Œuvres complètes (Crémazie)/Lettre à M. l’abbé Casgrain (1er mai 1870)

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Beauchemin & Valois (p. 71-87).


1er mai 1870.


« Cher monsieur,


« Quel volume charmant que vos Poésies, et combien je vous suis reconnaissant de me l’avoir adressé.

« J’en veux un peu moins aujourd’hui à ce vilain mal d’yeux qui vous a fait si longtemps et si durement souffrir, puisque c’est à lui que nous devons le Canotier et le Coureur des bois. Ces deux pièces sont des bijoux.

« Dessane [1] devrait enchâsser ces deux perles dans des airs de sa composition. En réunissant deux strophes pour faire des couplets de huit vers et en composant un refrain de deux ou quatre vers, vous auriez deux ballades ravissantes.

« Dessane, qui, au temps jadis, a fait une fort jolie musique pour mon Chant des voyageurs, lequel chant ne vaut ni votre Canotier ni votre Coureur, trouverait certainement des accords dignes de vos deux créations, si originalement canadiennes.

« Historien, romancier et poète, vous êtes en bon chemin pour monopoliser toute la gloire littéraire du Canada.

« L’impression de votre livre est splendide. Votre muse n’avait pas besoin de ce vêtement magnifique. La grâce et l’élégance qu’elle a reçues de la nature lui suffisent pour attirer les regards.

« Cependant la muse est femme et trouve peut-être qu’un brin de toilette ne nuit jamais.

« Vous voulez bien me dire que vous publierez mon petit bagage poétique avec le même luxe. Je vous remercie de tout mon cœur de cette offre trop au-dessus de la valeur de mes œuvres, mais je ne saurais l’accepter.

« Comme marchand, j’ai fait perdre, hélas ! de l’argent à bien du monde ; comme poète, je ne veux en faire perdre à personne.

« Je connais assez le public canadien pour savoir qu’une édition, avec ou sans luxe, de mes vers serait une opération ruineuse pour l’éditeur. Pourquoi voulez-vous que je vous expose à perdre de l’argent, vous ou l’imprimeur qui serait assez fou pour risquer une pareille spéculation ? Je n’ai point la sottise de me croire un grand génie et je ne vois pas trop ce que le Canada gagnerait à la publication de quelques milliers de vers médiocres. Quant à moi, il y a longtemps que je suis guéri de cette maladie de jeunesse qu’on appelle la vanité littéraire, et je dis maintenant avec Victor Hugo ce que j’aurais dû dire il y a vingt ans :

Que poursuivre la gloire et la fortune et l’art,
C’est folie et néant ; que l’urne aléatoire
Nous jette bien souvent la honte pour la gloire
Et que l’on perd son âme à ce jeu de hasard.

« D’un côté, certitude de perte d’argent, de l’autre, résultat nul pour la littérature canadienne. Devant une pareille alternative, il serait absurde d’abuser de votre sympathie pour vous laisser engager dans une affaire désastreuse. Donc ne parlons plus d’imprimer un volume de moi.

« J’ai passé un triste hiver, plus souvent malade que bien portant. Je ne me suis guère occupé de poésie. Je ne désespère pas cependant de mener à bonne fin ces malheureux Trois morts. Quand je vous aurai expédié la fin du poème en question, si vous rencontrez un directeur de revue littéraire, en quête de copie, qui veuille bien publier, pour rien, les deux dernières parties de ce travail, vous pourrez les lui donner, si cela vous fait plaisir, car alors je n’aurai pas à me reprocher d’avoir fait perdre de l’argent avec mes vers, puisque la revue qui aura bien voulu les accueillir n’aura fait pour moi aucuns frais autres que ceux des reproductions ordinaires. Nous reparlerons de cela en temps convenable.

« Votre toujours
* * »


V


La veille de la Toussaint 1873, j’entrais dans la petite librairie que tenait le dernier frère survivant d’Octave Crémazie, rue Buade. En m’apercevant, il me fit signe de le suivre dans l’arrière-boutique.

