Œuvres complètes (Crémazie)/Lettre à M. l’abbé Casgrain (Paris, 30 avril 1877)

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Beauchemin & Valois (p. 91-94).


Paris, 6, rue Papillon, 30 avril 1877.


« Quand je vous écrivais, le 16 du précédent mois, je n’étais pas encore en possession de votre amicale du 29 mars, qui ne m’est parvenue que le 20 courant.

« Menacé d’une nouvelle attaque d’érysipèle, j’ai été fort malade ces jours derniers, ce qui m’a empêché de vous répondre par le courrier canadien de la semaine précédente. Comme je ne connais pas la somme que les municipalités consacreront aux bibliothèques communales, il me serait assez difficile de faire une liste.

« J’écris aujourd’hui à l’honorable M. Ouimet pour lui demander :

« 1° De vouloir bien me fixer sur le chiffre approximatif de la somme destinée à l’achat d’une bibliothèque communale ;

« 2° De me faire savoir si ces bibliothèques devront se confondre avec les bibliothèques paroissiales qui existent déjà dans un certain nombre de localités, ou si elles devront avoir leur existence propre à côté de ces dernières.

« J’ai besoin de ce dernier renseignement, car, dans le premier cas, je pourrais négliger les livres religieux, les bibliothèques paroissiales étant principalement composées d’ouvrages de cette catégorie ; dans le second cas, j’aimerais à connaître la part que je devrais faire à l’élément religieux. Les calculs que j’ai faits me permettent de donner, dès aujourd’hui, à M. Ouimet le prix de revient des livres qui devront composer les bibliothèques communales.

« Je laisse à M. Ouimet le soin de fixer lui-même la rémunération qu’il jugera à propos de m’accorder. J’ai bien hâte d’être tout à fait bien, afin de pouvoir vous envoyer une longue jase.

« Je ne manquerai pas de vous rappeler au souvenir de la famille Bossange.

« Croyez-moi, mon cher ami,
« Votre très reconnaissant et dévoué
* * »


Malheureusement, les difficultés financières de la province de Québec mirent à néant ces beaux projets. La mauvaise étoile du poète devait le suivre jusqu’à la fin.

Il est allé mourir au Havre, en face de cet Océan qu’il ne pouvait plus franchir.

Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,


il a bu jusqu’à la lie la coupe amère de l’exil ; et il a emporté avec lui la cruelle pensée que sa patrie ne lui donnerait pas même l’aumône d’un tombeau : cette patrie qu’il avait tant aimée et qu’il avait chantée en si beaux vers.

Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,
Qui nous parlant de Dieu, d’art et de poésie,
Nous élève au-dessus de la réalité ;
Quelques sons plus touchants, dont la douce harmonie,
Écho pur et lointain de la lyre infinie,
Transporte notre esprit dans l’idéalité.

Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime
Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime,
C’est le ciel du pays, le village natal ;
Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse
Coula dans les transports d’une pure allégresse ;
Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,

Nous aimions à cueillir la rose et l’aubépine ;
Le clocher du vieux temple et sa voix argentine ;
Le vent de la forêt glissant sur les talus,
Qui passe en effleurant les tombeaux de nos pères
Et nous jette, au milieu de nos tristes misères,
Le parfum consolant de leurs nobles vertus.


Un quart de siècle auparavant, Crémazie avait prophétisé sa propre destinée lorsqu’il avait dit :

Loin de son lieu natal, l’insensé qui s’exile,
Traîne son existence à lui-même inutile.
Son cœur est sans amour, sa vie est sans plaisirs.
Jamais, pour consoler sa morne rêverie,
Il n’a devant les yeux le ciel de la patrie
Et le sol sous ses pas n’a point de souvenirs


À sa dernière heure, il n’a pas même eu la consolation de voir un seul de ses compatriotes à ses côtés ; une main étrangère lui a fermé les yeux. Fidèle à son malheur jusqu’à la fin, la famille Bossange a été la dépositaire de ses dernières volontés et a suivi sa dépouille mortelle au cimetière. Dans vingt ans, personne peut-être ne pourra indiquer le lieu où il repose. Plus malheureux que Gilbert, il a pu dire comme lui :

…Sur ma tombe où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.

Seize années d’exil ont expié ses fautes : l’avenir pardonnera à l’homme en faveur du poète. Il a dit de Garneau, dont la destinée a été incomparablement moins amère que la sienne : « Qui peut dire de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire ! »


l’abbé H. R. Casgrain.


Rivière-Ouelle, 15 juillet 1881.