Œuvres complètes (M. de Fontanes)/La Maison rustique/Chant I

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Œuvres de M. de FontanesL. Hachettetome 1 (p. 187-212).

LA MAISON RUSTIQUE[1].


CHANT PREMIER.


LE JARDIN.


 Je dirai les jardins et les plantes fertiles,
Doux trésor dont la ferme alimente nos villes,
Et les fruits des vergers, et les riches berceaux
Du parc, enorgueilli d’entourer les châteaux.

 Ô toi qui te plaisais dans le vallon d’Ascrée,
Muse ! fille des champs, qui leur es consacrée,
Toi qui, simple en ton air, et modeste en tes vœux,
D’un pampre ou d’une fleur embellis tes cheveux,
Fais entendre aux Français les doux chants d’Hésiode :
Viens ; ne dédaigne point, en dépit de la mode,

L’enclos où la serpette arrondit le pommier,
Où la treille en grimpant rit aux yeux du fermier.
Du château de Pradel visitons les ruines ;
À l’ombre des mûriers épars sur ces collines
Reconnaissons la place où De Serre autrefois,
Une bêche à la main, nous enseigna tes lois.
Honneur à ce vieillard, le Varron de son âge,
Naïf historien du rustique ménage !
Chante une hymne à sa tombe, ô Muse ! et dans ces lieux
Où sa main transplanta le ver industrieux,
Rapporte-nous ses mœurs, ses douces habitudes,
L’aimable paix qui suit tes aimables études,
Et rends à ma patrie, en traçant ce tableau,
L’amour des vieux manoirs et les goûts du hameau.

Si vous aimez les champs, si votre âme inquiète,
Lasse enfin de Paris, veut goûter la retraite,
Les plus riants aspects s’offrent à vos regards.
La Seine arrose en paix, non loin de nos remparts,
Des vallons qu’entraient les nymphes de Sicile.
Cherchez Montmorency, Saint-Germain, Romainville ;
Vincenne offre ses bois, et Meudon ses coteaux ;
Maisons reçut Voltaire, Auteuil vit Despréaux ;
Courez vers Fontenay, ses roses vous invitent.
Que ces lieux me plairaient ! mais des grands les habitent,
Le sage avec respect doit s’écarter loin d’eux,
Et si j’en crois les vers de ce poëte heureux
Qu’on relit à tout âge et qu’on cite à toute heure :
Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
Eh bien ! fuyez Paris ; la France est devant vous.

Est-il un sol plus riche ? Est-il un ciel plus doux ?
Sans cesse, en parcourant ces plaines fortunées,
Des Alpes aux deux mers, du Rhin aux Pyrénées,
Vous changez de terrain, de climats, de saisons ;
La Neustrie a pour vous étendu ses gazons,
De la riche Angleterre opulente rivale ;
J’aime des Andelys la rive pastorale,
Longtemps ma muse heureuse habita dans leur sein
Là Corneille a vécu, là naquit le Poussin.
Voulez-vous d’autres bords ? les cieux d’Occitanie
Vous rendront le soleil de la belle Ausonie ;
Qui n’admira la Loire en son cours enchanté ?
Même dans ma patrie il est quelque beauté ;
Ce brave La Trimouille y reçut la naissance ;
Là règne encor l’amour, l’honneur et la vaillance.
Et toi, qui fus témoin de mes premiers accords,
Je dois un souvenir aux nymphes de tes bords,
Ô Sèvre ! ô fleuve heureux ! je suis né sur ta rive,
Aux lieux où Maintenon à trois ans fut captive.
Ton bocage, ô Vendée, appelle aussi mon choix.
Dois-je taire Poitiers, marqué par trop d’exploits,
Vouillé, fatal au Goths, et la cité voisine
Où, du haut de sa tour, gémissait Mélusine ?

 D’un œil sûr, avant tout, observez le canton ;
Tardez à le choisir, c’est l’avis de Caton :
Examinez, dit-il, quel chemin vous y mène,
S’il y règne un vent pur, s’il y coule une eau saine,
Surtout, si des voisins les tranquilles penchants
Vous assurent la paix qu’on cherche dans les champs.

Hélas ! on peut trouver la discorde au village.
Daphnis vivait encore, et l’instinct du pillage
Déjà, vers Syracuse, animait le berger ;
Damétas vint surprendre un bercail étranger,
On lui criait : Arrête ! il disparut dans l’ombre ;
Mycon de ses chevreaux ne trouva plus le nombre,
Et son chien frappa l’air d’aboîments superflus.
Ces brigands sont fâcheux, les plaideurs le sont plus.
Chicaneau, si vanté vers le Mans ou dans Vire,
Chez plus d’un villageois a soufflé son délire.
Ah ! dans les plus beaux lieux quels seraient vos dégoûts,
Si l’huissier de Pimbesche habitait près de vous !