— Vous partez demain pour Paris, me dit-il, ne manquez pas d’aller voir Octave. Vous savez le pseudonyme sous lequel il est connu en France. Demandez Jules Fontaine, numéro 4, rue Vivienne. Je vais lui annoncer votre arrivée. Ma mère désirerait beaucoup vous voir avant votre départ.Mater dolorosa

Quelques minutes après, j’étais rue Saint-Louis, au salon de madame Crémazie.

Je l’avais connue en des temps meilleurs. C’était alors une femme vigoureuse et forte qui portait vaillamment ses quatre-vingts ans, mais le chagrin l’avait cassée, flétrie, émaciée. J’eus peine à la reconnaître. La bonne vieille s’avança d’un pas faible et chancelant, vint s’asseoir tout auprès de moi. Elle me prit la main et me regarda avec des yeux fixes, rougis par les larmes qu’elle n’avait cessé de verser depuis dix ans. Cette figure de Mater dolorosa me donna un serrement de cœur.

— Vous allez revoir mon cher Octave, me dit-elle d’une voix chevrotante ; ce pauvre enfant ! il a bien souffert,… et moi aussi !… Que vous dirai-je pour lui ? que je l’attends toujours… Ah ! vous êtes bien heureux vous ; vous allez le revoir !… mais moi, à mon âge, puis-je espérer de jamais l’embrasser encore ?… »

Elle n’en put dire davantage, et se couvrant la tête de son grand tablier, elle se prit à pleurer avec des sanglots à fendre l’âme.

On devine tous les chérissements dont elle me chargea pour son cher Benjamin que jamais plus, hélas ! elle ne devait revoir.

À mon arrivée à Londres, je télégraphiai à Crémazie que, le lendemain, je serais à Paris. J’allai frapper rue Vivienne un peu avant l’heure qu’il m’attendait. Il n’était pas encore entré au logis. Je laissai ma carte à sa porte avec ces mots : « À cinq heures, dans le jardin du Palais-Royal. »

Quelques minutes avant l’heure convenue, j’étais en faction près de la Rotonde, les yeux tournés vers le vomitoire qui ouvre sur la rue Vivienne. Je ne le distinguai pas tout d’abord parmi le groupe de passants qui le précédait : il était dans mes bras avant que j’eusse eu le temps de le reconnaître. Ce n’était plus le Crémazie dont la figure m’était familière à Québec ; vieilli, amaigri, avec un teint de cire, plus chauve que jamais, ne portant plus de lunettes, la barbe toute rasée, hormis la moustache et une impériale : c’était une complète métamorphose. Un rayon de joie inexprimable passait en ce moment comme un éclair sur son visage. Sa tenue était devenue correcte, avec un air de distinction tout à fait inaccoutumé. L’atmosphère des boulevards avait-elle déteint sur ses habitudes ? Sa photographie parisienne que j’ai sous les yeux et qui me rappelle cette première entrevue, n’a rien de commun avec celle qu’a publiée l’Opinion publique, de Montréal.

— Depuis si longtemps que vous m’annoncez votre arrivée, vous voilà donc enfin ! Savez-vous que, depuis dix ans que je suis parti du Canada, je n’ai vu que trois compatriotes : Mgr Baillargeon lors de son voyage à Rome, M. le grand vicaire Taschereau, aujourd’hui votre archevêque, et M. l’abbé Hamel, du séminaire de Québec ! Ils n’ont fait que passer et je ne les ai vus qu’un instant ; mais vous, vous n’êtes pas pressé, vous allez me rester. Que de choses nous aurons à dire ensemble ! Il s’est passé tant d’événements depuis que j’ai quitté le Canada !

Ce disant, il m’entraînait sous les arcades des grands bois du Palais-Royal, qui s’assombrissaient à la tombée de la nuit.

— Ah ! çà, me dit-il après une longue causerie, il ne faut pas que je sois égoïste. Je suis trop heureux aujourd’hui pour ne pas faire partager ma joie avec un ami plus infortuné que moi. Demain il faut que vous alliez voir ce pauvre baron Gauldrée-Boilleau, qui est enfermé à deux pas d’ici à la prison de la Conciergerie ; moi, du moins, je suis libre, mais lui, il est sous les verroux. Vous trouverez un homme exaspéré, dans un état de surexcitation qui fait peine à voir : il ne peut supporter l’idée des affronts dont on l’abreuve, il bondit d’indignation devant les flétrissures qu’on cherche à infliger à son caractère. Le vrai coupable dans cette affaire de Memphis-el-Paso, c’est le général Frémont, son beau-frère, mais il fallait des victimes aux hommes du quatre septembre.

