Le prix des premières bontés d’une femme est au moins le taux de celles qui les suivent : c’est l’usage. Ainsi le défaut d’argent m’ayant forcé de recourir aux bijoux, comme c’est encore l’usage, le lendemain de l’audience je remis au capitan une montre valant cent autres louis, pour arracher une seconde audience.

Quant aux quinze louis exigés pour le secrétaire, ils ne sont en cette qualité sur le compte d’aucune audience ; et l’on voit maintenant par quelle gradation d’incidents la seule audience que j’aie obtenue, estimée d’abord par mes amis moins de cinquante louis, peut avoir l’air, en embrouillant les choses, d’avoir été payée deux mille écus.

L’audience du rapporteur ainsi rappelée à sa première estimation, le soupçon de corruption, fondée sur l’énormité de son prix, tombe de soi-même ; et remarquez que ce n’était encore là qu’une présomption, qui en affaire criminelle est sans force : il serait superflu de s’y arrêter plus longtemps.

Mais a-t-on fait de ma part une convention avec madame Goëzman de me rendre mes cent louis, si je ne gagnais pas ma cause ? Personne au procès n’a déposé d’un pareil fait ; l’unique madame Goëzman, en qualité de seul contradicteur, eût pu fonder ce reproche. Mais loin d’articuler qu’elle ait fait aucun pacte à cet égard avec le Jay, le seul aussi qui lui ait parlé, toutes ses défenses se réduisent à nier qu’elle ait reçu l’argent, et à dire qu’on l’a glissé furtivement dans son carton de fleurs : ainsi le soupçon, qu’en donnant de l’or j’ai pu avoir l’intention de corrompre mon rapporteur, n’est ici qu’une vaine fumée, dissipée, comme on voit, par tous les vents de l’horizon : et c’est ainsi que des détails insipidement nécessaires deviennent, malgré mes soins, nécessairement insipides, au grand dommage de l’indulgent lecteur.

Reste enfin pour dernière ressource à la haine, en faveur de la corruption, la misérable et fausse allégation de M. Goëzman, qui prétend m’avoir donné deux audiences en un jour, et deux autres à deux de mes amis ; et qui s’essouffle à faire entendre que quatre audiences accordées sans intérêt en trois jours doivent faire soupçonner que mes sacrifices d’argent avaient un autre objet. En attendant qu’il prouve les quatre audiences, je lui soutiens, moi, que je n’en ai reçu qu’une. Mais, malgré le témoignage d’un homme public et sermenté, du sieur Santerre, mon gardien, qui ne me quittait pas, la contradiction sur un fait aussi grave étant positive entre M. Goëzman et moi, la cour n’a pas négligé d’acquérir les lumières qu’une confrontation indiquée par la loi devait répandre sur l’affaire en général, et sur ce point en particulier. Elle apprendra bientôt comment, à cette occasion, mon digne rapporteur est sorti des mains de son humble client.

Les faits ainsi posés, discutés, approfondis, et les témoins, les accusés, les contradicteurs même détruisant à l’envi le système absurde de la corruption établi contre moi par M. Goëzman, il faut en revenir à cette autre question.

Lorsque le malheur des affaires jette un infortuné sous la dépendance d’un pareil juge, que doit-il faire ? Refuser de l’or ! On ne l’aborde pas autrement. En donner, et se plaindre de la vexation ! On peut se voir à l’instant accusé, décrété, prêt à périr. Entre deux extrémités, quel parti prendre ? Voilà le vrai problème : mais, en bonne justice, je ne me crois pas plus obligé de le résoudre, que de relever sérieusement le reproche singulier de séduction que me fait madame Goëzman, dans son supplément divisé par première, seconde et troisième atrocité ; et le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens me font de n’y avoir pas répondu dans mon dernier mémoire.

Vous avez osé (c’est madame Goëzman qui parle, page 10), en présence du commissaire, du greffier, etc., me dire que je vous aurais, si je voulais, l’obligation de n’être point enfermée par mon mari. Vous avez poussé l’impudence plus loin encore : vous avez osé ajouter (pourquoi suis-je forcée de rapporter des propos aussi insolents qu’ils sont humiliants pour moi ?), vous avez osé ajouter, dis-je, que vous finiriez par vous faire écouter ; que vos soins ne me déplairaient pas un jour ; que… Je n’ose achever, je n’ose vous qualifier.

Fi donc ! des points !… Il fallait oser, madame ; il fallait achever, il fallait me qualifier. Que voulez-vous donc dire avec vos points !… Vous mettez là de jolies réticences dans vos mémoires… Je répondais à toutes vos injures par des compliments généraux, qu’il paraît qu’un amour-propre éveillé vous a fait prendre du bon ou du mauvais côté, comme il vous plaira l’entendre : mais des points… Vous me feriez une belle réputation ! Quelle femme honnête voudrait jamais m’admettre, si je ne détruisais pas l’impression que vous donnez ici de mon cavalier respect pour les dames ? Quelle femme oserait se croire en sûreté chez elle avec moi, quand elle penserait que la femme de mon ennemi même, agitée, furibonde, et, critique à part, dénuée de ces grâces touchantes, de cette douceur qui fait le charme de son sexe, en plein greffe et devant le juge et le greffier, a couru des risques avec moi d’un genre à exiger des points … et qu’elle se croit en droit de me traduire aujourd’hui en justice comme un audacieux effronté, moi qui n’étais devant elle alors qu’un très, très, très-modeste confronté : je m’en souviens bien.

Il est atroce (dites-vous, page 1) que ce séducteur préparé au combat (le joli choix d’expressions !) jette un coup d’œil de compassion sur une femme timide (la peste ! quelle timidité !) ; qu’il triomphe de l’avoir fait rougir, lui qui ne rougit jamais. Oh ! pour cela, madame, c’est bien pure malice à vous de dire que je ne rougis jamais, moi qui, sans reproche, ai eu la bonté de baisser les yeux pour vous deux ou trois fois, pendant que le greffier lisait les décentes raisons que vous aviez données de votre défaut de mémoire ! À la vérité je ne rougissais pas, mais je faisais plus : je voulais rougir pour vous en donner l’exemple ; et je ne doute pas que M. de Chazal n’ait rendu compte à la cour du ton doux et poli dont j’ai répondu aux mâles injures d’une femme faible, et peu faite, par son inexpérience, pour entrer en lice avec un séducteur adroit.

En vérité, madame, vous avez de si singulières expressions, qu’on dirait que vous y entendez finesse. Une femme faible, et peu faite, par son inexpérience, pour entrer en lice avec un séducteur adroit ! Mais c’est que, loin d’être une femme faible, vous étiez, madame, à ces confrontations, la femme forte, la véritable femme forte, provoquant, injuriant, maudissant, et parlant, parlant, parlant… Quant à votre inexpérience pour entrer en lice, voilà sur quoi, par exemple, il m’est impossible de prononcer, moi qui me suis toujours tenu dans le plus respectueux éloignement de la lice. Avec un séducteur adroit ! Il ne tiendrait qu’à moi de prendre encore cela pour un compliment, et de le rapporter à ce qu’on appelle proprement la séduction d’une femme : car si vous l’entendez du côté de l’argent que moi, séducteur adroit, vous ai envoyé par l’adroit séducteur Bertrand, qui l’a remis à l’adroit séducteur le Jay, qui l’a remis, comme on sait, très adroitement dans votre carton de fleurs, vous m’avouerez qu’il n’y a pas là de quoi me vanter d’une merveilleuse adresse en fait de séduction.

Quoi qu’il en soit, un seul exemple va mettre la cour en état de juger lequel des deux contendants est sorti de son caractère à ces confrontations. Il était dix heures du soir, nous touchions à la fin de la première séance : Homme atroce, me dites-vous (et j’en tremble encore), on vient de faire la lecture de mes interrogatoires, et vous remettez à demain à y répondre, pour avoir apparemment le temps de disposer vos méchancetés ; mais je vous déclare, misérable, que si vous ne me faites pas sur-le-champ, et sans y être préparé, une interpellation, vous n’y serez plus admis demain matin.

Aussi surpris de cette fière provocation que du ton brave qui l’accompagnait : « Eh ! d’où savez-vous, madame, que je suis un homme atroce, un misérable ? Je n’ai jamais eu l’honneur, avant ce moment-ci, de me rencontrer avec vous. — Je le sais d’où je le sais ; je l’ai entendu dire… — À M. de la Blache sans doute ? — À tout le monde : cet hiver, au bal de l’Opéra. — Il était donc bien mal composé : en vous voyant, madame, je sens qu’il y avait mille choses plus agréables à dire ; et vous avouerez qu’on vous a tenu là de tristes propos de bal. Quoi qu’il en soit, vous voulez absolument une interpellation avant de nous quitter ? Il faut vous satisfaire. Je vous interpelle donc, madame, de nous dire à l’instant, sans réfléchir et sans y être préparée, pourquoi vous accusez, dans tous vos interrogatoires, être âgée de trente ans, quand votre visage, qui vous contredit, n’en montre que dix-huit. » Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir.

Malgré la colère que nous en montrez aujourd’hui, avouez-le, madame, cette atrocité vous offensa si peu, que, prenant votre éventail et votre manteau, vous me priâtes de vous donner la main pour rejoindre votre voiture : sans y chercher d’autre conséquence, je vous la présentais poliment, lorsque M. Frémyn, le meilleur des hommes, mais le plus inexorable des greffiers, nous fit apercevoir que nous ne devions pas descendre du palais ensemble avec cet air d’intelligence peu décent pour l’occasion. Alors, vous saluant de nouveau, je vous dis : « Eh bien ! madame, suis-je aussi atroce qu’on a voulu vous le faire entendre ? — Eh ! mais, vous êtes au moins bien malin. — Laissez donc, madame, les injures grossières aux hommes ; elles gâtent toujours la jolie bouche des femmes. » Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme agréable, que l’humeur avait un peu altérée, et nous nous quittâmes.

Il faut pourtant convenir que tout cela n’est ni si meurtrier ni si atroce que madame Goëzman voudrait le faire entendre : et sur la vérité de ces faits, sur la frivolité des reproches de cette dame, j’invoque le témoignage du grave M. Frémyn ; et, sans le peu d’importance du sujet, j’oserais bien invoquer celui de M. de Chazal lui-même.

Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès, après avoir eu besoin de très-grands efforts, en me défendant, pour détruire l’importance d’une corruption qui n’a jamais existé, pour atténuer celle d’une séduction à laquelle je n’ai jamais songé, je me vois forcé d’en employer de plus grands encore pour établir l’importance du crime de faux dans l’acte de baptême sur lequel j’ai dénoncé publiquement M. Goëzman, et pour montrer la liaison intime de cette dénonciation avec mes défenses.

À entendre quelques personnes, je suis un méchant homme, instrument servile de je ne sais quelle haine qui veut, dit-on, perdre M. Goëzman : et pour accréditer ces bruits, on feint d’oublier que ce n’est pas moi qui ai fomenté la querelle, que je n’ai point attaqué M. Goëzman ; on feint d’oublier que je suis accusé de corruption, de calomnie, et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat : que c’est lui qui m’a forcé de me défendre, quoique j’eusse dit à M. de Sartines, à M. le premier président, et plus nettement encore au vertueux conciliateur Marin, que j’invitais mon rapporteur à me laisser tranquille, parce que, s’il s’obstinait à m’attaquer, je lui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère. On feint d’oublier que le propos de M. Goëzman, très-public alors, était qu’il me poursuivrait jusqu’aux enfers ; à quoi je répliquai : Puisqu’il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l’autre.

Maintenant que l’action est bien engagée, on me voit porter en parant, serrer la mesure, et gagner du terrain sur l’adversaire ; pour m’inculper, on invoque à son secours la commisération publique : vexat censura columbas. Tout ce qu’il a fait n’est, dit-on, que peccadilles ; subornations de témoins, minutation d’écrits, faux dans les déclarations, dénonciation calomnieuse au parlement, tout cela n’est rien : dat veniam corbis.

Forcé de prouver à mon tour les faux de ses déclarations, ou de succomber, je montre que tel est son usage.

Eh ! comment l’aurait-il négligé pour perdre un ennemi, lui qui n’a pas craint de commettre un faux au premier chef contre un malheureux enfant dont il s’était rendu le protecteur déclaré ! Telle est l’analogie, la liaison intime et nécessaire entre le faux de mon rapporteur dans l’acte baptistaire et le faux de mon rapporteur dans notre procès.

Mais ce faux du baptême est, dit-on, purement matériel, une misère qui ne mérite pas qu’on s’y arrête un moment : dat veniam corvis.

Laissons de côté ces jugements légers, ces absolutions cavalières, et montrons aux citoyens, justement alarmés de voir au parlement un pareil magistrat, que le faux du baptême est un des plus graves qui puissent se commettre contre la société[23].

Quoique je le sente vivement, ma plume inégale et profane est peu propre à peindre l’irrévérence de celui qui, dans le saint lieu, se joue du premier et du plus grand des sacrements : j’aurai le respect de m’en taire : mais la double austérité d’une partie de mes juges, prêtres et magistrats, n’a pas besoin d’être inspirée pour s’armer contre une pareille profanation. Et le délit de M. Goëzman n’attaquant point le salut de l’enfant, mais son état civil, c’est ce dernier point seulement que je me permettrai de discuter.

Pour rendre le baptême aussi utile à l’homme qu’il est indispensable au chrétien, la politique a joint à l’acte religieux le plus nécessaire au salut de tous l’acte civil le plus important à l’existence de chacun : le point de législation qui a confié au dépôt public le nom, l’âge et l’état des citoyens, est si utile et si grand, qu’il eût sans doute mérité d’appartenir au christianisme ; mais, il faut être vrai, nous en devons la reconnaissance au plus sage des païens, au grand Marc-Aurèle, qui le premier ordonna que le nom, l’âge et l’état des citoyens, attestés par des témoins, auxquels répondent nos parrains et marraines, fussent inscrits à l’heure de la naissance sur un registre public ; qui fit déposer ce livre de vie dans le temple de Saturne ; et qui en confia la garde aux prêtres du père de tous les dieux, du dieu du temps et de la durée, du dieu enfin dont l’idée se rapproche le plus de la majesté que nous reconnaissons à l’Être suprême.

J’ignore en quel siècle l’Église chrétienne adopta cet usage précieux à l’humanité : mais il faut croire que ce fut assez tard, puisque le baptême ne se donna longtemps qu’aux adultes, suivant l’avis de Tertullien et de quelques Pères de l’Église ; et souvent même à l’heure de la mort, par la persuasion qui ce sacrement, effaçant le péché originel, devait aussi laver de tous les autres péchés. Avant la réunion du procès-verbal au sacrement, chacun de ces actes séparés était également respectable aux hommes : la politique et la religion gagnèrent à les réunir, l’une de la sûreté pour les citoyens, l’autre de la considération pour ses ministres. Il paraît même que la double utilité dont ces derniers se sont rendus aux hommes par cette réunion est le vrai fondement de la distance que l’opinion met entre les prêtres séculiers, chargés du dépôt de tous les actes importants de la vie, et les réguliers, qui ne sont chargés de rien.

Si donc l’utilité fait tout le mérite des hommes et des choses, qu’on juge de quelle majesté devint le baptême, lorsque les deux points fondamentaux de tout bonheur furent rassemblés en un seul et même acte : sans le baptême on resta nul en ce monde et l’on fut perdu pour jamais dans l’autre ; et c’est de cet acte si saint, si grand, si révéré, si nécessaire, que M. Goëzman, homme éclairé, jurisconsulte, criminaliste, conseiller de grand’chambre du premier parlement de la nation, fait un badinage perfide et sacrilége ; il s’avance au temple de Dieu pour présenter au christianisme un nouveau-né, à la société un nouveau citoyen ; il s’agit, pour ce magistrat, de constater légalement qu’un tel est fils d’un tel ; le père ne sait pas écrire, il ne peut rien pour assurer l’état civil de son enfant ; la marraine est fille mineure, sa signature est sans force aux yeux de la loi ; reste pour unique ressource au malheureux enfant l’attestation de son parrain : lui seul peut donner la sanction à son état, et ce faux protecteur ne rougit pas d’y signer un faux nom : au double faux d’un faux domicile, il joint le triple faux d’un faux état ; et par cet acte également barbare et peu sensé, celui qui devait assurer l’existence d’un citoyen se fait un jeu de la compromettre. Dans l’état où il met les choses, si cet enfant veut un jour appartenir à quelqu’un, il faut qu’un arrêt de la cour, invoquant la notoriété, le réhabilite dans ses droits : sans cela, comment héritera-t-il ? comment contractera-t-il ? comment signera-t-il en sûreté : Un tel, fils d’un tel, puisque, grâce à l’honnêteté de Louis-Valentin Goëzman, conseiller au parlement, quai Saint-Paul, Louis Du Gravier, bourgeois de Paris, rue des Lions, n’est qu’un être idéal et fantastique, qui ne peut constater l’état civil d’aucun être existant et réel ?

Voilà le délit, voilà le crime ; voilà l’état de celui qui l’a commis. L’importance du cas, du lieu et de la personne est établie : en dénonçant le faux, j’en ai prouvé la liaison, l’intimité, l’identité, l’inhérence à la cause que je défends. J’ai montré de plus qu’il n’a pas tenu à ce funeste magistrat que je ne fusse écrasé sous le poids d’une accusation criminelle. J’ai démontré que la suggestion, la subornation, le faux, la cabale et l’intrigue ont été, sans scrupule, employés contre moi. Et dans ce combat à outrance, où il faut qu’un des deux périsse, des gens légers me blâment d’oser unir la dague à l’épée contre un ennemi sans pudeur qui me poursuit avec la flamme et le fer !

Jugeurs aussi légers que tranchants, je voudrais vous voir au point de balancer le plus pressant intérêt par de petites considérations ; je voudrais vous voir en tête un adversaire aussi violemment soutenu que le mien ; à sa puissance formidable opposant votre dénûment, et votre isolation à ses entours : n’ayant pour tout soutien que la bonté de votre cause, et votre courage à la défendre ; et ranimant votre cœur par le seul espoir que le parlement prononcera sur les choses, et non sur les personnes, qu’il jugera leur délit sans avoir égard à leur crédit.

Aucun autre homme ne pouvait dénoncer M. Goëzman pour ce fait, sans peut-être encourir le mépris qu’on garde aux vils délateurs : mais moi, jeté loin de mon rang par la violence, n’ai-je pas dû le regagner à tout prix, même en expulsant du sien mon injuste adversaire ? Tel de vous ose me blâmer, qui frémirait d’être obligé de se défendre à ma place, et qui, pour perdre l’ennemi, peut-être accueillerait mille moyens offerts, que ma délicatesse m’a fait rejeter jusqu’à ce jour.

Mais quel intérêt ce magistrat avait-il à commettre un pareil délit ? Qui a pu le pousser à cet acte insensé ? — Faut-il l’avouer, messieurs ? sottise et défaut d’âme : deux vices également opposés à la dignité d’un magistrat.

La sottise nous jette en des embarras dont le défaut d’âme ne sait nous dégager que par des voies malhonnêtes.

Dans l’affaire qui me regarde, M. Goëzman, instruit de la faiblesse de sa femme, n’avait qu’à remettre au libraire ou même garder les quinze louis, à son choix, mais se taire sur cet événement : peut-être aurait-on tenu quelques propos ; il n’en eût été ni plus ni moins pour sa réputation. Mais il ne sait, pour se tirer d’affaire, que suborner le Jay, fabriquer des déclarations, me dénoncer au parlement, entamer un procès ridicule, et le soutenir par des moyens infâmes : sottise et défaut d’âme.

Ce qui lui est arrivé là pour quinze louis lui fût également arrivé pour quinze francs. C’est justement l’histoire du baptême : il pouvait dire à cette petite fille Capelle, qu’il entretenait à huit louis par mois : Tu conçois bien, mon enfant, qu’il ne convient pas à un grave magistrat qui, pour te plaire, a mis un mur de séparation entre sa femme et lui[24], mais dont la liaison avec toi doit être ignorée, d’aller courir le risque de voir publier un pareil compérage à la fin de 1772. Fais tenir cet enfant par qui tu voudras : j’en serai, pour t’obliger, le parrain honoraire ; voilà deux louis pour les frais de gésine et de baptême, et je prendrai soin du fillot. Tel est le manteau dont la prudence, au moins, devait couvrir sa faiblesse.

Au lieu de cela (voici la sottise), mon rapporteur ne sait autre chose que d’aller in fiocchi, habit noir boutonné, cheveux longs bien poudrés, gants blancs et bouquet à la main, menant sur le poing sa commère à l’église ; et là, pour accorder la décence et le plaisir (voici le défaut d’âme), mon rapporteur signe un faux nom, prend un faux état, donne un faux domicile, ôte l’existence à son filleul, et s’en revient gaiement bourrer de bonbons sa commère, s’attabler au souper de famille, et faire à l’accouchée des promesses pour l’enfant, dont il est bien sûr d’éluder l’effet à son gré quand sa fringale amoureuse sera passée. Et vous, ses bons amis, l’on est assez curieux de voir comment vous vous y prendrez pour excuser ses honnêtes plaisirs.

Sera-ce sur sa jeunesse ? il a quarante-quatre ans passés ; sur son ignorance ? il se dit le Du Cange du siècle ; sur la frivolité de son état ? il est conseiller de grand’chambre ; sur la considération due à sa place ? il l’a dégradée publiquement ; sur la légèreté d’un pareil faux ? je viens de prouver qu’il n’en est point de plus grave ; sera-ce sur son crédit ? il s’est trop mal conduit pour en conserver ; sur le scandale de sa condamnation ? il l’a provoquée lui-même à grands cris ; enfin sur l’honneur de la magistrature ? il est bien prouvé que cet honneur consiste à se défaire d’un homme qui l’a déshonorée.

Vous serez sans doute assez embarrassés à le tirer de là, à moins que le comte de la Blache n’ait encore une lettre de Grenoble toute prête au service de son rapporteur : car ce n’est pas assez de parler ici, la parole se perd avec l’haleine et se dissipe dans l’air ; mais la plume ! la plume légère du comte de la Blache serait, je l’avoue, d’un très-grand poids dans cette affaire. Ce juge, dirait-on, a fort bien jugé pour ce plaideur ; à son tour ce plaideur a fort bien plaidé pour ce juge : tout cela est dans l’ordre ; entre les gens vertueux, la vie n’est qu’un commerce de bienfaits et de gratitude le plus touchant du monde.

Mais si vous êtes embarrassés, voici quelqu’un qui ne l’est pas moins que vous. C’est le grand Bertrand, qui depuis une heure est là, le cou tendu, l’œil en arrêt, la bouche ouverte, attendant son article, inquiet s’il arrivera bientôt ; et ce n’est pas sans sujet : en bonne guerre, il est dû réponse ferme et franche à son dernier mémoire ; il ne l’attendra plus.

J’ai beau vouloir garder mon sérieux en parcourant ses écrits : le rire me prend dès la première page, et voilà ma gravité partie. N’est-ce pas aussi la plus plaisante chose du monde que ce grand sacristain, qui ne prend jamais ses épigraphes que dans son bréviaire à deux colonnes, parce que le français est à côté du latin ? N’est-il pas, dis-je, bien plaisant que, oubliant sa qualité de défenseur de M. Goëzman, le jour même que ce magistrat éprouve un second décret d’ajournement personnel, il s’avise de choisir, pour épigraphe à son supplément, un verset de psaume finissant par ces mots : Comprehensus est peccator, enfin le coupable est pris !

Puisqu’il n’y a pas moyen de travailler sérieusement en prenant ce mémoire par le commencement, essayons de nous remonter au grave en commençant à le lire par la fin. Le voilà retourné. Le premier objet qui me frappe à sa dernière page est un cartel bien imprimé, bien public, bien ridicule et bien lâche ; mais le plus risible est que le grand cousin, craignant que son nom ne m’imprimât pas assez de terreur, a fait choix d’un compagnon d’armes qui prend le nom de Donnadieu. L’envoi d’un cartel signé Donnadieu ! il y a de quoi faire expirer d’angoisses.

Mais consolez-vous, mes amis : ce n’est pas le véritable Donnadieu tenant une académie d’armes à Paris, homme estimable qui a trop de sens pour signer une bêtise, et trop d’honneur pour être le second d’une lâcheté ; cet autre Donnadieu, mes amis, est une espèce d’avocat, sauf l’honneur de la profession.

Deux chiens, dit-on, naquirent d’une même lice, et furent nommés César. En grandissant, l’un devint chasseur valeureux, élancé, giboyant, guerroyant, et retint le nom de César par excellence. L’autre, écourté, trapu, fidèle au garde-manger, toujours sale, aboyant, écorniflant, avalant ; et notre maître Lafontaine nous apprend que ce César de chien fut surnommé Laridon par les cuisiniers. Ainsi le second de Bertrand le duelliste s’appelle Donnadieu de Nopprat, pour le distinguer du Donnadieu par excellence.

Mais ce cartel m’a moins étonné qu’il ne m’a réjoui : je m’y attendais. Madame Goëzman, dans la première page de son supplément, chaussant l’éperon, passant le baudrier de son suisse au sacristain, et lui donnant l’accolade, en avait fait son chevalier Bertrand. Un bras vigoureux, disait-elle en me menaçant, vient d’arracher son masque, un homme vient de déchirer le voile. Je me repose sur son courage… Et enfin elle nous apprend que ce chevalier de bal, qui arrache des masques et déchire des voiles, est le sieur Dairolles. Étonnez-vous, après cela, de le voir, le jour du décret du mari, prendre pour devise : Comprehensus est peccator, porter les couleurs de sa dame, imprimer le placard et jeter la mitaine !

Si tout cartel imprimé n’était pas une lâche forfanterie, et si lâche que le parlement, qui a lu comme moi celui du cousin, n’a pas seulement daigné charger le ministère public d’en informer ; si lâche, que M. le procureur général a bien voulu me faire la grâce de ne mettre aucune importance à cette Bertrandade renforcée ; si ce cartel, dis-je, eût mérité quelque réponse, voici quelle eût été la mienne : Quand un guerrier a le courage de sauter seul à bord d’une galère pleine de chevaliers, ce n’est pas pour s’amuser à faire le coup de poing avec les lépreux de la chiourme. De même ici, me trouvant en tête une foule d’ennemis croisés, fourrés, dignitaires ; ayant le choix des combattants, irai-je exprès me commettre avec les argousins de la troupe, ou brûler une amorce de préférence avec le sacristain de la compagnie, tant en son nom que comme trompette de Marin-la-Gazette, et chevalier de la dame aux quinze louis ?

Mais de quoi s’agit-il enfin ? car il faut faire justice à tout le monde.

Dans mon troisième mémoire j’avais répondu (p. 41) à la demande de quelques avances que le sieur Bertrand avait malhonnêtement réclamées : « Vous avez depuis un an à moi deux effets de cent louis chacun, vous vous payerez dessus, etc. »

Le sieur Bertrand, faisant de l’indigné dans son supplément, commence par nier mes deux effets de cent louis, en répondant (page 8) : Peut-on pousser l’impudence plus loin ? le cœur serré par l’inspection de ces lignes, etc. Sa réponse est fort longue, on y reviendra : puis, soutenant sa dénégation de la provocation la plus généreuse, il rappelle la page 50 de mon second mémoire, où j’ai dit :

Si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j’ai pu offenser dise de moi que je suis un homme malhonnête, j’y consens ; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme ! car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai par la voie la plus courte à prouver son dire ou à se rétracter publiquement. À quoi il répond sans hésiter, page dernière : Eh bien ! M. de Beaumarchais, vous êtes un homme malhonnête et un malhonnête homme, et certainement vous ne prendrez pas la voie la plus courte. — Eh ! pourquoi donc, cousin, ne la prendrais-je pas ? C’est pourtant ce que je vais faire à l’instant.

Il est vrai que, pour forcer Bertrand l’honnête homme à se rétracter, je n’ai pas fait battre la caisse à sa porte pour effets égarés, comme un gaillard ressentiment eût pu me l’inspirer. Il est vrai que je n’ai pas dénoncé le cartel de Bertrand le généreux au ministère public, comme beaucoup d’honnêtes gens, qui ne voient pas si clair que moi dans mes affaires, s’empressaient de me le conseiller. Il est encore vrai que je n’ai pas sanglé un coup d’épée dans la cuisse à Bertrand le vaillant, faute d’avoir trouvé chez lui du cœur à percer, comme quelques plaisants l’ont répandu dans le monde. Mais il n’en a pas marché plus roide un instant pour cela : car dès le lendemain, prenant pour héraut d’armes le brave huissier qui défend mes meubles, j’ai fait sommer à mon tour le capitan, par un cartel timbré, de se rendre en champ clos dans la salle des consuls de Paris, où maître Benoist, mon procureur, et le sieur Mention, qui lui avait remis mes deux effets de cent louis, il y a plus d’un an, l’ont vainement attendu deux jours de suite.

En ennemi prudent, le chevalier Bertrand a laissé prendre deux défauts contre lui ; mais au troisième cartel, sentant bien que faute de répondre on allait le condamner à me payer la somme de deux cents louis, il est venu enfin aux consuls en haute personne ; et là, le sieur Mention ayant réclamé les deux effets de cent louis qu’il lui avait remis de ma part, en tel temps, pour en poursuivre le payement, et maître Benoist l’ayant sommé de déclarer s’il convenait avoir reçu lesdits effets, ou s’il persistait à les nier comme il l’avait fait dans son mémoire ; alors, de ce ton de confrérie avec lequel, en mentant le jour de son interrogatoire aux pieds de la cour, il avait pris le ciel et le crucifix à témoin de la vérité de ses discours, emporté par l’enthousiasme de sa dernière production, il dit (page 1re de son supplément) : Ennemi du mensonge et de l’artifice… puissent ma candeur et ma sincérité me faire des protecteurs de mes juges ! — P. 8.) Qu’un homme de bien est malheureux d’être livré à la fureur d’un pervers ! Mais les deux cents louis de M. de Beaumarchais ? — (P. 9.) Un homme audacieux marche à la lueur d’un flambeau qui l’égare, il court après une chimère et veut entraîner un (grand) innocent dans l’abîme où sa haine va le plonger. — Entendez-vous par là que le sieur de Beaumarchais ne vous ait pas remis les deux effets qu’il redemande ? — (P. 10.) Il n’a connu ni la honte ni les périls des moyens dont il se servait ; et sa méchanceté a ressemblé au tonnerre, qui ne cesse d’être à craindre que lorsqu’il est tombé. — Oui ; mais tout cela ne nous apprend pas si vous avez ou non les deux effets de cent louis. — (P. 13.) Le plus lâche des hommes ose, avec un front d’airain, attaquer et mon cœur, et mon esprit, et mon âme… Il assure avec impudence des faits faux et défigurés. — Quoi ! monsieur, vous niez que vous ayez les deux effets de cent louis ? — (P. 11.) Comment juge-t-on des motifs des hommes ? par leurs actions. — (P. 17.) Prenez le flambeau de la haine et portez-le dans tous les replis de ma vie, je vous défie de me trouver en défaut. — Il n’est ici besoin de haine ni de flambeau pour prouver que vous retenez deux effets de cent louis qui ne vous appartiennent pas. — (P. 9.) Est-ce là la marche de l’innocence ? agit-elle ainsi par des souterrains et des détours, et se permet-elle d’aussi bas artifices ? — (Et p. 15.) La vérité n’a-t-elle pas toujours présidé à tout ce que j’ai dit ? la probité, à tout ce que j’ai fait ? — Mais il n’y a pas plus de vérité à nier des billets au porteur, quand on les a reçus, qu’il n’y a de probité à les garder. — (P. 17.) Ainsi les méchants rejettent sur le compte d’un homme de bien les perfidies dont ils se rendent coupables. — Vous voudriez faire croire à ces messieurs que je ne les ai pas remis ? Quel homme êtes-vous donc ? — (P. 17.) Me voici, en peu de mots, tel que je suis. Je m’abandonne à la pente naturelle de mon caractère ; la droiture en est la base… et je sais que la candeur de mon âme est incorruptible.

Alors le sieur Mention, se fâchant tout de bon, rappelant tous les faits et discours relatifs à la remise des deux effets, lui dit : C’est moi-même qui vous les ai portés chez vous ; et si vous les niez, je vous accuse en mon nom d’en imposer à la justice. — (P. 13.) Les magistrats que vous outragez, par l’audace avec laquelle vous comptez sur leur indulgence, respectent les lois, les mœurs, l’intérêt public ; ils puniront le calomniateur. — Calomniateur vous-même ; et je sais bien le moyen de vous forcer à nous rendre nos deux effets de cent louis. — (P. 16.) Écoutez, monsieur, votre façon de penser est celle d’un homme qui ne connaît pas le prix de la candeur, de l’honnêteté et de la pudeur ; de cette pureté, de cette innocence, de cette droiture d’intention enfin qui, toutes réunies, forment un si bel ensemble, qu’il ne peut s’exprimer que par le mot de vertu : ainsi ce que vous dites ne me fait aucune sensation.

Alors Me Gornaut, procureur du sieur Bertrand, prenant la parole, dit tout haut : Messieurs, mon client embrouille les choses fort mal à propos ; j’ai les deux billets au porteur, appartenant au sieur de Beaumarchais, qui m’ont été remis par ledit sieur Bertrand ; et j’offre de les rendre à l’instant, si l’on me paye les frais de poursuites que j’ai faites sur ces billets contre leur débiteur, au nom et par ordre dudit sieur Bertrand. — Mais pourquoi donc, dit le sieur Mention, les a-t-il niés si crûment, si malhonnêtement, dans son dernier mémoire ? — Messieurs, reprit Bertrand, je ne les ai pas niés tout à fait dans ce mémoire ; il est vrai que je me suis écrié sur leur demande (p. 18) : Peut-on pousser l’impudence plus loin ! Mais ce n’est pas là une négation formelle ; et si vous vous donnez la peine de lire vous-mêmes, messieurs, vous verrez que non-seulement ma réponse est équivoque, mais encore amphigourique.

Voici l’équivoque : Peut-on pousser l’impudence plus loin ! le cœur serré par la seule inspection de ces lignes, je suis forcé à en détourner les yeux pour conserver la présence d’esprit nécessaire à la continuation de mon récit.

Voici l’amphigouri : Ô vérité ! tout se tait à ton nom ; je n’entends que ta voix : c’est une satisfaction, une sérénité dont l’âme jouit après l’avoir prononcée. Sauve-moi, pendant le cours de ma vie, les occasions de feindre et de dissimuler… Il me semble qu’on ne peut pas être malheureux lorsqu’on a toujours été vrai. — Vous avez raison, cela est très-amphigourique ; mais tout le monde n’en a pas moins cru qu’une pareille logomachie était un démenti formel donné par un esprit tortu, mais compagnon d’un cœur droit et indigné. Pourquoi donc avez-vous induit le public en erreur sur ce fait important ? — (P. 17.) Messieurs, j’ai cru que tous les hommes aimaient le bien, qu’ils ne se défiaient point du mal, et qu’ils ne soupçonnaient jamais le vice. — Mais si la demande juridique n’eût pas été appuyée de preuves testimoniales aussi fortes, le sieur de Beaumarchais n’ayant pas de reconnaissance de vous, non-seulement on croirait encore que je ne vous avais pas remis les deux effets de cent louis, mais il y a grande apparence que vous les auriez gardés, puisque vous avez laissé prendre deux défauts avant de répondre à la demande qu’il vous en faisait juridiquement. — (P. 17.) Je sais, messieurs, que je ne suis pas exempt de faiblesses ; mais jamais je ne serai ni fourbe, ni faux, ni vicieux ; et puisque je suis convaincu devant la justice, par mon procureur même, d’avoir reçu les deux billets au porteur, je vais les rendre, en faisant mes petites réserves pour les petites sommes, petits frais, petits courtages, et autres menus gains qui peuvent m’être dus par le sieur de Beaumarchais. Et à l’instant est sorti le jugement dont voici l’extrait :

« Les juges et consuls, etc., salut… Savoir faisons qu’entre le sieur Caron de Beaumarchais, etc., demandeur et comparant par Benoist, fondé de procuration, et assisté de Jacques-Pierre Mention, d’une part ; et le sieur Bertrand Dairolles, etc., défendeur et comparant en personne, de l’autre. Par le demandeur (Beaumarchais) a été dit qu’il aurait fait assigner le défendeur à comparoir, etc., pour se voir condamner, et par corps, à rendre et remettre au demandeur deux effets de 2,333 livres chacun, à lui confiés par le demandeur pour lui en procurer le payement… sinon, etc. Et par le défendeur (Bertrand) a été dit… qu’il nous représente lesdits billets, etc. À quoi, par ledit demandeur, a été répliqué qu’il requiert acte de ce qu’encore que le défendeur ayant, dans le supplément de son mémoire (p. 18), répondu, en éludant le point de fait de la remise et de la possession desdits billets, il convient actuellement devant nous que lesdits billets lui mit été remis : en conséquence, il requiert que lesdits billets lui soient rendus, etc. Nous, parties ouïes, lecture faite, avons donné et donnons acte… de la remise à l’instant faite au demandeur, ès mains du sieur Mention, son secrétaire, des deux billets dont est question, etc. Mandons à nos huissiers audienciers, etc. Donné à Paris, le mercredi 12e jour de janvier 1771. Signé, scellé, etc. »

Voilà comment, prenant à partie celui qui m’avait dit que j’étais un malhonnête homme, je l’ai forcé par la voie la plus courte à se rétracter publiquement : voilà comment, sans coup férir, j’ai mis à fin, par ma sagesse et prud’homie, la fameuse aventure du cartel du grand Bertrand, trompette de Marin-la-Gazette, et soi-disant chevalier de la dame aux quinze louis.

Parturient montes, nascetur ridiculus mus.

Ces deux maudits effets de cent louis étaient précisément nichés dans la moitié paralysée de la cervelle du grand cousin : il ne s’en souvenait plus. Je ne parlerai pas ici de quelques autres oublis du même genre, parce qu’ils me sont étrangers, et ne sont encore livrés qu’à l’œil vigilant de la police.

Il est certain que toutes les affaires d’éclat commencent par être dites à l’oreille de M. de Sartines, juge et conseil de paix dans la capitale ; mais lorsque l’espèce de dictature qu’il exerce toujours avec succès sur les objets pressants a cessé, lorsque le ministère de confiance a fait place à la rigueur des formes juridiques, bien des gens vont citant à tort et à travers ce que M. de Sartines a dit et fait pour arrêter les progrès du mal : certains de n’être pas démentis par ce magistrat, que des considérations majeures ou l’intérêt des familles empêchent toujours de s’expliquer, et dont la discrétion reconnue serait la première vertu, si son zèle pour le bien public ne méritait pas un éloge encore plus distingué : ce qui rend toutes ces citations indécentes et malhonnêtes. Et c’est moins l’oubli de Bertrand qui me suggère cette observation, que l’interrogatoire de M. Goëzman, où cet autre accusé, pour se couvrir d’un nom respecté, cite sans cesse M. de Sartines. Mais quel rapport peut-il y avoir entre le magistrat vigilant dont le cabinet est ouvert à toute la France, et M. Goëzman, qui renfermait la clef du sien au fond de la bourse de sa femme ? J’aurai lieu de relever vertement cette licence de citer, lorsque je rendrai compte de ma confrontation avec M. Goëzman[25].

Quant au sieur Bertrand, je n’ai plus à le poursuivre que comme faux témoin, alimenté, suborné, soudoyé par Marin, et autres personnes respectables, pour oublier la vérité : car s’il ne se souvenait pas qu’il eût à moi deux billets très-réels, en revanche il se souvient fort bien que j’ai reçu de M. Goëzman, le samedi 3 avril au matin, une audience qui n’a jamais existé, sur laquelle il a offert son faux témoignage à ce magistrat, chez lui, chez Marin, et chez M. le président de Nicolaï, s’il en faut croire M. Goëzman à son interrogatoire. Ce qui prouve de plus en plus que la conduite du cousin tient à l’état singulier de son cerveau, miroir fidèle de tout ce qui lui sert, faux ou vrai, mais absorbant parfait de tout ce qui peut lui nuire.

L’interrogatoire de M. Goëzman prouve encore ce que j’ai dit plusieurs fois, que ces messieurs s’assemblent très-souvent pour aviser aux moyens de me perdre. Pour le seul faux témoignage de Bertrand, je vois déjà trois assemblées : chez M. Goëzman, où était Bertrand et autres personnes respectables ; chez Marin, où se trouvèrent M. Goëzman, Bertrand, et autres personnes respectables ; chez M. de Nicolaï, où se trouvèrent Bertrand, M. Goëzman, et autres personnes respectables : tous lesquels ont fait preuve de leur bonne intention pour moi.

Le jour même que le supplément du sieur Bertrand parut, le hasard nous rassembla au greffe criminel, lui, moi, le Jay et madame Goëzman, que j’aurais dû nommer la première ; mais en ce moment aucun de nous ne songeait à rire de la mine de son voisin. Occupés tous de l’interrogatoire que nous allions subir aux pieds de la cour, chacun pensait à son affaire ; et ce n’était pas sans raison.

Quelques personnes regardent cet acte important comme une chose de forme, uniquement autorisée par l’usage ; mais donner l’usage pour motif d’une action est bien expliquer comment on a continué, mais non pourquoi l’on a commencé à l’adopter.

Ce seul mot l’usage annonce que le motif qui fait interroger le millième accusé devant la cour est le même par lequel en interrogea le premier qui le fut ainsi : reste donc toujours pour base de cet interrogatoire l’importance dont il est dans une instruction criminelle, et son influence majeure sur le jugement qui le suit de près ; et cette importance est telle, qu’un des premiers magistrats du parlement m’a confié que, dans une affaire aussi grave que difficile, son opinion ne s’était décidée qu’à cette époque du procès.

Si donc la publicité d’un tel interrogatoire devant tous les juges est un bien, en quel sens une plus grande publicité pourrait-elle être un mal ? N’est-il pas égal aux magistrats, qui sont froids sur la question à juger, qu’on ignore ou connaisse ce qu’ils ont demandé ? L’accusé seul est intéressé qu’on sache ou ne sache pas ce qu’il a répondu. Mais comme il n’y a que la sottise ou l’hypocrisie qui aient intérêt à cacher leurs démarches, et que je tâche d’éviter l’une autant que je déteste l’autre, je dirai comment on m’a interrogé, comment j’ai répondu, tout ce que j’ai dit, bien ou mal ; ne voulant pas plus déguiser mes torts dans ce procès, que ce qui peut paraître louable dans ma conduite.

Le gazetier d’Utrecht, qui se donne des libertés en tout genre sur cette affaire, et qui tient ses articles Paris de Marin, suppose, dans sa gazette du 17 janvier, une conversation entre M. le premier président et moi, et croit me donner pour un audacieux personnage, en publiant une de mes prétendues réponses à ce magistrat.

Certainement, si quelque homme en place m’honorant de ses conseils m’avait dit (ce que le gazetier met dans la bouche de M. le premier président) : « Quel besoin avez-vous d’instruire le public de cette affaire ? est-il votre juge ? Et quel autre intérêt met-il à tout ceci que celui d’une vaine curiosité ? » je n’aurais pas cru m’écarter de mon devoir en lui répondant avec modestie : Cette affaire, monsieur, intéresse un membre du parlement ; et je ne ferai point à mon siècle l’injure de le croire assez avili pour être indifférent sur ce qui touche ses magistrats. La nation, à la vérité, n’est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront ; mais son œil majestueux plane sur l’assemblée. C’est donc toujours un très-grand bien de l’instruire : car si elle n’est jamais le juge des particuliers, elle est en tout temps le juge des juges ; et loin que cette assertion, que j’ai déjà osé imprimer en d’autres termes, soit un manque de respect à la magistrature, je sens vivement qu’elle doit être aussi chère aux bons magistrats que redoutable aux mauvais.

Eh ! quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier cruel de se lever à cinq heures pour aller au palais tous les jours s’occuper, sous des formes prescrites, d’intérêts qui ne sont jamais les siens ; d’éprouver sans cesse l’ennui de l’importunité, le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d’esprit nécessaire aux prononcés des arrêts, s’il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible par l’estime et la considération publique ? Et cette estime, monsieur, est-elle autre chose qu’un jugement qui n’est même aussi flatteur pour les bons magistrats qu’en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais ?

Peut-être serait-il à désirer que la jurisprudence criminelle de France eût adopté l’usage anglais d’instruire publiquement les procès criminels.

Le seul mal qui pût en résulter serait de soustraire quelquefois un coupable au châtiment mérité ; mais combien d’innocents l’usage a-t-il fait périr ! Dans l’ordre civil, sauver un coupable est un léger inconvénient ; supplicier un innocent fait frémir la nature : c’est le plus effrayant des malheurs.

Je ne pousserai pas plus loin ce parallèle : il n’est pas de mon ressort. Peut-être un jour oserai-je exposer avec respect le fruit de mes réflexions à cet égard, persuadé que chaque citoyen doit à l’État le tribut de ses vues patriotiques, en échange de la protection que le prince lui accorde, et des agréments dont la société le fait jouir.

Voilà quelle eût été ma réponse. Le gazetier Marin peut bien envenimer, engourdir tout ce qu’il touche : c’est une torpille ; mon devoir à moi, c’est de rendre à mes idées le vrai sens, quand l’ignorance ou la malignité les ont défigurées.

Posant donc pour principe que le plus ou moins de publicité de l’interrogatoire aux pieds de la cour importe à l’accusé seulement, deux autres considérations d’un grand poids à mes yeux me déterminent à suivre mon projet à cet égard.

1o Je dois aux officiers qui ont assisté à l’instruction de ce procès, d’anéantir l’imputation que mes adversaires leur ont faite dans leurs défenses, de m’en avoir communiqué les pièces pour écrire les miennes. Et rien n’y est plus propre que de donner au parlement qui m’a interrogé cette preuve de la fidélité de ma mémoire.

2o J’aime à rendre à la cour l’hommage public de l’étonnement où cet interrogatoire m’a jeté. Mille bruits scandaleux et relatifs à des affaires antérieures m’avaient fait croire que ces interrogatoires se faisaient avec un éclat, un tumulte, un désordre capables d’effrayer l’innocent le plus intrépide. Si l’on en croyait ces bruits, il semblait que la cabale et l’intrigue attendissent ce moment pour triompher de la froide équité des bons juges, et du trouble d’esprit des malheureux opprimés. Jamais, je dois le dire, la religion, tout auguste qu’elle est dans ses cérémonies, ne m’a rien présenté de plus noble, mais en même temps de plus consolant, que le ton, la forme et l’ensemble de ce majestueux interrogatoire.

Le 22 décembre donc, vers les sept heures du soir, toutes les chambres assemblées, je fus appelé pour être interrogé à la barre de la cour. En ce moment je travaillais au greffe à un précis de l’affaire, que je voulais présenter le lendemain à tous les magistrats, lorsqu’ils entreraient au palais pour me juger. Mon travail avait encore un objet plus intérieur, celui d’examiner le soir chez moi ce que j’avais écrit au greffe, pour juger juger si, dans une position si nouvelle, j’avais conservé le sang-froid nécessaire à un résumé aussi sérieux. Une des choses que j’ai le plus constamment étudiées est de maîtriser mon âme dans les occasions fortes : le courage de se rompre ainsi m’a toujours paru l’un des plus nobles efforts dont un homme de sens pût se glorifier à ses yeux.

Mais qu’il y a loin encore d’attendre un événement, à se voir forcé d’en soutenir le spectacle, ou d’y figurer soi-même ! En approchant du lieu de la séance, un grand bruit de voix confuses me frappait sans m’émouvoir ; mais j’avoue qu’en y entrant, un mot latin prononcé plusieurs fois à haute voix par le greffier qui me devançait, et le profond silence qui suivit ce mot, m’en imposa excessivement : Adest, adest : il est présent, voici l’accusé, renfermez vos sentiments sur son compte. Adest ! ce mot me sonnera longtemps à l’oreille. À l’instant je fus conduit à la barre de la cour.

À l’aspect d’une salle qui ressemble à un temple, au peu de lumières qui la rendaient auguste et sombre, à la majesté d’une assemblée de soixante magistrats uniformément vêtus, et tous les yeux fixés sur moi, je fus saisi du plus profond respect, et (faut-il avouer une faiblesse ?) la seule bougie qui fût sur une table où s’appuyait M. Doé de Combault, rapporteur, éclairant le visage d’un conseiller au parlement accoté sur la même table, de M. Gin, en un mot, je le crus, par la place où je le voyais, chargé spécialement de m’interroger, et je me sentis le cœur subitement resserré, comme si une goutte de sang figé fût tombée dessus, et en eût arrêté le mouvement. Je me rappelle bien que, surmontant cette faiblesse par une secousse assez violente, je crus n’avoir porté mon âme qu’au degré de l’équilibre : mais j’ai eu lieu de juger depuis, en m’examinant mieux, qu’elle avait été jetée fort loin au delà du but. Mais je m’étais trompé sur M. Gin : ce fut M. le premier président qui m’interrogea sur mon nom, sur mon âge et mes qualités ; son air de bonté, le son d’une voix qui jusqu’alors ne m’avait fait entendre que des choses obligeantes, me rendit une partie de ma sérénité.

« N’avez-vous pas eu, continua-t-il, un procès contre le comte de la Blache, sur le d Goëzman étant nommé votre rapporteur, i vous avez cherche à le voir chez lui, par plusieurs courses réitt r

nse ayant un peu d’étendue. M. le président me dit : « Soyez concis, monsieur : ■ •u non à tout ce qu’on vous demande. ■> Alors il me fit deux ou tl tort simples, qui n’exigeaient de moi aucune explirmai dans l’ordre qu’il m’a islrat m’ayant interrogé

d’une manière plu— i’1 ardeur de répondre m’écartant du profond respect dû à M. le premier ; plus occupé du fond de mes idées que de la manière de les rendre, j’articulai vivement : « Monsieur. la question n’est pas bien

; non. »

À l’instant il s’éleva un murmure de défaveur contre moi, qui me punit de mon indiscrétion ; je i faute, et. voulant m’en relever sur-le-champ : Si mon expression, m —à la cour, je la supplie de considérer que je ne puis avoir ici l’intention de manquer de respect à M. le premier président ; je la supplie d’avoir la bonté de s’arrêter uniquement au sens que je donne à mon idée, peut-être mal rendue. Je ne puis répondre par oui ou non, comme on me l’a ordonné, qu’à une question fort simple, et non lorsqu’elle est complexe comme celle-i :. M. le premier président me demande :

« X’avez-vous pas remis ou fait n une sornn

dame G :’suffi âge

mari ?

dis oui, j’avoue la corruption : si je dis non, je nie le sacrifice. Or, je supplie la cour de me pardonner si j’observe que sur des intercette nature il m’est impossible de me renfermer dans la concision qui m’est recommandée : une réponse obscure tournerait contre moi, et la cour n’a pas intention de me tendre des — Il est certain qu’en ce moment je n’eus que dos — : rendre à la cour, et surtout à M. le président, de la bonté d’oublier 1 roideur que contenait ma première répons — — — Ite nouvelle occasion d’en témoigner aujourd’hui ma reconnaissance à tous les magistrats qui m’écoutaient alors.

Je divisai donc la demande : et, ramenant la questionà son principe : « L’accusation de corruption sur laquelle je me défends, messieurs, n’est fondée que sur la dénonciation M. G man. qui n’est elle-même appuyée que sur un ouï-dire • femme ; mais cette accusée n’a-t-elle pas claré. dans ses récolement et supplément, que le Jay ne lui avait jamais demandé que des audiences ? Le Jay n’a-t-il pas toujours dit à ses interrogatoires que Bertrand ne l’avait charge que de solliciter des au i i.i-ci n’est-il pas convenu partout que ma sœur ne lui avait parlé que d’entres et d’aud s ? Mes di ix — eurs, les sieui la Châtaigneraie, de Uiron et Santerre n’ont-ils pas tous l’impatience qui m’avait porté malgré mes répugnances à faire un sacrifice d’argent ne venait que de l’impossibilité d’avoir autrement des audiences ? Or, quand je me fonde avec droit sur la dénoni U G’.man pour l’accuser de m’avoir calomnié en me taxant de corruption, pourrait-on user de cette même pièce contre moi pour établir que j’ai voulu le corrompre ?

« Les deux propositions contraires ne pouvant être vraies en même temps, prouver par toutes les pièces du procès que M. Goëzman a suborné le Jay, en suggérant, minutant et dictant ses déclarations, et m’a calomnié dans sa dénonciation, n’est-ce pas détruire le fantôme absurde, insoutenable, d'une intention de corrompre, qui, quand elle eût existé, devient nulle au procès, puisque rien au monde n’en peut fournir de preu et •[Lien affaire criminelle tout est de fait, et rien jomption ? Ramenant ensuite ce plaidoyer à la question qui m’a été faite par M. le premier président, je réponds : «Oui, j’ai donné de l’argent pour obtenir des audiences de M. Goëzman ; et Non, je n’en ai pas donné pour le corrompre. C’est aussi trop l’avilir que de supposer que j’aie cru ce magistrat corruptible, et corruptible au misérable prix de vingt-cinq ou cinquante louis, que ma sœur avait jugés suffisants pour le soin dont elle était chargée. Je supplie la cour de ne point perdre de vue cette réflexion en jugeant le procès. »

te je finissais ma réponse, je me sentis violemment tiraillé par une crampe à la jambe, qui ne me permit pas de poursuivre. Je suppliai la cour de vouloir bien suspendre un moment la séance, forcé de convenir que je souffrais incroya-A l’instant le ton de l’humanité, de la bonté, de l’intérêt, succéda, dans la bouche de tout le monde, à l’austère majesté d’un interrogatoire ; et je fus vivement touché de l’indulgence avec laquelle .Messieurs m’ordonnèrent unanimement de m’asseoir sur un banc des avocats, et me permirent d’étendre ma jambe douloureuse sur un autre banc. Je ne rapporte ici cette légère circonstance que pour détruire, par l’exposé le plus vrai, les bruits qui se répandirent le soir même dans Paris, qu’on m’avait fait au palais des questions si foudroyantes, que je m’en étais trouvé mal, et avais été longtemps sans connaissance. Après un peu d’intervalle, 51. le premier président reprit la parole, et me dit :

— « Vous convenez donc que vous avez donné cent louis pour avoir audience ? »

— Oui, monseigneur.

— « Vous convenez qu’une audience vous a été accordée ? »

— Oui, monseigneur.

— « Vous convenez que madame Goëzman vous a fait remettre volontairement les cent louis ?

— Oui, monseigneur. — À toutes ces questions, comme on voit, les réponses les plus simples de ma part.

— « Mais, si madame Goëzman ne vous eût pas fait rendre vos cent louis, les eussiez-vous exigés d’elle ? >>

— Pardon, monseigneur, si j’observe que ce que j’aurais fait est étranger à la cause, et que c’est seulement de ce que j’ai fait qu’il s’agit. Cependant voici ma réponse : Je crois fermement que j’aurais eu le droit de me plaindre, car je n’avais pas demandé une audience, mais des audiences ; re que la cour, en rendant M. Goëzman partie au procès, voudra bien me donn* sion de le confondre sur la fausseté des audiences qu’il prétend que mes amis ou moi avons reçues de lui. Je n’avais donc pas demandé une seule audience, mais des audiences ; et le prix de cent louis, dans mon idée, ayant plus de rapport à l’état de la personne qui m’obligeait qu’à la nature du service qui m’était rendu, je me serais sans doute plaint à la dame du peu de délicatesse de son procédé ; mais je crois pourtant que j’aurais fini par lui laisser les cent louis.

— « Puisque vous lui auriez laissé les cent louis, pourquoi donc lui avez-vous redemandé les quinze louis ? Il y a ici contradiction dans votre conduite. »

— Il n’y en a point, monseigneur : j’aurais pu laisser les cent louis à madame Goëzman, quoiqu’elle les eût mal acquis, parce que j’avais consenti qu’on les lui remît pour elle-même ; et j’ai cru devoir lui redemander les quinze louis, parce qu’elle les avait exigés pour un secrétaire auquel ils n’ont pas été remis. L’argent manquant sa destination doit être rendu à celui qui ne l’a donné que pour un usage indiqué. Hors de cet usage prescrit, toute autre destination à lui inconnue est un vol, une escroquerie : aussi la malhonnêteté du moyen que cette dame avait employé pour s’approprier mes quinze louis me parut-elle mériter la petite leçon que je lui donnai par ma lettre du 21 avril, mais lettre secrète, et tournée de façon à citer à la dame l’envie de la publier ; aussi n’est-ce pas ma faute si, par l’imprudence de mes ennemis, la leçon est devenue publique. En un mot, tel homme veut bien donner cent louis, qui ne veut pas être dupé de quinze ; et j’avoue à la cour que je suis cet homme-là.

Après ma réponse. M. le premier président réfléchit un moment ; puis il me demanda :

— < Comment ce Bertrand Dairolles, qui était votre ami, est-il devenu subitement votre ennemi ? »

— Monseigneur, il me semble que ceci ne touche pas le fond de la question sur laquelle je subis interrogatoire.

— " J’ai droit, monsieur, de vous interroger sur la fin, sur le commencement, le fond ou les accessoires du procès, à ma volonté. »

— Ce n’est pas, monseigneur, pour contester un droit très-respecté, que j’observe ; mais si pour faire remarquer à la cour que, dans la partie de l’interrogatoire qui se rapporte à la corruption, je suis accusé, et qu’en tout le reste je suis accusateur ; ce qui doit mettre une très-grande différence dans ma façon de répondre, et me faire sortir, pour éclaircir les faits, de la concision qui m’a été prescrite, sans que la cour s’en trouve offensée


— « Répondez comme vous l’entendrez ; mais soyez bref. »

— Messieurs, je n'étais point l’ami de ce Bertrand Dairolles, mais seulement sa connaissance : aujourd’hui je ne suis point son ennemi, mais seulement son accusateur. L'amitié et l'inimitié supposent dans leur objet une importance qu’on ne peut pas attacher à l’homme dont il s’agit : créa-

!, et toujours entraînée par le plus misérable 

intérêt ; froid à mon égard tant qu’il n’a pas cédé à l’impulsion de Marin ; ayant fait depuis le mal sans scrupule, quand cette impulsion s’est ir je ne sais quel espoir de fortune. Avec les esprits de cette trempe on n’y fait pas tant de façons : l’appât le plus gross inordre, et les tire de leur élément. Je prouverais bien, si - . comment en très-peu de temps ce Bertrand est devenu un fort malhonnête homme ; mais je déclare que je n’ai pas contre lui la moindre animosité. Il n’y a dans tout cela que Marin qui en mérite.

— <’ Pourquoi donc êtes-vous devenu l’ennemi de Marin , dont vous aviez été. l’ami jusqu’alors ? »

— Monseigneur, tant que Marin ne m’a pas fait de mal, je me suis tenu à son égard dans les termes de la politesse ordinaire. Il censurait mes pièces de théâtre : il prétend aujourd’hui qu’il les corrigeait, qu’il les faisait même ; il n’y a que mes mémoires sur lesquels il ne prétend rien. Mais il n’y a pas là de quoi se brouiller ; cela prouve seulement que le censeur Marin veut avoir en tout l’air d’une importance au delà de ses pouvoirs : son bonheur est de paraître tout savoir, tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature, il dirige les opérations du ministère, il refait les ouvrages des auteurs, il est de tous les conseils, entre dans tous les cabinets ; sa fureur est d’être pour quelque chose dans tout ce qui se fait : c’est l’omnis hotno, la mouche du coche ; il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent, et se donne la gloire de tous les événements où il n’est pas prouvé qu’on l’a forcé de se taire. Dans cette querelle il a jugé qu il y aurait pour lui plus de profit à servir I n lit qu ;i défendre le particulier. Le parti pris par un tel homme, on sent que les moyens sont comptés pour rien. L’habitude de mal faire lui a peut-être même ôté la conscience du mal qu’il me faisait. Je ne le hais pas non pluss, et si tout le monde l’estimait aussi juste que moi, il y a longtemps que pour toute peine en l’aurait réduit à l’inaction et au silence, seul vrai tourment des gens de son caractère.

■ .fin- l’assemblée un murmure qui me parut être celui d’un sourire universel. M. I>' premier président, s'adressant alors à la cour, demanda si quelqu’un avait d< - qui . et M. Doë de Combault, rapporteur, prit la parole :

, (Miel jour avez-vous rendu à le Jay la montre enrichie de diamants ? n

— Monsieur, c’est le dimanche l avril, lendemain du jour où j’ai obtenu la seule audience qui m’ait été donnée.