 Trouvez un lieu riant peuplé d’hôtes affables.
N’allez pas cependant, trop séduit par les fables,
Espérer de Janus le règne fortuné ;
Après l’âge d’airain Hésiode était né,
Lui-même en a gémi : tous ont redit sa plainte.

 Au penchant d’un coteau, s’il était quelque enceinte
Dont le souffle du nord n’insultât point l’abri,
Faites choix, s’il se peut, de ce sol favori.
Fuyez également, et le mont trop rapide,
Et l’uniforme aspect de la plaine insipide.
Un espace borné suffit à vos besoins.
Des champs que votre père a légués à vos soins
Préférez en tout temps le modeste héritage ;
C’est le séjour, témoin des jeux du premier âge,
Que pour ses derniers ans il est doux d’embellir ;
C’est près de mon berceau que je voudrais vieillir.

N’avez-vous hérité que d’un ingrat domaine ?
Il doit vous plaire encor : le travail et la peine
Vous le rendront plus cher ainsi qu’à vos aïeux ;
Plus fourrage a coûté, plus il rit à nos yeux ;
Le vieillard du Galèse, en un sol infertile,
Aux palais des rois même égalait son asile.

 Le terrain est choisi : vous l’ornerez sans art.
Dans le hameau voisin s’offriront au hasard
Mille décorateurs de votre enclos rustique ;
Des artistes fameux dédaignez la critique.
Le manœuvre, en vos champs nourri dès le berceau,
Sait élever la plante, aligner l’arbrisseau,
Prête aux buveurs l’abri d’un plane ou d’une treille,
A côté du parterre ouvre un toit à l’abeille,
Dirige une eau féconde, et, par des soins constants,
Charge de fruits l’automne, et de fleurs le printemps.
Eh bien ! il trace alors une image fidèle
Du jardin dont Virgile esquissa le modèle.
C’en est assez pour vous, car vos champêtres dieux
D’un éclat étranger ne sont point envieux.
Vous ne chercherez point sous les brûlants tropiques
Ces arbres ignorés des poëtes antiques ;
Et qu’avez-vous besoin que, des champs du midi,
Une nouvelle Flore, au pinceau plus hardi,
Vienne orner à grands frais vos humbles avenues
D’un luxe de couleurs dans nos champs inconnues ;
La Flore de l’Europe est-elle sans appas ?
C’est aux champs paternels, où s’égarent vos pas,

Que de ses plus beaux dons la nature dispose ;
Elle nous accorda Philomèle et la rose.

 Du solitaire enclos par le sage habité
La première parure est la fertilité ;
Avant de plaire aux yeux, il faut qu’il vous nourrisse.
Irez-vois, de l’usage écoutant le caprice,
Bannir loin du regard, par d’injustes dédains,
Les dons du potager, vrai luxe des jardins ?
Le bon Alcinoüs en gémirait sans doute.
Un héros que Pallas conduisait dans sa route
Et dont la Grèce entière écoutait le conseil,
Ce voyageur qu’aima la fille du soleil,
Ulysse, est ébloui par la pompe soudaine
De quatre arpents féconds qu’arrose me fontaine.
Ô jours du premier âge ! ô vénérables mœurs !

 Osez-donc, en dépit de nos fausses grandeurs,
Du potager modeste anoblir la roture.
Le riche, dédaignant une utile culture,
N’a que les vains plaisirs de l’orgueil satisfait ;
Ah ! le jardin du pauvre est seul riche en effet.

Quand sur l’aride sein des plaines déjà nues
L’automne redescend, couvert d’épaisses nues,
Et de ses noirs brouillards verse l’humidité
Au sol qu’avaient durci les chaleurs de l’été,
Jardinier, hâte-toi : la terre complaisante
Alors s’ouvre sans peine à la bêche pesante :

Creuse, et tourne vingt fois, creuse et retourne encor
L’espace où de tes plants doit germer le trésor.
Détruis avec le fer, et le gazon rebelle
Qui sous la dent du chien toujours se renouvelle,
Et le rampant lichen qui croit de toutes parts,
Et le hideux chardon hérissé de ses dards.
Poursuis, et que la glèbe, en cent monceaux brisée,
À l’air qui la mûrit longtemps reste exposée ;
Qu’elle endure et décembre, et la glace et le nord ;
Aux germes malfaisants le froid donne la mort,
Et l’hiver rajeunit la campagne flétrie
Sous les nitres féconds dont la neige est pétrie.