Chaque matin, au retour de ma messe, que je disais à l’église de Saint-Roch, j’étais sûr de rencontrer Crémazie sous le portique de mon hôtel, à moins qu’il ne m’eût donné rendez-vous chez lui. Pour rester dans son voisinage, j’étais descendu à l’hôtel de Normandie, situé sur la rue Saint-Honoré, entre les Tuileries et le Palais-Royal. Au sortir du restaurant, après le déjeuner que nous prenions assez souvent ensemble chez Duval, rue Montesquieu, nous nous rendions à pas lents, soit en bouquinant le long des quais, soit en longeant les boulevards, jusqu’au collège de France, où nous entendions quelques-uns des meilleurs professeurs, tantôt les cours de littérature de M. de Loménie, tantôt les savantes dissertations helléniques de M. Egger, ou bien les leçons de philosophie de M. Frank, ou encore les éblouissantes conférences de M. Arthur Boissier sur Sénèque. Les idées nouvelles que nous rapportions de ces conférences offraient au retour un thème intarissable à nos conversations, que Crémazie variait en me disant quelques-uns des incidents de sa vie d’exil. Qu’avait-il fait depuis qu’il avait dit adieu à son cher Québec ? Où était-il allé ? Comment avait-il vécu ? Je lui faisais raconter tout cela par le menu, et il s’y prêtait avec une grâce parfaite.

De New-York il s’était rendu droit à Paris, où il avait pris un petit logement, dans l’Île, près l’église Notre-Dame. Les secousses par lesquelles il venait de passer arrivant surtout à la suite d’anxiétés toujours comprimées, avaient donné un choc trop violent à sa constitution pour qu’elle pût y résister : il en prit une fièvre cérébrale qui le tint pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort. Relégué seul dans une mansarde, d’où il n’apercevait que les toitures et les cheminées de Paris ; abandonné de tout le monde, étendu sur un lit de camp, où il ne recevait d’autre secours que des services mercenaires, ce qu’il eut à souffrir pendant cette maladie peut se conjecturer, mais ne s’exprime pas. Les événements implacables qui l’avaient jeté sur les rivages de France apparaissaient dans son délire comme un rêve dont il ne pouvait se réveiller. Il dut probablement la vie à une connaissance d’autrefois, qui vint lui tendre la main au moment où il était loin de s’y attendre. M. Hector Bossange, dont le nom est si bien connu au Canada, ayant appris le délaissement et l’état désespéré où il se trouvait, vint le visiter et lui offrit l’hospitalité sous son toit. Dès qu’il put se traîner hors de sa chambre, M. Bossange l’emmena avec lui à son château de Citry, en Champagne, où il lui prodigua tous les soins d’une amitié qui ne s’est jamais démentie, et qui réussirent à le ramener à la vie. Cette vieille résidence des barons de Renty, avec ses constructions d’un autre âge, avec ses souvenances séculaires qui séaient si bien à l’imagination poétique de Crémazie, avec sa société si spirituelle et enjouée, avec son parc tout plein de parfums et de chants d’oiseaux, fut une oasis enchantée au milieu du désert de sa vie. Madame Bossange l’entoura de délicatesses et de prévenances maternelles, dont il ne parlait jamais qu’avec des larmes dans les yeux. Canadienne comme lui, elle était à ses yeux tout ce qui lui restait de la patrie perdue. [2]

Les délassements studieux dans la bibliothèque de M. Bossange, qui l’entretenait de ses goûts de bibliophile, les promenades sous les arcades vertes du parc, précédé des petits enfants de son hôte, qui l’agaçaient en s’enfuyant sous l’ombre des sentiers soyeux, ou en égratignant de leurs petits pas le sable fin des avenues, l’exercice modéré dans les champs, parmi les vignes et les blés, où la brise rafraîchissait ses tempes brûlantes, finirent par avoir raison de ses bouleversements intérieurs. Les distractions, dont il avait besoin plus que de tout le reste et qui lui furent délicatement ménagées, firent renaître dans son âme sinon la sérénité, du moins une tranquillité relative ; mais il lui resta une débilité générale et une tendance à des maux de tête qui ne lui permirent plus de se livrer à des travaux continus.

