Œuvres complètes d’Élisa Mercœur/Mémoires sur la vie d’Élisa Mercœur

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. xvii-clxxxviii).


MÉMOIRES
SUR
LA VIE D’ÉLISA MERCŒUR.

 
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Malh….
 


Élisa Mercœur est née à Nantes, le 24 juin 1809. Elle n’avait que vingt-un mois lorsque je restai seule pour l’élever : alors toutes mes affections se portèrent sur ma fille, elle devint mon horizon tout entier ; je ne vis plus qu’Élisa, rien qu’Élisa, toujours Élisa ; je ne pouvais en détacher ni mes regards ni ma pensée. Depuis lors mes yeux n’eurent plus de sommeil [1], j’aurais trop craint qu’en les fermant la mort ne profitât de cet instant pour m’enlever mon trésor… Inutile précaution ! ne les avais-je pas ouverts lorsqu’elle ferma ceux d’Élisa pour jamais !!! Ah ! pourquoi la nature fut-elle si riante et se para-t-elle de sa robe de fleurs [2] pour recevoir ma fille à son entrée dans la vie, si elle devait sitôt la livrer à la mort !… Accueil décevant, que tu coûtes de larmes à celle qui avait pris ton sourire pour un pronostic de longue existence pour son enfant !… Mais, hélas ! devais-je me laisser surprendre à ce sourire trompeur ? ne savais-je pas que la rose qui naît le matin d’un beau jour ne voit pas le soleil du lendemain, et que le parfum que ses feuilles répandent en s’envolant atteste seul son passage sur cette terre ?… Puissent les feuilles qu’Élisa Mercœur parfuma de son génie devenir pour elle d’immortelles pages, et faire regretter qu’elle ait si peu vécu pour la littérature comme pour sa mère et pour ses amis !

Je ne dirai rien des deux premières années qu’elle a vécu : ce temps de notre vie passé tout entier dans les bras d’une mère ou d’une nourrice, ne pourrait offrir, quelle que fût la minutie de ses détails, rien de bien intéressant pour le lecteur ; car ce ne peut être du premier sourire qui se posa sur ses lèvres enfantines, et que mes yeux contemplèrent avec un indicible bonheur, ni du premier pas qu’elle essaya dans le chemin de la vie, où elle a si peu marché, qu’il doit désirer que je l’entretienne ; ce ne peut être non plus le premier mot qu’elle bégaya, quoi qu’il eut pour mon oreille une si suave harmonie, qu’il doit lui importer de connaître, ce ne doit être que ses pensées, et ce sont elles que je vais lâcher de classer par ordre.

Élisa n’avait que trois ans et quelques mois lorsqu’elle fit une remarque qui me prouva que le temps ne passait point inaperçu devant elle, ou qu’il ne se plaçait point dans sa mémoire comme le souvenir d’un jouet que la vue d’un autre jouet efface, mais comme un livre dont sa pensée retournerait souvent les feuillets.

Nous étions arrivés à cette époque de l’année où le jour, après avoir fait reculer la nuit, se trouve forcé de reculer à son tour. Jusque-là, Élisa, que j’avais l’habitude de coucher le soir sept heures ou à sept heures et demie, et, dans la belle saison, on sait qu’à cette heure-là il fait encore grand jour, ne connaissait de la nuit que le sommeil [3], d’obscurité que celle qui règne dans les lieux où l’on ne peut pratiquer d’ouverture pour livrer passage au jour, ou celle où l’on peut se plonger soi-même en masquant les issues par où le jour pénètre. Élisa était trop jeune pour pouvoir se rappeler les deux années qui avaient précédé celle qu’elle parcourait ; car, quand on ne compte que trois ans et quelques mois d’existence, on ne saurait fouiller bien avant dans le passé ; la vue intellectuelle a si peu d’étendue à cet âge, que l’on ne doit guère voir au-delà du présent. Mais, pour Élisa, qui était née avec un caractère observateur, le présent lui rappelait le passé, sinon bien éloigné, du moins à quelques pas d’elle, et la rendait déjà prévoyante pour l’avenir.

Du moment où Élisa put parler, jusqu’à celui où sa voix a cessé de se faire entendre, elle a eu la passion des contes ; jamais, tant qu’elle fut petite, je ne la couchai sans lui en avoir dit un auparavant [4]. Un soir que, selon sa coutume, elle était sur mes genoux pour entendre le conte que je lui racontais, la nuit nous surprit dans cette occupation et me contraignit de prendre de la lumière [5] pour la coucher. À mon grand étonnement, elle la vit sans surprise, cette nuit qui lui apparaissait pour la première fois ; mais elle ne la vit pas sans chagrin, et cela devait être, car la pauvre petite s’imaginait que nous ne nous trouvions dans l’obscurité que parce que le bon Dieu était malade, et que sa maman, pour l’empêcher d’entendre le bruit de la rue, qui lui aurait donné mal à la tête, avait été obligée de lui fermer ses contre-vents afin qu’il pût dormir, et que c’était ce qui nous empêchait de voir le jour et le soleil, qu’il avait chez lui. Je ne sais ce qui la rendait le plus triste, ou de la maladie du bon Dieu, ou de la crainte d’être privée long-temps du jour ; tout ce que je puis assurer, c’est qu’elle me parut beaucoup moins affligée ; mais je dois dire qu’elle croyait la guérison du bon Dieu certaine, car tout à coup il lui vint à la pensée que M. Aublanc [6] (c’est le nom du médecin qui nous donnait des soins) irait voir le bon Dieu, et que, dès qu’il lui aurait tâté le bras, regardé la langue et fait prendre deux onces de sirop de chicorée pour lui faire rendre ses vers, il serait guéri et qu’alors il rouvrirait ses contre-vents et que nous reverrions le jour et le soleil comme à l’ordinaire. Elle me pria en grâce d’écrire bien vite à M. Aublanc pour l’avertir que le bon Dieu était malade, en cas qu’il ne le sût pas, et le prier de l’aller voir et de le guérir tout de suite.

L’idée de la maladie du bon Dieu et des soins que M. Aublanc lui prodiguerait me donnèrent une telle envie de rire, que je ne songeai pas du tout, dans le moment, à faire revenir Élisa de l’erreur où elle était, erreur où je l’avais probablement jetée moi-même sans y penser. Je ne tardai pas à reconnaître le tort que j’avais eu de la laisser dans sa croyance ; car, le lendemain, lorsque l’obscurité revint, elle me dit : « Il parait que le bon Dieu est encore malade ; M. Aublanc ne sera point allé le voir. » Et elle soupira… Je compris alors combien il est imprudent de tromper un enfant, puisque l’imagination, à sa naissance, est comme une cire molle où tout ce qui la touche y laisse son empreinte. Il me suffira, pour le prouver, de citer le fait suivant :

Ainsi que tous les petits enfans, Élisa dormait le jour ; c’était ordinairement depuis midi jusqu’à deux heures. Un jour qu’au lieu d’employer, comme de coutume, son temps à dormir, elle le passait à jaser avec moi, à me faire mille questions qui toutes tendaient à l’instruire [7], je pensai qu’en ne voyant plus le jour elle s’endormirait, et je fermai bien doucement les contre-vents de la croisée près de laquelle je travaillais ; c’était la seule qu’il y eût dans la chambre. Surprise de se trouver tout à coup dans l’obscurité, Élisa m’en demanda la raison. Je lui dis qu’à force de parler elle avait donné mal à la tête au bon Dieu, et que, pour ne pas l’entendre, il avait fermé ses contrevents. Comme elle était tournée contre le jour, elle ne put s’apercevoir que c’étaient les nôtres que j’avais poussés ; aussi, ne pouvant soupçonner la ruse dont je me servais pour la faire dormir, elle me dit d’un petit ton de voix bien suppliant ;

— Je t’en prie, ma petite maman mignonne, dis au bon Dieu qu’il ouvre ses contre-vents, que je serai bien sage, que je ne parlerai plus !…

On sent bien que le bon Dieu ne fut point insensible à la prière que je lui adressai, et que le jour reparut.

La scène que je viens de rapporter se passait le jour où Élisa achevait sa troisième année ; aussi, le souvenir ne s’en présenta-t-il à sa pensée, quelques mois après lorsqu’elle vit la nuit, que comme un de ces souvenirs vagues et confus, mais qui fait réfléchir, et qui lui fit conjecturer que le bon Dieu était malade et que la nuit ne provenait que de ses contre-vents fermés. Heureusement pour moi, car il m’eût été horrible de ne pouvoir inspirer de confiance à ma fille, qu’à l’âge qu’elle avait alors il n’est point de souvenir, quelque récent qu’il soit, auquel il ne manque quelque chose, et Dieu permit que la partie principale manqua à celui d’Élisa. Qu’aurais-je pu lui répondre, à cette pauvre enfant, si elle m’avait dit, lorsqu’il me fallut la détromper :

— Qui m’assurera que les paroles que tu emploies pour me tirer de l’erreur où tu m’as jetée sont plus vraies que celles dont tu t’es servie pour me tromper ?…

Enfin, grâce à la mémoire inexacte d’Élisa, je ne me trouvai point dans cet embarras, ou plutôt, grâce à son âge peu avancé. Mais si j’en fus quitte pour la peur, je puis assurer que la leçon que ce petit incident me donna ne me fut point une leçon perdue ; il me démontrait trop évidemment que le mensonge, quelque innocent qu’il soit en apparence, n’est jamais sans danger pour un enfant, surtout à l’âge où il adopte sans examen aucun toutes les idées qu’on lui présente, pour que je ne fisse pas de sérieuses et utiles réflexions ; aussi, si la manière dont j’ai élevé ma fille m’a valu par la suite quelques approbations, je crois en être redevable aux réflexions que je fis alors, car ce ne fut qu’alors que je m’aperçus que je n’avais pas examiné avec assez d’attention toute l’étendue de mes devoirs, et que je n’avais pas pesé comme je l’aurais dû toute l’importance de la tâche que mon titre de mère m’imposait. Décidé à la remplir jusque dans ses plus minutieux détails, cette tâche si sacrée pour mon cœur, je compris qu’elle ne consistait pas seulement à fournir scrupuleusement aux besoins de ma fille et à veiller religieusement à la conservation de cet être si cher ; mais que je devais en même temps songer à former son jugement et son cœur, et que, pour y parvenir, je ne devais lui faire entendre d’autre langage que celui de la vérité [8], langage d’ailleurs si facile à parler pour une mère, lorsque c’est son cœur qui le porte à ses lèvres, si facile à comprendre pour un enfant, lorsque c’est son cœur qui l’écoute ; et le cœur d’Élisa l’écoutait et sa raison le comprenait. Aussi me fut-il peu difficile de lui faire com prendre que Dieu, qui a fait tout ce qui est sous les cieux, et qui peut tout, ne pouvait avoir voulu se rendre malade, puisque, pendant ce temps, la nature, à qui le soleil est si nécessaire, aurait langui.

Et ce souvenir, que j’eus soin de ne pas lui rappeler, n’occupa plus sa pensée que comme le souvenir d’un songe. Mais il n’en fut pas ainsi de la diminution des jours, qui l’occupa tout entière et qu’elle se promit de suivre pas à pas. Cela lui était d’autant plus aisé que, se connaissant déjà très bien aux heures, elle pouvait à son gré épier la fuite du jour ; aussi, ne manquait-elle pas de calculer [9] toutes les minutes que la nuit lui dérobait ; c’eût été, je crois, un véritable chagrin pour elle, si elle n’avait eu ni montre, ni pendule pour pouvoir comparer le présent au passé,

Quoiqu’à l’époque où nous nous trouvions alors, il fût encore possible d’espérer quelques beaux jours, le temps devint tout à coup si mauvais qu’il me fut impossible, pendant près de trois semaines, de pouvoir sortir Élisa ; aussi profitai-je du premier instant où le soleil reparut pour la mener promener ; mais quelle fut son étonnement et son affliction de voir tous les arbres de la promenade dépouillés de leurs feuilles ; j’avais oublié de l’en prévenir. Trop jeune pour se rappeler la marche des saisons, elle s’imagina que de méchans petits garçons avaient causé tout ce ravage en jetant des pierres dans les arbres. Je l’en dépersuadai ; je lui dis que cela arrivait ainsi chaque année, et qu’au printemps elles repousseraient. Le lendemain, elle me pria de la mener sur la Fosse pour voir si les arbres avaient conservé leur beau feuillage. Ici, je le sens, il me faudrait une autre plume que la mienne pour peindre le désespoir d’Élisa.

Il avait fait de si violens ouragans pendant le temps que nous avions été forcées de garder la chambre, que deux des beaux arbres de la Fosse avaient été déracinés ; comme ils barraient le passage et que cela gênait la circulation, plusieurs ouvriers se hâtaient, les uns de débarrasser les troncs de leurs branches, et les autres de mettre ces branches en fagots. Cette vue affligea tellement Élisa qu’elle se jeta à moi en pleurant à chaudes larmes. Pauvre petite, c’est que déjà l’avenir se présentait à sa pensée ; non cet avenir qui fait voir tout en beau, mais cet avenir qui rend soucieux et qui fit craindre à Élisa que nous ne vinssions par la suite à nous trouver sans feu, persuadée qu’elle était qu’il ne resterait pas un seul arbre sur pied. Aussi la crainte que je n’eusse pas assez d’argent pour acheter une grande quantité de bois pour le temps où il n’y en aurait plus, la rendait si malheureuse que son cœur battait avec une violence extrême Je ne serais point parvenue, je crois dans ce moment, à calmer son inquiétude de l’avenir si je ne lui avais montré plusieurs chaloupes de mottes [10] que j’aperçus sur la rivière, et si je ne lui avais dit que les Montoirins qui les amènent n’ayant pas de bois dans leur pays ne brûlent que de cela. Rassurée sur la possibilité d’avoir toujours de quoi faire du feu, elle ne songea plus qu’à disputer au vent les restes épars de la dépouille des arbres. Légère comme les feuilles qu’elle poursuivait, le vent l’aurait inévitablement entraînée dans la Loire si je ne l’avais saisie au détour d’une cale très rapide vers laquelle venaient de se diriger de larges feuilles après lesquelles elle courait, et qui semblaient, pour exciter le désir qu’elle avait de les atteindre, se faire un malin plaisir de tourbillonner devant elle. On aurait dit qu’elles cherchaient à l’attirer vers l’élément qui allait devenir leur tombeau, et qui n’aurait pu manquer de devenir celui d’Élisa et le mien par contre-coup, car si la pauvre enfant fût tombée à l’eau, je m’y serais précipitée pour la sauver, et les flots nous eussent englouties toutes les deux… Que de larmes m’eussent été épargnées !!…

Je sentis d’après l’empressement qu’Élisa mettait à ramasser des feuilles que je ne parviendrais pas à la convaincre, quelque effort que je fisse, qu’il en reviendrait de nouvelles ; l’activité avec laquelle les ouvriers coupaient les deux arbres abattus lui paraissait une preuve incontestable qu’ils ne se dépêchaient ainsi que pour faire subir le même sort à tous les autres. Aussi n’insistai-je pas davantage pour la tirer de l’erreur où elle était. Je pensai que le printemps serait plus persuasif que toutes mes paroles, et que les preuves palpables qu’il lui donnerait seraient sans réplique. Je l’emmenai donc, emportant avec nous son précieux et volumineux trésor de feuilles [11] ; elle se trouvait si heureuse de les avoir qu’elle les montrait à toutes les personnes qui venaient à la maison ; elle se décidait difficilement, quoiqu’elle fût d’un fort bon cœur, à en donner quelques-unes lorsqu’on lui en demandait ; l’idée qu’il n’y en aurait jamais d’autres lui faisait attacher un prix inestimable à leur possession Le temps semblait réellement se complaire à faire passer Élisa par toutes sortes d’épreuves, à donner la torture à son cœur en l’abreuvant de crainte. Aux quelques jours de beau temps qui avaient succédé aux ouragans qu’il avait fait succédèrent des brouillards si épais qu’on avait peine à distinguer à deux pas de soi. Un jour, qu’il était encore plus épais que de coutume [12], une personne excessivement gaie qui demeurait à deux cents pas de chez nous vint nous voir et me demanda avec un sérieux imperturbable si j’avais une forte provision d’huile à brûler, de bougies et de chandelles.

— Non, dis-je.

— Eh bien ! hâtez-vous donc d’en acheter avant que cela renchérisse.

— Et pourquoi cela renchérirait-il ?

— Pourquoi ? C’est que nous n’allons bientôt plus avoir que de la nuit, et que la consommation du luminaire devenant plus grande, les épiciers spéculeront là-dessus.

— Et que deviendra donc le jour, s’il vous plaît ?

— Je ne sais ce que Dieu en fera ; mais tout ce que je puis vous assurer, c’est qu’il est midi et que l’on ne voit pas clair, et qu’on se heurte dans la rue sans se reconnaître… Mais, en vérité, je vous admire… Lorsque tout le monde s’afflige de l’idée de vivre dans les ténèbres, vous êtes tranquille chez vous comme si le soleil brillait de tout son éclat… Quant à moi, je lui en voudrai toute ma vie, à ce maudit brouillard ; il est cause qu’Élisa ne m’aimera plus ; je voulais lui apporter des gâteaux, et le courage m’a manqué pour aller jusque chez le pâtissier… Pourtant, je pense qu’il y aurait moyen de réparer la faute que ce malheureux brouillard m’a fait commettre ; qu’en dis-tu, ma petite Élisa ? Si ta maman ne le trouve pas mauvais, et que ta bonne soit moins poltronne que moi, je lui donnerai de l’argent, et elle ira te chercher des gâteaux ou des dragées, ce que tu aimeras le mieux — Je ne veux ni gâteaux ni dragées, dit Élisa vivement.

— Préfères-tu une poupée ?

— J’aime mieux les poupées que les dragées et les gâteaux ; mais je n’en veux pas.

— Et que veux-tu donc ? lui dis-je.

— Des petites bougies, ma petite maman.

— Et qu’en veux-tu faire, ma petite belle ?

— Ce sera pour nous éclairer quand il n’y aura plus du tout de jour… Dis donc, ma petite maman mignonne, tu sais bien quand tu m’as dit que le jour grandirait ?

— Oui, ma fille.

— Tu ne savais donc pas, dans ce temps-là, que ce serait au contraire toujours de la nuit que le bon Dieu nous donnerait ?

— Non, ma chère enfant, je ne savais pas cela, et je ne pouvais pas le savoir ; car songe que tout ce que tu viens d’entendre n’est qu’une plaisanterie.

— Non, non, Élisa, lui dit la personne dont je viens de parler, enchantée de voir que la pauvre petite avait pris ses paroles à la lettre, et qui s’amusait de sa crédulité et de sa prévoyance ; non, ce n’est point une plaisanterie ; ta maman ne te dit cela que pour t’empêcher d’acheter des bougies ; mais écoute ; je vais emmener ta bonne avec moi, et je vais t’envoyer un gros paquet de petites bougies [13] ; car, vois-tu, c’est demain que la nuit commence, et tu as raison d’être prévoyante pour l’avenir. Quand tu les auras brûlées, je t’en donnerai d’autres, ne t’en inquiète pas.

Le lendemain, le soleil se montra un peu. La joie qu’Élisa en éprouva fut si grande, elle qui s’attendait à ne voir que la nuit, qu’elle ne pourrait se comparer qu’à celle du marin qui vient d’échapper au naufrage.

La saison trop avancée ne permettait plus de sortir. Élisa, condamnée à passer à la maison toutes les heures qu’elle employait à se promener, et n’ayant d’autre occupation que ses jeux, trouva les journées longues ; et, pour abréger les heures dont elle ne savait que faire, elle me pria de lui apprendre à lire et à tricoter. Dès ce moment je fus à même de juger de toute la capacité de son intelligence. Elle ne mit que deux jours à apprendre ses lettres, grandes et petites ; pendant trois semaines elle fit des progrés si rapides qu’il semblait qu’elle apprenait par magie ; mais, au bout de ce temps, je crus m’apercevoir qu’elle lisait avec ennui ; quelques larmes tombées sur le livre me prouvèrent que je ne m’étais pas trompée, et je le fermai. Voyant que je reprenais mon ouvrage, elle me demanda pourquoi je ne continuais pas de lui faire lire sa leçon.