 L’hiver fuit ; le terrain prend un aspect nouveau,
Partout il s’aplanit sous le même niveau,
Et de larges carrés en distances égales
Sont d’un sentier étroit coupés par intervalles.
Là croit le potager : sa parure est sans frais,
Et la propreté seule en fera les apprêts.
Apportez-moi ces grains, ces herbes, ces racines,
Aliment et trésor des chaumières voisins ;
Longtemps l’orgueil du vers a craint de les nommer,
Aujourd’hui je les chante et je veux les semer.
Oui : sans honte, à mes yeux, que l’oseille verdisse,
Que l’épaisse laitue en croissant s’arrondisse,
Que la courge flexible et semblable au serpent
Erre en plis tortueux et s’allonge en rampant,
Et que l’humhle lentille, autrefois si vantée,
Des champs du Lévantin soit ici transplantée.
La fève dont la tige aime l’eau des marais,

Chez moi, de Pythagore a bravé les arrêts.
L’ail s’annonce de loin : pardonne, aimable Horace !
Thestilis aux bras nus, sans craindre ta menace,
Exprime en le broyant de piquantes saveurs
Qui raniment le goût et la soif des buveurs.
Dirai-je le persil dont nos mets l’assaisonnent,
Et le thym qu’en leur vol les abeilles moissonnent,
Le cresson qui des eaux recherche les courants,
Et l’ache et le cerfeuil aux esprits odorants ?

 Une graine est précoce, une autre est plus tardive ;
Tout nait au temps marqué sons ta main attentive.
Le pois, se confiant aux premières chaleurs,
Autour des longs appuis, monte et suspend ses fleurs.
Dans une enceinte à part des fosses sont creusées :
Là, comme en un berceau, par ta main déposées,
Les semences, trois ans, mûriront en secret ;
Du quatrième été quand l’astre reparait,
L’asperge en s’allongeant livre enfin ses prémices,
Et promet à ton goût de nouvelles délices.
Son fruit, grâce à tes soins, peut renaître vingt ans.

 Tout l’éclat d’un parterre expire en peu de temps ;
Un soleil, une aurore en flétrit la richesse ;
L’éclat du potager reverdira sans cesse.
Ses fleurs ont moins d’attraits ; leur sein, moins émaillé,
Des sept rayons d’Iris ne s’est point habillé ;
Mais leur couleur moins belle en est moins fugitive ;
Zéphir les aime aussi, Flore aussi les cultive ;
Leur calice en s’ouvrant boit les eaux du matin.

Ô vous qui présidez à leur humble destin,
Divinités des champs, n’en soyez point confuses !
Le choux, dont le nom seul faisait rougir les Muses,
Oubliant leurs mépris, de tributs toujours verts,
Ainsi que les étés, enrichit les hivers.

 Il est un végétal peut-être plus utile
Qu’un voyageur anglais au milieu de son île
Du fond de l’Amérique a jadis transporté ;
Il étonne les champs par sa fécondité,
Du refus de Cérès souvent nous dédommage,
Et doit même avec elle obtenir notre hommage.

 Mortels, qui d’un faux luxe êtes souvent épris,
Ces herbes que vos pieds foulent avec mépris,
Plus que l’or et le fer, ont fait vos destinées.
Triptolême, en semant ses graines fortunées,
Vit naître et la patrie et les mœurs et les lois ;
La vigne au bord du Tibre appela les Gaulois ;
Vingt peuples, sur les mers affrontant la tempête,
Vont du miel d’un roseau disputer la conquête ;.
Souvent un végétal trouvé dans les déserts,
Un arbuste, un seul fruit, peut changer l’univers.

 De vos plants réguliers marquez bien le partage :
Ainsi la sève égale en tous lieux se ménage.
L’ordre convient toujours à nos faibles travaux.

 Des règles ennemis, nos précepteurs nouveaux
S’applaudissent en vain d’imiter la nature ;

De leur système outré qui ne voit l’imposture ?
Trop vaine ambition ! Ah ! peut-être comme eux,
J’admire la nature en ses sublimes jeux ;
Mais, si je veux jouir de ses grandes images,
Je m’écarte, je cours au fond des bois sauvages.
Alpes, et vous Jura, je reviens vous chercher !
Sapins du Mont-Anvers, puissiez-vous me cacher !
Que le vaste horizon devant moi s’agrandisse,
Que la cascade roule, et de loin retentisse,
Et que le bois vieilli pende au roc escarpé !
Là, du fond de son autre en grondant échappé,
Dans de larges ravins qu’à longs flots il sillonne,
Le fongueux Arveyron bondit, tombe et bouillonne,
Rejaillit et retombe, et, sur ses bords errant,
L’aigle mêle sa voix au fracas du torrent.
Je m’élève : à mes pieds l’éclair luit, les vents grondent,
Les tonnerres lointains sourdement se répondent.
Sombre dieu de l’hiver ! j’ai foulé ces sommets
Sous ton sceptre de glace engourdis à jamais ;
Et plus bas, j’ai revu le printemps et l’automne
Au seuil de ton palais suspendant leur couronne.
Oh ! lors qu’abandonnant ces informes beautés,
Mon regard retrouva, près des lieux habités,
Aux pentes des vallons les pas de la génisse,
Le chalet qui s’élève au bord du précipice,
Et d’un peuple pasteur les asiles heureux,
Et les champs du Valais consacrés par Saint-Preux
Où de Julie encor les amoureux vestiges
Doublent l’enchantement d’un pays de prodiges ;
Quand de ce pur Léman je découvris les flots ;