De retour à Paris, dans le morne silence de sa mansarde, il lui fallut songer à vivre et à tuer l’inexorable ennui. Il se mit en quête d’occupations compatibles avec l’état délabré de sa santé. Les emplois passagers que M. Gustave Bossange lui procura, et quelques agences particulières, sans importance, qu’il parvint à obtenir, n’auraient pu suffire à lui donner du pain, s’il n’avait reçu de continuels secours de ses frères. À part quelques mois de séjour au Havre et à Bordeaux, de rares excursions dans les provinces du centre, il vécut toujours à Paris, toujours seul, occupant un petit garni sous les toits au quatrième ou cinquième étage, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, sans amis, sans distractions, sans cesse en face de lui-même, traînant au pied le boulet de l’exilé.

Un petit carreau de papier marqué au timbre d’Amérique, que lui apportait de temps en temps le facteur, une lettre de sa mère, de ses frères ou de quelque ami de là-bas, renfermait tout ce qui lui restait de bonheur et d’espérance sur la terre. Pendant qu’il les lisait et les relisait en les arrosant de ses larmes, il se transportait dans son cher Canada et revoyait en esprit tout ce qu’il aimait, tout ce qu’il avait perdu. Mais le quart d’heure de lecture fini, la vision s’évanouissait, la nuit se refermait sur ce rayon ; alors il retombait sur lui-même et se retrouvait plus seul que jamais dans son réduit désert.

Bien des fois, m’a-t-il dit souvent, si je n’avais eu une foi canadienne, je serais allé me pendre comme Gérard de Nerval au réverbère du coin, ou je me serais abandonné comme Henri Murger ; mais quand le noir m’enveloppait de trop près, quand je sentais le désespoir me saisir à la gorge et que le drap mortuaire semblait me tomber sur la tête, je courais à Notre-Dame-des-Victoires, j’y disais une bonne prière, et je me relevais plus fort contre moi-même. Je ne suis pas un dévot, mais je suis un croyant.

— Quelles distractions vous donnez-vous ?

— J’expédie ma petite besogne, quand j’en ai, et puis j’arpente l’asphalte, je flâne sur les boulevards, je bouquine pour mon frère, à qui j’expédie de temps à autre des caisses de livres pour sa librairie. Parfois je pousse une pointe jusqu’aux barrières. Tiens, à propos, il faudra que nous allions faire une course à Belleville, afin que je vous montre ce que c’est que le peuple communard. Chemin faisant, je vous raconterai l’histoire de la prise de la caserne du prince Eugène, un épisode sanglant de la dernière guerre.

En hiver, je suis habituellement un ou deux cours du collège de France. De ce temps-ci, je m’intéresse aux leçons de M. Michel Chevalier, sur l’économie politique, et à celles de M. Maury sur l’histoire du Domaine du Roi.

Au retour, j’achète mon journal au kiosque prochain, le Figaro, l’Univers, la Gazette de France, etc., etc. Rentré chez moi, je lis mon journal, et puis je regarde au plafond. Ce n’est pas gai, mais ça m’emporte au pays des songes. Après tout, j’aime mon Paris, c’est la capitale de l’univers ; je m’y suis toujours plu, hormis pendant le siège.

— Quoi ! vous êtes resté pendant le siège de Paris ?

— Mais oui ; quand j’ai voulu sortir, il était trop tard ; ce n’était pas divertissant. Depuis ce temps-là, mon estomac n’a pu se remettre des repas impossibles que j’ai pris, depuis le steak de cheval jusqu’au fricot de rats. Au centre de Paris, où j’étais, il n’y avait aucun danger : les boulets prussiens n’arrivaient pas jusque-là.

Un matin, je voulus m’aventurer du côté du Luxembourg pour voir le combat de plus près ; pendant que je m’amusais à écouter le grondement du canon, un projectile vint tomber devant moi, tuant une femme qui traversait la rue et emportant la tête d’un cheval ; j’en eus assez. La couardise des poètes ne s’est guère démentie depuis Horace, ajoutait Crémazie avec un sourire, en citant la spirituelle tirade du poète latin.