— C’est que je vois que cela te chagrine, ma bonne petite, et comme ce n’est pas moi qui l’ai imposé l’obligation de lire, que c’est toi au contraire qui m’as priée de te montrer, du moment où cela te déplaît, je dois cesser de le faire. Tu n’as pas encore trois ans et demi ; tu as bien le temps, comme tu vois, d’apprendre à lire, rien ne presse. Ainsi donc, ma chère enfant, je vais renfermer tous les livres pour que tu ne pleures plus, et je le promets de n’en pas atteindre un seul que tu ne sois décidée à apprendre ; mais à apprendre sans caprices, tu sais que je ne les aime pas… Allons, essuie tes yeux, ma chère mignonne, embrasse-moi et va jouer… Maintenant que tu es bien convaincue que nous ne sommes pas condamnées à vivre dans les ténèbres, tu peux prendre quelques-unes de tes petites bougies pour t’amuser, à la condition, cependant, que tu ne les allumeras pas ; car tu risquerais de mettre le feu, et cela ne me ferait pas rire.

L’hiver se passa sans qu’Élisa fît autre chose qui vaille la peine d être rapporté, que son vol d’une petite image dont j’ai donné les détails dans la note de la page xxix. Elle fut extrêmement malade cet hiver-là ; elle eut la rougeole et la coqueluche, qui l’obligèrent à garder la chambre fort long-temps, et qui lui laissèrent tout le loisir d’examiner la diminution et l’accroissement des jours, et d’admirer ses feuilles pour lesquelles elle avait une sorte de vénération.

Ce ne fut que vers la fin d’avril ou le commencement de mai que le médecin me permit de la sortir. Je pris une voiture, et je dis au cocher de nous conduire sur la route de Rennes et d’arrêter au pont du Sens. Cet endroit a les sites les plus pittoresque qu’il soit possible de trouver ; on dirait que la main des hommes n’a pas passé par là. Quoiqu’à peine à une demi-lieue de la ville, rien dans ce lieu ne la rappelle. Élisa s’était endormie sur mes genoux pendant le trajet ; j’y avais aidé, je crois, en fermant les stores de la voiture… Je l’éveillai, nous descendîmes, un cri lui échappa… Elle venait de voir des arbres… des feuilles… La nature, parée de ses mille guirlandes de fleurs, étalait à ses yeux tous les trésors de sa beauté. Jamais je ne vis une extase semblable à celle d’Élisa ; tous ses sens semblaient être passés dans ses yeux, on eût dit qu’elle était sous l’empire de quelque charme. Lorsqu’elle fut un peu remise de la surprise que lui avait causée le spectacle inattendu que ses regards contemplaient avec tant de ravissement, elle s’abandonna à des transports de joie si excessifs, que, quoique j’en aie été témoin, je n’oserais entreprendre de les décrire, tant je suis persuadée que je ne pourrais réussir. Tout ce que je puis dire, c’est que je ne parvins à la décider à quitter ce lieu qu’en faisant placer dans la voiture quelques branches d’aubépine bien fleuries, qui, rendues à la maison, lui devinrent des arbres sous lesquels elle mettait ses poupées à l’ombre. Nous ne fûmes pas plus tôt rentrées qu’elle donna, à l’exception de quelques-unes, ses feuilles sèches à sa bonne pour allumer son feu, et elle me pria d’attacher ensemble celles qu’elle avait réservées et de les suspendre au clou où je suspendais ma montre.

— Eh pourquoi cela ? ma chère petite, lui dis-je ; pourquoi ne les brûles-tu pas comme les autres ?…

Parce que, ma petite maman mignonne…

— Eh bien ! explique-moi ton parce que.

— Tu sais bien quand tu m’as menée sur le Cour et sur la Fosse, et que je croyais qu’il n’y aurait plus de feuilles, et que tu m’as dit qu’il en reviendrait de nouvelles ?

— Oui.

— Eh bien ! ma petite maman, j’ai pensé que tu ne me disais cela que pour me consoler ; mais qu’il n’y en aurait plus jamais d’autres ; voilà pourquoi je garde celles que tu viens d’accrocher au clou de ta montre, parce que, vois-tu, ma petite maman, à présent, quand tu me diras quelque chose, si j’étais assez sotte pour ne pas te croire, je regarderais le petit paquet de feuilles et je te croirais tout de suite, ma petite maman mignonne, parce que toi, tu ne trompes pas ta petite fille [14].

Depuis cet instant, sa confiance en moi devint sans bornes, ce fut ce qui me donna ce grand ascendant que j’ai toujours conservé sur son esprit. Pauvre enfant ! elle acquit tant de preuves que j’étais incapable de la tromper, que je ne lui disais que la vérité, qu’il eût été bien difficile, je crois, de lui persuader le contraire. Aussi, ai-je eu le bonheur de jouir, tant qu’elle vécut, de cette confiance sans réserve qu’elle m’accordait, et qui rendait si douce l’intimité dans laquelle nous vivions.

Je ne me serais point autant appesantie sur ces détails de la première enfance d’Élisa, s’ils ne servaient à faire connaître son caractère, qui, dès lors, devint invariable, et les espérances que devaient faire concevoir les heureuses dispositions qu’elle annonçait dès son bas âge.

Il ne manquait plus au bonheur d’Élisa, depuis qu’elle avait retrouvé des arbres, des feuilles et des fleurs, que de pouvoir me décider à lui lire les longues affiches jaunes et rouges dont on placardait les murs. Je ne lui en avais pas lu une seule, quelque prière qu’elle m’en eût faite, depuis le jour où elle avait pleuré en lisant sa leçon, comme non plus depuis je ne lui avais pas parlé une seule fois de lecture, quand, venant à passer devant une affiche d’une grandeur démesurée, elle s’écria : — Ah ! ma petite maman, la belle affiche ! regarde les belles images qui sont dessus ; je t’en prie, lis-moi-la.

— Lis-la toi-même, mon enfant, lui dis-je.

— Tu sais bien, ma petite maman, que je ne sais pas lire…

— C’est vrai… Eh bien ! quand tu le sauras.

— Mais, ma petite maman, quand je saurai lire, cette belle affiche-là n’y sera plus… Je t’en prie, ma petite maman mignonne, lis-la-moi… Je ne le demanderai jamais de m’en lire d’autres.

— À la bonne heure…

Et je lus l’affiche qui la séduisait tant… C’était une description des exercices des Franconi qui étaient venus donner des représentations à Nantes ; hommes et chevaux, tout y était en attitude.

Lorsque nous fumes rentrées, Elisa me demanda un livre.

— Non, ma bonne petite, lui dis-je ; tu dois te rappeler que le jour où je les renfermai, je te dis que je n’en atteindrais pas un seul avant que tu ne fusses décidée à apprendre à lire ; ainsi ne m’en demande plus.

— Mais, ma petite maman mignonne, c’est pour apprendre aussi que je t’en demande un.

— Et si je te le donne ce livre que tu me demandes pour apprendre à lire, qui est-ce qui te montrera, ma fille ?

— Toi, ma petite maman.

— Oh ! moi, tu sais bien, ma chère enfant, que je n’aime pas à faire lire les petites filles qui pleurent sur leur livre.

— Oh ! mais je ne pleurerai plus à présent, ma petite maman ; tu verras comme j’apprendrai bien vite pour pouvoir lire les belles affiches ; je ne serai pas long-temps, va, à savoir, et puis je sais déjà un peu, je n’ai pas oublié ce que tu m’as montré… Je me rappelle bien qu’il y a vingt-cinq lettres ; qu’il y a deux sortes de lettres, les voyelles et les consonnes, que le c est dur comme le k devant l’a, l’o et l’u, et que pour adoucir sa prononciation il faut mettre une petite cédille dessous ; que le g est dur aussi ; mais lui, par exemple, ce n’est pas une cédille qu’il lui faut pour l’adoucir, c’est un e muet ; je connais bien aussi tous les e… et je me rappelle bien qu’entre deux voyelles, y a la valeur de deux i, et l’s la valeur du z. Tu verras, ma petite maman, tu verras que je saurai bientôt lire

Elle avait raison, elle sut bientôt lire… Comme elle me l’avait dit, elle n’avait rien oublié de ce que je lui avais enseigné, rien ne s’était échappé de sa mémoire, tout s’y était, je crois, au contraire buriné ; car trois mois après, elle pouvait sans aide lire toutes les affiches qu’il lui plaisait… Elle redonnait à sa fille (c’était sa poupée) toutes les leçons qu’elle recevait de moi ; mais tous ses efforts, comme on le sent, pour lui donner le goût de la lecture se trouvaient infructueux ; son enfant n’apprenait rien, et restait, à son grand déplaisir, insensible à toutes ses remontrances ; aussi me faisait-elle souvent part de l’inquiétude que lui causait son indolence pour l’étude.

— Je suis une mère bien malheureuse, madame, me dit-elle un jour qu’elle venait de donner une leçon à sa poupée dont le résultat n’avait pas été apparemment tel qu’elle le désirait, je ne sais vraiment plus ce que Marie [15] deviendra ; elle ne veut ni apprendre à lire ni à compter, et pourtant vous êtes témoin de la peine que je me donne pour lui montrer ; mais cela ne sert à rien, elle ne m’écoute pas, cela me désole. Vous ne savez pas ce que je pense, madame ?

— Non, madame, lui dis-je.

— Eh bien ! madame, j’ai dans l’idée que ma fille ne m’aime pas, car il me semble que si elle m’aimait, elle apprendrait. Croiriez-vous que l’autre jour je lui ai demandé comment elle épellerait : j’aime ma petite maman mignonne, qu’elle s’est mise à pleurer, et qu’elle ne m’a pas répondu, et pourtant je le lui ai épelé plus de vingt fois pour le lui apprendre, mais je n’ai jamais pu réussir à le lui faire redire après moi ; ainsi vous voyez bien, madame, que ma fille ne m’aime pas, car certainement elle eût épelé : j’aime ma petite maman mignonne ; c’est si facile quand on aime sa maman, moi je l’ai appris tout de suite, mais j’aime tant ma mère… Et puis je n’ai jamais pleuré qu’une fois en lisant, je n’aurais pas voulu lui faire deux fois du chagrin… Vous qui avez élevé un enfant, madame, donnez-moi des conseils, je vous prie, sur la manière dont je dois élever Marie ; j’ai beau lui acheter des gâteaux et lui lire toutes les belles affiches qu’elle me demande de lire, espérant que ma complaisance l’engagera à apprendre, mais je me donne, je le vois, une peine inutile… Pensez-vous que je ferais bien de renfermer les livres et de ne plus lui lire d’affiches ?…

C’était ainsi que se passaient toutes les journées d’Élisa ; elle me pria de la faire écrire, et elle l’apprit avec la même facilité qu’à lire. Depuis cet instant, elle s’appliqua tellement à l’étude, qu’on la trouvait toujours avec un livre en main[16]. La pensée d’un nom imprimé avait une telle magie pour cette pauvre enfant, que, dès l’âge de cinq ans, elle se rêvait une destinée d’auteur [17]. Elle se voyait au milieu de rayons chargés de livres de sa composition… Ce fut dès l’âge de six ans qu’elle eut la pensée de faire une tragédie sur le sujet qu’elle a traité à dix-neuf. Voici ce qui lui en donna l’idée :

Du moment où Élisa sut lire, la lecture devint sa passion dominante, surtout celle de l’histoire, des contes et de la tragédie.

Pour qu’elle ne gâtât pas tous les livres de ma bibliothèque, j’avais été obligée de lui en abandonner quelques-uns. Parmi ceux que j’avais mis sa disposition se trouvaient les deux volumes de Gonzalve de Cordoue, par Florian, qu’elle ne pouvait se rassasier de lire, quelques volumes des contes des Mille et une Nuits et un volume de tragédies par Ducis, où se trouvait son roi Léar. Elisa la lisait si souvent qu’elle ne tarda pas à la savoir toute par cœur. Il fallait entendre de combien de malédictions cette pauvre petite chargeait les deux ingrates filles de ce malheureux monarque, et comme elle le plaignait d’être le père de pareils monstres !… Mais les malheurs de la jeune et vertueuse reine de Grenade et d’Abenhamet, son amant, lui faisaient verser d’abondantes et constantes larmes. Une fois, qu’elle pleurait à sanglots sur ces infortunés, elle me dit :

« Comme cette histoire-là est triste, ma petite maman ! Quel malheur que ce ne soit pas un conte !

— Et pourquoi trouves-tu si malheureux que ce ne soit pas un comte, ma chère mignonne ?

— C’est parce qu’on sait bien, vois-tu, quand on lit un conte, que ce n’est pas la vérité, et qu’alors on ne s’afflige pas ; au lieu que l’histoire, c’est bien différent, tout y est vrai, n’est-ce pas, maman ?

— Oui, quant aux faits recueillis par les historiens, comme tu le vois dans le Précis sur les Maures. Mais quand un écrivain prend un de ces faits pour en faire un outrage, en un ou plusieurs volumes, quoiqu’il consulte dans l’histoire les principaux événemens arrivés aux personnages qu’il veut mettre en scène et qu’il étudie leur caractère, tu sens bien que, malgré tout cela, ma chère petite, il est obligé d’ajouter beaucoup du sien. Ainsi tu vois que, dans ces sortes d’ouvrages, le fond seul appartient à l’histoire, et que les détails appartiennent à l’auteur ; et ce sont ces détails qui lui coûtent tant de combinaisons (car il faut qu’ils paraissent si essentiellement liés à l’histoire, que le lecteur croie qu’ils en font partie) qui donnent, par la manière dont ils sont décrits, plus ou moins de valeur à son ouvrage. Il faut donc, pour que tout puisse paraître vrai, que l’auteur ait grand soin de se demander, lorsqu’il fait parler ou agir ses personnages : Si c’était moi ! que dirais-je ou que ferais-je en pareille circonstance ? Je ne sais si tu me comprends, ma chère belle ?

— Oh ! oui, oui, ma petite maman mignonne, je te comprends très bien… Puisque, comme tu le dis, il faut toujours qu’un écrivain se demande : Que dirais-je ou que ferais-je, je crois que Florian a oublié de se demander s’il pouvait laisser vivre Zoraïde après la mort d’Abenhamet !


— Et qu’est-ce qui te fait penser que Florian a oublié de s’adresser cette question, mon petit enfant ?

— C’est que, vois-tu, ma petite maman, je pense que si Zoraïde aimait Abenhamet autant que Florian le dit, qu’elle aurait dû mourir quand Boabdil lui a fait jeter sa tête à ses pieds ; car je sens bien que moi, qui t’aime tant, je mourrais, si on me jetait ta tête aux miens. »

Quelques jours après ce que je viens de rapporter, j’étais allée, d’assez bon matin, à la messe, avec ma bonne ; nous avions laissé Élisa plongée dans un profond sommeil ; comme nous espérions la trouver encore endormie à notre retour, nous primes les plus grandes précautions pour ne pas la réveiller ; mais quelle fut notre surprise de l’entendre parler d’une voix très élevée et tout à coup s’écrier fortement en frappant dans ses petites mains, bravo, bravo, bravo ! Ne sachant ce que cela voulait dire, nous nous glissâmes doucement derrière un paravent qui masquait la porte de ma chambre et qui, par conséquent, l’avait empêchée de nous voir entrer ; nous nous haussâmes sur la pointe des pieds pour tâcher d’apercevoir ce qui la faisait parler avec tant de véhémence. Nous la vîmes, debout sur le lit, le manteau tragique sur l’épaule [18] et déclamant la tragédie du Roi Léar. Lorsqu’elle eut fini sa tirade, nous criâmes à notre tour, la bonne et moi, bravo, bravo, bravo, et je fus ensuite près d’elle pour apprendre comment, en si peu de temps, ma chambre s’était transformée en salle de spectacle [19], mon lit en théâtre et elle en tragédien ; car c’était un rôle d’homme qu’elle jouait dans le moment.

« C’est que je veux faire une tragédie, ma petite maman mignonne ; et, comme je veux la lire moi-même, il faut bien que je m’habitue à déclamer des rôles d’hommes comme des rôles de femmes.

— Et qu’est-ce qui t’a donné l’idée de faire une tragédie, ma bonne petite chatte ? lui dis-je.

— C’est celle du Roi Léar, ma petite maman mignonne ; c’est l’ingratitude de ses deux méchantes filles et mon amitié pour toi qui m’ont décidée à faire une tragédie.

— Conte-moi cela au plus vite, je t’en prie, pendant que ta bonne va faire ton déjeuner, mon cher petit amour.

— Je le veux bien, ma petite maman ; mais comme ça te fatiguerait de rester debout devant le lit pour m’écouter, assieds-toi là-dessus ; ma bonne va te donner une chaise pour appuyer tes pieds, et moi je vais m’asseoir sur toi où je me trouve bien plus à mon aise que partout ailleurs : au moins, quand je suis là, je peux t’embrasser tant que je veux. »

Et sautant aussitôt sur mes genoux, après avoir passé son bras droit autour de mon cou, placé sa main gauche, qui lui restait libre, dans ma main droite et m’avoir embrassée au moins vingt fois, elle me dit :

« Dès la première fois que j’ai lu la tragédie du Roi Léar, ma petite maman, j’ai pensé qu’on ne l’avait faite que pour faire entendre aux papas et aux mamans qui veulent donner leurs biens à leurs enfans, qu’ils doivent, avant de le faire, regarder avec attention ce qui est arrivé au roi Léar[20], qui avait tout donné le sien à ses deux vilaines filles aînées… Mais elles n’aimaient donc pas du tout leur papa, qui avait été si bon pour elles, ces deux mauvaises-là ?… Oh ! ma foi, mauvaises est bien le nom qui leur convient, n’est-ce pas, ma petite maman ? Je ne sais vraiment pas comment le bon Dieu ne les a pas empêchées de faire tant de mal à leur père ! Tu conviendras, maman, qu’il a tout de même eu un peu de tort là-dedans, le bon Dieu…

— Et comment cela, ma chère fille ?…

— C’est que lui, qui voit tout, ma petite maman mignonne, qui peut tout, qui connaît jusqu’à nos plus secrètes pensées, et tu sais bien que c’est la vérité ça, puisque c’est dans le catéchisme que tu m’as acheté, pouvait bien dire au roi Léar, puisqu’il savait que ses deux filles aînées seraient des ingrates : Tenez, mon bon roi Léar, ne donnez pas votre bien à vos deux filles aînées ; ce sont deux méchantes, qui ne vous aiment pas du tout ; il n’y a que votre jeune fille qui vous aime et qui soit bonne. Tu sens bien que si le bon Dieu lui avait dit cela, d’abord, moi, je le lui aurais dit à sa place, que le pauvre roi Léar aurait gardé sa jeune fille avec lui et qu’il serait resté sur son trône ; ainsi il a eu tort, le bon Dieu, de ne rien lui dire, à moins pourtant qu’il n’ait été occupé à autre chose dans ce moment-là.

— Mais, ma chère petite, lui dis-je, songe que Dieu, qui se fait sentir à notre cœur, qui se révèle à nous par tous ses bienfaits, ne nous parle point de la voix…

— Oh ! mais si, ma petite maman, le bon Dieu nous parle de la voix, puisqu’il m’a dit, jeudi, dans la nuit, tu sais bien que je te l’ai raconté, que si j’étais aussi bonne pour toi que tu l’es pour moi, nous irions toutes deux dans son beau paradis, et que, si j’étais rendue avant toi, je te garderais ta place : ainsi c’est bien parler ça, je crois !…

— Mais, ma chère enfant, tu me parles là, toi, d’un rêve que tu as fait et non d’une réalité…

— Mais, ma petite maman, puisque quand le bon Dieu m’a dit que si j’étais rendue avant toi dans son paradis je te garderais une place, je lui ai répondu : Mon bon Dieu, je n’irai point avant maman dans votre beau paradis, parce que, voyez-vous, je m’ennuie dès que je ne la vois point, et si elle était trop long-temps à venir me trouver, je me mettrais à pleurer, et cela vous fâcherait contre moi…

— Tout cela, ma chère petite, n’est pas une preuve que ce ne soit pas un rêve, mais seulement que ton amitié pour moi l’occupe jusque dans ton sommeil.