Oui, je crus qu’échappe des débris du cahos,
L’univers tout-à-coup naissant à la lumière
M’étalait sa jeunesse et sa beauté première.

 Montrez-nous maintenant, artistes trop vantés,
Vos bizarres jardins à la Chine inventés !
Oh ! si de la nature, en vos croquis burlesques,
Vous n’égalez jamais les tableaux pittoresques,
Cherchez l’ordre du moins, et que l’utilisé
Soit de tous vos travaux la première beauté.
Pourquoi dédaignez-vous les formes symétriques ?
Tout art en a besoin : regardez ces portiques,
Ces dômes saints, ce temple où résident les Dieux
Leur régularité fait le charme des yeux.
L’aimable symétrie inventa la cadence,
A mesuré les vers, et gouverne la danse.
Une nymphe veut-elle embellir ses appas ?
Aux refrains de sa voix elle accorde ses pas ;
Sans méthode, en chantant, Apollon ne peut plaire ;
La méthode au génie est toujours nécessaire ;
Mais le caprice, aveugle en ses fréquents écarts,
Méconnaît la nature, et corrompt tous les arts.

 Toutefois, loin des champs écartons la satire,
Et que, toujours pareils au sujet qui m’inspire,
Mes vers simples et doux s’échappent mollement ;
Qu’une grâce facile en soit tout l’ornement.

 Sous des astres divers doit fleurir chaque tige ;
Aux humbles végétaux que votre main dirige,

Au sol qui les nourrit, dispensez avec choix
Les propices aspects et du jour et des mois.
Varions leur culture, interrogeons la terre,
Et n’en tirons jamais qu’un tribut volontaire.

 Quels sont ces souterrains qui craignent de s’ouvrir,
Où le printemps caché s’attriste de fleurir ?
Pourquoi tous ces fourneaux renouvelés sans cesse,
Qui du frileux été raniment la paresse ?
La nature en gémit, et ne vend à grands frais
Que des fleurs sans parfum, et des fruits imparfaits.
Chaque mois à son tour vous porte ses offrandes.
Et j’attends son tribut sans hâter mes demandes.
Sous ces tièdes abris qu’on féconde avec art,
Un printemps éternel fatigue mon regard.
J’aime à suivre l’année en ses métamorphoses ;
C’est au mois de l’amour que sied l’éclat des roses,
Et même de l’hiver la lugubre couleur
Prête un charme de plus à la naissante fleur.

 Ô pâtre industrieux, rustique Columelle,
La marche des saisons est ta règle fidèle ;
Et tu sais, en dépit des injures de l’air,
Dérober quelquefois des faveurs à l’hiver.
Jamais dans ton jardin la bêche n’est oisive ;
Le sol infatigable en tous temps se cultive ;
Tes plants sont toujours verts, leurs dons toujours nouveaux.

 Hercule, aux douze mois égalant ses travaux,
Est de l’agriculture une vivante image ;

Comme lui, tous les mois, tu poursuis ton ouvrage,
Et le succès attend les soins laborieux.
Il a porté le poids des astres et des cieux :
Des cieux et des saisons porte aussi l’inclémence.
Une tâche finit, une autre recommence.
Vois ce gouffre empesté : sa noire exhalaison
De Lerne jusqu’à toi fait monter le poison ;
C’est l’hydre venimeuse aux têtes renaissantes.
Eh bien ! donne un passage aux ondes croupissantes,
Coupe, abats les roseaux où le monstre est caché,
Et qu’il expire enfin sur son lit desséché !
Le terrain qu’il te cède en sera plus fertile.
Telle, au creux des fossés, sous les murs de la ville,
Une fange noirâtre a nourri quelquefois
Tous les dons du printemps pour la table des rois.
Un autre Acheloüs, s’égarant sans rivage,
Peut-être en ton enclos vint porter le ravage ;
Cours ravir à son front, en domptant ses fureurs,
La corne où sont les fruits, les pampres et les fleurs.
De moins nobles travaux sont encor profitables ;
Le fils de Jupiter nettoyait les étables,
Et leur limon fertile, entrainé par les eaux,
Portait aux champs voisins des aliments nouveaux.
Imitons cet exemple, Augias nous appelle :
De Cérès, grâce à lui, la couronne est plus belle,
Et même il a de Flore embelli les couleurs.
D’un fumier nourrissant implorons les chaleurs.
Déjà Pan nous écoute, et Palès nous seconde ;
De leurs troupeaux divers la litière est féconde.
Il est plus d’un engrais ; l’art doit les essayer.