— o Prenez garde, monsieur, si

. plutôt le samedi 3. avant l’audience obtenu-’ : a rappelez-vous bien. »

Je sens, monsieur, toute l’importance de votre question. Si j’ai donné la montre avant l’audience, on peut croire que j’ai plutôt, en accumulant les présents, d’exciter la cupidité dont je voulais gagner le suffrage, que de payer successivement des audiences ; mais j’ai la mémoire très-fraîche sur ce fait. La montre n’a été par moi remise à Bertrand pour être remise à le l être remise à madame Goézman, que le dit 4 avril, à défaut de cent autres louis pas. et sur les difficultés que mes amis et moi aperçûmes d’obtenir une autre audience sans de nouveaux sacrifices.

— « Mais le libraire déclare qu’il a reçu la montre le samedi, qu’elle a passé une nuit chez lui. »

— Monsieur, le libraire a tort. Si cette montre est restée chez lui (ce que j’ignore), ce ne peut être à la rigueur que la nuit du dimanche au lundi. Je ne sais pas ce qui s’est dit de la part d’autrui : mais de la mienne, messieurs, vous ne ti jamais d’obscurité dans mes réponses, ni de contradiction dans ma conduite. Je d n’ai remis la montre à Bertrand que le dimanche au matin.

Alors, il se fit un bruit dans l’assemblée ; chacun disait : Oui, oui. c’est le dimanche : et telle est la dernière déclaration de le Jay.

La séance paraissait finie, lorsqu’un de Mes-- enquêtes, devant la voix, me dit de la manière du monde la plus polie :

— • Monsieur de Beaumarchais, répondez à ce que je vais vous dire : Vous • ’■'■ - un homme instruit, et vous connaissez les lois de la morale. »

— Monsieur, la morale est le principe de toutes les actions de l’homme en société : il n’est permis à personne de les ignorer.

— « Répondez donc exactement. Dans la persuasion où vous paraissez être que votre rapporteur était d’accord avec sa femme sur les sommes qui devaient vous acquérir son suffrage, si son rapport en votre faveur eût fait sortir un arrêt à votre avantage, auriez-vous cru en homme délicat pouvoir profiter du bénéfice de cet arrêt ? »

- Je vous demande pardon, monsieur, si j’observe que votre question, étrangère à la cause, me paraît seulement un cas de conscience. Ce n’est pas pour éluder d’y répondre que je fais cette remarque, mais seulement pour que la cour ne soit pas étonnée si je divise la question, et ne la fais rentrer dans l’espèce de celles auxquelles je dois répondre comme accusé, qu’après y avoir répondu comme moraliste.

Si j’avais eu, monsieur, l’intention de corrompre M. Goëzman en faisant un sacrifice d’argent, il est certain que, son suffrage acheté m’ayant rendu l’arrêt favorable, je n’aurais pas pu délicatement profiter du bénéfice d’un arrêt qui n’eût été, dans ce cas-là, que le fruit de ma propre séduction.

Mais voici pourquoi la question me paraît hors de la cause : c'est qu’un homme assez délicat pour refuser le bénéfice d’un arrêt obtenu par des voies malhonnêtes n’aurait pu l’être en même temps assez peu pour tenter de corrompre un rapporteur ; et que celui qui aurait acheté le samedi le suffrage du rapporteur ne serait pas devenu subitement assez scrupuleux pour restituer le lundi le produit de cet arrêt. Mais si vous me demandez : « Monsieur, lorsque vous avez payé des audiences de votre rapporteur, si vous aviez su que le mari fût du secret, auriez-vous cru le gain du procès légitime ? » en qualité d’accusé, je réponds à cette question toute simple, et qui a un rapport direct au procès, que, n’ayant en effet jamais entendu payer que des audiences, quand j’aurais été convaincu que M. Goëzman était d’accord avec sa femme, et quand ces audiences m’auraient coûté trois, quatre, cinq cents louis, j’aurais sans scrupule profité du bénéfice d’un arrêt qui ne m’eût adjugé que le prix du plus légitime arrêté de compte, et ne m’eût fait gagner qu’un procès imperdable. J’aurais seulement trouvé les audiences du rapporteur un peu chères.

— « Mais puisque vous croyiez votre cause si simple qu’elle était absolument imperdable, quel besoin pensiez-vous donc tant avoir d’instruire votre rapporteur ? »

— Le voici, monsieur : si j’avais pu me flatter que l’on s’occupât uniquement au palais du fond de la question, qui, dégagée de tous les accessoires dont mon adversaire la chargeait, n’eût jamais mérité d’en former une, je n’aurais pas fait au parlement et à mon rapporteur l’injure de croire qu’on s’arrêtât une minute aux misérables défenses de mon adversaire ; mais j’avais trop éprouvé qu’en feignant de plaider au civil la discussion d’un arrêté de compte, son avocat ne plaidait en effet que des moyens d’inscription de faux : de sorte que, par cette ruse odieuse, mon ennemi gagnait de me rendre odieux, sans courir le risque des terribles condamnations à quoi s’exposent ceux qui usent de l’inscription de faux contre un acte légitime. Aussi n’était-ce pas le fond du procès que je voulais instruire chez le rapporteur ; c’étaient les horribles impressions du comte de la Blache et de Me Caillard que je voulais détruire. Car que faisait à ma cause qu’il parût étonnant à M. Goëzman, comme il me le dit, que M. Duverney m’eût prêté vres en ses billets au porteur, puisque dans l’acte qui les atteste je n’en demand payement, et qu’ils ont été rendus et reçus en nature " ? Ce n’était donc que pour en tirer des inductions défavorables contre moi qu’on faisait ces objections. Et pourquoi ? répondis-je à M. (, " Vous serez bien plus surpris, monsieur, si je vous prouve légalement que M. Duverney m’a prêté en un seul jour 560,000 livres : de pareils services supposent un attachement sans bornes, ou de grands intérêts à ménager ; et l’homme qui en oblige un autre avec de tels moyens croit sans doute avoir d’excellentes raisons pour le faire. » Je n’avais pas besoin non plus de prouver au procès ce prêt de 560,000 livres, puisqu’il n’en est pas question dans notre acte, et qu’ils ont été rendus longtemps avant qu’il fût rédigé.

De quoi donc s’agissait-il pour moi chez le rapporteur ? De prouver qu’il y avait eu des liaisons d’ind’amitié, aussi longues qu’intim

M- Duvi rnej i t moi, et que l’arrêté de compte le plus exact avait le fondement le plus légitime : il me fallait plaider l’historique de ces liais mon ennemi s’efforçait de faire passer pour des chimères ; il m’importait de les établir par des instructions cpie mon respect pour la mémoire du plus honorable citoyen ne m’avait pas permis de mettre dans la bouche de mon avocat ; non qu’elles ne fussent à la gloire de mon ami. mais parce qu’elles tenaient à des considérations majeures, el qui exigeaient de ma part la plus grande circonspection : de sorte que, sans inquiétude sur la vraie question à juger (la validité d’un a . je ne l’étais pas sur l’opinion que mon adversaire avait donnée de moi, qui présentais cet acte : et voilà pourquoi, monsieur, il m’était aussi important d’instruire mon rapporteur qu’inutile de le corrompre ; voilà pourquoi j’ai payé des audiences qu’on me refusait, et n’ai pas acheté un suffrage qui m’était dû à toute sorte de titres : tel a été le principe de ma conduite en cette affaire. Il semblait alors que la cour n’eût plus rien à me demander, lorsqu’un autre de Messieurs des enquêtes me dit du ton le plus grave, et même un peu austère :

— » Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l’auteur d’un écrit intitulé Supplément nu J, « consulter, etc. ’ ? »

— Je pense, monsieur, que mon aveu ne fait rien du tout pour ou contre le parti que la cour entend prendre relativement à ces mémoires.

— i’ Répondez-moi, monsieur de Beaumarchais, d’une façon nette et sans biaiser. »

— Messieurs, la cour sait bien la peine que j’ai journellement à faire signer la plus simple requête : forcé d’abord de présenter à M. le premier président une requête extrajudiciaire pour obtenir un ordre exprès à un avocat titulaire de m’en signer une juridique, tous me refusant leur ministère contre un conseiller de la cour ; l’on m’a vu souvent revenir jusqu’à quatre fois à la charge sans rien obtenir : et cela est au point que ma requête d’atténuation a été envoyée à tous Messieurs sans qu'elle fût signée ; ce dont je leur ai demandé pardon, dans une note à la fin de mon dernier mémoire. Cette difficulté de trouver des défenseurs, sur laquelle il serait à désirer que la cour prît un parti certain (car enfin je ne suis pas ce qu’on appelle ,n Angleterre ex-lea . hors la loi ; cette difficulté, je l’ai éprouvée de même sur mes écrits : de sorte qu’à défaut de conseils, de consultants, et surtout d’une bonne plume pour me défendre, je me suis trouvé forcé d’en employer une mauvaise, qui est la mienne.

— « Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l’auteur d’un écrit intitulé : Addition au Supplément du Mémoire << consulter, etc. ? »

— Monsieur, ;-i c’est un nouveau crime, vous voyez le coupable : il n’y a pas trente heures que j’y travaillais encore.

Le magistrat cessa de parler, et M. le premier président m’ordonna de me retirer ; je demandai la permission de faire une observation à la cour.

— i, Unis êtes ici pour répondre, et non pour observer, me dit M. le premier président.

— Monseigneur, je crois avoir rempli le vœu de l,i cour à cet égard, puisqu’elle cesse de m’interroger ; mais, cet interrogatoire lui-même étant destiné ,, éclaircir quelques faits du procès sur lesquels la cour riait incertaine, ne puis-je eu profiter pour porter la lumière sur un fait des plus graves .’ C’est en quoi consiste l’observation que je demande la libelle de l’aire a la cour.

— « Je vous ai déjà dit qu’un accusé n’avait pas le droit d’observer. « 

— Aussi, monseigneur, n’est-ce pas comme accusé que je désire observer, mais en qualité d’accusateur ; et j’ose assurer la cour que mon observation est d’une telle importance, que, si l’on passait au jugement définitif de l’affaire avant de m’avoir entendu, l’arrêt ne serait peut-être pas injuste au fond, mais au moins serait-il irrégulier dans la forme.

La cour eut la bonté de me permettre de parler. Mon observation avait pour objet l’histoire d’un diiuT pendant lequel, ,-eloli le sieur lierhand. quatre conseillers avaient trahi devant lui le secret du parlement, en s’expliquant sur le parti violent que la cour entendait prendre contre le Jay, ledit Bertrand et moi, qui avions, ajoutait-on, voulu flétrir la vertu du plus intègre magistrat, M. Goëzman. J’essayai d'établir qu’il importait à l'honneur de la magistrature, autant qu’à ma propre sûreté, q UC ce rail fut éclairci, chaque magistrat peinant craindre, à 1 Iroit, qu’on ne le soupçonnai d’être h m des quatre ennemis qui s’étaient expliqués aussi indiscrètement sur mon compte, et dont les voix pouvaient faire pencher contre moi la balance d’un jugement formidable, « Et cet indigne soupçon, messieurs, qui doit blesser tous les membres de cette auguste assemblée, ne peut cesser que par une addition d’information, dans laquelle le sieur Bertrand, interrogé de nouveau, sera forcé de s’expliquer : car, si tout ce procès m’a été intenté sur le seul soupçon qu’un magistrat était compromis par des bruits vagues et publics, avec combien plus de raison la cour doit-elle ordonner d’informer sur une grave imputation faite devant dix témoins, contre quatre de ses membres qu eu refuse de nommer ! Dans le cas où cette imputation serait calomnieuse de la pari de ci- Bertrand, ce qui me’ parait à moi très-probable, il est i ssi util I que la cour apprenne par l’instigation de quel fourbe adroit un fourbe maladroit est venu calomnier devant moi quatre magistrats, uniquement pour lâcher de m’ell’rayer, et me porter à quelques fausses démarches. »

Mon plaidoyer s’étendit à d’autres branches de l’affaire, et je conclus, tant sur le faitdel’audiencf que M. Goëzman prétend m’avoirdonnée le samedi malin :t avril, que sur celui du dîner des quatre conseillers, à ce qu’il plût à la cour me permettre de lui présenter requête tendante a obtenir une addition d’information.

M. le premier présidentme demanda - pourquoi - je n’avais pas parle de ces objets dans ma requête " d’atténuation ? »

— l’aria raison, monseigneur, que dan- cette requête j’agissais comme accusé, dont je dépouille en ce moment le caractère, pour revêtir a la bai ride la cour celui d’accusateur.

M. le premier président me dit abus, avec la plus grande bonté, que la cour verrait e cas qu’elle devait faire de mes observations, et qu’elle me per Hait de lui présenter requête a ce sujet. Je témoignai ma reconnaissance, et je me relirai, soutenu par le digne M" Fremyn, l’un de- greffiers criminels, car ma jambe me faisait un mal excessif.

Bien persuadé que la cour ne vendrait le lendemain qu’un arrêt interlocutoire, qui mettrait M. Goëzman en cause, j’abandonnai le précis que j’avais l’ait au greffe, pour m’occuper toute la nuit de ma nouvelle requête ; et j’attendis le jour avec autant de sécurité que d’impatience. Continuons mon récit : il n’y a rien de petit dan- cette affaire.

lies le malin je lus au parquet solliciter M. le procureur général de me nommer un avocal titulaire. Tant d’invportunités me paraissent fatiguer excessivemenl ce magistrat : mais je lui demande pardon si je ne me lasse point d’invoquer sa louable exactitude eu uneaffaire on tout le monde parle beaucoup de prudence, et semble n’avancer que malgré soi. Enfin, je le suppliai si instamment d’enjoindre à un titulaire de signer i ette nouvelle requête, que je réussis à la faire présenter aux chambres assemblées, pendant qu’on était aux opinions.

Bien des gens me trouvaient imprudent de rester au palais le jour qu’il devait sortir un jugement dans mon affaire ; mais j’en appelle à tous les bons esprits : la confiance avec laquelle j’attendais ce jugement n’est-elle pas la plus haute marque de respect que je pusse donner à la cour ? et plus les gens peu éclairés supposaient de cabale et d’intrigue en ce moment au palais, plus ma confiance dans le tribunal qui me jugeait démontrait quelle opinion j’avais de son intégrité.

L’événement n’a pas tardé à justifier mes espérances. Mon adversaire M. Goëzman, qui, la veille, avait été décrété d’ajournement personnel pour le faux commis par lui sur les registres de baptême, a été une seconde fois décrété d’ajournement personnel relativement à notre procès ; et j’ai pu goûter d’avance la joie que j’aurais un jour de confondre, à la confrontation, celui qui n’a pas craint d’imprimer qu’il m’avait donné quatre audiences, lorsqu’il est prouvé que je n’en aurais pas même obtenu une seule, sauf l’or que j’y sacrifiai. Et quelle audience encore !

Mon premier soin fut de suivre M. le premier président, pour lui rendre mes actions de grâces. Je revenais, plein de mon objet, chercher mon avocat, lorsqu’à la croisière des quatre galeries du palais je vis venir de loin une file de magistrats, entourés de gardes : je me rangeai sur le côté, laissant entre ces messieurs et moi assez d’espace pour qu’il fût à l’instant rempli de gens de toute espèce, attirés par la curiosité du spectacle. J’étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs, mon chapeau à la main, très-modestement, et tellement occupé de l’arrêt qui venait d’être rendu, que je ne vis aucun des magistrats qui passaient : aussi fus-je très-surpris lorsque M. le président de Nicolaï, qui marchait à la tête, et déjà en avant de plus de dix pas, se retournant, dit à quelqu’un de sa suite, en me montrant du doigt et me désignant par mon nom : « Exempt, faites sortir cet homme, Beaumarchais, là ; faites-le retirer : il n’est ici que pour me braver. » On sait assez avec quelle ardeur les subalternes exécutent de pareils ordres. « Retirez-vous, sortez ; point de raisons ; M. le président l’ordonne. » Un second accourt à l’appui du premier ; je me vois durement poussé, pressé de sortir, du geste et de la voix, et toujours au nom de M. le président : le public m’entourait. « Je ne « sortirai point (dis-je aux hommes bleus) ; je suis ici dans une salle appartenant au roi, destinée à servir de refuge aux plaideurs ; j’y suis à ma place le jour de mon jugement, et M. le président sort de la sienne pour m’en chasser. Mais je prends la nation à témoin de l’outrage qui m’est fait devant elle, et dont je vais à l’instant porter ma plainte au ministère public. »

Au lieu de me retirer je remonte au parquet, où, suivi par la foule et tout chaud d’indignation, je dis à M. le procureur général : « Je vous supplie, monsieur, de recevoir ma plainte. M. le président de Nicolaï, oubliant le respect qu’il doit au roi, à son propre état, au droit des citoyens, à l’auguste compagnie à la tête de laquelle il avait l’honneur de marcher, sans égard pour le temps, le lieu ni les personnes, vient de me faire outrager par les gardes de sa suite, au milieu du public, que son action scandalise. » Mon plaidoyer fut aussi bouillant que rapide ; et M. le procureur général, ne pouvant refuser de m’entendre, me dit, après avoir un peu rêvé : « Avez-vous des témoins d’un fait aussi extraordinaire ? — Mille, monsieur. — Je ne puis vous empêcher de présenter votre requête à la cour : mais surtout soyez prudent. — Monsieur, il y a huit mois que je le suis ; il y a huit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président de Nicolaï ; mais mon silence le fait enfin aller si loin à mon égard, qu’il n’y a plus moyen de m’en taire. »

À l’instant je rentre dans la grand’salle, où, m’adressant à toutes les personnes qui m’environnaient, je dis : « Messieurs, il n’y a pas un de vous qui n’ait vu ce qui vient de m’arriver ; j’espère que vous ne me refuserez pas d’en déposer lorsqu’il en sera question. » Plusieurs voix s’élevèrent à la fois : « Allez, allez chez vous, monsieur ; vous y trouverez une liste de cent témoins. » Dès le même jour, en effet, je reçus le nom d’une foule d’honnêtes gens.

Mais M. le président de Nicolaï, pour rejeter sur moi le blâme de sa vivacité, répand, dit-on, que je lui ai tiré la langue en lui faisant la grimace.

Eh ! monsieur le président, il me semble que dans mes défenses je n’ai pas trop l’air d’un grimacier, et que leur dure franchise annonce plutôt un caractère trop ferme, que celui d’un plat saltimbanque. Est-ce donc entre nous une guerre de collège, où des grimaces se payent par des coups de poings ? Et des intérêts si graves se traitent-ils avec d’aussi puérils moyens que ceux que vous me prêtez ?

Dites, dites, monsieur, qu’outré de l’arrêt du parlement, qui venait de décréter une seconde fois votre ami M. Goëzman, et vous en prenant à moi de n’avoir pu rester dans l’assemblée pour vous y opposer, vous avez fait tomber sur un innocent toute la colère que vous causait le décret d’un coupable : et s’il faut tout avouer, monsieur, lorsque vous avez donné l’ordre à l’exempt de me chasser du palais, où je voudrais n’être jamais entré, votre physionomie, assez douce pour l’ordinaire, était en feu ; les yeux hors de la tête, et les cheveux hérissés comme Calchas, vous aviez plutôt l’air d’un prêtre emporté qui ordonne un sacrifice, que du chef d’une compagnie respectable allant faire un acte de bienfaisance en faveur des prisonniers.

Depuis ce moment, comptant pour peu cet outrage non mérité, je ne me pressais point de réclamer mon droit de citoyen offensé, lorsque j’ai appris pour quel insolent et grimacier personnage vous voulez encore me faire passer.

Et parce que le hasard m’a fait, peu de temps après, me rencontrer à quelques places de vous au parquet de la Comédie italienne, vous avez dit tout haut, à la buvette du palais, que je vous avais de nouveau provoqué de clignotements et de grimaces, et que vous en aviez demandé justice au roi. Mais il sera prouvé, par le témoignage de tous ceux qui m’ont vu ce jour même au spectacle, que je n’y ai pas levé les yeux sur vous ; et qu’à l’instant du ballet où les bancs de devant se sont dégarnis de monde, j’ai passé sur l’un d’eux, dans la crainte que mon voisinage ne vous déplût, ou mît quelque embarras à votre sortie.

Et comme si un homme en valait moins parce que vous l’avez beaucoup outragé, j’apprends que vous comblez par vos discours la multitude d’insultes publiques que vous m’avez faites depuis un an. Tant de partialité, de procédés si offensants, me forcent de revenir à la charge, et de supplier encore une fois le parlement qu’il me commette un avocat titulaire, pour signer ma requête en forme de plainte contre vous.

On m’assure que je ne l’obtiendrai pas, mais cela ne peut être. En posant ainsi des bornes arbitraires à tout, en étendant ou resserrant les droits de chacun au gré des considérations particulières, que resterait-il de certain ? Les tribunaux ne connaîtraient plus l’étendue de leur ressort, ni les citoyens celle de leur liberté. Le désordre et la confusion servant de base à tout, le despotisme oriental serait moins dangereux qu’une pareille anarchie. Si, au lieu d’être froids sur les contestations, comme la loi dont ils sont les organes, les magistrats, plus animés de l’esprit de corps que de celui de la justice qu’ils nous doivent, foulaient aux pieds le droit des citoyens : ou le système d’une telle législation serait mauvais, ou il faudrait un tribunal supérieur aux cours souveraines, auquel chaque citoyen eût droit de porter sa juste plainte.

Je mets ici de côté mon ressentiment particulier. Toute cette affaire est devenue trop grave pour la renfermer dans les bornes individuelles. Mais est-il donc indifférent à la nation que, sous le règne d’un prince équitable, il puisse tomber dans l’esprit d’un magistrat qu’un pouvoir sans bornes est le premier droit de sa place ? qu’il a celui de cabaler, d’intriguer, de solliciter ouvertement pour un de ses confrères, au mépris des ordonnances, et d’abuser du respect qu’on porte à sa simarre, pour déchirer partout l’adversaire de son ami ? et parce que le plus juste arrêt viendrait de décréter une seconde fois cet ami, qu’il peut abuser du moment de la plus auguste fonction, pour faire outrager publiquement un citoyen par ses gardes ? Et surtout comment ce magistrat, à qui l’on doit supposer un cœur doux, un esprit pacifique (puisqu’il a déposé l’étendard de la guerre, qui tire son droit de la force, pour arborer le drapeau de la justice, qui ne tient son pouvoir que des lois), se trompe-t-il au point de croire qu’il peut traiter les sujets du roi, étant président, comme il dut traiter ses ennemis, étant colonel ; porter l’esprit militaire au barreau, les abus du commandement jusque dans l’administration de la justice ; enfin abuser, pour troubler l’ordre public, des moyens mêmes établis par la loi pour la faire respecter ?

Mais posons la thèse en sens contraire, et supposons un moment qu’un citoyen eût été assez fou pour insulter ce magistrat dans ses fonctions. À l’instant une punition rigoureuse eût fait un exemple éclatant du malheureux insensé. Cependant son action isolée importait-elle à la chose publique comme la conduite d’un magistrat, entre les mains duquel sont tous les jours l’honneur, la fortune, ou la vie des citoyens ? Eh ! comment espérer du respect pour les droits d’autrui, de celui qui ne saurait pas respecter l’auguste emploi dont il serait lui-même honoré ?

L’outrage du citoyen au magistrat puni sur-le-champ ne peut donc tirer à conséquence pour personne, au lieu que l’outrage public du magistrat au citoyen importe à toute la nation : car, ou cette licence est l’effet de la corruption générale, ou rien n’est plus propre à l’engendrer bientôt ; et si l’offense faite à un particulier paraît un petit mal en soi, l’oubli de l’ordre et de la justice, de la part d’un magistrat, peut devenir la source de mille abus effrayants. La nation n’est pas juge en cette affaire, mais elle s’y rend partie dans ma personne ; et ma cause est celle de tous les citoyens.

Je prends avec autant de justice que de plaisir le nom de citoyen partout où je parle de moi dans cette affaire ; ce nom est doux à ma bouche et flatteur à mon oreille. Hommes simples dans la société, sujets heureux d’un excellent monarque, chacun de nous, Français, a l’honneur d’être citoyen dans les tribunaux ; c’est là seulement où nous pouvons soutenir les droits de l’égalité. Ils y sont même tellement respectés, que le souverain ne croit pas au-dessous de lui d’y soumettre les siens contre nous, et de s’y laisser condamner à notre avantage sur tous les points qui lui seraient justement contestés. Ainsi le Dieu terrible, enveloppé d’un nuage et tempérant son éclat, ne dédaigna pas autrefois de disputer contre Moïse, et de céder même à son serviteur.

Et lorsque mon souverain, mon seul maître, mon roi, permet qu’on plaide contre lui dans les tribunaux établis par lui-même, je ne pourrais obtenir, contre un officier de ces mêmes tribunaux, la permission d’informer et d’y poursuivre la juste réparation d’un outrage public et non mérité ! Oui, je l’obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus dans ce siècle où l’on fit un crime à la maréchale d’Ancre d’avoir bien raisonné, dans ces temps superstitieux où l’empire de Galigaï conduisait une âme forte au bûcher. Je suis soumis aux lois de mon pays ; je paye avec joie le tribut de mes facultés à mon prince : en revanche il ne refusera pas sa protection pour ma personne, et sa justice pour mes droits offensés.

En tout ceci, monsieur, je suis bien loin d’attaquer la noblesse et les dignités qui sont l’enseigne des vertus de vos ancêtres ; j’ose au contraire vous demander compte de cette vertu qui doit être en vous l’enseigne de la noblesse et des dignités qu’ils vous ont transmises.

Mais je m’aperçois que tant d’ardeur à vous poursuivre affligerait tout un corps respectable, et désobligerait les chefs du parlement. Est-ce égard pour votre famille, et noble et toujours chère à la nation ? je partage avec eux cette honorable considération. Est-ce attachement pour votre personne ? je déclare volontiers que mon respect pour vous marche à côté de ce tendre intérêt. Est-ce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma poursuite ? Eh bien ! monsieur, j’y renonce, persuadé que la haine qui vous égare en ce moment fera place à des sentiments plus justes, quand l’événement vous aura convaincu que je ne fais ici que soutenir les droits d’une défense légitime.

À la vérité, si j’avais l’honneur d’être M. de Nicolaï, je serais bien mécontent de ne devoir ma tranquillité qu’aux respectueux égards d’un offensé pour ma famille ou pour le vœu de ma compagnie ; et j’aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, ne fût-ce que pour enlever à mon inférieur l’honneur de l’oublier ou de me le pardonner. Chacun a de l’amour-propre à sa manière ; et, pour moi, telle eût été ma fierté.

Pour conserver l’avantage que vous voulez bien m’abandonner, monsieur, je renonce donc avec plaisir à ma poursuite, en vous assurant qu’il n’est jamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout ce que j’ai fait contre vous.

Je vais plus loin à votre égard : je trouve, dans un excès que vous blâmez sûrement vous-même, sinon sa propre excuse, au moins l’apologie du sentiment qui vous y a conduit ; et si j’ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge, c’est qu’un ami ardent et passionné est rarement un juge impartial, et que votre amitié pour M. Goëzman pouvait tourner contre moi dans l’acte important d’un jugement, où toute abnégation de soi-même est la première loi qu’un magistrat doit s’imposer.

Si la fermeté de cet article est prise en mauvaise part, et si mes ennemis donnent ce courage de publier mes sentiments sur des points aussi délicats, pour un dessein formé de dépriser pied à pied le tribunal qui doit me juger, j’opposerai ma confiance et mon respect reconnus à l’odieuse intention qui m’est ici prêtée.

J’opposerai l’éloge public que j’ai constamment fait de MM. Doé de Combault et de Chazal, commissaires rapporteurs de ce procès, que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction, au blâme public que je n’ai pas craint de répandre sur M. Goëzman en une occasion semblable.

À la nécessité de relever un trait peu réfléchi de M. le président de Nicolaï, j’opposerai l’action magnanime et généreuse de M. le président de la Briffe, qui, sans aucun autre motif que l’amour du bien, sacrifie sans faste, à la délivrance des prisonniers, les 12,000 francs dont la grandeur du roi couvre les dépenses du président qui tient la chambre des vacations. On me crierait cent fois : M. de la Briffe est l’ami de M. Goëzman, que je le supplierais encore de rester au rang de mes juges : l’amour des hommes, celui de l’ordre et celui de la justice ont tous la même base dans le cœur d’un homme vertueux.

À l’obstination que je ne puis approuver dans quelques magistrats, de vouloir absolument rester parmi mes juges avec un cœur trop plein d’attachement pour mon adversaire et de haine pour moi, j’opposerai la pureté délicate avec laquelle MM. Quirot, Desirat, et plusieurs autres conseillers, se sont récusés volontairement, sur le léger soupçon que l’opinion qu’ils ont de M. Goëzman avait pu percer dans le public.

Enfin, à la chaleur avec laquelle on dit que quelques membres du parlement voudraient disculper M. Goëzman, j’opposerai le nombre infini de magistrats généreux qui, ne faisant point consister la gloire d’un corps illustre dans le soutien d’un membre gangrené, préféreront d’en purger leur compagnie, sous le risque de quelque inconvénient passager, à la faiblesse de le supporter au milieu d’eux s’il n’est pas jugé digne d’y rester.

Voilà ma profession de foi relativement à mes juges ; et je ne fais point parade ici de sentiments équivoques : j’ai pesé tout, avant de m’expliquer. Tout magistrat, dit-on, doit être jugé par ses pairs. Mais les officiers d’un autre parlement sont également les pairs de M. Goëzman ; mais ses amis n’auraient pas la douleur de le condamner, et les miens peut-être auraient quelques inquiétudes de moins. Loin de moi toute frayeur insultante ! je fais profession ouverte de la plus grande confiance dans le parlement de Paris ; jamais respect ne fut plus entier, ni plus sainement motivé : les opinions pour et contre ici ne font rien. Voilà des faits : je leur dois la sécurité de mon attente, et le courage d’un travail aussi pénible que celui que j’ai entrepris ; je leur dois la force de vaincre mes dégoûts en passant d’un objet dont la discussion élevait mon cœur, à de misérables tracasseries qui le font soulever. De tous les travaux d’Hercule, celui de nettoyer les étables d’Augias était le plus aisé sans doute, et n’en fut pas moins celui qui l’irrita davantage. Ramenons les choses à des comparaisons plus justes, plus voisines de ma faiblesse.

Après avoir détourné la tête et les yeux d’une médecine, repoussé vingt fois la main qui la présente, un enfant, malgré sa répugnance, finit pourtant par l’avaler, et même à grands flots, pour en être plus tôt quitte ; et moi aussi je suis un grand enfant : voilà je ne sais combien de fois que je prends la plume pour faire l’article Marin, et la remets dans l’encrier. À quoi bon ces délais ? Malgré la nausée, il faut toujours y venir. Allons donc ! une bonne résolution, et finissons, quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.

— Mais à quoi donc répliquez-vous ? il n’a pas répondu à votre addition. — À quoi je réplique ? N’est-ce donc rien que ses requêtes au parlement, et ses gazettes à la main, et ses gazettes à la bouche, et les lettres infâmes qu’il fait trotter par la ville, et les articles Paris de la gazette d’Utrecht ? — Mais ces nouvelles à la main, cette gazette étrangère, ne sont pas de lui. — Elles en sont ; et voici mes preuves.

Premièrement, l’article de ce procès y est toujours mal fait, lourdement ruminé, pesamment écrit : vous conviendrez que c’est là déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement, cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin. Troisièmement, l’article dit toujours du bien de Marin, vante à l’excès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec laquelle il remplit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète ; il n’y a plus moyen d’en douter : c’est Marin qui fait l’article, puisque l’article dit du bien de Marin.

Ressassons donc un peu celui de la gazette d’Utrecht du 4 janvier, puisqu’il sert de supplément aux mémoires de Marin.

« Le sieur de Beaumarchais, en attendant la sentence que le parlement lui prépare. » Une sentence du parlement ! c’est Marin, vous dis-je. Si notre affaire eût été consulaire, comme celle du grand cousin, il n’eût pas manqué d’écrire : en attendant l’arrêt que les consuls, etc. C’est Marin. C’est Marin, comme ce n’est pas moi.

Mais qui a dit au sieur Marin que le parlement me préparait une sentence ? pendant qu’il est de notoriété que je poursuis un jugement contre M. et madame Goëzman, concussionnaires et calomniateurs, contre Marin la Bourse, et Bertrand la Main-d’œuvre, l’un suborneur, et l’autre suborné. « Le sieur de B… vient de publier un troisième mémoire qui, par le fiel qui y est mêlé, mérite le nom de libelle. » Remarquez, en passant, que ce n’est point du tout sur les reproches mérités que je fais à M. et madame Goëzman, au comte de la Blache, à Bertrand, Baculard et consorts, que Marin se lâche contre mes mémoires : regardant le mal d’autrui comme un songe, et ne s’occupant dans la gazette que de l’intérêt du gazetier, voyez comment il s’explique ici : « Ses mémoires méritent le nom de libelle, puisqu’il s’efforce d’y diffamer un homme de lettres (M. Marin). » Marin le gazetier, homme de lettres !… comme un facteur de la petite poste « qui a toujours rempli avec distinction les places qui lui ont été confiées par le gouvernement. » Avec distinction ! cette distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans son bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous par les menées du diable, fait tenir à Dieu, parlant au pécheur Adam : « De toutes mes créatures, vous seul avez forfait. Avancez, maraud, que je vous timbre au front, que je vous distingue. »

Avancez, Marin ; suivons votre article. « Quoique l’on puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu’avec mépris, il s’en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. » Je n’entends pas cette phrase ; elle sera toujours louche, à moins d’y restituer quelques mots oubliés à l’impression. Pour qu’elle ait le sens commun, voici comment elle a dû être faite : « Quoique l’on (ne) puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu’avec mépris (pour Marin), il s’en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. » Cela est clair, voilà qui s’entend : car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laissés moisir au grenier du libraire, au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le monde avide de les lire : il s’en est vendu plus de dix mille en deux jours, ou bien : Malgré le dégoût qu’on avait d’entendre parler de Marin dans ces mémoires, il s’en est cependant vendu, etc. Cette version est bonne aussi ; mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « Quoiqu’on ne puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu’avec mépris pour Marin, il s’en est cependant vendu dix mille exemplaires en deux jours. » On y rêverait cent ans, que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n’en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires, et m’entends à ce sujet avec Ruault, libraire, rue de la Harpe, pour débiter mes sottises ? Les ingrats qu’ils sont ! ils décrient mon affaire de finance, comme s’ils n’y avaient pas un bon intérêt. Et si je ne faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs ? Mais le sieur Marin étant irréprochable… Vous voyez bien, lecteur, qu’il n’y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin. « Il va le poursuivre au criminel, pour obtenir une réparation éclatante de toutes les calomnies du sieur de Beaumarchais. »

Cela va bien. Marin avait déjà dit, dans sa requête imprimée, qu’en le montrant au doigt j’avais insulté la majesté du trône, berné le gouvernement, injurié la magistrature, bravé les tribunaux, outragé les citoyens : car

Qui méprise Marin n’estime point son roi,
Et n’a, selon Marin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

Mais gardez-vous bien d’en croire ce monsieur-là ; à son compte, il n’y aurait pas un seul bon Français dans la capitale.

Puis ayant rappelé, d’après moi, toutes ses friperies de mémoires, de littérature, de censures de nouvelles, d’affaires, de courtage (condamnation passée sur l’espionnage, puisqu’il n’en dit mot), d’usure, d’intrigue, etc., quatre pages d’et caetera, il avait prié la cour de lui permettre de faire informer des faits énoncés dans mes mémoires. Mais, trouvant bientôt qu’il était trop dangereux pour lui de laisser informer, il s’était retranché à demander à la cour que, sans autre examen, et attendu, disait-il, que ce ne sont que des calomnies atroces, elle ordonnât que mes mémoires fussent déclarés faux et calomnieux, défenses de récidiver, et dommages-intérêts applicables à œuvres pies, etc.

Mais moi qui prétends à l’honneur de soutenir tout ce que j’ai avancé, de ces deux manières de conclure imaginées par Marin, j’ai adopté la première ; et, par ma requête en réponse à la sienne, j’ai supplié la cour, avec lui ou sans lui, d’ordonner qu’il fût informé sur les faits et les imputations contenus dans mon mémoire contre ledit Marin.

Pour réclamer à cet égard la vigilance du ministère public, il me suffirait de mon intérêt personnel ; mais ici l’intérêt de l’État et de la société doit fixer encore plus l’attention de messieurs les gens du roi. La police, aussi exacte que patriotique en cette grave occasion, n’aura certainement point de secrets pour la cour, elle lui ouvrira ses registres ; et c’est à la faveur des renseignements qu’on y puisera, que le parlement et la nation seront en état de prononcer si l’intérêt public et particulier ne sont pas ici combinés le plus heureusement du monde pour démasquer le précepteur Marin, et pour renvoyer ledit précepteur à l’orgue de la Ciotat[26], d’où il est descendu si mal à propos.

Et si, dans les informations qu’on ferait contre l’ami Marin, qui m’a voulu faire passer pour l’auteur de la…, on découvrait par hasard que l’ami était un zélé distributeur de la… ! Au reste, ce n’aurait été qu’une des branches ordinaires de son commerce : car il faut savoir que l’ami, confisquant par état tous les livres défendus, ne les en a toujours vendus que plus cher aux amateurs.

Quelqu’un m’arrête ici, qui me dit : Prenez garde, ce n’est pas Marin, c’est Bertrand qui, dans son mémoire, a voulu vous faire passer pour l’auteur de la… Eh ! messieurs, ne savez-vous pas que les mémoires du grand cousin ne sont que des enveloppes de gazettes, et qu’ici le sacristain et l’organiste s’entendent comme larrons pour sauver le publiciste ?

Ah ! monsieur Marin, que vous êtes loin aujourd’hui de cet heureux temps où, la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence, vous enchantiez toute la Ciotat par la gentillesse de vos fredons sur l’orgue, ou la claire mélodie de vos chants au lutrin ! Si quelque prophète arabe, abordant sur la côte, et vous voyant un si joli enfant… de chœur, vous eût dit : « Petit abbé, prenez bien garde à vous, mon ami ; ayez toujours la crainte de Dieu devant les yeux, mon enfant ; sinon, vous deviendrez un jour… » tout ce que vous êtes devenu enfin ; ne vous seriez-vous pas écrié, dans votre tunique de lin, comme un autre Joas :

Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction,
Détournez loin de moi sa malédiction,
Et ne souffrez jamais qu’elle soit accomplie !
Faites que Marin meure avant qu’il vous oublie !

Il a bien changé le Marin ! Et voyez comme le mal gagne et se propage, quand on néglige de l’arrêter dans son principe ! Ce Marin qui d’abord, pour toute volupté,

Présentait au vicaireQuelquefois à l’autel
Présentait au vicaire ou l’offrande ou le sel,

quitte la jaquette et les galoches, ne fait qu’un saut de l’orgue au préceptorat, à la censure, au secrétariat, enfin à la gazette ; et voilà mon Marin les bras retroussés jusqu’au coude, et pêchant le mal en eau trouble : il en dit hautement tant qu’il veut, il en fait sourdement tant qu’il peut : il arrête d’un côté les réputations qu’il déchire de l’autre : censures, gazettes étrangères, nouvelles à la main, à la bouche, à la presse ; journaux, petites feuilles, lettres courantes, fabriquées, supposées, distribuées, etc., etc., encore quatre pages d’et cætera ; tout est à son usage. Écrivain éloquent, censeur habile, gazetier véridique, journalier de pamphlets ; s’il marche, il rampe comme un serpent ; s’il s’élève, il tombe comme un crapaud. Enfin, se traînant, gravissant, et par sauts et par bonds, toujours le ventre à terre, il a tant fait par ses journées, qu’enfin nous avons vu de nos jours le corsaire allant à Versailles, tiré à quatre chevaux sur la route, portant pour armoiries aux panneaux de son carrosse, dans un cartel en forme de buffet d’orgues, une Renommée en champ de gueules, les ailes coupées, la tête en bas, raclant de la trompette marine ; et pour support une figure dégoûtée, représentant l’Europe : le tout embrassé d’une soutanelle doublée de gazettes, et surmontée d’un bonnet carré, avec cette légende à la houppe : Ques-a-co, Marin ?

Mais, entraîné par mon sujet, je m’aperçois que j’oublie cette gazette d’Utrecht que je commentais ; puis, en y songeant mieux, je m’aperçois que j’ai fort bien fait de l’oublier : tout cela est si mal pensé, si mal écrit, qu’on me saura gré de l’avoir laissé là. J’ai quelque chose de mieux sous la main : toute espèce de gazette n’est que du Marin ordinaire, au lieu que voici du Marin superfin, pour les amateurs de noirceurs.

Depuis douze ou quinze jours, Marin fait courir par la ville une lettre d’un soi-disant ambassadeur adressée à lui, dans laquelle on suppose que j’ai commis en pays étranger des crimes dignes du dernier supplice. Les uns mettent la scène en Italie, d’autres la portent en Angleterre ; les commis de Marin, les sieurs Adam et Mercier, en racontant ce prétendu délit, ont attesté devant neuf ou dix témoins, qui le certifieront, qu’à son occasion mon procès m’avait été commencé ; que si je n’eusse pris promptement la fuite, j’aurais été pendu.

Le fameux Bertrand, en faisant circuler la lettre, prétend qu’elle est signée d’un ambassadeur d’Espagne et de cinq ou six personnes de considération ; c’est un triomphe, une joie, une liesse parmi ces messieurs, qui ne se conçoit pas. Chacun court, s’évertue, se rend chez Marin, qui régale tout l’enfer, taille des plumes empoisonnées, remplit les cornets de fiel, échauffe les esprits par un verre de bitume, et met les démons au travail ; et de tout cela doit sortir un long et superbe article pour le mémoire de Marin, qui, à ce sujet, a déjà pris, dit-on, cent rames de papier chez Bougy, et les a envoyées à son imprimeur.

Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, comme à la liste de la portière : « Jamais, jamais Beaumarchais ne se tirera de cette lettre d’Espagne. Cela est sans réplique ; voilà des faits, des témoignages, des signatures : on a écrit pour avoir les pièces justificatives, et cette anecdote est son coup de grâce. »

Mes amis s’inquiètent pour moi, s’agitent, cherchent la lettre de toute part. Enfin, hier au soir, 12 janvier 1774, on m’en a remis une copie, et je tiens dans mes mains ce chef-d’œuvre. Avant de l’imprimer, j’ai commencé par déposer au greffe de la cour cette copie telle qu’on me l’a remise ; et, par ma requête au parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d’ordonner qu’il soit informé sur la lettre, ainsi que sur autres faits et gestes du gazetier.


copie exacte de l’écrit soi-disant envoyé à marin, et qui m’a été remis de la part d’un de ses amis, qui le certifiera s’il est entendu sur ce fait.

Après toutes les horreurs que le sieur Caron a vomies contre vous, monsieur, et contre tout le monde, je crois que vous voulez le faire repentir ; il a l’insolence de vous défier de parler ; il faut qu’il soit, comme on dit, fou : cela m’a plus révolté que tout le reste ; et, comme en vous vengeant vous nous vengerez aussi, et autant pour punir un scélérat que pour faire plaisir à tant d’offensés, il faut le prendre par où il ne s’attend pas. Il croit être en sûreté, parce qu’il a pu dans ce pays ici cacher sa méchanceté sous des apparences qui le tireraient toujours de nos reproches ; il dit partout qu’il fera repentir le premier qui l’attaquera dans sa conduite : peut-être a-t-il raison pour ce qui regarde la France ; mais, le misérable, il ne croit pas qu’il y a des gens instruits de ses coquineries en Espagne. Mais moi j’y étais, tous mes amis et mes parents y sont encore, et la preuve est au bout ici. Il avait sa sœur, maîtresse du seigneur Joseph Clavijo, à Madrid, garde des archives de la couronne, mon parent, qui s’en dégoûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans l’espérance de faire épouser malgré lui sa sœur à mon parent, qui, le 24 mai 1764, rendit une plainte que le sieur Caron, dit Beaumarchais, était venu à six heures du matin, s’était fait introduire sous un faux nom chez M. Portuguès, chef des bureaux d’État, où il logeait ; et qu’ayant fermé la porte et présenté un pistolet, lui avait fait signer une promesse de mariage dans son lit, sous peine de le tuer s’il bronchait : c’est bien pis que ce qu’il dit de M. Goëzman. Et comme chez nous les présents sont une preuve qu’on veut épouser, il s’était fait en même temps donner des bijoux, des pièces d’or étrangères, enfin pour près de 8,000 livres comme présents de noces faits de bon gré. Là-dessus il y eut ordre, sur la plainte de mon parent à M. le marquis de Robion, commandant de Madrid, de faire mettre le fripon au cachot, qui se sauva chez l’ambassadeur de France : mais quand il fallut rendre les bijoux, il dit que son laquais les avait volés, et garda tout comme un gueux, déshonoré par cette friponnerie ; et puis après, pour rendre au seigneur Clavijo le tour qu’il lui avait joué, il fut chercher une femme de chambre, que Clavijo avait entretenue avant sa sœur ; il donna de l’argent à cette fille, pour présenter à la justice des lettres de mon parent. Il prétendit que c’étaient des promesses de mariage ; et, comme on est très-rigoureux chez nous sur ce cas, en attendant que tout fût clair, on arrêta mon parent, qui eut bientôt prouvé et fait avouer à la fille que le fripon avait remué cette corde. Enfin, pour couronner tout, il finit par tenir la banque un soir chez l’ambassadeur de Russie, avec des cartes arrangées, et gagna près de cent mille livres la nuit : l’ambassadeur le fit chasser ; on se plaignit à M. d’Ossun, qui lui ordonna de sortir d’Espagne vite, où il laissa tout, habit, linge, pour s’en aller bien vite à cheval ; il aurait été pourrir en cachot, et ce n’est pas là des contes. J’ai écrit pour avoir la preuve, et lever la plainte de mon parent, qui est publique pour faits de violence et friponnerie ; il a fait un conte différent du vrai en France ; mais vous aurez plus de témoins qu’il en faut, parce qu’ayant chez lui le vrai, dans le temps qu’on a fait inventaire chez lui, il a voulu arracher les papiers à la justice, qui les a lus malgré lui, et tous l’ont connu pour ce qu’il est ; faites-en ce qu’il vous plaira, vous ou M. Goëzman. Voilà pour le payer du baptême, qui est une chose très-innocente. Une femme qui était son amie, vous entendez, là-bas, veut bien conter les choses comme lui, quand ils en parlent ; mais nous avons, Dieu merci, toutes les preuves, les lettres, et tout. Il vous défie ? eh bien ! défiez-le de se justifier sur sa coquinerie d’Espagne, sur sa sœur ; et, s’il ose parler, comme il ne dira que des mensonges, il sera pris ; nous fondrons tous sur lui, comme pour instruire de tout contre un si grand imposteur ; et une fois bien démasqué là-dessus, il faut qu’il s’enfuie tout le reste de sa vie. Il n’y a rien qui vaille ça ; et M. Portuguès, et M. Lianos, et M. Pachico, et autres personnes du conseil du roi, à Madrid, tous amis de mon parent, donneront leur attestation, et on fournira tout au parlement, on peut en être sûr. S’il n’avait pas été protégé par M. d’Ossun avant que l’ambassadeur sût la vérité, jamais il n’aurait revu le jour ; M. d’Ossun s’en est bien repenti après l’affaire du jeu. Il l’a écrit aux Dames : c’est la vraie cause secrète qu’elles n’ont plus voulu que le fripon approchât d’elles à Versailles ; mais voilà ce qu’on ne dit pas tout haut. Encore un petit moment, je suis avec bien de l’empressement et à votre service et celui de tous les honnêtes gens qui sont les ennemis de ce fripon-là,

Monsieur,
Votre très-humble et obéissant serviteur.

Voulez-vous m’envoyer votre mémoire et autres par mon laquais ? Je les ferai passer à Madrid par le premier courrier : ça fera plaisir à tout le monde.

Cette misérable lettre n’est point signée, ou parce que l’original lui-même est anonyme, ou parce qu’on n’a pas voulu, en me l’envoyant, mettre le nom de celui qui l’avait écrite, dans la crainte de mes recherches. Les uns disent qu’elle est d’un ambassadeur ; les autres, d’un homme venu d’Espagne avec M. le comte d’Aranda ; d’autres, qu’elle est signée d’un gentilhomme arrivé depuis peu. Jamais gentilhomme n’a écrit de ce style. Quoi qu’il en soit, en attendant que ce gentilhomme de cuisine ou de gazette fasse venir ses preuves d’Espagne, et les fournisse à Marin pour en guirlander son mémoire, voici ma réponse à la lettre échappée du tripot.

Quelques notions confuses d’une querelle d’éclat que j’eus en 1764 à Madrid ont fait sans doute espérer à mes ennemis qu’ils pourraient établir une nouvelle diffamation sur cette aventure ignorée en France, et sur laquelle il resterait au moins des soupçons affreux contre moi, de quelque façon que j’entreprisse de m’en justifier après dix ans de silence, et à quatre cents lieues de l’endroit de la scène.

Et moi, pressé de relever des faits aussi graves, je vais tout uniment ouvrir les mémoires de mon voyage d’Espagne en 1764, et donner en 1774 à ce fragment de ma vie une publicité qu’il ne devait jamais avoir.

Dans un événement aussi extraordinaire que celui dont je vais rendre compte, tout ne peut être à mon avantage ; et, quoi que je fasse, il me sera toujours reproché par les uns d’avoir mis trop de fierté dans ma conduite ; par les autres, cette fierté sera peut-être appelée arrogance : mais un jour, mieux connu, et toutes mes actions se servant d’appui, l’on finira par trouver que je n’ai mis à celle-ci ni dureté ni arrogance, mais seulement une fermeté d’âme que l’orgueil de bien faire a quelquefois exaltée.

S’il se mêle un peu d’amour-propre à faire le bien, cet amour-propre est de la plus noble espèce. Loin de le regarder comme un mal, et sans nous donner pour meilleurs que nous ne sommes en effet, il faut avouer que le bonheur d’être estimable tient beaucoup à l’honneur d’être estimé. Rois, sujets, grands et petits, tous sont affamés de la considération publique. Heureux celui qui ne l’a jamais perdue ! plus heureux mille fois celui qui, n’ayant pas mérité de la perdre, a pu enfin la recouvrer ! C’est à quoi je travaille nuit et jour.

Je remercie mes ennemis de la sévère inquisition qu’ils établissent sur ma vie. Cette liberté dans les procès a au moins cela de bon, que la crainte d’être diffamé à la première querelle peut retenir dans le devoir nombre de gens dont les principes ne sont pas assez certains. Je rends grâces à ces messieurs des occasions qu’ils me fournissent sans cesse de me justifier ; mais je prie le lecteur de se souvenir que, quelque extraordinaire que lui paraisse ce qu’il va lire, ma précédente réponse au comte de la Blache, sur l’incroyable fait des lettres supposées de Mesdames, n’offre rien de plus évident ni de plus respectable que les preuves dont j’appuierai cette étonnante narration.


année 1764.
Fragment de mon voyage d’Espagne.

Depuis quelques années j’avais eu le bonheur de m’envelopper de toute ma famille. L’union, la joie, la reconnaissance, étaient la récompense continuelle des sacrifices que cet entour exigeait, et me consolaient de l’injure extérieure que des méchants faisaient dès lors à mes sentiments.

De cinq sœurs que j’avais, deux, confiées dès leur jeunesse par mon père à l’un de ses correspondants d’Espagne, ne m’avaient laissé d’elles qu’un souvenir faible et doux, quelquefois ranimé par leur correspondance.

En février 1764, mon père reçoit de sa fille aînée une lettre pleine d’amertume, dont voici la substance :

« Ma sœur vient d’être outragée par un homme aussi accrédité que dangereux. Deux fois, à l’instant de l’épouser, il a manqué de parole et s’est brusquement retiré, sans daigner même excuser sa conduite. La sensibilité de ma sœur offensée l’a jetée dans un état de mort dont il y a beaucoup d’apparence que nous ne la sauverons pas ; tous ses nerfs se sont retirés, et depuis six jours elle ne parle plus.

« Le déshonneur que cet événement verse sur elle nous a plongés dans une retraite profonde, où je pleure nuit et jour, en prodiguant à cette infortunée des consolations que je ne suis pas en état de prendre pour moi-même.

« Tout Madrid sait que ma sœur n’a rien à se reprocher.

« Si mon frère avait assez de crédit pour nous faire recommander à M. l’ambassadeur de France, Son Excellence mettrait à nous protéger une bonté de prédilection qui arrêterait tout le mal qu’un perfide nous fait et par sa conduite et par ses menaces, etc… »

Mon père vient me trouver à Versailles, et me remet, en pleurant, la lettre de sa fille. « Voyez, mon fils, ce que vous pouvez pour ces deux infortunées ; elles ne sont pas moins vos sœurs que les autres. »

Je me sentis aussi ému que lui au récit de la terrible situation de ma sœur. « Hélas ! mon père, lui dis-je, quelle espèce de recommandation puis-je obtenir pour elles ? qu’irai-je demander ? Qui sait si elles n’ont pas donné lieu, par quelques fautes qu’elles nous cachent, à la honte qui les couvre aujourd’hui ? — J’oubliais, reprit mon père, de vous montrer plusieurs lettres de notre ambassadeur à votre sœur ainée, qui annoncent la plus haute estime pour l’une et pour l’autre. »

Je lisais ces lettres, elles me rassuraient ; et la phrase : « elles ne sont pas moins vos sœurs que les autres, » me frappant jusqu’au fond du cœur : « Se pleurez point, dis-je à mon père ; je prends un parti qui peut vous étonner, mais qui me paraît le plus certain, comme le plus sage.

« Ma sœur ainée indique plusieurs personnes respectables qui déposeront, dit-elle, à son frère à Paris, de la bonne conduite et de la vertu de sa sœur. Je veux les voir ; et si leur témoignage est aussi honorable que celui de M. l’ambassadeur de France, je demande un congé, je pars ; et, ne prenant conseil que de la prudence et de ma sensibilité, je les vengerai d’un traître, ou je les ramène à Paris partager avec vous ma modique fortune. »

Le succès de mes informations m’échauffe le cœur ; alors, sans autre délai, je reviens à Versailles apprendre à mes augustes protectrices qu’une affaire aussi douloureuse que pressée exige ma présence à Madrid, et me force de suspendre toute espèce de service auprès d’elles.

Étonnées d’un départ aussi brusque, leur bonté respectable va jusqu’à vouloir être instruites de la nature de ce nouveau malheur. Je montre la lettre de ma sœur aînée : «  Partez, et soyez sage, » fut l’honorable encouragement que je reçus des princesses. « Ce que vous entreprenez est bien, et vous ne manquerez pas d’appui en Espagne, si votre conduite est raisonnable. »

Mes apprêts furent bientôt faits. Je craignais de ne pas arriver assez tôt pour sauver la vie de ma pauvre sœur. Les plus fortes recommandations auprès de notre ambassadeur me furent prodiguées et devinrent l’inestimable prix de quatre ans de soins employés à l’amusement de Mesdames.

À l’instant de mon départ, je reçois la commission de négocier en Espagne une affaire très-intéressante au commerce de France. M. Duverney, touché du motif de mon voyage, m’embrasse, et me dit : « Allez, mon fils, sauvez la vie à votre sœur. Quant à l’affaire dont vous êtes chargé, quelque intérêt qui vous y preniez, souvenez-vous que je suis votre appui : je l’ai promis publiquement à la famille royale, et je ne manquerai jamais à un engagement aussi sacré. Je m’en rapporte à vos lumières ; voilà pour deux cent mille francs de billets au porteur que je vous remets pour augmenter votre consistance personnelle par un crédit de cette étendue sur moi. »

Je pars, et vais nuit et jour de Paris à Madrid. Un négociant français, feignant d’avoir affaire à Bayonne, mais engagé secrètement par ma famille de m’accompagner et de veiller à ma sûreté, m’avait demandé une place dans ma chaise.

J’arrive à Madrid le 18 mai 1764, à onze heures du matin. J’étais attendu depuis quelques jours ; je trouvai mes sœurs entourées de leurs amis, à qui la chaleur de ma résolution avait donné le désir de me connaître.

À peine les premières larmes sont-elles épanchées, que m’adressant à mes sœurs : « Ne soyez pas étonnées, leur dis-je, si j’emploie ce premier moment pour apprendre l’exacte vérité de votre malheureuse aventure ; je prie les honnêtes gens qui m’environnent, et que je regarde comme mes amis, puisqu’ils sont les vôtres, de ne pas vous passer la plus légère inexactitude. Pour vous servir avec succès, il faut que je sois fidèlement instruit. »

Le compte fut exact et long. À ce récit, la sensibilité de tout le monde justifiant la mienne, j’embrassai ma jeune sœur et lui dis : « À présent que je sais tout, mon enfant, sois en repos ; je vois avec plaisir que tu n’aimes plus cet homme-là ; ma conduite en devient plus aisée ; dites-moi seulement où je puis le trouver à Madrid. » Chacun élève la voix et me conseille de commencer par aller à Aranjuez voir M. l’ambassadeur, dont la prudence consommée devait diriger mes démarches dans une affaire aussi épineuse, notre ennemi étant excessivement soutenu par les relations que sa place lui donnait avec des gens fort puissants. Je ne devais rien hasarder à Madrid avant d’avoir eu l’honneur d’entretenir Son Excellence à Aranjuez.

« Cela va bien, mes amis, car je vous regarde tous comme tels ; procurez-moi seulement une voiture de route, et demain je vais saluer M. l’ambassadeur à la cour. Mais ne trouvez pas mauvais que je prenne, avant de le voir, quelques instructions essentielles à mon projet ; la seule chose en laquelle vous puissiez tous me servir est de garder le secret sur mon arrivée jusqu’à mon retour d’Aranjuez. »

Je fais tirer promptement un habit de mes malles, et, m’ajustant à la hâte, je me fais indiquer la demeure de don Joseph Clavijo, garde des archives de la couronne, et j’y cours : il était sorti ; l’on m’apprend l’endroit où je puis le rencontrer, et dans le salon même d’une dame chez laquelle il était, je lui dis, sans me faire connaître, qu’arrivé de France le jour même, et chargé de quelques commissions pour lui, je lui demandais la permission de l’entretenir le plus tôt possible. Il me remit au lendemain matin à neuf heures, en m’invitant au chocolat, que j’acceptai pour moi et pour le négociant français qui m’accompagnait.

Le lendemain 19 mai, j’étais chez lui à huit heures et demie ; je le trouvai dans une maison splendide qu’il me dit appartenir à don Antonio Portuguès, l’un des chefs les plus estimés des bureaux du ministère, et tellement son ami, qu’en son absence il usait librement de sa maison comme de la sienne propre.

« Je suis chargé, monsieur, lui dis-je, par une société de gens de lettres, d’établir, dans toutes les villes où je passerai, une correspondance littéraire avec les hommes les plus savants du pays. Comme aucun Espagnol n’écrit mieux que l’auteur des feuilles appelées le Pensador[27], à qui j’ai l’honneur de parler, et que son mérite littéraire a fait même assez distinguer du roi pour qu’il lui confiât la garde d’une de ses archives, j’ai cru ne pouvoir mieux servir mes amis qu’en les liant avec un homme de votre mérite. »

Je le vis enchanté de ma proposition. Pour mieux connaître à quel homme j’avais affaire, je le laissai longtemps discourir sur les avantages que les diverses nations pouvaient tirer de pareilles correspondances. Il me caressait de l’œil, il avait le ton affectueux ; il parlait comme un ange, et rayonnait de gloire et de plaisir.

Au milieu de sa joie, il me demande à mon tour quelle affaire me conduisait en Espagne : heureux, disait-il, s’il pouvait m’y être de quelque utilité. — « J’accepte avec reconnaissance des offres aussi flatteuses, et n’aurai point, monsieur, de secrets pour vous. »

Alors, voulant le jeter dans un embarras dont la fin seule de mon discours devait le tirer, je lui présentai de nouveau mon ami. « Monsieur, lui dis-je, n’est pas tout à fait étranger à ce que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre conversation. » Cet exorde le fit regarder mon ami avec beaucoup de curiosité.

« Un négociant français, chargé de famille et d’une fortune assez bornée, avait beaucoup de correspondants en Espagne. Un des plus riches, passant à Paris il y a neuf ou dix ans, lui fit cette proposition : Donnez-moi deux de vos filles, que je les emmène à Madrid ; elles s’établiront chez moi, garçon âgé, sans famille ; elles feront le bonheur de mes vieux jours, et succéderont au plus riche établissement de l’Espagne.