— Eh bien ! ma petite maman, si le bon Dieu m’a parlé en rêve, il aurait bien pu avertir comme ça le roi Léar de se défier de ses deux méchantes filles…

— L’indignation que te cause l’ingratitude des deux aînées de ce pauvre roi, te fait, je crois, oublier ta tragédie, mon Elisa…

— Oh ! que non, ma petite maman, écoute. »

L’arrivée de la bonne, qui lui apportait son déjeuner, l’empêcha de continuer, mais, dès qu’elle eut achevé de manger, je la levai et elle reprit :

« Je n’ai point oublié ma tragédie, comme tu le crois, ma petite maman ; va, si on en a fait une sur l’ingratitude des deux méchantes filles du roi Léar, on n’en fera jamais une sur moi pour un sujet semblable, je t’assure ; on ne dira jamais dans l’histoire que j’ai été ingrate envers toi et que je ne t’aimais pas, mais on dira : La petite Elisa Mercœur aimait tant sa maman, qui était si bonne pour elle, que, pour qu’elle fût tout-à-fait heureuse, elle a fait une tragédie pour la rendre riche ; car il ne manquait que de la richesse au bonheur de sa mère… C’est vrai, n’est-ce pas, ma petite maman, qu’il ne manque que cela à ton bonheur ; tu l’as dit l’autre jour à madame Olive [21]

— Il n’y manquerait rien sans cela, ma chère bien-aimée, si mon amour pouvait te soustraire à la gêne, car ton amitié pour moi m’est d’un prix au-dessus de tous les trésors du monde… Si je désire de la fortune, ma chère Élisa, ce n’est pas pour moi, crois-le bien, c’est pour toi, ma bonne petite ; si tu savais ce que souffre le cœur d’une mère lorsqu’elle n’entrevoit pas pour l’enfant qu’elle chérit un avenir tel qu’elle le désirerait. Mais je ne dois plus m’attrister par de semblables réflexions, ton avenir est maintenant dans tes mains, et je pense que tu te le composeras le plus avantageux possible. Parlons de la belle tragédie que tu dois faire pour me rendre riche ! Tu ne m’as pas dit où tu en as pris le sujet, ni quel en sera le titre.

— Je prends mon sujet dans Gonzalve de Cordoue, ma petite maman ; c’est si joli ! et le titre sera Boabdil, roi de Grenade. Tu sens bien que je ne manquerai pas de mettre Zoraïde et Abenhamet en scène ; mais, par exemple, ils mourront tous les deux !

— Tu seras inexorable, à ce que je vois, mon enfant ; enfin, si tu es aussi heureuse dans l’exécution de ta tragédie que tu l’es dans le choix du sujet et du titre, ton succès me paraît assuré…

— Oh ! pour ça, ma petite maman mignonne, je suis sûre que je réussirai à la bien faire, parce que j’en ai demandé, ce matin, avant de commencer à jouer la tragédie du pauvre Roi Léar, la grâce au bon Dieu, à genoux encore, au pied du crucifix qui est dans le fond de notre lit, et j’ai pris de l’eau bénite pour faire un signe de croix, avant et après l’avoir prié ; ainsi je pense, d’après cela, que le bon Dieu me fera bien écrire ma tragédie. Ce qui me le fait croire, Vois-tu, c’est qu’il sait bien que je ne la fais que pour te rendre riche. Je le lui ai dit, et que si elle était mauvaise tu ne pourrais pas le devenir, puisqu’on ne pourrait pas la jouer : ainsi, je suis bien tranquille là-dessus ; je réussirai !…

— Tu me parais si certaine de la possibilité de bien faire ta tragédie, mon cher ange, que tu finis par m’inspirer toute confiance en ton talent, et puis d’ailleurs je ne doute point que tu n’y parviennes avec le secours de Dieu. Ainsi il ne me reste plus qu’à être instruite de l’endroit où tu te proposes de la faire représenter : c’est à Nantes, je pense ?

— Pas d’abord, ma petite maman mignonne.

— Et pourquoi cela, ma chère fille ?

— C’est que j’ai entendu dire plusieurs fois, aux personnes qui viennent nous voir, que pour qu’une pièce ait du succès en province, il faut toujours qu’elle soit jouée à Paris auparavant.

— Et sur quel théâtre se portent tes vues, mon Élisa ?

— Sur le Théâtre-Français, ma petite maman !…

— Mais, si j’ai bonne mémoire, ma petite belle, tu m’as dit que tu voulais lire toi-même ta tragédie ?

— Oui…

— Mais tu ne réfléchis donc pas que nous sommes à cent lieues du Théâtre-Français ?

— Oh ! que si, ma petite maman.

— Et comment pourras-tu y lire ta pièce, étant à une telle distance ?

— J’écrirai pour en demander la permission, et, si on me l’accorde, nous partirons. Tu voudras bien, n’est-ce pas, maman ?

— Sans doute ; mais je ne vois pas à qui tu t’adresseras pour obtenir la permission que tu seras obligée de solliciter ?

— Aux comédiens du Théâtre-Français eux-mêmes, ma petite maman.

— Je suis curieuse, mon enfant, de connaître le contenu de la lettre que tu leur adresseras.

— Oh ! elle ne sera pas bien difficile à faire, je t’assure ; d’ailleurs, tu sais bien que j’ai déjà un peu l’habitude d’écrire des lettres, puisque nous nous écrivons toutes les deux [22]… Comme tu me dis toujours qu’il faut écrire comme on parle, et qu’une lettre n’est bien que lorsqu’on la lisant on s’imagine causer avec la personne qui l’a écrite, j’écrirai aux comédiens du Théâtre-Français tout simplement ce que je leur dirais s’ils étaient-là à m’entendre… Oh ! mon Dieu, oui… Tiens… mais si je faisais mon brouillon d’avance, ce serait toujours autant de fait ; n’est-ce pas, ma petite maman mignonne ?

— Sans doute ; mais, dis-moi, ne crains-tu pas un peu la mésaventure des deux chasseurs, qui vendirent la peau d’un ours avant de l’avoir jeté par terre ?

— Oh ! mais non, ma petite maman ; moi, je n’enverrai pas ma lettre avant que ma pièce soit faite… »

Et elle prit la plume et écrivit ce qui suit :

« Messieurs les comédiens du Théâtre-Français,

« J’ai une maman que j’aime de toute mon âme et qui malheureusement n’est pas très riche. Comme je ne peux pas lui donner de l’argent comme je lui donne mon cœur, j’ai fait une tragédie pour lui en procurer, et c’est pour y parvenir que je désire qu’elle soit représentée par vous, et que je viens vous supplier de vouloir bien m’en accorder une lecture. Si je suis assez heureuse, messieurs, pour que vous consentiez à entendre ma pièce, veuillez avoir la bonté, je vous prie, de me le faire savoir, afin que je me rende aussitôt à Paris avec maman ; car, si vous ne le trouvez pas mauvais, messieurs les comédiens, je lirai moi-même ma tragédie, quoique je sois bien jeune encore, puisque je n’ai que six ans et demi… »

— Dis donc, ma petite maman mignonne, je mets six ans et demi, parce que je pense qu’il faudra bien quatre mois pour faire ma pièce…

« Soyez sans inquiétude, je la lirai haut, bien haut ; oui, car Dieu, qui sait que c’est pour maman, me rendra la voix forte pour que vous puissiez m’entendre tous, et j’espère, si toutefois ma pièce ne vous semble pas indigne de votre protection, que vous, messieurs les comédiens, qui ne comptez pas, dit-on, parmi vous un seul mauvais cœur, un seul mauvais enfant, que, si vous aimez vos mamans autant que j’aime la mienne, vous vous direz : Il faut que nous aidions cette pauvre petite à faire le bonheur de sa mère en recevant et en jouant sa tragédie, et je vous serai bien reconnaissante si vous vous dites cela, et Dieu vous en bénira. Oh ! oui, messieurs, car je le lui demanderai tous les jours dans mes prières, et le bon Dieu, vous le savez, exauce les enfans qui le prient avec leur cœur. »

— Crois-tu qu’elle sera bien comme ça ma lettre, ma petite maman ?

— Oui, mon cher ange, elle sera bien, très bien !…

— Tu sens bien qu’elle sera encore mieux quand je la leur enverrai, parce que je la rarangerai. Maintenant il faut que je m’occupe à faire ma tragédie. Il faut que tu aies la complaisance de me coudre deux mains de papier ensemble : ce ne sera pas trop, n’est-ce pas ? — Dis donc, ma petite maman mignonne, si elle allait avoir bien du succès, ma tragédie ! Tu serais bien contente, par exemple, quand on la jouera, si on vient à demander l’auteur, comme celui dont on parlait l’autre jour dans le journal ; ce sera toi qui me mèneras, et si on me jette des couronnes, je te les donnerai toutes. Donne-moi bien vite du papier, ma petite maman, je t’en prie, pour que je me mette au travail ; il ne faut pas, vois-tu, que je perde mon temps ; je n’ai qu’à me dépêcher, si je veux avoir fini à six ans et demi.

— Mais tu ne réfléchis donc pas, mon enfant, que tu as bien d’autres choses à faire auparavant ?

— Et quoi donc, ma petite maman ?

— Il faut, pour que tu sois en état défaire une tragédie, que tu commences par apprendre les principes de la langue française, ceux de la versification, et que tu connaisses l’histoire et la géographie.

— Qu’est-ce que tu me dis-là, ma petite maman ?

— La vérité, ma chère mignonne : on ne peut faire de tragédie sans connaître à fond les choses dont je viens de te parler.

— Eh bien ! je vais me mettre à les apprendre. Faut-il bien long-temps pour les savoir ?

— Pas pour toi, ma chère petite, qui as de grandes dispositions.

— Oh ! alors donne-moi une leçon tout de suite.

— Je ne suis qu’une ignorante, mon Élisa, et il faut de l’instruction pour t’enseigner ce dont tu as besoin pour composer la pièce que tu te proposes de faire.

— Mais, ma petite maman, c’est pourtant toi qui m’as enseigné tout ce que je sais, et si tu étais une ignorante, tu n’aurais rien pu me montrer…

— Quand tu seras plus instruite, ma chère petite, tu te convaincras que ta mère est, comme je te le dis, une ignorante.

— Eh bien ! ma petite maman, je prierai mon mari[23], quand il viendra nous voir, de me montrer tout ce qu’il me faut pour faire ma tragédie : il sait bien des choses, lui…

— Oui, mais je doute qu’il veuille se donner la peine de donner des leçons à une enfant si petite que toi.

— Oh ! ça, ma petite maman, je suis bien sûre que dès que mon mari saura que je veux faire une tragédie pour te rendre riche, qu’il me donnera tout de suite des leçons de français et de géographie pour que je puisse la bien faire, parce que, vois-tu, il a un bon cœur mon mari. Dis donc, ma petite maman, je n’aurai pas besoin, n’est-ce pas, de lui donner plus de peine qu’il ne faut ? Je pourrai bien étudier l’histoire toute seule, il n’y a pas besoin d’explication pour cela, il n’y a qu’à lire ; d’ailleurs, quand je me trouverai embarrassée, je m’adresserai à toi, voilà tout. Je vais toujours repasser le précis sur les Maures, quoique je l’aie déjà lu bien des fois ; mais plus je le lirai, et mieux je connaîtrai leur caractère et leurs usages… Mon Dieu ! mon Dieu ! ma petite maman, que je voudrais bien que ma tragédie fût commencée… Mais je ne sais, en vérité, pas pourquoi mon mari ne vient pas nous voir aujourd’hui, c’est pourtant dimanche ; il n’a point de bureau… C’est que cela me retarde au moins… Je n’apprends rien pendant ce temps-là… Tiens… mais, ma petite maman, si tu m’achetais une grammaire, j’étudierais en attendant mon mari… Que c’est ennuyeux qu’il ne vienne pas !!!

Je fus obligée pour lui mettre l’esprit un peu en repos d’aller lui acheter la grammaire qu’elle me demandait ; mais malheureusement pour son impatient désir de s’instruire, son mari, qui ignorait ses projets, ne pouvant soupçonner de quelle urgence il était pour elle de s’initier de si bonne heure dans les difficultés de notre langue et dans le mouvement des planètes, vaquait tranquillement à ses affaires sans s’occuper de ce qui se passait au logis de sa petite femme. Mais aussi (dès qu’il le sut car, au bout de deux jours, Élisa voyant qu’il ne venait pas, lui écrivit pour lui apprendre ce dont il s’agissait et le service qu’elle attendait de lui), comme il accourut mettre tout son savoir à sa disposition ! L’idée qu’avait conçue Élisa de faire une tragédie à l’âge de six ans pour me rendre riche, et sa résolution de prendre des leçons pour acquérir toutes les connaissances pour la bien faire charmaient tellement M. Danguy (c’était le nom du monsieur qu’Élisa appelait son mari), que, pour avoir le plaisir de la faire jaser sur son plan, il s’engagea à lui donner tous les conseils et toutes les leçons dont elle pourrait avoir besoin pour faire sa pièce, se promettant bien de l’entretenir autant que possible dans ses idées d’études et de composition dramatique, afin de prolonger une scène qu’il aurait été fâché de voir trop tôt finir ; aussi adhéra-t-il avec empressement à la prière qu’elle lui fit de lui donner des leçons dès le jour même… Il y avait quelque chose de si touchant dans les expressions dont cette pauvre petite se servait pour exprimer sa reconnaissance à M. Danguy et dans la joie que lui causait l’espérance de faire ma fortune, que je suis persuadée que les personnes les plus indifférentes n’eussent pu la voir et l’entendre sans en être attendries.

« Que tu es bon, mon petit mari mignon, disait-elle à M. Danguy en lui sautant au cou, de vouloir bien m’aider à faire le bonheur de maman !

— Je me trouve trop heureux, ma petite femme, que tu aies bien voulu me faire participer à une œuvre aussi méritoire ; je tâcherai de me rendre digne du choix que lu as fait de moi.

— Et moi, mon petit mari, je le dédommagerai par mon application de toute la peine que tu vas te donner à m’enseigner.

— Tu es donc bien décidée à apprendre, ma petite femme ; c’est donc sérieusement ?

— Oui, mon mari.

— Mais as-tu réfléchi au temps qu’il le faudrait ?

— Oui, mon mari, et c’est la seule chose qui me contrarie, car je voudrais savoir tout de suite.

— Je crains vraiment, ma petite femme, que, malgré ton désir d’apprendre, mes leçons ne finissent par t’ennuyer.

— Et pourquoi crains-tu cela, mon mari ?

— C’est qu’à ton âge, vois-tu, on a si peu de persévérance dans ses projets qu’ils ont quelquefois bien de la peine à vivre jusqu’au lendemain…

— Oui, quand on n’aime pas sa maman, mon mari ; mais quand on l’aime, c’est bien différent, on persévère dans les projets qu’on fait de travailler à la rendre heureuse. Cette idée-là donne tant de courage… Tiens, ma petite maman mignonne, donne-moi bien vite du papier pour faire mes devoirs… Tu verras, mon petit mari, tu verras si j’aurai de la persévérance à apprendre…

— Puisqu’il en est ainsi, ma petite, je ne te ferai plus d’observation, je suis prêt à te donner toutes les leçons dont tu pourras avoir besoin, et nous commencerons quand bon te semblera.

— Tout de suite, mon petit mari mignon, si tu le veux bien ; seulement avant je te prierai d’une chose.

— Et laquelle, ma petite femme ?

— Ce sera, mon mari, d’avoir la bonté de me dire tous les jours un conte entre la leçon de français et celle de géographie ; mais un conte de ta composition, je les trouve très jolis ceux que tu fais, et puis ceux qui sont imprimés, je puis bien les lire, ma foi…

— Eh bien ! ma petite femme, je te dirai un conte, je te le promets [24]… Mais, dis-moi, où allons-nous nous mettre ?

— À la table près de laquelle maman travaille.

— Je crains que nous ne gênions la maman, ma petite chérie.

— Oh ! que non, mon mari, je suis presque toujours assise devant elle… N’est-ce pas, ma petite maman ? Et puis s’il y avait des choses que tu ne pusses pas me faire entendre, maman me les expliquerait, parce que, vois-tu, je comprends tout de suite ce qu’elle m’explique [25].

— Allons, je le veux bien ; ta maman sera mon interprète ; asseyons-nous près d’elle et commençons… Qu’est-ce que la gramm… Eh… mais où vas-tu donc, ma petite femme ?

— Chercher ma grammaire, mon petit mari. »

Elle revint bientôt apportant en même temps sa poupée qu’elle posa sur une chaise près de la table, et lui appuya les bras dessus… M. Danguy avait une peine extrême à garder son sérieux à la vue de la poupée placée à la table, comme si elle était là pour profiter des leçons qu’il allait donner ou pour amuser l’écolière en cas que l’ennui vînt à se mettre de la partie. Mais il en arriva tout autrement, l’attention d’Élisa ne fut pas un instant détournée par la présence de sa poupée, la leçon alla au mieux, et le plan de la tragédie fut vivement discuté. Élisa soutenait son opinion d’une manière qui prouvait qu’il y avait conviction chez elle.

— Oui, disait-elle, mon mari, je trouve beaucoup plus dramatique de faire défendre Zoraïde par Boabdil, sous des habits espagnols, que par Larra, et de la lui enlever au moment où il vient de lui sauver la vie, par le moyen du poison qu’elle aura pris avant le combat, que de la laisser vivre après ; car, vois-tu, mon mari, il faut que Boabdil soit puni. Quand je ferai ma tragédie, ce sera là mon dénoûment ; il me plaît, je n’en veux pas d’autre ; ainsi rappelle-toi de ne pas chercher à m’en faire changer [26]. »

M. Danguy ne manquait jamais à la fin des leçons de ramener Elisa sur le sujet de sa pièce.

« J’échangerais, me disait-il, tout ce que je possède pour une portion du génie d’Élisa ; elle en a réellement trop à elle seule, il est facile de voir que déjà il la dévore, et que sera-ce quand l’âge l’aura mûri ! »

Il était bien rare que les leçons se passassent sans quelque dispute entre le maître et l’écolière. Quoiqu’Élisa apprît avec une vitesse surprenante, elle aurait bien voulu pouvoir avancer le temps, car la pauvre enfant était persuadée qu’il coulerait inutilement pour elle jusqu’au moment où elle l’emploierait à faire sa tragédie, et elle voulait, en dépit des remontrances de M. Danguy, s’essayer à rimer…

« Si tu rimes encore, ma petite femme, lui dit-il un jour en lui prenant des vers qu’elle avait faits [27], je ne te dirai plus de contes.

— Eh bien ! mon mari, maman m’en dira. N’est-ce pas, ma petite maman mignonne ?…

— Mais songe donc, ma petite femme, que tu n’es pas de si tôt en état de faire ta tragédie, et que tu ne dois faire des vers que lorsque tu seras capable de les bien faire. Il faut que tu débutes avec avantage, vois-tu, ou point… Occupe-toi maintenant d’apprendre tout ce qu’il te faut savoir pour réussir dans ton entreprise… Tu n’as pas encore lu l’Art poétique de Boileau, ma petite femme ; quand tu l’auras commenté, tu verras qu’il n’est pas si facile de faire des vers que tu le penses.

— Apporte-moi Boileau, mon mari, et je le commenterai [28] ; au moins après, je pourrai faire ma tragédie.

— Voyons, en attendant que je l’apporte ce grand maître, écris toujours ce que je vais te dicter. »

Lorsqu’elle eut fini, M. Danguy prit le papier pour voir si elle n’avait point fait de fautes, et je l’entendis s’écrier en déchirant quelques lignes de la page qu’il lisait.