Qu’on recueille avec soin les cendres du foyer,
Et le mare des pressoirs, et ces feuilles jaunies,
Dans les bois dépouillés en monceaux réunies.
Tout sert au jardinier : qu’il ne dédaigne pas
Les plus grossiers rebuts des plus grossiers repas ;
Jadis Rome honorait une déesse immonde,
Qui vit plus d’une fois les souverains du monde,
De son cloaque impur rapportant les débris,
En prodiguer les sels à leurs champs appauvris.

 L’art des engrais peut tout : une couche allongée
D’un fertile terreau par vos mains est chargée ;
Vers les feux du midi qu’elle tourne ses flancs ;
Sous la cloche de verre enfermez-y vos plants :
Ainsi leur frêle enfance échappe à la froidure.
Sont-ils trop resserrés dans cette humble clôture ?
Sous de larges châssis rangez-les avec soin :
De secours assidus leur faiblesse a besoin.
L’œil suivra leurs progrès : ces prisons transparentes
Doublent de Sirius les flèches pénétrantes ;
Et là, comme à travers un miroir enflammé,
Se mûrit le contour du melon parfumé.

 Dès que l’été revient, que de soins il t’impose !
Ton jardin va périr si ta main ne l’arrose.
Venez, secourez-nous, sortez de vos roseaux,
Ô Nymphes, dont la fable a peuplé les ruisseaux !
Sans vous rien ne fleurit ; désaltérez nos plantes,
Quand l’été courbera leurs têtes languissantes.
Vous paraissez : la terre étend ses verts tapis,

Le laboureur content voit s’enfler les épis,
L’arbre étend ses rameaux, la vigne au loin bourgeonne,
Et Septembre a doublé l’honneur de sa couronne.

 Hélas ! combien gémit le triste possesseur
Qui, d’une eau nourricière implorant la fraîcheur,
Voit de ses jeunes plants se faner l’espérance !
Tout périt, ô regrets ! que de fois en silence
Il tourne vers la nue un regard attristé !
Comme des jours sereins il maudit la beauté !

 Loin de nous ces malheurs ! cherchez à reconnaître
L’onde que sous vos pieds le sol cache peut-être ;
Mais, pour la découvrir, on interroge en vain,
Le coudrier qu’agite une trompeuse main.
Laissez à Thouvenel, à la foule indiscrète,
Consulter de Bléton l’impuissante baguette.

 Qui nous dévoilera le cours secret des eaux ?
Si les fleuves fameux et fiers de leurs berceaux
Tombent de la montagne, et sont nés près des nues,
Combien d’autres, cachant leurs urnes inconnues,
Habitent sous la terre, et, sans bruit dans leur cours,
Errent de veine en veine en ses profonds détours !
Observez ce terrain où s’épaissit l’herbage,
D’où s’exhale sans cesse un humide nuage ;
C’est là qu’il faut descendre, et sitôt qu’à vos yeux
L’onde décélera son cours mystérieux,
Honorez du vallon les champêtres génies.
Tels jadis, en guidant leurs jeunes colonies,

Les premiers fondateurs des fameuses cités,
Par un fleuve, un ruisseau tout-à-coup arrêtés,
Terminaient les erreurs d’une pénible course,
Et saluaient le Dieu protecteur de la source.
Le puits se creuse enfin : le sceau retentissant
Et s’abaisse et remonte, et toujours redescend.

 Il est plus d’un pays dont les arides plaines
N’offrent au voyageur ni fleuves, ni fontaines ;
Tel de mes premiers ans fut le premier séjour.
Une seule Nayade, en s’y cachant au jour,
Dans le creux de la terre avait mis sa demeure ;
Le cylindre en tournant résonnait à toute heure,
Elle entendait le bruit, et, hâtant son chemin,
Montait légèrement, une cruche à la main.
Ses larges flots tombaient dans une auge profonde.
Que de fois, attirés par l’espoir de son onde,
Couraient de toutes parts le bouvier, le pasteur,
Et l’agneau dont les chiens excitaient la lenteur !
Quel tumulte ! On arrive, on se presse, on rassemble
Le bœuf et le coursier qui s’abreuvent ensemble.
J’entends bêler, hennir, et mugir le troupeau ;
J’entends surtout l’essaim des filles du hameau
Qui, d’un pas assuré, sur leur tête immobile,
Remportent le fardeau de la cruche d’argile :
L’écho du puits profond a redit leur gaité.