« L’aînée, déjà mariée, et une de ses sœurs, lui furent confiées. En faveur de cet établissement, leur père se chargea d’entretenir cette nouvelle maison de Madrid de toutes les marchandises de France qu’on lui demanderait. Deux ans après, le correspondant mourut, et laissa les Françaises sans aucun bienfait, dans l’embarras de soutenir toutes seules une maison de commerce. Malgré ce peu d’aisance, une bonne conduite et les grâces de leur esprit leur conservèrent une foule d’amis qui s’empressèrent à augmenter leur crédit et leurs affaires. » (Ici je vis Clavijo redoubler d’attention.)

« À peu près dans ce même temps, un jeune homme, natif des îles Canaries, s’était fait présenter dans la maison. » (Toute sa gaieté s’évanouit à ces mots qui le désignaient.) « Malgré son peu de fortune, les dames, lui voyant une grande ardeur pour l’étude de la langue française et des sciences, lui avaient facilité les moyens d’y faire des progrès rapides.

« Plein du désir de se faire connaître, il forme enfin le projet de donner à la ville de Madrid le plaisir, tout nouveau pour la nation, de lire une feuille périodique dans le genre du Spectateur anglais ; il reçoit de ses amies des encouragements et des secours de toute nature. On ne doute point qu’une pareille entreprise n’ait le plus grand succès : alors, animé par l’espérance de réussir à se faire un nom, il ose se proposer ouvertement pour épouser la plus jeune des Françaises.

« Commencez, lui dit l’aînée, par réussir ; et lorsque quelque emploi, faveur de la cour, ou tel autre moyen de subsister honorablement, vous aura donné le droit de songer à ma sœur, si elle vous préfère à d’autres prétendants, je ne vous refuserai pas mon consentement. » (Il s’agitait étrangement sur son siége en m’écoutant ; et moi, sans faire semblant de m’en apercevoir, je poursuivis ainsi :)

« La plus jeune, touchée du mérite de l’homme qui la recherchait, refuse divers partis avantageux qui s’offraient pour elle ; et, préférant d’attendre que celui qui l’aimait depuis quatre ans eût rempli les vues de fortune que tous ses amis osaient espérer pour lui, l’encourage à donner sa première feuille philosophique, sous le titre imposant du Pensador. » (Ici je vis mon homme prêt à se trouver mal.)

« L’ouvrage (continuai-je avec un froid glacé) eut un succès prodigieux : le roi même, amusé de cette charmante production, donna des marques publiques de bienveillance à l’auteur. On lui promit le premier emploi honorable qui vaquerait. Alors il écarta tous les prétendants à sa maîtresse par une recherche absolument publique. Le mariage ne se retardait que par l’attente de l’emploi qu’on avait promis à l’auteur des feuilles. Enfin, au bout de six ans d’attente d’une part, de soins et d’assiduités de l’autre, l’emploi parut, et l’homme s’enfuit. » (Ici l’homme fit un soupir involontaire ; et, s’en apercevant lui-même, il en rougit de confusion. Je remarquais tout sans cesser de parler.)

« L’affaire avait trop éclaté pour qu’on pût en voir le dénoûment avec indifférence. Les dames avaient pris une maison capable de contenir deux ménages ; les bans étaient publiés. L’outrage indignait tous les amis communs, qui s’employèrent efficacement à venger cette insulte : M. l’ambassadeur de France s’en mêla ; mais lorsque cet homme apprit que les Françaises employaient les protections majeures contre lui, craignant un crédit qui pouvait renverser le sien et détruire en un moment sa fortune naissante, il vint se jeter aux pieds de sa maîtresse irritée. À son tour il employa tous ses amis pour la ramener ; et comme la colère d’une femme trahie n’est presque jamais que de l’amour déguisé, tout se raccommoda, les préparatifs d’hymen recommencèrent, les bans se publièrent de nouveau, l’on devait s’épouser dans les trois jours. La réconciliation avait fait autant de bruit que la rupture. En partant pour Saint-Ildefonse, où il allait demander à son ministre la permission de se marier : Mes amis, dit-il, conservez-moi le cœur chancelant de ma maîtresse jusqu’à ce que je revienne du Sitio real ; et disposez toutes choses de façon qu’en arrivant je puisse aller au temple avec elle. »

Malgré l’horrible état où mon récit le mettait, incertain encore si je racontais une histoire étrangère à moi, ce Clavijo regardait de temps en temps mon ami, dont le sang-froid ne l’instruisait pas plus que le mien. Ici je renforçai ma voix en le fixant, et je continuai :

« Il revient en effet de la cour le surlendemain ; mais, au lieu de conduire sa victime à l’autel, il fait dire à l’infortunée qu’il change d’avis une seconde fois, et ne l’épousera point. Les amis indignés courent à l’instant chez lui ; l’insolent ne garde plus aucun ménagement, et les défie tous de lui nuire, en leur disant que si les Françaises cherchaient à le tourmenter, elles prissent garde à leur tour qu’il ne les perdît pour toujours dans un pays où elles étaient sans appui.

« À cette nouvelle, la jeune Française tomba dans un état de convulsions qui fit craindre pour sa vie. Au fort de leur désolation, l’aînée écrivit en France l’outrage public qui leur avait été fait : ce récit émut le cœur de leur frère au point que, demandant aussitôt un congé pour venir éclaircir une affaire aussi embrouillée, il n’a fait qu’un saut de Paris à Madrid ; et ce frère, c’est moi, qui ai tout quitté, patrie, devoirs, famille, état, plaisirs, pour venir venger en Espagne une sœur innocente et malheureuse ; c’est moi qui viens, armé du bon droit et de la fermeté, démasquer un traître, écrire en traits de sang son âme sur son visage ; et ce traître, c’est vous. »

Qu’on se forme le tableau de cet homme étonné, stupéfait de ma harangue, à qui la surprise ouvre la bouche et y fait expirer la parole glacée ; qu’on voie cette physionomie radieuse, épanouie sous mes éloges, se rembrunir par degrés, ses yeux s’éteindre, ses traits s’allonger, son teint se plomber.

Il voulut balbutier quelques justifications. — « Ne m’interrompez pas, monsieur ; vous n’avez rien à me dire, et beaucoup à entendre de moi. Pour commencer, ayez la bonté de déclarer devant monsieur, qui est exprès venu de France avec moi, si par quelque manque de foi, légèreté, faiblesse, aigreur ou quelque autre vice que ce soit, ma sœur a mérité le double outrage que vous avez eu la cruauté de lui faire publiquement. — Non, monsieur, je reconnais dona Maria votre sœur pour une demoiselle pleine d’esprit, de grâces et de vertus. — Vous a-t-elle donné quelque sujet de vous plaindre d’elle depuis que vous la connaissez ? — Jamais, jamais. — Eh ! pourquoi donc, monstre que vous êtes (lui-dis-je en me levant), avez-vous eu la barbarie de la traîner à la mort, uniquement parce que son cœur vous préférait à dix autres plus honnêtes et plus riches que vous ? — Ah ! monsieur, ce sont des instigations, des conseils : si vous saviez… — Cela suffit. »

Alors, me retournant vers mon ami : « Vous avez entendu la justification de ma sœur, allez la publier. Ce qui me reste à dire à monsieur n’exige plus de témoins. » Mon ami sort ; Clavijo, bien plus étonné, se lève à son tour ; je le fais rasseoir.

— « À présent, monsieur, que nous sommes seuls, voici quel est mon projet, et j’espère que vous l’approuverez.

« Il convient également à vos arrangements et aux miens que vous n’épousiez pas ma sœur ; et vous sentez que je ne viens pas ici faire le personnage d’un frère de comédie, qui veut que sa sœur se marie : mais vous avez outragé à plaisir une femme d’honneur, parce que vous l’avez crue sans soutien en pays étranger ; ce procédé est celui d’un malhonnête homme et d’un lâche. Vous allez donc commencer par reconnaître, de votre main, en pleine liberté, toutes vos portes ouvertes et vos gens dans cette salle, qui ne nous entendront point parce que nous parlerons français, que vous êtes un homme abominable qui avez trompé, trahi, outragé ma sœur sans aucun sujet ; et, votre déclaration dans mes mains, je pars pour Aranjuez, où est mon ambassadeur ; je lui montre l’écrit, je le fais ensuite imprimer : après-demain la cour et la ville en seront inondées ; j’ai des appuis considérables ici, du temps et de l’argent : tout sera employé à vous faire perdre votre place, à vous poursuivre de toute manière et sans relâche, jusqu’à ce que le ressentiment de ma sœur apaisé m’arrête et me dise : Holà ! »

Je ne ferai point une telle déclaration, me dit Clavijo d’une voix altérée. — « Je le crois, car peut-être, à votre place, ne la ferais-je pas non plus. Mais voici le revers de la médaille : Écrivez ou n’écrivez pas ; de ce moment, je reste avec vous, je ne vous quitte plus ; je vais partout où vous irez, jusqu’à ce que, impatienté d’un pareil voisinage, vous soyez venu vous délivrer de moi derrière Buen Retiro11. Si je suis plus heureux que vous, monsieur, sans voir mon ambassadeur, sans parler à personne ici, je prends ma sœur mourante entre mes bras, je la mets dans ma voiture, et je m’en retourne en France avec elle. Si au contraire le sort vous favorise, tout est dit pour moi, j’ai fait mon testament avant de partir ; vous aurez eu tous les avantages sur nous : permis à vous alors de rire à nos dépens. Faites monter le déjeuner. » Je sonne librement : un laquais entre, apporte le chocolat. Pendant que je prends ma tasse, mon homme absorbé se promène en silence, rêve profondément, prend son parti tout de suite, et me dit :

I. [28]

« Monsieur de Beaumarchais, écoutez-moi. Rien au monde ne peut excuser ma conduite envers mademoiselle votre sœur. L’ambition m’a perdu ; mais si j’eusse prévu que dona Maria eût un frère comme vous, loin de la regarder comme une étrangère isolée, j’aurais conclu que les plus grands avantages devaient suivre notre union. Vous venez de me pénétrer de la plus haute estime. et je me mets à vos pieds pour vous supplier de travailler à réparer, s’il est possible, tous les maux que j’ai faits à votre sœur. Rendez-la-moi, monsieur ; et je me croirai trop heureux d’obtenir de vous ma femme et le pardon de tous mes crimes. — Il n’est plus temps, ma sœur ne vous aime plus : faites seulement la déclaration, c’est tout ce que j’exige de vous ; et trouvez bon après qu’en ennemi déclaré je venge ma sœur au gré de son ressentiment. » Il fit beaucoup de façons, et sur le style dont je l’exigeais, et sur ce que je voulais qu’elle fût toute de sa main, et sur ce que j’insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu’il écrirait : mais comme l’alternative était pressante, et qu’il lui restait encore je ne sais quel espoir de ramener une femme qui l’avait aimé, sa fierté se soumit à écrire la déclaration suivante, que je lui dictais en me promenant dans l’espèce de galerie où nous étions.

DÉCLARATION DONT j’Ai L’ORIGINAL.

« Je soussigné Joseph Clavijo, garde d’une des archives de la couronne, reconnais qu’après avoir été reçu avec bonté dans la maison de madame Guilbert, j’ai trompé mademoiselle Caron, sa sœur, par la promesse d’honneur, mille fois réitérée, de l’épouser, à laquelle j’ai manqué, sans qu’aucune faute ou faiblesse de sa part ait pu servir de prétexte ou d’excuse à mon manque de foi ; qu’au contraire la sagesse de cette demoiselle, pour qui j’ai le plus profond respect, a toujours été pure et sans tache. Je reconnais que par ma conduite, la légèreté de mes discours, et par l’interprétation qu’on a pu y donner, j’ai ouvertement outragé cette vertueuse demoiselle, à laquelle je demande pardon par cet écrit fait librement et de ma pleine volonté, quoique je me reconnaisse tout à fait indigne de l’obtenir ; lui promettant toute autre espèce de réparation qu’elle pourra désirer, si celle-ci ne lui convient pas. Fait à Madrid, et écrit tout de ma main, en présence de son frère, le 19 mai 1704.

« Signé Joseph Clavijo. »

Je prends le papier, et lui dis en le quittant : « Je ne suis point un lâche ennemi, monsieur : c’est sans ménagement que je vais venger ma sœur, je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien pour averti de l’usage cruel que je vais faire de l’arme que vous m’avez fournie. — Monsieur, je crois parler au plus offensé, mais au plus généreux des hommes : avant de me diffamer, accordez-moi le moment de tenter un effort pour ramener encore une fois dona Maria ; c’est dans cet unique espoir que j’ai écrit la réparation que vous emportez : mais avant de me présenter, j’ai résolu de charger quelqu’un de plaider ma cause auprès d’elle ; et ce quelqu’un, c’est vous. — Je n’en ferai rien. — Au moins vous lui direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne à cela toutes mes sollicitations. À votre refus, je chargerai quelque autre de me mettre à ses pieds. » Je le lui promis.

Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté l’alarme dans tous les esprits. En arrivant, je trouvai les femmes éplorées et les hommes très-inquiets ; mais, au compte que je rendis de ma séance, à la vue de la déclaration, les cris de joie, les embrassements succédèrent aux larmes ; chacun ouvrait un avis différent : les uns opinaient à perdre Clavijo, les autres penchaient à lui pardonner ; d’autres s’en rapportaient à ma prudence, et tout le monde parlait à la fois. Mais ma sœur de s’écrier : Non, jamais, jamais je n’en entendrai parler. Courez, mon frère, à Aranjuez : allez voir M. l’ambassadeur, et dans tout ceci gouvernez-vous par ses conseils.

Avant de partir pour la cour, j’écrivis à Clavijo que ma sœur n’avait pas voulu entendre un seul mot en sa faveur, et que je m’en tenais au projet de la venger et de le perdre. Il me fit prier de le voir avant mon départ, et je me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même, toutes ses prières se bornèrent à obtenir de moi qu’il allât pendant mon absence, avec un ami commun, parler à ma sœur aînée, et que je ne rendisse son déshonneur public qu’à mon retour, s’il n’avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuez.

M. le marquis d’Ossun, notre ambassadeur, aussi respectable qu’obligeant, après m’avoir marqué tout l’intérêt qu’il prenait à moi, en faveur des augustes recommandations qui lui étaient parvenues de France, me dit : « La première preuve de mon amitié, monsieur, est de vous prévenir que votre voyage en Espagne est de la dernière inutilité quant à l’objet de venger votre sœur ; l’homme qui l’a insultée deux fois par sa retraite inopinée n’eût jamais osé se rendre aussi coupable, s’il ne se fût pas cru puissamment soutenu. Quel est votre dessein ? espérez-vous lui faire épouser votre sœur ? Non, monsieur, je ne le veux pas : mais je prétends le déshonorer. ■ El comment ? » Je lui fis le récit de mon entrevue avec Clavijo, qu’il ae crul qu’en lisanl son éeril que je lui présentai. Eh bien ! monsieur, me dit cet homme respectable, un peu étonné de mon action, je change

! instant. Celui qui a tellement avancé les 

en deux heures esl fail pour les terminer heureusement. L’ambition avait éloigné Clavijo de mademoiselle votre sœur ; l’ambition, la terreur ou l’amour le lui ramènent. Mais, à quelque titre qu’il revienne, le moins d’éclat qu’on puisse faire en pareille occasion est toujours le mieux. Je ne vous cache pas que cet homme est l’ait pour aller loin, et, sous ce point de vue, c’esf peut-être un parti très-avantageux. A votre place, je vaincrais ma sœur sur ses répugnances, et, profitant du repentir de Clavijo, je les marierais promptement,

— Comment ! monsieur, un lâche ? — Il n’est un lâche qur s’il ne revient pas de bonne foi. Mais, cepoinl accordé, ce n’esl qu’un amant repentant.

reste, voilà mon avis : je vous invite à le suivre’, et même je vous en saurai gré, par des considérations que je ne puis vous expliquer. Je revins à Madrid un peu trouble des conseils de M. le marquis d’Ossun. A mon arrivée j’appris que Clavijo étail venu, accompagne de quelques amis communs, se jeter aux pieds de nies sœurs ; que la plus jeune, à son arrivée, s’était enfuie dans sa chambre el n’avait plus voulu reparaître, et l’on me dit qu’il avait conçu beaucoup d’espérance de cette colère fugitive. J’en conclus à mon tour qu’il connaissait bien les femmes, douces el si nsibles créatures, qu’un peu d’audace, mêlée de repentir, trouble à coup sur étrangement, niais dont le cœur ému n’en reste pas moins disposé en laveur de l’humble audacieux qui gémit à leurs pied-.

Depuis nmn retour d’Aranjuez, ce Clavijo dc-ira me voir tous les jours, me rechercha, m’enchanta par son esprit, ses connaissances, el surtout par la noble confiance qu’il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de bonne foi : nos amis se joignaient à moi : niais le profond respect que ma pauvre sœur paraissait avoir pour mes décisions me rendait très-circonspect à son égard : c était son bonheur et non sa fortune que ji désirais c’était sou cœur et non sa main qui lais forcer.

Le 2a mai, Clavijo se retira brusquement du logis de M. Portuguès, et tut se réfugier au quartier des Invalides, chez un officier de sa connaissance. Cette retraite précipitée ne m’inspira d’abord aucun ombrage, quoiqu’elle me parût singulière. Je courus au quartier ; il allégua pour motif de cette retraite que M. Portuguès étant un des plus opposés à son mariage, il comptait me donner la plus haute preuve de la sincérité de son retour, en quittant la maison d’un si puissant ei mi de ma sœur. Cela me parut si probable el si délicat, que je lui sus un gré infini de sa retraite aux Invalides.

Le 26 mai, j’en reçus la lettre suivante : COPIE DE LA LETTRE DE CLAVIJO, DONT j’.U L’ORIGINAL. (i Je me suis expliqué, monsieur, d’une manière ci très-précise, sur la ferme intention où je suis de réparer les chagrins que j’ai causés involontairement à mademoiselle Caron ; je lui offre de nouveau de l’épouser, si les malentendus passés ne lui ont pas donné trop d’éloignement pour moi. Mes propositions sont très-sincères. Toute ma conduite et mes démarches tendent uniquement à regagner son cœur, et mon bonheur dépendra du succès de mes soins ; je prends donc la liberté de vous sommer de la parole que vous m’avez donnée, de vous rendre le médiateur de cette heureuse réconciliation. Je sais qu’un galant homme s’honore en s’humiliant devant une femme qu’il a offensée ; et que tel qui croit s’avilir en demandant excuse à un homme a bonne grâce de reconnaître ses torts aux yeux d’une personne de l’autre sexe. C’est donc en connaissance de cause que j’agis dans toute cette affaire. L’assurance libre et franche que je vous ai donnée, monsieur, et la démarche que j’ai faite pendant votre voyage d’Aranjuez auprès de mademoiselle votre sœur, peuvent me faire un certain tort dans l’esprit des personnes qui ignorent la pureté de mes intentions ; mais j’espère que, par un exposé fidèle de la vérité, vous me ferez la grâce d’instruire convenablement tous ceux que l’ignorance ou la malignité ont fait tomber dans l’erreur à mon égard. S’il m’était possible de quitter Madrid sans un ordre exprès de mon chef, je partirais sur-le-champ, pour aller à Aranjuez lui demander son approbation ; mais j’attends encore de votre amitié que vous prendrez le soin vous-même de lui faire part des vues légitimes et honnêtes que j’ai sur mademoiselle votre sœur, et dont cette lettre vous réitère l’assurance ; la promptitude de cette démarche est, selon mon cœur, la plus grande ummarque que vous puissiez me donner du retour que je vous demande pour l’estime parfaite et le véritable attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre, etc.

« Signé Clavijo.

« 26 mai 1764. »

À la lecture de cette lettre, que je faisais devant mes sœurs, la plus jeune fondit en larmes. Je l’embrassai de toute mon âme : « Eh bien ! mon enfant, tu l’aimes encore ; tu en es bien honteuse, n’est-ce pas ? je le vois. Mais va, tu n’en es pas moins une honnête, une excellente fille ; et puisque ton ressentiment tire à sa fin, laisse-le s’éteindre dans les larmes du pardon : elles sont bien douces après celles de la colère. C’est un monstre (ajoutai-je en riant) que ce Clavijo, comme la plupart des hommes, mais, mon enfant, tel qu’il est, je me joins à M. le marquis d’Ossun pour te conseiller de lui pardonner. J’aimerais mieux pour lui qu’il se fût battu ; j’aime mieux pour toi qu’il ne l’ait pas fait. »

Mon bavardage la fit sourire au milieu de ses larmes ; et je pris ce charmant conflit pour un consentement tacite aux vues de M. l’ambassadeur. Je courus chercher mon homme, à qui je dis bien qu’il était cent fois plus heureux qu’il ne le méritait ; il en convint avec une bonne foi qui finit par nous charmer tous : il arriva tremblant chez ma sœur. On enveloppa la pauvre troublée, qui, rougissant moitié honte et moitié plaisir, laissa échapper enfin avec un soupir son consentement à tout ce que nous allions faire pour l’enchaîner de nouveau.

Dans son enchantement, Clavijo prit la clef de mon secrétaire, et fut écrire le papier suivant, qu’il signa et qu’il apporta, le genou en terre, à signer à sa maîtresse, devant MM. Laugier, secrétaire d’ambassade de Pologne ; Gazan, consul d’Espagne à Bayonne ; Devignes, chanoine de Perpignan ; Durocher, premier chirurgien de la reine mère ; Durand et Perrier, négociants français ; don Firmin de Salsedo, contador de la trésorerie du roi ; de Bievardi, gentilhomme italien ; Boca, officier des gardes flamandes, et autres. Chacun joignit ses instances aux miennes, et l’on arracha, par-dessus le consentement verbal, la signature de ma pauvre sœur, qui, ne sachant plus où mettre sa tête, de confusion, vint se jeter dans mes bras en pleurant, et réassurant tout bas qu’en vérité j’étais un homme dur et sans pitié pour elle.

COPIE EXACTE DE L’ÉCRIT DE LA MAIN DE CLAVIJO, SIGNÉ DE LUI ET DE MA SŒUR, DONT J’AI L’ORIGINAL.

« Nous soussignés Joseph Clavijo, et Marie-Louise Caron, avons renouvelé, par ce présent écrit, les promesses mille et mille fois réitérées que nous nous sommes faites de n’être jamais l’un qu’à l’autre, et nous nous engageons de sanctifier ces promesses par le sacrement de mariage le plus tôt qu’il sera possible : en foi de quoi nous avons fait et signé cet écrit entre nous.

« À Madrid, ce 26 mai 176’.

« Signé Marie-Louise Caron,

« et Joseph Clavijo. »

Tout le monde passa la soirée avec nous dans la joie d’un si heureux changement, et je partis pour Aranjuez à onze heures du soir, car dans un pays aussi chaud, la nuit est le temps le plus agréable pour voyager.

Je supplie le lecteur de suspendre encore son jugement sur la futilité de ces détails ; il verra bientôt s’ils étaient importants.

En arrivant à Aranjuez, je rendis un compte exact à M. l’ambassadeur, qui eut la bonté de donner plus d’éloges à toutes les parties de ma conduite qu’elles n’en méritaient, mais qui me conseilla de ne rien dire à M. de Grimaldi de ce qui s’était passé, de peur de nuire à mon futur beau-frère.

Je me rendis chez ce ministre ; il me reçut avec bonté, lut la lettre de Clavijo, donna son consentement au mariage, et souhaita toute sorte de bonheur à ma sœur, en remarquant seulement que don Joseph Clavijo eût pu m’épargner le voyage, la forme usitée en pareil cas étant d’écrire au ministre. Je rejetai tout sur l’empressement que j’avais montré moi-même de venir lui faire ma cour avant le temps où je le prierais de m’hononer de quelques audiences pour l’entretenir d’objets très-importants.

À mon retour à Madrid, je trouvai chez moi la lettre suivante du seigneur Clavijo : UN DE LA. LETTRE DONT j’Ai L’ORIGINAL. c Voici, monsieur, l’indigne billet qui s’est « répandu dans le public, tant à la cour qu’à la » ville : mon honneur y est outragé de la manière « la plus sanglante, et je n’ose pas voir même la « lumière, tandis qu’on aura de si basses idées de mon caractère et de mon honneur. Je vous prie, monsieur, très-instamment de faire voir le billet » que i ai signé, el d’en donner des copies. En ’■ attendant que le monde se désabuse, pendant « quelques jours il n’t st pas convenable de nous i oir : « au contraire, cela pourrait produire un mauvais < effet, el l’on croirait que ce malheureux papier - est le véritable, et que celui qui paraîtrait à sa « place n’était qu’une composition faite après ii coup. Imaginez, monsieur, dans quelle désola-’ tion doit me mettre un pareil outrage, et croyezmoi, monsieur, votre, etc.

« Signé Clavijo. »

Il avait joint à sa lettre une déclaration fausse, gigantesque, abominable, et qui était tout entière de son écriture.

Je pris un peu d’humeur de la conclusion que tirait Clavijo de cet indigne papier. Je courus lui en faire les plus tendres reproches ; je le trouvai couché. Partie de ses effets étant restéi i lu i M. Portugucs, je lui envoyai sur-le-champ du linge espèce à changer, et, pour le consoler du chagrin où i el éi ril fabriqué paraissait le plonger, je lui promis qu à son rétablissement je le mènerais parloul avec moi comme n frère el comme un homme honorable, en l’assuranl que je voyais dans les dispositions de tout le mon, le qu’on se plairail à m en croire .1 ma parole. Nous convînmes de tous les préparatifs du mariage de ma sœur, el le lendemain plusieurs de ses amis nie èrent, à son invitation, chez le grand vicaire, chez, le notaire apostolique, etc. je 1 ivins chez lui très-contenl : ■■ .Mon ■ ami, lui dis-je en l’embrassant, l’étal où nous sommes à I éj ard l un de l’autre me permet de " prendre quelques libertés avec vous : si vous « n’êtes pas en argent comptant, vous ferez forl n bien d’accepter ma bourse, dans laquelle j’ai - mis cent quadruples cordonnées et autre- pièces « d’or, le tout valant environ neuf mille livres u argent de France, sur quoi vous enverrez vingt-cinq quadruples a ma sœur pour avoir des «rubans ; el voici des bijoux et des dentelles de « France : si vous voulez lui en faire présent, elle « les recevra de votre main plus agréablement « encore que de la mienne. »

Mon ami accepta les bijoux et dentelles, ayant delà peine à croire, dit-il, qu’on en trouvât d’aussi bon goût à Madrid ; mais, quelques instances que je lui fisse, il refusa l’argent que je remportai. Le lendemain, jour de l’Ascension, un valet métis ou quart d’Espagnol indien que j’avais pris à Bayonne, et qui la veille avait été me chercher de l’or cordonné chez mon banquier, me vola mes cent quadruples, ma bourse, toutes les pièces d’argenterie de mon nécessaire qui n’étaient pas apparentes, un carton de dentelles cà mon usage, tous mes bas de soie et quelques vestes d’i d’or, le tout valant à peu près quinze mille francs, et prit la fuite.

Je fus sur-le-champ chez le commandant de Madrid faire ma plainte, et je demeurai un peu surpris de l’air glace dont elle fut accueillie. On sera moins étonne dans un moment que je ne le fus alors moi-même : l’énigme va bientôt se débrouiller.

Cet accident ne m’empêcha pas de donner tous mes soins à mou ami malade ; je lui reprochai doucement ma perte, en lui disant que, s’il eût accepté mes offres la veille au soir, il m’eût fait grand plaisir, et m’eût empêché d’être volé. Mon ami m’assura que ce petit malheur était irréparable, parce que ce valet, qui avait sûrement pris la route de Cadix, serait parti avec la Hotte avanl qu’on l’eût attrape. J’en écrivis à M. l’ambassadeur, el ne m eu occupai plus.

Les jours suivants se passèrent en soins assidus de ma pari et en témoignages de la plu reconnaissance de celle de Clavijo. Mais le .’i juin, étant venu pour le voir à l’ordinaire au quartier des Invalides, j’appris avec surprise que mon ami avait encore brusquement il

Changer de gîte une seconde fois sans m’en donner avis me parut, je l’avoue, très-extraordinaire. Je le lis chercher dans tous les hôtels garnis de Madrid, et, l’ayant enfin trouvé rue Saint-Louis, je lui témoignai mon étonnement avec un peu moins de douceur que la première fois ; mais 1 ! m’avoua qu’ayant été instruit qu’on avait reprolié à on ami de partager avec an étran r un logement de quartier que le roi no lui donnait que pour lui seul, sans consulter l’embarras, ni

a ni, . ni l’heure indue, il avait cru devoir quitter 

.1 1 instanl l’appartemenl de son ami. il fallut bien approuver sa délicatesse, mais je le grondai obligeamment de n’être pas venu prendre un logement dans la maison de ma sœur ; je voulais même l’y conduire à l’instant. Il me serra les mains avec reconnaissance, et m’objecta que, venant de prendre médecine, il ne s’exposerait pas à sortir de chez lui, cet usage étant celui de tous les Espagnols.

Le lendemain il refusa, sous le même prétexte, mes offres réitérées de venir chez ma sœur. Alors nos amis commencèrent à secouer la tête, à concevoir des soupçons ; mais ils me paraissaient encore plus absurdes que malhonnêtes. À quoi bon des feintes avec moi ? Le contrat était fait ; il ne put être signé de plusieurs jours, à cause de ces impatientantes purgeries. En Espagne, me disait-on, tout acte est nul lorsqu’il se trouve daté du jour qu’un des contractants a pris médecine : chaque pays, chaque usage.

Ma sœur tremblait de nouveau ; c’était par de semblables délais que cet homme les avait déjà deux fois conduites à des dénoûments affreux. Je lui imposais silence avec amertume ; cependant le soupçon se glissait dans mon cœur. Pour m’en délivrer tout à fait, le 7 juin, jour pris enfin pour signer le contrat, j’envoyai chercher d’autorité le notaire apostolique.

Mais quelle fut ma surprise lorsque cet homme me dit qu’il allait faire signer au seigneur Clavijo une déclaration bien contraire à mes vues, qu’il avait reçu la veille une opposition au mariage de ma sœur, par une jeune personne qui prétendait avoir une promesse de Clavijo, datée de 1755, de neuf années avant l’époque où nous étions, 1764 ! Je m’informe vite du nom de l’opposante. Le notaire m’apprend que c’était una dueña (fille de chambre). Humilié, furieux, je cours chez l’indigne Clavijo.

« Cette promesse de mariage vient de vous, lui dis-je ; elle a été fabriquée hier. Vous êtes un homme abominable, auquel je ne voudrais pas donner ma sœur pour tous les trésors de l’Inde. Mais ce soir je pars pour Aranjuez ; je rends compte à M. de Grimaldi du votre infamie ; et loin de m’opposer, pour ma sœur, à la prétention de votre duena, je demande pour unique vengeance qu’on vous la fasse épouser sur-le-champ. Je lui servirai de père, je lui payerai sa dot, et lui prodiguerai tous mes secours pour qu’elle vous poursuive jusqu’à l’autel. Alors, pris dans votre piége, vous serez déshonoré, et je serai vengé. »

— « Mon cher frère, mon ami, me dit-il, suspendez vos ressentiments et votre voyage jusqu’à demain, je n’ai nulle part à cette noirceur. À la vérité, dans un délire amoureux, je Rs cette « promesse autrefois à la duena de madame Portugués, qui était jolie, mais qui depuis notre rupture ne m’en a jamais reparlé. Ce sont les ennemis de dona Maria votre sœur, qui font agir cette fille : mais croyez, mon ami, que le désistement de la malheureuse est l’affaire de quelques pistôles d’or. Je vous conduirai ce soir chez un célèbre avocat, que j’engagerai même à vous accompagner à Aranjuez, et nous aviserons ensemble, avant que vous partiez, aux moyens de parer à ce nouvel obstacle, beaucoup moins important que votre vivacité ne vous le fait craindre. Mettez-moi aux pieds de dona Maria votre sœur, que je fais vœu d’aimer toute ma vie, ainsi que vous, et ne manquez pas de vous rendre ici ce soir à huit heures précises. » L’amertume était dans mon cœur et l’indécision dans ma tête. Je n’écoutais pourtant pas encore les pronostics affreux que l’on répandait : il était possible que j’eusse été joué par un fripon ; mais quel était son but ? Ne pouvant le deviner, n’en voyant même aucun qui fût raisonnable, je suspendais mon jugement, quoique l’effroi eût déjà gagné tout ce qui m’environnait. Je me rends à huit heures chez cet étrange mortel, accompagné des sieurs Perrier et Durand. À peine étions-nous descendus de voiture, que la maîtresse de la maison vint au-devant de nous et me dit : « Le seigneur Clavijo est délogé depuis une heure, on ignore où il est allé.

Frappé de cette nouvelle, et voulant en douter encore, je monte à la chambre qu’il avait occupée ; je ne trouve plus aucuns de ses effets ; mon cœur se serra de nouveau. De retour chez moi, j’envoyai six personnes courir toute la ville pour me découvrir le traître, à quelque prix que ce fût ; mais, convaincu de sa trahison, je m’écriais encore : À quoi bon ces noirceurs ? Je n’y concevais rien, lorsqu’un courrier de M. l’ambassadeur, arrivant d’Aranjuez, me remit une lettre de Son Excellence, en me disant qu’elle était très-pressée. Je l’ai conservée, et vais la transcrire ici.

lettre de m. l’ambassadeur de france, dont j’ai l’original.

À Aranjuez, le 7 juin 1764.

« M. de Robiou, monsieur, commandant de Madrid, vient de passer chez moi pour m’apprendre que le sieur Clavijo s’était retiré dans un quartier des Invalides, et avait déclaré qu’il y prenait asile contre les violences qu’il craignait de votre part ; attendu que vous l’aviez forcé dans sa propre maison, il y a quelques jours, le pistolet sur la gorge, à signer un billet par lequel il s’était engagé à épouser mademoiselle votre sœur. Il serait inutile que je vous communiquasse ici ce que je pense sur un aussi mauvais procédé. Mais vous concevrez aisément que, quelque honnête et droite qu’ait été votre conduite dans cette affaire, on pourrait y donner une tournure dont les conséquences seraient aussi désagréables que fâcheuses pour vous. Ainsi je vous conseille de demeurer entièrement tranquille en paroles, en écrits et en actions, jusqu’à ce que je vous aie vu, ou ici, si vous revenez promptement, ou à Madrid, où je retournerai le 1 2.

« J’ai l’honneur d’être avec une parfaite considération, monsieur, votre, etc.

i Signé Osscn. »

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour moi. Quoi ! cet homme qui depuis quinze jours me pressait dans ses bras, ce monstre qui m’avait écrit dix lettres pleines de tendresse, m’avait sollicité publiquement de lui donner ma sœur, était venu dix fois manger chez elle à la face de tout Madrid ; il avait fait une plainte au criminel contre moi pour cause de violence, et me poursuivait sourdement ! Je ne me connaissais plus. L’n officier des cardes wallonnes entre à l’instant et me dit : e Monsieur de Beaumarchais, vous n’avez pas un moment à perdre : sauvez-vous, ou demain matin vous serez arrêté dans votre lit ; l’ordre est donné ; je viens vous en prévenir. Votre homme est un monstre ; il a soulevé contre vous tous les esprits, et vous a conduit de promesses en promesses pour se rendre votre accusateur public. Fuyez, fuyez à l’instant : ou, renfermé dans un cachot, vous n’avez plus ni protection ni défense.

•• •— Moi, fuir ! me sauver ! plutôt périr ! Ne me parlez plus, mes amis ; ayez-moi seulement une voiture de route à six mules, pour demain quatre heures du matin, et laissez-moi me recueillir jusqu’à mon départ pour Aranjuez. » Je me renfermai : j’avais l’esprit troublé, le cœur dans un étau ; rien ne pouvait calmer cette agitation. Je me jetai dans un fauteuil, où je restai près de deux heures dans un vide absolu d’idées et de résolutions.

Ce repos fatigant m’ayant enfin rendu à moi-même, je me rappelai que cet homme, depuis la date de sa plainte pour fait de violence, s’était promené publiquement avec moi dans mon carrosse, m’avait écrit dix lettres tendres, m’avait chargé spécialement de sa demande auprès du ministre devant vingt personnes. Je me jette à mon bureau ; j’y broche, avec toute la rapidité d’un homme en pleine fièvre, le journal exact de ma conduite depuis mon arrivée à Madrid : noms, dates, discours, tout se peint à ma mémoire, tout est fixé sous ma plume. J’écrivais encore à cinq heures du matin, lorsqu’on m’avertit que ma voiture m’attend, et que l’inquiétude de mes amis ne leur permet pas de me laisser plus longtemps à moi-même. Je monte en carrosse sans m’informer si quelqu’un me suit, sans savoir si j’étais présentable : une espèce d’ivresse me rendait sourd à tout ce qui n’était pas ne bjel ; mais on avait pourvu, sans me le dire, au nécessaire de mon voyage. Quelques amis m’offrent de m’accompagner. « Je veux être seul, leur dis-je : je n’ai pas trop de douze heures de solitude pour calmer mes sens. » Et je partis pour Aranjuez.

M. l’ambassadeur était au palais quand j’arrivai au Sitio lu/h }•■ ne le vis qu’à onze heures du soir, à son retour, v Vous avez bien fait de venir sur-le-champ, me dit-il ; je n’étais rien moins que tranquille sur vous : depuis quinze jours votre homme a gagné toutes les avenues du palais. Sans moi, vous étiez perdu, arrêté, et peut-être conduit au cPresidio’. J’ai couru chez M. de Grimaldi ; Je réponds (lui ai-je dit) de la sagesse et de la bonne conduite de M. de Beaumarchais en toute cette affaire, comme de la mienne propre. C’est un homme d’honneur, qui n’a fait que ce que vous et moi eussions fait à sa place : je l’ai suivi depuis son arrivée. Faites retirer l’ordre de l’arrêter, je vous prie : ceci est le comble de l’atrocité de la part de son adversaire. » — Je vous crois, m’a répondu M. de Grimaldi, mais je ne suis le maître que de suspendre un moment : tout le monde est armé contre lui : qu’il parte à l’instant pour la France, on fermera les yeux sur sa fuite.

i’Ainsi, monsieur, partez, il n’y a pas un moment à perdre ; on vous enverra vos effets en France : vous avez six mules à vos ordres. À tout prix, des demain matin reprenez la route de France : je ne pourrais vous servir contre le soulèvement général, contre des ordres si précis, et je serais désolé qu’il vous arrivât malheur en ce pays : partez. »

En l’écoutant je ne pleurais pas, mais par intervalle il me tombait des yeux de grosses gouttes d’eau que le resserrement universel y amassait. J’étais stupide et muet. M. l’ambassadeur, attendri, plein < ! bonté, prévenant toutes mes objections par l’aveu libre et liane que j’avais raison, ne m’en disait pas moins qu’il fallait céder à la nécessite et fuir un malheur certain. Et de quoi me punirait-on, monsieur, puisque vous-même convenez que j’ai raison sur tous les points ? Le roi fera-t-il arrêter un homme innocent et grièvement outragé ? Comment imaginer que celui qui peut tout préférera le mal quand il connaît le bien ? — « Eh ! monsieur, l’ordre du roi s’obtient, s’exécute, et le mal est fait avant qu’on soit détrompé. Les rois sont justes, mais on intrigue autour il eux —au.— qu’ils le sachent ; et de vils intérêts, des ressentiments qu’on n’ose avouer, n’en sont pas moins souvent la source de tout le mal qui se lait. Partez, monsieur : une fois arrêté, personne ici ne prenant intérêt à vous, on finirait par conclure que, puisqu’on vous punit, il se peut que vous ayez tort ; et, bientôt d’autres événements feraient oublier le vôtre : car la légèreté du public est partout un des plus fermes appuis de l’injustice. Foriez, .11 <li--jo, parte/., n — Mais, monsieur, dans . Prison perpétuelle à Oran ou Ceuta, sur les côtes d’Afrique. l’état où je suis, où voulez-vous que j’aille ? — « Votre tête se trouble à l’excès, monsieur de Beaumarchais ; évitez un mal présent, et songez que vous ne rencontrerez peut-être pas deux fois en votre vie l’occasion de placer des réflexions si douloureuses pour l’humanité ; vous ne serez peut-être jamais indignement outragé par un homme plus puissant que vous ; vous ne courrez peut-être jamais une seconde fois le risque d’aller en prison pour avoir été, contre un fou, prudent, ferme et raisonnable ; ou si un pareil malheur vous arrivait en France, un homme au milieu de sa patrie a mille moyens de faire valoir son droit qui lui manquent ailleurs. On traite moins bien un étranger sans appui qu’un citoyen domicilié, qu’un père de famille, comme vous l’êtes, au milieu de tous ses parents. » — Eh ! monsieur, que diront les miens ? que penseront en France mes augustes protectrices, qui, m’a vaut vu constamment persécuté autour d’elles, ont pu juger au moins que je ne méritais pas le mal qu’on disait de moi ? Elles croiront que mon honnêteté n’était qu’un masque tombé à la première occasion que j’ai cru trouver de mal faire impunément. — « Allez, monsieur ; j’écrirai en France, et l’on m’en croira sur ma parole. » — Et ma sœur, monsieur ! ma malheureuse sœur ! ma sœur qui n’est pas plus coupable que moi ! — « Songez à vous, l’on pourvoira au reste. » Ah ! dieux ! dieux ! ce serait là le fruit de mon voyage en Espagne ! Mais partez, partez, était le mot dont M. d’Ossun ne sortait plus. Si j’avais besoin d’argent, il m’en offrait avec toute la générosité de son caractère. » Monsieur, j’en ai : mille louis dans ma bourse, et deux cent mille francs dans mon portefeuille me donneront le moyen de poursuivre un si sanglant outrage. — « Non, monsieur, je n’y consens pas ; vous m’êtes recommandé ; partez, je vous en prie, je vous le « lconseille ; et j’irai plus loin même s’il le faut. »

— Je ne vous entends plus, monsieur ; pardon, je ne vous entends plus. » Et, dans le trouble où j’étais, je courus m’enfoncer dans les allées sombres du parc d’Aranjuez. J’y passai la nuit dans une agitation inexprimable.

Le lendemain matin, bien raffermi, bien obstiné, bien résolu de périr ou d’être vengé, je vais au lever de M. de Grimaldi, ministre d’État. J’attendais dans son salon, lorsque j’entendis prononcer plusieurs fois le nom de M. Whal. Cet homme respectable, qui n’avait quitté le ministère que pour mettre un intervalle de repos entre la vie et la mort, était logé dans la maison de M. de Grimaldi. Je l’apprends, et sur-le-champ je me fais annoncer chez lui, comme un étranger qui a les choses les plus importantes à lui communiquer. Il me fait entrer, et la plus noble figure rassurant mon cœur agité : « Monsieur, lui dis-je, je n’ai point d’autre titre à vos bienfaits que celui d’être Français et outragé : vous êtes né vous-même en France, où vous eûtes du service ; depuis vous avez passé dans ce pays par tous les grades de l’illustration militaire et politique ; mais tous ces titres me donnent moins la confiance de recourir à vous, que la véritable grandeur avec laquelle vous avez remis volontairement au roi le dangereux ministère des Indes, dont vous êtes sorti les mains pures, lorsqu’un autre eût pu y entasser des milliards. Avec l’estime de la nation, vous êtes resté l’ami du roi : c’est le nom dont il vous honore sans cesse. Eh bien ! monsieur, il vous reste une belle action à faire, elle est digne de vous ; et c’est un Français au désespoir qui compte sur le secours d’un homme aussi vertueux.

« — Vous êtes Français, monsieur, me dit-il : c’est un beau titre auprès de moi ; j’ai toujours chéri la France, et voudrais pouvoir reconnaître en vous tous les bons traitements que j’y ai reçus. Mais vous tremblez, votre âme est hors d’elle : asseyez-vous et dites-moi vos peines ; elles sont affreuses, sans doute, si elles égalent le trouble où je vous vois. » Il défend à l’instant sa porte ; et moi, dans un état inexprimable de crainte et d’espérance, je lui demande la permission de lire le journal exact de ma conduite depuis le jour de mon arrivée à Madrid : « Vous y suivrez mieux, monsieur, le fil des événements, que dans une narration désordonnée que j’entreprendrais vainement de vous faire. »

Je lus mon mémoire. M. Whal me calmait de temps en temps, en me recommandant de lire moins vite pour qu’il m’entendit mieux, et m’assurent qu’il prenait le plus vif intérêt à ma narration. À mesure que les événements passaient, je lui mettais à la main les écrits, les lettres, toutes les pièces justificatives. Mais lorsque je vins à la plainte criminelle, à l’ordre de me mettre au cachot, suspendu seulement par M. de Grimaldi, à la prière de notre ambassadeur, au conseil qu’il m’avait donné de partir, auquel je ne lui cachais pas que je résistais, déterminé à périr ou à obtenir justice du roi, il fait un cri, se lève, et m’embrassant tendrement : — « Sans doute le roi vous fera justice, et vous avez raison d’y compter. M. l’ambassadeur, malgré sa bonté pour vous, est forcé de consulter ici la prudence de son état ; mais moi je vais servir votre vengeance de toute l’influence du mien. Non, monsieur, il ne sera pas dit qu’un brave Français ait quitté sa patrie, ses protecteurs, ses affaires, ses plaisirs, qu’il ait fait quatre cents lieues pour secourir une sœur honnête et malheureuse, et qu’en fuyant de ce pays il remporte dans son cœur, de la généreuse nation espagnole, l’abominable idée que les étrangers n’obtiennent chez elle aucune justice. Je vous servirai de père en cette occasion comme vous en avez servi à votre sœur. C’est moi qui ai donné au roi ce Clavijo : je suis coupable de tous ses crimes. Eh ! dieux ! que les gens en place sont malheureux de ne pouvoir scruter avec assez de soin tous les hommes qu’ils emploient, et de s’entourer, sans le savoir, de fripons, dont les infamies leur sont trop souvent imputées ! Ceci, monsieur, est d’autant plus important pour moi que ce Clavijo, ayant compar faire une espèce de feuille ou gazette, et se trouvant, par ses fonctions, rapproché du ministère, eût pu parvenir un jour à des emplois plus considérables : et moi je n’aurais l’ait il à mon roi que d’un scélérat ! On excuse un ministre de s’être trompé sur le choix d’un indigne sujet ; mais sitôt qu’il le voit marqué du sceau de la réprobation publique, il se doit à lui-même de le chasser à l’instant. J’en vais il t l’exemple à tous les ministres qui me suivront. »

Il sonne. Il fait mettre des chevaux, il me conduit au palais ; en attendant M. de Grimaldi, qu’il avait fait prévenir, ce généreux protecteur entre chez le roi, s’accuse du crime de mon lâche adversaire, a la générosité d’en demander pardon. Il avait sollicité son avancement avec ardeur, il met plus d’ardeur encore à solliciter sa chute. M. de Grimaldi arrive ; les deux ministres me font entrer, je me prosterne. « Lisez votre mémoire, me dit M. Whal avec chaleur, il n’y a pas dame honnête qui n’en doive être toucher comme je l’ai été moi-même. » J’avais le cœur élevé à sa plus haute région ; je le sentais battre avec force dans ma poitrine, et me livrant à ce qu’on pourrait appeler l’éloquence du moment, je rendis avec force et rapidité tout ce qu’on vient de lire. Alors le roi, suffisamment instruit, ordonna que Clavijo perdît son emploi, et lût à jamais chassé de ses bureaux.

Âmes honnêtes et sensibles, croyez-vous qu’il 3 eût « les expressions pour l’état où je me trouvais ? Je balbutiais les mots de respect, de reconnaissance : et cette âme, entraînée naguère presque au degré de la férocité contre son ennemi, passant à l’extrémité opposée, alla jusqu’à bénir le malheureux dont la noirceur lui avait procuré le noble et précieux avantage qu’il venait d’obtenir aux pieds du trône.

Pour comble de bontés, le monarque envoya chez M. l’ambassadeur de France, où je dînais, donm i l’ordre au Français à qui il venait de rendre une justice si éclatante, de lui faire parvenir le journal exact de ce qui avait été lu el ■ palais. M. l’ambassadeur, aus ; i touch* ■ me donna trois de ses secrétaires, qui, de leur part, y mettant une bienveillance patr tique, copièrent en peu d’heures mon journal avec les pièces justificatives : et le tout fut porté par M. l’ambassadeur au roi, qui ne ded de dire qu il oui r. ; e, el mi me d s’informer avec bonté si le i rancais était sa-Telle est la justice que j’ai obtenue en 1 dans une querelle où j’étais en quelque façon l’agresseur. Mon cœur se serre en pensant que depuis, en France, riant "lieuse… Telles sont les preuves authentiques et respectables sur lesquelles s’appuie le compte exact que l’animosité vient de me forcer de rendre de ma conduite en i casion, l’une des plus importantes de ma vie. J’ai osé nommer, sans leur aveu, le prince magnanime qui s’est plu à me faire justice, les généreux ministres qui y ont coopéré, le très-respecté marquis d’Ossun notre ambassadeur, mon inestimable protecteur M. Whal, et toutes les personnes qui ont contribué à ma justification. Au milieu d’une nation étrangère, je n’ai rencontré que grandeur, générosité, noble intérêt, service ardent, justice éclatante ; et je n’aurais pas attendu dix ans à publier la reconnaissance, que je garderai toute ma vie à la généreuse nation espagnole, si j’avais pu la faire éclater sans y mêler b’récit d’un événement personnel qui ne pouvait intéresser que mes parents et moi. Je revins à Madrid, où tous les Français s’empressèrent de renouveler à ma pauvre sœur les témoignages de leur ancienne amitié. À la nouvelle de la perte de son emploi, qui se répandit partout, mon lâche ennemi, certain d’être arrêté, se sauva chez les capucins, d’où il m’écrivit une longue lettre pour implorer ma commisération. Il avait raison d’y compter : je ne le haïssais plus, je n’ai même jamais haï personne. Mais dans cette lettre, ce qui m’étonna davantage fut l’assurance avec laquelle il se tait sur sa plainte criminelle contre moi, se flattant apparemment que je l’ignorais encore. Il s’y défend seulement d’avoir provoqué l’opposition de la duena, à laquelle il attribue mon ressentiment. Voici sa lettre, avec ma réponse en notes, telle que je la lui envoyai : COPIE DE LA LETTRE DE CLAVIJO.

Depuis mercredi que j’ai reçu, monsieur, la nouvelle de la privation de mon emploi S j’ai été dans des accès de fièvre les plus violents jusqu’à ce moment où, malgré ma faiblesse el mon abattement, je prends la plume pour vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi. Non, je n’aurais jamais cru cela de vous. Nous avez raison de ne pas répondre à mes lettres ; on n’a rien à dire aux gens que l’on veut perdre sans ressource 8. Eh bien ! monsieur, êtes-vous satisfait ? e di s le sont-elles ? Jouissez, jouissez ions de. votre vengeance. Mais sur qui tombe-t-elle, cette ’. M’., ■’Mil’un ho le que vous aimiez, qui a suivi en tout aveuglément vos volontés, —m’nu homme enfin qui vous aime encore malgré tout i,..’, i in. malheur que ■>’ « e 2. De quelles lettres pai’lez-vc ce qui s’est passé 11. Ah ! monsieur, j’en appelle à votre cœur : ou il m’a trompé, ou il est incapable d’un procédé pareil. Mais comment pouvez-vous avoir sévi contre moi sans constater mon crime ? Et quel est-il, ce crime 22 ? Une fille, par elle-même ou à la persuasion de quelque furieux et à mon insu, se présente contre moi. Je n’ai pas la moindre part à cette affaire, et l’on me croit l’auteur de cette nouvelle scène 33 ! On paraît en fureur contre moi ; on m’accable d’injures, malgré ma faiblesse et ma maladie ; et quand le chagrin de cet événement laisse à mon cerveau déjà affaibli par plus de trente jours de fièvre et de diète, à peine la faculté de penser, on me tourmente, on ne croit pas à ma justification ; on ne veut pas même m’écouter, ni convenir des moyens que je propose pour arranger cette cruelle affaire. Au contraire on part pour Aranjuez, pour aller déshonorer et perdre entièrement un homme que l’on dit aimer avec passion 44 ; coupable ou non, n’importe. Eh ! se donne-t-on la peine de l’examiner loisir ?

Cependant cet homme, accablé sous le poids de sa maladie et de ses violents chagrins, abandonné à lui-même, dans ce cruel état vous écrit à Aranjuez, et pour vous prouver son innocence 55, fait faire des démarches auprès de l’opposante pour la faire désister de sa prétention. Il n’y avait que ce moyen hmpour finir tout d’un coup ; il vous répète à ce sujet ce qu’il vous avait dit ici lui-même ; il vous prie surtout de suspendre les démarches que pouvait vous dicter le ressentiment qui (luisait 6. Chaque pas que vous alliez faire était un poignard que vous lui enfonciez dans le cœur, et chaque blessure était incurable 7. Moi, victime des caprices du sort, et comptant sur votre prudence et sur la bonté de voti quoique sans réponse de votre part, je n’attribuais votre silence qu’au hasard, et je m’empi une seconde lettre de vous rendre compl pérances dont on me flattait au sujet de l’opposante, lesquelles sont justes 8.

Malgré votre silence, j’allais, monsieur, vous récrire, quand la nouvelle de la privation de mon emploi me replongea tout de suite dans les accès de fièvre dont je ne sors qu’à présent 9. Ah ! monsieur, qu’avez-vous fait ?.Yaurez-vous pas à vous reprocher éternellement d’avoir sacrifié légèrement un homme qui vous appartenait, et . Vous m’aimez, monstre que vous êtes ! Et vos lâches impostures ? et votre plainte furtive et calomnieuse ? . Une plainte d’assassiuat.

. Il s’agit bien <’e cette fille ! quand il existe une plainte atroce depuis trois semaines.

. Oui, malheureux, je vous aimais, et c’est ma honte. . Et la plainte 1 la plainte !

. Oui, le plus juste ressentiment. "i. Le poignard qui vous perce est le désespoir de ue m’avoir pas fait périr.

. Des lettres à Aranjuez ? à moi ? Imposteur maladroit ! . Je le crois ; mais c’est de honte qu’il faut mourir. dans I temps même qu’il allait devenir votre frère l ? Quelques égarements passés pouvaient-ils vous l’aire croire aussi légèrement, et sui dans quelles circonstances encore

se présentait-il ce prétendu crime ? Oui, monsieur, je le répète el je le dirai i la face de l’univers, je n’ai aucune part à la démarche de l’opposante ; el depuis ma réconciliation avec vos daines, je n’ai point.changé 2, et je délie qui quece soif au monde de me prouver que depuis cette époque j dit ni écrit de contraire à l’intentii où je suis encore, malgré tout ce qui m’est arrivé, de terminer mou mariage avec mademoiselle votre sœur 3.

La privation de mon emploi n’y fait rien. Le roi et le ministre, mieux informés, me rendront la justice qui m’est due 4. Personne au monde n’a rien à me reprocher. Si j’ai eu des torts vis-à-vis mademoiselle Caron, je les ai réparés par mon retour 3 : hors de là je n’ai à rougir d’aucune action de ma vie. Or j’espère de la clémence de mon souverain qu’il daignera me faire rendre mon emploi quand il saura mon innocence 6. Puis-je espérer de vous, monsieur, à qui elle constera parfaitement quand vous le voudrez, que vous ne vous opposerez point à ma justification ? Elle doit vous intéresser autant que moi-même ".

Je vous remets ci-joint copie des deux lettres ranjuez. Je commeu

que vous les aviez reçues 3. Oui. je crois connaître votre cœur : il ne m’aurait pas sacrifié si cruellement s’il avait pu seulement se douter de mon innocence. Je sens encore de la satisfaction à vous justifier dans mon cœur 9. Et dans la fatalité de mon sort je ne murmure point contre la main qui l’a conduit. Non, je ne renoncerai jamais au bonheur d’appartenir à votre chère famille 10. Hélas ! depuis la dernière promesse mutuelle entre mademoiselle Caron et moi, j’ai bien souffert ! Je compte assez sur la générosité de vos ai croire que vous voudrez bien m’aider à me relever ". Mes supérieurs et nie— ; instruits de mon innocence, me tendront aussi une main secourable:je l’espère avec d’autant plus d’empressement que je n’ai point mérité leur colère 12. . Vous ! mon frèie’Je la tuerais plutôt. ■■-. pousser la fourberie plus loin ? Et nies violences ! et ce pistolet que je vous ai présenté ! et cette plainte que vous oubliez !


’■’,. One je vus ai forcé de contracter le pistolet à la main.

!. Jls vous l’ont rendue eu vous chassant. 

. Eu la mettant à la mort une troisième fois. G. Son innocence ! l’innocence de Clavijo ! L’iche adversaire ! et c’est à moi qu vous adressez !

. Je le crois bien, elles n’ont jamais été écrites. . J’étais perdu par vous, homme indigne, sans la grandeur, sans la justice du roi.

. M’appartenir ! misérable I

1. Je suis vengé. Je ne vous hais plus ; j’irai même implorer SI. de | Grimaldi pour vous obtenir du pain, si je puis, dans un coin du monde; mais jamais a Madrid.

. Aussi n’a-t-on mis que de Injustice à votre punition. M. Whal l seul a eu la générosité d’y mettre de la colère. MÉMOIRES.

d’être aussi véritablement qu


Une l’honneur

jamais.

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Signé : Clavijo.

Madrid, 17 juin 1774.

/’. S. On vient de me dire que mademoiselle Caron doit se marier 1 ; je De puis pas le croire. D’ailleurs, voudrait-on donner à Madrid une nouvelle scène à nos dépens, et m’obliger à m’opposer à ce mariage pour authentiquer la droiture de mes intentions ? > T on, cela ne peut pas être 8 .

À M. de Beaumarchais, etc., etc. Je fus en effet demander grâce à M. le marquis de Grimaldi pour ce misérable homme ; mais ce ministre mit à ses refus une indignation si obligeante pour moi, que je n’osai pas insister. J’écrivis le même jour à plusieurs protecteurs de Clavi J°i I ries prier de joindre leurs instances aux miennes. « M. le marquis de Grimaldi n’a pas « von !,, m’entendre, leur disais-je ; il est révolté ’ de l’indignité du sujet. .Mais un homme malheureux par sa faute l’est doublement ; et d’après cette terrible vérité, Clavijo doit être bien près du désespoir. Voir mon ennemi même dans cet affreux état trouble la pureté de ma foi « l’heureux dénouement d

. lue etc. -

Rien ne put fléchir l’équitable et rigoureux ministre.

La suite de mon voyage d’Espagne est étrangère à ma justification. Quant à l’infamie qu’on m’impute, d'avoir frauduleusement gagné cent mille francs en une nuit chez l’ambassadeur de Russie ; et pour laquelle le sieur Marin fait dire à son écrivain ’I'"’ j’ai été chassé de partout, et /’.ère de fuir d'Espagne avec déshonneur, je me contenterai de répondre que ce même ambassadeur de Russie ; milord Rocheford, alors ambassadeur d’Angleterre en Espagne ; M. le comte de Creitz, actuellement ambassadeur de Suède en France ; MM. les duc et comte de Crillon, et beaucoup d’autres personnes avec lesquelles je jouais tous les jours, et ipu m’honoraient d’une bienveillance particulière à Madrid, me l’ont conservée en France ; j’ajouterai même que, dans le séjour que ces divers ambassadeurs ont fait depuis à Paris, ils m’ont tous fait l’honneur de manger chez moi, et d'agréer les témoignages de ma reconnaissance. Enfin, après un an passé en Espagne à suivre les plus importantes affaires, lorsque les miennes me rappelèrent en France, et qu’après avoir pris verbalement de M le marquis de Grimaldi, j'eus l’honneur de lui demander par écrit ses derimporlc ?


2. y u ’ e l| e M marie ou non, vous n’.ivez plus rien ii y voir. Votre Fei i i ci i i dm ; llu j c uuruc , ; i coin ma vengeance. ans

s mon aventure avec

niers ordres, voici la lettre qu’il m’écrivit du Pardo, où était la cour, la veille de mon départ : COPIE DE LA LETTRE DE M. LE MARQUIS DE GRIMALDI, DONT j’Ai L’ORIGINAL.

Au Pardo, le 14 mars 1771.