« Mais tu es donc incorrigible, petite entêtée ?… Voyez plutôt vous-même, madame, me dit-il en riant et en me présentant les lignes qui paraissaient devoir m’apprendre le sujet qui le portait à adresser à Élisa les épithètes d’incorrigible et d’entêtée, et jugez si je n’ai pas raison de l’appeler ainsi. »

Je pris les lignes accusatrices, et j’y lus à mon grand étonnement et à ma grande satisfaction :

« Mon cher mari,

« Sont-ils donc si mauvais qu’ils ne puissent te plaire,
« Ces vers qui malgré moi s’échappent de mon cœur ;
« Ces vers que mon amour me dicte pour ma mère ;
« Ces vers que je voudrais qui fissent son bonheur ? »

« Eh bien ! me dit M. Danguy en me regardant embrasser Elisa qui avait sauté sur mes genoux, que pensez-vous que mérite un tel délit ?

— Grâce entière, me hâtai-je de lui répondre, et je suis persuadée qu’il n’est point de juge, à ma place, qui ne pensât comme moi… Écoute, mon cher ange, dis-je à Élisa, comme l’humeur que paraissent te faire éprouver les petites tracasseries qui s’élèvent depuis quelque temps entre ton mari et toi relativement aux vers que tu fais pourrait t’empêcher de prêter à ce qu’il te dirait sur ce sujet la même attention que je suis sûre que tu voudras bien m’accorder, laisse-moi, ma chère mignonne, d’abord, tenter de rétablir la bonne intelligence qui, d’habitude, régnait parmi vous, et te dire ensuite quel motif porte ton mari à te donner le conseil de ne pas faire des vers ; ne va pas croire au moins, mon Élisa, que ce soit parce qu’ils lui déplaisent et qu’il les trouve mauvais, non, ma chère petite, non, tes vers ne lui déplaisent point, sois en sûre, non, il ne les trouve pas mauvais, car les vers qui échappent au cœur ne sauraient jamais l’être, ma bien aimée ; ceux-là valent toujours mieux que les autres.

— Et pourquoi donc, vilain, dit-elle en adressant la parole à M. Danguy, si mes vers sont bons, es-tu toujours à me gronder quand j’en fais, et à me dire qu’il faut attendre que je sois capable de les bien faire ?

— C’est par intérêt pour toi, ma petite femme ; crois bien que je suis incapable de te faire du chagrin.

— Oui, mon amour, lui dis-je, c’est par intérêt pour toi, car songe que ce projet de tragédie qui, depuis seize mois, absorbe à lui seul toutes tes pensées, et que ton désir de me rendre heureuse te fait croire possible, n’est maintenant, ma petite enfant, qu’une chimère ; plus tard, ma chère mignonne, ce projet conçu par ton cœur pourra peut-être devenir une réalité ; mais alors tu pourras peser au poids de la raison toute l’importance d’une telle tâche et tout ce qu’elle impose à celui qui l’entreprend, car qui, sans calculer ses forces, ma fille, se charge d’un fardeau trop pesant se trouve obligé de le mettre bas, ou s’il persiste à le porter jusqu’au but dont sa confiance en ses forces ou tout autre sentiment l’ont empêché de mesurer la distance, on le voit succomber sous son poids sans avoir pu atteindre ce but, objet de toute son ambition. Ne pense pas, mon Elisa, que je ne te parle ainsi que pour t’empêcher de donner suite à ton projet de tragédie, non, ma petite, non, je ne te demande seulement que de l’ajourner jusqu’au moment où tu auras acquis toutes les connaissances qu’exige une telle œuvre ; alors si les années n’ont point amoindri ce désir qui te porte à faire une pièce pour me rendre riche, tu pourras, ma chère mignonne, mettre à exécution ce dessein si louable de travailler pour le bonheur de ta mère ; mais au moins sera-ce avec le sentiment intime de ce que tu seras capable de faire. D’ici là, ma bonne petite, promets-moi de ne pas faire de vers et de ne t’occuper que de tes études ; les progrès constans que tu as faits depuis que tu les as commencées peuvent faire pressentir ceux que tu feras dans ce qui te reste à apprendre ; car qui pourrait désormais t’embarrasser quand, à sept ans et demi, tu raisonnes les difficultés de notre langue, quand tu peux donner sur la géographie telle définition qu’il plairait de te demander, et que tu connais assez l’histoire pour ne pas rester court aux questions qu’on pourrait t’adresser à ce sujet ? D’après la facilité avec laquelle tu conçois tout ce que l’on t’enseigne, je suis persuadée qu’il te faudra peu d’années pour l’initier dans la connaissance des sciences qui te manquent…

— Mais, ma petite maman mignonne, tu penses donc qu’il me faudra plusieurs années pour achever mon éducation ?

— C’est selon les choses que tu te décideras à apprendre, mon enfant ; et puis, crois-tu, lorsque lu auras fini avec la science, qu’il ne te restera qu’à prendre la plume pour écrire ta tragédie ?

— Et que pourrait-il me rester à faire lorsque j’aurai appris tout ce qu’il faut que je sache ?…

— Une chose à laquelle tu n’as pas songé, ma chère mignonne, et qui pourtant est de rigueur : à lire les chefs-d’œuvre des grands hommes qui ont écrit pour le théâtre, par exemple, ceux de Corneille, de Voltaire, de Racine, etc. ; mais non pas lire une fois, comme on fait d’une chose indifférente, mais dix fois, vingt fois, s’il le faut, pou te bien pénétrer de l’importance d’un tel travail. Et puis cela fait, regarde : Vois-tu sur ce rayon ces douze gros volumes qui portent pour titre Cours de littérature de La Harpe ?

— Oui, ma petite maman.

— Eh bien ! mon enfant, il faudra encore que tu les aies lus et commentés avant de commencer ta tragédie ; La Harpe te donnera d’utiles leçons, je t’assure, pour ce que lu veux faire. Tu verras ce qu’il dit des habiles écrivains que je viens de te nommer, la comparaison qu’il fait de leurs pièces avec celles des anciens ; et, comme tu ne lis rien sans fruit, je suis persuadée que tu mettras à profit ses sages critiques. Ainsi tu vois, mon Élisa, que lorsque je te dis qu’il te faut plusieurs années pour arriver au but que tu le proposes, je n’ai pas tort. Mais comme ta pièce ne presse pas, ma chère belle, je t’engage à ne point te hâter et à mettre tout le temps qu’il te faudra pour apprendre.

— Moi, ma petite maman, je crois au contraire qu’il faut que je me dépêche, car si les personnes chez lesquelles tu as placé ton argent venaient à te le faire perdre, comment ferais-tu pour t’en procurer si ma tragédie n’était pas faite, au lieu que si elle l’était, tu n’endurerais pas de misère au moins [29].

— Ma bonne amie, je crois tous les revers de fortune possibles. Ceux arrivés à ma famille par le remboursement des assignats, et dont je me trouve victime, ne peuvent, tu le sens, me laisser aucun doute à cet égard ; mais dussé-je avoir la certitude de perdre tout ce que je possède et n’entrevoir d’autre perspective pour le procurer l’existence que d’être réduite aux travaux les plus durs, eh bien ! je m’opposerais encore de tout mon pouvoir à ce que tu fisses ta tragédie avant d’avoir atteint l’âge de raison !

— Et pourquoi donc, ma petite maman ?

— C’est qu’à ton âge, mon Élisa, un enfant ne doit point se livrer à des travaux sérieux ; il doit jouer, promener et dormir beaucoup, et employer les instans qui lui restent à apprendre les premières choses qu’il est obligé de savoir ; voilà sa tâche, tandis que toi, si tu ne quittais pas l’étude, si tu persistais à faire maintenant ta tragédie, tu tomberais malade, ma chère mignonne, lu mourrais peut-être… Oh ! oui, car tu ne pourrais résister à un pareil travail ; et que deviendrais-je sans toi, ma bien-aimée ? toi, mon unique bonheur, que ferais-je seule ici-bas ? Courbée sur ta tombe, j’arroserais de mes larmes sans pouvoir te ranimer la terre qui te recouvrirait, et j’entendrais, insultant à ma douleur, des gens se dire autour de moi : C’est elle qui a fait mourir sa fille ; elle l’a forcée de faire une tragédie pour lui procurer de l’or.

— Oh ! ma petite maman, personne ne pourrait dire une chose comme ça, car ce n’est pas toi qui me dis de faire une tragédie, c’est bien moi qui veux la faire pour te rendre riche.

— Oui, sans doute, ma chère petite, c’est toi, je le sais, mais le monde l’ignore ; et comme le plus souvent il juge des effets sans connaître les causes qui les ont produits, il commencerait par m’accuser d’être l’auteur de ta mort avant de s’informer s’il aurait dépendu de ma volonté de l’empêcher. Tu le sais, mon enfant, je n’ai point l’habitude de te dire jamais : je veux ou je ne veux pas que tu fasses telle chose : je préfère la persuasion à tous les ordres du monde ; mais si tu m’aimes, comme tout ce que tu veux faire pour ma fortune me le prouve, mon Élisa ! si tu crains de m’affliger, ne l’occupe plus de ta tragédie, je t’en supplie, jusqu’à ce que l’âge et l’inspiration t’avertissent que le temps est venu… Écoute, ce soir on donne un des chefs-d’œuvre de Racine, Phèdre ; comme je suis persuadée que la vue de cette admirable tragédie le convaincra que j’ai raison de le conseiller d’attendre que le temps soit venu pour faire la tienne, je vais accepter la proposition que M. Danguy m’a faite de nous conduire au spectacle. Seras-tu contente de voir Phèdre ?

— Oui, ma petite maman, je serai bien contente… Dis donc, mon mari, serons-nous bien placés ?

— Dans une loge de face, ma petite femme.

— Oh ! tant mieux !… Habillons-nous bien vite, ma petite maman, me dit-elle, lorsque M. Danguy fut parti, pour ne pas faire attendre mon mari quand il viendra nous chercher, car si nous arrivions trop tard au spectacle, nous pourrions fort bien trouver notre loge prise, et ce serait bien désagréable… Qu’il me tarde d’être rendue ! »

La pauvre petite était si satisfaite, que la joie l’empêcha de manger. Chaque fois qu’elle entendait des pas sur l’escalier, elle me disait : Je crois bien que c’est mon mari qui vient nous chercher ; enfin le mari arriva, et nous partîmes. Jamais je n’oublierai la représentation de Phèdre ; l’attention avec laquelle Élisa l’écouta était telle, que s’il ne lui était pas échappé de temps en temps cette exclamation : Oh ! que c’est beau ! on l’eût prise pour une statue !

— Eh bien ! ma petite femme, lui dit M. Danguy lorsque la toile fut baissée, persistes-tu encore dans ton projet ?

— Oui, mon mari, mais je suivrai le conseil de maman ; j’attendrai que le temps soit venu pour le mettre à exécution. Je sens bien, me dit-elle en m’embrassant, que mon désir de te rendre riche ne suffit pas pour faire une tragédie, et que vous aviez bien raison tous les deux de me dire que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre avant que d’être en état d’entreprendre un pareil travail, je le comprends bien maintenant ; mais si mon mari a le courage de me les montrer, ces choses qu’il est indispensable de savoir, moi j’aurai le courage de les apprendre.

— Certainement, ma petite femme, que j’aurai bien ce courage-là ; mais c’est à la condition que tu ne penseras plus à ta tragédie.

— Je ne puis pas te promettre de n’y plus penser, mon mari, puisque l’on pense malgré soi, et que, plus tard, j’espère bien la faire ; mais je te promets de ne t’en plus parler d’ici là [30], parce qu’il dépend de moi, vois-tu, de m’en empêcher.

— Et tu ne feras plus de vers [31] ?

— Non, mon mari.

— À la bonne heure.

Depuis lors, Élisa se livra avec ardeur à l’étude ; la pauvre petite ressentait un tel besoin de s’instruire, que, malgré son amour pour les contes et les poupées [32], elle ne reculait devant aucune des choses qu’on offrait de lui apprendre.

M. Danguy, qui depuis seize mois avait pris goût aux leçons qu’il lui donnait, et qui aurait été fâché de les voir cesser, sentant bien que cela ne pouvait tarder, s’il ne lui montrait que le français et la géographie dans lesquels elle n’avait plus qu’à se perfectionner, lui proposa de lui enseigner le latin ; elle n’y fit pas moins de progrès que dans le français. Elle apprit aussi l’anglais, le grec, l’italien [33] et le dessin. À onze ans, elle composa en deux heures une petite historiette portant pour titre : Herminie, ou les Avantages d’une bonne éducation, qui se trouve en tête du volume de Nouvelles, le second des Œuvres. J’ai expliqué à la fin d’Herminie ce qui donna à Elisa l’idée de cette composition et comment elle l’écrivit. Peu de temps après, suivant le conseil que je lui en donnai, elle fit en vers le portrait de M. Danguy qu’elle se disposait à faire au crayon. Je ne sais si depuis le jour où Elisa avait promis à M. Danguy de ne plus faire de vers, ce désir avait cessé de se faire sentir en elle, ou s’il s’était seulement assoupi, mais en prenant la plume pour écrire les stances ci-dessous, elle me dit :

« Il s’est fait bien du changement en moi depuis quatre ans, maman ; j’ai perdu tout-à-fait cette assurance qui ne me faisait douter de rien. Si j’étais assez sotte alors pour me croire capable de faire une tragédie, je t’assure bien que maintenant je me croîs incapable de faire un seul vers ; j’entends un bon, car il n’est pas difficile d’en faire de mauvais ; enfin, je vais essayer, mais j’ai bien peur que la crainte de mal faire ne m’empêche de réussir à faire quelque chose même de passable.

Portrait de M. Alexandre Danguy par Elisa Mercœur, sa petite femme.


Raphaël, prête-moi ton pinceau véridique ;
Qu’à le perfectionner, ta main s’occupe encor,

Ou descends sur la terre avec un noble essor,
Pour peindre avec succès celui que je t’indique.

Par ce signalement tu pourras reconnaître
Celui qui de mon cœur ne saurait s’effacer.
Ma faible main, hélas ! va tâcher d’ébaucher
Le seul et vrai sujet digne d’un si grand maître.

Il n’exista jamais un ami plus sincère ;
Tu sais des malheureux qu’il est le ferme appui,
Et que les orphelins croient retrouver en lui
Tout ce qu’ils ont perdu, la tendresse d’un père.

Je crains peu désormais ma mémoire infidèle,
Raphaël a saisi jusques au moindre trait ;
Aurait-il pu d’ailleurs achever son portrait.
Si sa main des vertus ne l’eût fait le modèle ?

Et toi, peintre charmant, et toi, peintre fidèle,
Que ma reconnaissance ombre bien ton tableau ;
Elle seule, en ce jour, doit guider ce pinceau
Qui te fit couronner d’une palme immortelle [34].

Quelque temps après qu’Élisa eut écrit les cinq stances ci-dessus dont elle avait été fort mécontente, la fortune nous devint si contraire que nous nous trouvâmes tout à coup plongées dans une situation affreuse. Si j’avais dû souffrir seule de ce malheur, loin de murmurer, j’en aurais béni le ciel, puisqu’on me faisant connaître tout ce que j’étais en droit d’attendre du sublime et tendre dévouement de mon Élisa, il me dévoilait toutes les nobles vertus que renfermait sa belle âme. Mais, je l’espère, Dieu dut pardonner la plainte poussée par le cœur d’une mère que la pensée de voir la misère peser sur sa fille chérie révoltait, comme il doit me pardonner les gémissemens que m’arrache une séparation à laquelle je ne puis m’habituer. J’ai pensé que rien ne pourrait mieux donner l’idée du caractère d’Élisa qu’une lettre qu’elle écrivit a l’époque dont je parle :

« Vous m’avez fait promettre tant de fois, madame, que s’il me prenait jamais envie de me mettre à donner des leçons, de vous en avertir, que vous me donneriez mesdemoiselles Berthe et Julie pour écolières, que je m’empresse de vous faire savoir que je désire me livrer à l’enseignement. La perte que maman a faite de sa petite fortune, car, comme vous le savez, il n’est malheureusement que trop prouvé que la personne chez laquelle elle avait placé son avoir a, par ses folles entreprises, ruiné tous ceux qui lui avaient confié leurs fonds, l’oblige à travailler jour et nuit pour nous procurer l’existence et me conserver mon maître d’anglais [35], qu’elle ne veut pas renvoyer, tant que ses conseils me seront nécessaires. C’est en vain que maman me tait la fatigue que lui cause un travail sans repos ; mon cœur la devine : il faudrait que je fusse une insensée si je ne m’apercevais pas que je lui suis une charge trop lourde, et si je ne cherchais les moyens de la lui alléger ; je n’en ai qu’un, c’est de mettre à profit ce que je sais. Ce n’est pas sans peine, je vous assure, madame, que je suis parvenue à décider ma pauvre maman à à me laisser donner des leçons, tant elle craint que cela me rende malade ; elle a, dit-elle, assez de force et de courage pour travailler pour nous deux ; j’en aurai comme elle, je l’espère, car, comme elle, je puiserai l’un et l’autre dans mon cœur. Ainsi donc, madame, si notre malheur ne diminue point à vos yeux la bonne opinion que vous aviez conçue de mon petit savoir, si j’ai le bonheur que vous me jugiez capable d’enseigner à vos demoiselles, je ne vous ferai point payer cher les leçons que je leur donnerai quoique je les leur donnerai bien consciencieusement : je ne vous prendrai que 10 fr. par mois pour elles deux ; je sens trop bien que les leçons d’une enfant de douze ans ne peuvent et ne doivent point être mises à un prix aussi élevé que celles d’un maître qui s’est acquis, par un long exercice, une réputation méritée. Vous comprendrez sans peine, madame, avec quelle impatience je vais attendre voire réponse.

« Sitôt que M. Kernay a su que je me trouvais réduite à donner des leçons, il a voulu m’y mettre au fait lui-même, et c’est sous ses yeux que je m’exerce à enseigner l’anglais au fils de madame Petit, qui doit dans quelques mois aller en Angleterre, et qui a bien voulu devenir mon écolier. M. Kernay a la bonté d’être content de mes définitions. Je ferai tout pour que vous le soyez aussi. Mille tendres complimens pour maman, etc., etc. »

« Non, ma chère Élisa, votre malheur ne diminue point la bonne opinion que j’ai conçue de ton savoir ; il l’augmenterait au contraire, s’il était possible, comme il augmente mon admiration et mon amitié pour toi. Si j’étais capable de me réjouir du malheur des personnes que j’aime, ma chère Élisa, je me réjouirais de celui qui va procurer à Berthe et à Julie le bonheur de s’instruire à l’école de la meilleure des filles. Regarde-les donc dès cet instant comme tes écolières, et compte sur elles les six mois que nous avons à passer à Nantes. Comme je veux qu’elles mettent à profit l’occasion qui leur est offerte, elles commenceront dès après-demain lundi. Je les conduirai moi-même chaque jour chez toi, parce que pendant que tu leur donneras leurs leçons, j’aiderai ta maman à broder. Quant au prix si modique que tu me demandes, chère enfant, il ne saurait me convenir ; si je ne suis pas assez riche pour l’élever au taux que je désirerais, je ne suis du moins pas assez pauvre pour ne pas pouvoir le doubler. Ainsi donc, je te donnerai 20 fr. au lieu de 10 que tu me demandes : c’est une affaire arrêtée.

« Embrasse la maman pour moi, ma bonne Elisa, et dis-lui que je compte assez sur son amitié pour espérer qu’elle voudra bien venir demain avec toi dîner à la maison. Berthe et Julie l’embrassent. Nous conviendrons demain de l’heure que tu pourras leur donner.

« Toute à toi,

« Berthe de Montigny. »

Élisa qui ne m’avait pas donné de repos que je ne consentisse à la laisser chercher des écolières, eut, comme on le voit, le bonheur de trouver une mère qui eut assez de confiance en une institutrice de douze ans pour essayer de ses leçons pour ses filles. La nécessité fit vieillir sa raison ; elle n’était enfant que lorsque ses leçons étaient finies, et, jetant la plume, elle prenait sa poupée. Son enfance n’a rien perdu des momens que lui volait la raison ; elle les a repris en détail [36].

Après le départ de madame de Montigny et de ses filles, une personne de mes connaissances qui aimait beaucoup Elisa lui proposa de la faire entrer dans la plus forte pension de la ville de Cholet pour y enseigner le français, l’anglais, la géographie, et y donner des notions de littérature.

« Maman y viendra-t-elle avec moi ? demandât-elle.

— Non.

