Œuvres complètes (M. de Fontanes)/Lettre de M. de Châteaubriand

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À MADAME LA COMTESSE

CHRISTINE DE FONTANES.


J’aurais regardé, Madame, comme la récompense des fatigues de ma vie, le bonheur de parler au public de votre illustre père. Avec quel plaisir, arrêté au bord de ma tombe, j’eusse redemandé à une amitié fidèle les souvenirs dont elle est restée dépositaire ! C’est M. de Fontanes qui encouragea mes premiers essais ; c’est lui qui annonça le Génie du Christianisme, c’est sa muse qui, pleine d’un dévouement étonné. dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s’était précipitée ; il m’apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer, à mettre, autant qu’il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques. Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d’or du jardin des Hespérides : ils ne laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter.

Lorsqu’à la mort du fils des Condé, la politique m’eut jeté à l’écart, M. de Fontanes me sauva de la colère de l’homme que j’ai nommé fastique ; ce fut à l’occasion de cette mort qu’il fit un jour cette réponse courageuse : « Vous pensez toujours à votre duc d’Enghien ? — Il me semble que l’empereur y pense autant que moi. »

Votre père, Madame, vint encore à mon aide dans la carrière littéraire ; il me releva le cœur par ces stances empreintes des félicités de l’êcole antique :

Le Tasse errant de ville en ville, etc.

J’ai adressé à M. de Fontanes ma Lettre sur Rome, j’ai parlé de lui dans mon Essai sur la Littérature anglaise ; j’avais auparavant fait entendre mes regrets, lorsque la nouvelle inopinnée de sa mort me vint frapper à Berlin. Dans mes Mémoires, je me suis étendu avec effusion sur l’existence intime de mon ami : mais voyez ma peine, Madame ; aujourd’hui des engagements me lient à la société honorable devenue propriétaire de mes ouvrages posthumes et de mes ouvrages inédits. Je ne pourrais rien publier d’une certaine étendue, qui n’appartînt à cette société. Je me trouve donc dans l’impossibilité de rédiger la notice de l’édition des œuvres de M. de Fontanes.

Une chose sert à me consoler, M. de Sainte-Beuve vous prête son secours : son talent fin et varié, par une condescendance charmante et une rare souplesse, s’applique, comme il lui plaît, au talent des autres, leur prête ou sait en tirer des grâces qu’on n’avait pas aperçues. Ce génie merveilleusement doué, jugera, choisira, classera avec habileté et délicatesse, une prose et des vers qu’on reconnaît pour jumeaux à leurs beautés fraternelles. L’article de M. Roger (Biographie universelle) ne laisse rien à désirer touchant la vie de mon ami : on ne saurait ni mieux faire, ni mieux dire.

M. de Fontanes, revenant parmi les doctes Fées, fera événement, si dans ce temps-ci quelque chose fait événement ; il causera du moins, sur le Parnasse moderne, ce scandale que produit l’apparition d’un homme sobre au milieu d’une orgie. Nous sommes si loin de la langue française d’autrefois, si étrangers au mouvement ordonné de ces sentiments qui naissent les uns des autres, et ne cherchent point leur effet hors nature ! Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours égal et limpide ; l’âme éprouve un bien-être et se trouve dans une situation heureuse où tout charme et rien ne blesse.

M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages : le Verger est maintenant un poème nouveau. Nul plus que le maître des vieux jours n’était convaincu de l’excellence de la maxime : « Hâte-toi lentement. » Que dirait-il donc aujourd’hui qu’au moral comme au physique, on s’évertue à supprimer le chemin ; on croit ne pouvoir aller jamais assez vite. M. de Fontanes préférait voyager au gré d’une mesure harmonieuse. Il m’a communiqué ses goûts, ou, si l’on veut, ses préjugés. Il faut être singulièrement pressé pour traverser le ciel à tire d’aile, sans avoir le temps de se livrer à une rêverie ou de placer une idée sur la route. Il n’y a que Françoise de Rimini avec laquelle on peut fuir d’une fuite éternelle :

Quali colombe, dal disio chiamate,
Con l’ali aperte e ferme al dolce nido
Volan per l’aer dal voler portate.


Le siècle littéraire, je le sais, ne retournera pas en arrière à la publication d’un livre classique : on s’ennuie de tout, lorsque l’ennui que l’on éprouve n’est pas dans la chose vue, mais lorsqu’il existe dans l’esprit qui voit. Il suffira que les deux volumes — Fontanes nous demeurent comme témoins de ce que nous avons perdu, en nous faisant juger de l’épaisseur de la terre végétale enlevée.