« Monsieur,

« Quelle que soit la réussite des propositions que vous m’avez faites pour l’établissement d’une compagnie de la Louisiane, elles font inuniment d’honneur à vos talents, et ne sauraient qu’affermir la bonne opinion que j’en ai conçue. J’ai été, monsieur, fort aise de vous connaître, et je le suis de pouvoir rendre ce témoignage à votre capacité. Si vos projets eussent été compatibles avec la constitution de l’Amérique espagnol,., je pense que leur succès vous en eût encore mieux convaincu ; mais on a dû céder à des difficultés insurmontables qui s’opposaient à leur exécution. Je serai charmé de pouvoir vous rendre service en toute occasion : en attendant, j'ai le plaisir de vous souhaiter un bon voyage, et de vous prier de me croire très-parfaitement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Signé : le marquis de Grimaldi. »

Et plus bas est écrit : À M. de Beaumarchais. J’en ai trop dit pour moi, et je crois en avoir dit assez pour mes lecteurs. Encore un mot, et je me tais. On assure que MM. Goëzman, Marin, Bertrand, Baculard, et autres personnes respectables, ont chacun un beau mémoire tout prêt contre moi, qu’ils réservent pour la veille du jugement de ce procès. S'ils en usent ainsi pour que je n’aie pas le temps d’y répliquer, cela n’est pas de bonne guerre, et j’agis plus franchement avec eux. Mais sur quelque point de ma vie, sous quelque forme, en quelque temps que ces messieurs fassent l’honneur de me dénigrer ensemble ou séparément, j’ai celui de les prévenir que je réserve à chacun d’eux un grand cornet bien plein de bonne encre indélébile, et que la génération présente ne passera point avant qu’il soit épuisé à leur service.

En attendant, je vais, pour me reposer, écrire un extrait fidèle de mes confrontations avec M. Goëzman, et l’opposer à l’infidèle extrait que ce magistrat présente dans la ridicule plainte qu’il vient de faire au parlement contre moi. On sent bien que tout cela n’est qu’un jeu pour reculer le jugement du procès que mes nobles adversaires voudraient éterniser. Mais ne craignent-ils pas que la nation ne les rende enfin comptables du temps précieux qu’ils dérobent à la cour ? Le service public soutire du retard que cette odieuse affaire apporte à toutes les autres. Et moi, qui perds ici mes forces à leur répondre, j’oublie que j’ai à finir et à présenter au conseil du roi l’important mémoire de mes défenses contre le comte de la Blache, premier auteur de tous mes maux.

Signé Caron de Beaumarchais.
M. Doé de Combault, rapporteur ;
MM. de Chazal, Reymond, commissaires.
EXTRAIT
DU JUGEMENT DU 26 FÉVRIER 1774.

« La cour, toutes les chambres assemblées, faisant droit sur le tout, pour les cas résultants du procès, condamne Gabrielle-Julie Jamart, femme de Louis-Valentin Goëzman, à être mandée à la chambre pour, étant à genoux, y être blâmée ; la condamne en outre en trois livres d’amende envers le roi, à prendre sur ses biens ; sans s’arrêter ni avoir égard à la requête de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, et faisant droit sur les conclusions du procureur général du roi, ordonne Gabrielle-Julie Jamart sera tenue, même par rendre et restituer la somme de 360 livres par elle reçue de Edme-Jean le Jay, pour être ladite somme appliquée au pain des pauvres prisonniers de la Concii Palais. Condamne pareillement Pierre-Augustii Beaumarchais à être mandé à la chambre, pour, étant à genoux, y être blâmé ; le condamne en outre en trois livres d’amende envers le roi, à prendre sur ses biens ; faisant droit sur la plainte du procureur général du roi, reçue et jointe au procès, par arrêt de la cour du 18 février présent mois, ensemble sur ses conclusions, ordonne que les quatre mémoires imprimés en 1773 et 1771. le premier chez Claude Simon, ayant pour titre : M consulter pour P < ■ I fin t commençant par ces mots ; Pendant que le pu/Aie s’entretient d’un procès, —et finissant par ceux-ci : fe l’accordi < et arrêt, et tremble signé Caron de Beaumarchais, contenant 38 ; ■ _ pression ; le second, imprimé chez Quillau, ayant pour titre : Supplément au Mémoire à consulter po P Augustin Caron de Beaumarchai, commençant par ces mots : Pressé d’établir mon innocence par l faits, et finissant par ceux-ci ; le Jay le quitta, je le quitte , signé Caron de Beaumarchais, contenant 61 pages d’impression ; le troisième, imprimé chez J.-G. Clousier. ayant pour titre : Addition au Supplément du consulter pour Pierre-Augustin Caron de Bea commençant par ces mots : Eh bien ! madame, ilestdonc e je vous trouverai toujours en contradiction’.’ et finissant par ceux-ci : à Paris, ce 15 décembre 1773, archaîs, contenant 75 pages d’impression ; le quatrième et dernier, imprimé chez ledit Jacques-Gabriel Clousier, ayant pour titre : Quatrième ’! à— consulter pour Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, commençant par ces mots : Suivant la marche ordinaire des procès, et finissant par ceux-ci : auteur de tous mes maux, signé Caron de Beaumarchais, contenant 09 pages d’impression, seront lacérés et brûlés au pied du grand escalier du Palais par l’exécuteur de la haute justice, comme contenant des expressions et imputations téméraires, scandaleuses et injurieuses à la magistrature en général, à aucun de ses membres, et diffamatoires envers différents particuliers ; — audit Caron de Beaumarchais d l’avenir de ires, sous peine de pui porelle ; et pour les avoir faits, le condamne à i au pain des prisonniers de la Conciergerie du Palais, la somme de 12 livres à prendre sur ses biens ; comme aussi fait défenses à Bidaut, Ader et Malbesti de plus à l’avenir autoriser de pareils mémoires par leurs consultations et sigi — telles peines qu’il appartiendra : fait pareillement défenses à tous imprimeurs, de les imprimer, débiter ou coljoint t tous ceux qui en ont des exemplaires de les apporter au greffe ci our y être supprimés. Condamne Edme-Jean le Ja trand Dairolles à être mandés à la chambre ] debout, derrière le barreau, y être admonestés damne en outre à aumôner chacun la somme de trois livres au pain des pauvres prisonniers de la Conciergerie du Palais, ladite somme à prendre sur leurs i : l’accusation intei I I uis-Yalentin Goëzman. à la requête du procureur gi tiéral du roi, met les parties hors de cour et d es plaintes, requêtes et demandes de Louis-François-Claude Marin, Louis-Valentin Goëzman, Gabrielle-Julie Jai femme, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais Jean le Jay, Antoine Bertrand Dairolles, et J ques Gardanne, met pareillement les parties ir. Faisant pareillement droit sur les conclusions du procureur général du roi. ordonne que les n ensemble les notes imprimées d’Antoine Berti rolles, Louis-Valentin Goëzman, Gabrielle-Julie Jamart, sa femme, Louis-François-Claude Marin et l

! I Marie Darnaud, seront et demeureront supprime qu’à l.i requête du procureur _ i 

i imprimé, publié et affiché dans cette ville de Paris, et partout i i i Fait en parlement, toutes les chambres assen. : février mil sept cent soixante-quatorze. Collationné, PROT. le Jay.

« Et le 5 mars, audit an 1774, à la levée de la cour, les quatre mémoires imprimés mentionnés en l’arrêt ci-dessus ont été lacérés et brûlés dans la cour du Palais, au pied du grand escalier d’icelui, par l’exécuteur de la haute justice, en présence de nous Alexandre-Nicolas-François Le Breton, l’un des premiers et principaux commis au greffe criminel de la cour, assisté de deux huissiers de ladite cour.

« Signé Le Breton. »

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR

Tel fut ce jugement qui indigna tout Paris, et qui attira à M. de Beaumarchais tant de marques de considération.

Non-seulement les personnes les plus qualifiées se firent écrire à sa porte, comme s’il lui fût arrivé l’événement le plus honorable ; mais le prince de Conti, le plus fier des princes de la famille royale, passa chez lui et y laissa un billet ; il lui fit même l’honneur de le venir chercher dans la maison où il s’était retiré et où j'étais avec lui, il l’invita à souper avec toute sa cour, en disant qu’ils étaient d’assez bonne maison pour donner l’exemple de la manière dont on devait traiter un homme qui avait si bien mérité de la France.

On le suivait partout pour l’applaudir.

Ses mémoires étaient si recherchés et si estimés, que ses juges craignaient autant que ses parties adverses qu’il n’en publiât de nouveaux.

Ils n’osèrent exécuter sur lui leur propre jugement.

M. de Sartines, chargé, comme lieutenant de police, de la surveillance générale, et qui avait appris par cette surveillance même à bien connaître M. de Beaumarchais et à l’estimer, lui dit en riant qu’il ne suffisait pas d’être blâmé, qu’il fallait encore être modeste, et lui recommanda de ne rien écrire sur cette affaire : Le roi, lui dit-il, désire que vous ne publiiez plus rien.

M. de Beaumarchais lui promit de garder le silence le plus absolu pendant les cinq premiers mois des six que la loi accordait aux plaideurs mécontents pour appeler d’un jugement qu’ils trouvaient inique.

Cette parole donnée, il se retira en Angleterre, non comme fugitif, mais pour donner au roi la preuve que son silence n’était pas l’effet de la crainte, qu’il ne procédait que de son respect.

En arrivant à Londres, la sphère de ses idées s’étendit encore ; il conçut des projets vastes et utiles pour la France ; les circonstances demandaient un génie entreprenant et courageux, tel que le sien venait de se montrer.

Peu de temps après, Louis XV le rappela et le cha d imission difficile ; il s’en acquitta avecune telle habileté et une telle sagi ; se, que Louis XVI, peut-être assez peu di posé à se servii des gens à qui son aïeul avail mai que quelque prédilection, l’honora de la même i onfianci. le chargea d’une autre mis >ion qui ■■> ige lit encore plus de circonspection, et lui donna un billet écrit de mi propre main pour lui servir de lettre de créance. Si ce fut pour lui une source de nouveaux succès, ce fut aussi une source de nouvelles calomnies. Des ennemis plus cachés, plus ardents, plus dangereux, s’appliquèrent à suivre toute — — démarches, à les envenimer, à lui nuire.

’nantissions l’occupèrent pendant deux Le temps d’appeler du jugement porté contre lui s’était écoulé : ses e mi — flattaient qu’il ne s’en relèverait jamais. Louis t avail renvoyé le parlement de 1771, et rappelé li — anciens magistrats.

i i onduite <l<’M. de Beaumarchais, lui donna des lettres patentes qui le relevèrent du laps de temps perdu d puis le jugement du 26 février 1771. Elles sont d itées du 12 août 1776. I m ■ lisait ; ■ Le sieur " il’1 Beaumarchais n’est sorti du royaume que par mes » ordreset pour notre service. < Elle furem eni Alors il demanda ta rétractation de ce jugement par voie de requête civile, tir— avocats, MM. Etienne, Rochctte, Ad léclarèrent dans leur

lion qu il n y avail eu de la pan du sieur de Be ai ■ps de délit m apparent e de délit. Ce sont leurs ■ lecteur s’ari ètcr à ce mots, ri demander avec ment : Comment un proci ci iminel peut il ■i qu un coi ps’le <l.’in ail —on taté ? Sur quoi informe t on quand aucun délit n’a été commis ? > in peut-on informer si aucun délil n’annonce un pable.’

un pi i liminaire néces ■ accu ation ? Si personne n’a été assassiné, si nul objel n a été volé, si nul plol m.i ’i ! >■ chi rehera t-on un meui ti ter, un voleur, un ut qui ■ m étonne sera peut-être encore plus ind il saura que M" Target, dans le plaidoyer qu il fit pour M. de Beaumarchai devant le parlement, .’on ! <■ juge. en pronom —mi:urcel homme h moré de 1 1 confianc i de son i pour soi el mémorabl i exemple de l’injustice juridique et de laju tice nationale, avaient craint d’expliquer le délit p >ur li quel il— le condamnaient. n Ilsl’ont condamné, ajoute-t-il, pour li » il ii procès, mots que les cours ajoutent quelquefoi m » l’appel d’une sentence qui constate le crime; mais en i i instance, flétrir, dégrader un citoyen, le condamner à plu:qu à la mort, el cel i ] ir 1 tants du procès, c’est proscrire, el non pas juger ; c’est t faire du mal. ri non pas punir ; c’est parler le langage — de la vengeance, el non pas de la loi. L’accusé ignore soncrime le public peut les soupçonner tous ; il n’est « instruit de rien, el le principal effet de la p ine e « perdu ; appliquée à 1 homme, et non pas au crime, elle o n’en réprimeet n’en arrête aucun; la ti rreui • i mpare « des cœurs honnêtes, et la crainte n’arrive pasaucceur » des méchaiXs.

n La loi annule les condamnations i « racle mystérieux et terrible, qui peut perdre l’innoms intimider les coupables. »

les de W Target démontraient assez à quel point les lois et même les simples notions du juste et de l’injuste avaient été violées à 1 égard de son client : elles produisirent leur effet.

M. Séguier, avocat général, porta la parole après l" Target, et cou, lui à I enté] inemeni de la requête i ie que les parties fussent mises en tel et semblable état qu’elles étaient le jour du 26 février 1771. Le parlement rendit un arrêt qui annula ce jugement, entérina la requête civile, remit les parties au même étal où elles étaienl avant ledit jugement, et réhabilita.M. de Beaumarchais dans tous ses droit ; ; je dis dans ses droits plutôt que dans son honneur:car l’opinion publique. fortement prononcée, témoignait assez qu’il ne l’avait point perdu, qu’il n’avait pas même été entaché. M. de Beaumarchais présenta la requête suivante pour être renvoyé dans ses fonctions; et il le fut : car lui-même il était juge, et lieutenant général des chasses au bailliage de la Yarenne du Louvre’. REQUÊTE

DU SIEUR DE BEAUMARCHAIS

A NOSSEIGNEURS

DU PARLEMENT

gaand’cuambre et touknelles assemblée ?. Supplie humblement Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, disanl :

Pendant la longue et funeste absence de la cour pièces qui furent publiées pour faire révoquer le jugement •] ii 20 août, el <i"" ; l a supprim es aussi consultations desavocats, pour ne point multiplier les volumes ; elles turent touti s imprimées dan i le p.où il étaitn i di i éi I le i.i

Lettres patentes du roi, don s 1 Versailles le 12 août mf>. Elles relèvent le sieur de Beauman hais du laps de temps. Extrait des regish es du parlement, du Pai’■■. le 31 août 1176.

Consultation des avocats au parlement de Paris, 30 août 1776. Arr/’t de la cour du parlement qui annule le jugement du 26 février 1774, il septembn la plus lâche accusation dirigée contre moi m’a livré à toutes les horreurs d’un procès criminel, réglé à l’extraordinaire, et suivi d’un jugement portant condamnation au blâme, et me rayant à jamais de la société des hommes.

J’allais me pourvoir contre cet énorme abus des lois, lorsque le service et des ordres particuliers de Sa Majesté, me portant hors du royaume, m’ont fait user, en voyageant, le temps accordé par la loi pour attaquer tout jugement dont un infortuné se croit blessé.

De retour en France, j’ai travaillé deux ans et fait l’impossible pour porter mon affaire en cette cour. Mais, le choix des moyens n’étant pas en mon pouvoir, il m’a fallu céder à la fatalité qui me prescrivait uniquement la voie de révision pour me relever de ce jugement inouï.

Je me tairai sur un jugement plus étonnant encore, et qui, fondant sur moi comme un ouragan, m’a montré qu’en moins de trois jours on pouvait lever au greffe, instruire et rejeter une requête en révision où il allait de l’honneur du suppliant, sans que l’iniquité reconnue du fond, et la foule de nullités dont la procédure est grevée, frappât les juges et retint l’anathème.

Tout semblait dit pour moi ; mais malheur à l’homme dont le courage est abattu par le redoublement d’un outrage ! Celui-là seul mérite qu’on en dise, après l’avoir écrasé : Dieu merci, voilà une affaire finie, et un homme dont nous n’entendrons plus parler !

Ce ne fut pas moi. La douleur animant mes forces, et ma fierté ne pouvant soutenir l’idée de lettres d’abolition, qui supposent toujours un coupable ; après les avoir refusées du feu roi, je crus qu’il fallait plutôt mourir à la peine d’un nouveau jugement, que d’en accepter des bontés de notre jeune monarque. C’est le seul cas peut-être où les grâces du prince auront éprouvé le refus d’un homme d’honneur, sans qu’il puisse être taxé de manquer à la reconnaissance ni au profond respect.

Je suppliai donc de nouveau Sa Majesté de m’accorder, pour toute faveur, celle d’être envoyé devant mes juges naturels, le parlement de Paris. Alors, la bonté du roi sollicitant sa justice, des lettres patentes, émanées du souverain lui-même, ont anéanti tout le temps que j’avais perdu à demander vainement justice ailleurs et à combattre un nouveau désastre.

Adressées à la cour et par elle enregistrées, ces lettres ont porté devant le parlement ma requête civile et la consultation des avocats qui l’appuyait. Enfin, le 6 septembre, la cour, grand’chambre et tournelles assemblées, ayant bien voulu, dans une audience extraordinaire, accorder son attention à l’éloquent plaidoyer de M e Target pour son ami a rendu, sur les conclusions de M. l’avocat général Séguier, l’équitable arrêt qui entérine ma requête civile, annule le jugemenl du.’■ 1771, et me remet au même et semblable étal où j’étais avant ce jugement. La joiedece nouvel arrêt a —i bien éteinl en moi le chagrin des précédents et les a tellement confondus dans mon esprit, que je n’ai plus le pouvoir ni la volonté de li guer pour m’en plaindre.

s malheureux, qui vous lassez trop tôt ir, voyez à quoi tenait l’existence d’un i honneur ! A la demande réitérée d’un tribunal équitable, et au courage de dévorer tous les dégoûts qui m’y ont à la fin conduit. Mais, à l’époque de cet arrêt, je devais prononcer devant la cour un exorde historique au plaidoyer de Target ; la crainte d’abuser des moments précieux qu’elle dérobait à d’autres citoyi moi dan— es séances me fit faire le sacrifice entier de l’expression de ma gratitude. Je garderais le même silence aujourd’hui, si mes ennemine publiaient pas que mon discours, plein d’un triomphe insolent, d’une gaieté indécente, a été supprimé comme peu respectueux pour la cour même à qui je l’adressais.

Il est tellement important pour moi que cette fausse opinion n’obtienne aucun crédit sur les magistrats, que je prendrai la liberté de soumettre ici ce discours à leur jugement, sans y changer un seul mot. Ne peut-il pas contribuer à m’oblenir la in d’un décret et le renvoi dans mes fonctions, puisqu’il fut destiné à faire annuler le juqui m’en avait privé pour toujours ? Le voici tel qu’il dut être prononcé devant le parlement :

DISCOURS

POUR ÊTRE PRONONCÉ DEVANT L’ASSEMBLÉE DES DEUX CHAMBRLS DC PARLEMENT.

uns,

J’ai trop de confiance en mon défenseur, pour perdre, en plaidant moi-même, l’avantage de lui voir établir solidement mes moyens de requête civile. Mais j’oserai lui disputer l’expression de la joie que je sens de pouvoir me présenter enfin à ce tribunal auguste, après cinq ans de travaux et de souffrances. L’injuste procès d’où naquit le monstrueux qui m’amène aux pieds de la cour date de l’événement qui priva si douloureusement la France de ses vrais magistrats. Il s’agissait, messieurs, d’un acte civil passé libremenl entre deux majeurs raisonnables et liés depuis dix ans d’intérêt et d’amitié. Le fond ni la forme de cet acte n’offrait aucune prise aux plus légères discussions ; et cependant la haine du comte de la Blache a trouvé moyen de les éterniser. Tout son artifice, messieurs, fut de me réduire .i l’obligation de prouver cent fois ce qui était déjà trop clair. La persuasion s’en altère à la fin ; il semble qu’un fait exposé tant de fois à la discussion en ait réellement besoin. Et quand la redite en plaidant ne détruirait pas l’évidence, elle inspire au moins le dégoût ; et où il n’y a plus d’intérêt, la persuasion devient sans force, et la conviction purement fatigante.

Me traîner ainsi d’un tribunal à l’autre était donc me faire à la fois tous les maux : c’était éloigner mes amis par la diminution de leur confiance, armer mes ennemis par l’encouragement de leurs imputations.

Mais n’abusons point des moments qu’on m’accorde : n’étant ni le parent ni l’ami du comte de la Blache, je ne suis pas obligé de prendre à lui le grand intérêt de le faire rentrer en lui-même et rougir publiquement de sa conduite à mon égard ; il me suffit d’avoir prouvé mon droit sous toutes les formes, d’avoir gagné ce procès en première instance, et d’avoir obtenu la cassation du jugement qui me le fit perdre sur appel, au rapport du sieur Goëzman. Acharnés contre moi, ces deux ennemis s’écrivaient, se voyaient en secret, se concertaient, et ma perte était le lien de cette horrible union. Celui-ci se chargeait de me dénigrer dans le public, et celui-là, de me faire condamner à son tribunal.

Grâce à cet odieux complot, messieurs, j’ai vu l’injustice enfanter l’injustice, et les mêmes juges me blâmer au criminel après m’avoir ôté mes biens au civil. J’ai vu les deux plus cruels jugements se succéder sans intervalle, empoisonner cinq ans de ma vie, et me forcer de vous demander, en suppliant, le retour à mon état de citoyen, que je n’ai jamais dû perdre. Enfin, j’ai vu lacérer et brûler, par la main d’un bourreau, mes défenses légitimes, comme des écrits infâmes ou séditieux.

Mais je ne devais pas, dit-on, publier le secret des procédures, et mettre au jour mes interrogatoires. Quel indigne motif de réprobation ! Dans un procès où l’honneur est engagé, messieurs, peut-on trop manifester les défenses et les motifs du jugement ? L’honneur n’est-il pas un bien par lequel on est soumis même au jugement de ceux qui n’ont point d’honneur ? Eh ! quel homme peut supporter le mépris, fût-ce de ceux qu’il mésestime ? Il ne faut donc pas que la plus légère réticence puisse entraîner les conjectures générales au delà des faits positifs et connus. Et n’est-ce pas surtout le cas où le jugement des magistrats peut être justement détruit ou confirmé par celui de la nation ? J’en ai fait, messieurs, une trop douce expérience, pour ne pas me féliciter d’en avoir adopté le principe.

Je leur disais : N’enfermez pas sous le boisseau le fanal de la justice, et l’on ne sera pas obligé d’en éclairer la voie par d’autres moyens ; donnez la publicité nécessaire à vos terribles procédures, et elles n’auront pas besoin de publication dans des factums.

Qu’ai-je enfin imprimé dans ces mémoires tant reprochés ? si je me suis permis d’y verser le ridicule sur quelques ennemis, l’opprobre sur quelques autres, et le discrédit sur tous, n’étais-je pas attaqué par leurs clameurs sur les points les plus délicats de mon existence ? Le livre de ma vie intacte était ouvert devant la nation ; n’ont-ils pas tout osé pour en déshonorer un fragment ? Il a bien fallu me défendre ! Mais quelle partie de mes écrits a donc pu blesser ces redoutables juges ? N’y ai-je pas accompli partout la loi de ce beau serment de la justice anglaise, en disant à chaque page la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? N’y ai-je pas fait sans cesse la distinction du bon au mauvais magistrat, et toujours l’éloge du premier ?

Oui, messieurs, je le répète avec joie, les bons magistrats sont les hommes les plus respectables de la société : non-seulement en ce qu’ils sont justes, tous les hommes doivent l’être ; non en ce qu’ils sont éclairés, la lumière en ce siècle étincelle à nos yeux de toutes parts ; non en ce qu’ils sont puissants, c’est la loi seule qui est puissante en eux. Mais leur état est le plus honorable de tous, en ce qu’il est visiblement laborieux, très-pénible, utile à tous, d’une importance extrême, et ne conduit aucun d’eux à la fortune : aussi le peuple, dont l’instinct naïf est quelquefois si sûr ; le peuple, qui est jaloux des grands, redoute les guerriers, abhorre les gens riches et fuit la morgue des savants ; le peuple aime et respecte ses magistrats. Je n’ai jamais dit autre chose, messieurs, dans ces mémoires lacérés publiquement et traités comme des incendiaires. Par quel sentiment obscur, intérieur, quelques-uns des juges d’alors se firent-ils donc la triste application du mal en rapportant le bien aux magistrats exilés ?

Détournons nos yeux du passé. Rendez-moi mon état de citoyen, messieurs. Alors je croirai m’éveiller et sortir d’un rêve affreux où, pensant errer péniblement dans la nuit, je fus longtemps poursuivi par des fantômes.

Alors je rendrai gloire à l’auguste monarque qui rappela nos magistrats à leurs fonctions, et qui m’envoie à vous aujourd’hui, par des lettres patentes d’autant plus honorables, que c’est au sein d’une nouvelle infortune que je les ai obtenues de son généreux cœur.

Alors j’oublierai tout, jusqu’à l’existence éphémère de ceux qui m’ont condamné. J’oublierai que dans ce Palais, le Palais par excellence, puisque la loi seule y doit régner, une jurisprudence obscure et barbare, usurpant son sceptre, a soumis pendant quelque temps cent malheureux et moi à des jugements arbitraires.

J’oublierai que, forcé d’emprunter l’or de mes amis pour payer des audiences qu’il m’était indispensable d’obtenir, dans ce même sanctuaire où je respire aujourd’hui, je me suis vu foulé comme un vil corrupteur, poursuivi extraordinairement, et conduit jusqu’au blâme pour un crime imaginaire.

J’oublierai que, dans les murs de cette enceinte, j’ai plusieurs fois, pendant douze ou quinze heures, soutenu des interrogatoires insidieux et semés de piéges où l’on voulait m’attirer, mais que le courage et la vérité de mes réponses ont fait tourner à la honte de ceux qui les avaient tendus contre moi.

J’oublierai que, dans le parvis de ce temple, alors profané, troublant par mes instances les faibles défenseurs des plaideurs de ce temps, je les ai tous vus fuir devant moi, se renfermer chez eux avec frayeur, et me demander quartier quand je les y rencontrais, pour ne pas me prêter leurs timides secours, et ne pas signer la plus simple requête contre ces terribles magistrats. À cette même place où mon cœur exalté de joie n’est flétri par l’aspect d’aucun visage ennemi, où, loin de désirer la récusation d’un seul de mes juges, je voudrais qu’il ne manquât à mon arrêt nul membre de cette auguste cour : oui, messieurs, c’est ici que je me suis vu pressé tumultueusement de parler et de répondre au gré de tous ceux qui occupaient vos places.

Là mes cris ont en vain demandé que mes ennemis déclarés se récusassent, et je n’ai obtenu pour réponse que le sourire du dédain ou le regard de la fureur.

C’est à ce bureau que, accablé de questions promptes et redoublées sur ces mémoires, que j’avais envoyés signés de ma main, ne varietur, un nouvel aveu de ma bouche n’a pas empêché qu’on ne me les fît signer encore, pour mieux s’assurer qu’on en tenait l’auteur, et se livrer en sûreté à toute la joie de l’en punir. Et chaque fait, messieurs, et chaque place que j’indique, est un monument d’injustice et d’illégalité qui me fournit, comme vous l’allez voir, toujours de nouveaux moyens de requête civile.

C’est dans cette salle voisine, accordée en refuge aux infortunés que le malheur des temps forçait d’y venir plaider, que je me suis vu outragé du geste et de la voix par l’ordre exprès de celui qui, sous le nom de président, conduisait partie de ces mêmes juges aux prisonniers du Chàtelet.

C’est dans l’hôtel occupé maintenant par le chef de cette auguste assemblée qu’on a refusé constamment d’en admettre ma plainte, et qu’on m’a menacé de l’animadversion générale de la compagnie si j’insistais à la présenter. Enfin, c’est dans ce sanctuaire même que pendant quinze heures mon existence et ma destruction ont été ballottées avec acharnement et fureur ; où l’opinion omnia citva mortem a trouvé plus d’un partisan ; où les plus modérés, forcés de se joindre aux moins emportés, pour empêcher qu’une majorité plus violente encore n’employât le bras infâme à me flétrir, et ne me bannit de mon pays, ont cru me faire grâce en ne me condamnant qu’à l’aumône, à l’amende, au blâme, à l’infamie.

Mais celui qui m’ôte la vie, messieurs, m’enlève au moins tout, jusqu’au sentiment du mal qu’il m’a fait, au lieu que celui qui me note d’infamie se croit bien sûr de me laisser une existence affreuse. Quel est le plus coupable envers moi ? Cependant je l’ai dit ailleurs, et je dois le répéter avec une reconnaissance égale au bienfait : ils ne m’ont rien ôté. C’est de l’instant qu’ils ont déclaré que je n’étais plus rien, qu’il semble que chacun se soit empressé de me compter pour quelque chose. Tous m’ont accueilli, prévenu, recherché ; les offres de toute nature m’ont été prodiguées. Partout, en voyageant, j’ai rencontré des amis et des frères ; des puissances même étrangères m’ont offert une honorable retraite en leurs États. Mais quel citoyen français, messieurs, peut adopter une autre patrie que la sienne ? S’il ne saurait y vivre déshonoré, du moins peut-il s’y montrer partout injustement blâmé. Ah ! je l’ai trop éprouvé, ce sentiment universel d’équité, pour n’en pas faire hautement honneur à mes compatriotes et ne pas leur en montrer ici ma vive sensibilité.

ci M. de Beaumarchais (écrivait le prince auguste que nous venons tout récemment de perdre, M. de Beaumarchais est un grand exemple de la justice du public : ce jugement horrible ne lui a pas apporté la plus petite tache ; il a été détruit dès les premiers instants par l’opinion générale qu’il a su conquérir. » Et cette lettre, messieurs, cet éloge des Français et le mien, je le tiens de celui qui li.’reçut de monseigneur le prince de Conti ; je le possède et le garderai toujours comme le premier monument de mon innocence reconnue, comme un legs mille fois plus précieux à mon cœur que le legs d’argent que 1 nies ennemis ont prétendu faussement que je tenais de ce prince à sa mort. Il avait pour moi trop de bonté, trop de fierté pour m’exposer en mourant,.par un don quelconque, à la malignité qui me poursuit sans relâche. En cela sa grande âme a deviné la mienne et l’a honorée. Il a plus fait pour moi, messieurs : ce prince ne crut pas au-dessous de lui de me chercher la Mille de ce jugement qu’il appelle horrible et d’user de son autorité… j’oserai dire paternelle, pour m’empêcher d’aller subir mon dernier interrogatoire ; persuadé que j’y périrais le lendemain. Mais moi, qui voyais un grand devoir à remplir, un grand exemple à donner ; moi, toujours pénétré du respect que je dois aux lois, lors même qu’on en veut abuser pour me nuire, je démontrai à ce prince éclairé l’indispensable nécessité qu’il y avait de m’y présenter à tous risques.

Quelle différence d’événements dans les mêmes lieux en des temps divers ! Si la mort ne nous eût pas tous privés de ce prince citoyen, loin de m’écarter aujourd’hui, de m’arrêter au passage, il m’eût conduit lui-même en ce temple : il me l’avait promis, il se l’était promis. Il vous eût dit : « Messieurs, le voilà, ce citoyen malheureux, dont le courage a fait pâlir l’iniquité jusqu’en son for, qui a hautement combattu l’injustice acharnée, et a soutenu sans faiblesse un malheur qu’il n’avait pas mérité ; le voilà : je remets sa personne et son droit à votre justice. »

Il n’est plus, messieurs, ce prince ami de la monarchie, ce soutien inébranlable de sa constitution, au panache duquel tout Français qui aimait son roi et sa patrie pouvait honorablement se rallier ! il n’est plus ; mais l’heureux temps est rites n’ont plus de contra

il n’est plus, mais sa grande âme existe

encore parmi vous, et vivifie cette auguste as-U vous tous, messieurs, qu’il honorait de sa Ire amitié, vi :, si son esprit

noble et juste soutenait jamais son sentiment

order à chacun la liberté de le combattre

ut entier aux vrais principes, il n’entendait pas même les appuyer par l’influence de son auguste état. Cette phrase noble et chevaleresque, dont chacun de vous se souvient avec attendrissement, est de lui : ■■ Ni la ri be qui vous ni le baudrier qui me ceint, ne doivent influer sur aucune opinion dans cette assem-principes seuls en forment la base et le succès ! »

prince généreux, dont le souvenir vivra toujours dans mon âme, et toujours dans celle de tout bon Français, ailleurs on vous élèvera des maui Heurs on dira de vous ce qui pourra convenir au temps, aux lieux, à l’orateur. Mais c’est dans ce temple de la justice, au milieu de ce uste, en cet uniq. — lois du

que votre éloge doit être prononcé. Heuu donnant le premier exemple, si mou ùt égalé ma sensibilité ! Mais si mon œil se trouble en le lisant, si ma voix s’affaiblit et n le prononçant, malheur à celui dont le cœur ne s’émeut pas jusqu’aux larmes au seul nom de son bienfaiteur ! il ne mérita jamais d’en rencontrer ’.

Je m aperçois que cette digression a il iemps de lia i mon plaidoyer. Je dcic finn messieurs ; je rougirais de vous taire descendre d’un tussi grand objet à mon chétif intérêt personnel : je me tais ; mais en, , n remettant quente amitié de mon défenseur, je m’en rapporte entièrement à la sagesse, de M. général et à la justice de la cour asseml lée. Tel fut ce discours.

Les lettn patent — du roi, leur enregistrement, ,. [usions très-hc du ministère public, et l’arrêt de la cour du 6 septembre 1776, qui a entériné ma requête civile et annulé le jugement qui m’avait blâmé, ont reçu le degré de publicité convenable après celle qu’en avait donnée au jugement scandaleux du 26 février 1774, et mes vœux sont remplis. L’unique objet de cette requête est d’obtenir aujourd’hui la conversion du décret d’ajournement personnel subsistant contre moi en un décret d’assigné pour être ouï. L’ordonnance criminelle de 1670 en admet de trois sortes, qui doivent se prononcer suivant la nature du délit et la qualité des personnes : en sorte que si la preuve portée par l’information est légère, ou si l’accusé est officier public, ou distingué par sa réputation et qualité, ou s’il n’y a contre lui qu’une accusation d’injure, le juge ne doit décerner un décret ni de prise de corps ni d’ajournement personnel, mais seulement d’assigné pour être ouï. Les autorités sur cette matière se trouvent dans le procès-verbal de l’ordonnance de 1670, sur l’article 3 du titre 21, page 230.

Or la plainte dirigée contre moi n’ayant jamais été qu’une accusation d’injure, fût-elle aussi fondée qu’elle est reconnue vicieuse, je n’ai pas dû être décrété d’ajournement personnel. À plus forte raison, lorsque j’ai comparu sur ce décret et subi tous les interrogatoires exigés, me crois-je en droit de supplier la cour d’ordonner la conversion de ce décret d’ajournement, et de me renvoyer dans mes fonctions.

Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise, vu l’arrêt contradictoire de la cour, rendu le 6 septembre 1776, grand’chambre et tournelles assemblées, ordonner que le décret d’ajournement personnel décerné contre moi par les juges de la commission, le 10 juillet 1773, sera et demeurera converti en un décret d’assigné pour être ouï. En conséquence, me renvoyer dès à présent dans mes fonctions, aux offres que je fais de me présenter devant tel de messieurs qu’il plaira à la cour de commettre, pour subir tous interrogatoires à toutes assignations données, élisant domicile à cet effet chez Me Alloneau, procureur en la cour, rue Barre-du-Bec : et vous ferez bien.

Signé Caron de Beaumarchais.
Me Alloneau, procureur.

AVERTISSEMENT

DE M. DE BEAUMARCHAIS

SERVANT DE RÉPONSE AU TROISIÈME PRÉCIS DU COMTE DE LA BLACHE, DEPUIS SON GRAND MÉMOIRE

Après avoir vu le comte de la Blache délayer le mot fripon dans son encrier, en noircir outrageusement soixante-douze pages, et les publier contre moi, l’on doit être assez étonné que de ma part le mot calomniateur, fondu dans soixante-douze autres pages bien noircies, n’ait pas encore vengé mon honneur, repoussé l’injure, et justifié l’acte du 1er avril 1770 ; mais le lecteur, trop judicieux pour m’avoir blâmé sans m’entendre, est aussi trop éclairé pour me blâmer lorsqu’il m’aura entendu.

Le comte de la Blache, encore plus étonné de mon silence que le lecteur, n’a pu s’en taire, et, dans un quatrième mémoire en réponse au précis pour moi, fait et publié sans moi, par un avocat aux conseils, où l’affaire est traitée beaucoup trop légèrement, suivant l’expression même de mon adversaire, le comte de la Blache s’exprime ainsi : Le sieur de Beaumarchais évite habilement les détails de la discussion du prétendu compte définitif… Il abandonne le soin de sa réputation, au point qu’il suppose que son compte est rempli d’erreurs, d’omissions, de faux et doubles emplois… Il promet néanmoins de justifier publiquement jusqu’à la dernière syllabe de l’acte ; mais quand s’acquittera-t-il de cette promesse ? Ce sera, dit-il… après la cassation de l’arrêt. Quelle modestie !

Ainsi le comte Falcoz de la Blache et son avocat, trop bien instruits l’un et l’autre des obstacles qui retardaient la publication de mon mémoire, triomphent de mon silence dans le leur. Si la ruse est permise en procès comme en guerre, ils ont toujours raison tant qu’ils m’empêchent de parler ; mais, grâce à la justice de monseigneur le garde des sceaux, c’est enfin ce que j’ai la liberté de faire.

Je vous prie, lecteur, de ne pas oublier ce que vous venez de lire du comte de la Blache. Je vous prie encore de vous rappeler les reproches publics qu’il m’a faits et fait faire, l’an passé, sur les lettres de Mesdames, qu’il m’accusait faussement d’avoir fabriquées dans le temps que nous plaidions aux requêtes de l’Hôtel.

Rappelez-vous aussi comment je me suis justifié de cette calomnie dans l’un de mes misérables mémoires contre Goëzman, que je suis bien désolé d’avoir composés, puisqu’ils ont eu le malheur de déplaire à la justice d’alors, et parce qu’il semble que je ne leur aie donné le jour que pour avoir la douleur de les voir brûler vifs dans la cour du Palais, qui, comme on sait, est la Grève des livres.

J’ai l’assurance aujourd’hui de rappeler le trait du comte de la Blache, éclairci dans ces mémoires, parce que j’estime que ce n’est point ce trait qui leur a mérité, de la part d’un tribunal intègre, le double châtiment d’être incendiés et lacérés au préalable.

Dans ces mémoires ignescents je prouvais donc comment le comte Falcoz, mêlant toujours la noire intrigue à la plaidoirie insidieuse, allait se plaindre à Versailles que, pour gagner un procès déshonorant, je faisais à Paris le plus coupable abus d’une prétendue protection des princesses, dont je n’avais pas dit un mot, et revenait ensuite apprendre aux magistrats que Mesdames. m’ayant jugé indigne de toute protection, m’avaient chassé de leur présence ; et que si je présentais de leur part un certificat d’honnêteté, ce n’était qu’une lettre supposée par un homme à qui rien n’était sacré. Ce fut son expression.

La conduite du comte de la Blache, au sujet de mes défenses actuelles, a un rapport si intime avec celle qu’il tint alors, qu’on ne peut s’empêcher de la rappeler, de les rapprocher, d’y reconnaître toujours le même homme et de l’admirer sans cesse.

Sachez donc, lecteur, ce que le comte de la Blache ne sait que trop depuis longtemps : c’est que, loin de laisser son grand mémoire sans réponse, et d’abandonner le soin de ma réputation, je n’ai pas eu de repos que cette réponse ne fût achevée.

Apprenez aussi que, lorsqu’elle a été finie, je n’ai pu découvrir par quelle fatalité mon avocat ni aucun autre avocat du conseil n’a voulu signer mes défenses ; que, bercé pendant quinze jours d’espérances trompeuses, dans mon désespoir je me suis adressé aux avocats au parlement ; qu’alors il a fallu refondre le mémoire et faire remanier quatre-vingts formes d’imprimerie pour le leur présenter sous l’aspect d’une consultation à donner ; que, cet ouvrage achevé, Me Bidault, mon avocat et mon ami, qui m’avait toujours prêté la main généreusement et venait de me promettre encore ses secours, est tombé subitement dans un état si voisin de la mort, qu’il n’a pu même être instruit par mes regrets, du chagrin et du retard affreux que sa maladie me causait.

Sachez encore, lecteur, qu’un avocat aux conseils, instruit le soir même par moi de ce nouvel accident, et paraissant touché de mon état i lecture de mes défenses, m’a donné sa parole d’honneur de aussitôt que je les aurais refondues, que j’au consultation et remis le mémoire dans sa forme ; qu’alors vingt imprimeurs et l’auteur ont encore passé la nuit et la journée du 1er, remanier, moi la composition, eux les quati nais que lorsque je suis revenu

avec le mémoire rétabli, l’avocat au conseil de sa parole et n’a pas voulu signer, sans qu’il m’ait été possible alors de découvrir qui l’en avait détourné. Pendant ce temps, le comte de la Blache et M" Mariette, instruits de tout ce qui se passait, composaient le mémoire auquel cet avertissement n où ils me reprochent avec une moquerie si insultante i et de n’oser me

justifier sur le fond de l’affaire ! Loin de me décourager, je me suis

Me Ader, avocat au parlement, qui avait signé avec Me Bidault mes anciens mémoires, ces tristes n si malheureusement incendiés. Avec la meilleure tête et la plus grande honnêteté, Me Ader a jus défense d’un homme attaqué si violemment était de droit naturel, et qu’au refus des avocats aux i pouvait, après avoir lu mon mémoire, arrêter dans une consultation modérée le parti que je devais suivre. Alors il a fallu de nouveau refondre le mémoire, y mettre une consultation, et remanier les quatre-vingts formes d’imprimerie. Autre nuit passée, autres travaux le temps s’usait, le terme du jugement approchait: je me croyais au bout de mes forces et de mes peines, lorsqu’il m’a fallu ranimer les unes pour parvenir à supporter les autres.

Cependant, le bruit de cette consultation ayant alarmé le comte de la Blache, il a suspendu la publication de ses reproches moqueurs ; il a couru, écrit, sollicité ; il a fait solliciter, écrire et courir ses amis pour armer l’autorité centre un libelle de moi, qui, disaient-ils, allait déshonorer le comte de la Blache. Notez qu’aucun d’eux n’en connaissait une phrase, et qu’ils n’en criaient pas moins tolle sur ma défense et sur ma personne.

Enfin, ils ont tellement intrigué, que, sans que j’aie encore pu savoir d’où le coup était parti, un syndic de librairie, à l’instant qu’on s’y attendait le moins, est venu arrêter l’impression de mon mémoire. Il avait ordre, a-t-il dit à l’imprimeur, d’enlever, même de force, une épreuve de ce mémoire; ordre, en cas de refus, de violer les presses : ce qui ne se fait jamais que dans les cas de crime de lèse-majesté. Pour comble de singularité, son ordre portait, a-t-il dit, de ne point montrer l’ordre en vertu duquel il agissait.

Je n’étais pas chez l’imprimeur : l’épreuve a été enlevée, la presse a cessé de gémir, et l’impression s’est arrêtée. Il était vendredi ; je devais être jugé le lundi. Le comte de la Blache alors, se croyant bien assuré que mes défenses ne pouvaient plus paraître avant le jugement, a répandu dans le public son mémoire outrageant et moqueur, dans lequel on a vu qu’il me reproche avec raillerie d’abandonner lâchement le soin de ma réputation et de n’oser lui répondre sur le fond du procès. Quelle modestie ! a-t-il dit avec joie ; quelle perfidie ! me suis-je écrié avec indignation.

Je reçois à six heures du soir ce coup terrible et ténébreux d’une autorité qui se cache. Je cours à Versailles, et vais me jeter aux pieds de monseigneur le garde des sceaux, qui, n’ayant point donné de tels ordres, et touché de ma juste douleur, a la bonté de me promettre que je ne serai point jugé le lundi suivant, puisque je crois essentiel à ma cause et à mon honneur que ma défense paraisse avant le jugement.

À minuit j’étais de retour à Paris, chez le syndic de la librairie, pour savoir ce qu’était devenu mon exemplaire enlevé. — Je l’ai envoyé, dit-il, chez le lieutenant de police. — À M. Le Noir ? Depuis huit jours accablé de souffrances, et ce soir même encore saigné du pied ; dans l’instant où nous tremblons tous pour sa vie, un tel ordre ne peut être émané de lui. — Apparemment que l’ordre vient encore de plus haut. — Pas plus exact, monsieur, d’une part que de l’autre ! J’arrive de Versailles, et ce sont mes plaintes amères qui ont appris à M. le garde des sceaux qu’il existait un ordre d’arrêter la presse, de violer l’asile des pensées, d’en exprimer une effigie de mes défenses, de l’enlever de force, et que cet ordre, annoncé de la part du roi, quoiqu’il n’en vînt point, puisqu’il n’était point émané de monseigneur le garde des sceaux, portait l’ordre de ne point montrer l’ordre.

Ce résultat effrayant de l’intrigue, cet abus du pouvoir des sous-ordres me rappela le trait du Contrat social : Un pistolet est aussi une puissance. En effet, c’est ainsi qu’en usent les gens qui viennent enlever la bourse aux passants de la part d’un pistolet : ils ont ordre de ne point montrer l’ordre. Je quittai le syndic.

À deux heures du matin j’étais chez le chef des bureaux de police, à qui ces choses doivent ressortir. Il s’éveille, il s’étonne, et me jure qu’il n’en sait pas plus que moi sur cet objet.

lemain a midi j’étais à Versailles encore une fois aux pieds de monseigneur le garde des sceaux ; et ce— : de la généreuse équité du chef delà ju j’ai enfin obtenu qu’un ordre arrivé bon ne sait d’où) , 1 arrêtet des presses, de les violer, d’en extraire et d’en i de force une épreuve aussi importante, et de ne point montrer l’ordre étonnant qui portait autant d’ordres étonnants, fût révoqué, fût regardé comme Et si.M. le..iule des sceaux par malheur est un homme ordinaire ; —a sa mâle équité ne l’élève pas, en t, eu point de préférer le respect du t 1 à la vanité des formes ; si sa justice et ses lumières ne lui dévoilent pas qu’un veut me perdre en arrêtant mes défenses ; enfin, s’il ne me rend pas la liberté d’impri mer. et s’il ne recule pas le jug Mt, lundi nai ruai dit, je suis jugé, je puis me voir déshonoré, million di rài lui >ient à jamais ren i de ce malheur.

Voilà, lecteur, les dangei — que j ai courus. ai ie comte de la Blache ne peut plu empêcher que le mémoire qu’il a répandu ne soit répandu —il ne peut emp cher qu’on n’5 voie l’ironie outrageante avei laquelle il mereprochait d’abandonner le soin de ma réputation et de ne pas oser lui répondre, pendant qu’il employait tout ce que l’intrigue et l’autorité ont de plus redoutable pour empêcher que ma réponse ne parût.

Enfin la voilà, cette réponse que le comte de la Blache a craint avec 1 tison qui ne le couvrit dune nouvelle confusion. Mais dans un siècle où l’art de deviner les hommes a fait chez eux autant de progrès que celui de se déguiser, on sent que je n’ai pas dû perdre un instant de vue mon adroit adversaire. Pendant que je lui répondais de la plume, je le suivais partout de l’œil ; et, quoiqu’il soit souple et glissant comme une couleuvre, et qu’il ait à ses ordres des avocats pour insulter, des chevaux pour courir, des amis pour solliciter, du crédit pour ni, tenir, et de l’argent pour m’arrêter île toutes part. soyez certain, lecteur, qu’il n’a. jusqu’à ce moment, encore obtenu d’autre avantage sur moi que de m’avoir empêché devoir nos juges, qu’il a fatigués de reste pour nous deux, et d’avoir retardé l’impression de eei ouvrage.

Et je n’ai lait ce détail qu’afin de persuader le public, qui s’étonnait déjà de mon silence, que dans toutes mes affaires, lorsque j’ai l’air d’être en demeure et d’avoir bien des torts, je suis toujours plus à plaindre qu’à blâmer.

Le grand mémoire qui suit 1 épond à tout le reste. MEMOIRE A CONSULTER

ET CONSULTATION

POUR

P. —A. CARON DE BEAUMARCHAIS

Le sieur de Beaumarchais, en instance au conseil du roi, sur sa demande en cassation d’un arrêt rendu au Palais le 6 avril t : ; : ;. et presse par l’approche du jugement, établit la question suivante, sur laquelle il désire une consultation. Il dit : En octobre 1773, j’ai obtenu au conseil un arrêt de soit communiqué. Le comte Alexandre-Josi pli Falcoz de la Blache, légataire universel et mou adversaire, suivant toujours son principe, qui est de gagner du temps et de lasser ma patience, que pourtant il ne lassera point, car, s’il ne sait pas être riche, il verra que je sais être pauvre ; ce comte Falcoz, dis-je, m’a lait perdre quinze mois en délais si abusifs, que je me suis vu forcé de solliciter auprès do monseigneur le garde des sceaux un ordre à M e Mariette, avocat du comte • le la Blache, de produire.

Mes amis et beaucoup d’autres personnes m’ont plusieurs fois demandé —i je ne ferais point de mémoire dans celle affaire ; mais, convaincu que mes requêtes 1’■tnienl plus que suffisantes pour instruire les magistrats, je me suis abstenu d’écrire, ne voulant pas qu’on pût m’accuser d’être, en aucune occasion, le premier à provoquer l’adversaire : j’ai même empêché mon avocat de rien imprimer sur l’objet de la cassation depuis la première requête.

Tant de modération eût dû peut-être engager le comte Falcoz de la Blache à se renfermer dans les mêmes termes. Mais au moment où j’avais enfin obtenu le bureau pour le rapport du procès, le comte Falcoz a jeté dans le public un mémoire fort épais, dont la majeure partie, qui semble employée à discuter le fond de l’affaire, a pour unique objet de me diffamer.

Un autre but de ce long mémoire, à l’instant du jugement, est de me faire perdre, en y répondant, le temps de voir les juges, ou celui de réfuter le mémoire, en allant faire les sollicitations d’usage ; enfin un espoir plus secret encore du comte de la Blache est que, l’arrêt étant cassé, il lui restera la ressource de dire, comme lui et ses conseils le font d’avance, que si l’arrêt n’a pu se soutenir par les vices inexcusables de sa forme, le comte légataire n’en a pas moins prouvé sans réplique, dans son dernier mémoire, que l’acte du 1er avril est encore plus vicieux que l’arrêt qui l’annula.

Forcé de repousser un outrage aussi sanglant qu’il est gratuit, je me suis mis, nuit et jour, au travail ; j’ai fait promptement une réponse à ce mémoire, où, sans m’écarter de mon sujet, je crois m’être justifié de façon à faire longtemps rougir mon adversaire de sa cruelle injustice.

Mais, toujours plus contrarié qu’aucun homme patient ne pourrait le soutenir, je me trouve arrêté par le seul obstacle au monde que je ne dusse pas craindre de rencontrer. Mon propre défenseur, mon avocat aux conseils me refuse de concourir à ma justification, et s’obstine à ne vouloir donner ni signature, ni consultation, ni aucune attache à la très-légitime défense de son client.

Cet avocat a fait de son côté une réponse au mémoire insultant de Me Mariette, où non-seulement il ne dit pas un mot qui tende à me justifier sur tous les outrages relatifs à l’acte du 1er avril, mais dans laquelle il me réserve expressément de le faire moi-même, par la phrase suivante, qu’on lit à la page 22 de son mémoire : « Le sieur de Beaumarchais, tranquille sur son bon droit comme sur sa conduite irréprochable, se charge de justifier publiquement jusqu’à la dernière syllabe de l’acte, lorsque le comte de la Blache aura pris contre lui les voies légitimes devant le tribunal auquel le fond sera renvoyé après la cassation de l’arrêt insoutenable qu’il combat. »

Mais par quelle bizarrerie ce défenseur, en même temps qu’il reconnaît l’importance de cette justification, prétend-il forcer son client de la différer, de la remettre à des temps incertains, et de rester aujourd’hui sous le coup du plus insidieux adversaire ?

La mauvaise opinion que Me Mariette cherche à donner de moi dans son mémoire ne peut-elle donc pas influer sur la décision des juges ? Et si l’avocat du comte de la Blache a cru nécessaire à sa cause de me dénigrer, comment mon avocat peut-il croire indifférent à la mienne que je me justifie ou non ?

À mes justes plaintes sur ce refus, mon avocat oppose un règlement intérieur du corps des avocats aux conseils, par lequel ils se sont interdit de signer aucune défense qui ne fût émanée d’eux ; et il motive ce règlement en disant : que bien des avocats aux conseils, manquant de confiance en leur plume, employaient celle des avocats au parlement ; ce qui enlevait aux habiles de leur corps une préférence que les clients leur auraient donnée sans cette ressource des faibles de se servir des avocats au parlement.

Je demande à cela comment un règlement aussi exclusivement favorable aux habiles a pu passer à la pluralité des voix dans un corps dont il doit laisser beaucoup de membres sans emploi ? Les avocats aux conseils prétendent qu’ils y ont remédié par un autre règlement intérieur, qui interdit à tout avocat aux conseils de se charger d’une cause entamée par son confrère, quelque mécontentement que le client puisse avoir de son avocat.

Fort bien : mais au moins vous ne pouvez pas enlever aux avocats au parlement le droit d’écrire et d’imprimer pour les clients mécontents de leurs défenseurs au conseil ? — Autre règlement intérieur, qui interdit aux imprimeurs de prêter leurs presses à tout avocat étranger au corps, dans les instances au conseil, sous peine d’amende arbitraire.

Fatigué de tant de règlements intérieurs, je me suis vainement adressé, par moi et mes amis, à beaucoup d’avocats aux conseils ; plusieurs ont trouvé la conduite de mon défenseur fort extraordinaire ; ils ont même offert de me donner leur consultation sur mon mémoire, si ce défenseur voulait seulement joindre sa signature à la leur ; mais celui-ci refusant obstinément de le faire, attendu sa qualité de syndic, je me trouve encore éconduit par un autre règlement plus intérieur qui interdit aux avocats aux conseils de consulter pour aucun client, si son avocat ne se joint à eux : de sorte que les avocats aux conseils, ayant sagement pourvu à tous leurs intérêts, comme on voit, ont seulement oublié l’intérêt de leurs clients, dont il eût été plus généreux de s’occuper un peu davantage.

Enfin, pour qu’il fût bien décidé qu’on ne me prêterait aucun secours, les avocats aux conseils, dans une assemblée toute récente, ont porté des menaces terribles d’interdiction contre celui d’entre eux qui serait assez osé pour être moins dur envers moi que ses confrères.

Pressé par l’approche du jugement, forcé de faire paraître mes défenses, désolé du refus obstiné de mon défenseur et de tout autre avocat du même corps, outré que dans une compagnie de soixante avocats aux conseils il ne s’en trouve pas un seul assez généreux pour me tendre la main dans un cas aussi pressant, je demande à ceux du parlement s’il ne m’est pas permis de m’adresser à eux, de prendre ensuite à partie mon avocat aux conseils, et le rendre garant de tout le mal qui peut résulter pour moi de ce déni de secours, d’autant plus étonnant qu’il n’est point fondé sur la nature de ma défense que j’ai constamment offert de soumettre à la censure de tout avocat instruit du fond de l’affaire. Je la soumets ici à l’examen du conseil que je consulte, en preuve de l’équité de ma demande.

LE CONSEIL SOUSSIGNÉ, qui a pris lecture du mémoire à consulter ci-dessus, du mémoire et des deux précis de Me Mariette, avocat du comte de la Blache, ainsi que de la réponse que Me Huart du Parc avocat du sieur de Beaumarchais, a faite à ce mémoire ; estime que la réponse de Me du Parc est insuffisante à la justification du sieur de Beaumarchais, et qu’il est bien extraordinaire que ledit Me du Parc réserve expressément dans son mémoire, au sieur de Beaumarchais. , / la dernière syllabe de l’acte, et lui même t. m]’les seuls moyens de le m. in iment aussi précieux pour son client ; à moins que la justification du sieur de Beaumarchais, présentée audit M’du Parc, ne fût contraire aux lois, aux bonnes mœurs, au gouvi i nemi ni ou à la religion. Jlais que, si cette justification est conforme à celle que le sieur de Beaumarchais soumet à notre examen, dont nous avons pris lecture, et qui est conçue en ces termes :

RÉPONSE

MÉMOIRE SIGNIFIÉ

DU COMTE ALEXANDRE-JOSEPH FALCOZ DE LA BLACHE

M. Duverney avait la réputation de se connaître en hommes. Il a honoré ma jeunesse de la plus intime confiance. C’est une présomption en faveur de mon honnêteté.

M. Duverney se connaissait en arrêtés décompte. Il a trouvé juste de clore et signer celui du premier avril 1770. C’est un grand préjugé pour l’exactitude de cet arrêté.

Il est vrai que le comte de la Blache a traité de chimère l’intimité de mes liaisons avec M. Duverney ; mais la négation d’un légataire obstiné ne détruit point des faits aussi publics.

Il est vrai qu’il a feint, pour ne pas payer, de regarder notre arrêté comme absurde, inepte et même faux ; mais l’allégation d’un légataire intéressé n’anéantit point des actes si sacrés.

Il est encore vrai que, dans l’exorde de son mémoire, le comte de la Blache nous apprend que le legs immense dont M. Duverney l’a gratifié a été pour lui la source d’une foule de petites difficultés qu’il appelle des persécutions. Mais est-ce ma faute à moi, si les héritiers, ouvriers, créanciers, hlégataires, domestiques, etc., de cette succession, n’ont pas abandonné : au comte de la Blache, qui voulait tout garder, le peu qui leur appartenait sur cet immense héritage ?

Il se plaint aussi que ce malheureux legs de quinze cent mille francs est devenu le sujet de mes écrits, qu’il appelle des diffamations. Mais est-ce donc un crime à moi d’avoir exposé comment le comte de la Blache, voulant me donner pour faussaire à Paris, me supposait faussaire à Versailles ; et comment, incapable de rien prouver contre un arrêté signé de son bienfaiteur, il est devenu capable de tout oser pour l’anéantir ?

Mais si le comte Falcoz de la Blache, encore tressaillant du plaisir de posséder un legs de quinze cent mille francs, a nommé persécution la modeste demande de quinze mille francs, et diffamations les défenses légitimes de celui qu’il veut déshonorer afin de retenir ce peu d’argent, quel nom dois-je donner à tout ce qu’il a tenté depuis quatre ans pour me perdre ? Haine invétérée, mémoires outrageants, plaidoyers atroces, suppositions infamantes, lettres injurieuses, intrigues secrètes, saisie éternelle de mes biens, frais inutiles amoncelés, désordre universel dans mes affaires, arrêts, exécutions, ventes, huissiers, gardiens, recors, doubles recors, fusiliers !… dieux ! dieux !

Et mes amis me recommandent d’être modéré dans ma réponse, de discuter mes intérêts sans humeur, et surtout sans gaieté !… De la gaieté, mes amis ! ah ! ne m’ôtez pas l’amertume ; il ne me resterait que le dégoût !

Si j’ai montré de la gaieté quand je me défendais contre les sieur et dame Goëzman, c’est que le ridicule de ce procès était excessif, au point d’en masquer souvent l’atrocité ; mais aujourd’hui qu’un adversaire ardent, avide, haineux, s’efforce de verser sur moi la honte et l’opprobre, est-ce donc en plaisantant que je les repousserais sur lui ?

Je ne vois, dans tout son mémoire, qu’une injure mortelle et mortellement délayée dans soixante-douze pages d’impression, toujours redite, et partout blessant mon cœur à l’endroit le plus sensible. Et vous m’interdisez la gaieté, qu’il fallait peut-être me recommander !

Un jour, il s’agira de réparation pour tant d’outrages reçus : alors il sera temps de décider si l’iniquité du fond d’un procès peut excuser ce que sa forme emporte d’outrageant.

Aujourd’hui je mets toute répugnance à part : je cède à l’humiliation de me défendre ; et détournant les yeux de dessus moi, je n’embrasserai que la question, sans penser à la personne. Un avenir plus heureux me répond des dédommagements convenables. À quelles affaires, grands dieux ! j’étais destiné !

Depuis quelque temps il se répand de celle-ci un résumé fort énergique et fort court : ce n’est pas celui du comte Joseph Falcoz ; il est bien fait, et si facile à retenir que tout le monde le sait par cœur : je ne craindrai point de le rapporter

PREMIÈRE PARTIE.

Beaumarchais payé ou pendu. Tel est sur ce procès le résumé concis et lumineux de quelqu’un qu’on sait à Paris avoir la vue fort nette 11. En effet, ce peu de mots renferme tout le fond de la contestation : je l’adopte volontiers ; plus il est dur, et plus il me convient.