VI


Un jour, comme je suivais la rampe du quai Voltaire en admirant l’immense suite de palais qui bordent la Seine, et au delà les Champs-Elysées couronnés à l’horizon par l’arc de triomphe de l’Étoile, j’avisai à quelques pas devant moi un individu penché sur la rampe, le nez dans un livre ouvert, et dont la tournure me faisait l’effet d’Octave Crémazie. J’approchai, c’était bien lui ; je lui frappai sur l’épaule.

— Tiens, c’est vous, me dit-il, en se relevant brusquement. Regardez donc quelle belle édition de Racine : ce n’est qu’à Paris qu’on imprime comme cela. Mais, d’où venez-vous ?

— De Notre-Dame, où j’ai entendu le père Monsabré.

— J’en arrive moi aussi. C’est un merveilleux diseur ; mais la renommée de Lacordaire et de Ravignan l’écrase. Il captive toutefois son auditoire ; la nef était comble. Toute l’élite de Paris, le faubourg Saint-Germain était là ; vous avez vu cette nuée d’équipages devant le portique ? Ah ! j’oubliais ; notre ami Bossange m’écrivit hier, il nous invite tous deux à passer quelques jours à son château. En êtes-vous ? »

Le lendemain, nous étions sur la route de Meaux, nous traversions Château-Thierry, la patrie du bon La Fontaine. À la gare de Nanteuil-Sancy, M. Bossange nous attendait et nous fit, avec une grâce qui ne s’oublie pas, les honneurs de son vieux castel. Je n’avais pas vu Citry depuis 1867. Monsieur et madame Bossange n’ont guère vieilli ; les années ne font qu’effleurer de leurs ailes ce couple heureux. Ils ont célébré frais et dispos leurs noces de diamant, que Crémazie a chantées en strophes inspirées par la reconnaissance et l’amitié.

Ils sont entourés aujourd’hui comme alors d’amis tels que M. de Courmaceul, gentilhomme de la vieille roche, madame Coolidge, Américaine de naissance, mais toute Française de cœur et d’esprit, petite-fille de l’ex-président Jefferson.

Nous trouvons ici tous les charmes de la vie : hospitalité cordiale, société choisie, délicieux racontars au coin du feu ou parmi les allées du parc.

M. Bossange, causeur exquis, est le digne fils de Martin Bossange, dont Jules Janin a tracé un si délicat portrait dans un de ses feuilletons. Sa vie de libraire à Paris l’a mis en rapport avec une foule d’illustrations, d’artistes, d’écrivains, dont il raconte des anecdotes, des traits de caractère, avec un sel infini qui pique vivement notre curiosité. En nous montrant le buste de Fenimore Cooper par David d’Angers, que l’artiste lui-même lui a offert en présent :

— Savez-vous, nous dit M. Bossange, que mon nom a été immortalisé dans un des romans de Fenimore Cooper ? Je n’y joue pas cependant un rôle bien glorieux. Il m’avait choisi pour son éditeur à Paris, et nous étions liés d’affaires et d’amitié, lorsqu’un malentendu, survenu à propos de droits d’auteur, mit du froid entre nous. Cooper était irrité de la prétendue injustice que je lui avais faite, et il s’en vengea dans son Pioneer en donnant le nom d’Hector au chien de son héros. Il s’amusa bien avec moi de cette malice, quand le malentendu fut expliqué.

La bibliothèque de M. Bossange, fruit d’un demi-siècle de collection, est une des plus précieuses qu’on puisse voir en fait de livres et de documents sur l’Amérique.

Revenu à Paris, j’eus peine à m’arracher de Crémazie pour faire le pèlerinage de Lourdes, qui était le but de mon voyage. Après un séjour à Nîmes auprès de l’abbé Bouchy, mon ancien professeur au collège de Sainte-Anne, alors précepteur chez la comtesse de Régis, et une course à travers les montagnes de la Suisse, je revins consacrer tout le reste de mon voyage à Crémazie. Avec quelle joie il salua mon retour ! Il lui semblait revoir le Canada.