Quant au côté politique des choses, vous n’en avez rien à craindre, Madame, pour le succès de votre entreprise filiale. Votre père a servi Bonaparte : en bien ! tout le monde n’adore-t-il pas Bonaparte à cette heure ? Chacun n’en fait-il pas le type de son opinion ? Le royaliste dit : « C’est celui-là qui savait gouverner ! » le républicain s’écrie : « C’est celui-là qui était la source de toutes les libertés ! » le militaire répète : C’est celui-là qui nous rendait maîtres à Vienne, à Berlin, à Moscou. » Lorsque trois révolutions se sont opérées, l’humeur la plus susceptible pourrait-elle aller chercher dans les détails de la vie d’un homme un sujet d’injustice ou de colère d’opinion ? Les questions que l’on agite aujourd’hui sont puériles, parce qu’elles n’ont pas d’avenir : des intérêts individuels, que l’on érige en principes généraux, servent à remplir ces intervalles d’un repos apparent, qui lient les grands événements passés aux grands événements futurs. Tout a changé : tout continue de changer : nous voyons venir sur nous avec impétuosité la société nouvelle, comme on voit venir le boulet sur le champ de bataille. Rien de ce qui existe n’existera ; la vieille Europe est tombée avec la vieille monarchie française : la Religion seule est debout. Ces couronnements, dont on nous a donné le spectacle, sont les dernières représentations ou les dernières parades d’un monde qui va disparaître : c’est un calque, une image ; ce n’est plus un original, une réalité. Les populations se substituent à leurs chefs ; l’esprit qui régit passe dans les masses : deux cents mille hommes, à Birmingham, ont répondu aux génuflexions de Westminster. Le coup est porté : l’effet peut n’être pas immédiat, mais il est sûr.

Tandis que vous érigez un monument funèbre, moi, Madame, je rassemble les pensées du plus ancien ami de votre père : elles ne sont point destinées à voir le jour. La veuve de M. Joubert semble pénétrée du sentiment que j’exprimais en parlant de lui dans mon Essai sur la Littérature anglaise : « Un homme fut mon ami et l’ami de M. de Fontanes. Je ne sais si, au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu’il a cachée. Quelques articles, qu’il ne signait pas, ont seulement paru dans diverses feuilles publiques. Qu’il soit permis à l’amitié de citer de courts fragments de ces articles : c’est le seul vestige des pas qu’un talent solitaire et ignoré a laissés en traversant la vie. »

Je rencontre à chaque instant, dans les ébauches de M. Joubert, des choses adressées à M. de Fontanes et que celui-ci n’a point connues. Ces confidences d’un ami à un ami, l’un et l’autre absents pour jamais ; ces pensées testamentaires, recueillies par un troisième ami sur des morceaux de papier destinés à périr, m’offrent une complication de tristesses d’une puissance extraordinaire : l’antiquaire déchiffre avec moins de religion les manuscrits d’Herculanum, que je n’étudie les secrets d’une double amitié conservés sous des cendres[1].

Tels sont mes travaux, Madame ; j’écoute derrière moi mes souvenirs, comme les bruissements de la vague sur une grève lointaine. En me promenant quelquefois dans les bois, ces vers du Jour des Morts me reviennent en mémoires :

D’un ami qui n’est plus la voix longtemps chérie
Me semble murmurer dans la feuille flétrie.

Mais hélas ! j’ai tant de regrets que je ne sais auquel en tendre. Resté le dernier, je m’occupe à tout arranger dans la maison vide, à fermer les portes et les fenêtres. Ces pieux devoirs remplis, si mes amis, lorsque je les irai rejoindre, me demandent ce que je faisais, je leur répondrai : « Je pensais à vous. » Il y aura bientôt entre eux et moi communion de poussières après union de cœurs.

Les hommes d’autrefois, en vieillissant, étaient moins ã plaindre et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : s’ils avaient perdu les objets de leur affection, peu de chose d’ailleurs avait changé autour d’eux, étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les individus, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu : il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.

Et pourtant, France du dix-neuvième siècle, apprenez à estîmer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour, et l’on vous accusera, comme on nous accuse, de tenir à des notions surannéées. Ne reniez pas vos pères ; vous êtes sortis de leur sang : s’ils n’eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n’auriez pas puisé dans cette fidélité native l’énergie qui vous a rendus célèbres dans les mœurs nouvelles : ce n’est entre les deux Frances qu’une transformation de vertu.

Si je ne puis, Madame, entrer dans le détail des qualités éminentes qui distinguaient votre père, je suis heureux du moins en m’en allant, de signer mon nom au bas de sa gloire, comme j’ai signé l’acte de votre naissance.


Châteaubriand.
  1. Les Pensées de M. Joubert sont aujourd’hui recueillies et publiées.