Mais ce n’est pas du fond qu’il s’agit aujourd’hui. Nous ne plaidons en ce moment ni pour être payés ni pour être pendus. Il s’agit seulement, au conseil du roi, de juger si la forme d’un arrêt rendu le 6 avril 1773 est contraire ou conforme aux lois du royaume.

Et cependant, monsieur le comte, vous répandez encore un mémoire épais sur le fond de l’affaire, exprès parce qu’il n’en est pas question. C’est ainsi que nous vous avons vu plaider au Palais de longs moyens d’inscription de faux, parce qu’il ne s’agissait alors entre nous que de lettres de rescision.

Mais quel pauvre métier faisons-nous l’un et l’autre ! toujours embrouiller de votre part, toujours éclaircir de la mienne ; il semble que nous avons dit de concert : En attendant qu’on nous jnge, ami, ferraillons toujours, écrivons, imprimons ; et lira qui pourra.

Mais si les magistrats, dont la vertu, dont la tâche austère est de parcourir nos ennuyeux écrits, voient clairement dans les vôtres que des allégations ne sont point des raisons, ils verront fort bien dans les miens qu’une discussion stérile, ingrate et forcée, peut contenir des vérités frappantes ; et alors payera qui devra. Et quand l’arrêt sera cassé (ce que j’ose espérer -. quand nous renouvellerons la cause sous un autre aspect ; quand vous aurez pris contre moi la voie de l’inscription de faux ; quand le sublime résumé, payé ou pendu, reprendra toute sa force, alors je trouverai peut-être plus de témoignages qu’il n’en faut pour vous convaincre de la plus odieuse calomnie.

Alors, du milieu même de la famille dejee respectable ami, peut-être il s’élèvera des vois qui vous crieront : « Nous avons fait ce que nous avons pu « pour vous empêcher d’intenter cet indigne proces à Beaumarchais ; nous vous avons dit : Il y « a eu trop d’affaires d’argent, trop d’intérêts « mêlés entre M. Duverney et lui, pour qu’il n’en « doive pas exister un arrêté quelconque ; et nous « savons que cet arrêté existe. » Alors il sera prouvé que la haine qui vous sur. Ce mot était de XI. le prince de Conti. monte en tout temps vous a fait dire en j d’un notaire et de plusieurs témoins, après avoir pris communication à l’amiable de mon titre : « S’il a jamais cet argent, dix ans seront écoulés « avant ce terme ; et je l’aurai vilipencl » « manière. »

Alors je profiterai des offres que plusieurs honnêtes gens m’ont faites ou fait faire, d’attester, les uns, que quelque temps avant sa mort M. Duverney leur avait dit : « J’ai clos enfin tous mes « comptes avec M. de Beaumarchais, et j’en suis « charmé. »

D’autres, de l’intérieur même des affaires de M. Duverney, que peu de jours avant de mourir, sur leur remarque qu’il avait beaucoup d’or, lui qui n’en gardait jamais dans sa maison, il leur a dit : « Cet or est pour M. de Beaumarchais, avec « qui j’ai réglé depuis peu mes comptes, et qui « doit le venir prendre. »

D’autres ont offert d’attester qu’un tel, homme de loi, leur a plusieurs fois assuré avoir vu le double de l’acte chez M. Duverney, lors de la levée des scellés.

Tel autre assure que le comte légataire a fait avant l’inventaire un triage des papiers Je M. Duverney, sous prétexte de soustraire tous ceux qui étaient inutiles aux affaires d’intérêt, et d’épargner des frais à la succession.

D’autres enfin, que le jour même de la mort de M. Duverney, toute sa famille étant dans le salon, et le comte de la Blache tenant seul la chambre du mourant, cette famille éplorée apprit qu’il y avait depuis quatre heures un notaire enfermé dans la garde-robe, y attendant que le mourant, qu’on ranimait avec des gouttes et du lilium, reprît assez de force pour donner encore une signature avant sa mort, et que quelqu’un ayant demandé : Pourquoi donc un notaire qui se cacle que mon oncle va faire un aulre testament ? un des fidèles valets du mourant répondit de l’intérieur : Eh ! mon Dieu, non : c’est ce M. de la Blache qui le tourmentera jusqu’au dernier moment : il voudrait encore lui faire signer quelque chose ; il a peur de n’en jamais avoir assez. Cependant la mort du testateur empêcha le légataire d’arracher cette signature ; et quelle signature, grands dieux ! Elle était destinée à dépouiller sa respectable mère ; il avait le sang-froid d’y songer, il avait le pouvoir de le tenter ! Eh ! qui ne tremblera pour moi ? Tous mes titres étaient dans cette chambre où il dominait déjà : ils étaient au fond du secrétaire de cet ami mourant, et mourant sans connaissance ! Et ces titres ne s’y sont plus trouvés lors de la levée des scellés, etc., etc., etc.

Et pour que mon silence, au sujet de cet avis, ne soit pas pris pour de l’ingratitude, j’ai l’honneur de prévenir ici toutes les personnes qui me les ont fait donner avec une multitude d’autres, et qui m’ont offert des encouragements de toute nature dans le cours de l’absurde, atroce et ridicule procès connu sous le nom de Goëzman et compagnie, que, si je n’ai pas répondu à toutes leurs offres généreuses, c’est qu’étant entouré de piéges, et recevant quelquefois jusqu’à cent lettres par jour, quand je ne me serais point fait alors une loi de ne pas repondre, il m’eût été absolument impossible de le faire, parce que tout mon temps était dévoré par cet horrible procès. J’espère que le noble intérêt, la générosité, la justice ou la compassion des honnêtes gens qui m’ont fait passer tous ces avis se soutiendront jusqu’à la fin : ils ne souffriront pas, lorsqu’il en sera temps, que ma cause soit privée de l’immense avantage qu’elle doit tirer de tant de témoignages respectables.

Alors, monsieur le comte, alors je prouverai l’origine, l’espèce et la durée de ma liaison avec M. Duverney ; envers quelles personnes augustes il s’était engagé d’augmenter ma fortune, et ce qu’il a tenté pour y parvenir.

Je prouverai comment il m’a procuré divers intérêts échangés en argent, dont il m’a placé les fonds sur lui-même à dix pour cent, en attendant qu’il pût les placer à trente dans les vivres de Flandre ;

Comment, ayant fait part à mes augustes protectrices de cet arrangement généreux qui me constituait six mille livres de rente, il en a reçu les remercîments de ces mêmes protectrices ;

Comment ensuite il a voulu suppléer en ma faveur à la diminution de son crédit par des services personnels ;

Comment il m’a prêté, pour acquérir une charge, cinq cent mille livres qui lui sont rentrés au bout de six mois ; comment depuis il m’en a prêté cinquante-six mille, au moyen desquels et d’un petit supplément je suis devenu noble de race, ou plutôt de souche, comme je crois l’avoir prouvé ailleurs ;

Comment, m’ayant reconnu de la discrétion, un peu d’acquis, beaucoup de reconnaissance, et quelque élévation dans le caractère, il me fit entrer dans sa plus intime confiance, et m’employa dans des affaires personnelles et majeures, où beaucoup de ses fonds me passèrent par les mains, pour son service, et où j’eus le bonheur de lui être infiniment utile ;

Comment alors il m’a prêté, sur de simples reçus, quarante-quatre mille livres pour m’aider dans une acquisition, et plusieurs autres fois de l’argent sur mes reçus, sur les reçus d’un tiers, el même —ans reçu ; ce qui a formé son actif sur moi de cent trente-neuf mille livres ; Comment, à mon départ pour l’Espagne, sa ten- u’ayanl point de bornes, il m’a confié deux cent mille francs en ses billets au porteur, pour augmenter ma consistance par un crédit de cette étendue sur lui ;

Comment, à mon retour, ayant vendu soixante-dix mille livres une charge dans la maison du roi, j’ai payé pour lui, dans ses affaires personnelles, plusieurs sommes dont j’avais ses quittances à l’instant où nous avons compté ;

Comment il m’a engagé dans une acquisition de forêt, et s’y est associe avec moi pour me faire plaisir, quoique je ne m’entendisse alors pas plus en bois que je ne m’entendais en procès avant mon commerce timbré avec le comte de laBlache ; Comment, du reste de l’argent de ma charge vendue, et de quelques autres fonds à moi, j’ai fourni ceux qu’il s’était obligé de faire pour nous deux dans notre entreprise commune ; Comment, des deux cent mille livres de billets que j’avais à lui, quarante mille livres ont été employées pour ses affaires personnelles et secrètes ;

Comment et par qui notre liaison, sur la fin, a été troublée ; quel était l’homme qui craignait, depuis longtemps, que mon influence sur ce respectable ami ne lui lit taire nu partage un peu moins inégal entre plusieurs de ses parents, excellents sujets qui pouvaient mourir de faim après sa ie, et son légataire universel qui pouvait mourir d’impatience avant sa mort ;

Comment ce vieillard vénérable était alors tourmenté à mon sujet et moi au sien, par des lettres anonymes infâmes dont il reste encore des traces non équivoques ;

Comment, sans manquer à la religion du secret, je puis montrer tel vestige d’une correspondance mystérieuse, importante et chiffrée, entre lui et moi, qui prouvera que de puissants intérêts formaient le principe et la base de nos liaisons secrètes ;

Comment le légataire écartait du bienfaiteur celui qu’il soupçonnait vouloir du bien à certains parents du bienfaiteur ;

Comment et par qui le sieur Dupont, qui d’emploi, fii emplois était devenu son premier secrétaire, qui avait mérité d’être son ami, et est aujourd’hui son successeur dans l’intendance de l’École militaire, a ele lui-même éloigne de ce vieillard sur la fin de sa vie, parce que, le sachant nommé son exécuteur testamentaire, on avait le projet do faire faire au vieillard un autre testament, et d’obtenir un autre exécuteur. Puis je dirai comment, ayant l’ait moi-même un mariage avantageux vers ces temps-là ; comment, ayant un fils pour qui je devais tenir mes affaires en règle, je rappelai plusieurs fois à M. Duverney qu’il restait un compte important à finir entre — doux, où la distraction des fonds à lui qui m’avaient passé par les mains pour ses affaires, d’avec ceux qu’il m’avait prêtés pour les miennes, devait être l’aile avant tout ; où les divers reçus, billets, quittance-, reconnaissances, etc., devaient être réciproquement remis ; où le résultat de dix ans de liaisons et d’affaires communes, celui du mélange des capitaux respectivement fournis, celui des intérêts ;’i répéter l’un envers l’autre, devaient être fixés ; où la transaction enfin sur les objets restés en souffrance devait être arrêtée entre nous.

Alors on sentira que, pour la tranquillité des deux intéressés et pour l’apurement de tant d’intérêts mêlés, il a bien fallu qu’il se formât entre nous ce que les négociants de Lyon, dans leurs grands payements, appellent des virements de parties ; où chacun, muni du bordereau de son actif sur l’autre, l’oppose en compensation à l’actif de l’autre sur lui-même : d’où il résulte que des millions s’y payent avec quelques sacs ; ainsi qu’entre M. Duverney et moi plus de six cent mille francs, ballottés dans notre virement de parties, se sont acquittés avec quinze mille livres. Alors je prouverai comment j’ai prié, pressé, tourmenté M. Duverney de finir cet arrangement ; comment l’asservissement domestique où son légataire était parvenu à le tenir le forçait d’user de ruse pour me voir secrètement chez lui ; comment je m’en offensais et refusais souvent d’y aller : comment il sortait en carrosse par sa cour, et rentrait secrètement par son jardin aux heures où les difficultés de notre affaire me forçaient d’accepter ses rendez-vous secrets ; comment l’inquiétude que la présence d’un notaire n’en donnât à son héritier le fit se refuser constamment à ce que notre arrangement se terminât par-devant notaire ; et comment enfin, forcé de me plier à son allure difficile, tant par respect pour son âge que par reconnaissance pour ses bienfaits, j’ai consenti, après quatre mois de débats, de faire avec lui, sous seing privé, l’arrêté définitif qu’on me dispute et la transaction qu’il renferme.

Alors on ne sera plus surpris que le premier article de notre acte, uniquement relatif aux affaires secrètes de M. Duverney, calculé, compté, réglé d’un seul trait, soit aussi court et mystérieux que tout le reste est clair et libellé ; parce qu’il ne devait jamais rester aucune trace de ces affaires secrètes, et qu’il suffisait, pour ma tranquillité, que M. Duverney reconnût en bloc, dans ce premier article, la fidélité de la gestion de ses fonds, la clarté des pièces justificatives, celle de leur emploi ; qu’il m’en donnât décharge, et me tînt quitte de tout à cet égard envers lui, comme il l’a fait. Mais le mot quitte de tout envers lui, relatif seulement à ses affaires personnelles, ne nous empêcha pas d’entamer à l’instant un arrêté de nos débats réciproques, où, loin d’être 7"’//. À tout envers M, je suis porté son débiteur de cent trente-neuf mille livres au premier article, après lui avoir toutefois remis pour cent soixante mille francs de billets au porteur, reste de deux cent mille francs qu’il ne m’avait point prêtés, mais confiés, et qui par cela même ne devaient point entrer dans notre compte.

Alors, en examinant notre opération sous cet aspect, loin de trouver l’acte obscur, on le reconnaîtra pour le plus lucide et le plus clair de tous les arrêtés de compte entre deux amis de bonne foi. L’on y verra qu’en le dépouillant de toutes les phrases qui ne sont là que pour établir la justesse et le fondement de chaque article, il ne reste autre chose que ce tableau arithmétique qui a été mis à la fin du compte pour que les deux intéressés en pussent saisir toutes les parties d’un coup d’œil. TARI.EAU SUCCINCT DU COMPTE RAISONNÉ DES AUTRES PARTS. Doit M. de Beaumarchais à M. Duverney la somme de 133, 000 livres.

Tour payer 1 30, 000 1.

M. de Beaumarchais fournit la quittance du 27 août 1701, de 20, 000 1. Idem du 16 juillet 1705, de 18, 000 Idem du 14 août 1760, de 9, 1500 Les arrérages non payés de la rente viagère de 6, 000 1. depuis juillet 1762 jusqu’en avril 1770 46, 500

La mise d’argent dans l’affaire des) 237, 000 1. bois de Touraine, dont M. Duverney devait faire les fonds 75, 000

L’intérêt de cette somme porté à.. 8, 000 Le fonds du contrat de 6, 000 1. de rente viagère que M. Duverney rachète, pour son capital 60, 000

Total des payements faits par M. de Beaumarchais 237, 000 1.

Au moyen de ces payements, M. Duverney se trouve débiteur de M. de Beaumarchais de la somme de 95, 000 1. Doit M. Duverney à M. de Beaumarchais la somme de 08, 000 livres.

Pour le payement, M. Duverney

abandonne à M. de Beaumarchais le tiers d’intérêt qu’ils ont dans les bois de Touraine ; par là il s’acquitte envers lui des fonds avancés, ci 75, 000 1. M. de Beaumarchais refuse les

8, 000 I. d’intérêt de ces l’ouds ; M. Duverney se trouve encore acquitté de. 8, 000 Par l’écrit fait double des autres parts, M. Duverney doit payer, à la volonté de M. de Beaumarchais, la somme de 15, 000

Total des payements de M. Duverney 98, 000 I Au moyen de ces payements, M. Duverney se trouve quitte envers M. de Beaumarchais.

Balance t.

Alors on reconnaîtra, dans ce tableau arithmétique, tout notre acte en peu de mots, sauf le prêt de soixante-quinze mille francs, qui dans cet acte est une véritable transaction, et le prix de ma complaisance à résilier une société qu’il m’eût été très-avantageux de conserver.

Alors je prouverai qu’avant d’entrer en procès avec l’héritier de mon bienfaiteur, toutes ces choses ont été expliquées à ce même comte Falcoz ; je prouverai que j’ai, pendant six mois, épuisé tous les bons procédés envers lui ; que je l’ai poliment invité de venir examiner à l’amiable mes titres chez mon notaire ; qu’il y a plusieurs fois amené les amis et les commis de M. Duverney ; que tous ont reconnu l’écriture du testateur dans l’acte, et dans toutes les lettres, et que tous l’ont voulu dissuader de soutenir un aussi mauvais procès.

Je prouverai que j’ai porté l’honnêteté jusqu’à engagé Me Mommet, mon notaire, qui a bien voulu s’y prêter, de présenter de ma part le titre et les lettres au conseil du comte de la Blache, assemblé ; d’y faire même proposer à ceux qui le composaient, d’être arbitres entre le comte Falcoz et moi, quoiqu’ils fussent tous ses amis ; avec offre de dissiper à leur satisfaction tous les nuages du comte légataire, et même de leur remettre mon blanc seing.

Alors il ne restera plus qu’une difficulté, qui sera de juger si la conduite de mon adversaire avec moi fut plus odieuse qu’absurde, ou plus absurde qu’odieuse. Alors on se demandera avec étonnement comment un pareil procès a pu exister dans le dix-huitième siècle, par quel genuit infernal et quel enchaînement diabolique un legs universel de quinze cent mille francs a engendré l’odieux procès des quinze mille francs, lequel a enfanté l’absurde procès des quinze louis, lequel a produit le fameux arrêt de mon blâme, lequel a fait blâmer, etc., etc., etc…

Mais, comme je vous disais, ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Nous sommes au conseil en cassation d’arrêt : n’égarons pas la question. Pour m’y renfermer de mon mieux, je me contenterai de rappeler ce que j’en ai dit à l’instant où j’obtins sur cette affaire un arrêt de soit communiqué. À défaut d’imagination, j’invoquerai ma mémoire ; et si je ne dis pas des choses neuves, au moins j’en répéterai de vraies. Triomphez, monsieur le comte, d’être inépuisable en raisonnements faux, obscurs, insidieux ; j’aime mieux en transcrire modestement un seul qui va rondement au fait que de me mouiller de sueur en écrivant pour faire sécher d’ennui le lecteur en me parcourant.

Je disais donc :

Deux questions embrassent entièrement le fond de l’affaire.

PREMIÈRE QUESTION.

L’acte du 1er avril 1770 est-il un arrête de compte, une transaction, un acte obligatoire, ou un simple acte préparatoire ?

SECONDE QUESTION.

L’acte est-il faux ou véritable ? RÉPONSE.

L’acte du 1 er avril esl un arrêté de compte définitif.

U est intitule : Compte définitif entre MM. Duverin y 1 1 de Beaumarchais.

Il e-i fait double entre les parties. Il renferme un examen, une remiseet une reconnaissance de la remise des pièces justificatives de cet arrête.

tl perte une discussion exacte de l’actif et du passif de chacun, et finit par constater irrévocablement l’état réciproque des parties, en en fixant la balance par un résultat.

Mais si cet acte esl unarrêté de compte définitif, il est aussi une transaction, et cette transaction porte sur des objets qui, pour être compris dans l’arrêté, n’en sont pas moins indépendants ; et de cette transaction, fondue dans l’arrêté, naît encore une obligation.

Puisque l’arrêté de compte esl général, qu’il transige sur divers objets ; puisqu’il oblige pour le reliquat, donc cet acte est un arrêté définitif, avec obligation et transaction ; donc c’est sous ce triple point de vue qu’on a dû le juger ; donc la déclaration de 1733 n’y esl nullement applicable ; donc l’arrêt qui l’a déclaré nul sans qu’il fût besoin de lettres de rescision « luit être réformé. D’après ce qui vient d’être dit, la seconde question : l’acte est-il faux ou » < ritablt ? n’est plu-, dans l’espèce présente, qu’un tissu d’absurdités dont voici le tableau :

Si l’acte n’est pas souscrit par M. Duverney. à propos de quoi présentiez-vous à juger si ecl acte est un arrête, une transaction, un compte définitif, ou seulement un acte préparatoire ? pourquoi demandiez-vous un entérinement delettres de rescision ? Il fallait, contre un acte faux, vous pourvoir par la voie de l’inscription de faux : je vous y ai provoqué de toutes les manières, vous vous en êtes bien gardé.

El si l’acte est daté et signé par M. Duverney, nous voilà rentrés dans la première question, laquelle exelul absolument la seconde. Or il s’agit ici de l’arrêt : on n’a pas pu regarder l’acte comme faux, puisqu’on présentait à juger la proposition précisément contraire ; (’est à savoir si un <t>, passéentre majeurs doit être exécuté. Donc l’arrêl n’a pas pu le rejeter en entier, ni l’annuler sans qu’il fût besoin de lettres de rescision ; donc l’arrêl doit être réformé. Mon adversaire, tournant sans cesse dans le cercle le plus vicieux, cumulait à la fois les lettres de rescision, la voie de nullité et le débat des différents articles du compte.

Sur le second article, il disait : La remise de cent soixante mille francs de billets, exprimée dans l’arrêté, n’est qu’une illusion. Il jugeait donc faux l’acte par lequel M. Duverney reconnaissait les avoir reçus de moi.

Sur le quatrième article, il disait : Il y a ici un double emploi de vingt mille francs ; cette somme n’est pas entrée dans l’actif de M. Duverney, porté à cent trente-neuf mille livres. Il reconnaissait donc véritable l’acte où il relevait une erreur prétendue : car il n’y a pas de double emploi où il n’y a pas d’acte.

Sur le cinquième article, il disait, sans aucune autre preuve que son allégation : Le contrat de rente viagère au capital de soixante mille francs n’a jamais existé. Il regardait donc comme faux l’acte qui en portait le remboursement.

Il prétendait ensuite prouver son assertion sur la nullité de cette rente, par les termes de l’acte même : n’était-ce pas avouer de nouveau que l’acte était véritable ?

Sur le sixième article du compte, il disait : Il n’y a jamais eu de société entre M. Duverney et le sieur de Beaumarchais pour les bois de Touraine. Il revenait donc à soutenir que l’acte qui la résiliait était faux.

Sur le neuvième article, contenant une indemnité, il disait : C’est en trompant M. Duverney qu’on se fait adjuger l’indemnité sur une affaire qu’on lui présentait comme onéreuse, quand il est prouvé qu’elle est très-bonne. Il regardait donc derechef l’acte comme véritable : car, pour abuser de l’esprit d’un acte, il faut que le fond en existe entre les parties.

Plus loin il disait : Payez-moi pour cinquante-six mille francs de contrats, car vous les devez à M. Duverney. L’acte qui les passe en compte était donc faux, selon lui.

Plus loin encore, il disait : Je ne vous prêterai point soixante-quinze mille livres : car, selon l’acte même, j’ai le droit de rentrer en société. L’acte dont il excipait alors était donc redevenu véritable.

C’est ainsi que, pirouettant sur une absurdité, il trouvait l’acte faux ou véritable, selon qu’il convenait à ses intérêts.

N’alla-t-il pas jusqu’à dire et faire imprimer : Si je préfère de discuter l’acte comme véritable, à l’attaquer comme faux, c’est parce que j’y trouve plus mon profit ? Il est honnête, le comte de la Blache !

Enfin, sans qu’on ait jamais pu savoir au vrai ce que mon adversaire voulait ou ne voulait pas sur cet acte, on a tranché la question, d’après l’avis du sieur Goëzman, en annulant l’arrêté de compte, sans qu’il fût besoin de lettres de rescision.

Était-ce décider que l’acte est faux ? C’eût été juger ce qui n’était pas en question ; on ne s’était pas inscrit en faux. Donc il faudrait réformer l’arrêt.

Était-ce juger que l’acte est véritable, mais qu’il y a erreur ou dol, double emploi ou faux emploi ? Mais dans ce cas on ne pouvait l’annuler sans qu’il fût besoin de lettres de rescision. Donc, de quelque côté qu’on l’envisage, l’arrêt ne peut se soutenir, et doit être réformé.

Je n’ai traité, dans ce court exposé, que la partie de mon affaire qui a rapport à la cassation que je sollicite. J’ai laissé de côté mon droit incontestable, parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si j’ai tort ou raison sur le fond de mes demandes, mais seulement si le Palais a jugé, contre ou selon les lois, l’entérinement des lettres de rescision, la seule question qui lui fût soumise.

Tel était à peu près ce précis.

D’après tout ce qu’on vient de lire, on sent bien qu’il n’y a qu’un raisonnement qui serve : ou M. Duverney a signé quelque chose, ou il n’a rien signé. S’il a signé quelque chose, ce ne peut être qu’un arrêté de compte exact ou erroné, contenant une transaction fondée ou chimérique. Mais cet acte, signé de lui (signé de lui, monsieur le comte ! quel mot à l’oreille de celui qui doit un legs de quinze cent mille francs à la seule signature de M. Duverney !) : cet acte donc, signé de lui, eût-il autant d’erreurs et de faux emplois qu’il vous plaît de lui en supposer, s’il contient un seul article exempt de conteste entre nous, l’arrêt qui annule entièrement l’arrêté qui renferme cet article, étant au moins vicieux en ce point, doit être certainement réformé.

Or vous ne m’avez jamais contesté (avant l’arrêt) que je dusse à M. Duverney, à l’instant où nous avons compté, cent trente-neuf mille livres, portées à l’article iii ; au contraire, vous vous êtes sans cesse récrié sur le projet que j’avais formé de m’emparer de toute sa fortune : « La fortune de M. Duverney, avez-vous imprimé, était un butin que le sieur de Beaumarchais croyait lui appartenir. » D’où il suit, selon vous-même, que s’il y a quelque chose à dire contre l’énoncé de cent trente-neuf mille livres, c’est qu’il contient beaucoup moins d’argent que je n’en devais réellement. Mais enfin, puisque M. Duverney s’en est contenté, voyons ce qu’il en résulte contre l’arrêt. Ces cent trente-neuf mille livres se composent, dans l’acte, de cinquante-six mille francs qu’il m’a prêtés pour ma charge de secrétaire du roi, de l’intérêt de cet argent, et de divers billets et reçus qu’il s’engage de me rendre comme acquittés, et qu’il ne m’a point rendus.

Cependant vous dites aujourd’hui n’avoir trouvé que pour cinquante-six mille trois cents livres de titres contre moi sous le scellé de M. Duverney : je ne sais ce qui en est ; mais que m’importe, à moi ? Ce qui m’importe beaucoup, c’est que l’arrêt, annulant l’arrêté qui contient la créance reconnue de cent trente-neuf mille francs, annule aussi la promesse que M. Duverney m’a faite plus bas, de me remettre tous les titres, papiers, reçus, billets, qui forment la différence de cinquante-six mille trois cents à cent trente-neuf mille livres, c’est-à-dire quatre-vingt-deux mille sept cents livres, comme étant acquittés ; et que, par cet annulement entier de l’acte, je reste à la merci de celui qui me retient ces titres, et qui peut, quand il voudra, me faire demander le payement de ces quatre-vingt-deux mille sept cents livres que je ne dois plus. Donc l’arrêt doit être reformé.

Sur trois quittances présentées dans l’acte en acquittement des cent trente-neuf mille francs, l’une de vingt mille, la seconde de dix-huit mille, la troisième de neuf mille cinq cents livres, vous vous êtes déchaîné contre la première en cent manières ; mais vous ne m’avez jamais (avant l’arrêt) contesté les deux autres : et cependant l’arrêt qui annule l’acte entier, par lequel M. Duverney reçoit ces deux quittances en payement, me fait tort de vingt-sept mille cinq cents livres, que, selon vous-même, j’ai bien payées à compte des — us que je devais. Donc l’arrêt doit être réformé.

Vous ne m’avez pas contesté (avant l’arrêt) l’obligation que M. Duverney s’est imposée dans l’acte, de me rendre toutes les sollicitations qui lui ont été faites pour moi par la famille royale (et que j’appelais mes lettres de noblesse, parce qu’il n’y a rien de plus anoblissant qu’une bienveillance aussi auguste, quand elle est méritée) ; or l’arrêt, annulant l’acte entier, vous dispense de me remettre ces papiers précieux qui m’appartiennent, et qu’on s’est obligé de me rendre par cet acte même. Donc l’arrêt doit être réformé.

Vous ne m’avez pas contesté avant l’arrêt l’engagement que M. Duverney a pris dans l’acte, de me faire faire, par un des meilleurs peintres, un grand tableau qui le représentât en pied. Or, u’. cùt-il de vrai que cet article, que vous vous êtes b nté d’honorer d’un profond mépris, encore l’arrêt devait-il me l’allouer : car mépriser en plaidant n’est pas contester, monsieur le comte ; et quant aux arrêts, vous savez qm’c’est la justice do la demande, et non s ; i valeur, qui doit les i n portrait, une bagatelle même, enant d’une ■ n, mu chère, peut être d’un tel prix, iu yeux du demandeur, qu’il en fasse plus de ras que d’une somme immense. Je n’t’ii veux qu’un exemple, encore [du— connu do moi— qui’do moi. Par —mi testament, M. Duverney, croyant ne I voir faire un legs plus précieux a son neveu, lo marquis do lîrunoy, lui laisse un portrait du roi dans uni— boite d’or qu’il désigne, et qu’il a reçue, •lu il. de s laitre ; plus, un portrait de la reine, en grand, que cette princesse lui avait aussi donné.

En homme exact, en légataire intelligent, vous vous avisez d’observer que le texte du testament est obscur sur ces deux points ; que la boîte d’or pourrait fort bien n’être pas comprise dans le don du portrait du roi, ni le cadre doré dans lo don do celui de la reine : en conséquence, moi— faites dessertir l’un, décadrer l’autre, et vous les envoyez a cru, sans cristal ni bordure, enfin sans orne ni superflu. Le marquis de Brunoy, justement offensé, regarde à son tour le texte du testament, y voit, à côté du don de chacun des portraits, ces mots : Tel qu’il se comporte. Assignation de l’héritier du sang au légataire : on plaide, et le légataire, se voyant prêt a être condamné, sent un peu tard le ridicule de sa conduite, envoie ci cadre et boîte et cristal ; et c’est là une des difficultés que vous appelez, dans l’exorde de votre mémoire, les persécutions dont ce malheureux legs de quinze cent mille francs a été la source : et ma citation finit là, sauf ma réflexion, qui est que, si l’engagement de remettre un portrait à bonne grâce dans un testament, il ne saurait défigurer une transaction. Ce portrait que j’ai tant désiré, vous l’eussiez négligerons, pour des objets plus essentiels ; mais moi, qui chéris autant la mémoire de ce respectable ami que vous en adorez la fortune, je voulus prendre alors des assurances contre l’asservissement domestique où vous le teniez, et qui l’empêchait seul d’accomplir la promesse qu’il m’avait faite depuis longtemps de me donner son portrait. Or, de ce que vous ne m’avez pas contesté cette clause (avant l’arrêt), parce que vous l’avez dédaignée ^ ensuit-il qu’un injuste arrêt doive me priver du plaisir extrême que le portrait de mon ami, de mon bienfaiteur, m’aurait causé ? Donc l’arrêt doit être réformé, sauf à plaider entre nous pour le cadre, et même le châssis, quand vous m’enverrez le portrait sur toile.

Mais si vous cherchez à faire entendre que cet arrêt ne m’a fait aucun des torts dont je me plains, parce que tous ces articles sont autant d’illusions, je vous demande à mon tour comment vous, qui avez i lé si fertile en raisonnements contre les objets que vous honorez de vos suspicions dans cet acte, n’en avez imaginé aucun pour contester (avant l’arrêt) tous ceux que je viens de citer. Kl si vous ne l’avez pas fait (avant l’arrêt, comment cet arrêt, en annulant l’acte entier, a-t-il pu vous les allouer à mes dépens, et VOUS accorder plus que vous ne demandiez vous-même ? N’est-ce pas là le vice le plus grossier dont un arrêt puisse être taché ? de sorte qu’eussiez-vous raison sur tous les points que von-, disputez à l’acte ce que non— vei rons dans un moment i, en reprenant mon échelle à sens contraire, je vois que l’arrêt vous fait présent d’un portrait que vous ne demandiez pas, qu’il ous fait présent des recommandations de la famille royale que vous voudriez bien qui n’eussent jamais existé, à cause de ce que j’en ai dit dans mes mémoires Goëzman ; qu’il vous fait présent de vingt-sept mille cinq cents livres, contenues en deux quittances que vous ne m’aviez jamais contestées ; et qu’il vous fait présent surtout du droit de me présenter, quand il vous plaira, pour quatre-vingt-deux mille sept cents livres et plus de titres actifs contre moi, que j’ai déjà payés à M. Duverney, qu’il s’est engagé, par l’acte, de me rendre, et qu’il ne m’a pas rendus. Donc l’arrêt qui annule en entier un acte fait double et signé des deux parties, contenant des clauses aussi incontestables, doit être incontestablement réformé.

Et si cet arrêt renferme des vices aussi énormes, comment ètes-vous assez injuste pour en soutenir la bonté, pour plaider contre sa cassation ? Mais que dis-je ? si vous n’étiez pas le plus injuste des hommes, m’auriez-vous jamais intenté cet absurde procès ? Et je ne confonds pas ici justice avec délicatesse, monsieur le comte. Je sais bien qu’à la rigueur il n’y a pas de raison pour qu’un homme assez adroit pour s’adapter un legs de quinze cent mille francs, à l’exclusion d’une famille entière, ne fasse pas tous ses efforts pour le porter à quinze cent mille livres cinq sous. Mais ces efforts devraient-ils aller jusqu’à l’injustice la plus palpable ? monsieur le comte, je m’en rapporte à vous. Un homme de condition peut bien n’être quelquefois malheureusement ni généreux ni délicat ; mais le plus vil roturier voudrait-il être injuste à cet excès ? je m’en rapporte à vous.

Mais si vous soutenez enfin que M. Duverney n’a rien signé, c’est autre chose. Articulez-le bien positivement, monsieur le comte ; mettez-vous en règle, et voyons cela : ce qui n’empêche pas, en attendant, que l’arrêt qui vous adjuge mon bien d’une façon si révoltante ne doive être cassé, car ce que vous prétendrez alors, on n’a pas dû le décider d’avance. Et, en bonne justice, vous ne pouvez prétendre à vous emparer d’une partie de ma fortune, en me taxant d’un faux au premier chef, sans que vous deviez courir, de votre part, le risque légitime d’y voir fondre et crouler la vôtre tout entière.

Jusqu’ici, comme vous voyez, je n’ai pas réfuté une seule des misérables allégations par l’assemblage desquelles vous espérez parvenir à donner l’acte du 1 er avril pour louche, équivoque, ou même pour faux : non est hic locus, ce n’est pas ici le lieu, parce qu’il suffit des choses mêmes que vous ne contestez pas à l’acte, pour nécessiter la cassation de l’arrêt.

Mais si je ne l’ai pas fait, n’en concluez point que je ne puisse pas le faire, et que je ne le ferai pas d’une façon satisfaisante, lorsqu’il en sera temps. Baste ! on en aura bien assez aujourd’hui quand on vous aura lu, sans que j’abuse encore de la patience du lecteur, en ajoutant l’ennui d’un lonv memoitv a la longueur ennuyeuse du lre.

suffira d’exposer en bref ici comment, ayanl 

constamment établi pour principe de ton- se- arguments que l’acte du 1 er avril est inepte, insensi faux, illusoire et nul, une fausse apparence, en un mot rien, mou adversaire écharpe à plaisir ce pauvre acte ; et cela tant que le peuvent endurer soixante-douze pages in-quarto, bien serrées, sans interlignes. On seul que’ dans sa colère il donnerait beaucoup pour que tous les contraires pussent être vrais en même tennis contre ce pauvre acte.

Ici, c’est M. Duverney qui a signé, daté, sans le regarder, un arrêté de compte, au bas de deux grandes pages à la Tellière, d’une écriture étrangère à ses bureaux, qu’il avait sous les yeux depuis trois jours ; ce qui de ma part, dit-on, est nu abus de confiance énorme 1 : el cela doit parai Ire infiniment probable au lecteur.

Ailleurs, ce n’est plus un abus de confiance ; c’est une date fixe, une signature de M. Duverney, apposée par lui au bas de la seconde pape d une grande feuille de papier blanc, et livrée à mon infidélité : de façon que, pouvant en abuser pour m’approprier des sommes immenses, je me suis platement contente de lui dérober quinze mille francs, ce qui est encore infiniment probable, comme on voit.

Ailleurs, ce n’est plus ni un abus de confiance ni un blanc seing rempli ; l’on suspecte l’écriture de M. Duverney : c’est un faux que j’ai fait. Il est vrai qu’on n’ose pas le dire à pleine bouche, pane que les conséquences en sont plus graves que celles de toutes les petites présomptions qu’on a multipliées à l’infini contre cet acte. Ailleurs, on cherche à prouver la nullité de l’acte par la boute de l’arrêt ; et plus bas, la beauté de l’arrêt par la difformité de l’acte. Et tout cela ne serait rien encore, si, au grand tourment des lecteurs, l’écrivain, établissant toujours une thèse fausse, ne demeurait pas souvent infidèle à sou principe. Exemple :

(Page 29.) Pour établir l’abus de confiance, il commence par raisonner dans la supposition que j’envoyai véritablement les deux doubles signés de moi à M. Duverney, qui les garda trois jours, et m’en fit remettre un daté et signé de lui. Et sur-le-champ, l’orateur, oubliant sa majeure, ajoute que cette hypothèse même serait un nouveau titre de condamnation contre moi, parce qu’il en résulterait de ma part un abus de confiance punissable. Et voyez ce que devient ce raisonnement lorsqu’on le presse. L’acte était-il bon ? il ne pouvait donc pas résulter de son envoi uu abus de confiance. Etait-il mauvais ? il est clair que je ne l’aurais pas exposé à la critique réfléchie de trois jours d’examen de celui qui devait le signer. Tout est de même un vrai galimatias. Il faut convenir que l’art de raisonner faux est poussé bien loin dans ce mémoire ; c’est la méthode unique de l’auteur à qui je réponds.

En traitant fort inutilement le fond de l’affaire, qui est de décider si un acte est bon ou mauvais, il commence par poser que l’acte ne vaut rien ; et comme si ce point en débat lui avait été accordé, il en discute tous les articles sur ce principe. L’acte est illusoire ; donc cette quittance n’a pas été fournie ; l’acte est illusoire ; donc tel contrat qui y est relaté n’a jamais existé ; l’acte est illusoire ; donc telle société qui y est résiliée n’a jamais eu lieu entre les parties.

À force de répéter, l’acte est illusoire, l’acte ne vaut rien, et de toujours raisonner sur ce fond vicieux, le faux du raisonnement finit par échapper au lecteur ennuyé. Dans son étourdissement, il oublie que, si l’acte était reconnu bien illusoire, on ne se donnerait plus la peine de tant raisonner dessus ; et que la seule nécessité de le discuter encore prouve de reste que la fausseté de l’acte n’est rien moins que certaine.

Et remarquez que cette méthode de raisonner toujours méthodiquement faux est tellement celle du comte de La Blache et de son défenseur, que, dans la partie même qui est la plus familière à ce dernier, je veux dire la discussion des moyens de cassation de l’arrêt, il ne peut s’empêcher d’y revenir sans cesse, et partout de tromper le lecteur à son escient, au grand mépris de sa vergogne intérieure.

À la vérité, dit-il, les ordonnances de nos rois adoptent, indiquent, admettent tels ou tels moyens de cassation (qui sont les miens) ; mais ce n’est jamais que relativement à des actes véritables, et non à des actes illusoires comme celui du 1er avril 1770. De sorte que, si l’acte n’est pas illusoire, le raisonnement de l’avocat ne vaut rien ; et comme nous ne plaidons que pour décider si l’acte est nul ou exigible, il suit que l’avocat a pris partout, pour base de ses raisonnements, l’unique objet qu’il entend emporter par la bonté de ces mêmes raisonnements. Quelle pitié !

Dans son dernier précis, qu’on peut regarder comme la quintessence de ses œuvres, après avoir invoqué contre moi la sagesse des nations, après avoir réduit la cause entière à deux proverbes, et nous avoir appris qu’erreur n’est pas compte ; qu’à tout compte on peut revenir ; arguments d’éternelle vérité, auxquels on sent bien pourtant qu’on pourrait opposer ceux-ci, qui sont de la même force : Qui prouve trop ne prouve rien ; qui compte sans son hôte, etc., etc., l’avocat raisonne ainsi : « DANs LE FAIT, l’arrêt a jugé que tous les articles du compte ne sont que de faux emplois : il a « donc fallu déclarer le compte nul… Dira-t-on que « mal à propos on a regardé comme faux les articles du compte ?… en ce cas ce serait un mal jugé : « un mal jugé n’est point un moyen de cassation. » Donc il faut que l’acte reste annulé. En lisant ce mémoire, on y sent partout je ne sais quoi de faux, qui fatigue la tête et vous tinte à l’esprit ; mais il est renforcé de temps en temps d’arguments si dissonants, si rêches, qu’ils en agacent les dents et vous crispent les nerfs : tel est surtout l’effet de ce dernier. Et c’est ce qu’une comparaison prouvera mieux que tous les raisonnements.

Si le choix de l’exemple est singulier, si le fait est impossible, et si la chute en est bien absurde, il n’en ira que mieux au but par la justesse du rapprochement. Et quand un raisonnement est aussi chargé de ridicules, on court peu de risques à l’en couvrir tout-à-fait en le développant.

Un paysan se présente en cassation d’un arrêt du conseil supérieur de sa province, qui, sans autre explication, le condamne à être fauché… Fauché ! Les ordonnances du roi, dit son avocat, enjoignent bien de faucher les prés ; mais un arrêt qui ordonne de faucher un homme doit être certainement réformé.

Qu’oppose à ceci l’avocat faucheur, germain tout’

au moins de l’avocat annuleur à qui je réponds ? Écoutons-les plaider concurremment. « DANs LE FAIT, a dit l’ann…, l’arrêt a jugé que tous les articles du compte ne sont que de faux emplois ; il a donc fallu déclarer le compte nul. » « DANs LE FAIT, dit le fauch…, l’arrêt a jugé « que toute la barbe de Lucas est comme autant de « brins d’herbe sur la face d’un pré : il a donc « fallu déclarer le visage de Lucas fauchable… » « L’ANN… Dira-t-on que mal à propos on a re « gardé comme faux les articles du compte ? en ce cas, ce serait un mal jugé : un mal jugé n’est point un moyen de cassation : donc il faut que i’acte reste annulé. » « LE FAUCH… Dira-t-on que mal à propos on a regardé comme un pré la face de Lucas ? En ce cas, ce serait un mal jugé : un mal jugé n’est point un moyen de cassation : donc il faut que Lucas soit fauché. » Et moi je dis une fois pour toutes à l’avocat anmuleur : Donc on raisonnerait pendant deux ans, dès qu’on part d’un faux principe, on arrive toujours à une absurdité. Sur le fond du procès, il a dit : L’acte est faux, donc telle chose, etc. Sur la forme de l’arrêt il vous dit : L’arrét a jugé que l’acte est nul, parce qu’il est plein de faux emplois ; donc l’arrêt doit subsister ; tandis que la seule chose à dire était : « L’arrêt est conforme ou contraire à la loi ; donc la nullité de l’acte a été bien ou mal prononcée. » Car l’obéissance implicite et servile n’est due qu’à la loi seule : non en ce qu’elle est juste, mais en ce qu’elle est loi. Fût-elle injuste, aussi longtemps qu’elle subsiste, elle est sans réplique ; et arrêter l’empire, lit voilà pourquoi tant de précautions sont important ’I » : formalités et nécesivant qu’un établissement ait acquis force de loi chez un peuple. El voilà pourquoi la jurisprudence des arrêts, trop souvent sub^i loi dan— ts, les rend m ils justes, en cela seul qu’ils sont arbitraires, en ne qu’ils font du jug leur : ce qui est le renversement de toute bonne politique. Nul ne — • plaint d m la loi : mais tous ont droit de se plaindre, étant jugés jurisprudence, c’est-à dire selon la prudence des jui sont des hommes : et c’est ce qui m’ardu roi fut très-tué pour conserver entier l’empire de la loi. Donc si cet empire est violé dans un arrêt, juste ou non, il doit être cassé. Donc l’avocat du précis est toujours à côté de la question, quand il cite au conseil, en preuve de sa bonté, les motifs [uels qu’ils soient. Plus bas, l’avocat du précis, toujours. !’ dans ses autorités qu’heureux dans ses raisonnei présente le, i ■ Ce n’est pas là,. Et cependant 51 e Mariette sait que M. le rapporteur a dans ses mains quatre parères ou jugements de quatre chambres de commerce de ce royaume, en faveur de l’acte, duquel tous les négociants sont d’avis que l’exécution doit être ordonnée dans toutes ses parties, sans que les héritiers ou légataires Duvern h >it de s’y opp Bientôt après, suivant une puérile logique de • ntièrement usée, l’avocat, supposant uue absurdité que personne n’a dite avant lui, savoir, i res sont une gratification déguisée, bien renforcé par cette invention, s’écrie : oyable, on ose te dire, qu’on ait voulu accréditer urv ;. Et le voilà ferraillant contre son absurde invention, qu’il combat doctement pendant deux pages ; et son résumé meurt là. C’était Lien la peine de naître. En général, tous les moyens du comte Falcoz se réduisent à ceci : C’est un légataire universel de quinze cent mille francs, qui dit avec humeur au créancier de son Que me demandez-vous ? — Quinze mille frai re bienfaiteur me doit. — Je . —m des affaires qu’il y a eu entr î-vous un titre ? — Voilà son arrêté. — Je rai point ces quinze mille francs. — Pourquoi cela ? — Parce que l’arrêté de mon bienfaiteur, que vous me présentez, n’est qu’un chiffon. — Et comment savez-vous que cet arrêté n’est qu’un chiffon ? — C’est que je ne crois point du tout que mon bienfaiteur vous dût ces quinze mille francs. — • — ivez-vous qu’il ne me pas, puisque vous ignorez absolumenl les affaires qu il y a eu entre lui et moi ? — Je n’ai in de les savoir, pourvu que j u’esl qu’un chiffon. — Eb bien ! parlez : j’attends vos, le chiffon. — que je ne mon bienfaiteui ces quinz mes. — Mais il a — — Eh bien ! il a signé, i omi une absurdité, ou peut-être u’a-t-il le signant ; ou peut-être avez-vous écril après coup sur un de ses bla me est-ce une — ous êtes bien — ces imputations, à laquelle vous arrêtez-vous.’étant contradictoires, elles ne peuvi i semble.-— Vous m impatientez, ! je n’en s ; payerai pas les quia/.’.— mille fi nfaiteur n’est qu’un chiffon. désolé de vous impatienter, mai entrer en lût le lecteur en périr d’ennui, prouvons, monsieur le comte, pour n’y jamais revenir, que cet acte, cet cette transaction n’est point un chiffon, • ùcieux, de ce touru étourdissai I ne m’attirez que pour de me submerger avec vous’. SECONDE PARTIE. Lorsque je réfléchis sur le résumé si ém et si court par où j’ai commencé ma première partie, je trouve qu’on aurait pu lui donner uu peu plus d’extension. Il est certain qu’il i rieusement à dire sur le fond de mes di que ces quatre mots : Beaumarchai Car n’est-ce pas le chef-d’œuvre de l’absurdité que de se porter habile à débattre un an on avoue qu’on ne connaît aucun ani Cette ignorance bien reconnue, que reste-t-il à i julester ou nier la signature, ou bien prouver le faux de l’acte, et voilà Beam pi ndu : cela va bien. Cependant, s’il arrivait qu’on ne put prouver le faux, ni entamer cetti ture, et que la calomnie lût bien avén ajoutez seulement : voilà Beaumarchais p cela ne va pas si bien, car dans la balance de la justice il n’y a point d’équilibre entre être pi ndu pour avoir fait un faux, et se voir seulem pour en avoir été faussement accu t-il pas que le calomniateur, en ce cas, devrait aussi cordialement payer un peu de sa personne ? . Le comte « le la Blache, affamé de ma ruine, a juré qu’il y mangerait cent mille écus ; puisque l’appétit lui vient en mangeant, cette faim pourra bien lui faire faire un repas plus somptueux encore.

Si l’on est surpris de me voir traiter froidement de— idées aussi repoussantes, j’avoue que je ne le suis pas moins que le lecteur. J’admire, en écrivant, avec quelle facilité l’esprit humain se d le le change à lui-même, et parvient, en s’oubliant, à calculer, à combiner paisiblement les divers rapports d’un objet dont le seul aspect, dépouillé de ce prestige, est capable de l’indigner et de le mettre en fureur.

En travaillant à ce mémoire, il m’arrive en effet souvent d’oublier que c’est moi que je défends. Cette abstraction une fois obtenue, supérieur à l’humiliation de mon état, je ne vois plus en moi que le défenseur d’un homme outragé ; toute mon existence alors est dans ma pensée, et la plus noble faculté de l’homme se déploie et s’exerce librement. Alors ce travail qui tue le corps esl un grand bien pour l’âme ; il va jusqu’à servir de dédommagement au malheur qui l’enfanta. Croyezmoi, lecteur ! il y a mille lieues de cet état à l’infortune. Oui. jusque dans levées du mal. il j a encore du bien pour l’homme né sensible, i I qui pense avec liberté. L’avantage de penser l’élève, et le bonheur de sentir le console. Eh ! quel, entre nous, n’a pas été mille fois console’ des chagrins les plus cuisants par l’exercice, même instantané, de cette autre inconcevable faculté qu’on nomme sentiment ?

Qui de vous n’a pas éprouvé qu’une heure de (i.nit he et vraie sensibilité, librement exercée, répare et paye au centuple des années de souffrances ? nui de vous, dans ces moments suprêmes où l’àme, étonnée de son activité, se fond, s’abîme et se perd dans une autre âme, n’a pas été tenté de s’écrier avec enthousiasme : Union père ! union Dieu ! avec quelle profusion ta main bienfaisante a versé le bonheur sur tes enfants ! Me voilà loin de mou sujet sans dont-, el c’est mon sujet lui-même qui m’a jeté dans cet écart.

En parlant un jour au comte de… sur ce procès, je lui disais : « Soyez certain, monsieur, que depuis longtemps la haine avait enfante l’injure quel’avidité consomme aujourd’hui. » lime répondit qu’en effet le comte de la Blache lui avait dit ingénument : Depuis dix <hiï. je hais a Beaumarnnu un amant aimi sa maîtresse.

Quel horrible usage de la faculté de sentir ! et quelle âme ce doit être que celle qui peut haïr avec passion pendant dix ans ! Moi qui ne saurais haïr dix heures sans être oppressé, je dis s » nvenl : Ali ! qu’il est malheureux, ce comte l alcoa’. ou bien il faut qu’il ait une âme étrangemenl robuste.

i lepet dant passe encore pour haïr. Mais troubler sa vie pour empoisonner la mienne’! toujours déraisonner, et mettre un avocat.1 la torture pour l’obliger d en faire autant : el toul cela seulemenl pour le bonheur de me nuire ! voilà ce que je n’entends point, et voilà ce que le comte légataire a lait depuis quatre ans.

Prouvons :

De puissantes recommandations avaient allumé pour moi le zèle de M Duverney.

lie grands motifs y avaient fait succéder la tendresse et la confiance.

De pressants intérêts avaient remue plus d’un million entre non— deux.

Partie avail été employée pour son service, et partie pour le mien.

Aucun compte pendant dix ans n’avait nettoyé des intérêts aussi mêlés.

Une foule de pièces existaient entre ses mains ou dans les miennes.

Cn arrêté de compte était devenu indispensable.

Cel arrêté fut signé le 1 er avril 1770. Trois mois après, M. Duverney mourut. Un mois après sa mort, j’écrivis à son légataire

!. sur les demandes que j’avais à former 

contre lui en cette qualité’. Sri réponse lut : • Qu’il élail trop peu instruit des affaires qui avaient ■ existé entre M. Duverney et moi, pour pouvoir ■ répondre à ma lettre ; que l’inventaire n’étant ■ pas fini, aussitôt qu’il en aurait tiré des lumières, ii il me répondrait. > Il convenait donc, dès ce temps-là, que M. Duverney ne lui avait jamais donne aucune connaissance de ses relations avei moi ; et depuis il a toujours fait plaider, toujours fait écrire qu’il n’avait trouvé, dans les papiers de son bienfaiteur, aucun renseignement sur l’arrêté double qui établit mon action.

Par cela seul il est constant que toutes les allégalions, tous les démentis, toutes les imputations dedol, de mauvaise loi, de fraude et de lésion, le magnifique superlatif d énormissime dont on les a toujours décorées, n’ont jamais eu d’existence el de fondement que dans l’imagination du comte de la Blache. On voit que sa tête s’esl échauffée par la frayeur de laisser échapper la plus petite partie’ de son legs immense.

Et lorsqu’on réfléchit que pendant quinze ans un homme a désiré, soupire, cupide violemment une grande fortune, avec l’angoisse delà voir toujours incertaine, en la flairant toujours d’aussi pies, on sent qu’à l’instant où elle lui est tonifiée il a dû s’en saisir avidement, trembler de la perdre, el la défendre, et, quoique surabondante, la trouver encore au-dessous de sa soif hydropique, comme un homme excessivemenl altéré devient jaloux de tout ce qui a la faculté de boire, et voudrait seul engloutir tout une rivière. Mais enfin ne saurait-on être avare honnêtement, sans être injuste indécemment ? si l’on doit quelque chose à ses goûts, ne doit-on rien à sa réputation ? Une entière ignorance des faits, quelques ail. gâtions sans preuve, et forée injures, voilà pourtant, depuis quatre ans, tout le sac de son procureur ! Ajoutez à cela de l’intrigue et du mouvement, et vous savez par cœur tout le comte de la Blache.

Mais peut-être est-ce dans le fond, la forme et les termes de l’acte même qu’il prétend puiser les moyens de soutenir l’arrêt qui l’annule en entier, sans qu’il suit besoin <A lettres de rescision.

Examinons-en séparément tous les articles, et voyons r-i si dissection lui fera perdre quelque Chose de la mâle consistance qu’il tire de son ensemble. On peut le voir imprimé a la fin de ce mémoire ; il est intitulé :

Compte définitif entre MM. Paris Duverney et Caron de Beaumarchais.

Ici mon adversaire m’arrête [oui court et me dit : « Ce que vous présentez n’est point un compte ; c’est un eerit. une fausse apparence d’acte, qui devrait être précédée d’un compte. » Mais qui a dit à mon adversaire que cel acte était un simple compte, dans l’acception où il le prend aujourd’hui ?

S’acrit-il plutôt d’un compte que je rends à M. Duvern : que de .-lui qu il me rend lui msme"~ N porte-t-il pas la parole pendant les cinq sixièmes

! Enfin, cet acte offre-t-il autre chose que 

le débat de nos intérêts mêlés depuis dix ans, l’obligation du reliquat qui les fixe, et la transaction qui les sépare ? Et n’est-ce pas là ce que les praticiens appellent un acte synallagmatique, ou obligatoire des deux parts ?

Mais moi qui sais que c’est là sa manière de plaider, et qu’il l’appellerait un compte s’il était intitule Acte ; moi qui sais que l’ordonnance de 1GG7 prescrit les formes que les comptable-, les tuteurs, les fermiers, etc., doivent donner aux comptes qu’ils présentent, mais n’assujettit à aucune forme les personnes majeures, les négociants ou intéressés en mêmes affaires, et qu’elle leur laisse la plus grande liberté sur la manière dont ils énoncent les parties qu’ils arrêtent ensemble ; moi qui sais enfin que M. Duverney, qui se connaissait en acte un peu mieux que son légataire, a reconnu, signe, daté celui-ci, comme le tableau le plus exact de tous nos intérêts réciproques ; je continue tranquillement à transcrire, à discuter cet acte, que j’ai divisé en seize parties, afin qu’étant plus morcelé, chaque article eu parût plus clair.

« Nous soussignés, Paris Duverney, conseiller n d’État et intendant de l’École royale militaire, « et Caron de Beaumarchais, secrétaire du roi, « sommes convenus et d’accord de ce qui suit. •> Ainsi M. Duverney, qui a bien examine, debail u, signé, daté cet arrêté de compte, déclare ici d’avance qu’on doit ajouter foi à tout ce qui va suivre : Nous sommes convenus et d’accord de ce 7»/ suit : de sorte que, si ce qui suit n’est qu’une ineptie d’un bout à l’autre, nous étions, lui cl moi, deux imbéciles ; et ;i c’est une fourberie, nous en étions également complices, el nous nous donnions la torture inutilement pour an jour au comte Falcoz quinze mille francs sur son legs ’li’ quinze cent mille livres, ce qui eût pu >.• faire d’un trait de plume, cl il n’y a rien de -i probable que toutes ces conjectures-là. ARTICLE PREMIER

» Les comptes respectifs que nous avons à ré-- 1er ensemble depuis longtemps, bien examinés, « débattus et constatés, moi Duverney, je reconnais que toutes les pièces justificatives il- I em- <• ploi de divers fonds a moi, qui "lit passé par les n mains de momlil sieur de Beaumarchais, sont (i claires et lionnes. »

Arrêtons-nous un peu sur ces mots : <• de l’em- (i ploi de divers fonds à moi, qui mil passé par les (i mains de mondit sieurde Beaumarchais ; » parce qu’ils exposent clairement que les fonds dont il s’agit ici ne m’ont jamais été prêles ; qu’ils nie’ sont absolument étrangers, et qu’ils n’ont pas dû entrer dans l’état des sommes pour lesquelles il va exister un compte entre M. Duverney et moi ; que je ne suis qu’un tiers, un ami qui rend service, el par les mains duquel ces fonds ont passé pour ses affaires ; et qu’il suffit, pour l’apurement de cet article, que M. Duverney s’explique aussi nettement qu’il le fait dans les phrases qui suivent :

ci .le reconnais qu’il V. de Beaumarchais) m’a aujourd’hui tous les titres, papiers, reçus, » comptes et missives relatifs à ce- fonds ; et /■ le ci tiens quitte d<_ tout à cet égard envers moi, a ci l’exception des pièces importantes >ou> les n° s 5, ci 9 et C2, qui manquent a la liasse, et qu’il s’oci blige de’ me rendre en mains propres (c’est-àci dire a moi-même et non a d’autres . le plus lot .• qu’il pourra ; el, en cas d’impossibilité, de les ci brûler sitôt qu’il les aura recouvrées. » L’ordre exprès de brider les trois pièces importantes, qui manquent a la liasse sous les n os ’à, 9 et tiï, i n cas de mort, indique assez qu’elles n’étaient point de nature à faire jamais rentrer d’argent à M. Duverney. comme son légataire universel voudrait le faire entendre. Loin que il. Duverney eût alors exige qu’on les brûlât, en cas d’impossibilité de les recouvrer de son vivant, il les aurait au contraire spécifiées ; il en aurait ordonné l’emploi a sa fantaisie.

Le mot, rendre en mains propres ou brûler, démontre tout seul que ces pièce, n’étaient que des papiers dont l’importance consistait à rester à jamais inconnus ; et je les aurais aujourd’hui, que je ne croirais pouvoir, sans manquer à la parole exigée, à la religion du secret, les montrer a personne. Je devrais les brider comme je m’y suis engagé. Personne au monde ne peut n pi ati i M. Duverney à cet égard.

Ainsi, lorsque lui, que cet article intén - touj 23 seul ; lui qui a reconnu, daté, sigm cet acte ; lui qui savait bien de quelles affaires secrètes et personnelles à lui il s’agissait dans cel article premier, vous dit que les pièces justificatives qu’on lui remet sont claires et bonnes, et qu’il me tient quitte de tout à cet ;»/’/.- toutes les clameurs du monde ne pourronl jamais l’aire naître sur son contenu le plus léger soupçon d’infidélité, de dol, de fraude ou de lésion.

El c’est ce que le texte prouve aussi clairement que le commentaire.

ARTICLE II.

« Je reconnais qu’il (M. de Beaumarcnais) m’a i remis aujourd’hui tous mes billets au porteur, (( montant ensemble à la somme de i ent soixante « mille livres, dont il n’a fait qu’un usage discret, duquel je suis content. »

Si | eusse formé le dessein d abuser de de la confiance de M. Duverney, qui m’empêchait de rester comme j’étais ? Je n’avais qu’à ne point compter, et garder ces cent soixante mille livres de billets au porteur, que j’avais depuis dans mon portefeuille : il faudrait me les payer aujourd’hui. La seule action d’avoir sollicité l’occasion de les remettre, et celle de les avoir remis purement et simplement, sans les faire entrer dans notre compte, ne met-elle pas en évidence que l’esprit d’ordre et de justice en a balance tous les articles ?