— En ce cas, je refuse.

— Et pourquoi, je te prie ?

— C’est qu’avec maman je puis tout, sans elle, rien. Éloignée de maman, je le sens, je n’y serais que le temps qu’il me faudrait pour mourir de chagrin, et que deviendrait-elle alors moi qui suis son seul bonheur ? elle n’aurait donc plus de consolation sur la terre ?

— Mais ta maman, Élisa, pourrait aller demeurer à Cholet, et tu la verrais le jeudi et le dimanche.

— Ce n’est pas assez, répondit-elle vivement, j’ai besoin de la voir toujours, et maman est comme moi, si je juge son cœur d’après le mien ; mais, oui, je la connais, elle ne consentirait jamais à se séparer de moi. N’est-il pas vrai, ma petite maman ? Nous devons vivre ensemble pour être heureuses, voyez-vous, »

Et elle se jeta dans mes bras comme si elle avait craint qu’on l’entraînât. Touchée de l’attachement de cette pauvre petite pour moi, la personne n’insista plus, mais ne s’en occupa pas moins de chercher les moyens de lui être utile.

« Moi qui connais tout ce que tu sais, ma et chère Élisa, lui écrivait-elle, si j’avais dix enfans, je te confierais leur éducation ; mais il m’est impossible de persuader aux mères auxquelles je te propose pour instruire leurs filles qu’à ton âge on puisse connaître à fond tout ce que l’on exige de savoir dans les personnes qui enseignent. Si, pour venir à l’appui de mes paroles, j’avais en main une preuve que tu sais et que tu es capable d’enseigner, je pourrais te procurer les quatre belles demoiselles *** pour écolières. Elles ont été très bien élevées, et tu en serais, je crois, fort contente. Ainsi, comme tu le vois, il ne s’agit pas de leur première éducation, mais de leur perfectionner celle qu’elles ont reçue. Envoie-moi la preuve que je te demande, et tout ira bien. »

Élisa fit un exposé rapide des principes généraux de la grammaire française et un autre sur l’analyse logique, et, quelques jours après, les quatre demoiselles *** devinrent ses écolières, La mère, qui assistait assez souvent aux leçons qu’Élisa leur donnait, lui dit un jour :

« Avant de vous avoir entendue, mademoiselle Mercœur, je ne pouvais me persuader, quelque éloge que me fit M. Bet… de votre savoir, qu’à votre âge on pût posséder toutes les connaissances requises pour faire de bonnes éducations ; vos définitions m’ont rendue crédule ; elles m’ont convaincue qu’on peut être jeune, enfant même, puisque vous n’êtes encore que cela, et savant professeur à la fois… Mais vous avez donc eu des révélations, mademoiselle Mercœur ; car enfin, pour savoir, il faut le temps d’apprendre, et vous ne l’avez pas eu. Mon éducation à moi ne ressemble pas à la vôtre ; elle est bien imparfaite. Mariée fort jeune, mes occupations m’ont fait négliger ce que l’on m’avait enseigné, et je sens que maintenant il est malheureusement trop tard pour réparer le temps perdu ; mais, malade comme je le suis, mes souffrances me donnent tant de momens d’ennuis, qu’il me semble que j’en aurais beaucoup moins si je m’occupais à apprendre. Voulez-vous de moi pour écolière, mademoiselle Mercœur, dites ? Je ne serai pas moins attentive à vos définitions que mes filles, ni moins docile qu’elles à vos observations. La préparation de mes devoirs me deviendrait, je crois, une distraction, car je souffre moins lorsque je vous écoute !… »

La manière précise avec laquelle Élisa démontrait les sciences qu’elle enseignait donna beaucoup de confiance en son savoir et lui procura, tant Anglaises que Françaises, des écolières de la plus haute distinction ; et, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’elles étaient presque toutes mariées. À l’exception de quelques-unes, Élisa n’a jamais guère donné de leçons qu’à des personnes beaucoup plus âgées qu’elle. Enfin à seize ans, commença la réalisation de ses rêves d’enfant.

Nous étions au spectacle un jour de la rentrée d’une première chanteuse que nous n’avions point entendue précédemment ni Élisa ni moi. Élisa, qui avait été frappée de la beauté de la voix de la cantatrice et qui croyait toujours entendre ses sons harmonieux résonner à son oreille, ne pouvait, contre son ordinaire, s’endormir ; elle causa musique, du bonheur d’avoir une si belle voix. Elle était tellement agitée que je finis par croire qu’elle était malade ou folle, car s’étant mise sur son séant, elle ne faisait que natter et dénatter ses longs et touffus cheveux noirs dont elle me couvrait toute la figure lorsqu’elle les rejetait en arrière. Inquiète, je lui demandai si elle était malade : « Moi, point du tout, je t’assure, maman, » me répondit-elle.

Elle l’était alors sans le savoir, car son pouls que je consultai m’apprit qu’elle avait une fièvre des plus fortes. Il battait avec tant de vitesse qu’il m’aurait été fort difficile d’en pouvoir compter les pulsations ; son cœur battait à l’unisson, mais la pauvre enfant ne s’apercevait de l’agitation ni de l’un ni de l’autre.

« Si tu n’es pas malade, ma chère mignonne, qu’est-ce qui t’agite donc ainsi ?

— C’est que je veux faire des vers sur la chanteuse que nous avons entendue… Mon Dieu ! maman, que sa voix est touchante !… Tiens, je vais me lever.

— Mais, est-ce que tu es folle, Élisa ? Dors, tu feras des vers demain, ma fille.

— Oh ! c’est pour le coup que je serais malade si j’attendais jusqu’à demain. »

Et sautant aussitôt en bas du lit, elle me dit :

« Le sort en est jeté, je vais rimer. »

Elle alla d’abord dans la salle à manger, ouvrit le buffet, coupa un morceau de pain, prit une grappe de raisin et revint dans la chambre chercher dans le secrétaire tout ce qu’il lui fallait pour écrire ; puis, poussant la porte d’un cabinet qui se trouvait entièrement éclairé par le clair de lune, elle y entra, s’assit sur un petit tabouret, posa son écritoire sur le plancher ; et, tout en mangeant son pain et son raisin [37], écrivit quatre-vingt-huit vers sur la cantatrice dont la voix l’avait tant charmée (c’était une espèce d’allégorie), revint se coucher, dormit tranquillement, sa fièvre était passée. Le lendemain, lorsqu’elle eut revu ses vers et qu’elle les eut copiés au net, elle les plia et les mit dans son sac.

« Comme c’est aujourd’hui le jour de leçon de madame Smith, me dit-elle, et que pour aller chez elle je suis obligée de passer devant l’imprimerie de M. Mélinet Malassis [38], je vais emporter mes vers avec moi, et j’entrerai lui demander s’il voudrait avoir la bonté de me les insérer dans le feuilleton du Journal de Nantes. »

M. Mélinet, surpris de la démarche d’une jeune fille qui, dans son enthousiasme poétique, venait avec toute la candide et naïve confiance de son âge le prier de publier les vers que lui avait inspirés la délicieuse voix de la cantatrice qui avait débuté la veille, les prit, les lut et les relut avec attention ; et, levant les yeux sur leur jeune auteur qui attendait sa réponse en silence :

« Vous désirez, n’est-il pas vrai, mademoiselle, que je fasse connaître vos vers dans mon journal ?

— Oui, monsieur ; est-ce que vous ne les trouveriez pas bien ?

— Pardonnez-moi, mademoiselle, je les trouve bien, très bien pour un début, lui dit-il d’un ton de voix tout-à-fait paternel, car M. Mélinet est le meilleur des hommes ; mais vous ferez mieux encore, oui, beaucoup mieux, le feu qui brille dans vos yeux m’en est un sûr garant ; et si vous voulez l’essayer, vous ne tarderez pas à vous convaincre que j’ai raison de vous parler ainsi. Dans deux jours, mon journal apprendra aux Nantais qu’ils possèdent parmi eux une jeune fille poète. Je vous engage à revoir vos vers, vous pouvez d’ici demain au soir y faire toutes les corrections que vous jugerez à propos, et si, par la suite, vous vous décidez à écrire pour le public, moi je me charge, mademoiselle, de lui faire connaître vos productions, non par le feuilleton de mon petit Journal de Nantes, mais par la voie de mon Lycée armoricain.

— Eh bien ! monsieur, si je me décide à écrire, ce que je crois, je profiterai de votre obligeante proposition, j’aurai recours à vous. Mais, dites-moi, je vous prie, car tout ce qui se trouve hors du cercle de mes occupations m’est tout-à-fait étranger, qu’est-ce que c’est que votre Lycée armoricain ?

— C’est un journal mensuel que je publie, mademoiselle, et dans lequel plusieurs auteurs distingués écrivent ; et, comme il est répandu dans la capitale et dans toutes les grandes villes de France, je vous l’offre comme un moyen plus sur et plus prompt de vous faire connaître avantageusement.

— Je vous remercie, monsieur, de vos bonnes intentions à mon égard, conservez-les-moi, et je ferai tous mes efforts pour me rendre digne de figurer parmi les écrivains qui embellissent de leurs pensées votre Lycée.

— Vous avez si peu de choses à faire pour cela, mademoiselle, que je suis persuadé que mes abonnés ne tarderont pas à vous applaudir. Quel âge avez-vous, mademoiselle ?

— Seize ans et deux mois, monsieur.

— Seize ans ! Comme à cet âge on voit tout en beau, n’est-ce pas ? comme l’avenir apparaît brillant !

— Oui, pour ceux qui, pouvant se moquer de ses caprices, se plaisent à le parer de toutes les illusions de leur imagination ; mais pour celui qui attend tout de ses faveurs, il perd beaucoup de son éclat, je vous assure ; et, dans la profession que j’exerce, j’ai déjà bien eu à souffrir de ses capricieuses boutades.

— Et puis-je vous demander, mademoiselle, quelle est la profession que vous exercez ?

— Celle de l’enseignement, monsieur.

— Quoi ! à votre âge, mademoiselle !

— Il y a déjà bien long-temps, monsieur ; depuis plus de quatre ans je donne des leçons de français, d’anglais et de géographie, et lorsque, pour vivre, il faut attendre le produit de ses leçons, on n’est pas toujours à l’aise ; les professeurs ne peuvent à leur gré reculer ou avancer les saisons. L’été qui m’enlève mes écolières ne peut me dédommager par les agrémens qu’il me présente de la perte pécuniaire qu’il me cause ; l’hiver qui les force de revenir à la ville les rend paresseuses pour l’étude : elles ne peuvent s’occuper à la fois d’apprêts de fêtes et de leçons, et cela me chagrine, parce qu’alors toute la charge retombe sur maman qui travaille plus que ses forces, car elle serait fâchée que je manquasse de quelque chose. Si la misère n’atteignait que moi, j’aurais plus de courage ; mais voir ma mère souffrir de mes souffrances, cela me tue. Aussi voilà pourquoi je veux écrire, il est trop malheureux de n’avoir qu’une corde à son arc : on court risque de mourir de faim.

— Mais cependant, mademoiselle, l’éducation que vous avez reçue annonce de l’aisance.

— De bons amis l’ont faite, monsieur, cette éducation que j’ai reçue ; maman ayant perdu sa fortune n’aurait pu me procurer les maîtres des choses que j’ai apprises ; elle n’a jamais payé que M. Kernay, mon professeur d’anglais, encore on dirait qu’il a voulu lui faire une remise de l’argent qu’elle lui a donné, en m’enseignant le grec gratis et en me faisant présent des livres nécessaires pour l’apprendre. C’est au bon M. Danguy, que vous connaissez sans doute, monsieur, que je suis redevable de presque tout ce que je sais ; je dis presque, car ce sont les leçons qu’il m’a données qui m’ont aplani toutes les difficultés de celles que j’ai été obligée de prendre de d’autres. »

Depuis cet instant, M. Mélinet prit le plus vif intérêt au sort d’Élisa, et n’a cessé, comme on le verra, de lui en donner des preuves chaque fois que l’occasion s’en est présentée. Sachant que la pauvre petite désirait se livrer à la carrière des lettres, afin qu’on fît plus d’attention à elle, M. Mélinet attendit, pour publier les vers qu’elle avait faits le jour du second début de celle qui les avait inspirés. On conçoit que l’apparition des vers d’une jeune fille de seize ans, faits à la louange de la débutante qui fixait dans ce moment l’attention de tous les amateurs, ne durent point passer inaperçus ; aussi causèrent-ils une espèce de révolution : on ne parlait plus que de la jeune poète. M. Mélinet, en envoyant à Élisa, le jour de l’insertion des vers, un numéro du journal où ils se trouvaient, avait eu la politesse d’y joindre deux billets afin qu’elle pût assister au second début de la première chanteuse. Il fut on ne peut plus brillant. Le spectacle commençait par une comédie en trois actes de M. Bouilly, Madame de Sévigné. Pendant la représentation, Elisa fit des vers sur la jeune et jolie actrice qui jouait le rôle de Marie ( c’était la fille du directeur ). Ces vers, que je joins ici, n’ont point fait partie des deux éditions des Poésies d’Élisa.

À mademoiselle Gabrielle Bousigues [39], jouant le rôle de Marie dans Madame de Sévigné, comédie en trois actes, de M. Bouilly.


                Que j’aime cette voix timide,
        Cet embarras, ces yeux pleins de douceur,
Cette bouche semblable au bouton d’une fleur,
                Qui naïvement se décide
        À confier le secret de ton cœur !
Ah ! quand, accompagné du plus joli sourire,
S’en échappe l’aveu que tu fais à Pilois,
                Marie, en secret on désire:
                Tout comme lui suivre tes lois.
        Chacun, épris de ta grâce touchante,
Tremble quand Sévigné, jaloux de son bonheur,
                Pour tromper ton âme innocente,
Sous le doux nom d’ami te cache un séducteur.
                Oui, pour cette aimable ingénue,
                On craint, on blâme son amour ;

                L’âme inquiète et tout émue,
On l’accuse, et pourtant on se dit à son tour :
        Oh ! c’est bien mal… Mais elle est si jolie !…
                Jeune Gabrielle-Marie !
        Fille charmante, au regard enchanteur,
        En témoignant cette vaine frayeur,
                Peut-on le prouver davantage
                Combien nous chérissons l’image
Que nous rendent tes yeux, ta grâce et ta candeur.


Je regrette beaucoup de ne pouvoir joindre aux vers ci-dessus que quatre de ceux qu’Élisa avait faits précédemment sur la première chanteuse. Mais je n’ai pu m’en rappeler davantage ; j’ai eu beau feuilleter tous les papiers qu’elle m’a laissés, il m’a été impossible, malgré mes recherches, d’en trouver ni la copie, ni le numéro du journal où ils furent insérés le 5 ou 6 septembre 1825.

FRAGMENT.
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Quand sa flexible voix, si légère et si tendre,
Modulait doucement des sons harmonieux,
Le zéphyr attentif se taisait pour l’entendre,
Et tout pour l’écouter était silencieux.

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Les vers d’Élisa eurent tant de succès, que, dans son étonnement, elle me dit… car dès lors on publia qu’elle était née poète :

« Ah ça, maman, il faut donc bien peu de chose pour être poète, si les deux faibles preuves que j’ai données suffisent pour me faire déclarer telle ; puisqu’il en est ainsi, je m’en vais suivre le conseil de M. Mélinet, je vais écrire dans son Lycée armoricain.

Les deux premiers morceaux qui y parurent furent : Dors, mon ami, qui se trouve en tête de son volume de Poésies, et l’élégie qui le suit. Je place ici des vers que les deux morceaux dont je parle inspirèrent et qui furent envoyés à M. Mélinet, pour être remis à Élisa et insérés dans le Lycée.


À MADEMOISELLE ÉLISA MERCŒUR.


        Nantes aussi voit naître sa Delphine ;
        Muse Elisa, j’ai lu tes charmans vers,
        Mon cœur ému répète encor les airs
                Qu’a modulés ta voix divine.

        Quel charme pur s’est emparé de moi,
        Quand d’un ami, sylphide tutélaire,
Tu contemples Morphée errant sur sa paupière…
                Mais, ô ma muse, je le crois,

        Ta plume ici fut un peu mensongère ;
                Peut-on dormir auprès de toi ?

Qui t’a couverte ainsi de vêtemens funèbres ?
Ton ami de la tombe a donc franchi le seuil ?
Muse, sèche tes pleurs, quitte cet air de deuil,
N’appelle plus sur toi d’éternelles ténèbres.

Je le sens, ton ami n’est pas près de mourir ;
Relève, tendre fleur, ta fige qui succombe ;
                Ah ! le ciel pour se réunir
                Créa d’autres lieux que la tombe.

Seize fois ton regard vit un nouveau soleil :
Seize fois à tes yeux la terre s’est fleurie :
Rien que seize ans !… c’est l’âge où tout est plus vermeil,
Où mille adorateurs vont encenser ta vie !…
Belle de tes seize ans, quand aurai-je une amie
Pour guetter comme toi mon songe et mon réveil ;
Comme toi pour pleurer sur mon dernier sommeil ?

Un Abonné, âgé de vingt ans.

« Cette pièce de vers, me dit Elisa, m’est une preuve sans réplique qu’on s’est donné la peine de lire les miens par le soin qu’on a pris de les analyser, et pourtant je trouve que Dors, mon ami, et ma petite élégie n’en valent guère la peine, mais c’est peut-être pour m’encourager qu’on m’adresse des choses si flatteuses. »

S’il me fallait insérer tous les vers qui ont été adressés à Élisa, ils formeraient à eux seuls un gros in-8.

On vient de voir qu’Élisa ne se laissa pas aveugler par son premier succès ; mais M. Mélinet, jugeant de ceux à venir par celui qu’elle obtenait à son début (car dès lors il pressentit qu’elle ferait son chemin dans la carrière des lettres), lui conseilla de travailler avec courage à mériter de nouveaux applaudissemens, ne lui dissimulant pas combien il lui faudrait donner de preuves de talent avant que sa réputation d’écrivain fût établie sur des bases solides, et pensant qu’il ne serait pas mal qu’elle concourût à deux prix qui devaient être décernés par la Société académique de Nantes, aux auteurs des deux meilleures pièces de poésies sur le Phare de la Tour-du-Four et sur le Combat des Trente, il l’engagea à entrer en lice ; elle le fit seulement par déférence pour les conseils de M. Mélinet, qu’elle savait lui être donnés tout dans son intérêt ; car il n’entrait point dans sa manière de voir de disputer le prix du talent à personne. Aussi se promit-elle bien de ne jamais concourir, à moins que le prix proposé ne fût une somme assez forte pour lui donner l’espérance de voir s’améliorer notre sort.

Les deux morceaux qu’Élisa fît pour les deux concours dont je viens de parler, reçurent chacun une mention honorable dans les séances qui eurent lieu pour la distribution des prix, qui furent décernés, l’un, vers la fin de 1825, à M. E. Souvestre de Rennes, et l’autre, dans les premiers mois de 1826, à M. Évariste Boulay-Pâty du même endroit. J’avais pensé pouvoir me les procurer (Élisa n’en ayant pas conservé de copie) en m’adressant au secrétariat de la Société académique de Nantes, où ils sont déposés ; mais ma demande étant demeurée sans réponse, je me suis vue forcée de renoncer au plaisir de les ajouter à ses Œuvres. Je regrette surtout de ne pouvoir faire connaître celui qu’elle fit sur le Combat des Trente, qui était un petit poëme divisé en trois chants ; l’Apparition, le Défi et le Combat, qui contenait dans le second chant un passage entre les deux chefs de ce combat mémorable [40], dont les vers auraient mérité d’être conservés comme de graves sentences. Pour s’en assurer, voir à la note ci-dessous huit de ces vers, dont la force et la justesse m’avaient tellement frappée, que je ne les ai jamais oubliés, et qui me semblent d’autant plus remarquables qu’Élisa n’avait pas dix-sept ans lorsqu’elle les fît [41]. Ses progrès dans la poésie devinrent si sensibles qu’on ne tarissait pas sur son éloge ; et comme la louange est le véritable stimulant de l’esprit, M. Mélinet, qui regardait les succès qu’elle obtenait comme autant de pas faits sur le chemin qui conduit le poète à la fortune, afin de la faire arriver plus tôt à ce but, ne manquait jamais de lui montrer ce qu’on lui écrivait de flatteur sur son talent [42]. Enfin, après avoir publié successivement plusieurs morceaux dans le Lycée armoricain, Élisa se trouva être arrivée au même mois où un an auparavant on y avait publié ses deux premiers. Étonnée de l’accueil sans caprice de ses lecteurs, elle me demandait ce que je pensais d’un succès qui lui avait coûté si peu et qu’elle croyait si peu mériter, lorsqu’on lui remit un journal qui lui était adressé de Lyon, et qui contenait sa nomination comme membre correspondant de l’Académie provinciale. C’était une société qui venait d’être établie depuis peu dans cette ville, et dont M. de Chateaubriand était président perpétuel.