 Muse ! transporte-moi chez l’Arabe indompté,
Vers Damas, vers ces lieux où l’œil encore admire,
Dans leurs savants débris, Bagdad, Thèbe ou Palmire ;

Peins, sous les flots ardents que vomissent les airs,
La caravane errante au milieu des déserts.
Oh ! lorsque de palmiers la citerne entourée,
De loin, promet son onde à la horde altérée,
Peins les joyeux transports ; montre-moi le chameau
Et courbant ses genoux et posant son fardeau ;
Rappelle-moi les mœurs de ces temps héroïques
Où les filles des rois, dans les sources publiques,
Venaient blanchir le fin qu’ont filé leurs fuseaux.
Elles-mêmes puisaient les salutaires eaux,
Et couraient quelquefois, sur le seuil de leur tente,
Offrir à l’étranger l’urne rafraîchissante :
L’étranger admirait leur grâce et leur douceur,
Et bénissait la main propice au voyageur.

 Trop heureux qui découvre une onde souterraine !
Mais plus heureux encor celui dont le domaine
Est animé du bruit d’un ruisseau tournoyant
Qui brille aux feux du jour et gazouille en fuyant !
Si quelque fleuve même à longs replis étale
Les aspects variés de sa course inégale !…
Mais d’un vœu trop hardi redoutons le danger ;
Un ruisseau doit suffire au séjour du berger.

 Doctes amis des arts, ô vous dont la pensée
Des longs travaux du jour quelquefois est lassée,
Sortez de votre asyle à l’approche du soir,
Et ne rougissez point de pencher l’arrosoir.
Que des fruits et des fleurs la racine épuisée
Boire l’eau jaillissante en filets divisée ;

Tel se jouait Condé, tel un sage empereur
Se faisait jardinier pour trouver le bonheur.
Déjà renait le sol que cette eau désaltère :
Soleil, viens y mêler ta chaleur salutaire ;
Je vois à ton retour la sève fermenter,
Et la terre amoureuse a besoin d’enfanter.

 Ces légumes féconds, ornés de leur verdure,
S’embellissent encor d’une riche bordure.
Un long tapis de fleurs souvent court à leurs pieds ;
De la vigne à l’entour les bras sont déployés,
Un peu d’art les dirige, et le souple feuillage
Se courbe et se prolonge et s’unit au treillage.
Ici, des groseilliers les grappes mûriront,
Là, des humbles poiriers les fruits courbent le front ;
Le parfum de la fraise au-dessous la décèle.

 Indulgente à nos vœux, la féconde Cybèle
A varié sans nombre et les grains et les fruits,
Pour les besoins de l’homme à jamais reproduits.
Ce fruit est ma boisson, ce grain ma nourriture ;
Cette herbe apaisera les douleurs que j’endure.
La plus humble est souvent un dictame immortel
Qu’Esculape a choisi pour orner son autel.
Des simples qu’il chérit la culture est facile ;
Lui-même il les prodigue autour de votre asile ;
Demandez-les aux champs, aux montagnes, aux bois
Partout on les rencontre, on les cueille à son choix.
Du moins, auprès de vous placez les plus vulgaires.
Je sais que l’ignorance aux rumeurs mensongères

Leur prêta des vertus qu’elles n’ont pm toujours ;
Ces magiques boissons, ces philtres des amours,
Dont le charme enivrant fixait un cœur volage,
Hélas ! n’ont existé qu’aux romans du vieil âge.
Les Circés ne sont plus, et contre leurs complots
Le fabuleux Moly n’aime plus les héros.
Le suc du Népenthés distillé par Hélène
Jadis calmait le deuil, la colère et la haine ;
Aux malheureux mortels il n’est plus accordé,
Les Dieux nous l’ont repris et leurs mains l’ont gardé
Ces secrets sont perdus ; mais l’herbe du Centaure
Conserva ses honneurs à la cour d’Épidaure ;
Machaon, Podalire imploraient son secours,
Et la fièvre étonnée interrompait son cours,
Avant que, de leur art étendant le domaine,
Notre audace eut conquis l’écorce américaine.
Évitons les excès : nos maux seront légers,
Nous aurons peu besoin de secours étrangers.
Mon jardin me suffit : Hygia m’y présente
L’hysope, le fenouil, la mauve bienfaisante,
Le pavot d’où Morphée exprime sa liqueur,
L’absinthe aux sucs amers qui me rend ma vigueur,
La plante de Télèphe, et celle d’Artémise,
Et celle où de Pœon la gloire s’éternise.
Si ma tête est pesante au sortir du festin,
Je ne chercherai point un remède lointain,
La sauge est près de moi ; sa boisson parfumée
Va des mets de la veille apaiser la fumée.