Si vous m’opposez que je cherche à me donner un mérite que je n’ai point, par’.' que M. Duvern > ij d eût pas souffert, en arrêtant nos comptes, que i es billets restassent en mon pouvoir, ou que je les fisse entrer dans mon actif, auquel ils n’appartenaient pas : entendez-vous donc, monsieur : car. ou j’ai pu les faire entrer dans mon actif et je ne l’ai pas fait, et alors je ne suis pas l’homme injuste que vous inculpez : ou bien je ne les ai pas fait entrer dans mon actif, parce que M. Duverney, en comptant avec moi, ne l’a pas souffert ; alors ne rejetez donc pas, comme illusoire, un arcompte où chacun a si bien débattu ses intérêts.

Et vous prétendez qu’il y a contradiction entre mes écrits, parce que, dans la narration d’un fait an i 1764, j expose que M. Duvernej m .1 confié pour deux cenl mille francs de ses billets au porteur, pour augmenter ma consistance personnelle en Espagne, parmi crédit de celte étendue sur lui, et que, dan- un arrêté de compte fail en 1770, je ne lui remets que cent soixante mille ■ billets au porteur qui me 1

à lui.

Pour vous tranquilliser sur le trouble d’esprit , vous, m a fail faii 1 1 radiction, us que vous rappeler deux phra

tori pic et succinct de toute l affaire, qui conseil : blé le... novembre 1770, par M° Mommet, mon notaire, détail qui, pendant le travail du rapporteur Goëzman, lui a été présenté par un homme digne de foi, en 17 lequel il est ’lit. page 2 :

. En 1764 je fus en Espagne... M. Duverney me remit en parlant pour deux cent mille livres de « ses billets au porteur, avec offre de tout son crédit, afin que je me présentasse armé de moyens

onnus et d’un crédit fondé. 

« De deux cent mille francs de billets au porteur « de M. Duverney. il m’en restait pour cent soixante <• mille livres entre mes mains, lors de notre arrête « de compte, ci... cent soixante mille livres. < le n’est donc ni par contradiction ni par trouble d’esprit que j’ai imprimé, en 1774, que M. Duverney m’avait prêté pour deux cent mille francs de billets en 1761-, quoique l’acte de 1770 ne porte que la reddition de cent soixante mille francs ; mais uniquement parce que les quarante mille francs avaient été employés pour les affaires de M. Duverney ; mais uniquemenl pan e quecesdeux faits sont la vérité, que j’ai dite en tout temps sans jamais l’altérer, quoiqu’elle vous soit quelquefois lésagréable, et qu’en particulier celle-ci fut étrangère a notre contestation.

Et cette remise de cenl soixante mille francs de billets qui vous parait contradictoire, M. Duverney a reconnu, daté, signé qu’elle était exacte et juste ; il .1 ri connu que je n’avais tait qu’un usag de ces billets, dont il était content : et cel usagi discret, qui vous parait si burlesque, fut prouvé solidement, en ce que. n’y ayant aucun aval de moi derrière ces billets, M. Duverney vit bien que je ne m’en étais point servi pour mes besoins personnels, et qu’ils n’étaient jamais sortis de mon portefeuille. Avançons. Je voudrais brûler la car-

je sens que je laboure.

ARTICLE III.

o Distraction faite des fonds ci-dessus, avec les sommes que j’ai personnellemenl prêtées à monc. dit sieur de Beaumai 1 sans reçus, soil ■ avec reçus, ou billets faits à moi ou à un tiers « pour moi, je vois qu’il me doit, y compri t. trat à quatre pour cent passé chez Devoulges (des payements faits à la veuve Panetier et l’abbé d Hémar, pour l’acquisition de sa chargi ,. taire du roi . que j ai de lui, et tous les arrérages « dudil contrat jusqu’à ce jour, la somm « trente-neuf mille livres ; sur quoi... » C’csl ici que commence l’arrêté de compte entre M. Duverney et moi.

Que dit ii tout cela le comte Falcoz ? Que ma dette de cenl .1 mille livres

,/ un 1 rai galimatias 

moi ; et Imii lignes plus bas, que cet article est plein du trouble qui m’agitait en l’écrivant. Ainsi, selon li comte de la Blai he, j’étais à la fois assez faire un galimatias sans le vouloir, et assez réfléchi pour faire ce galimatias avec affectation. Puissamment raisonné !

Mais enfin, qu’entendez-vous par cet excellent raisonnement ? Entendez-vous que je devais plus ou que je devais moins que cent trente-neuf mille livres ? Car. vous qui parlez de galimatias, vous air dans vos observations, qu’on ne sait jamais trop bien ce que vous voulez. Est-ce plus que je devais ? Fournissez vos titres, prouvez, et je tiens compte à 1 instant de ce plus. Devais-je moins ? Quel intérêt avais-je à mettre Dans mon afj échie, que vous

nommez aussi trouble d’esprit, ne pouvais-je pas également retrancher de cinquante-six mille livres des sommes imaginaires, pour tomber juste à ces malheureux quinze mille francs ? M -vous encore à prouver que M. Duverney ne m’a jamais prêté que cinquante-six mille livres. Je sens bien votre embarras ; cela est dur à dire, parce que cela contredirait les cris que vous ne cessez de faire contre moi sur les sommes immenses que j’ai coûté, dites-vous, à votre bienfaiteur : Parce que cela contredirait surtout les preuves que je puis donner de quarante-quatre mille francs de reçus, ou billets entre ses mains, pour de l’argent dont il m’avait aidé dans l’acquisition d’une maison ; et vous voilà dans l’étroit défilé de ne savoir aujourd’hui si vous devez contrarier cet article de cent trente-neuf mille livres en plus ou en i bon compte vous le contrariez toujours, saut à faire un choix quand je vous forcerai de rnents faits à ces deux créanciers de ma charge, et non d’un autre emploi ; et si aucun de ces contrats ne contient un payement commun à ces deux créanciers de ma charge, il faudra bien, malgré vous, me permettre de raisonner ainsi. Dans l’article m de l’acte du 1 er avril, il est spécifié que portion des cent trente-neuf mille francs se compose des payements faits à la donc les sommes prêtées pour les

nt entrées dans les cent trente-neuf mille francs.

Dans cet article ni il est spécifié que portion des cent trente-neuf mille francs du payenu nt fait à l’abbi II mar : donc l’argenl prêté pour faire le payement de l’abbé est entré dans les cent trente-neuf mille francs.

Aucun de ces contrats ne contient un payement l’ait en commun à la veuve et à l’abbé, seuls créanciers de ma charge : donc les divers contrats qui attestent les payements particuliers faits à l’un ou l’autre sont tous entrés dans la dette de cent trente-neuf mille livres.

Donc toutes les sommes avancées à Beaumarchais pour faire les payements dt la veuve Panetier d de l’abbé Hémar, relatifs à sa cha du roi, et spécifiés dans l’article m. font partie de la créance de cent trente-neuf mille francs. Donc, si Beaumarchais a payé cent trente-neuf mille francs à M. Duverney, il s’est entièrement acquitté envers lui de tout ce qui est relatif aux titres et contrai- que le comte de motiver vos imputations ; mais alors, comme nous la Blache lui présente aujourd’hui. serons deux, il faudra être conséquent, c’est-à-dire avouer que vous ne saviez au vrai ce que vous Donc, si M. Duverney a reconnu, dat l’acte qui porte cet acquittement général. vouliez dire sur cet article, mais seulement que , de la Blache n’a plus rien à demander à 1 : vous en vouliez beaucoup à cet article. Pendant que nous sommes à pâlir, à sécher sur ces cent trente-neuf mille livres, anéantissons une autre prétention du comte de la Blache, qui soutient que je lui dois les arrérages et capitaux des contrats existants entre ses mains, et qu’ils ne sont point entrés dans ma dette énoncée au total cent trente-neuf mille francs : c’est l’affaire de deux petites questions et d’un peu d’ennui pour le lecteur.

Avez-vous, monsieur le comte, un seul contrat d’argent qui m’ait été prête par M. Duverni y. el passé chez Devoulges, notaire, pour aucun autre emploi que les payements faits « la veuve Panetier et l ibbé llimai . spc.ifu :.- dansl irtielem ? Celui ’ i. j’avouerai que je le dois, et qu’il n’est point entré dans les cent trente-neuf mille francs. Avez-vous un contrat qui renferme en commun tes payements faits à etier et à l’abbé lans un seul et même acte ? En i

payerai tous les autres dont vous me pi débiteur.

Mais si. en examinant les contrats que vous avez, on trouve qu’ils sont uniquement composés chais à cet égard.

Donc, si tout cela est fort ennuyeux, monsieur il faut au moins convenir que tout cela est fort clair.

Pour couler à fond cet article, voyons en effet si. lorsque j’ai paye cent trente-neuf mille francs, M. Duverney me reconnaît q

Après avoir déclaré, dans cet article va, que la somme de cent trente-neuf mille francs compose la masse de ma dette envers lui, M. Duverney passe à l’examen des sommes avec lesquelles j’entends m’acquitter de ces cent trente-neuf mille francs : et, d’après l’énoncé graduel et clair de tous mes acquittements, à la fin de l’article vm ’, il conclut ainsi : « 11 résulte que mondit sieur de Beaumarchais m’a payé deux cent trente-sept mille francs, ce qui passe sa dette de quatre-vingt-dix-huit mille livres. »

Or, si en déduisant quatre-vingt-dix-huit mille de deux cent trente-sept mille, on trouve que la différence des deux sommes est cent trente-neuf mille, il faudra bien conclure avec M. Duverney . Voyez l’arrêté de compte a la lia Je ce mémoire. que ma dette totale était de cent trente-neuf mille francs, et non d’une autre somme ou moindre ou plus forte.

Et si on lit ensuite dans le même arrêté de compte, à la fin de l’article xi 11, ces paroles très-expressives de M. Duverney : << Au moyen desquelles clauses ci-dessus énoncées, etc., je reconnais mondit sieur de Beaumarchais quitte de tout envers moi, ■> on avouera que M. Duverney n’aurait pas dit qu’il me reconnaissait quitte de tout envers lui, si je fusse resté son débiteur d’une somme quelconque au delà des cent trente-neuf mille livres que je venais d’acquitter, et dont il avait déclaré à l’article iii que toute sa créance sur moi se composait : et cette nouvelle preuve me paraît répandre une merveilleuse clarté sur les précédentes.

Et si, dans un autre article de cet arrêté, M. Duverney s’exprime ainsi : ci Pour faire la balance (i juste de notre compte, je me reconnais son débiteur de la somme de vingt-trois mille livres, que je lui payerai à sa volonté, sans qu’il soit besoin d’autre titre que le présent engagement, » on conviendra sans peine que, si j’eusse dû à M. Duverney quelque chose au delà des cent trente-neuf mille francs que je venais d’acquitter, il ne déclarerait pas, après m’avoir reconnu quitte de tout envers lui, qu’il est mon débiteur, en fin de compte, d’une somme de vingt-trois mille livres. Et cette dernière preuve ajoutée à toutes les autres me paraît ne laisser aucun doute sur la netteté de ma dette totale, montant à cent trente-neuf mille livres, et non à une somme ou plus modique ou plus forte : ce qu’il fallait démontrer.

Et tout cela parut si exact et si juste à M. Duverney, qu’après avoir gardé trois jours les deux doubles du compte, il m’en renvoya un daté et signé de lui, n’en déplaise au comte Falcoz de la Blache, que tout cela met au désespoir. Et millions d’excuses demandées au lecteur, que je promène à travers un mémoire hérissé de chiffres, comme une lande est fourrées de bruyères ; je sens que l’aridité de cette discussion doit prodigieusement le dégoûter de moi : malheureusement c’est un travail inévitable.

ARTICLE IV.

L’article iii finit, comme on l’a vu, par ces mots : « Je vois que M. de Beaumarchais me doit cent trente-neuf mille francs ; sur quoi » (c’est-à-dire sur laquelle somme) ; et l’article iv commence par ceux-ci : « Je reconnais et reçois ma quittance du 27 août 1761, de la somme de vingt mille francs… i’Plus, je reconnais ma quittance du 1 6 juillet 1765, de dix-huit mille francs… Plus, celle de neuf e< mille cinq cents livres, du I i aoùl 1766. » un exposé —i clair, peut-on s’empêcher Vo ■ ■ I

ni te i lu fin de ce m

d’admirer la sagacité, la vue de lynx de mon adversaire, qui découvre dans la première quittance de vingt mille livres un double emploi, une erreur insidieuse, une donation obscure, un bienfait detourné, un dol, une lésion, une fraude énormissime, eli.’? Car tout cela est entre dans ses plaidoyers : et pourquoi ce train ? parce que mon billet au porteur, sur lequel ces vingt mille francs m’avaient été prêtés, ayant été égaré par M. Duverney, dans la crainte qu’il n’ait été volé et qu’on ne vienne me le représenter un jour à payer une seconde fois : après ces mots :. Je reconnais et recois ma quittance du 27 août 1761, de la somme ► de vingt mille francs. » M. Duverney ajoute ceux-ci : ci que je lui avais remis sur son billet au porteur, en date du 19 août précédent, et qu’il m’a rendus sans en avoir fait usage, lequel billet au porteur s’est égaré dans mes papiers alors, sans que je sache ce qu’il est devenu ; mais que je m’engage de lui rendre, ou indemnité, en cas de présentation au payement : ■> ce qui est de toute justice.

Où donc est le double emploi, je vous prie ? Quand un débiteur c pte avec un créancier auquel il a fait des payements partiels en divers temps, comment solde-t-il ? N’est-ce pas en argent ou quittances ?

Et puisque je fournis en acquittement a M. Duverney, sur le total de ma dette de cent trente-neuf mille livre-, sa quittance de i r i u I mille livres, qui prouve que je les lui ai bien payées, n’est-il pas juste qu’il la reçoive à compte ?

Et n’est-il pas juste aussi que mon billet au porteur, c’est-à-dire ne m billet à monsù ur… en blanc), qui est le titre du prêt de vingt mille francs, me soit remis avec tous les autres ? — i eus, billets, contrats, etc. ? Et si celui qui doit me rendre ce billet m’annonce qu’il ne li pourra, parce’/"’il l’a égaré, n’est-il pas juste encore que ce billet, balance par une quittance de pareille somme, soit spécifié dans l’arrêté par su forme au porteur, sa dati du 19 août 1761, et su somme’le vingt mille francs’.’ Si quelqu’un avail pris ce billet à M. Duverney, m vous I a iez retrouvé vous-même dans les papiers de votre bienfaiteur ; enfin, si on venait un jour me le présenter au payement ; comment prouverais-je, sans cet énoncé exact, que ce billet est le même qui a été détruit et annulé par l’acte, comme étant acquitté ?

c M. de Beaumarchais me doit au total cent trente-neuf mille livres:sur quoi je reconnais et reçois ma quittance de vingt mille livres, etc. ■> Voilà le texte. Voyons d • si nous avons autant déraisonné, M. Duverney et moi, que si m légataire universel, plus grand clerc que nous deux, voudrait le faire entendre; et prenons pour exemple ce prétendu double emploi de vingt mille livres, qu’il a retourné de tant de façons dans ses écrits. Voici comment nous procédions. Chaque fois que M. Duverney me remettait une somme, ou pour ses affaires ou pour les miennes, il la couchait sur son bordereau, et moi sur le mien, suit qu’il en retirât un reçu ou non, comme cela se pratique.

À l’instant de faire notre compte général, M. Duverney me dit : Commençons par distinguer l’argent que vous avez touché pour mes affaires, de celui que je vous ai prêté pour les vôtres. À mesure qu’il nommait les sommes, je présentais les pièces justificatives de l’emploi des fonds pour lui, ou je passais la somme en mon débet.

De cette façon de procéder s’est formé le premier article de l’acte, étranger à moi, comme on l’a vu ; et le troisième article, qui renferme la masse de tout ce qu’il m’a prêté, tant par contrats, qii< sans reçus, avec reçus m’i>ill>t$, montant a cent trenteueul mille francs, comme on l’a vu aussi.

Dire maintenant, avec une déraison bien piquante par le ridicule, que le billet de vingt mille francs dont il s’agit n’est pas compris dans les la cassation de cet arrêt mots reçus ou billets qui complètent les cent trente neuf mille livres, c’est non-seulement nier l’évidence, c’est aller contre la lettre expresse de l’acte ; mais c’est regarder M. Duverney comme un imbécile, qui, dans trois quittances qu’il reçoit en délibération, ne se serait pas aperçu que la première de vingt mille francs portait sur une somme non comprise dans les crut trente-neuf mille livres. I.a clarté du texte bride ici les yeux : tous les mots transitoires en sont sacramentels. M. de Beaumarchais « me doit cent trente-neuf mille francs ; sur quoi je reconnais et reçois ma quittance de pai— la cession qu’il me fait de tout l’intérêt des bois ;

Témoin les huit mille francs d’intérêts de ces soixante-quinze mille livres, passés à mon actif dans cet article ix. par la promesse que M. Duverney me fait de me les payer, ri rentrés dans le sien, par le refus que je fais de ces huit mille francs à l’article xvi’.

On perd patience à expliquer des choses si lumineuses : les commenter, c’est les affaiblir ; les disputer, c’est nier l’évidence ; c’est oublier que l’homme qui a reconnu,</":et signé ce compte, est M. Duverney, l’un des plus éclairés citoyens du siècle.

Je ne dois pas omettre ici que les deux quittances de dix-huit mille livres et de neuf mille cinq cents livres qui suivent celle de vingt mille livres n’ont jamais été contestées (avant l’arrêt); et qu’ainsi ce qu’i a a dit depuis ne signifie rien pour ou contre c Plus, je reçois en payement la défalcation de la ■■ renie an Ile viagère de six mille livres que j’ai dû fournir à mondit sieur de Beaumarchais, aux « termes de notre contrat, en brevet, passé che2 h Devoulges le 8 juillet ITfil:lesquels arrérages n’ont été fournis que jusqu’en juillet 17t. 2 (à cause de plus fortes sommes que je lui ai prêtées alors), et qui se montent aujourd’hui à quarauteii six mille cinq cents livre-, ••

Sur ce chef, n adversaire, aussi juste dan-vingt mille francs ; plus, celle de dix-huit mille ses conséquences qu’honnête dans ses principes, a u francs ; plas, celle de neuf m il le cinq cents livres. •> Le mol suit quoi n’annonce-t-il pas évidemment que c’est sur les cent trente-neuf mille francs qu’on va imputer les trois quittances suivantes ? et les mots plus et plus ne prouvent-ils pas, sans réplique, que la première quittance est absolument de même nature que les deux autres ? D’où il est plus clair que le jour que la quittance de vingt mille francs, plus ancienne en date, est la comme premier objet de libération sur les cent trente-neuf mille livres ; et l’énoncé de mon billet au porteur spécifié par.sa somme, sa formule et sa date, comme simple précaution contre l’avenir, parce que ce billet est égaré.

Il est donc évident que les vingt mille francs qui sont entrés, par le prêt qu’on m’en a fait, dans mon passif de cent trente-neuf mille livres, repassent dans mon ai lit’par cette quittance; et c’est si bien l’esprit de l’acte en entier, que la même forme y est partout observée :

Témoin les soixante-quinze mille livres passées d’abord à mon actif, article vi, comme étant avani : es par moi dans l’affaire des bois de Touraine, et rentrées dans i elui de M. Duverney, article ix’. toujours raisonne ainsi : n Cet article présente un » contrat en brevet de hx mille livres de rente via-gère au capital de soixante mille francs : donc ce contrat en brevet n’est pas un contrat, c’est une donation. et puisque ce contrat, qui est une donation, e.-t l’ail en brevet, cette donation est nulle, i) Admirable !

Mais pourquoi ne donne-t-il pas à ce contrat quelque nom plus bizarre encore ? Dès qu’il ne s’agit pour lui que de ne pas voir ce qui est écrit, et de voir ce qui n’est pas écrit ; dès que l’énoncé le plus exact et le plus clair ne l’arrête pas dans ses honnêtes conjectures, il aurait aussi bonne grâce dans une supposition que dans l’autre. va plus loin dans son nouveau mémoire : et nous relèverons ses beaux raisonnements à l’article vin. en traitant du capital de cette rente. Il suffit ici de faire remarquer au lecteur le puéril étonnement du comte Joseph, qui ne peut concevoir comment, ayant soixante mille francs placés à dix pour cent sur M. Duverney, en attendant qu’il me les plaçât à trente dans les vivres de Flandre, je ne me faisais pas rendre ce capital, plutôt que d’emprunter d’autres sommes à M. Duverney, qui I. ViSiifiez toutes ces citations dans l’acte à la fin du mémoire. Vérifiez t ulcs ces citations dans l’acte à la f.n du me les prêtait à quatre pour cent, et quelquefois sans intérêt : cela est en effet si difficile à concevoir pour le raisonneur, qu’il aime mieux user deux grandes pages à débattre sa puérile observation, que de reconnaître la simplicité d’une marche aussi naturelle.

Serait-ce sur les arrérages de la rente qu’il voudrait que j’eusse fait porter cette absurde compensation ? C’est encore pis. C’est vouloir qu’au lieu d’emprunter de l’argent dont j’avais besoin, j’eusse exigé des arrérages qui ne m’étaient pas dus, puisque cet argent me fut prêté en 1761, et qu’aux termes de l’acte les arrérages de la rente m’avaient été payés jusqu’en 1762. La seule chose raisonnable était de cesser de payer les arrérages de la rente, pour les défalquer un jour en comptant sur ces prêts d’argent, et c’est précisément ce que nous avons fait.

Il faut qu’un avocat ait bien peu de choses à dire pour enfler son mémoire de pareilles inepties ! ou plutôt j’imagine voir le comte de la Blache qui vient le presser, le harceler pour en obtenir un mémoire. — Eh ! mais où sont vos titres ? lui dit l’avocat ; vous ne me fournissez que des allégations ! — Eh bien ! faites-les valoir. — Cela vous est bien aisé à dire. — Mon ancien défenseur m’aurait fait vingt mémoires là-dessus, lui ! Il a bien trouvé le moyen de me faire gagner ce je— — au parlement de 1771, en avril 177 : !. — Cela se peut, monsieur le comte ; mais nous sommes en novembre 1774, au conseil du roi ; et c’est bien différent : on n’y débat que la forme des arrêts sans les entamer au fond. Enfin, pour plaire à son client, l’avocat, forcé de parler, a dit les belles raisons que je viens de relever, et plusieurs autres que je relèverai encore.

ARTICLE VI.

m plus, je me reconnais débiteur de mondit sieur de Beaumarchais de la somme de soixante-quinze mille livres, pour les fonds qu’il a mis dans l’affaire des bois de la haute forêt de Chinon, où il est intéressé pour un tiers, dans lequel je me avec lui pour les trois quarts, avec neiii de faire ses fonds et les miens, aux termes de notre traité de société du ii ; avril . I7ii7 ; lesquels fonds je n’ai point laits, mais ii bien lui. »

De la part du légataire universel, c’est toujours la nié logique, il dit : « in traité de société est <■ ici spécifié dan— l’acte : d — ee traité de société n, i jamais existé, "l’oint d’autres raisons ; jamais d’autres preuves : et il appelle cela des défenses !


un se persuade aisément que des défenses de cette nature ne sont qu’un prétexte pour dire beaucoup d’injures à celui qu’on hait depuis longtemps commt m, itmnnt aime sa maîtresse. Dans la première partie de cet écrit, j’ai prévenu rapidement que M. Duverney s’était engagé envi mes augustes protecteurs d’augmenter ma fortune. si d exposer de nouveau toutee qui servit à fonder cet arrêté de compte est un historique étranger à la cause que je défends aujourd’hui, il ne— l’est point au fond du procès, il ne l’est point à l’opinion publique. Les honnêtes gens surtout me sauront gré de n’avoir voulu rien laisser d’obscur sur cette partie de ma vie, si odieusement attaquée, après en avoir autant éclairé le reste. Forcé de rappeler d’honorables bienfaits, comme premiers chaînons des événements qui ont amené cette horrible affaire, au moins mon cœur y gagnera de faire éclater sans indiscrétion, après douze ans de silence, une reconnaissance que le seul respect a pu renfermer si longtemps dans moi-même.

oui, je le dis, et mes amis savent bien que je le dis sans regret, je devrais être un des plus riches particuliers de mon état, et, sans le malheur opiniâtre qui m’a toujours poursuivi, je le serais sans doute.

monsieur Duverney. vous l’aviez promis, solennellement promis, à monsieur le dauphin, a madame la dauphine, père et mère du roi, aux quatre princesses, tantes du roi, devant toute la France, a I École militaire, la première fois que la famille royale y vint voir exercer la jeune noblesse, y vint accepter une collation somptueuse, et faire pleurer de joie à quatre-vingts ans le plus respectable vieillard.

l’heureux jeune homme que j’étais alors ! Ce grand citoyen, dans le ravissemenf de voir enfin ses maîtres honorer le plus utile établissement de leur présence, après neuf ans d’une attente vaine et douloureuse, m’embrassa les yeux pleins de larmes, en disant tout haut : Cela suffit, cela suffit, mon enfant ; je vous aimais bien, désormais je vous regarderai comme mon fils : oui. je remplirai l’engagement que je viens de prendre, on la mort m’en ôtera les moyens.

J’ai dit qu’il m’avait procuré quelques petits intérêts « pu. changés en argent, et gardés par lui-même en attendant le renouvellement du traité des ivres, me formaient sur lui une rente viagère de six mille francs au principal de soixante mille livres.

La compagnie des vivres s’étant renouvelée sans qu’il pût m’. faire entrer, dans la crainte qu’on ne l’accusât d’avoir manqué de chaleur en cette occasion, il avait imaginé d’acquitter d’un seul coup ses promesses, en me prêtant cinq cent mille francs pour acheter une charge que je devais lui rembourser à l’aise sur le produit des intérêts qu’il me promettait dans de grandes entreprises. i m voii que je dis tout, et que ma gratitude est franche, autant que —, ■— procédés furent généreux. Eh ! pourquoi le cacherais-je ? il fallait bien que cela lia ainsi ! Aurais-je accepté, sans cet espoir, un prêt de cette importance ? il n’en fallait pas tant pour me ruiner !

Mais l’affaire, quoique consommée, ayant été rompue par des événements dont le récit est plus essentiel au roman philosophique de ma vie qu’à l’histoire ennuyeuse de mon procès, au bout de six mois j’avais reperdu mes espérances, il avait retrouvé ses fonds, et tout était rentré dans l’ordre accoutumé.

Cinquante-six mille francs seulement, restés à lui sur ma charge de secrétaire du roi, en augmentant un peu mon état, diminuaient encore mon aisance, puisque je lui payais quatre pour cent d’un argent qui m’en rapportait à peine trois. Il m’avait encore prêté depuis, sur de simples reçus, quarante-quatre mille francs, pour m’aider dans l’acquisition d’une maison. Mais payer le loyer d’un logement ou l’intérêt de l’argent qui me l’avait acquis, cela revenait au même : on sent que je n’en étais pas plus riche. D’ailleurs cet argent n’était pour moi qu’une espèce d’avance de six mille francs d’arrérages de ma rente viagère, que je n’ai plus exigés depuis, à cause de ces prêts d’argent qui les avaient absorbés pour longtemps. m’avait confié’pour deux cent mille francs de ses billets au porteur en 1764, lorsque je fus en Espagne ; mais c’était à condition que je n’en ferais aucun autre usage que de les déposer, i a cas d’affaire majeure, pour augmenter ma consistance par un crédit de cette étendue sur lui. Tout cela méritait bien de ma part un dévouement parfait à ses intérêts ; mais tout cela n’augmentait ni n’assurait ma fortune : il le sentait, il avait la générosité de s’en affliger, et ne se croyait point quitte envers moi, quoique ma reconnaissance envers lui fût sans bornes.

Enfin, voyant son crédit sur les affaires générales à peu près tombé en 1766, il me pressa de former une compagnie pour acquérir sur le roi deux mille arpents dans la forêt de Chinon, et de me réserver un tiers dans l’entreprise. Le tiers d’intérêt dans une affaire qui exigeait plus de cinq ou six mille francs d’avance ! à moi qui vivais modestement de mes revenus, et qui ne pouvais détourner un sou de mon capital sans me couper absolument les vivres ! on sent, bien que cela ne pouvait me convenir, à moins qu’un fort capitaliste ne se joignit à moi. C’est ce que fit M. Duverney.

Par un traité de société particulier entre nous deux, il prit trois quarts dans mon tiers, à la charge de faire ses fonds et les niions-, ce qui me laissait, pour mon travail, un douzième sans fonds dans les bénéfices de l’affaire. Voilà l’époque et le fondement de notre association sur les bois de Touraine.

On peut encore se rappeler qu’en 1765, de la vente d’une charge à moi, j’avais touché soixante-dix mille livres, et que de cet argent je lui avais remboursé dix-huit mille livres, el nom’mille cinq cents livres qui avaient produit deux des trois quittances dont il s’est agi plus haut dans l’acte ; enfin que j’avais jeté le reste de mes fonds dans l’affaire commune.

Depuis, avantageusement marié, je continuai de verser de l’argent dans cette affaire, avec d’autant plus de facilité que j’avais deux garants : l’entreprise, qui m’en répondait, et M. Duverney, pour qui je payais ; ce qui m’acquittait d’autant envers lui.

Voilà comment, en 1770, je lui offris en acquittement ma mise de fonds dans cette entreprise, montant à quatre-vingt-trois mille francs en capitaux et intérêts ; ce qui forma les articles vi et vu de notre arrêté, dont je viens d’établir encore une fois le fondement.

Et de tout ce que j’ai dit, il en existe plus de preuves morales, physiques et publiques, qu’il n’en faut pour convaincre et persuader tout ce qui n’est pas le légataire de M. Duverney. Lettres et recommandations bien respectables, grande notoriété d’événements, contrat existant de cinq cent mille francs, certificat d’un dépôt de cent mille livres, charge de secrétaire du roi, maison acquise, à moi vendue soixante-dix mille francs, es de la caisse de ma compagnie pour quatre-vingt-trois mille livres, etc., etc., etc. Et le comte Falcoz de la Blache ne veut pas qu’il soit résulté de tout cela un arrêté de compte entre M. Duverney et moi, dont le reliquat aille à quinze mille livres ! Il m’intente un procès atroce pour éluder de me le payer ! Et ce procès, il le soutiendra sans preuves jusqu’à extinction de poumons ! Il ira jusqu’à déshonorer, s’il le faut, le jugement de son bienfaiteur, plutôt que d’en avoir le démenti ! Et cet homme était un parent éloigné de M. Duverney, qui lui a laissé toute sa fortune ! Et ce riche légataire jouit à présent de plus de deux cent mille livres de rente ! Et il en aurait encore douze mille de plus, s’il eût pu faire signer à son bienfaiteur mourant un acte arrangé pour les enlever à sa respectable mère, qui I de M. Duverney, son oncle ! Et il en aurait douze mille de moins, s’il n’eût pas constamment empêché M. Duverney de faire le moindre bien à son propre frère, gentilhomme aussi considéré que mon adversaire est reconnu avide ! Et M. Duverney me disait quelquefois : « En laissant tout mon bien à Falcoz, que j’ai créé, avancé, marié, enrichi, je crois donner un soutien, <n pore à tous mes parents… » Rouvrez le : yeux, s’il se peut, malheureux testateur ! voyez ce père, e1 ce soutien de vos parents I — chicaner, les plaider tous l’un après l’autre, sur les moindres objets qu’il n’a pu leur ôter entièrement. Je ne suis pas le trentième qu’il ait voulu dépouiller. honte ! et l’on est étonné que l’indignation s’empare de moi quelquefois ! J’en demande bien pardon aux magistrats, aux lecteurs, au public, au vicomte de la Blache, à la marquise sa mère, à toute cette famille respectable ; mais au comte Falcoz... ah ! je sens que cela m’est impossible.

ARTICLE VII.

Toujours M. Duverney qui parle.

« Plus, je me reconnais son débiteur de la -somme de huit mille livres pour les intérêts des soixante-quinze mille livres, ainsi que je conviens de les porter. »

La manière dont mon adversaire a prétendu détruire ces intérêts a été de faire plaider partout qu’ils étaient encore plus chimériques que les capitaux ; puisqu’à l’époque de l'arrêté de compte, je n’avais pas fait, dit-il, vingt mille livres de fonds dans l’affaire des bois de Touraine.

Et ma réplique, à moi, c’est un relevé des divers inventaires de ma compagnie, et autres titres, comme récépissés de caisse, quittances du comptable, etc., par lesquels il est prouvé qu’à l’époque de cet arrêté j’avais fait quatre-vingt-trois mille livres de fonds en capitaux et intérêts dans cette affaire. Toujours des allégations sans preuve de sa part, toujours des titres de la mienne ! On voit que nous marchons sur deux lignes bien différentes ; mais il le faut ainsi, puisque nous soutenons des propositions aussi diverses.

ARTICLE VIII.

« Plus, comme j’exige qu’il (M. de Beaumarchais me rende la grosse du contrat de six mille livres viagères qu’il a de moi, quoiqu’il ne dût me le remettre que dans le cas où je ferais quelque chose pour lui, ce que je n’ai pu, et que j'en reçois le fonds en quittance de la somme de soixante mille francs aux termes dudit contrat, il résulte que mondit sieur de Beaumarchais m’a payé deux cent trente-sept mille livres ; ce qui passe sa dette de quatre-vingt-dix-huit mille francs. »

M. Duverney, ne pouvant exiger l’extinction de cette rente onéreuse que dans le cas où il m’en placerait avantageusement le capital dans les vivres ou autre entreprise lucrative, et cet ami n’ayant pu remplir ses engagements, on sent que je lui donnais une marque de respect et d’attachement, en consentant que cette rente s’éteignit, et que les soixante mille francs qui la fondaient fissent partie de mon acquittement envers lui. À la vérité, ce placement à dix pour cent en viager était une faveur qu’à mon âge je n’aurais pu flatter d’obtenir de personne ; mais, reconnaissance à part, ne pouvais-je pas garder cette rente viagère ?

Sur cenl trente-neuf mille livres que je devais, je venais d’en payer quarante-sept mille cinq cents in trois quittances : ce qui réduisait ma dette à quatre vingl onze mille cinq cents livres. Les an érages de ce contrat, non pave- depui • près de linii ans, accumulés à quarante-six mille cinq cents livres, réduisaient encore ma dette : quarante-quatre mille cinq cents livres. El celle somme, je pouvais la défalquer sur celle de soixante-quinze mille livres que j’avais avancées dans I entreprise des bois de Touraine, et qu’il devait me rembourser.

Mais il voulait que le contrat lui rendu ; le respect m’y a fait consentir : la rente à ,li pour cent s’est éteinte, et je n’ai en échange qu’un affreux procès contre son légataire universel. Il est vrai que mon adversaire me reproche que le contrat qui a été déclaré fait en brevet dans l’article V est ensuite appelé g < à cel article vin : et sur ce seul mot de grosse, il courl s’armer d’un certificat du successeur de Devoulges, notaire, pour nous prouver que la minute de ce contrat, que nous lui avons bien déclaré avoir été fait en brevet, c’est-à-dire sans minute, par le devancier de ce nul, lire, ic se trouve point chez lui ; et il en conclut que puisqu’on ne trouve point la minute d un contrat passé -ans minute, la grosse qui m’a été délivrée en brevet n’esl qu’une chimère, el n’a jamais existe.

Comme si le mot de grosse répugnait à signifier le titre exécutoire d’un acte quelconque, et n’était pas même une expression consacrée pour désigner, non le contrat dont la minute existe ailleurs, mais le titre avec lequel seul on peut juridiquement poursuivre un débiteur : ce qui fait que, dans le cas de [’acte t n brt vt t, la personne de cet acte est en même temps la minute, la grosse et l’expédition, et se trouve également bien designée par l’une de ces trois expressions, dont le mol fait en brt i et fixe absolument le sens.

Ou, plus rigoureusemenl encore, comme si, dans un acte sous seings prive-, fait entre gens di 1 ie loi, lorsqu’une chose a tellement été désignée, qu’il soit impossible de se méprendre à sa n. Mure, un mot plus ou moins technique, employé pour la rappeler seulement, pouvail anéantir cette i hose, et rendre nul l’acte qui la contient. Je crains de n’être pas encore assez clair. .le suppose donc que M. Duvernej nul avoir assez bien désigné dans son testament son légataire universel par ces mots : Je constitua Alexandre-Joseph Falcoz delà Blache, mon parent, etc. ; et qu’en rappelant plus loin ce légataire à quelques devoirs -acre-, connue celui il’.i ci | u i t tiT les engagements qu il laisse ipr lui, sans pre : : s m : cntesl . il eût employé celte expression au hasard : lequel comte dt la Blache sera tenu, etc. ; el qu’un homme plein d’humeur sur ce lestamenl vint à s’élever contre, en poursuivît avec acharnement la nullité, soutenant que le testament n’est qu’une chimère, ’. fuusst apparence, une illusion, en un mol rien, parce que. si le I e- 1 a leu i’ eu I voulu, dans un acte aussi -i lieux, désigner le sieur Falcoz pour son légataire, il ne l’eût pas nommé tantôt la Blache et tantôt comte.

Et si cet homme enfin, pour soutenir un procès aussi détestable, ajoutait que, M. Duverney ayant de fort dignes parents très-proches, il n’est pas naturel qu’il ait été préférer, etc., etc. ; qu’un pareil testament est fort suspect, etc., etc. ; que le choix du légataire est bien extraordinaire, etc. ; que la signature et la date pourraient bien être, etc., etc. ; et mille autres raisons de cette force, assaisonnées d’injures ;

Que penserait le comte Alexandre-Joseph de cette chicane ? Ne dirait-il pas que l’antre affreux du monstre n’a jamais vomi de plaideur plus âpre et d’aussi mauvaise foi ? Mais enfin, armé d’un testament bien daté, bien signé de M. Duverney, le légataire universel ne craindrait point, etc., etc., etc. ; et le légataire universel aurait raison.

Il en est ainsi de ce contrat en brevet dont M. Duverney, qui en connaissait bien la légitimité, reçut de ma part la remise comme une preuve il’ 1 ma déférence ; et cela, quoique nous eussions fait la faute énorme entre nous d’en rappel, i le titn exécutom par le nom bien absurde de grosse. Ah ! monsieur le comte de la Blache, si votre bienfaiteur était là !... cet homme en tout si supérieur aux formes, et qui se piquait bien moins de recherche dans ses expressions que de noblesse dans ses actions ! lui qui soutint votre enfance avec tant de générosité ! dont l’argent et le crédit vous ont fait faire un si beau chemin ! dont la sagesse en tout temps guida votre inexpérience, et qui, couronnant tant de bienfaits par le don entier de sa fortune, y aurait même ajouté celui de sa magnanimité, si un codicille en pouvait transmettre l’héritage ! ne vous dirait-il pas, en vous voyant traîner aussi honteusement sa mémoire et son nom de tribunaux en tribunaux : Ah ! que vous êtes dur envers nous, mon héritier ! Les notaires de province ont toujours usé de - cette expression : ilifjii, l contrat la grosse a présentement été -par nous I livri en brevet ; personne avant vous ne s’en est plaint : dans vos écrits, vous excusez "ii-même en eux ce manque d’élégance notariale dans des actes publics, en faveur de ce qu’ils sont notaires de province et non de capitale ! Et vous ne voulez pas la passer à notre bonhomie dans un acte privé ! nous qui n’avons été notaires en aucun lieu du monde ! Ah ! que vous êtes dur envers nous, mon cher héritier !

Dans cet article viii, après avoir apaisé les vapeurs du client, il n’est pas hors de propos de rendre hommage à la bonne foi de l’avocat, qui prétend prouver, par les termes de l’article même, que si ce contrat en brevet a jamais existé, c’était une libéralité pure ; et sa preuve est que M. Duverney, parlant dans cet article, dit impérativement : « J’exige qu’il me rende ce contrat, quoiqu’il ne dût me le remettre que dans le cas où j’aurais fait quelque chose pour lui : ce que je n’ai pu. • Et là, le citateur, s’arrêtant tout court, nous fait un commentaire de deux grandes pages sur cette portion morcelée du texte, pour établir dans Parle un faux emploi sur une libéralité imaginaire ; et le lecteur, qui n’a pas ce texte sous les yeux, ne sait plus que penser : son esprit est ébranlé. Mais, lecteur, ne vous ai-je pas prévenu que ce mémoire était partout un chef-d’œuvre de simplesse et de bonne foi ? Lisez, je vous prie, la partie du texte écartée par mon loyal adversaire : après ces mots : ce que je n’ai pu, vous verrez ceux-ci, que M. Duverney ajoute : Et j’en reçois le fonds de ce contrat en quittance de la somme de soixante mille livres, aux termes dudit contrat.

Donc, aux termes de ce contrat, les soixante mille livres avaient été fournies par moi ; donc, cette rente était fondée sur un capital reconnu ; donc, l’article invoqué pour prouver que c’était une libéralité démontre évidemment le contraire : donc, mon indignation est toujours légitime. Oh ! que c’est un méprisable métier que celui d’un homme qui, pour gagner l’argent d’un autre, s’efforce indignement d’en déshonorer un troisième, altère les faits sans pudeur, dénature les textes, cite à faux les autorités, et se fait un jeu du mensonge et de la mauvaise foi ! Pour moi, si j’avais l’honneur d'être avocat, je c n- bien avilir ma noble profession en me chargeant d’une cause si mauvaise, que je ne pusse la défendre que par ces vils moyens que l’on tolère à peine à la plus basse chicane.

Heureusement ce tort n’est jamais celui d’un célèbre avocat. Toujours scrupuleux dans ses choix, il sait longtemps souffrir avant «le manquer à son noble caractère ; s’il épouse les lionnes causes, il m- se prostitue point aux mauvaises, convaincu qu’un plaidoyer insidieux commet encore plus le défenseur que le plaideur. La haine peut aveugler celui-ci, mais l’autre est froid, rien ne l’excuse ; et sitôt qu’il sort en plaidant des moyens que l’honneur ou la loi lui prescrit, il n’est plus à mes yeux qu’un de ces vils champions du temps féodal qui se jetaient dans l’arène, et, sans s’informer qui avait tort ou raison, y livraient le combat indifféremment pour tout le monde, au prix déshonorant d’un peu d’or.

ARTICLE IX.

Toujours M. Duverney.

c Pour remettre de la balance dans notre k compte, j’exige de son amitié qu’il résilie notre « traité des bois de Touraine : par ce moyen, le c tiers que nous y avons en commun lui restant en <( entier, les soixante-quinze mille livres qu’il a « faites pour nous deux dans l’affaire bu v nent propres, et il ne sera dans le cas d’essuyer « jamais aucune discussion ni procès de la part de mes héritiers ; ce qui ne manquerait pas de lui arriver, s’ils me succédaient un jour dans cette association, comme le porte l’article iv de u notre traité de société ; mais pour le dédommager de l’appui qu’il perd aujourd’hui pour la suite d’une affaire dans laquelle je l’ai engagé, et qui devient lourde et dangereuse, je lui tiens compte des huit mille livres convenues pourl’intérêt des soixante-quinze mille livres qui ont dû courir jusqu’à ce jour pour mon compte, et je promets et m’engage de lui fournir en forme de prêt, d’ici à la fin de la présente année, la même somme de soixante-quinze mille livres, pour l’aider à faire les nouveaux fonds que l’affaire exige, desquelles soixante-quinze mille livres je ne recevrai point d’intérêt pendant huit ans (que peut durer encore l’entreprise), du jour du prêt ; lequel terme expiré, ils me seront remboursés par lui, ou, en cas de mort, à mon neveu Pâris de Mézieux, son ami, que j’en gratifie ; et si mondit sieur de Beaumarchais aime mieux alors en passer contrat de constitution à quatre pour cent que de rembourser, il en sera le maître. »

Cet article est si étendu, si net, qu’il porte avec lui son commentaire. Une seule réflexion me saisit en lisant les précautions que M. Duverney a cru prendre ici contre les maux qu’il prévoyait dans l’avenir.

Ô prudence humaine ! de quel poids es-tu sur les événements ? Le plus sage des hommes, alarmé pour moi de la haine de son légataire, me force à résilier une société avantageuse pour que j’en aie jamais de querelle avec cet homme ; et cette résiliation même est un des points d’appui du plus exécrable procès de la part de ce légataire ! Ô prudence humaine !

Au reste, les plaidoyers de mon adversaire sur cette transaction, ainsi que sur tous les autres articles de cet acte, n’ont jamais été qu’une négation formelle, un démenti, une accusation de dol, de fraude et de lésion énormissime.

Mais après la mort de votre bienfaiteur, vous avez écrit à Beaumarchais que vous ne saviez rien des affaires qui avaient été entre lui et votre bienfaiteur : dans tous les temps vous avez plaidé que vous n’aviez trouvé dans les papiers de ce même bienfaiteur aucun renseignement pour ou contre le titre qu’on vous oppose ; et vous soutenez que ce titre et les choses qu’il contient ne sont que des chimères !

Ô monsieur le comte ! cette persuasion obscure, ce puissant motif de croire sans preuve, admis peut-être en d’autres cas, est une monnaie qui n’a pas cours en justice ; on y oppose les actes aux actes, les lettres aux lettres, les raisons aux raisons, et le dédain aux injures. Quand je dis le dédain aux injures, je parle de l’effet qu’elles produisent sur l’esprit des juges : car l’homme outragé n’en a pas moins droit à des réparations authentiques, et je les ai toujours réclamées.

ARTICLE X.

Toujours M. Duvemey.

« Et pour faire la balance juste de notre compte, je me reconnais son débiteur de la somme de vingt-trois mille livres, que je lui payerai, à sa volonté sans qu’il soit besoin d’autre titre que le présent engagement. »

Cet article est-il clair ? est-ce une illusion ? est-ce une fausse apparence, qu’un acte où le reliquat du compte est fixé par sa somme, avec obligation expresse de l’acquitter à volonté, sans qu’il soit besoin d’autre titre que le présent engagement ? Si un tel acte n’est plus sacré parmi les hommes, et s’il peut être arbitrairement annulé, tout est rompu, le lien social est brisé, plus de sûreté dans sa patrie ; il faut fuir aux pays où les propriétés sont au moins respectées.

Mais non, il faut rester en France, et rappeler seulement à ses juges que cet acte est reconnu, daté, signé par M. Duverney ; et que, tant que cette signature n’est pas entamée, il n’y a pas d’acte plus respectable en finance, en commerce ; et je prends, à ce sujet, la liberté de donner le plus ferme démenti à celui qui a osé imprimer que, dans quatre parères ou jugements sur cette affaire, émanés de quatre chambres du commerce de ce royaume, il y en a un qui ne décide pas le procès en ma faveur. Heureusement M. le rapporteur les a tous dans ses mains.

S’il est toléré quelquefois de raisonner faux, ô avocat, il est ordonné de toujours citer juste, ô honnête homme !

ARTICLE XI.

« Au moyen desquelles clauses ci-dessus énoncées, remise, par mondit sieur de Beaumarchais, de titres, papiers, reçus, billets au porteur, grosse du contrat de six mille livres de rente viagère, résiliation du traité sur les bois, reconnaissance de mes quittances, arrêté de compte, etc., je reconnais mondit sieur de Beaumarchais quitte de tout envers moi. »

Si le lecteur ennuyé n’a pas vingt fois jeté ce mémoire, et s’il a dévoré le dégoût de le lire jusqu’à cet article xi, je le supplie de relire encore une fois, non le mémoire, mais l’article, pour se bien pénétrer de la bonne foi, de la candeur avec laquelle mon adversaire a discuté cet acte.

En le relisant, je supplie en grâce le lecteur de se rappeler que le comte légataire n’a cessé de lui assurer « qu’aucune pièce justificative n’a été remise de ma part ; que l’acte en fait foi ; et que si le contrat de six mille livres de rente viagère a jamais existé, c’est à moi de le montrer, puisque je dois l’avoir dans mes mains. » Enfin, je supplie le lecteur de comparer des notions aussi infidèles avec cet article xi, destiné par M. Duverney à reconnaître que la « remise des titres, papiers, reçus, billets au porteur, grosse du contrat de six mille livres de rente viagère, a été effectuée par mondit sieur de Beaumarchais. »

Et lorsque dans cet article, qui fait le résumé de tout ce qui précède, on voit M. Duvern naître en toutes lettre que le traité sur les boisa l et par lui accep tées ; que notre compte est clos et arrêté ; lorsque ce résumé finit par ces mots si positifs : J* mondit sieur de Beaumarchais guitU di tout envers moi, peut-on s’empêcher d’être indigné île lamauavec laquelle le comte de la Blache s’est de verser le désordre et la confusion sur le plus clair, le plus jusle et le plus lumineux des actes ?

Acte où tous les objets, présentés d’abord en masse, puis en détail, puis en résumé, ont ensemble une relation si exacte et si pure ! v i dont le comte Falcoz a toujours avoué n’avoir jamais connu aucun antécédent ! Acte qu’il n’en accuse pas moins, m. : L ignorance, avec une intrépidité qui fait monter au cerveau des bouffées d’impatience !… monsieur le comte de la Blache ! en vous voyant faire un si indigne métier depuis quatre ans pour m’enlever quinze mille francs, qui pourrait être étonné de vous voir possesseur d’un legs de quinze cent mille lianes, sachant que vous y avez travaillé pendant quinze ans ? article xu.

Toujours M. Duverney.

« Je promets et / m’i ngage de lui remettr<, à sa •< première réquisition, la grosse en parchemin du « contrat à quatre pour cent de sa charge de secrétaire du roi, comme m’ayant été remboursé « avec tous les arrérages jusqu’à ce jour. Plus, je « m’engage de lui remettre tous ses reçus, billets. « missives, etc., de toutes les sommes qu’il a touchées de moi, par moi, ou par un ti « quelques formes que ces reconnaissances se h trouvent, soit dans sa Ht, soil « pour les fonds qu’il a touchés pi ti foires, et notamment son billet au porteur du « 19 août 17CI, de vingt mille livres, qui s’est « égaré dans mes papiers. »

Cette convention, toute simple dans le temps de L’arrêté de compte, est devenue d’une grande importance aujourd’hui, que M. Duverney est mort sans m’avoir rendu ni contrats, ni reçus, ni billets, ni aucun des titres que cet article détaille. Hais par quelle étonnante subversion de prinlorsque je les demande à mon adversaire, qui représenteà cet égard M. Duverney, prétend-il se faire un titre contre moi de ce qu’il ne me les rend pas ? Je ne les ai pas trouvés sous le scellé, dit il, Jonc ils n ont jam u : i Xi Quelle squi : quelle logique ! il n’en sortira pas. Voici ma réponse : elle est plus conséquente. M. Duverney. suivant la lettre de noti s’était expressément engagé, par cet articl tous ces titres à ma j isition : ii a toujours différé, quoique je n’aie cesse • demander pendant deux mois, mes lettre— n fonl foi ; mais à son décès, j’étais mourant moi-même à la campagne ; je ne pus envoyer, moins encore aller chez lui : il est mort sans me les avoir remis. Et ces titres, que je réclamais et réclame encore, sont les contrats de cinquante-six mille francs ; tous les reçus, billets ou reconnai de moi qui forment le complément de cin six à cent trente-neuf mille livres, c’est-à-dire environ quatre-vingt-deux mille livres qu’on me ferait payer quand on voudrait, si l’arrêt n’était p is issé ; plus, toutes mes reconnaissances d’argent reçu par lui pour ses affaires personnelles, et qu’on peut aussi me faire payer dans le même Ainsi voilà pour plus de cent mille livres de reçus ou billets de moi, qui sont disparus d’une façon bien étrange dans le secrétaire de M. Duverney à l’instant de sa mort. One sont-ils devenus ? Pour éviter l’embarras de la discussion, mon adversaire tranche la question d’un seul mot. Ces titres n’ont jamais existé, dit-il. Et sa preuve est que. puisque les contrats se sont trouvés sous le scellé, le reste s’y fût trouvé de même s’il eût existé.

N’allons pas si vite, monsieur le comte : ceci n’est point du tout clair. L’acte du 1 er avril ne porte-t-il pas que je suis débiteur de cent trente-neuf mille livres.’Cet acte n’atteste-t-il pas que les titresen existent en contrats, reçus, billets, dans les main ; de M. Duv<

Or, en nous présentant aujourd’hui des expéditions de contrats dont la minute est chez un notaire, ce qui rendait leur soustraction inutile à celui qui enlevait tout le reste, prétendez-vous nous bien prouver que plus de cent mille francs de reçus ou billets de moi, qui étaient avec ces contrats chez M. Duverney. n’ont jamais existé ? La seule chose que vous prouviez est qu’on s’est abstenu d’enlever de son secrétaire, à sa mort, tout ce qu’il était inutile d’en ôter. Pas davantage. Et comme il m’est très-important de constater que je devais à M. Duverney beaucoup plus de cinquante-six mille trois cents livres, parce qu’il m’est très-important de conserver le droit rigoureux d’en réclamer les titres, aux termes de notre acte, je ferai la preuve, et même lé— • M. Duverney m’a prêté, sur de simples reconnaisii un seul article, quarante-quatre mille livres en sus de cinquante-six mille, pour m’aider .i payer une maison que j’achetais ; je prouverai avec la même évidence.

El i comte de la Blache, qui m’a tant reproché partout d’avoir coûté plus de quatre cent mille livres à M. Duverney, aura beau se contredire assez étourdîment pour vouloir réduire au prêt de cinquante-six mille francs ces immenses bienfaits sur lesquels il m’a tant injurié, il n’en sera pas moins prouvé que M. Duverney m’a prêté les cent trente-neuf mille francs spécifiés dans notre acte, et dont je réclame les titres acquittés. Que sont-ils donc devenus ces titres ? Voilà ce à quoi il faut répondre sans biaiser.

Pressé par cet argument, prétendez-vous que M. Duverney m’a remis ces cent mille livres et plus de titres ? Mais c’est ce que M. Duverney n’eût jamais fait, si une libération définitive ne m’avait pas acquitté de ces sommes envers lui. Or, il n’y a jamais eu entre nous d’autre libération réciproque et définitive que l’acte du 1er avril 1770 ; et dans cet acte, M. Duverney ne me rend pas mes titres ; il s’oblige seulement de me les rendre à ma première réquisition : que sont-ils devenus ? Votre réponse n’y satisfait point, ou bien il faut en conclure que l’acte du 1er avril est excellent.

M. Duverney les a-t-il brûlés comme inutiles à mes intérêts, et de garde dangereuse pour ses secrets ? Mais c’est certainement ce qu’il n’aurait pas fait, s’il n’avait pas existé dans mes mains et dans les siennes un acte antérieur qui les annulât. On ne perd pas de gaieté de cœur pour plus de cent mille livres de titres actifs contre son débiteur. Et cette seconde supposition prouve aussi nécessairement que la première l’existence et la légitimité de l’acte du 1er avril 1770, ou bien elle laisse encore sans réponse mon éternelle question : Que sont devenus tous ces titres de créance que je réclame ?

Enfin, M. Duverney n’a-t-il ni remis ni brûlé de son vivant ces reçus de moi montant à plus de cent mille livres, ils existent donc, en quelque endroit qu’ils soient. Mais pour le coup, s’ils sont disparus aussi étrangement. il ne saurait y avoir de supercherie de ma part. Vous ne direz pas que je me suis rendu invisible pour les aller enlever du secrétaire de M. Duverney pendant sa dernière maladie. J’étais mourant à la campagne ; et vous savez bien, monsieur le comte, que ce n’est pas moi qui me suis emparé de ses derniers moments.

Articuler positivement que vous les en avez ôtés, c’est ce que je ne ferai point, car je ne sais ce qui en est : non que je ne le pusse avec bien plus de fondement que vous n’en mettez dans vos honnêtes présomptions contre l’acte.

Car enfin il est de notoriété dans la famille de M. Duverney que vous ne quittiez point sa chambre pendant sa dernière maladie.

Il est de notoriété dans cette famille que, surmontant la douleur de perdre votre bienfaiteur, vous avez eu le sang-froid de faire tenir, le jour de sa mort, un notaire avec un acte à signer, enfermé quatre heure dans sa garde-robe, attendant un moment de demi-connaissance qui ne revint plus au malade.

Dans cette famille, il est constaté par vos aveux mêmes que, surmontant l’amour filial, vous aviez destiné cet acte à faire passer sur votre tête les bienfaits qu’un oncle généreux avait placés sur celle de sa nièce, votre digne et respectable mère.

Et il est évident que, puisque vous avez tenté de faire une telle chose, vous étiez le maître absolu de l’intérieur de cette chambre.

Et mon père, à qui j’ai conté ce trait de votre amour filial, ne voulait pas absolument le croire.

Et lorsqu’il s’y est vu forcé, il s’est écrié : Mon Dieu ! que cette dame est malheureuse ! Car mon père ignorait qu’elle eût un second fils aussi tendre et respectueux que l’aîné fut toujours dur envers elle.

Et ce vieillard chéri s’est mis à pleurer de joie de ce que vous n’êtes pas son fils, ou de ce que son fils n’est pas vous.

Et vous voyez bien que si l’on voulait sur ces données proposer un problème, il n’irait pas mal ainsi :

Un légataire universel était maître absolu de la chambre du testateur mourant sans connaissance ; ce légataire était assez injuste pour vouloir dépouiller sa mère ; il avait assez de sang-froid pour oser le tenter en ces moments affreux ; il avait la liberté de faire entrer dans cette chambre un notaire pour en faire signer secrètement l’acte au testateur. Dans le secrétaire du testateur, auprès de son lit, étaient des titres dont il importait fort au légataire de dépouiller un sien ennemi. Ces titres ne se sont pas trouvés sous le scellé du testateur après sa mort. On demande qui l’on peut soupçonner de les avoir détournés. L’on n’exige qu’une grande probabilité pour solution.

Quoi qu’il en soit de cette solution, si ces titres, à la levée des scellés, ne se sont point trouvés dans le secrétaire, celui qui les en a ôtés est celui-là même qui s’est emparé du double de l’acte, du traité des bois résilié et biffé, du contrat en brevet de soixante mille livres, et de trois quittances de vingt mille, de dix-huit mille et de neuf mille cinq cents livres. Le tout devait être ensemble ; et n’est-ce pas là le cas ou jamais de dire : Is fecit cui prodest ? Celui-là le fit, à qui il importait de le faire. Mais comme on n’aurait écarté tous ces titres que pour combattre l’acte avec plus d’avantage, par l’obscurité que cette disparition répandrait sur ces clauses, il faut avouer que cette explication adoptée produirait tout juste un effet contraire, puisqu’elle supposerait nécessairement existant dans le secrétaire cet acte qu’on voulait obscurcir, annihiler, diffamer, en se permettant la soustraction des titres qui l’auraient rendu inexpugnable. Et voilà que je commence à n’être plus si en peine de ce que sont devenus tous ces titres que je réclame, et même tous ceux que je ne réclame point.

Enfin, sous quelque aspect qu’on envisage la disparition de plus de cent mille livres en titres actifs contre moi, attestés par l’acte du 1er avril, dès qu’il est constant que je devais cent trente-neuf mille livres, dès qu’il est constant que leurs titres existaient, soit qu’on veuille que M. Duverney me les ait remis, soit qu’il les ait brûlés comme inutiles, soit qu’on les ait enlevés de son secrétaire à sa mort, leur non-existence au scellé prouve invinciblement et nécessairement la véracité de l’acte du 1er avril, entre M. Duverney et moi.

Résumons. J’ai droit de réclamer ces contrats, ces reconnaissances, cette foule de pièces qui peuvent me nuire en des mains étrangères. Je vous les demande armé d’un titre, et vous me faites un tort de ce que vous ne me les rendez pas. Et, de ce que vous ne me les rendez pas, vous en concluez vicieusement qu’ils n’ont jamais existé ! Puis, faisant de cette conclusion vicieuse le principe d’une autre conclusion plus vicieuse encore, vous ajoutez : Ces titres n’ont jamais existé ; donc, l’acte qui les atteste et les réclame est chimérique et frauduleux.

Mais si vous parveniez à faire confirmer l’arrêt (ce qui fait frémir à penser), lorsqu’un jour vous viendriez me demander le payement de ces cent mille livres, qu’aurais-je à vous répondre ? Quoi ? que vous avez tort de me les présenter à payer, parce que vous avez soutenu en plaidant que ces titres n’existaient pas.

A la vérité, me diriez-vous, ils n’existaient pas au scelle ; mais je les retrouve entre les mains de M. tel, à qui M. Duverney les avait confiés : vous les deviez, vous les avez avoués ; enfin les voici : l’acte qui en portait l’acquittement est annulé ; donc il faut les payer.

Je vous jure, monsieur le comte, que je ne répliquerais pas un mot, tant ce raisonnement me semblerait juste : aussi n’est-ce pas vous alors qui auriez tort envers moi, mais bien l’arrêt d’annulement.