Surprise autant que flattée de voir son nom associé à celui de nos écrivains les plus célèbres, car, en se formant, l’Académie provinciale avait appelé à elle toutes les illustrations de notre époque, Élisa, qui ne se serait jamais imaginé qu’elle dût être académicienne à dix-sept ans, éprouva une telle émotion que je fus obligée de l’aider à gagner le lit, ses jambes refusant de lui rendre ce service. Dès qu’elle put le quitter, car elle fut assez gravement malade, elle prit la plume et écrivît la lettre suivante à l’Académie provinciale, et lui adressa en même temps sa pièce de la Pensée, ce qui fut cause que le Lycée ne publia rien d’elle dans le mois de novembre [43].

« Rivaliser de gloire avec ces muses aimables et célèbres dont la patrie s’enorgueillit en adoptant tous leurs succès [44], n’a point été mon espérance ; mais j’ai éprouvé un sentiment d’orgueil en songeant que mon nom pourrait trouver une place auprès de leurs noms chéris. Cette espèce de rapprochement est la première feuille de ma couronne littéraire : puissent à l’avenir des suffrages mérités joindre quelques lauriers à cette feuille précieuse !

« Union et tolérance ! telle est la devise qu’a choisie l’Académie provinciale ; un sourire et son indulgence, telle est la prière que je lui adresse aujourd’hui ! »

L’Académie n’eut pas plutôt reçu la lettre d’Élisa qu’elle la fit insérer dans le journal l’Indépendant (c’était celui qui lui avait fait connaître sa nomination), et s’empressa de lui en envoyer plusieurs numéros. On y disait, après avoir parlé de l’hommage qu’elle venait de faire de sa pièce de la Pensée à l’Académie provinciale et que le journal annonçait devoir publier très prochainement [45] : « Mademoiselle Élisa Mercœur s’est déjà fait connaître par plusieurs pièces de vers très remarquables, insérées dans le Lycée armoricain, et surtout par une ode intitulée l’Avenir, où l’on trouve ces admirables strophes :

Le cœur est un miroir où se peint notre vie, etc.

Et l’on citait cette strophe en entier et les quinzième, seizième et dix-septième.

De même que les visages sont différens, la manière d’envisager les choses l’est aussi, à ce qu’il paraît, car cette pièce de l’Avenir dont l’Indépendant venait de faire un éloge si brillant, et qui fut citée tant de fois dans les journaux à cause de la profondeur des pensées qu’elle renferme, fut impitoyablement critiquée par M. E. S. de Rennes, qui adressa sa critique à M. Mélinet, avec prière de la faire paraître dans son Lycée armoricain ; mais M. Mélinet, qui a l’âme aussi noble qu’il a le cœur bon, sentant bien qu’il ne pouvait être à la fois et protecteur et délateur d’Élisa, ne fit point paraître la critique de M. E. S., qui était dans les termes les plus injurieux et pour le talent et pour la personne d’Élisa qu’il ne connaissait pas [46]. M. E. S. y disait en parlant de sa pièce de l’Avenir : « Quel est donc ce galimatias, ce fatras de vieilles pensées rafraîchies que mademoiselle Mercœur vient nous donner pour du neuf, etc., etc., etc. » Et, à l’en croire, les dernières strophes de cette pièce étaient les choses les plus ridicules du monde. Élisa se consola des injures qu’il lui jetait à pleines mains en pensant qu’elle n’avait encore rencontré qu’un M. E. S., mais qu’elle avait trouvé beaucoup d’indulgence et de bienveillance parmi tous ses lecteurs.

Le titre de membre de l’Académie provinciale que depuis sa nomination Élisa ajoutait à sa signature lorsqu’elle publiait des vers dans le Lycée armoricain, bien que regardé par la plupart comme un titre inventé à plaisir, rehaussa néanmoins tellement son talent, que ceux qui n’avaient point entendu parler d’Élisa Mercœur avant qu’elle écrivît, s’imaginèrent qu’il se pouvait qu’un homme, pour répandre plus de charme sur ses poésies et les faire lire avec plus d’intérêt, signait ce nom de jeune fille. Cette idée prit tant de consistance dans l’esprit du vieux marquis Bl. de la M*** de Rennes, qui croyait voir la scène de la Métromanie en action, qu’il écrivit à M. Mélinet pour lui demander des renseignemens à ce sujet. M. Mélinet lui répondit que le sexe, l’âge et le nom de l’auteur dont il insérait les jolis vers dans son Lycée armoricain n’étaient nullement d’invention, que mademoiselle Mercœur était une jeune fille aux longs et beaux yeux noirs pleins de feu et de génie. Et un quatrain fut adressé à M. Mélinet par le marquis Bl. de la M***, véritable métromane, pour être remis à la jeune Muse armorcaine [47].

L’idée du marquis Bl. de la M*** parut si bizarre à Élisa, qui ne se serait jamais attendue qu’on dût lui trouver assez de talent pour douter de son sexe qu’elle en rit comme une folle.

Je ne sais si ses progrès étaient aussi rapides qu’on le disait, ou si son titre d’académicienne n’aidait pas un peu à les faire paraître tels, toujours est-il vrai qu’on l’en félicitait de tous côtés, et ce qui pourrait faire croire que ces félicitations pouvaient bien n’être pas sans fondement, c’est que la Société académique de Nantes vint joindre ses éloges à tous ceux qu’on lui prodiguait.

Le secrétaire général de la Société académique du département de la Loire-Inférieure.

« Mademoiselle,

« Si les fonctions qu’on m’a confiées peuvent avoir parfois quelque chose de flatteur pour moi, c’est lorsque, devenu l’organe de la Société académique, je n’ai qu’à transmettre d’unanimes suffrages et à distribuer pour elle de justes éloges. Vous annoncer qu’elle vient, dans sa séance du 3 mai 1827, de vous recevoir au nombre de ses membres correspondans, c’est vous donner une preuve de l’intérêt qu’elle prenait depuis long-temps à vos aimables travaux, auxquels elle a d’abord souri comme à d’agréables préludes ; mais qu’elle a applaudis ensuite lorsqu’elle a vu leur succéder de plus savans accords. En rendant cette justice à vos talens, elle a pensé que, jalouse de la seconder, vous vous efforceriez de réaliser de plus en plus les espérances qu’elle a fondées sur votre avenir.

« Il vous sera, je n’en doute pas, facile d’y réussir ; il ne faudra pour cela que peindre avec la même vérité que vous avez mise dans vos productions, cette foule de sensations dont votre âme est remplie. Les femmes sont toujours sûres de trouver dans leur cœur les inspirations que les hommes cherchent dans leur esprit. Puisez-y donc, Mademoiselle, comme à une source intarissable, qui prêtera à vos vers ces vives émotions, cette douce sensibilité, ce délire qui est la poésie elle-même, quand il est naturel et profond.

« Recevez, Mademoiselle, etc., etc., etc.

« R. Luminais. »

« P. S. J’oubliais de vous parler de votre diplôme que je joins ici, et dont je vous prie de m’accuser réception.

« Nantes, mai 1827. »

Élisa fut extrêmement flattée de sa nomination à la Société académique de Nantes. Si tous les éloges et les honneurs qu’on lui prodiguait avaient pu lui tenir lieu de fortune, rien n’eût manqué à son bonheur ; mais la pauvre enfant se demandait sans cesse si la gloire ne rapportait jamais plus d’argent à personne qu’à elle, car il y avait déjà assez long-temps qu’elle écrivait, et pas un de ses vers ne lui avait valu encore un seul denier.

M. Mélinet voyant qu’elle s’affligeait de ne tirer aucun profit de ses travaux, craignant qu’elle ne se dégoûtât d’écrire, lui conseilla de rassembler toutes les pièces qu’elle avait faites en un volume, qu’il se chargerait de l’imprimer, et qu’il ne lui ferait payer que ses déboursés ; qu’il fallait qu’elle cherchât des souscripteurs ; qu’il allait, de son côté, faire tout ce qu’il pourrait pour lui en procurer, et, huit ou dix jours après, il envoya à Élisa le traité suivant :

« Les soussignés, voulant donner à mademoiselle Élisa Mercœur un témoignage de l’estime qu’ils ont pour ses talens, se réunissent pour lui faire la proposition suivante relativement à la collection de ses poésies qu’elle se propose de faire imprimer.

« Ils se chargent des frais d’impression jusqu’à la concurrence de 500 exemplaires.

« Ils lui offrent pour le droit de débit de ces 500 exemplaires une somme de 1 200 fr.

« Le manuscrit restera la propriété de mademoiselle Mercœur, qui ne pourra cependant en faire une seconde édition que lorsque les quatre cinquièmes des 500 exemplaires seront écoulés.

« Il sera cependant loisible à mademoiselle Mercœur de faire tirer pour son compte 500 exemplaires de plus, mais sous la condition que 450 au moins resteront en dépôt et ne pourront être mis en vente par elle que lorsque les 500 premiers auront été placés. Quant aux 50 autres, mademoiselle Élisa Mercœur sera libre d’en disposer pour les présens qu’il lui conviendrait d’en faire.

« Les soussignés chargent M. de Tollenare, l’un d’entre eux, de conclure d’après les bases ci-dessus avec mademoiselle Mercœur, de traiter avec M. Mélinet-Malassis, l’imprimeur, et de suivre l’accomplissement du traité. »

C’est bien heureux, maman, me dit Élisa après avoir examiné les clauses du traité qui précède, que ce traité, qui certes n’a été fait que dans le dessein de m’être utile, ce dont je suis fort reconnaissante, ne me soit pas parvenu huit ou dix jours plus tôt ; car, n’ayant point alors contracté d’engagement avec aucun souscripteur, j’aurais sans nul doute accepté la somme qu’on m’y propose pour la publication de mes poésies, et avec empressement, je t’assure ; et tu vois, d’après le nombre de souscriptions que M. Danguy m’a recueillies depuis ce temps [48], que j’aurais eu tort, puisque j’aurais perdu cent pour cent sur mon édition, peutêtre même bien davantage. Oh ! oui, car d’ici l’apparition de mon volume, j’ai tout lieu de penser que M. Danguy me recueillera encore bien des signatures [49] ; ainsi tu vois que c’est bien heureux que ce traité ne me soit pas parvenu plus tôt. Espérons donc, d’après cela, que tout s’arrangera pour le mieux ; que le jour du bonheur se lèvera bientôt pour nous, et que nous ne retrouverons plus nos chagrins que dans notre souvenir !… Espérons, maman, espérons ; Dieu nous protégera, j’en suis sùre !… je le crois, du moins… »

Et, pleine de cette croyance si douce à l’âme candide d’une jeune fille, Élisa prit la plume, et, sous la dictée de sa reconnaissance, elle écrivit aux membres de la Société académique de Nantes, car c’étaient eux qui s’étaient réunis [50] pour lui faire les propositions qu’on a vues dans le traité, et dont M. de Tollenare était chargé de l’exécution [51], afin de leur exprimer le regret qu’elle éprouvait de ne pouvoir profiter de leur bonne intention à son égard. Cela fait, elle ne s’occupa plus que des moyens d’accélérer la publication de son volume, qui, à sa grande satisfaction, eut lieu le 21 juin (1827), cinq semaines après ce que je viens de rapporter, et trois jours avant qu’elle n’eût ses dix-huit ans accomplis. M. Mélinet, à qui elle en avait confié l’impression, avait trop bien compris l’impatience que doit éprouver une jeune personne qui s’élance à la fois vers la gloire et la fortune, pour ne pas donnera ses presses toute l’activité qui dépendait de lui. Élisa eut on ne peut plus à se louer des procédés de M. Mélinet [52] ; aussi, lui en conserva-t-elle, tant qu’elle vécut, la plus vive reconnaissance ; et, pour qu’elle ne s’éteignît pas avec elle, en mourant elle l’a déposée dans mon cœur. Bon et digne homme ! que j’aurais été heureuse de pouvoir, ainsi que je le désirais, confier à ses presses qui ont fait connaître au monde les premières pensées d’Élisa Mercœur la tâche de lui révéler ses dernières ! … Dieu m’est témoin que pour me faire abandonner ce projet, car je ne connais point de moyen de lutter contre l’impossible, il m’a fallu des raisons aussi fortes que celles qui me clouent à Paris, et qui m’ont obligée d’y contracter des engagemens avec des imprimeurs.

Dès que le volume d’Élisa parut, elle s’empressa de faire parvenir les exemplaires à ses souscripteurs, et elle en présenta un au maire et au préfet, M. le vicomte Alban de Villeneuve, qui prit dès lors à son sort un intérêt si vrai, et, cela fait, elle écrivit la lettre suivante à M. de Chateaubriand, en lui adressant un volume de ses poésies.

« Monsieur le Vicomte,

« Doit-elle espérer son pardon, celle qui, sans avoir obtenu votre aveu, ose aujourd’hui vous dédier ses faibles essais ? Femme, jeune et Bretonne, elle a cru que ces trois titres auraient peut-être quelques droits à la bienveillance de l’illustre écrivain que la Bretagne a vu naître, que la France contemple avec un si juste orgueil. Sans fortune, sans conseils, loin du monde, dont ma pauvreté m’exile, loin des modèles dont j’ai tant besoin, j’ai pensé, Monsieur, qu’oubliant l’intervalle qui existe entre nous, vous daigneriez vous pencher vers moi et m’aider à m’élever en me tendant une main tutélaire. Me serais-je trompée en espérant cette noble protection ? Et tout cela, Monsieur, ne serait-il qu’un songe ? Ah ! grâce pour mon erreur, si c’en est une ; mais il me semble que le plus doux apanage du génie est de pouvoir d’un sourire assurer le bonheur de ceux qui l’implorent. Du moins, Monsieur, qu’un mot, un seul mot m’apprenne si votre jeune compatriote eut raison de croire à l’indulgent regard de celui dont elle n’ose qu’en tremblant se dire^

« Avec le plus sincère et le plus profond respect, Monsieur le Vicomte, la très humble, etc., etc.,

« Élisa Mercœur. »

Nantes, 13 juillet 1827.

Elisa n’attendit pas long-temps, comme on le verra en comparant les dates, la réponse qu’elle avait sollicitée de M. de Chateaubriand. Heureuse de la posséder, cette réponse qu’elle avait appelée de tous ses vœux et qu’elle eût voulu faire connaître au monde entier, elle courut aussitôt la montrer à M. Mélinet, qui la pria de la lui laisser jusqu’à la fin de la journée, afin de pouvoir la faire lire à quelques incrédules [53] ; et, le lendemain, la réponse de M. de Chateaubriand devint la nouvelle du jour : M. Mélinet l’avait insérée dans son journal.

« Comme c’est heureux pour le succès de cette petite, disait-on de tous côtés, qu’elle ait eu la pensée de dédier ses Poésies à ce grand homme, sans cela peut-être n’eût-elle pas réussi ; il est si rare que l’on croie au talent des poètes de province, que, sans la réponse de M. de Chateaubriand, on aurait fort bien pu douter de celui de notre jeune muse : il y a tant de personnes qui n’osent juger d’après elles. » Réflexion qui fit dire à Élisa, comme le disait l’habitant de la Guadeloupe à son habit : « Oh ! ma chère réponse, que je te remercie !… » Car, dès lors, elle comprit toute l’influence qu’exerce sur la réputation de l’écrivain qui débute le nom et l’opinion de l’écrivain que la renommée a consacrée, et devant lequel tout s’incline !… Aussi n’attribua-t-elle point à son talent le succès sans obstacle qu’obtint son volume, mais à la célébrité que lui avait prédite l’illustre écrivain auquel elle l’avait dédié.

La réponse de M. de Chateaubriand fît tant de bruit à Nantes, car les journaux semblaient prendre plaisir à la répéter, qu’on vint en foule solliciter d’Élisa la faveur de la lire dans l’original. À voir l’empressement qu’on mettait à s’en saisir et à l’attention qu’on apportait à en considérer les caractères, on eût dit une relique doit la vue et l’attouchement devaient mettre à l’abri de tous dangers. Je crois réellement que si Élisa avait voulu mettre un prix à sa complaisance, que la réponse de M. de Chateaubriand lui eût rapporté beaucoup d’argent. Que de félicitations ne reçut-elle pas sur le bonheur de posséder un tel trésor !…

Convaincue par tout ce dont j’ai été témoin du prix qu’on attache aux autographes des personnes destinées par leur génie à traverser tous les siècles, et désireuse de réunir aux Œuvres de ma fille tout ce qui peut attacher le lecteur, j’ai pensé qu’il me saurait gré de les avoir enrichies des fac-similé des deux premiers autographes qu’elle reçut des deux grands hommes qui ont fait son destin [54], ; l’un en fixant en un instant par son opinion l’opinion du public sur son talent, l’autre en s’occupant du sort à venir de la jeune poète, et en lui assurant une existence à l’abri des caprices de la littérature. Ces deux fac-similé se trouvent immédiatement après les pièces dont ils sont les réponses. (Voir après la dédicace à M. de Chateaubriand et après la pièce de la Gloire, pages 12 et 178 de ce volume.) Pressée par mes souscripteurs de leur donner un fac-similé de l’écriture d’Élisa en regard de son portrait, que, grâce à l’obligeance de M. Devéria, j’ai eu le bonheur de pouvoir, ainsi qu’ils le désiraient, ajouter à ses Œuvres [55], pour que ce fac-similé ait un autre mérite à leurs yeux que celui de produire seulement ses caractères,

j’ai choisi des vers qu’elle adressa à l’ange de l’Abbaye-aux-Bois [56].

Un bonheur n’arrive jamais seul, dit le proverbe, et le proverbe a, je crois, raison. Hélas ! pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi du malheur !…

À voir l’enthousiasme qu’excita l’apparition du volume d’Élisa, l’empressement des journalistes à faire l’éloge de son talent poétique, citant comme pour venir à l’appui de ce qu’ils

avançaient, les passages de ses Poésies qui leur semblaient le plus dignes de fixer l’attention, réservant toujours comme le bouquet le dernier alinéa de sa dédicace à M. de Chateaubriand, ce qui leur fournissait l’occasion de faire connaître la flatteuse prédiction qu’il lui avait valu de cet immortel écrivain, on eût dit que chacun désirait, pour sa part, de contribuer au succès de cette chère enfant.

J’ai déjà fait connaître combien furent heureux les premiers pas qu’Élisa essaya dans la carrière des lettres, et que, pour l’encourager à marcher, deux académies se hâtèrent de lui tendre les bras. On va voir qu’une troisième ne tarda pas à suivre leur exemple : c’était à qui poserait un fleuron à sa couronne littéraire.

8 septembre 1827.
À MADEMOISELLE ÉLISA MERCŒUR,
EN LUI ENVOYANT LE DIPLÔME DE MEMBRE CORRESPONDANT DE LA SOCIÉTÉ POLYMATHIQUE DU MORBIHAN.