 Ici l’utile est tout, ici rien n’est perdu,
Et la terre aux besoins a partout répondu.
De saison en saison elle enrichit son maître,
Et lorsqu’il est assis à sa table champêtre,
Il dit : Voilà des mets que je n’ai point pavés.
Ses yeux d’un vert charmant sont toujours égayés.
A-t-il quelque douleur ? non loin croît le remède.
Rarement il appelle Hippocrate à son aide,
Et trouve en un travail chaque jour répété
Le plaisir, l’abondance, et surtout la santé.
Tels sont les biens réels, et la source en est pure.

 Mais l’orgueilleux Mondor, enrichi par l’usure,
Jette sur mon enclos un coup-d’œil de mépris.
Longtemps ses gains honteux ont indigné Paris ;
Tout-à-coup philosophe, il a quitté la ville :
« C’est aux champs, a-t-il dit, que le sage est tranquille.
« Fortune, c’est assez ! je veux pour tout trésor
« La médiocrité plus riche que ton or.
« Du monde et de Paris j’ai trop vu les scandales ;
« Artiste, entoure-moi de scènes pastorales ;
« J’arrange un parc anglais : viens, et prends ton pinceau
« Ici, place un désert, et là, creuse un ruisseau.
« Ce sol est trop uni : qu’il s’élève en collines.
« J’ai besoin de rêver : construis-moi des ruines,
« Un temple, un ancien fort, dont les restes épars
« Sur de grands souvenirs attachent mes regards.
« Suis toujours la nature, et que l’art disparaisse. »


 Mondor parle, à sa voix chaque artiste s’empresse,
À leurs talents rivaux il donne un libre essor ;
On commence, on détruit, on recommence encor.
Robert a composé des sites d’Italie.
Morel, dans une ferme avec goût embellie,
Prétend du siècle d’or retracer les tableaux ;
Le chaume est sans pasteurs, le bercail sans troupeaux,
Les pressoirs sans raisins, les ruches sans abeilles.
Bérenger plus hardi promet d’autres merveilles ;
Il a conçu le plan d’un énorme rocher,
Et déjà dans les airs il le voit se cacher ;
Déjà, des vieux sapins qui croissent sur sa tête,
On entend les rameaux frémir sous la tempête ;
Et, dans l’ombrage épais, les Fingals, les Oscars
Apparaissent de loin au milieu des brouillards.
Plus l’effet sera grand, moins la tâche est facile ;
La plaine d’alentour n’est qu’un sable stérile.
Rien ne coûte à Mondor, et vers Fontainebleau
Ces rocs, où croit à peine un aride bouleau,
Tombent sous mille bras empressés de lui plaire ;
Il hâte le travail, il double le salaire ;
Ces monstrueux débris, dans son parc sont trainés,
En forme de montagne on les a façonnés,
Et le pâtre voisin rit d’un goût si bizarre.

 Plus loin, d’un frais ruisseau la rive se prépare,
Et des plus durs ciments on revêt le contour
Du lit, où sur la pierre il doit couler un jour.
Que dis-je ? tout est prêt, et, noire de fumée,
La pompe de Vulcain, par son souffle animée,

Fait monter dans ces lieux un maigre filet d’eau
Qui serpente à regret sous le nom de ruisseau.
Tous les jours la Naïade, annonçant sa détresse,
De la pompe trop lente excitait la paresse.

 Enfin, le parc s’achève : on y trouve à la fois,
Et des temples d’Athène, et des kiosks chinois,
Un obélisque, un pont, des tours demi-brisées,
Des marbres, des tombeaux, vil rebut des musées ;
Et c’est en vain que l’œil, en ce parc fastueux,
Cherche une plante utile, un rameau fructueux.

 Cependant, l’insensé payait cher sa folie ;
Souvent des créanciers la requête impolie
Vînt troubler les plaisirs qu’il goûte en ces beaux lieux
Un jour qu’il admirait d’un air silencieux
Une vieille ruine avec grâce ébauchée,
Des femmes, des valets, la troupe effarouchée
Accourt, et pousse au loin de lamentables voix ;
D’insensihles huissiers, des sergents discourtois,
Armés d’une sentence, ont enfoncé la porte ;
Mondor est enlevé par la noire cohorte.
Nul ne plaignit son sort : on vendit son château,
Et, plus sensé que lui, l’habitant du hameau
Sur les débris des tours, des temples, des statues.
Déjà poussant la bêche, a semé des laitues.