Ainsi désarmé, dépouillé, blessé deux fuis par une arme à deux tranchants, après avoir payé cent mille francs à M. Duverney, j’aurais perdu mon procès, parce que les titres n’en existaient pas au scellé ; et, le procès perdu, je serais tenu de les payer à son légataire une seconde fois, parce que ces titres existaient ailleurs. Êtes-vous bien résolu maintenant de presser la confirmation de l’arrêt ? voilà pourtant ce qui en résulterait contre moi. ARTICLE XIII.

Toujours M. Duvernej qui parle.

« Plus, je m’engage a lui rendre toutes les let" très, papiers, sollicitations, etc., que la famille « royale m’a faites ou fait faire pour lui, et qu’il « appelle ses lettres de noblesse. » Vous vous êtes bien gardé, monsieur le comte, de produire au procès ces précieuses sollicitations qui ont fondé l’attachement de M. Duvernej pour moi. Vous avez craint qu’un ne vît, dans les re commandations les [dus pressantes, la source d’une amitié sur laquelle vous vouliez répandre un nuage funeste à mon existence el à la mémoire de votre bienfaiteur. Mais vous me les rendrez toutes, car j’en ai des copies, el elles ont été inventoriées : une lettre de l’exécuteur testamentaire me l’atteste. Vous aviez intérêt à les taire : vous n’en avez rien dit nulle part ; et c’est le seul point de tous vus plaidoyers où vous ayez été conséquent. Seulement, à la page to de votre dernier mémoire, lorsque vous voulez établir qu’en 1701 je n’avais pu placer soixante mille livres à dix pour cent sur M. Duverney, vous glissez bien insidieusement une prétendue phrase d’un de nies billets, daté de juillet 1762, c’est-à-dire d’un an après, où vous me faites écrire ces mots : Pour sortir du malheur opinidtn qui me poursuit… el vous en concluez que je n’avais rien, puisque j’étais si malheureux

Citateur fidèle el toujours de bonne loi, montrez-le donc aux juges ce billel un j’écrivais les mois que vous elle/ ! ilsverroui de quelle main respectable est le billet ; ils verront de quel endroil il i’st date ; ils verront qu’il porte celle phrase : Nous voudrions bien qu’il put sortir enfin <lu malheur opiniâtre qui le poursuit, et non quime poursuit !

Alors, se rappelant que mes augustes bienfaitrices savaient bien que M. Duverney s’était obligé dénie faire avoir un intérêt dans les vivres de Flandre, el, de’ne l’avoir pu, qu’il m’avail prêté cinq cent mille livres pour acquérir u ? harge qu’on m’avait, enlevée, el que tous les efforts de la plus puissante protection ne m’avaient servi qu’à me procurer les modiques fonds dont M. Duverney me faisait depuis un an la rente a dix pour cent, ils concluront que ce billet, plein de bonté, de grâce el d’intérêt, ne prouve pas en 1762 que je n’eusse point placé une somme en 176 !, niais ■ pie beaucoup d’efforts généreux en nia faveur n’avaient eu depuis aucun succès.

Alors, pour échapper un moment au deguùl du liscussion aussi triste, ils réfléchiront avec moi que, dans le malheur opiniâtre qui mepoursuii —ut et m’empêchait de réussir à rien, j’étais pourtant la plus fortunée créature’lu monde, puisque,’Vim côte, ce qu’il y avait de plus grand, de plus vertueux el de plus auguste en France ne dédaignait pas de me recommander en termes aussi pressants a M. Duverney, et que, de l’autre, le plus digne ami avait la boule de s’affliger de ne pouvoir m’arracher, malgré tous ses efforts, ou malheur opiniâtre qui me poursuivait.

Ainsi, toujours pauvre et battu des événements, marchant sans arriver, toujours près d’être riche et ne l’étant jamais, mais ma reconnaissance l’emportant sur mes chagrins, j’étais serein, j’étais gai, tranquille, et, s’il faut l’avouer, bien plus heureux de tant devoir qu’infortuné de ne rien avoir.

Telle a toujours été ma vie. Souvent désolé, mais toujours consolé, je me suis moins affecté de mes pertes qu’occupé de leurs dédommagements. Aujourd’hui même que je crois avoir éprouvé plus de malheurs qu’il n’en faut pour lasser la patience de douze infortunés, je suis d’un sang-froid qui va jusqu’à donner de l’humeur à mes ennemis. Ils ne me trouvent pas assez à plaindre, parce qu’il me reste encore du courage ; ils voudraient me voir les yeux caves, le visage abattu, l’air bien morne et bien désolé.

Depuis quatre ans, à la vérité, je me suis vu malaisé, maltraité, mal attaqué, mal dénigré, mal jugé, mal dénoncé, mal blâmé, mal assassiné ; j’ai perdu ma fortune et ma santé ; tous mes biens sont encore saisis, et je plaide pour les ravoir, ce qui achève le tableau.

Mais enfin, comme il est bien prouvé que tout ce qu'on m’a fait, on me l’a fait tout de travers, cela est-il donc sans ressource ? Mes ennemis, pour m’avoir déchiré, m’ont-ils accablé ? Le funeste arrêt qui a tenté de me flétrir y est-il donc parvenu ? Les brigands qui m’ont poignardé cet automne empêchent-ils que je ne sois au monde ? Le comte Falcoz a-t-il bien gagné son indigne procès ? Sera-ce un lourd mémoire, une plate épigramme ou une mauvaise chanson qui me mettront au désespoir ? N'ai-je aucune espérance de rentrer dans mes possessions ? Ne vit-on pas longtemps avec une mauvaise santé ? Ne suis-je pas occupé à me pourvoir contre cet arrêt du blâme ? Enfin la tourbe de mes ennemis est-elle donc si triomphante ? Eh ! messieurs, au lieu de vous dépiter de ce que je ne suis pas plus malheureux, rougissez, en comparant votre sort au mien, de n’être pas plus heureux vous-mêmes !

À mon égard, depuis longtemps je sais bien que

1 1 re ’■ est combattre ; et je m’en désolerais peul être, 

.-i je ne -entais en revanche que combattre ivre.

Ce petit repos vous a-l-il délassé, lecteur ? Pour moi, je me sens mieux. Remettons-nous en marche. I.e chemin est pénible, escarpé ; mais l’honneur est au bout. Il a longtemps que ceci n’esl plu- pour moi un procès ’I ai

ARTICLE Xl.

c Plus, je m engage a lui faire tenir un de m « grands portraits du meilleur maître, pour le don du [uel il me sollicite depuis longtemps. «  Mans ma première partie j’ai dit, monsieur le comte, que vous aviez été Ibrl étonné qu’un pareil engagement lui entré dans un arrêté ; mais nous avons coulé cel article à fond : la redite en serait inutile.

Rappelez-vous seulement que c’est la premièri chose que je vous ai demandée dan- ne - lettr< Je ne serai pas généreux sur cel arl icle, je vous en avertis, Ce portrait si longtemps promis esl celui d’un homme à qui je dois bien plus que de l’argent : je lui dois le bien i ne ? li niable de savoir m’en passer et d’être heureux. Il m’apprit à regarder I ar- "■i nt i ninme un moyen, et jamais comme un but. C’était un grand mol qu’il disait là.

n’est plus, cet ami généreux, cet homme 

d’Etat, ce philosophe aimable, ce père de la noblesse indigente, le bienfaiteur du comte de la Blache et mon maître ! Mais j’avoue que le plaisir d’avoir reconquis son portrait, mesuré -ni- le chagrin de -a longue privation, sera l’un des plus vifs que je puisse éprouver. Telle est l’inscription que je veux mettre au bas :

Portrait di M. Duverney promis longtemps par « lui-même, exigé par écrit de son vivant, disputé ci par son légataire après sa mort ; obtenu parsentence ’I' 1 - requêtes de l’hôtel ; rayé de me- possessions par jugement d’un autre tribunal ; « rendu à mon espoir par arrêt du conseil du roi ; i. définitivement adjugé par arrêt du parlement ■ de... , à son tli i iph Beaumarchais, etc. -C’est ainsi que, depuis la satisfaction des besoins les plus matériels jusqu’aux plus délicates voluptés d’une aine sensible, toul me parait fondé sur le sublime et consolant principe de la compensation des maux par les biens.

Ce portrait de M. Duverney renouvelle en moi le souvenir vif el pressanl de ce grand citoyen ; et le cabinet d’un particulier me parait un lieu trop obscur pour qu’il 5 soit placé dignement. Il a trop mérité delà patrie en fondantune éducation convenable à tous les fils de nos défenseurs, il a trop mérité de son siècle en le rendant rival île celui qui assura la retraite à ces mêmes défenseurs, pour qu’on ne lui assigne pas une place très-honorable.

Il manque à l’École militaire un mausolée de ce grand homme. On l’avait forcé de laisser prendre en marbre un buste de lui pour ce digne emploi. Le comte de la Blache, à sa mort, a refusé ce buste à l’École militaire.

lui. se-t il arrach : 1 1 ivance stre place par mes main-, avec cette inscription : Éli < é par la reconnaissance à l’ami de la patrie ! el c’est à quoi seront employés tous les doi âges el intérêts auxquels nue poursuite injurieuse me donne un droil incontestable. J’en indique exprès l’usage, afin qu’en ne les épargne pas. Hori cet emploi de prédilection, ils appartenaient aux pauvres. Mais la charité n’esl qu’une vertu ; la re taissance est un devoir ; elle aura la préférence. VIVTICLE xv.

Toujours M. Duvernej .

de son amitié qu’il brûle toute notre correspondance secrète, comme je viens de le 

faire de mon côté, afin qu’il ne reste aucun vestige du passé ; et j’exige de son honneur qu’il garde toute sa vie le plus profond secret sur ce qui me regarde, dont il a eu connaissance. »

Cet article est la preuve que ce n’est pas moi qui me suis réservé la liberté de brûler des lettres importantes, comme mon adversaire l’a plaidé, mais qu’on l’a exigé de mon amitié, de mon honneur, et qu’on m’a fait exprès cette loi dans un acte qui pouvait devenir public un jour, afin que la publicité même de la punit de i : ■■ infidélité par le déshonneur, si jamais je m’en rendais coupable ; et c’est le motif que M. Duverney m’a donné lui-même de la volonté obstinée qu’il a mise à faire insérer cet article dans l’acte.

Quant à ce qui me regarde, ai-je mis le moindre mystère aux objets de notre compte ? ~ ne pèchent que par trop de clarté, de prolixité, puisque leur étendue seule a fourni le prétexte a mon adversaire de les cou expliquer et travailler à sa manière : de sorte que dans ses écrits on trouve toujours, pour le résultat de sa logique, que je suis un fripon, un sot ; son bienfaiteur, un imbécile ; l’acte, une ineptie d’un bout à l’autre ; lui, comte l’alcoz’, un adversaire très-modéré, très-équitable ; et maîtres tels et tels, de grands orateurs. Plauditc manibus.

ARTICLE XVI.

« Et moi, Caron de Beaumarchais, aux clauses il conditions ci-dessus énoncées, je promets et « m’engage de remettre, demain pour tout <• mondit sieur Duverney, les pièces essentielles « qui lui manquent sous les n os o, 9 et 62. Plus, le « traité de société entre nous sur les bois de Touraine, que je résilie, uniquement par respecl « pour le désir qu’il en a, dans un moment où i— j’aurais le plus besoin d’appui dans cotte affaire ; iqu’il m’eût été bien plus avantageux que « mondit sieur prît pour son compte tout le tiers . d’intérêt que nous y avons en commun, comme « je l’en sollicite depuis longtemps. Je refuse les « huit mille livres de l’intérêt des soixante-quinze « mille livres avancées : mais j’accepte le prêt de < soixante-quinze mille livres comme une condition rigoureuse de la résiliation, et sans laquelle « elle n’aurait pas lieu, et au défaut duquel prêt « le traité reprendrait toute sa force. Ainsi, pour « la juste balance de notre compte, je réduis ma <> créance sur mondit sieur Duverney à la somme « de quinze mille livres, lesquelles payées, le contrat à quatre pour cent, les lettres, pap en-, billets remis, et le prêt de soixante-quinze « mille livres effectué, je reconnais mondit sieur ■ Duverney quitte de tout envers moi. Et, pour ’tous les articles de cet arrêté fait double entre « nous, nous donnons à cet écrit sous seings peinte la force qu’il aurait par-devant noce taires. avec promesse d’en passer acte à la première réquisition de l’un do nous. A Paris, le < I e’avril l77o. Sigm : Paris Dut « Beaumarchais. »

■ nier article, le plus long de tous, fail m clôture de notre acte : mais, quelque nel qui ! paraisse, il n’a pu échapper à la censure de mon adversaire. Il prétend d’abord que je m’y donne les airs d’un homme qui récompense les complaisances de son inférieur par un modique présent de huit mille livres. C’est ainsi qu’il qualifie le refus que je fais des huit mille francs d’intérêts des soixante-quinze mille livres que j’avais m rincées pour M. Duverney. On reconnaît partout votre manière équitabl ater les objets : toujours le même, monsieur le comte, toujours. Mais puisque l’affaire’le— bois me devient personnelle, puisqu’on me fournit les moyens de la continuer avec avantage, et que les fonds que j’y ai faits restent pour mon compte, ne serait-il pas injuste à moi d’en percevoir les inl lerefu modestement la générosité qu’on a voulu m’en faire ; et vous donnez à cet acte de justice un ri"in odieux ! Que serait-ce donc si je l’avais ai té devant me payer un jour ces huit mille livres d’intérêts, j’en aurais reçu seize au lieu de huit pour l’intérêt de soixante-quinze mille livres: et c’est alors que j’aurais fait un double emploi malhonnête.

Ainsi vous trouvez dans l’acte des doubles emplois partout où il n’y en a point, et vous me reprochez ’I’1 n’en avoir pas fait un au seul endroit où il serait certainement i — nsé comme vous en réglant mes comptes.

De quelque façon que je m’y prenne, on voit que je n’aurais jamais raison avec un ad’ aussi cauteleux; son système est d sur toutes les phrases de cel a : te. Vous « m’imposez (a-t-il imprimé quelque part) la peine « de renouer la société pour les bois, —i je ne vous « prête pas soixante-quinze mille livres. V « reprendre cette société, il faudrait que le traité o en existât : vous l’avez résilié, biffé, annulé ; « vous l’avez rendu, et tout est consomme à cet i. égard. Puisque de reprendre l’engagement de « cette société était la seule peine prononcée par (( vous-même contre le défaut de fournissement lixante-quinze mille livres et que vous ne « pouvez me forcer de reprendre les engagements « d’un traité inconnu qui n’existe plus, je ne suis « tenu de faire ni l’un ni l’autre. » N’est-ce pas là, monsieur le comte, votre raisonnement dans toute sa splendeur ? Je n’ai pas cheriffaiblir en le rapportant. Voyons si ma réponse aura quelque mérite à vos yeux : c est —i votre bienfaiteur que je l’adresse. Entendez-moi, monsieur Duverney, je vous en conjure.

Par notre arrêté de compte, vous avez exigé que je vous remisse, le lendemain, pour tout délai, le traité de société résilié et biffé ; je l’ai fait par déférence. Vous ne vous êtes réservé dans notre acte aucune option sur le prêt, puisque vous en avez fait l’indemnité de la résiliation d’une société qu’il vous importait d’éteindre. Moi seul, en acceptant le fournissement de soixante-quinze mille livres, je m’étais réservé le droit de vous forcer à reprendre cette société, en cas que je ne pusse arracher de vous le prêt d’argent qui était le prix de la dissolution. Mais, après avoir fait votre choix, après m’avoir ôté des mains le traité résilié, vous croyez-vous en droit, pour me ruiner, de revenir à choisir, entre deux obligations, la seule que vous avez rendue impraticable ? Au défaut de celle-ci, l’obligation du prêt ne demeure-t-elle pas dans toute sa force ?

Pour être conséquent, je vais donc vous poursuivre pour le fournissement de l’argent convenu : et si tous vos biens ne sont pas suffisants pour le remplir, alors seulement je conviendrai que j’ai eu tort de vous rendre un traité biffé, par lequel, en vertu de l’alternative que je m’étais réservée, je vous forcerais aujourd’hui de supporter tout le poids d’une affaire dont vous vous êtes allégé à mes dépens.

Tant que vous avez vécu, monsieur, je n’ai pas eu besoin d’employer ce langage sec et rigoureux ; vous étiez juste, grand, généreux ; mais vous n’existez plus, malheureusement, et vos représentants n’ont hérité que de vos biens.

J’ai dit plus haut que, de quelque façon que je m’y prisse, je n’aurais jamais raison avec un adversaire aussi cauteleux que le mien. Je vais plus loin : il m’était impossible d’éviter de plaider avec lui. Par son humeur pour une demande de quinze mille francs, jugez quelle eût été sa rage contre moi, si l’arrêté de compte qu’il rejette n’avait pas été fait du vivant de M. Duverney ? Aux prétentions du comte de la Blache j’opposerais : Trois quittances valant

In contrat en brevet de…

Les arrérages à dix pour cent depuis 1762 jusqu’en 1770…

Un traité de société, dont li s fonds a rembourser

’. intérêt poi té à

. :

, 000

, , oimi

8, 00 i

, 000 liv.

Réduirait-il alors mes débets à cinquante-six mille livres ? Au contraire, il serait bien désolé de ne pouvoir pas m’opposer pour plus de cent trente-neuf mille francs de titres.

Or cette somme défalquée de deux cent trente-sept mille livres me laisserait aujourd’hui créancier, et créancier rigoureux, de quatre-vingt-dix-huit mille francs ; ou j’aurais sur lui une rente viagère de six mille livres, et il serait chargé seul du poids des fonds, et de l’embarras de suivre l’affaire des bois de Touraine.

Et si j’avais été l’homme infâme pour lequel le comte de la Blache voudrait bien me donner, à cette créance légitime de quatre-vingt-dix-huit mille livres j’aurais pu joindre la créance abusive de cent soixante mille francs de billets au porteur. 1..’comte Falcoz aurait beau crier aujourd hui, gémir, imprimer que je suis un monstre ; il faudrait acquitter ces billets, et, au lieu de quinze mille francs, me payer deux cent cinquante-huit mille livres.

Je m’rougis point d’avoir eu des obligations à M. Duvernej, et le seul bien de cette odieuse affaire est de m’avoir fourni l’occasion d’en publier ma reconnaissance : mais je ne’glorifie d’avoir i lé assez heureux pour lui rendre à mon tour de très-grands services. J’ai passé ma vie à taire du bien au delà de mes moyens, el a mériter la réputation d’homme juste, qui m’est aujourd’hui contesté ri depuis quatre an— ! <■ comte de la Blache m’a outragé de toutes les manières possibles pour une misérable somme de quinze mille livres. L’humeur me gagne : il est temps de m’arrêter. Je crois avoir prouvé que les trois pièces sous les n"— ; ;. y et 62.-ont des objets étrangers à mon compte ; qu’elles ne sont point des titres à argent ; .•t que, si je ne les avais pas rendues, j’aurais dû les brûler. Je crois avoir solidement établi que la remise des cent soixante mille francs de billi ts au porteur, axant d’entamer le compte, esl un ii. d’équité de ma part, qui reflète avantageusemenl sur tout le reste de l’acte. ou, sous nu autre point de ui’. mu’preuve incontestable que chacun y veillait à ses intérêts. Je crois avoir prouvé que je ne devais au total, a M. Duvernej. que cenl trente-neuf mille francs ; que je 1rs ai bien payés ; que les quinze mille francs qui ne 1.-ont » I n s par le résultat ne peuvent être contestés ; que le fournissement des soixante-quinze mille li res doit ètn effei tué sans délai, aux termes de l’acte ;’■ ! qui’, loin que les inb rets du comte de la Blache se trouvent lésés par cet arrêté de compte, il doit a ma seule équité de n’avoir point a remplir envers moi des engagements immenses ; qu’indépendamment de I injustice de ses prétentions au fond, la forme de l’arrêt qui lui a donné gain de cause est vicieuse de tout point, el que cel arrèl ne saui.ut subsister. Mais quand on se rappellera, monsieur le comte, i < 1 1 1 1 ce que j’ai fait pendant h mois i ■ ue point avoir de proi es avec l’héritier de mon bienfaiteur, quand on verra mes lettres remplies d’égards, vos réponses pleines de hauteur !

Quand on se rappellera le dépôl volontaire de mon acte chez f Hommet, notaire ; l’invitation réitérée que je vous ai faite d > amener les ami— el les commis de M. Duverney, qui tous vous ont blâmé <le m’intenter cel indi,

Quand on se rappellera l’honnêteté de mes propositions à votre conseil assemblé, l’offre que j’ai faite de les prendre pour arbitres, quoique vos amis ; et celle de leur envoyer mon blanc seing !

Lorsqu’on se rappellera comment votre avocat d’alors m’a longuement injurié pour de l’argent dans ses plaidoyers et mémoires : comment vous m’avez ensuite accusé d’avoir fabriqué de fausses lettres de Mesdames, afin qu’on en induisît que j’avais bien pu fabriquer un faux acte ; et comment, vous joignant enfin au rapporteur Goëzman pour me déchirer, vous lui avez écrit de Paris (que vous nommiez Grenoble) que j’étais le calomniateur le plus atroce, un monstre achevé, un serpent rongeur de limes, une espèce venimeuse dont il fallait purger la société par la voie du bourreau !…

Malheureux prophète ! il s’en est peu fallu que je n’aie été la victime de vos affreux pronostics. Et quand vous faisiez la prédiction, on sait ce que vous tentiez pour en assurer l’accomplissement ! Premier auteur de tous mes maux, vous ne fûtes étranger à aucun d’eux ! Dans cette longue carrière de douleurs, vous m’avez toujours poursuivi l’intrigue à la main, la haine au cœur, et l’injure à la bouche !

Huit jours avant l’arrêt (cet horrible arrêt qui pourtant ne m’a rien ôté), l’on vous a vu triompher tout haut du sort qu’on me destinait au Palais, et que vous espériez voir encore plus funeste ! Homme injuste, vous avez été trompé ! mais vous l’eussiez été de même en tout autre cas. Je ne suis pas aussi sage que Socrate, ai-je dit alors bien des fois à mes juges : mais avec son innocence j’aurai sa fermeté, j’irai jusqu’à la ciguë, et je la boirai. Et il n’y a point ici de roman : vous savez si je l’aurais bue, vous que je m’abstiens de désigner autrement, auguste protecteur ! vous à qui mon cœur oserait donner un nom plus tendre, s’il pouvait s’allier avec le plus profond respect, vous savez si je l’aurais bue !

Lorsque, après m’avoir fait chercher partout, la veille de cet affreux jugement, vous me dites avec un noble et tendre intérêt, qui fit tressaillir mon âme de plaisir : N’allez pas demain au Palais, mon enfant, je tremble pour vous : si les bruits se réalisaient, si les résolutions étaient funestes, on vous ferait passer de l’interrogatoire au cachot… N’allez pas demain au Palais.

Non, monseigneur, mes ennemis ne me reprocheront point de n’avoir montré qu’un faux courage : il me reste un interrogatoire à subir avant le jugement : c’est mon devoir, il faut l’accomplir. J’irai demain au Palais. Et quant aux dangers que vous craignez pour moi, daignez m’entendre.

Je ne sais pas encore jusqu’à quel point une âme humaine peut s’exalter dans le malheur : il sera temps alors de s’en occuper : mais soyez sûr que le bras infâme ne souillera point un homme que vous avez honoré de votre estime. On excuse un infortuné…

Le lendemain matin j’étais sous les terribles voûtes à cinq heures, avant l’ouverture des portes. Mais seul, à pied, traversant dans l’obscurité ce pont si bruyant qui mène au Palais, frappé du silence et du calme universel qui me faisait distinguer le bruit de la rivière, je disais en perçant le brouillard : quel sort bizarre est le mien ! Tous mes amis, tous mes concitoyens sont livrés au repos : et moi je vais peut-être au-devant de l’infamie ou de la mort. Tout dort en cette grande ville ; et peut-être je ne me coucherai plus !

La douleur m’emporte : il faut achever. Bientôt on ouvrit le Palais. Je les vis tous arriver en robe, et monter en silence au tribunal. Chacun en passant jetait un coup d’œil sur la victime ; et moi je comptais les sacrificateurs. Voilà donc ceux, disais-je, qui vont me condamner !

Je fus longtemps interrogé. Ma tranquille fermeté fit peut-être penser que mon danger m’échappait, et que la précaution de m’arrêter prisonnier était inutile : et j’ai su depuis qu’un honnête homme des sous-ordres, qui me connaissait bien, ne cessait de répéter en soupirant : Eh ! messieurs, vous l’aurez tant que vous voudrez : je réponds bien que celui-ci ne s’enfuira pas.

Je sortis de la grand’chambre à huit heures, exténué, mourant de froid. J’entrai chez une de mes sœurs, logée à quatre pas. « Je suis bien fatigué, lui dis-je, et je ne veux pas m’éloigner du Palais. Ils ont beaucoup à lire avant d’opiner. Fais-moi donner un lit, chère sœur : un peu de repos me rafraîchira la tête, et j’en ai grand besoin. »

Je ne voulais que me reposer ; je tombai dans un sommeil léthargique.

Ce secours hospitalier, cet oubli momentané de mes maux, me fut très-utile, en ce qu’il remplit une partie de l’horrible journée à la fin de laquelle… On sait le jugement. Mais ce qu’on ne sait | que, pendant que tous mes amis se désolaient sur mon sort, jamais particulier ne fut honoré d’une bienveillance plus auguste, et ne reçut des témoignages plus généreux et plus flatteurs de l’estime publique ; enfin jamais infortuné ne goûta de joie aussi pure que la mienne ; et je disais, en me recueillant le soir sur des contrastes aussi étranges :

Ô vous qui, chargés du pouvoir momentané d’infliger des peines, avez prononcé sur moi une peine d’opinion, sans avoir égard à l’opinion qu’on aurait de votre jugement, voyez mon sort, et comparez !

C’est alors que mon repos fut doux. J’avais passé la nuit précédente à mettre ordre à mes affaires, dont la plus importante à mes yeux fut de partager les débris de ma fortune entre mes parents, sous la condition expresse de suivre le procès que je défends aujourd’hui jusqu’à extinction d’argent et de chaleur. L’autre affaire honorait ma mémoire, et celle-ci restée en suspens pouvait la dégrader : aussi l’exhérédation était-elle la moindre peine que je prononçais contre le lâche ami qui m’abandonnerait en ce point ; autant qu’il était en moi, je le vouais à l’indignation publique.

Il sera suivi, ce procès ! grâces au ciel, je suis vivant, quand depuis ce moment j’ai dû deux fois être mort. Tous les jurisconsultes disent que l’arrêt sera cassé. J’en accepte l’augure avec reconnaissance ; et je sens dans mon cœur qu’il doit l’être. N’ai-je pas assez payé ma dette à l’infortune ? et n’est-il pas temps que le malheur finisse ?

Et cependant l’auteur connu de tant de maux, qui me provoque encore à prendre la plume, finit son dernier mémoire en disant, le plus dédaigneusement qu’il peut, que le seul parti qui lui convienne est de mépriser mes défenses, qu’il appelle des mauvais propos.

Tout ce qu’il vous plaira, monsieur le comte. Armez-vous d’un ton bien supérieur ! masquez bien votre avarice ! affectez le plus grand dédain ! j’y consens : bien assuré que si quelqu’un vous pardonne un jour de m’avoir méprisé, jamais personne au moins ne me méprisera pour vous avoir pardonné.

Caron de Beaumarchais.

SUITE DE LA CONSULTATION

• Considérant que le sieur de Beaumarchais, injurié, calomnié, diffamé de la manière la plus outrageante, par in, m moire rendu public à la veille du jugement, s’esl vu dans la nécessité de se justifier des inculpations graves qui lui mil été faites, et qui exigeaient une réponse énergique, et capable de déti uire l’impression que laisse toujoui la cal m :."— dans i i spril il.’ceux qui ne jugent que par le ton d’assurance ou la hardiesse des assertion ; « Que sa réponse est une défen e de droit naturel, qui ne peut jamais être interdite à un citoyen aus ment offensé ; qu’en l’examinant avec atteniton • qu’aueiui des faits qu’elle contient n’est étranger.i la question débattue ;

■ Que cette justiflcal si la plus claire el la plus forte qu’un homme attaqué dans son honneur puisse donner

l’ellei mtient un, , analyse il.— l’acte du

er avril i", u, et un historique des antécédents, tellement m sieur de Beauman h lis, qu’aucun autre que lui n eûl pu Ir, mettre dans un jour si lumineux ; ’Que.-i cette défi nsi > ■ i’i r dû gagner quelque chose à être refondue dans le tyle de M’Duparc, elli I n prévient el qui toui lie

.1 un homme offen é qui e défi nd lui-même ; i. Nous estimons qu’elle aurait dû être adoptée par le défenseur du ii.n de Bi aumarchais, pui qu M doit être onvaincu de la pureté de la c luite de lienl. i I ii ju tici de.i demande en ca sation de l’ar 1 du 6 mil 177 : : ; que l’adoption que M I’ aurait faite eût autant h ré la i n ibilité de l’av que la justification h re les l ières et la probité du client.

« Il est donc très-malheureux pour le sieur de Beaumarchais qu uni i

sous la forme d’un mémoire signifié i m nir lesmoyens ndu de tant

ents intérieurs du corps’1.

seils, nous nous bornons à l’inviter de moins s’occuper du ressentiment que lui causent L refu di que d’instruire ses juges el le public de la nature des obstacles qu’il ti uve à publier une justification aussi intéressante pour lui.

» Non-, estimons enfin que le sieur de Beaumarchais peut et doil produire la présente consultation, non comme pi ice à une instance au conseil du roi, mais comme l’avis d’un jurisconsulte sur la (question qui lui esl, pai le sieur de Beaumarchais, dont les malheur, lecou ante doivent intéresser tous les

honnêtes _

» Délibéré à Paris, le 12 janvier 1775. par nous avocat au parlement.

n Signé Ader. >•

COMPTE DÉFINITIF

Entre

MM. DUVERNEY ET CARON DE BEAUMARCHAIS

Nous soussignés Pâris Duverney, conseiller d’État et intendant de l'École royale militaire, et Caron de Beaumarchais, secrétaire du roi, sommes convenus et d’accord de ce qui suit :

Art . 1er . Les comptes respectifs que nous avons à régler ensemble depuis longtemps, bien examinés, débattatés, moi Duverney, je reconnais que toutes les pièces justificatives de l’emploi de divers fonds à moi, qui ont pas-.’par les mains de mondit sieur di B chais ontclaireseï bonnes Je reconnais qu’il m’a remis aujourd’hui tous les titres, papiers, comptes, reçus, missivi — relatifs à ci ■ fond ; ji quitte de tout à cet égard envers m i, à l’exception des pièces importantes sous le i 9 62, qui manquent à la liasse, et

1. Cette courte consultation, que nous laissons subsister lorsque nous supprimons toutes les autres, sert à faire connaître avec quelle activité et quel acharnement le comte de la Blache cherchait à empêcher Beaumarchais de produire ses défenses, et l'intelligence non moins active que Beaumarchais opposait aux ruses de ce comte.

Nous venons de voir ce dernier faire enlever de chez l’imprimeur, par des ordres invisibles, c'est-à-dire supposés, le mémoire de son adverse partie, et lui faire alléguer les règlements intérieurs les plus étranges, afin qu’aucun avocat au conseil ne signât un mémoire qui le foudroyait ; en sorte que Beaumarchais ne put faire paraître son mémoire qu’en l’enclavant en quelque sorte dans cette consultation d’un avocat au parlement, comme si elle en eût été le sujet ou la partie intégrante.

Mais quand Beaumarchais, muni de cette consultation, eut obtenu la cassation de l'arrêt qui lui avait fait perdre au parlement de 1771 le procès qu’il avait gagné en première instance aux requêtes de l'hôtel, et que le conseil eut renvoyé l’affaire au parlement d’Aix, le comte se hâta de s’y rendre, répandit un nouveau mémoire, et tenta de le faire signer à tous les avocats de cette ville, afin que Beaumarchais ne pût produire aucune défense, faute d'une signature.

Les avocats d’Aix devinèrent cette manœuvre, et plusieurs eurent l’honnêteté de refuser leur signature au comte, en lui disant qu’il était juste que son adverse partie, en arrivant à Aix, y pût trouver quelque défenseur.

Il arriva bientôt, et publia les deux mémoires qui vont suivre intitulés Réponse ingénue et le Tartare à la Légion. Ces deux mémoires lui firent gagner sa cause tout d’une voix. qu’il s’oblige de me rendre en mains propres le plus tôt qu’il pourra, et, en cas d’impossibilité, de les brûler sitôt qu’il les aura recouvrées.

2. Je reconnais qu’il m’a aujourd’hui remis tous mes billets au porteur, montant ensemble à la somme de cent soixante mille livres, dont il n’a fait qu’un usage discret, duquel je suis content.

3. Distraction faite des fonds ci-dessus avec les sommes que j’ai personnellement prêtées à mondit sieur de Beaumarchais, soit sans reçus, soit avec reçus ou billets faits à moi ou à un tiers pour moi, je vois qu’il me doit, y compris le contrat à quatre pour cent, passé chez Devoulges (des payements faits à la veuve Panetier et à l’abbé Hémar, pour l’acquisition de sa charge de secrétaire du roi), que j’ai de lui, et tous les arrérages dudit contrat jusqu’à ce jour, la somme de cent trente-neuf mille livres, sur quoi ;

4. Je reconnais et reçois ma quittance du 27 août 1761, de la somme de vingt mille francs que je lui avais remis sur son billet au porteur, en date du 10 août précédent, et qu’il m’a rendus sans en avoir fait usage ; lequel billet au porteur s’est égaré dans mes papiers alors, sans que je sache ce qu’il est devenu, mais que je m’engage de lui rendre, ou indemnité en cas de présentation au paiement.

Plus, je reconnais ma quittance du 16 juillet 1705, de dix-huit mille francs ; plus, celle de neuf mille cinq cents 1 1 a* n’it 1760.

. Plus, je reçois en payement la défalcation de la rente lie viagère de six mille livres que j’ai dû : lui fournir, aux termes de notre contrat en brevet, passé chez Devoulges le 8 juillet 1761. lesquels arrérages n’ont été fournis que jusqu’en juillet 1762 (à cause de plus fortes sommes que je lui ai prêtées alors. et qui se montent aujourd’hui à quarante-six mille cinq cents livres. . Plus, je me reconnais débiteur de mondit sieur de Beaumarchais, de la somme de soixante-quinze mille livres pour les fonds qu’il a mis dans l’affaire des bois de la haute forêt de Chinon, où il est intéressé pour un tiers dans lequel je me suis associé avec lui pour les trois quarts, avec engagement de faire ses fonds et les miens aux tenu — de notre traite de société du 16 avril 1767, lesquels fonds je n’ai point faits, mais Lien lui. . Plus, je me reconnais son débiteur de la somme de huit mille livres pour les intérêts desdites soixante-quinze mille livres, ainsi que je conviens de les porter. . Plus, comme j’exige qu’il me rende la grosse du contrat de six mille livres viagères qu’il a de moi, quoiqu’il ne dût me le remettre que dans le cas où je ferais quelque chose pour lui (ce que je n’ai pu), et que j’en reçois le fonds en quittance de la somme de soixante mille francs, aux termes dudit contrat, il résulte que mondit sieur de Beaumarchais m’a payé deux cent trente-sept mille livres, ce qui passe sa dette de quatre-vingt-dix-huit mille francs.

. Pour remettre de la balance dans notre compte, j’exige de son amitié qu’il résilie notre traité des bois de Touraine. Par ce moyen, le tiers que nous y avons en commun lui restant entier, les soixante-quinze mille livres qu’il a faites pour nous deux dans l’affaire lui deviennent propres ; et il ne sera dans le cas d’essuyer jamais aucune discussion ni procès de la part de mes héritiers ; ce qui ne manquerait pas de lui arriver s’ils me succédaient un jour dans cette association, comme le porte l’art. îv de notre traité de société ; mais, pour le dédommager de l’appui qu’il perd aujourd’hui, pour la suite d’une affaire dans laquelle je l’ai engagé, et qui devient lourde et dangereuse, je lui tiens compte des huit mille livres convenues pour l’intérêt des soixante-quinze mille livres qui ont dû courir jusqu’à ce jour pour mon compte, et je promets el m’engag i de lui fournir en forme de prêl d’ici à la tin de la présente aimée, la même somme de soixante-quinze mille livre, pour I aider à fait veaux fonds que l’affaire exige, desquelles soixante-quinze mille livres je ne recevrai point d’intérêt pendant huit ans que peut durer encore l’entreprise), du jour du prêt : lequel terme expiré, ils me set rei irsés pat in ;. ou, en cas de mort, à mon neveu Paris île Mézieux, sou ami, que j’en gratifie ; et si lit sieur de Bi mmarchais aime mieux alors en passer contrat de constitution a quatre re. an que de rembourser, il en sera le maître. lu. Et pour faire la balance juste de notre compte, je me reconnais son débiteur de la somme de vingt-trois mille livres, que je lui payerai à sa volonté, sans qu’il soit besoin d’autre titre que le présent engagement. . Au moyen desquelles clauses ci-dessus énoncées, remise, par mondit sieur de Beaumarchais, de— titres, papiers, reçus, billets au porteur, grosse du contrat de six mille livres de’rente viagère, résiliation du trail les bois, reconnaissance de mes quittances, arrêté d compte, etc., , /e reconnais mondit sieur de Beaumarchais quitte de tout envers moi.

. Je promets et m’engage de lui remettre à sa première réquisition la grosse en parchemin du contrat, à quatre pour cent, de sa charge de secrétaire du roi, comme m’ayant été remboursé, avec tous les arrérages jusqu’à ce jour. Plus, je-m’engage de lui rem sesreçus, billets, missives, etc., de toutes les sommes qa’il a touchées de moi, par moi, ou parmi I moi,.-"lis quelques firmes que ces reconnai trouvent, soit dans sa.haie personnelle, soit pour les fonds qu’il a touchés pour d’autres affaires, et notamment son billet au porteur, du 19 août 1761, de vingt mille livres, qui s’est égaré dois mes papiers. . Plus, je m’en— i-e a lui rendre toutes les lettres, papiers, sollicitations, etc., que la famille royale m’a faites ou fait faire pour lui, et qu’il appelle ses lettres de noble

. Plus, je m’engage de lui faire tenir un de mes grands portraits du meilleur maître, pour le don duquel il me sollicite depuis longtemps.

. J’exige de son amitié qu’il brûle toute notre correspondance secrète, comme je viens de le faire de mon côté, afin qu’il ne reste aucun vestige du passé, el j’i agi de son honneur qu’il garde toute sa vie le plus profond secret sur ce qui me regarde, dont il a eu connaissance.

. Et moi, Caron de Beaumarchais, aux clauses et conditions ci-dessus énoncées, je promets et m’engage de remettre, demain pour tout délai, à mondit sieur Duverney, les pièces essentielles qui lui manquent sous les n°s 5, 9 et 62. Plus, le traite de société entre nous sur les beds de Touraine. que je résilie uniquement par respect pour le désir qu’il en a. dans un moment où j’aurais le plus besoin d’appui dans cette affaire ; et quoiqu’il m’eût été bien plus avantageux que mondit sieur prit pour son compte tout le tiers d’intérêt que nous y avons eu en commun, comme je l’en sollicite depuis longtemj refuse les huit mille livres de l’intérél des soixante-quinze mille livres avancées ; mais j’accepte le prêt de soixante-quinze mille livres comme une condition rigoureuse de la résiliation, et sans laquelle elle n’aurait pas lieu, et au défaut duquel prêt le traité reprendrait touti » a forci Ainsi, pour la juste balance de notre compte, je réduis ma créance sur mondit sieur Duverney à la somme de quinze mille livres ; lesquelles payées, le contrat à quatre pour cent, les lettres, papiers, reçus, billets, remis, et le prêt de soixante-quinze mille livres effectué, je reconnais mondit sieur Duverney quitte de tout envers moi. Et pour tous les articles de cet arrêté, fait double

:tj

MÉMOIRES

entre nous, nous donnons à cet écrit sous seings privés toute la force qu’il aurait par-devant notaires ; nous promettant d’en passer acte à la première réquisition de I un de nous.

.1 Paris, le premier avrillTiQ. Paris Duverney et Caron de Beaumarchais.

Au-dessus est écrit Contrôlé à Paris, le7 janvier 1771 : çu soiî inte-si ize li .’fi - seize sous. Signé Langlois.

- Les mots en caractères italiques sont de la main 

de M. Duverney.

TABLEAU SUCCINCT DU COMPTE RAISONNE DES AUTRES PARTS Doit M. de Beaumarchais à M. Duverney la somn < !■■ ! 39,000 Iwres.

Pour payer

M. de Beaumarchais fournit la quittance du 21 auùt 1761 , de

/.’. ■ du 16 juillet 1765, de

Idem du 14 août 1766, de

Les arrérages non payés de la rente viagère de 6,000 I- depuis juillet 1763 jusqu’en av.il 1770

La mise d’argent dans l’an les

bois de Touraine , dont M. Duverney devait faire 1rs fonds

I ; de cette somme porté à. .

I I fc ids du contrat de 6,1

rente viagère que M. Duverney racliéte, pout- sou capital

,000 I.

18,

s, ii

. 0,000

Total des payements faits par M. de Beaumarchais

Au moyen de ce pa ; cments, M. Duveruej se trouve débiteur de M. de lteaumarehais de la somme de

,000 1.

,000 1.

Doit M. Duverney à M. >ie Beaun de 98,0 o livres.

roui- le payement, M. Duverney

abandonne a M de Beaumarchais le tiers d’intérêt qu’ils ont dans les bois de Touraine : par la il s’acquitte envers lui des fonds avancés , ci

M. de Beaumarchais refuse les

8,000 I. d’intérêt de ces fonds ; M. Duverney se trouve encore acquitté de. P.ir l’écrit fait double des autres parts, M. Duverney duit payer, à la volonté de M. de Beaumarchais la Tutal des payements de M. Du-

verney

Au moyen de ces payements, M. Du-- ■ .’is M. de

Beauinaieliti-.

ERRATA

Ce mémoire, examiné de sang-froid, est plein de fautes, et sent partout l’ardeur et la précipitation. Je crois qu’il serait beaucoup meilleur à recommencer qu’à corriger ; cependant on ne doit | ls j laisser subsi^t.r 1 1 > ■ - r-h.,^-, ,_>, i.-r.’r-, pl.ii.s mi mal dites, ou qui I peuvent offenser quelqu’un. C’est déj i trop pour moi qued i tre forcé par le comte de la Blacbe i lui dire des vérités u.i peu dures-Page 34 i, ligne 25, au lieu de : fonds placés à tre} te pour cent dans | mots : plus avantageusement. De fort honnêtes gens m’ont prouvé qu bénéfice était non-seulement impossible, mais d’une exagération peu honnête, sur une affaire que M. Pu i ncy a conduit..- aussi longtemps Mou excuse est simple : je n’aurais pas mieux demandé que de sav-oii pai moi-même ce qui en était M. Duverne n’a pu nu- faire entrer dan ? U eoinp,i^uie ; je suis tout platement un ignorant de ses gains, et point du tout un critique de

,.-> bénéfices.
! et ce riche légataire jouit à présent de plus de deux 

cent mille livres de rente. On m’a i, ni observer que le comte de la Blacbe, qui en aura bien davantage un jour, ne les a pas encore tout à f.nt. Eh I mon Dieu, je les lui souhaite puisse t-il bienti t lesavoii . et des millions par delà ’ et qu’il me laisse tranquille ! i Ut douze mille livres de rente de plus, etc. mettez cinq au lieu ’If douze. Je sais positivement aujo ird’hui que le contrat qu’il voulait I passeï de la lôte de la marquise sa mère sur l.i sienne n’est que de cinq mille on cinq mille cent livresde rente cela ne rend pas le procédé du fils plus honnête, maïs cela end Lt citation de l’éci ivaïn plus ex icte , et si c’est n En général, on trouve à ce mémoire beaucoup d’inutilités, des longueurs, des incorrections, etc. Le meilleur errata qu’on puisse donc y faire, c’est que chacun en retranche ce qui lui déplaît. Je serai trop content, pourvu qu’on ne m ote point que je suis un honnête homme, et que j’ai raison contre le comte de la Blacbe : voila tout ce que j’ai voulu dire.

lui.

poui

I iu lieu : de vos reprê$entants i mette ?: votre représen-’ ■■ Em :’■ i. !■■ u i,- ,1.’ |. ( famille de M Duverney représente honorablement sa personne , et le comte de la Blache, dans le cas dont représente «pie sa fortune.

Page 351 , ligne 53, quelques gens de goût disent qu’ils n’aiment i ■ ilement. Je ne L’aime guère plus qu’eux i ! ’ , ligne 52, d’autres n’aiment point mouiller de sueur, etc. ; ils disent que cette affectation est collégiale. Je ne lai m u.’ la hais Cette phrase fut faite avec moins de prétention que de pi i .. tation ; ôtez-la i ?ou

RÉPONSE INGÉNUE

DE PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS À LA CONSULTATION INJURIEUSE

Beaumarchais payé 011 pendu.

(Bésnmcdc .1/. le P. de C. vapporté dans Umènioire au cuu-

Mil. f 1S.)

Un colporteur échauffé frappe à ma porte, et me remet un mémoire en me disant : « Monsieur le comte de la Blache vous prie, monsieur, de vous intéresser à son affaire. — Eh ! me connais-tu, mon ami ? — Non, monsieur, mais cela ne fait rien : nous sommes trois qui courons de porte en porte, et notre ordre est de ne pas même oublier les couvents ni les boutiques. — Je ne suis pas curieux, ami ; je te rends grâce. — Ah ! monsieur, acceptez, je vous prie : je suis si chargé ! voilà bien du monde qui refuse ! — À la bonne heure ! et toi, prends ces huit sous pour ta peine et ton présent. — Ma foi ! monsieur, ça ne les vaut pas. » Il court, et je me renferme.

Quel est donc ce nouvel écrit qu’on répand avec autant d’affectation que de profusion ? Je l’ouvre, et je vois une seconde édition d’un mémoire apporté par le comte de la Blache en 1776, et dont il avait alors inondé la Provence.

Je l’avais lu dans le temps ; je l’avais trouvé si pitoyable et tellement répondu par tous mes précédents écrits, que j’avais empêché mes conseils de s’en occuper, dans une consultation pour moi faite à Paris, où l’on s’attachait uniquement au fond de l’affaire, et sans s’y permettre un mot qui sentît la personnalité.

Ce procès, leur disais-je, est si clair et si bien connu, et le comte de la Blache a payé si cher le mal qu’il a voulu me faire, que je ne dois pas chercher à renouveler sa peine. Occupons-nous seulement à gagner le procès. Dans ma position, le bruit et l’éclat m’importuneraient beaucoup : des raisons froides et simples, une discussion forte et légale, telle est la production que je désire uniquement de vous.

Depuis mon départ de Paris, ce mémoire à consulter s’y était fait, ainsi que la consultation ; destiné seulement pour nos juges, on n’en avait pas tiré plus de cent exemplaires, et j’en avais remis un au procureur du comte de la Blache, à l’arrivée du ballot à Aix.

Lecture faite au conseil de mon adversaire, et mon silence lui faisant penser qu’il m’avait laissé sans réplique à ses imputations, il a cru qu’il devait courir au jugement et renouveler dans toute la province les injures qu’il y avait semées il y a deux ans. Il a donc vivement pressé les magistrats, que je sollicitais de mon côté, de hâter l’instruction de l’affaire ; et, triomphant de ma modération, il a versé de nouveau dans le public trois ou quatre mille exemplaires de sa consultation.

Mes amis et mes conseils, étonnés du froid mépris que je montrais pour cette injure et ces derniers cris d’un adversaire aux abois, en ont conclu que j’ignorais combien ses discours et ses ruses avaient échauffé les esprits dans cette ville. Votre défense est incomplète, ont-ils dit, si vous ne détruisez pas les impressions qu’il a répandues contre vous. Il vous donne ici pour un maladroit fripon, fabricateur grossier des fausses apparences d’une intimité, d’une correspondance familière qui n’exista jamais entre vous et M. Duverney. Vous n’êtes plus à Paris, où tout était connu ; les choses ici sont poussées au point que, sur votre silence même, vous courez risque d’être accablé par la prévention : car votre adversaire est d’un glissant, d’une activité, d’un insinuant, d’une adresse !… et ses amis !…

Enfin, les miens me l’ont tant répété, m’ont si bien prouvé la nécessité de relever ses calomnies, que, sans m’affecter de leur appréhension, je leur ai dit : Puisque vous pensez, messieurs, qu’il importe à mon honneur, si ce n’est pas à mon procès, d’enlever à l’ennemi le fruit éphémère de sa misérable intrigue, et son triomphe d’un jour en ce pays, oublions donc encore une fois qu’il est humiliant de se justifier, et, laissant pour un moment d’honorables travaux, ne posons pas la plume que son frêle et ridicule édifice ne soit renversé de fond en comble.

Il en résultera seulement un mal, imprévu par vous, mais très-certain pour moi : c’est qu’il n’aura pas plus tôt vu son masque arraché par cet écrit, qu’il va mettre autant d’obstacles, d’entraves au jugement du procès qu’il a l’air aujourd’hui d’en souhaiter la fin.


Commençons.


De puissantes recommandations avaient allumé pour moi le zèle de M. Duverney.

De grands motifs y avaient fait succéder la tendresse et la confiance.

De pressants intérêts avaient remué plus d’un million entre nous deux.

Partie avait été employée pour son service, et partie pour le mien.

Aucun compte, pendant dix ans, n’avait nettoyé des intérêts aussi mêlés.

Une foule de pièces existaient entre ses mains ou dans les miennes.

Un arrêté de compte était devenu indispensable.

Cet arrêté fut signé le 1er avril 1770. Trois mois après, M. Duverney mourut sans en avoir acquitté le reliquat.

Il se montait à quinze mille francs, que je demandai à son légataire universel.

Sur ma demande, il me fit un procès, qui dure entre nous depuis huit ans.

Je l’ai gagné, avec dépens, aux requêtes de l’hôtel, à Paris, en 1772.

Sur appel à la commission d’alors, je l’ai reperdu, au rapport du sieur Goëzman, en 1773.

En 1775, l’arrêt de Goëzman a été cassé tout d’une voix au conseil du roi ; les parties renvoyées au parlement d’Aix, où nous sommes en instance.

En 1776, le comte de la Blache a frappé la Provence du fléau de sa consultation, qui n’est qu’un lourd commentaire de toutes les injures imprimées dont il m’accable depuis que nous plaidons.

De ma part tout est dit, pour l’instruction des juges et du procès, sur l’acte du 1er avril 1770, attaqué avec tant de fureur et si peu de moyens.

Telles sont mes défenses : un mémoire aux requêtes de l’hôtel signé Bidault ; un autre à la commission, signé Falconnet ; un précis sur délibéré (le sieur Goëzman, rapporteur) ; mes quatre grands mémoires contre ce dernier et consorts, où le procès la Blache, auteur de celui-là, revient à chaque instant ; un autre mémoire au conseil du roi, dans lequel la teneur et les motifs de l’acte du 1er avril sont présentés du plus fort de ma plume ; enfin, une dernière consultation, faite et signée par nos premiers jurisconsultes, et le plus ferme résumé que toutes les lumières du barreau rassemblées aient pu donner de mes défenses.

Si nous étions au parlement de Paris, je croirais affaiblir cet excellent travail en y ajoutant un seul mot de moi, surtout dans une ville où mes liaisons avec M. Duverney sont connues de tout le monde.

Mais en Provence, où ces liaisons sont ignorées, ou chacun, dit-on, est frappé de l’air d’assurance avec lequel le comte de la Blache atteste que « jamais il n’y eut de liaison particulière entre M. Duverney et moi : que toutes les lettres familières que j’ai jointes à l’acte du 1er avril sont autant de pièces fausses et forgées par moi, dans le cours des procédures, pour répondre à mesure aux objections qu’on me faisait, et me dégager du mauvais pas où je m’étais engagé ; » je dois écarter la prévention, les doutes et la défaveur qu’on a voulu verser sur moi dans le parlement et dans le public, et fermer la bouche une bonne fois à mon ennemi, puisque j’en ai de si puissants moyens.

Pour y procéder avec sang-froid et méthode, je diviserai ce discours en deux parties : la première, intitulée Moyens du sieur de Beaumarchais ; et la seconde, Les ruses du comte de la Blache.


PREMIÈRE PARTIE.
moyens du sieur de Beaumarchais.

Je suppose d’abord qu’on a lu la dernière consultation du comte de la Blache ; et ma joie, en ce moment, est de penser qu’elle est dans les mains de tout le monde. Voici donc comment j’y réponds :

Je vous ai répété, sous toutes les formes possibles, monsieur le comte, que la loi n’admet point d’allégations ni de soupçons contre les engagements et les personnes ; qu’elle proscrit avec indignation toutes ces insinuations de dol, de fraude et de surprise accumulées sans preuves ; et surtout l’odieux plaidoyer de celui qui ne craint pas de dénigrer ouvertement, pourvu qu’il ne soit pas contraint d’accuser juridiquement.

Je vous ai répété que les clameurs d’un injuste héritier ne suffisent pas pour annuler les engagements du testateur, antérieurs à son droit, lorsque son intérêt est de ne les point remplir ; qu’il faut, pour les ébranler, une action directe et légalement intentée, au risque et péril de l’accusateur ; que tout autre voie est un crime aux yeux de la loi, tient à la plus basse calomnie, et ne doit occuper les tribunaux que lorsqu’on les implore pour en obtenir la punition.

Lors donc que vous osez me faire soupçonner de l’infâme lâcheté d’un faux, pourquoi n’osez-vous m’en accuser ? Perfide adversaire ! ce n’est chez vous défaut ni d’inimitié ni d’envie de me nuire, et pour ceux qui vous connaissent bien, cette retenue de votre part suffirait seule pour montrer quel vous êtes, si je n’avais pas d’ailleurs des moyens victorieux pour le faire.

Laissons de côté la distinction des grades ou des rangs ; laissons les petites ruses qu’elle enfante, les productions sourdes qu’elle attire, les séductions de sociétés qu’elle occasionne. Si tout cela ne s’anéantissait pas devant les tribunaux, si les prérogatives du grade ou du crédit y pouvaient influer sur le juste et l’injuste, un particulier dénué, s’y battant contre un noble, aurait toujours en face un ennemi plastronné.

Non qu’il faille oublier ce qu’on doit dans le monde aux rangs élevés ! Il est juste, au contraire, que l’avantage de la naissance y soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfait gratuit de l’hérédité, relatif aux exploits, qualités ou vertus des aïeux de celui qui le reçoit, ne peut aucunement blesser l’amour-propre de ceux auxquels il fut refusé ; parce que si, dans une monarchie, on retranchait les rangs intermédiaires entre le peuple et le roi, il y aurait trop loin du monarque aux sujets : bientôt on n’y verrait qu’un despote et des esclaves, et le maintien d’une échelle graduée, du laboureur au potentat, intéresse également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme appui de la constitution monarchique.

Voilà ma profession de foi sur la noblesse. Mais comme il ne s’agit pas ici de décider lequel de nous est le plus ou le moins élevé, mais seulement lequel est un légataire injuste, ou bien un faux créancier ; débiteur et créditeur, voilà nos seuls noms. Dépouillons donc de bonne foi ce qui nous sort de cette classe ; écartons tout prestige, et discutons clairement.

Au seul aspect de nos prétentions réciproques, une réflexion s’offre d’abord à ceux qui n’ont pas étudié notre affaire : c’est qu’il est plus probable qu’un acte fait entre deux hommes reconnus sensés soit exact et vrai, qu’il ne l’est qu’un légataire universel soit juste et désintéressé. Vous pouvez bien nous accorder ce point : ce n’est pas là ce qui vous fera perdre votre procès.

Il s’en présente encore une autre : c’est qu’il paraît étrange à chacun, malgré l’avidité connue des héritiers, qu’un homme pour lequel on dépouille une famille entière de l’hérédité naturelle, et qui devient, par ce bienfait, possesseur exclusif d’un legs de quinze cent mille francs, respecte assez peu la mémoire de son bienfaiteur pour la traîner et la souiller pendant dix ans dans tous les tribunaux d’un royaume ; et cela pour ne pas payer une somme de quinze mille francs à l’acquit de cette succession qui ne lui était pas due.

Passez-nous cette seconde encore ; elle ne saurait vous nuire que dans l’opinion des hommes, et ne fait rien non plus au jugement du procès.

Quelques personnes même ont été jusqu’à balancer si, entre deux plaideurs qui se disputent une somme aussi modique, il n’était pas plus probable qu’un héritier peu délicat s’obstinât à la refuser, au seul risque de passer pour une âme vile, étroite et rapace, qu’il ne l’est qu’un créancier aisé s’acharne à la demander, armé d’un faux titre, au danger d’être puni comme le dernier des scélérats.

Huit ans de procédures sur un tel fait inspirant enfin la curiosité d’examiner les choses, on lit tous nos mémoires, et l’on y voit qu’après avoir été traîtreusement déchiré par tous les écrivains aux gages de mon adversaire, il y a longtemps que cette affaire a dû cesser pour moi d’être un procès d’argent. On y voit que je ne puis, sans déshonneur, me dispenser de le suivre et de le faire juger, quoiqu’il m’ait déjà coûté vingt fois plus qu’il ne doit me rendre.

Mais on y voit aussi que la fierté de mes répliques a dû donner un tel discrédit à mon adversaire, que, se voyant poursuivi par le regard inquiet de tout ce qui l’entend nommer, et se sentant partout couvert de l’opprobre dont il a voulu me salir, le désespoir de son état doit l’engager d’épuiser toutes les chances possibles d’un débat inégal avant de s’avouer vaincu ; qu’il vaut encore mieux pour lui se réserver de dire après coup : Les juges ont vu d’une façon, moi je vois de l’autre ; que si, descendant à quelque traité conciliatoire, il justifiait par un dur accommodement l’affreuse opinion que sa défense a donnée de son caractère.

Alors l’examinateur bien instruit sait au juste pourquoi nous plaidons, le comte de la Blache et moi.

Ce qu’il voit fort bien encore, en lisant l’écrit que je réfute, c’est que l’avocat, désolé de ne pouvoir offrir pour son client que des allégations sans preuves, et de n’opposer que des riens contre un acte inexpugnable, a cru devoir au moins noyer ces riens dans un tel océan de paroles, que le lecteur égaré pût supposer que, s’il n’entendait pas le raisonneur, il était possible, à toute rigueur, que le raisonneur s’entendît lui-même.

Mais ne prenez pas la peine de le suivre, et laissez-m’en le soin, lecteur. Dès le premier pas, je vois déjà que son argument tourne entièrement dans ce cercle vicieux.

Prenant partout pour accordé le seul point qui soit en débat, cet avocat s’enroue à vous crier : L’acte du 1er avril 1770 est bien reconnu faux ; donc telle quittance ou telle somme qu’on y porte au débit n’a pas été fournie. L’acte du 1er avril est faux ; donc tel contrat qu’on y éteint n’est qu’une chimère. L’acte du 1er avril est faux ; donc ce traité qu’on y résilie n’a jamais existé, etc.

Après avoir longtemps et pesamment raisonné, le triste orateur, se flattant que l’ennui des conséquences a fait oublier le principe au lecteur, se retourne, et, semblable au serpent qui, se mordant la queue, accomplit le cercle emblématique, il revient sur lui-même, et vous dit vicieusement : Puisque j’ai prouvé que telle somme est fausse, que telle quittance est double emploi, que tel contrat est une chanson, que tel traité n’est qu’une chimère, on ne peut me refuser, messieurs, que l’acte qui contient autant d’articles prouvés faux ne soit évidemment faux, nul et frauduleux lui-même. — Et puis payez, beau légataire, votre avocat subtil ; il a bien convaincu vos juges et vos lecteurs !

Mais j’ai tort de le quereller : s’étant établi votre défenseur, il a dû n’employer que les arguments que vous lui fournissiez : tant pis pour vous s’ils sont mauvais ! c’est votre affaire, et point du tout la sienne. Aussi, lorsqu’il se livre à son propre sens, y marche-t-il avec plus de circonspection : plus vos imputations deviennent graves, et moins il veut les prendre sur son compte.

Tant qu’il ne s’agit que de conjectures sur les prétendues erreurs, doubles et faux emplois, etc., que vous reprochez à cet acte ; comme il sait bien que dix preuves négatives n’en détruisent pas une affirmative, et qu’à plus forte raison, contre un acte signé de deux hommes reconnus sensés, toutes les allégations du monde, dénuées de preuves, sont moins qu’un fétu, c’est sans scrupule qu’il erre avec vous dans le vague d’une foule d’objections contradictoires et plus futiles encore : il ne se croit pas compromis.