            En écoutant les accens de ta lyre,
            Belle Élisa, dans un soudain délire,
        J’ai dit : « Parlons cette langue des dieux
« Que sa bouche module en sons mélodieux. »
Et, disciple imprudent de l’austère Uranie [57],

Pour le luth oubliant le modeste compas,
J’aborde des sentiers ouverts au seul génie,
Et m’essaie en tremblant à marcher sur tes pas.
        Notre naissante Académie
T’adopte pour sa sœur ; elle t’ouvre les bras ;
        Et, pour preuve, tu trouveras
        Ci-joint l’officiel grimoire,
        Avec cachet, paraphe au bas.
        Ce diplôme, tu le joindras
À celui qui t’ouvrit le chemin de la gloire,
À celui du talent que nous ne donnons pas.
        Enfans de la même patrie,
        Enflammés de la même ardeur,
        De notre Bretagne chérie
Puissions-nous augmenter le lustre et le bonheur !
        Puisses-tu, jeune météore,
        Qui, dès la matinale aurore,
        Brilles d’un éclat radieux,
        Dans ta glorieuse carrière,
        Inonder de flots de lumière
Ce pays trop long-temps négligé par les dieux !

Rallier,
Membre résidant de la Société polymalique.

Parmi les nombreux hommages rendus au talent d’Élisa, et qu’on se plaisait à lui répéter, on concevra sans peine combien elle dut être flattée de cette prédiction de M. de Lamartine :

« Je prévois que cette petite fille nous effacera tous tant que nous sommes. »

« Non, me dit-elle après avoir lu la phrase que je viens de citer, la petite fille n’effacera personne, encore moins M. de Lamartine que tout autre ; car si elle y parvenait, elle serait trop grande [58].

Pauvre enfant, comme la vie dut lui paraître belle, alors que chacun s’empressait de semer quelques fleurs sur la route qu’elle devait parcourir ! Si Élisa avait eu un grain d’orgueil, il y avait réellement là de quoi la faire s’enfler comme la grenouille ; mais, pour qu’il en fût ainsi, il aurait fallu qu’elle changeât de nature, et cela ne se pouvait pas ; modeste elle avait vécu, modeste elle devait mourir. Douteuse de son talent [59], elle jouissait de son succès avec reconnaissance ; car elle ne voyait dans les éloges qu’on lui prodiguait qu’un sentiment de bienveillance qu’elle attribuait au désir qu’on avait de la voir réussir.

M. Mélinet ayant répété dans son journal l’aimable prédiction de M. de Lamartine sur Élisa, comme il avait répété celle de M. de Chateaubriand, les autres journaux la répétèrent à leur tour, et depuis, lors on ne l’appela presque plus que la petite fille. Ce nom, qu’on se plaisait à lui donner et qu’on lui donna tant qu’elle resta sur la terre, on le lui a conservé dans la tombe. Consacré par le temps, le nom de la petite fille est devenu inhérent à celui d’Élisa Mercœur.

Voyant que l’on continuait de s’occuper d’Élisa, on pensa probablement que ce qu’elle écrirait ne pourrait manquer de fixer l’attention, et le billet suivant fut jeté dans la boîte du journal l’Ami de la Charte. Ce billet nous fut apporté par un négociant fort estimé à Nantes, M. P. Monteix, qui avait prié le gérant responsable du journal que je viens de nommer de ne rien insérer sur mademoiselle Élisa Mercœur sans le lui communiquer.

« Pour prouver comme tous les moyens sont bons au gouvernement actuel, nous citerons le fait suivant :

« Un grand déjeuner diplomatique auquel avait été invitée la jeune Muse nantaise, Élisa Mercœur, a eu lieu samedi dernier à l’hôtel de la préfecture. Pendant le repas, on a sondé l’opinion de cette jeune personne ; on ne sait pas encore quel parti prendra mademoiselle Mercœur, mais on espère qu’elle consacrera sa plume à la bonne cause. »

Élisa sut un gré infini à M. Monteix de lui avoir évité l’insertion du billet ci-dessus, dont elle fut moins surprise que fâchée, car déjà plusieurs anonymes de ce genre lui avaient été adressés directement. Elle n’avait reçu d’autre invitation, pour le jour désigné, que celle que l’on va voir, mais qui probablement avait servi de texte à la fable des propositions qu’on disait lui avoir été faites pour l’engager à consacrer sa plume à la bonne cause, car tel était le travers de beaucoup de gens, qu’ils attachaient une intention politique à tout ce qui se faisait, et qu’ils voyaient de la politique même où il n’y en avait pas l’ombre. Alors cela donnait ample matière aux donneurs de conseils.

« M. Walsh a l’honneur de souhaiter le bonjour à madame Mercœur et de lui adresser une prière qui, il l’espère bien, ne sera pas refusée. C’est que mademoiselle Élisa Mercœur veuille bien venir avec elle demain matin, à onze heures, déjeuner à l’hôtel des postes [60]. Madame Walsh a chez elle, en ce moment, notre nouveau député le comte Donatien de Sesmaisons, qui est tout-à-fait enchanté par la lyre de notre Muse bretonne et qui demande en grâce de lui être présenté comme un des admirateurs de son beau talent. Madame Mercœur sera bien aimable de persuader à mademoiselle Mercœur qu’elle ne peut se soustraire à cet empressement. « Vicomte Walsh. »

Ce déjeuner, que l’auteur du billet de la bonne cause avait cru devoir transporter à l’hôtel de la préfecture, est un des plus agréables qu’Élisa ait jamais faits ; la famille Walsh y fut parfaite pour elle ; et l’accueil qu’elle reçut du comte de Sesmaisons dut lui faire croire qu’il lui savait gré d’avoir bien voulu se rendre à l’invitation de M. Walsh. Une surprise des plus flatteuses lui avait été ménagée. Après le déjeuner, le gendre de M. de Sesmaisons, M. de Seimperne, se mit au piano et chanta plusieurs stances de sa pièce d’Une Nuit, dont il avait composé la musique :

Les rêves de mon âme ont passé comme une ombre [61]. Le lendemain le comte de Sesmaisons lui envoya les poésies de Clothilde de Surville, en s’excusant de n’avoir pu trouver à Nantes une plus belle édition. On lui remit aussi de la part du vicomte Walsh ses Lettres vendéennes et son Fratricide, hommage dont elle fut excessivement flattée. Le comte de Sesmaisons, qui n’avait pu voir Élisa sans s’intéresser à son sort, vint nous voir avant son départ, ainsi qu’un député du Morbihan, le vice-amiral Halgan, qui devait retourner en même temps que lui pour se trouver à l’ouverture des Chambres, et qui ne prenait pas à la position de ma fille un moindre intérêt que le comte. Dans le courant de la conversation, M. de Sesmaisons s’informa si Élisa avait envoyé ses Poésies à la duchesse de Berri. Sur ce qu’elle lui dit que non, mais qu’elle était dans l’intention de le faire, il lui proposa de lui remettre l’exemplaire qu’elle lui destinait ; qu’il le ferait relier à ses armes, et le lui ferait présenter ; qu’elle n’avait qu’à écrire à la duchesse, qu’il joindrait sa lettre au volume. Il lui dit que si elle voulait lui en donner un autre, il espérait bien qu’il serait assez heureux pour le placer avantageusement. Le vice-amiral Halgan lui demanda aussi un volume pour un de ses amis qui se trouvait placé de manière, lui dit-il, à pouvoir lui être utile.

Élisa, qui pesait tout dans la balance de son jugement, voyant les jours, et même les mois s’écouler sans recevoir aucunes nouvelles de MM. de Sesmaisons et Halgan, pensa qu’il se pouvait que l’intérêt qu’ils avaient paru prendre à elle n’eût été que l’intérêt du moment, ou que ses Poésies n’avaient pas produit sur la duchesse de Berri et sur les personnes auxquelles ils avaient dû les offrir l’effet qu’ils en attendaient, ce qui nécessairement ne pouvait manquer de les mettre dans une position embarrassante à son égard, et les obligeait au silence. Bien décidée à ne pas le rompre la première ce silence qu’ils gardaient avec elle, car elle aurait craint de leur paraître ridicule en venant leur demander compte de la mission dont eux-mêmes avaient voulu se charger, elle ne leur écrivit pas et n’en reparla plus que lorsqu’elle reçut les lettres qui suivent :

« Madame la maréchale duchesse de Reggio a l’honneur d’assurer M. le comte de Sesmaisons de sa parfaite considération, et de lui envoyer la réponse que Madame, duchesse de Berri, fait à mademoiselle Élisa Mercœur, ainsi que les 100 fr. que Son Altesse Royale lui envoie. »
Paris, ce 3 avril 1828.

« Madame la maréchale duchesse de Reggio a remis à Madame, duchesse de Berri, le Recueil de Poésies de mademoiselle Élisa Mercœur ; son Altesse Royale l’a accueilli avec bienveillance et a chargé madame la maréchale d’envoyer 100 fr. à l’auteur.

« Madame la maréchale prie mademoiselle Élisa Mercœur de vouloir bien agréer l’assurance de ses sentimens distingués. »
Paris, le 3 avril 1828.


Maison du Roi, département des Beaux-Arts, n° d’ordres, bureau des encouragemens et affaires littéraires.
Paris, le 3 arril 1828.

« Mon cher comte, je viens d’accorder à mademoiselle Mercœur un encouragement annuel de 500 fr. qui lui sera payé à Nantes, lieu habituel de sa résidence. En donnant à cette jeune personne ce témoignage d’intérêt, j’ai été heureux de faire quelque chose qui vous fût agréable. Je regrette seulement qu’il n’ait pas été possible de prendre plus tôt cette mesure.

Veuillez recevoir l’expression sincère de mon amitié,

« L’aide-de-camp du Roi, chargé du département des Beaux-Arts,

« Vicomte de Larochefoucauld. »


L’étonnement qu’Elisa éprouva à la lecture des lettres qui précèdent fut si grand, que, bien qu’elle tînt dans ses mains les preuves non équivoques des bontés dont S. A. R. Madame, duchesse de Berri, daignait l’honorer, et qu’elle ne pût douter de son changement de fortune, puisque le vicomte de Larochefoucauld avait eu la délicate attention de joindre son brevet de pension à sa lettre au comte de Sesmaisons, elle ne pouvait se figurer que ce ne fût pas un songe. Tant de bonheur dans un jour lui semblait impossible. Mais comme si la fortune eût trouvé que ce lot n’était pas assez fort, ou qu’elle se plût à lui rendre le 3 avril à jamais mémorable, elle reçut, à cette même date, par la voie de la préfecture de Nantes, un mandat de 150 fr. que S. Exe. le ministre de l’intérieur avait remis pour elle à M. le vicomte Alban de Villeneuve, notre préfet, qui était à Paris depuis deux mois, et qui s’était empressé de l’adresser aussitôt à son secrétaire intime, M. de Contencin, avec recommandation expresse, dès qu’il l’aurait reçu, de l’envoyer à mademoiselle Mercœur sans tarder, ce qu’il exécuta à la lettre. Toujours gracieux dans sa manière de transmettre à Élisa les messages dont le chargeait pour elle M. de Villeneuve, M. de Contencin lui écrivit en lui faisant passer le mandat, qu’il l’engageait à regarder cet envoi de M. de Martignac (c’était lui qui était ministre alors), non seulement comme le témoignage du plaisir que la lecture de ses Poésies avait procuré à ce ministre, mais aussi comme le prélude de ce que son excellence se proposait de faire pour l’avenir d’une jeune muse dont la position lui inspirait autant d’intérêt que le talent d’admiration [62]« Ce qui signifie clairement, me dit Elisa, enchantée de cette remarque, que je ne tarderai pas à recevoir la pension que son excellence a promise pour moi à M. de Villeneuve lorsqu’il lui a présenté mes Poésies. Tout me porte à le croire du moins [63], et tant mieux ! tant mieux ! qu’elle vienne, car alors rien ne manquera à notre bonheur ; mais, en l’attendant, prends toujours le brevet de celle-ci, maman, prends ces gratifications aussi… prends… tout est pour toi !… Mon Dieu ! que je suis heureuse d’être pensionnaire de la maison du roi !!! » Puis, s’abandonnant à toute la joie que cette idée lui causait, et dont la surprise avait un instant paralysé les élans, elle me saisit par les mains » m’entraîna jusqu’au milieu de la chambre, me fit tourner jusqu’à perdre haleine, en me criant à tue-tête : « Que je suis heureuse, maman ! que je suis heureuse d’être pensionnaire du roi !!! » Et, comme la reconnaissance entrait aussi spontanément dans son cœur que la joie et la peine, avec cette différence que la joie et la peine en sortaient, et que la reconnaissance s’y clouait, Élisa prit la plume pour exprimer la sienne au comte Donatien de Sesmaisons et au vice-amiral Halgan qui avait été de moitié dans les démarches qu’avait nécessitées la pension dont elle venait de recevoir le brevet, et dont il lui avait aussi envoyé l’avis qu’il en avait reçu ; car pendant que, de son côté, le comte de Sesmaisons sollicitait cette pension du vicomte de Larochefoucauld, le vice-amiral Halgan la sollicitait de l’intendant général de la maison du roi, le baron de Labouillerie, c’était l’ami pour lequel il avait demandé un volume à ma fille… Ce fut en vain que, dans l’élan de sa reconnaissance, Élisa essaya d’écrire, force lui fut de déposer la plume, car elle comprit qu’elle serait impuissante à traduire ce qu’éprouvait son cœur. Je n’entreprendrai donc point de décrire ce qui résista à la plume de ma fille. Eh ! comment le pourrais-je en effet, moi qui ne pense même pas qu’il soit possible, à moins de posséder comme elle une âme de feu, et que d’être comme elle le soutien d’une mère tendrement aimée et de n’avoir pour la faire subsister que la perspective du seul produit de ses travaux, de pouvoir se faire au juste l’idée des sensations qui durent agiter son cœur filial en recevant, en un même jour, tant d’éléments de bonheur [64]. Je dirai seulement que dès qu’elle put rassembler ses pensées, elle se hâta d’adresser ses remercîmens à MM. de Sesmaisons, Halgan et de Villeneuve, ayant soin de placer sous le couvert des deux premiers ceux qu’elle voulait faire parvenir à l’intendant général de la maison du roi (le baron de Labouillerie) et au vicomte de Larochefoucauld ; elle plaça de plus sous le couvert du comte de Sesmaisons une lettre à l’adresse de madame la maréchale duchesse de Reggio qui contenait une pièce de vers entremêlée de prose pour S. A. R. Madame, duchesse de Berri. Les vers se trouvent dans ce volume ; mais Elisa n’y ayant ajouté la prose qu’en les transcrivant au net, je n’ai pu la joindre à la pièce ; j’ai seulement indiqué par des points les endroits où elle se trouvait placée.

Tenant à justifier la bonne opinion que S. Exc. le ministre de l’intérieur avait conçue de son talent, Élisa ajourna à un temps un peu plus éloigné les remercîmens qu’elle lui devait, désirant les faire suivre d’une ode qui fût digne de lui être offerte, et, pour cela, il fallait attendre l’inspiration.

Les journaux firent bientôt connaître toutes les faveurs dont Élisa venait d’être comblée. » Tant d’honorables encouragemens accordés à la fois à une jeune fille de province la firent grandir tout à coup de dix coudées ; l’attention se fixa plus que jamais sur elle, et particulièrement celle des étrangers qui venaient visiter Nantes. Je crois qu’ils nous auraient accablées de visites s’ils n’avaient eu la facilité de la voir au spectacle [65] ; cela n’empêcha pas cependant que plusieurs parvinrent à se faire présenter à la maison, tous paraissaient concilier difficilement son extrême jeunesse et son profond savoir… Dégagée de toute espèce de pédanterie, Élisa leur paraissait un être à part… privilégié… et j’en ai vu qui ne savaient ce qu’ils devaient le plus admirer en elle ou de son talent ou de sa modeste simplicité. Plusieurs Allemands lui écrivirent pour la complimenter sur son talent. Elle reçut, entre autres, une lettre d’un élève de l’infortuné Kotzebue, dont Le style était un modèle de grâce… Élisa eut la satisfaction d’apprendre depuis son séjour à Paris que les Allemands voyageurs n’étaient pas les seuls qui eussent bonne opinion de son talent [66].

Le bruit se répandait depuis quelque temps que S. A. R Madame, duchesse de Berri, devait venir dans notre ville. Une dépêche officielle annonça aux Nantais qu’ils jouiraient du bonheur de posséder cette princesse ; qu’elle arriverait à Nantes le 22 du même mois (nous nous trouvions alors au mois de juin) ; qu’elle repartirait le 23 pour le Morbihan ; qu’elle reviendrait le 28, et ne quitterait Nantes que le 1er juillet ; que, pendant son séjour, elle visiterait tous les monumens publics ; qu’elle assisterait à la pose de la première pierre du pont de l’Écluse ; qu’elle irait au spectacle, et honorerait de sa présence le bal que la ville lui avait fait offrir.

Le maire et le préfet, M. le baron de Vaussay, qui avait succédé à M, de Villeneuve (celui-ci était passé de la préfecture de Nantes à celle de Lille), pensant, d’après les bontés toutes récentes que S. A. R. Madame, duchesse de Berri, venait d’avoir pour Élisa, qu’il pourrait peut-être lui être avantageux d’être présentée à la princesse, lui en firent la proposition, Élisa l’accepta avec transport. Nous nous occupâmes donc de suite, Élisa de faire des vers pour Son Altesse, et moi des préparatifs de notre toilette, car nous étions invitées du bal que l’on devait donner à Madame, et Madame devait arriver sous peu de jours. Il parut enfin ce jour tant désiré, si lent à venir au gré des Nantais, ce jour où ils devaient accueillir avec des cris d’allégresse la mère de celui qui semblait destiné à régner sur la France !… Qu’un autre jour fut différent pour elle ; mais alors le silence de tous lui prouva leur sympathie comme leur respect pour son malheur.

Nous nous rendîmes à l’heure indiquée au palais ; la princesse y fit le plus gracieux accueil à Élisa. Son Altesse parut extrêmement touchée des vers qu’elle lui adressa (ils ne se trouvent pas dans les Œuvres [67]), et l’en remercia dans les

termes les plus affectueux, et, sept jours après, lorsque nous revîmes cette auguste princesse au bal [68], elle daigna s’arrêter pour parler à ma fille qui se trouvait, comme beaucoup d’autres dames, sur le passage de Son Altesse au moment où elle faisait le tour de la salle. Si l’amour-propre satisfait suffisait pour assurer le bonheur, celui d’Élisa l’eût été pour jamais ; mais de même que l’on voit le beau temps succéder à l’orage, on voit aussi les larmes succéder à la joie, et nous en fûmes un triste exemple. On avait profité du temps que nous étions au bal pour s’introduire à la maison, et l’on nous avait emporté deux sacs, dont l’un contenait l’année de pension et les gratifications qu’Élisa avait reçues tout récemment, et l’autre où se trouvait une somme de 2 000 fr., argent qu’elle destinait à l’achat d’une petite maison dont nous étions déjà en pourparler. On nous avait aussi emporté l’argent qui servait à notre dépense. Je ne sais si la personne qui avait fait le vol avait eu la crainte d’être surprise ou si elle n’en voulait qu’aux espèces, mais rien autre chose n’avait été dérangé dans l’appartement, où l’on s’était introduit sans faire aucune fracture, ce qui nous prouva qu’on s’était servi de fausses clefs, et nous fûmes d’autant plus portées à le croire, que nous ne laissions jamais les nôtres à personne. La foudre tombée aux pieds d’Élisa ne l’aurait pas plus atterrée qu’elle ne le fut lorsqu’elle s’aperçut du vol qui lui avait été fait. Quand elle fut un peu revenue de la stupeur où cette horrible découverte l’avait jetée, son premier mouvement fut de me prier d’aller avec elle chez le commissaire pour y faire notre déclaration et y désigner celui qu’elle soupçonnait être l’auteur du vol ; mais, frémissant bientôt à l’idée d’une accusation, elle me dit en pleurant à sanglots : « Restons, maman, restons ; si j’accusais un innocent, car soupçons ne sont pas certitudes, je sens que je ne me le pardonnerais jamais ; et dussé-je même avoir la preuve que c’est le malheureux que je soupçonne, j’aime mieux qu’il plie sous le poids de ses remords que de plier sous le poids des fers et du déshonneur. Pleurons donc notre perte en silence plutôt que de livrer quelqu’un à l’infamie. Soyons fortes, ne nous laissons pas abattre, car la misère est là qui nous écraserait… La cruelle, elle me guettait au sortir du bal… et moi qui croyais ne plus la revoir… Ah ! il me semble l’entendre me crier : « Quitte ta parure de bal, jeune fille, couvre-toi de haillons, le plaisir et les honneurs ne sont plus faits pour toi, souffre, voilà ton lot !… » Oh ! mais je la combattrai, je lui ferai lâcher prise, je la forcerai à fuir, car j’espère, par mon travail, réparer la perte que j’ai faite !… »

Et elle demandait des inspirations à ses larmes ! … Pauvre enfant ! qu’il lui fallait de courage pour se résigner ainsi aux décrets du sort, et de force pour ne pas succomber sous le poids de la lourde charge de malheurs qu’elle portait, et pourtant elle était bien lourde cette charge, et, pour la rendre plus pesante encore, nous devions les costumes que nous n’avions pu nous dispenser d’avoir pour le bal, et nous nous trouvions dans la morte saison des écolières.