 Ces travers de l’orgueil sont communs aujourd’hui.
La mode entraine tout, et le bon sens a fui.
Il faut à Turcaret d’élégants paysages,

Et nos plus grands héros, nos magistrats, nos sages,
Dans une ferme obscure habitaient autrefois !

 Regardez L’Hopital, ce ministre des lois,
Qui, sourd aux factions, ami vrai de la France,
Osait à Médicis prêcher la tolérance.
Lui-même il nous a peint son rustique séjour :
Deux amis, pour le voir, avaient quitté la cour ;
Il vole au devant d’eux, et sa muse avec grâce
Les invite en ces mots dans la langue d’Horace :

 « Vous, qui pour ma retraite abandonnez Paris,
« Salut, dit-il, entrez, ô mes hôtes chéris !
« Entrez, et partageant l’humble toit qui me couvre,
« Reposez-y vos yeux, las des pompes du Louvre.
« Que puis-je vous donner ? des légumes, des fruits :
« J’offre tous les trésors que ma ferme a produits.
« Que pour vous, aux pois verts, ornement de ma table,
« Le porc nourri de glands mêle un suc délectable,
« Et, né depuis deux mois, qu’un innocent agneau,
« À sa mère enlevé, tombe sous le couteau.
« La noix, chère aux buveurs, est déjà recueillie ;
« Du tribut des pommiers ma corbeille est remplie ;
« Mon vin a quelque prix, mes raisins sont vantés,
« Et leurs ceps par ma femme ici furent plantés.
« Vous faut-il d’autres mets ? fiez-vous à son zèle.
« Non loin, est une ferme et plus riche et plus belle :
« À son maître opulent nous pouvons recourir,
« Et du marché voisin les trésors vont s’ouvrir.
« Mes pénates pourtant n’ont point l’air trop rustique.

« De blancs tissus de fin ornent ma couche antique ;
« L’aimable propreté vous dresse en cet instant
« Deux lits, où dans ses bras le sommeil vous attend.
« Vos yeux même aimeront ma table hospitalière,
« Et l’argent ciselé dont reluit ma salière ;
« D’une grappe à l’entour pend le fruit précieux :
« C’est un don de ma femme ; elle-même en ces lieux
« L’apporta de Paris, et, d’une main fidèle,
« Toujours à mon départ l’y reporte avec elle.
« Voyez-vous sur deux rangs s’aligner ces ormeaux
« Dont le midi jamais n’a percé les rameaux ?
« C’est à ma femme aussi que je dois cet ombrage ;
« Quand j’y respire en paix, je bénis son ouvrage ;
« Elle a fait ce beau lieu d’un champ presque désert,
« Que de maigres épis autrefois ont couvert.
« Là, je viens dès l’aurore, et seul, d’un pas tranquille
« Je m’égare en lisant ou Flaccus ou Virgile ;
« De vers, d’aimables riens, doucement occupé,
« Tout bas, je dis aux rois : Votre accueil m’a trompé.
« Le jour fuit, et du soir le banquet me rappelle ;
« Je prie, et dors en paix jusqu’à l’aube nouvelle.
« Ne cherchez point ici des sources, des ruisseaux :
« Un puits est tout mon bien ; si les Nymphes des eaux ;
« Accordaient à mes vœux une claire fontaine,
« Si des prés, si des bois accroissaient mon domaine
« Voudrais-je, environné de tableaux si touchants,
« Pour tous les biens du Louvre abandonner mes champs ?

 Tel jadis L’Hopital a chanté la retraite.
Toi qui fus magistrat, orateur et poëte,

Grand homme ! ô L’Hopital ! puisse encor de tes mœurs
La dignité modeste attendrir tous les cœurs !
Heureux qui, comme toi, vers la fin de sa vie,
Détrompé des grandeurs, oublié de l’envie,
Peut vivre au sein des champs, et goûter les vrais biens
Que peignaient tes beaux vers, affaiblis par les miens !


fin du premier chant.
  1. La Maison rustique, que Fontanes se contentait de désigner sous le le titre modeste d’Essai sur la Maison rustique, n’est autre chose que l’ancien Verger refondu, recomposé et passé de la simple esquisse au tableau. Le Verger parut en 1788, avec une préface et des notes polémiques assez piquantes, que nous rejetons à la fin du volume. La Maison rustique, dégagée de cet entourage un peu étranger, agrandie en elle-même et ornée avec goût dans toutes ses dépendances, est devenu un élégant poëme didactique et descriptif au complet. Fontanes le termina durant sa proscription, après fructidor.