Jusqu’au printemps, nous fûmes inséparables ; le jour, variant nos promenades d’une place ou d’un monument à l’autre, ce qui lui rappelait mille anecdotes de ce Paris qu’il connaissait sur le bout de son doigt, selon son expression ordinaire ; le soir, dans sa mansarde, les pieds sur les chenets, devant sa grille où flambait un petit feu de coke ou de fagots. Dire l’entrain et le brillant de sa conversation durant ces longues veillées ou pendant que nous cheminions du parc Monceaux au Jardin des Plantes, du Père-Lachaise au bois de Boulogne ! Il faut l’avoir entendu. Ses dix ans de souvenirs, d’impressions, d’observations, débordaient de sa mémoire avec l’impétuosité d’un torrent longtemps comprimé qui a rompu ses digues.

Il était superbe dans la discussion, surtout lorsqu’il se sentait serré de près. C’est alors qu’il déployait les ressources de son large esprit. D’une nature essentiellement française, il était Parisien pour la finesse du trait jeté à propos : il en savait la force. Quand il avait lancé les gros bataillons de son raisonnement, il attaquait avec l’arme de l’ironie, cette réserve des maîtres, et il achevait de désarmer par un franc rire,

Ce rire d’autrefois, ce rire des aïeux,
Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux.

Ceux qui ne connaissent Crémazie que par ses poésies, n’ont vu qu’une part de son génie, le côté solennel, parfois un peu poseur, grandiose, si vous le voulez, mais où le laisser-aller est naturellement absent. Sous ce rapport, sa correspondance est une révélation. Elle nous fait voir Crémazie tel qu’il était dans nos conversations, à la fois érudit et spirituel, moqueur mais avec bienveillance, aimant à mettre en saillie le ridicule et le grotesque, puis ayant de soudains retours de noire mélancolie, pendant lesquels, la main crispée sur le cœur, il semblait vouloir déchirer son vêtement comme pour montrer sa blessure toujours saignante ; et puis, laissant retomber sur sa poitrine sa tête désespérée, dans un silence, qui disait le grand deuil de sa vie.

L’idée de mon départ lui faisait peur. « Hélas ! me répétait-il souvent, dans quel vide vous allez me laisser ! Depuis des mois nous avons vécu côte à côte comme des frères. Songez qu’en dix ans vous êtes le seul ami du Canada avec qui j’aie pu causer à loisir ; les autres n’ont été que des oiseaux de passage. La pensée de l’isolement dans lequel je vais être replongé me fait tourner la tête. »

La veille de mon départ, après une dernière soirée chez lui, je voulus prétexter l’heure matinale du train pour abréger des adieux que je redoutais ; mais bien avant six heures du matin, il était là m’attendant devant le portique de l’hôtel. Nous montâmes en voiture ; il ne me dit presque rien durant le trajet à la gare du chemin de fer du Nord.

— Je vais aller prendre mon billet de passage, lui dis-je en arrivant, et je tâcherai de revenir vous dire adieu. » Il me comprit, me serra la main à me la briser : de grosses larmes tombaient de ses yeux.

Je ne l’ai plus revu. Il le pressentait aussi bien que moi en me quittant ; cette vie de paria ne pouvait durer. Encore quelque temps, et il allait mourir, loin de son pays, loin même de Paris où l’exil lui pesait, moins qu’ailleurs.

À Québec, sa pauvre mère m’attendait et eut une journée de bonheur à écouter tout ce que lui mandait son cher Octave, à m’interroger sur ces mille riens qui font revivre les absents..

À la mort de M. Edmond Farrenc, journaliste parisien, à qui M. Luc Letellier de Saint-Just, alors ministre de l’agriculture à Ottawa, avait fait une allocation mensuelle pour continuer une série d’articles sur le Canada, qu’il avait commencée dans différents journaux, il fut question d’Octave Crémazie pour le remplacer. C’est à quoi il fait allusion dans la lettre suivante :

  1. Organiste de la cathédrale de Québec. C’était un ancien élève du Conservatoire de Paris, et un compositeur fort distingué.
  2. Madame Bossange, née Fabre, est la tante de notre excellent écrivain M. Hector Fabre.