Mais lorsque, forcé d’abandonner ce vain badinage, il vous entend articuler que j’ai appliqué après coup de fausses lettres sur les feuilles de plusieurs réponses de M. Duverney ; alors, se refusant à présenter ces horreurs comme sa propre opinion, il veut qu’on sache absolument que c’est la vôtre seule qu’il rapporte.

Ainsi, lorsque, ayant imprimé plusieurs lettres ostensibles, de moi, trouvées sous le scellé de M. Duverney, vous l’obligez à casser les vitres sur les autres ; après vous en avoir fait sentir les conséquences, il poursuit en ces termes :

(Page 41.) « Ces préliminaires établis, il a été exposé aux soussignés que, quand le sieur de Beaumarchais écrivait pour demander un rendez-vous à M. Duverney, qui ne croyait pas lui devoir beaucoup de cérémonie, etc., on a ajouté que le sieur de Beaumarchais, ayant conservé quelques-unes de ces réponses…, a formé le projet de faire passer ces petits écrits de M. Duverney comme des réponses à des lettres qu’il a forgées, etc. »

(Page 42.) « ON a encore dit aux soussignés, etc. Enfin ON a mis sous les yeux des soussignés les copies figurées de tous les écrits… qu’ON attribue au sieur de Beaumarchais, etc. »

(Page 44.) « Le comte de la Blache observe qu’il est étonnant que le sieur de Beaumarchais ait eu le courage de donner les billets de M. Duverney pour la réponse à cette lettre, etc. »

(Page 51.) « ON dit que tel était le premier état de ce billet ; que depuis on a ajouté, après ces mots : avant midi, ceux-ci : voilà notre compte signé, etc. »

(Page 52.) « ON a dit aux soussignés que l’addition après coup de ces quatre mots : voilà notre compte signé, est palpable, etc… ON a assuré les soussignés que, pour appliquer une date au mois d’avril, etc., etc. »

Toujours ON, et jamais nous.

C’est ainsi que l’avocat qui s’intitule les soussignés a cru devoir vous charger seul du poids de vos imputations criminelles, et vous ne tarderez pas à voir qu’il a bien fait ; personne que vous ne devant jouer, dans cette abominable farce que vous nommez défense, le rôle de calomniateur, dont je vais vous attacher à l’instant l’écriteau.

Les prudents soussignés ont si bien prévu même à quoi vous vous exposiez, que, pour tâcher de vous soustraire aux conséquences d’une pareille audace, après avoir souillé leur plume à m’imputer en votre nom le plus lâche des crimes, ils ont poussé leur honnête complaisance jusqu’à hasarder que l’on ne pouvait pas vous forcer de faire la preuve de vos imputations, quand même on les soutiendrait fausses.

Ils ont osé estimer que, si je soutenais opiniâtrément que tout, le commerce entre M. Duverney et moi, que je présente, ainsi que les mots voilà notre compte signé, étaient tels que je les prétends, vrais et justes, écrits par M. Duverney, le comte de la Blache ne pourrait être forcé à une dénégation formelle, et que, quand j’aurais bien prouvé l’atrocité du comte de la Blache, il n’en pourrait être tiré aucune conséquence fâcheuse contre ce seigneur, etc. Comme ils sont paternels, ces bons soussignés. Il faut lire tout ce qu’ils en disent (page 53 et suivantes) : en vérité, cela est très-curieux.

Mais ce ton perpétuel de défiance des soussignés, tous ces oui-dire et ces on dit, sur lesquels ils consultent, rejetant sur vous seul tout ce que leur plaidoyer a d’outrageant, puisque c’est de vous seul qu’ils avouent tirer leurs fausses lumières, et non de leur propre conviction, il s’ensuit que tout ce qu’ils avancent à cet égard n’a pas plus de force et de valeur que si c’était vous seul qui l’avanciez. Si ce qu’ON leur a dit n’est pas vrai, si ce qu’ON leur a exposé n’est qu’un mensonge absurde, ils n’en sont point garants : il n’y a donc en tout ceci que le comte de la Blache seul qui parle pour le comte de la Blache ; l’avocat consultant avoue partout n’être que l’humble voix qui nous transmet les dires et les actes sincères de ce seigneur aimable. ON nous a dit, ON nous a exposé.

Or, comme il est bien prouvé, monsieur le comte, par vos lettres que je produirai, par vos récits imprimés que je rapporterai, que de votre aveu vous n’avez jamais su un mot de ce qui s’est passé entre votre bienfaiteur et moi ; que vous n’avez trouvé (selon vous-même encore) à son inventaire aucun renseignement sur nos relations particulières, laissant à part nos avocats, je dis que vous seul méritez l’opprobre éternel dont je vais achever de vous couvrir à l’instant.

Une ancienne loi des Lombards, adoptée en France autrefois, portait que, si dans une hérédité quelqu’un se présentait avec une chartre ou titre que l’héritier arguât de faux, il fallait que ce dernier se battît pour prouver qu’il ne devait pas acquitter le titre. Les légataires de ce temps-là devaient trouver les épices du procès un peu chères : ils chicanaient moins. Mais lorsqu’ensuite il s’établit qu’on pourrait décider ces questions par le combat de deux champions, les légataires, moins gênés sur les épices, payèrent volontiers des épées qui ne menaçaient plus leurs poitrines ; et maintenant qu’ils n’ont que des plumes à aiguiser, qu’il n’y a plus de versé que de l’encre, et d’effleuré que du parchemin, c’est un plaisir de voir comment les légataires processifs s’en redonnent par la plume de leurs soussignés !

Suivons donc ceux-ci, et fixons-nous à l’aveu solennel qu’ils font (page 40 de leur consultation), « que si les lettres rapportées sont parvenues à M. Duverney, et si à chacune d’elles il a fait la réponse qui est appliquée par le sieur de Beaumarchais, il s’ensuivra très-certainement que M. Duverney a eu la plus parfaite connaissance de l’écrit du 1er avril ; qu’il a travaillé lui-même à le former, à le corriger, à le mettre en l’état où il est. » Voilà le seul point auquel je me cramponne.

De sorte que si je prouve, à la satisfaction du lecteur et des juges, la véracité de ce commerce, à mon tour il faut m’accorder qu’il ne restera rien de l’édifice hypothétique du comte de la Blache et des soussignés.

Mais par quelle suite de raisonnements ce comte de la Blache, que je ne nommerai plus Falcoz, parce que c’est son nom, et que son nom l’afflige ; par quelle suite de raisonnements, dis-je, est-il parvenu à faire illusion à de graves avocats, à leur inspirer du soupçon sur la véracité de ces lettres ? Eux-mêmes vont nous l’apprendre dans leur longue consultation.

Le comte de la Blache leur a dit : car le mot on signifie toujours le comte de la Blache ; et quoique cette dénomination ne soit pas en grand honneur parmi nous, on, ou le comte de la Blache, leur a dit que jamais il n’y avait eu entre M. Duverney et moi aucun objet de relation et de correspondance étranger à la froide protection qu’il m’accordait : moins encore aucune ombre de familiarité, dont la supposition, leur a-t-on ajouté, serait flétrissante pour M. Duverney.

(Page 10.) « Les lettres de M. Pâris Duverney sont honnêtes, mais sèches, et il n’y a pas une seule expression qui sente la familiarité, etc. »

(Page 11.) « On voit que depuis l’époque de la première recommandation en 1760, etc., il n’existe aucune trace d’aucun autre objet de relation de correspondance ; encore moins existe-t-il quelque vestige de familiarité, etc. »

(Page 13.) « Recommandé à M. Duverney, le sieur de Beaumarchais en était accueilli honnêtement, mais sans que jamais l’un ait autorisé l’autre à la moindre familiarité. ( Idem.) M. Duverney avait fait des démarches pour le sieur de Beaumarchais, etc… ; mais jamais on n’a connu d’autre objet de liaison… Cependant l’écrit du 1er avril 1770 suppose entre eux les liaisons les plus intimes, des liaisons qui exigeaient le secret le plus impénétrable, etc… »

(Page 14, au bas.) « Elles (ces liaisons) ne peuvent trouver de confiance dans l’esprit de personne ; il est impossible d’en imaginer aucune qui ne soit démentie par l’âge, la dignité, le caractère, les vues et les occupations de M. Pâris Duverney. La supposition de ces liaisons est une fable ridicule, à laquelle il est impossible de se prêter. »

D’où l’ON conclut que M. Pâris Duverney n’a jamais eu connaissance de l’écrit du 1er avril 1770, ni des lettres qui l’accompagnent.

Vaillamment conclu, monsieur le comte de la Blache ! puissamment raisonné, jw.liciosi subsignati ! (Vid. Molière in recept. med.) Mais, judicieux soussignés ! mais, seigneur héritier ! si par hasard votre majeure était vicieuse ; si l’on vous prouvait irrésistiblement que cette intime familiarité, que ces liaisons secrètes, et sur des objets mystérieux, n’ont jamais cessé d’exister entre les deux personnes que vous outragez gratuitement ?

Si d’un commerce de plus de six cents lettres, toujours écrites et répandues sur le même papier, qui toutes ont été brûlées, le bonheur du sieur de Beaumarchais lui en avait conservé des fragments assez clairs pour porter la conviction de cette familiarité dans tous les esprits ?

Et si ce Beaumarchais, à qui vous faites (page 57) le défi le plus imprudent de produire quelque chose de ce commerce écrit et répondu sur le


Et s’il en concluait à son tour que, puisqu’ON nie les lettres qui se rapportent à l’acte, ON doit nier aussi celles qui ne s’y rapportent pas ; que si ON nie les unes et les autres, il faut qu’ON s’inscrive en faux contre toutes : et que si ON succombe dans cette inscription de faux, il est judicieux d’attacher à ON ou des oreilles pour avoir si mal argumenté, ou un écriteau pour avoir si bien calomnié ?

Que penseriez-vous, messieurs, de son petit argument ?

Que diriez-vous alors de vos cinquante-huit pages d’injures, de vos raisonnements tortillés, de vos outrageantes imputations et de vos notions illuminées contre un acte inexpugnable que vous n’avez pu seulement effleurer ? Vous courberiez le chef, et ne diriez plus rien ! et c’est à quoi je vais vous réduire.

Pour première preuve d’une amitié bien tendre, et qui ne va pas sans une douce familiarité, je pourrais rappeler au comte de la Blache que M. Duverney, par exemple, m’a prêté dans un seul jour cinq cent mille livres pour acheter une grande charge, en quatre cent mille livres de rescriptions, et cent mille francs déposés chez Devoulges, son notaire, duquel le certificat est joint aux pièces.

Je pourrais ajouter qu’il m’a prêté cinquante-six mille livres sur ma charge de secrétaire du roi ; plus, quatre-vingt-trois mille livres de supplément pour former les cent trente-neuf mille francs de notre arrêté de compte ; plus, dans une autre occasion, pour deux cent mille livres de ses billets au porteur ; et conclure humblement qu’un homme qui prête autant d’argent à un autre, ou croit avoir de grands engagements à remplir envers lui, ou lui a voué la plus solide amitié : surtout si l’obligé n’est pas un assez grand capitaliste pour que tant de prêts soient solidement appuyés, et s’il n’y a de garant entre eux de la sûreté du prêt que la confiance de l’un en la probité de l’autre.

Mais non : je n’emploierai pas cette première preuve d’intimité ; car ON pourrait me répondre qu’ON ne voit pas la nécessité de conclure qu’un homme en aime un autre et le considère, parce qu’il lui prête, en plusieurs fois, près d’un million sans sûretés. Laissons donc de côté cet adminicule de preuve qui n’émeut pas encore le seigneur ON, et cherchons-en quelque autre à sa portée.

Mais si, pour infirmer les insinuations perpétuelles des soussignés, que le style dont M. Duverney se servait avec moi fut toujours froid, sec,


même papier, vous montrait tout à l’heure assez j . jamais obligeant, souvent même assez dédaigneux, de lettres familières et de billets mystérieux, étran— je commençais par leur montrer une réponse de gersà l’acte du 1 er avril, pour que l’analogie de la j ce grand citoyen, du 24 juin 1760, à ma lettre du forme, du style et des envois vous forçât vous— 19 juin même année, qu’ON a tronquée p. " en mêmes à convenir que cette façon de correspondre la citant, et je sais bien pourquoi ; le choix de

était constamment établie entre M. Duverney et lui ?

cette réponse, portant sur un objet cité par le seigneur ON lui-même, paraîtrait, je pense, assez applicable à la question, surtout si cette réponse disait :

« J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 19 de ce mois. On a ue saurait être plus sensible que je le suis à tout ce que vous voulez bien m’y dire d’obligeant, et je saisirai avec bien du plaisir les occasions <’■ vous en prouver ma reconnaissance. < J’avais bien imaginé, monsieur, que vous seriez content du mémoire de M. de..., etc. Je ne pense pas que ce soit encore le moment de le produire et de le rendre trop public ; et mon intention, qm j père qui vous approuverez, est ii de ni en tenir, quant à présent, à le communiquer à un certain nombre de personnes choisies, etc. ci Je ferai très-volontiers usage de vos dispositions à le faire connaître et à lui faire prendre fax oui : •i et je vous prie d’en recevoir d’avance tous mes , - un i cii ments. J’ai l’honneur d’être, avec un très-u parfait attachement, votre, etc.

« Signé Pâris Duverney. »

Et si, au bas de cette lettre, ON voyait écrit, de la même main que le corps de la lettre, ces mots M. de Beaumarchais, qui prouveraient qu’elle me fut écrite, aurais-je si mauvaise grâce d’en conclure qu’en 1760, temps auquel (>. soutienl que M. Duverney me connaissait à peine, et quoique je fusse alors plus jeune de dix ans qu’en 1770, époque de notre arrêté de compte, M. Duverney, par dépit du profond mépris que les soussignés et le seigneur o.N affectent pour ma grande jeunesse ; que M. Duverney, dis-je, avait déjà tant d’estime et de considération pour moi, qu’il me mettait au nombre des personnes choisies auxquelles il confiait la lecture et le jugement d’un mémoire qui lui importait ; « gw’il avait bien imaginé que j’en serais content ; vil espérait que j’approuverais ses vues à cet égard ; v»’il ferait très-volontiers usage de mes dispositions à lui faire prendre faveur ; qu’il me priait d’en recevoir d’avance tous ses remerciements ; qu’il saisirait avec bien du plaisir les occasions de me prouver sa reconnaissance de tout ce que je voulais bien lui dire d’obligeant ; enfin, qu’on ne pouvait y être plus sensible qu’il l’était, etc.. » Mi ! ah 1 messieurs, voici pourtant qui n’est ni froid, ni sec, ni dédaigneux : il y a plus ici que de I e ii ’i de la considération ; on y va jusqu’à la reconnaissance !

Mais puisque vous avez bien voulu citer, quoiqu’on la mutilant, ma lettre du 19 juin, à laquelle celle-ci répond, je voudrais qu’ON me fît le plaisir il 1, la joindre au sac e iginal, afin que M. Ii ■ appoi teur et les autres juges c aissenl bien le ton qui régnait dès ce temps entre le vieillard dédaigneux et le jouvenceau dédaigné ; surtout qu M- j voient auprès de qui je devais faire prendre futur à ce mémoire chéri, et pourquoi M. Duverney croyait déjà me devoir tant de reconnaissance .

Cependant, comme on pourrait objecter que cette lettre est ostensible, et que buis ces témoignages publics de haute considération et de reconnaissant n’emportent pas la nécessité d’une amitié particulière et d’une liaison mystérieuse u e laisser de côté la considération qu’il m’accordait publiquement, et chercher un morceau transitoire qui nous rapproche un peu des preuves d’un commerce très-familier. Nous joinependant cette seconde pièce au procès. J’ai retrouvé, je ne sais où, sous mon bureau, je crois, dans le seau des papiers inutiles, n’importe, un fragment de lettre déchirée : elle est de M. Duverney ; l’écriture est de ses bureaux, et ce nom, M. de Beaumarchais, écrit de la même main au bas du papier, prouve encore que cette lettre m’était adressée.

J’avais apparemment proposé à M. Duverney de lui envoyer ou de lui présenter quelqu’un : peut-être avait-il oublié de tenir sa porte ouverte à l’assignation donnée, et lui en avais-je fait un reproche auquel il répondait, puisque le fragment qui me reste porte encore ces mots u ... le voir chez moi ; mais je consens volontiers que vous lui teniez la parole que vous lui avez donnée de l’y faire venir. J’ai l’honneur d’être très-parfaitement... » Très-parfaitement est sec, interrompt vivement le comte de la Blache. Fort sec, dit en écho ^’m écrivain. Très-parfaitement est des plus n effet, disent gravement les soussignés, et point du tout obligeant. De plus, ce fragment, quoique d’une date inconnue, est certainement postérieur à la première lettre que vous avez citée. Donc, M. Duverney avait déjà perdu cet attachement éphémère qu’un peu de poudre aux yeux lui avait d’abord inspiré pour vous. Très-parfaitement ! rien de plus sec. en vérité.

— Ah ! messieurs, que vous êtes vifs ! puisque je cite ce fragment, il faut bien qu’il contienne autre chose que très-parfaitt m< ni. |,iv- très-parfaitement, votre très-humble, etc., signé Paris Duverney, le commis qui a écrit ci pie sente la lettre à la signature se relire ; et M. Duverney, qui la relit, la trouvant, comme vous, s, sans doute un peu trop sèche, , ajoute ces mots de sa main :

,, Ma réponse vous surprendrait, si je ne vous disais pas que ma mémoire est quelquefois infidèle ci que souvent je n’entends pas ce qu’on li nie dit. "

Voilà pourtant, messieurs, une espèce d’excuse d’avoir manqué le rendez vous ! cl cette excuse, il ne i.i fait pas ajouter par son secrétaire ! cl la sécheresse du style de bureau, celle du très-parfaitement, il la corrige lui-même, dans un pos<scriptum obligeant qu’il met, tout de sa main, au bas de la lettre ! N’est-ce donc rien, à votre avis ?

Ma foi, c’est peu de chose, dit avec ennui le comte de la Blache. Presque rien, reprend l’écho ; rien du tout, ajoutent ceux-ci. D’ailleurs, comment ce fragment prouverait-il qu’il y avait un commerce particulier entre M. Duverney et vous ?

— Mon Dieu ! j’y vais venir ; et si ce post-scriptum ne le prouve pas encore, il est au moins la douce transition d’une correspondance ostensible et de main de secrétaire, au commerce libre et dégagé dont j’espère avant peu vous convaincre. Patience, messieurs, patience ! En attendant, encore une pièce inutile au sac.

J’avais écrit à M. Duverney que je partais pour Versailles ; et comme il était dans l’usage d’envoyer à la reine, à madame la dauphine, à Mesdames, les prémices de ses serres chaudes pour faire sa cour, et qu’indépendamment des autres soins que je prenais pour lui, je me chargeais toujours d’offrir ces petits dons à la famille royale, il me répond, tout de sa main, ce qui ne lui arrivait jamais, comme ON sait fort bien, et comme ON l’a certifié aux soussignés :

« Je fis demander hier à mon jardinier, monsieur, s’il avait des ananas ; mais il m’a fait dire ce matin qu’il n’en aurait au plus tôt que dans huit jours. J’en suis d’autant plus fâché, que j’aurais été fort aise de profiter de cette petite occasion pour faire ma cour à madame la dauphine et à Mesdames, etc… Signé Pâris Duverney. » Et sur l’adresse : À M. de Beaumarchais, aussi de sa main.

Si cette réponse n’est pas écrite sur le même papier de ma lettre, c’est que l’objet, n’étant pas important, n’exigeait point cette précaution usitée entre nous dans les affaires secrètes ; mais au moins sommes-nous entièrement sortis du commerce bureaucratif.

Je suis, comme on voit, un bon petit jeune homme, qui fait bien les commissions de M. Duverney près de la famille royale : il me charge des fleurs et des fruits de son jardin ; je les présente, il m’en sait bon gré ; il m’en remercie verbalement, il m’en écrit obligeamment, tout de sa main. Voilà déjà un petit mystère : nous avançons en preuves.

Pardieu ! si vous avancez, vous n’avancez pas vite, me dit le comte de la Blache impatient, et je ne vois pas encore…

Et moi bien humblement, comme Panurge au marchant Dindenaut : Patience, ami, patience ! Nous ne sommes plus à Paris, où vos imputations faisaient hausser les épaules à tout le monde par l’excès de leur ridicule, où tout ceci n’était que trop connu. Nous sommes dans Aix, devant des magistrats et un public très-peu instruits du fond de notre affaire. Eh ! lorsque vous avez noyé dans cinquante-huit mortelles pages d’injures vos innocentes calomnies, ne puis-je à mon tour employer quelques feuillets à mes petites justifications ? Patience, ami, patience ! et ne laissons pas manquer au sac une pièce de plus, très-inutile à l’acte du 1er avril.

Enfin, comme j’allais et venais fort souvent de Paris à Versailles, et que je n’avais que deux chevaux de carrosse, M. Duverney me propose, un beau jour, de m’en donner deux autres, pour être mieux marchant, me dit-il : car il pensait, comme le maréchal de Belle-Isle, qu’il ne faut que deux choses pour mener beaucoup d’affaires à la fois : du pain pour vivre, et des chevaux pour courir. Il m’en proposa donc deux autres ; et moi, qui n’étais pas aussi fier avec lui que je le suis avec le seigneur ON qui me plaide, je les accepte ; et pour les faire prendre chez lui, je remets à mon cocher une lettre badine, dans laquelle on lit ces mots : « Monsieur,

« Je vous réitère mes actions de grâces de tous vos bienfaits, et notamment du dernier, qui est ni de vos deux chevaux d’artillerie. Je les féliciterai d être vigoureux : car, quoique je ne sois pas aussi lourd qu’un canon, ils regagneront bien avec moi, par la fréquence des courses, ce qu’ils auront perdu de tirage sur la pesanteur sp icifique du premier personnage. Je ne devais les faire prendre qu’à mon retour de Versailles ; « miisj xi rJi iln pi il vaut mieux qu ils y îillent à pied en m’y menant, que moi à pied en ne les y menant pas ; parce que je vais faire aller ceux que je destine y r la campagne en chevaux de « mouture, etc., i te.

Toute la lettre est de ce ton badin. Et M. Duverney, qui ne se souciait pas qu’ON sût qu’il me faisait des présents de chevaux, parce que le seigneur ON, alerte en fait d’héritage, avait les yeux ouverts sur l’écurie comme sur la cassette ; M. Duverney, qui d’ailleurs avait ses raisons pour qu’un style ger de ma part ne put tomber aux mains de nos espions, me répond cette fois, sur le même papier, de sa main, tout à travers mon écriture, ces mots aussi simples que clairs… Me--ieiirs. voulez-vous lire vous-mêmes ?… Voyons, voyons, dit l’héritier ; voyons, dit l’écrivain en s’approchant ; voyons donc à la fin, disent les soussignés en essuyant les verres de leurs lunettes.

« Pour essayer ces chevaux, ils sont allés à l’École militaire : c’est pourquoi vous ne pouvez les avoir qu’après-demain. »

— Et c’est bien là son écriture ? — Messieurs, vous vous en assurerez : je vais joindre la pièce au procès, quoique inutile à l’acte du 1er avril 1770, qui allait fort bien sans ces deux chevaux.

Qu’est-ce donc, monsieur le comte ? vous froncez le sourcil : et votre joli minois bouffe de chérubin soufflant s’allonge et se rembrunit un peu ! Remettez-vous : ce n’est rien. Ne voyez-vous pas que, dans cette lettre, je lui rends des actions de grâces de ses bienfaits, et que je la finis par le profond respect avec lequel je suis, etc. ? N’y voyez-vous pas encore avec quelle sécheresse il me répond ? et, quoiqu’il me donne deux chevaux, voyez s’il y met un seul mot de monsieur, le moindre petit compliment !

Croyez-moi, monsieur le comte, il est bien consolant pour vous qu’ON puisse dire encore : M. Duverney avait écrit, sur une feuille de papier, au sieur de Beaumarchais, ces mots : « Pour essayer ces chevaux, ils sont allés à l’École militaire : c’est pourquoi vous ne les pourrez avoir que demain. » Et ne voilà-t-il pas que ce fripon de Beaumarchais, pour faire rapporter sa lettre à celle de M. Duverney, laquelle évidemment ne saurait être une réponse, écrit après coup sur la même page et feuille :

« Je vous remercie du présent de vos deux chevaux d’artillerie…, je vous supplie donc de vouloir bien donner vos ordres pour qu’on les remette à mon cocher… Donnez-moi les plus vigoureux, car ceux-là gagneront bien le dîner que les vôtres mangeront toujours d’avance, etc., etc. » Ah ! le fripon ! le fripon ! le dangereux fripon !

— Quels cris ! quelle fureur ! Ah ! que vous êtes bouillant, rudanier et sans gêne avec les pauvres roturiers, monsieur le comte ! On voit bien que vous êtes de qualité ! Patience ! et puisque cela vous échauffe et ne suffit pas encore à votre conviction, allons au fait : sautons à pieds joints par-dessus toutes les transitions, et présentons une des lettres sur lesquelles on a prononcé ce terrible anathéme (page 49) : « On peut prédire sans témérité qu’il ne les joindra jamais au procès. »

Pardonnez-moi, grand prophète ! je vais joindre la présente aux pièces du procès, quoiqu’elle ait trait à des objets que vous ne saurez jamais. Mais comme elle s’explique assez peu sur ces objets cachés, qu’elle honore assez le cœur de mon ami respectable, et surtout qu’elle prouve assez bien la douce familiarité ; la parfaite confiance et l’entier versement de son âme dans la mienne, j’oserai l’opposer à vos peu redoutables calomnies. Un léger fragment de ma lettre déchirée, je ne sais comment, n’ôtera rien au mérite de la réponse de M. Duverney. Voici ce que je lui écrivais :

« Je ne puis plus rien faire, mon ami ; j’ai suivi exactement ce que vous m’avez ordonné : il a touché l’argent : mais tout cela ne le console pas ; il veut vous voir. Écrivez-moi quelque chose que je puisse lui montrer ; comme vous voudrez. Ma foi, c’est un homme de mérite, et digne de tout ce que vous faites pour lui. Il a des ennemis puissants ; mais, dans ce moment surtout, il paraît vouloir tout abandonner. Je ne crois pas que ce soit votre avis. Savez-vous, mon ami, que tout… serait perdu apparemment, etc. » Le reste manque…

Eh quoi ! M. de Beaumarchais, vous osez nous fairi ci "ne que vous avez écrit à un vieillard respectable de quatre-vingt-quatre ans:i le n j ci puis rien faire, mon ami ; savez-vous, mon ami, etc.’

— Oui, messieurs, je l’ose…

— Vous, jeune homme ! son maigre et dédaigné protégé ! — Oui, messieurs.

— Vous qui n’en étiez page 13 accueilli qu’aci vec la distance qui devait être entre des pi rsonnes si différentes, et sans que jamais l’un ait ii autorisé l’autre à la moindre familiarité ? ■■ — Oui, messieurs.

..’i homme respectable, dont page 50) h l’extrême disproportion d’âge, d’état, de condi< tion, d’occupation; dont tout enfin démontrait • qu’il n’y avait jamais eu la moindre familiarité " entre vous et lui ? > — Oui, messieurs.

— A cet auguste vieillard" ? tandis que page o i tous ses billets de rendez-vous promeut la séchen sse avec laquelle il vous répondait, et dont il ci parait que vous n’avez jamais reçu par écrit un "seul mot d’honnêteté ? » — Oui, messieurs, ne vous déplaise, à lui-même.

— El comment prouverez-vous une telle insolence, nue telle absurdité ? — Sauf votre bon plaisir, messieurs, je la prouverai par la réponse de M. Duverney, de sa main, sur le même papier, comme c’était notre usage en affaires secrètes. Voici dune la réponse de cel ami, à qui j’écrivais mon ami. Je vous supplie, messieurs, de la bien retourner, commenter, tortionner, mai— de ne pas vous épuiser dessus. Réservez vos forces pour quelques autres réponses plus extraordinaires encore, dont je veux gratifier le seigneur OïN avant la fin de ce mémoire.

Depuis quatre jours je ne dors presque point, ci mon ami. o — (Mon ami ! juste ciel ! à M. de Beaumarchais ! Mon ami ! — Oui, oui. oui, messieurs, mon ami ; mais laissez-moi doue lire !) « Je ne dors presque point, mon ami ; je mange fort peu. J’ai des peines dans l’âme plus fortes que ma rais a. I u ami qui m’écrit trois billets, auxqui Is ci pas eu la force de répondre, est la cause de mon ci fâcheux état. Il me mande que je le venu pour u parler de mes a lia ires et des siennes… Il me demande des conseils ; il veut s’expatrier, tout ci abandonner. Le doit-il faire, oui ou non ?… Vos ci avis dictés caic i.’amitié pourraient guider la ci rouie que doil tenir cel infortuné… Je i rains o pour sa ie el pour sa tête… J’avoue que sa sice tuation me pénètre de douleur… ayant, dans ci toutes les actions de sa vie, exposé ses jours poui i< son maître. Quelle récompense ! grands dieux ! i. vioi ! i El eeiie lettre, messieurs ! je la joins encore au procès, quoique étrangère el fort inutile à l’acte du i" avril, ainsi que toutes les autres.

—.1/" » amilvos mis dictes par l’amitié !… Brûlez-moi ! … qu’est ce que loul cela signifie ?… Serait-il donc vrai, grand Dieu ! qu’il y eût eu un pareil commerce entre (page II) « un homme accrédité… grave par caractère, et accoutumé par la plus longue expérience à l’observation de la différence des procédés… et un homme de beaucoup d’esprit, jeune… sollicitant un vieillard vénérable… et se renfermant par devoir et par intérêt dans le respect qu’il lui devait ? »

— Hélas ! oui, messieurs, il existait un pareil commerce entre ces deux hommes ; et cela parce que l’honorable estime de l’un ne se mesurait pas sur la jeunesse de l’autre, et parce que le vénérable vieillard pensait qu’on devait accorder sa considération et sa confiance, non propter barbam, sed propter… le mot qu’il vous plaira.

Mais qu’est-ce que tout cela fait ? n’avez-vous pas la ressource de vous inscrire en faux contre l’acte du 1er avril, contre les lettres qui s’y rapportent, contre celles qui ne s’y rapportent pas ; contre les lettres ostensibles, le commerce familier et les billets mystérieux dont je vais vous parler ? Quelque douloureux que cela soit, il faudra pourtant bien tout payer, ou finir par là.

Je sais ce qui vous retient, monsieur le comte : vous trouvez l’homme un peu cher à pendre, et votre indécision n’est ici qu’un débat entre la haine et l’avarice : car sans cela… mais c’est où je vous désire depuis un siècle, pour vous offrir la petite leçon de prudence et d’honnêteté dont vous avez si grand besoin. En attendant, joignons au sac, et surtout avançons.

Voici un autre billet plus mystérieux, quoique moins important, mais dont le voile est assez léger pour que l’œil de lynx du comte de la Blache, ou la double vue des soussignés, perce au travers et devine qu’il s’agissait ici d’or et d’argent. J’écrivais à M. Duverney, mais sans monsieur ni vedette, sans respect, sans signature, et même sans date :

« Il dit qu’il ne croit pas que les vins arrivent, et vous prie de vous arranger là-dessus ; ils ont « eu une grande conférence avant-hier à votre sujet. Il me paraît que tout est bien suivant vos désirs ; mais ces vins les inquiètent, et, sans les vins, il n’y aurait rien à faire : car tout ce monde est diablement altéré. Le mot de la demande est, dans le cas où les vins n’arriveraient pas, si vous y suppléerez. Je n’ai pas pu répondre, parce que cela dépend de vos forces actuelles et du degré d’intérêt que vous mettez à la réussite. Il est nécessaire que vous vous voyiez. »

— Et qu’est-ce que M. Duverney répondit à cet amphigouri de vins ? nous dit dédaigneusement le comte de la Blache en relevant un peu les narines et se balançant sur son siége : ON est assez curieux de le voir. — Il a répondu, monsieur le comte, sur le même papier, de sa main, une chose fort claire pour moi, quoique assez obscure pour tout autre. La voici :

« Que les vins arrivent ou n’arrivent pas, cela paraît égal : on en trouvera toujours au besoin, soit du bourgogne ou du Champagne : il faut attendre encore la réponse. »

— Quoi ! de son écriture ? — Vous pouvez en juger : je produis la pièce. — Répondu sur le même papier ? — Avec l’empreinte de son cachet et du mien, en signe que le billet est rentré comme il était sorti. — Cela est bien étrange ! dit le comte de la Blache en se levant brusquement. — Cela est ainsi, dit le sieur de Beaumarchais en s’asseyant tranquillement. Mais laissons ce vin, et tirons-en d’une autre futaille ; celui-ci aura quelque chose de plus piquant encore. C’est moi qui parle dans cette lettre, en prévenant toujours le lecteur qu’il doit regarder comme un chiffre tout ce qui devient inintelligible et sort du langage ordinaire.

Mais avant que d’aller plus loin, j’observe que ce qui caractérise encore mieux le commerce libre et dégagé que nous avions ensemble est la remarque suivante, que je prie le lecteur de vérifier après moi. C’est que le répondant, entre nous deux, prenait toujours le style de celui qui écrivait le premier, afin que, la même figure étant continuée, la réponse offrît un sens clair à celui qui devait la recevoir.

Ainsi, lorsque M. Duverney m’écrivait, si pour mieux envelopper ses idées il déguisait son style et sa main sous le voile d’une femme écrivant à son ami, cette espèce de chiffre ou d’hiéroglyphe, si clair pour moi, devenait tellement obscur pour tout autre, que, lorsque j’avais répondu sur le même papier, d’un style analogue au sien, en supposant le commissionnaire infidèle ou négligent, il était impossible à tout autre qu’à nous de deviner de quoi il s’agissait. Et c’est, messieurs, par de tels moyens, avec des commerces ainsi déguisés, que les politiques de tous les temps ont voilé les secrets de leurs correspondances intimes aux curieux, aux espions, aux ennemis, et même aux légataires universels.

De ces lettres écrites en premier par M. Duverney, et répondues par moi sur le même papier, on sent bien que je n’en ai point, et le fait que j’expose en donne la raison : elles étaient répondues sur le même papier. Mais si par hasard, après une conflagration crue générale, j’ai retrouvé quelques fragments ou quelques-unes de celles que je lui écrivais et auxquelles il répondait de sa main, sur le même papier et dans notre style oriental (comme nous l’appelions), n’est-il pas évident qu’il en résultera la même preuve en faveur du commerce particulier qui m’est contesté si bêtement ? Ainsi, malgré l’opposition du comte de la Blache et la consultation des soussignés, mon observation subsiste (comme dit Dacier).

J’envoyais à M. Duverney une petite lettre d’une grande importance ; il fallait réponse aussitôt ; je m’enveloppais plus qu’à l’ordinaire en écrivant, parce que l’occasion était infiniment grave. Je lui écrivais donc :

« Lis, ma petite, ce que je t’envoie, et donne-moi ton sentiment là-dessus. Tu sens bien que dans une affaire de cette nature je ne puis rien décider sans toi.

« J’emploie notre style oriental, à cause de la voie par laquelle je te fais parvenir ce bijou de lettre. Dis ton avis ; mais dis vite, car le rôt brûle. Adieu, mon amour. Je t’embrasse comme je t’aime. Je ne te fais pas les amitiés de la Belle : ce qu’elle t’écrit t’en dira assez. »

— Ah ! pour le coup, monsieur de Beaumarchais, vous vous moquez de prétendre qu’une pareille extravagance ait pu jamais être envoyée à M. Duverney ! Vous, jeune homme, « qui ne vous êtes jamais présenté chez lui que comme son redevable et comme son obligé (page 13), » vous le tutoyez, vous l’appelez ma petite ? Allez, vous mériteriez…

Dulciter, soussignés ! Allons doucement, monsieur le comte ! Entendons-nous, messieurs ! Réellement vous êtes encore un peu jeunets, sur les affaires du monde et de la politique.

Sans parler du temps présent, dont je ne dirai mot, et pour cause, qu’eussiez-vous donc pensé de notre bon roi Henri IV et de ses secrétaires d’État Villeroi et Puysieux, qui s’amusaient, comme de grands enfants, à tout défigurer dans le monde, en écrivant à La Boderie, ambassadeur de France à Londres : à se nommer, lui, le roi, le Cordelier ; la reine d’Espagne, l’Asperge ; le roi de Pologne, la Sauterelle ; le landgrave de Hesse, le Chapon ; le royaume de Naples, la Tarte ; les puritains anglais, les Dégoutés ; enfin, le consistoire de Rome, la basse-cour, etc., etc. ? Réellement vous êtes un peu jeunets, soussignés[29].

Mais, avant de gronder le sieur de Beaumarchais, voyez la réponse de M. Duverney sur le même papier, de sa main, et du même style oriental, usant aussi de la douce liberté du tutoiement ; et puis levez la férule après, si vous l’osez, sur le jeune homme d’autrefois : il n’est pas moins follet que celui d’à présent, que vous voulez châtier.

La voici cette réponse, qui certes renfermait un sens bien éloigné de celui qu’elle offre aux soussignés :

« Je ne saurais comprendre comment on a conçu cette idée, dont l’exécution passe mes lumières. Je souhaite que ce soit un bien pour ta maîtresse. Il suffit qu’elle soit de ton avis. Le mien serait déplacé entre amant jaloux et femme bien gardée. Je crois qu’il est difficile de réussir. Je le brûle. »

Ma foi, je veux encore joindre au procès ce drôle de billet, afin que le comte de la Blache ait le plaisir de s’inscrire en faux contre la petite. — Non, monsieur, ce n’est pas contre la petite qu’on s’inscrira, c’est contre votre billet lui-même. — Eh ! pourquoi ? — Parce que celui de M. Duverney ne peut être la réponse au vôtre, écrit sur le même papier : et pour le coup nous vous tenons. — Vous m’effrayez ! — M. Duverney ne finit-il pas son billet par ces mots : Je le brûle ? — Certainement. — Fort bien. Mais s’il a brûlé le vôtre, comment se trouve-t-il ici par accolade au sien ? Vous nous expliquerez cela, si vous pouvez, quand il en sera question : nous vous donnons du temps pour y rêver. — Je n’en veux pas, messieurs. Débiteur aussi net qu’indulgent créancier, je vous dois une explication ; la voici :

Mon billet commence par ces mots : « Lis, ma petite, ce que je t’envoie, et donne-moi ton sentiment là-dessus, » et finit par ceux-ci : « Je ne te fais pas les amitiés de la Belle : ce qu’elle t’écrit t’en dira assez. » Or, ce que M. Duverney brûla, ce fut la lettre de la Belle, dont la mienne était le passeport. Il ne m’écrivit même que pour m’assurer… — Passons, passons, M. de Beaumarchais ! ce n’est pas cela que nous voulions dire : et nous avons tant d’autres preuves !…

— Avant de passer, messieurs, je vous ferai seulement observer que voilà plusieurs réponses de Duverney portant ces mots : brûle-moi, je le brûle, etc. Ceci servira d’éclaircissement, si vous le permettez, au premier article de l’acte du 1er avril, où je m’engage de rendre en mains propres trois papiers importants sous les nos 5, 9 et 62, ou de les brûler, s’ils ne me revenaient qu’après la mort de M. Duverney. Passons maintenant.

Eh bien, graves censeurs ! très-haut, très-puissant et très-désintéressé légataire ! que dites-vous de tout ceci ? Malheureusement, dans un homme du caractère de M. Duverney, vous êtes forcés d’avouer qu’il faut au moins respecter ce qu’on ne peut comprendre : car d’aller s’attacher au sens littéral, en vérité, vous seriez beaucoup plus indécents que vous ne m’avez reproché de l’être ! Or, comme la question d’aujourd’hui n’est pas d’expliquer ce que voulaient dire tous ces chiffres, ces hiéroglyphes, mais seulement de constater, de bien prouver qu’il y avait deux commerces entre M. Duverney et Beaumarchais : l’un public, ostensible et simple, et tel que la différence des âges et des états le comportait ; et l’autre, non-seulement bien familier et sans façon, mais d’autant plus mystérieux et badin que l’objet en était plus grave, et la perte des billets plus dangereuse : ne pensez-vous pas, comme moi, que j’ai porté la preuve de ce fait aussi loin qu’elle peut aller ?

J’ai d’autres billets encore, entendez-vous ? J’en ai encore ; mais en voilà bien assez pour montrer combien peu sensée, peu réfléchie, est la consultation des soussignés, et combien plus audacieuse et sans vergogne est l’âme de celui qui me force à me laver ainsi de ses calomnies, quoique tous ces écrits lui eussent passé sous les yeux longtemps avant qu’il fût question de ce procès entre nous.

D’après ce que vous venez de lire, ô défenseurs du comte de la Blache, jugez de quel mérite est à mes yeux votre grave commentaire (pages 46 et 47) sur le dernier alinéa de ma lettre du 22 septembre 1769, où vous m’accablez du poids de votre sainte colère : la tirade est trop curieuse pour n’en pas régaler le lecteur.

« Enfin, l’indécence de la dernière partie de la lettre est tellement révoltante, qu’elle suffira pour porter la conviction, dans tous les cœurs honnêtes, que la lettre n’a point été faite pour parvenir à M. Duverney. Dans son billet, celui-ci mandait : J’ai remis le billet doux à sa destination : le monde m’a empêché de le faire lire ; on l’a mis dans la poche, et on a promis réponse dans deux jours. Il est sensible qu’un billet doux envoyé à M. Duverney, pour le faire lire à quelqu’un, ne pouvait être que pour une personne dont le sieur de Beaumarchais sollicitait la protection : mais comme il était essentiel à son roman de supposer entre lui et M. Duverney la plus grande familiarité, il s’est porté à l’excès de mettre dans sa lettre : Ci-joint un billet doux, vous m’entendez ? Lisez, mon ami, et dites que je ne suis pas un amant attentif. Aussitôt arrivé, mes premiers vœux sont pour les plaisirs de la petite, etc… »

Ici finit ma citation. Sublimes commentateurs ! qui vous êtes creusé si gratuitement le cerveau pour nous donner en consultation un chef-d’œuvre aussi long que celui d’un inconnu, quoique moins bon, puisqu’il faut tout dire, n’êtes-vous pas un peu honteux d’avoir été, comme des étourneaux, donner dans le piége ridicule que le seigneur ON vous a tendu sur ce commerce familier ? Vous lavera-t-il de la honte d’avoir été si grossièrement sa dupe, et d’avoir insulté un honnête homme à plaisir, sur sa périlleuse parole ?

Comment ne vous est-il pas venu à l’esprit, en voyant dans la réponse de M. Duverney, du 22 septembre 1769, le mot étrange de billet doux écrit de sa main, que le jeune Beaumarchais, n’ayant pu conduire la plume du vieillard Duverney lorsqu’il répondait, puisque celui-ci consentait à puiser dans la lettre de l’autre l’expression figurée de billet doux, par laquelle j’avais désigné la lettre jointe à la mienne, il fallait pourtant bien que cette expression follette, orientale, eût un sens mystérieux ! Mais surtout comment n’y avez-vous pas reconnu la trace de la douce familiarité annoncée entre les deux amis, puisque le plus âgé ne dédaignait pas, en répondant, d’user des mêmes tournures badines employées par le plus jeune ? Comment n’avez-vous pas vu cela ? J’en suis désolé ! Je vous croyais plus forts d’intelligence et de conception.

Maintenant que vous en savez autant que moi sur la nature de ce commerce familier, je reprends ma question, et vous donne à mon tour un long temps pour y répondre. Qui dites-vous de votre ennuyeux commentaire de cinquante-huit pages sur l’acte du 1er avril, et sur les lettres qui l’accompagnent ? N’en êtes-vous pas un peu honteux ?

Mais si le tort de ces illusions, de ces insinuations, est tout au comte de la Blache, un artifice qui vous appartient en entier, et qu’on ne peut excuser en des gens honnêtes, comme ceux dont j’aperçois les signatures au bas de la consultation, c’est, en citant, en rapportant nos lettres familières, d’avoir toujours affecté, pour tromper le lecteur, de commencer par donner les réponses de M. Duverney comme écrites les premières, et de n’avoir jamais cité qu’après elles mes lettres, qui, dans l’ordre naturel de leur style, semblent au moins avoir été dictées avant les siennes. Vous êtes-vous flattés qu’un artifice aussi niais et puéril tromperait quelqu’un ?

Voyez vous-mêmes la pitoyable figure que vous faites dans votre consultation (page 48), en nous donnant pour un billet écrit le premier cette réponse de M. Duverney : « Il faut se voir avant de rien ordonner. Le temps est trop court. » Et celui-ci, de moi, comme écrit en second :

« Puisque mon bon ami craint d’employer son notaire, à cause de ses malheureux entours, je vais commander l’acte au mien : s’il l’approuve, il sera fait demain au soir, et on lui portera tout de suite à signer, etc… » Le billet : « Il faut se voir avant de rien ordonner. Le temps est trop court. » ne serait-il pas bien inintelligible, s’il n’eût été précédé d’un autre auquel il répond ? et n’est-il pas, au contraire, la réponse naturelle d’un homme qui veut examiner encore, et surtout insister en conversant sur son éloignement pour un notaire ? Voilà ce que je ne puis vous pardonner, en ce que cela est partial et de mauvaise foi.

Ici l’avocat-commentaire ajoute (page 49) : De plus, ces mots : avant de rien ordonner, ne peuvent pas se rapporter à un compte. » — Vous avez raison, seigneur licencié ! Mais ils se rapportent fort bien à un acte qu’on veut commander à un notaire.

« Par quelle raison, ajoute encore le licencié, M. Duverney aurait-il craint son notaire ? » (Page 49, à la suite.) — Il l’aurait craint, bachelier, par des raisons que j’expliquerai plus loin, en mettant au jour les ruses du comte de la Blache ; et je vous promets de n’y pas oublier ce qui paraît vous agiter en ce moment.

Et cette autre réponse de M. Duverney à mon billet du 6 mai 1770, n’a-t-elle pas bonne mine à être citée par vous comme première lettre ? Je ne le puis, par des raisons que je vous dirai. Je ne le puis… quoi ? l’on avait donc demandé quelque chose ? Et si M. Duverney ne pouvait remettre encore au porteur les contrats reçus ou billets sollicités dans ma missive du même jour, sa réponse n’était-elle pas aussi simple que naturelle ? Je ne le puis, par des raisons que je vous dirai. — Tout cela ne détruit pas mes conjectures, dit le comte de la Blache : Is fecit cui prodest : voilà mon raisonnement. Il est savant, votre raisonnement ! ne veut-il pas dire : Celui-là fit le billet, à qui le billet devait profiter ? — Fort bien.

— Mais que penseriez-vous, monsieur, d’un avocat qui s’essoufflerait à vouloir vous persuader qu’entre deux billets écrits d’amitié, celui qui contiendrait ces mots : Fort bien, Dieu merci, et vous ? serait la demande ; et celui qui offrirait ceux-ci : Comment vous portez-vous, monsieur ? la réponse ? Ne vous permettriez-vous pas de rire un peu du bavardin ? Rideamus quoque, nam tu es ille vir, ô digne baccalauree ! Moi aussi je parlerai latin, puisque chacun montre sa science. En effet, un argument en us de temps en temps ne dépare pas un mémoire, et cela orne bien une procédure.

Cependant, si toutes les lettres que je viens d’entasser ne sont pas réellement les réponses à celles auxquelles je prétends qu’elles répondent sur le même papier, il faut avouer au moins qu’elles sont les réponses à quelque chose de moi pour M. Duverney.

Ô judicieux, intègre légataire, c’est vous que j’interroge ; vous qui avez trouvé plusieurs lettres ostensibles de moi dans son secrétaire, et qui les y avez laissées avec tant de scrupule ! vous y aurez vu sans doute aussi toutes celles qui m’ont valu les réponses que je présente ? et pour gagner votre cause en arguant mes lettres de faux, la moindre chose que vous puissiez faire est de nous montrer les véritables.

Il serait bien étonnant que, sur une foule de lettres importantes écrites par moi dont j’ai produit les réponses, vous n’eussiez trouvé dans le bureau que deux ou trois billets qui n’ont aucun rapport au sien, et qui par là n’en servent que mieux à prouver qu’il y avait deux commerces entre nous, indépendants l’un de l’autre : le premier, marchant gravement, simplement, mais ne disant rien parce que la voie qui le faisait parvenir était publique et dangereuse aux secrets ; et de cette nature sont les trois lettres que vous citez ; l’autre, sans protocole, sans gêne, et tel que je le prouve, écrit et répondu sur le même papier, tant dans les lettres qui se rapportent à l’acte du 1er avril, que dans celles qui ne s’y rapportent pas.

Montrez-nous-les donc toutes ces lettres auxquelles la foule des réponses de M. Duverney sont applicables ! alors je vous donne quittance, et je m’avoue vaincu. Cela est-il net ?

En 1761 j’ai acheté une charge de cinq cent mille livres ; en 1762, une autre de soixante-dix mille livres ; en 1763, une maison de soixante mille livres, etc. Ou j’avais de l’argent pour les payer, et alors je n’étais pas ce jeune homme altéré de fortune que vous dites ; ou je n’avais pas d’argent, et quelqu’un m’en a prêté. Cherchez dans l’univers un seul homme, autre que M. Duverney, qui m’ait alors obligé de cent francs, amenez-le-moi ; je vous donne quittance, et je m’avoue vaincu. Cela va-t-il bien encore ?

Lorsque j’avoue que M. Duverney m’a prêté plus de huit cent mille livres, lorsque vous-même avez imprimé ces mots dans de premiers mémoires que vous n’osez plus produire : « La fortune de M. Duverney était un butin que le sieur de Beaumarchais croyait lui appartenir ; » que ne profitez-vous de mon offre ? Ou je dois ces sommes considérables, ou je les ai payées. Si je les dois encore, montrez-en les titres ; si je les ai payées par un autre arrangement, montrez-en les traces : et sur ces traces ou sur ces titres, je vous donne quittance, et je m’avoue vaincu. Suis-je honnête et franc, à votre avis ? À vous à parler, mon ennemi ! car c’est bien tout, je crois.

— Comment ! tout. Et ces trois lettres de 8 février, 4 juin et 11 octobre 1769, sur lesquelles vous passez à vol d’oiseau ; ce certificat si fort du médecin, qui contredit votre lettre du 7 juillet 1770, et surtout cette date du mercredi 9 mai 1770, appliquée sur l’indication samedi 11, de M. Duverney, que nous vous avons si ingénieusement reprochée (pag. 51, 52, 53), et sur laquelle, à vrai dire, nous avons fondé tout le gain de notre cause, vous l’oubliez donc ? vous la laissez à part sans oser y toucher ? Quand on a tort, on est toujours pris par quelque endroit.

— Vous avez raison, messieurs, quant aux trois lettres ostensibles de 1769 : aussi n’est-ce pas par oubli que je les écarte en ce moment, mais pour en orner la seconde partie de ce mémoire, intitulée les Ruses du comte de la Blache.

Je devrais bien y porter aussi ma réponse au certificat mendié du médecin, car c’est là sa vraie place ; mais puisque j’y suis invité, autant vaut-il que je l’expédie.

Le médecin vous a donc certifié que dix jours avant sa mort, M. Duverney, gaillard et dispos, ne ressentait ni chagrin ni incommodité ? Comme je crois plus à la bonhomie du docteur qu’à la vôtre, ce n’est pas lui que j’interroge : il a pu se tromper sur le physique, ignorer le moral et voir mal en tout. Mais vous qui passiez la vie en faction dans sa chambre, vos yeux attachés sur ses yeux, à piper l’héritage, à le hâter par vos désirs, comment ignoriez-vous ce que sa famille, ses amis, ses valets, tout le monde enfin savait chez lui, que c’est moins la vieillesse qui l’a emporté qu’un violent chagrin qui l’a tué ? Comment pouvez-vous l’ignorer, vous, puisque je le savais, moi ; puisque ma lettre, à laquelle il répond le juillet 1770, fixe la nature de ses peines, et lui rappelle qu’il me les a confiées peu de jours avant ?

En effet, je l’ai vu si désolé, si furieux, dans notre dernière entrevue, le 3 ou le 4 juillet, quoique ses gens et les miens eussent été forcés de m’enlever de ma voiture et de me porter dans son cabinet, parce que j’étais mourant moi-même ; il pouvait si peu se modérer en me parlant, qu’après avoir passé deux heures à m’efforcer de le calmer, j’emportai l’affreuse certitude que ce chagrin le mettrait au tombeau.

Voilà ce qui me fit presser, par ma lettre du 7, le retour de mes papiers et de mes fonds ; ce qui me fit ajouter, quoique très-peu en état d’écrire : « Comment va votre santé ? surtout comment va votre tête ? Vous savez bien que je n’approuve pas l’excessif chagrin que vous avez pris de ce dernier tracas. Mon ami, cette École militaire vous tuera ! Si vous êtes content de ce que le roi a reçu votre mémoire, qu’importe ce que pense le ministre de la route que vous avez prise pour cela ? Madame… était tout aussi bonne qu’une autre. À l’égard de la colère de M…, mon bon ami, quand on a fait le bien toute sa vie, et que l’on a quatre-vingt-quatre ans de vertus et de travaux sur la tête, on est bien grand ! Voilà mon avis ; donnez-moi de vos nouvelles. »

L’infortuné répond sur le même papier à mon affaire, et finit ainsi sa lettre : « Je suis toujours au même état ; il ne se changera qu’avec de la patience, cinq ou six jours de lit. Mon bras se sent du changement de temps. Ma tête est si pleine de ma malheureuse affaire, que je ne suis plus maître de ma tranquillité. Je compte vous voir à votre retour. » Soixante heures après il est alité par ce chagrin, comme il l’avait prévu ; dans moins de six jours le malheureux homme est sous la tombe ; et un insidieux héritier, contre ma lettre, contre la réponse de M. Duverney, contre la notoriété publique, et contre sa conscience (à la vérité qu’il foule aux pieds sans scrupule), vient donner le démenti le plus absurde au chagrin, à la souffrance, à la mort du vieillard !

M. Duverney m’écrit : Je suis incommodé, ma tête est trop pleine, etc. Il meurt presque en l’écrivant ; et parce que son héritier se portait bien, était joyeux quand il mourait de chagrin, cet héritier veut que l’on le croie sur sa parole. Il ira jusqu’à vouloir nous persuader que le malade ne savait pas ce qu’il disait en écrivant : Je souffre.

Au reste, monsieur le comte, sur ces mots de sa dernière lettre : Mon bras se sent du changement de temps, ce n’est pas assez qu’un docte médecin, à votre réquisition, lui donne un démenti sur sa douleur passagère au bras ; il n’y a ici d’effleuré, par le certificat du docteur, que cette moitié de l’aveu du vieillard, mon bras se sent…, et quoique le médecin dût mieux savoir, sans contredit, que le malade, si ce malade souffrait ou non, je ne me rends pas que vous n’ayez joint à son certificat celui d’un faiseur de baromètres, qui, démentant ce reste de la phrase… du changement de temps, nous atteste aussi que le mercure, à cette époque, n’a pas varié d’un degré dans le tube. Alors il faudra bien avouer, malgré nous, que la lettre de M. Duverney, la mienne, son chagrin, sa maladie, sa mort même, ne sont que des chimères ! Mais comment avez-vous oublié le faiseur de baromètres ? vous, l’homme aux certificats, l’homme aux ruses, aux précautions d’avance ! N’êtes-vous donc plus le véritable Falcoz ? Réellement vous vous négligez un peu sur ce procès-là.

Quant à l’erreur d’indication et non pas de date, que M. Duverney a faite en répondant à ma lettre du 9 mai 1770, je croyais qu’après avoir si bien, si clairement fondé la vérité des lettres familières qui se rapportent à l’acte du 1er avril, par leur suite et leur parfaite analogie avec celles qui ne s’y rapportent pas, je pouvais me dispenser d’abuser de votre indulgence, en défendant une légère erreur de désignation faite par M. Duverney, et non par moi-même. Mais puisque vous n’êtes pas fatigué de m’écouter, je vais joindre à la preuve analogique la preuve irrésistible d’un fier argument : et puisque c’est tout de bon que ce fait vous paraît grave, il faut s’y arrêter. En effet, j’ai vu que vous aviez fait écorner tous les exemplaires de votre mémoire en cet endroit pour qu’on le remarquât.

Le comte de la Blache a fait, dit-il, une découverte absolument décisive pour le gain de son procès. Il s’est aperçu qu’en réponse à l’un de mes billets, daté du 9 mai 1770, et finissant par ces mots : « À quand donc la bonne fortune ? Je suis tous les jours à l’ordre comme un mousquetaire. Je ne le puis ni demain ni vendredi ; » ce qui constate d’abord que mon billet fut écrit le mercredi 9 mai 1770. Il a découvert, dis-je, que M. Duverney m’a répondu sur le même papier, au lieu de samedi 12, ces mots : « Samedi 11, à huit heures du soir, ou dimanche à la même heure. » Et, tout joyeux de sa trouvaille, il emploie une page et demie à tirer d’une légère erreur de M. Duverney la juste induction que sa réponse ne saurait s’appliquer à mon billet du 9 mai, mais qu’elle appartient à une lettre écrite le 8 février 1769 ; et voici comment il raisonne. En vérité, cela est aussi lumineux que judicieux.

Le sieur de Beaumarchais, composant après coup, dans son cabinet, une prétendue lettre écrite pour cadrer à la réponse faite depuis longtemps par M. Duverney, a cru de bonne foi que, le samedi désigné étant le 11 mai, il n’avait qu’à mettre sur le sien : Ce 9 mai ; que par là sa lettre semblerait antérieure de deux jours à celui qui était indiqué pour rendez-vous. « Malheureusement il n’a pas été consulter l’almanach de l’année 1770, car il y aurait vu que dans le mois de mai 1770 il n’y avait pas de samedi qui fût le 11, etc. » (Page 55.)

Je n’affaiblis pas l’objection, comme on voit ; au contraire je la rends plus claire, en la débarrassant de cet entortillage de style qui fait de tout ce mémoire un ambigu si lourd et si difficile à comprendre.

Mais prenez garde, avocat ! vous vous fourvoyez. Il ne fallait pas accorder au fripon pour qui vous me donnez, que malheureusement il n’a pas été consulter l’almanach de l’année 1770. Par cet aveu maladroit, vous lui passez gain de cause entier ! Voyez vous-même.

Ces termes de mon billet : Je ne le puis ni demain ni vendredi, prouvent clairement que je l’aurais écrit comme envoyé le mercredi. Si je l’avais composé après coup, et sans l’almanach de l’année, à l’aspect de ces mots, samedi 11, d’un billet dont je voulais abuser, j’aurais dit, en comptant par mes doigts et rétrogradant à mesure, samedi 11, vendredi 10, jeudi 9, et j’aurais daté mon faux billet du mercredi 8 mai. Mon erreur alors appuyant celle du billet Duverney, j’étais pris comme un sot : car deux hommes en s’écrivant ne font pas, chacun de leur côté, l’erreur de reculer d’un jour la vraie date de leur lettre : une pareille fortuité devient trop improbable.

Mais il n’en va pas ainsi, mon cher ! j’ai daté du 9 mai. Le corps de mon billet prouve qu’il fut écrit le mercredi ; et l’almanach de 1770, que malheureusement je n’ai pas consulté, nous montre que ce mercredi était le 9 mai. Donc, pour me supposer faussaire, vous deviez, ô avocat ! renonçant à votre majeure, établir au contraire que j’avais l’almanach sous les yeux en appliquant le billet après coup. Donc vous ne savez ce que vous voulez en assurant que je ne l’avais pas ; donc vous n’avez encore rien prouvé. Voilà pour une ; essayons l’inverse à présent.

J’avais donc l’almanach sous les yeux en composant mon infamie ! Mais si je l’ai consulté pour dater aussi juste du mercredi 9, comment n’aurais-je pas vu d’un coup d’œil que si mercredi était le 9 mai, le samedi suivant ne pouvait être le 11, puisqu’il y a trois jours pleins entre eux : qu’ainsi je ne devais pas, en datant mercredi 9, user d’un billet indiquant samedi 11 pour essayer d’enlever au pauvre comte de la Blache quinze mille francs sur son pauvre legs de quinze cent mille livres ?

S’il est probable que M. Duverney, donnant rapidement un rendez-vous demandé, ait pu se tromper en désignant samedi 11, au lieu de samedi 12 (car sa légère e