Une somme de 400 fr. qu’Élisa avait prêtée à M. Danguy était tout ce qui nous restait, ainsi que notre mobilier. Je crois réellement que le ciel eut pitié de nous, car la duchesse de Berri, en parlant, fit remettre à Élisa une somme de 150 fr. Le maire de la ville de Nantes lui écrivit, après le départ de Madame, de faire porter dix exemplaires de ses Poésies au secrétariat de la mairie, et avait joint à son billet le bon pour en recevoir le montant. Une dame anglaise lui paya un volume 5 guinées, et monseigneur l’évêque, que nous avions rencontré au palais de la princesse et qui avait paru s’intéresser beaucoup à Élisa, la força d’accepter plusieurs pièces d’or pour un volume que nous lui portâmes pour sa nièce, en lui disant qu’elle devait le regarder comme un père, et qu’il la priait, si elle se trouvait jamais dans l’embarras, de s’adresser à lui. Élisa n’osa parler.

La perte qu’Élisa avait faite lui avait laissé une grande tristesse ; dès cet instant elle désira de quitter Nantes ; elle le désirait avec d’autant plus de raison que, depuis quelques mois, elle avait eu le malheur d’inspirer une violente passion à son vieil instituteur, M. Danguy, et qu’elle sentait que l’absence pouvait seule mettre un terme au supplice que cet amour lui faisait endurer ; car la pauvre enfant ne pouvait s’habituer à entendre celui qui, toute sa vie, l’avait bercée de contes et de principes de grammaire française et latine, lui parler d’amour, et malheureusement cette passion, en entrant dans le cœur de ce brave homme, en avait banni la raison ; il aimait Élisa d’amour, et prétendait qu’elle devait l’aimer de même ; que c’était le moindre prix dont elle devait payer les soins qu’il avait donnés à son éducation ; qu’elle lui devait sa célébrité, puisque, sans instruction, elle n’aurait pu être poète ; qu’il était juste qu’il lui dût son bonheur… Et mille autres extravagances de ce genre… Son amour lui rendait tout possible ; aucune considération, comme on va le voir, n’en devait empêcher l’accomplissement. Un jour que, fatiguée des efforts qu’il faisait depuis deux heures pour la faire consentir à devenir sa femme, elle lui dit qu’elle ne se déciderait jamais à épouser un homme qui avait quarante-huit ans de plus qu’elle. Il lui répondit que de même que l’amour égalisait tous les rangs, il égalisait tous les âges ; que l’on n’était jamais vieux quand on aimait [69], etc. Et, voyant que son argument était sans effet sur elle, il sortit en la menaçant de provoquer en duel un jeune homme qui, le croyant son tuteur, s’était adressé à lui pour faire des propositions de mariage à Élisa, et qu’il regardait comme le seul obstacle à son bonheur.

On doit sentir que la récidive de pareilles scènes ne devait pas peu contribuer à augmenter le désir qu’Élisa avait de quitter Nantes. Ce désir devint incessant.

Nous étions allées voir une de ses écolières qui était malade ; c’était une enfant de dix ans : je m’assis près de la mère qui travaillait à de la tapisserie, et Élisa s’assit près du lit de la petite et s’occupa à lui faire une robe à sa poupée. Un monsieur, qui vint en visite, dit à la dame : « Vous qui connaissez beaucoup de monde, madame, vous devriez bien procurer à ma femme une bonne maîtresse de français pour ses filles.

— Ma foi, monsieur, lui dit cette dame tout en travaillant, je ne saurais vous en procurer une meilleure que mademoiselle Mercœur.

— Oh ! celle-là, ma femme ne la prendrait pas ; d’ailleurs si elle y consentait, moi je m’y opposerais.

— Eh ! pourquoi, s’il vous plaît, vous y opposeriez-vous ? lui dit-elle. Elle vit bien qu’il ne se doutait pas qu’Élisa était celle qu’elle lui proposait.

— C’est qu’il ne serait pas décent qu’une mère donnât une demoiselle poète pour maîtresse à ses filles ; il est des préjugés, voyez-vous, qu’il faut savoir respecter. Si c’étaient des garçons, je ne dis pas, encore j’y regarderais à plus de quatre fois, mais des filles »

Élisa froissait la robe à poupée dans ses mains ; la sueur me ruisselait du front, la dame était au supplice.

« Je crois, monsieur, lui dit-elle, en poussant avec humeur le métier sur lequel elle travaillait, élever ma fille avec autant de décence que vous élevez les vôtres, et je crois aussi savoir respecter les préjugés tout autant que vous le faites, cependant je vous avoue que je ne crois pas les fronder en donnant mademoiselle Mercœur pour maîtresse à Célina. Je n’ai qu’une fille, mais si j’en avais plusieurs, je puis vous assurer que je ne leur choisirais pas une autre institutrice, tant je suis convaincue que mademoiselle Mercœur possède tout ce que l’on peut exiger dans les personnes qui exercent une telle profession. »

Le monsieur qui tenait à prouver ce qu’il avait avancé, dit en me montrant :

« Voyons, rapportons-nous-en au jugement de la maman de cette charmante demoiselle, dont les beaux yeux noirs sont constamment baissés sur son travail (il désignait Élisa), je suis sûr qu’elle sera de mon avis. »

Je fus empêchée de lui répondre par le mari de la dame qui entra dans ce moment, et s’écria en voyant Élisa qui habillait la poupée, car elle venait de finir la robe :

« Parlez-moi de cela, voilà la maîtresse qui joue avec l’écolière. — Vous jouez donc encore à la poupée, mademoiselle Mercœur ? — Quoi ! mademoiselle est mademoiselle Mercœur, dit le monsieur tout confus. »

Il voulut balbutier quelques excuses ; mais, sans l’écouter, Élisa embrassa la petite et nous sortîmes.

« Puisqu’il nous faut vivre du produit de mes leçons, me dit-elle dès que nous fûmes dehors, cherchons des lieux où les mères pourront sans indécence me donner pour maîtresse à leurs filles ; quittons Nantes, allons à Paris : tu sais bien que j’y dois recevoir une pension ; là du moins on n’y méprise pas les poètes ; on ne les regarde pas comme des réprouvés Ah ! n’était-ce donc pas assez pour moi d’avoir à supporter l’amour insensé de M. Danguy, et d’être réduite à dévorer en silence le chagrin que me cause la perte de mon argent ! Mais non, ma dose de malheurs n’était pas assez forte, il a fallu y ajouter… Il n’y manque plus rien maintenant !… »

La dame chez laquelle s’était passée la scène que j’ai racontée vint nous voir le lendemain ; elle fut extrêmement affligée de trouver Élisa au lit avec une forte fièvre. La jeune fille qui avait si courageusement résisté aux coups de l’adversité avait succombé sous ceux du dédain.

Elle fut quinze jours sans pouvoir sortir du lit, la fièvre ne la quitta pas tout ce temps. Ce fut dans l’agitation de cette longue et pénible fièvre qu’elle composa sa pièce de la Gloire. Je l’écrivais sous sa dictée. Je ne saurais rendre tout ce que m’ont fait souffrir les réflexions et les applications continuelles qu’elle se faisait lorsqu’elle passait en revue les infortunes des martyrs de la gloire et les outrages dont on se plut de tout temps à les accabler ; mais lorsqu’elle en vint aux dégoûts dont on avait abreuvé la vie du Tasse, aux honneurs trop tardifs qu’on lui prodigua, réparation sans effet pour ce malheureux, je crus que, comme cet illustre et infortuné poète, sa raison allait s’aliéner, quand je l’entendis s’écrier :

« Ah ! moi aussi, je ne serai bientôt plus qu’une malheureuse réprouvée, puisque la nature ne peut rien faire pour nous sans que les hommes ne nous en punissent !… »

Ce cri que je ne puis peindre, puisque le son est sans couleur, que je ne puis décrire, quoiqu’il retentisse encore dans mon cœur, me fit lever précipitamment les yeux sur elle. Les veines de son front étaient gonflées et de larges gouttes de larmes et de sueur tombaient sur ses joues déjà sillonnées par l’injustice et le malheur. Cet état de crise avait été si violent qu’il avait épuisé ses forces, l’accablement qui lui succéda la plongea dans un profond sommeil ; ce sommeil, qui dura plusieurs heures, lui procura un grand soulagement ; elle n’avait presque plus de fièvre lorsqu’elle se réveilla ; elle cessa tout-à-fait lorsque sa pièce fut achevée. Il lui fallut peu de temps pour se rétablir, et elle reprit ses occupations ordinaires.

Le temps, qui est un grand maître, démontra bientôt à Élisa que les chagrins dont le sort semble quelquefois prendre plaisir à nous accabler ne sont bien souvent que des épreuves par lesquelles Dieu se plaît à nous faire passer pour arriver à un état meilleur, et que les siens n’avaient pas été sans utilité pour elle, puisque le désespoir et l’indignation qu’ils lui avaient causés lui avaient inspiré sa pièce de la Gloire, qui apporta un si prompt changement dans sa destinée, ou du moins qui l’accéléra comme on le verra.

Dès qu’elle avait pu se lever, elle avait fait quatre copies de sa Gloire et les avait adressées à MM. de Chateaubriand, de Martignac, Alban de Villeneuve et à un des médecins de Charles X, le baron Alibert [70], et l’avait fait ensuite insérer dans le Lycée armoricain, où elle parut le 1er d’août 1828. Quatorze jours après sa publication, elle reçut par le même courrier une réponse de M. de Chateaubriand, qui partait, lui disait-il, pour le pays dont elle faisait si bien parler les ruines [71], et une réponse de S. Exe. le ministre de l’intérieur, M. de Martignac, qui est celle que j’ai fait fac-similer, et qui se trouve, comme je l’ai dit, immédiatement après la pièce de la Gloire. On verra qu’elle était accompagnée d’un envoi de gravures du Musée français, par Filhol. Ce présent du ministre et cette si flatteuse prédiction qu’il daignait lui faire : La Gloire, que vous avez si noblement chantée, ne sera point ingrate, lui firent penser que Son Excellence était peut-être disposée à se charger de la reconnaissance de cette capricieuse. Elle pensait à la pension que le ministre avait promise pour elle à M. le vicomte Alban de Villeneuve, et elle lui écrivit ce qui suit ;

Mademoiselle Elisa Mercœur à S. Exe, le Ministre de l’Intérieur.
« Monseigneur,

« Je n’osais pas compter sur le suffrage de Votre Excellence, j’étais encore plus loin de m’attendre au présent dont votre main a centuplé le prix. Une louange de vous, Monseigneur, vaut mieux à elle seule que les acclamations de la foule entière :

Mon espoir infidèle a repris sa chimère,
D’un vœu timide encor je poursuis le bonheur
Comme l’adieu rêvé de ma longue misère,
Un noble écho m’apporte un mot consolateur.

« Et c’est vous, Monseigneur, qui l’avez prononcé, c’est vous qui avez daigné me dire : Votre Gloire ne sera pas ingrate. J’ai besoin de vous croire ; mais j’ai fait si peu pour mériter sa reconnaissance

À vous qu’elle a souvent cherché dans sa souffrance,
À vous qu’elle a trouvé pour calmer ses regrets,
Elle a dû faire au moins l’intime confidence
          De quelques-uns de ses secrets.

« Puisse-t-elle vous avoir dit qu’un meilleur sort m’attend. Soyez indiscret, Monseigneur, si c’est là ce qu’elle vous a confié. En le sachant, j’aurai plus de courage ; il semble qu’on atteint plus vite au bien qu’on espère

Hélas ! à peine assise au festin de la vie,
À l’absynte aucun miel n’a mêlé sa douceur,
Et l’heure en rejoignant l’heure qu’elle a suivie,
Toujours de ma couronne emporte quelques fleurs ;
Mais, avant qu’elle soit entièrement fanée,
          Pourrai-je voir un ciel plus clair ?

Aurai-je une moisson dans cette froide année
          Que je commence par l’hiver ?

« Elle serait moins tardive sous le ciel de Paris ; je sens que ce n’est guère que là qu’elle peut mûrir. Mais on reste où la misère attache, et moi je ne puis quitter Nantes. Partir est maintenant tout ce que je rêve. Oh ! si un mot de Votre Excellence m’appelait vers l’endroit où la moisson peut jaunir, la reconnaissance de la Gloire serait moins douteuse, et peut-être daigneriez-vous croire à celle que je vouerais au bienfait qui aurait changé la vie de l’infortunée qui se dit, etc., etc. »

Comme Élisa mettait son chapeau pour aller porter sa lettre à la poste, nous nous trouvions alors au 22 d’août, elle reçut de Paris un journal qu’elle ne connaissait pas encore, c’était le Voleur. Il contenait un article charmant sur sa pièce de la Gloire, où soixante et quelques vers y étaient cités comme pour venir à l’appui de ce qu’on y disait de son talent. Cet article se terminait ainsi :

« On est frappé d’étonnement quand on songe qu’une poésie si élevée, si vigoureuse, une versification si mélodieuse et si savante, se trouvent sous la plume d’une demoiselle de dix-huit ans, élevée loin de la capitale et hors du cercle et du mouvement littéraire ; c’est plus que jamais le cas de s’écrier : Nascitur poeta ! »

Cet article était signé E. D***. Élisa pensa que M. de Chateaubriand en partant pour son ambassade avait sans doute prié quelqu’un de faire connaître dans les journaux la pièce que sa jeune compatriote lui avait envoyée ; mais, plus tard, elle apprit que cette pensée était venue au docteur Alibert ; qu’il l’avait communiquée à M. Soumet, de l’Académie Française ; que M. Soumet, toujours empressé de seconder le docteur lorsqu’il s’agissait d’être utile ou agréable, s’était chargé de faire faire un article par une plume exercée et s’était adressé à celle si habile de son ami M. Émile Deschamps. Cet article était si flatteur pour Élisa, qu’elle le regarda comme un heureux présage de sa tentative auprès de S. Exc. le ministre de l’intérieur ; et, le cœur plein de cette espérance, elle porta gaîment à la poste la lettre qu’elle se disposait à y aller mettre lorsqu’on lui avait remis le journal le Voleur.

Je ne sais si, comme l’a dit Élisa dans son Double Moi, p. 244 du second volume, l’espérance est un doux oreiller où s’appuie le cœur du malheureux pour s’y délasser de ses maux, et si le sien s’y appuya les deux mois qu’elle passa dans l’attente d’une réponse ; mais elle espérait encore lorsqu’elle reçut cet avis de Son Exc. le ministre de l’intérieur, qu’à partir du 1er janvier prochain, elle recevrait une pension de 300 fr. sur les fonds de son département ; qu’une lettre d’avis lui serait adressée à l’époque du paiement ; et, pour qu’elle trouvât le temps moins long d’ici là, Son Excellence avait eu l’obligeance d’ajouter un mandat de 200 fr.

« Veux-tu m’en croire, me dit Élisa après s’être livrée à toute la joie que lui causait la venue d’un bonheur si ardemment désiré, ne parlons à personne de la faveur que vient de m’accorder le ministre ; partons pour Paris, avant que cette nouvelle soit sue ici ; car si nous attendions pour nous en aller que le paiement de ma pension s’effectuât, les Nantais, qui ignorent les raisons qui me font désirer de quitter Nantes, diraient que la fortune me rend ingrate envers ceux qui m’ont applaudie avec tant d’empressement, et je t’avoue que ce reproche de leur part, quoique non mérité, m’affligerait beaucoup ; pour n’y pas donner lieu, partons donc, puisqu’il faudrait toujours en venir là, et soyons à Paris qu’on nous croie encore à Nantes. Tu ne dois pas craindre d’y être plus malheureuse qu’ici, puisque mes pensions nous y suivront, et que tu sais bien qu’en y arrivant, j’ai l’avantage d’y être assurée d’un éditeur [72]. » Et dix jours après, nous arrivions à Paris. Notre premier soin, après y avoir pris quelques jours de repos, fut de rendre visite au comte Donatien de Sesmaisons, à l’amiral Algan et au docteur Alibert ; et, cela fait, Elisa écrivit à S. Exc. le ministre de l’intérieur pour le prier de lui accorder une audience qu’il lui indiqua pour le surlendemain. Comme nous nous disposions à nous y rendre, on nous annonça un monsieur que nous avions rencontré deux jours auparavant chez le docteur Alibert, c’était M. Crapelet, l’imprimeur du roi, qui venait remercier Élisa d’un volume de ses Poésies que, suivant le conseil du docteur, elle lui avait adressé la veille, et qui lui proposa, si elle était dans l’intention de faire paraître une seconde édition, de la lui imprimer ; qu’il se ferait un plaisir de lui avancer l’argent dont elle pourrait avoir besoin. Cette proposition avait trop de quoi flatter Élisa pour qu’elle n’en profitât pas ; aussi l’accepta-t-elle sans balancer, ce qui l’empêcha de profiter de celle que lui avait faite M. Audin, l’éditeur dont j’ai parlé ci-dessus. M. Crapelet ayant pris congé de nous pour ne pas nous faire manquer l’heure de l’audience, nous partîmes pour nous y rendre. L’accueil qu’Élisa reçut du ministre surpassa toutes ses espérances, car quand il apprit qu’elle ne devait plus retourner à Nantes, il lui dit qu’il porterait à 1 200 fr. la pension de 500 qu’il lui avait envoyée ; qu’il regrettait de ne pouvoir la porter à un taux plus élevé, mais qu’il faisait tout ce qui lui était possible de faire dans ce moment ; qu’il se trouvait heureux de pouvoir par là lui prouver tout l’intérêt qu’elle lui inspirait, et à M. de Villeneuve tout le cas qu’il faisait de sa recommandation [73]. Et lorsqu’il sut qu’elle devait publier une seconde édition de ses Poésies, il la pria de l’inscrire pour cinquante exemplaires ; et, comme nous prenions congé de lui, il lui donna un bon de 500 fr. pour parer, lui dit-il, aux dépenses que la société, en l’appelant à elle, l’obligerait de faire, car elle devait s’attendre, dès que son arrivée dans la capitale serait connue, à recevoir des invitations de tous côtés [74], et il nous fit conduire à la caisse. Treize jours après, Elisa reçut une lettre de M. de Villeneuve, qui en contenait une que M. de Martignac lui avait écrite à son sujet. Il lui disait qu’il avait vu sa jeune protégée, et ce qu’il avait eu le bonheur de faire pour elle.

Une si heureuse réussite ne pouvait manquer de donner du courage à Élisa : elle venait de trouver dans M. de Martignac, comme le lui avait prédit M. de Villeneuve, un protecteur zélé. (Voir la note de la page 141 des Mémoires.) Touchée de toutes les bontés dont venait de la combler cet excellent homme, Élisa se demandait comment elle ferait pour lui prouver sa reconnaissance, et elle composa sa France littéraire, qu’elle lui dédia et qu’elle ajouta à sa seconde édition. Lorsque l’impression de cette édition fut achevée, M. Crapelet se hâta d’en faire brocher un exemplaire pour qu’elle put le présenter au ministre avant la mise en vente de l’ouvrage [75], et nous le lui portâmes.

« Tout ce qu’on lit de vous, mademoiselle, lui dit M. de Martignac en lui tendant la main (il venait de lire la France littéraire), donne le désir d’en lire davantage. Si l’assurance que je vous donne de ne laisser échapper aucune des occasions qui se présenteront de pouvoir vous être utile peut vous engager à travailler, mettez-vous à l’ouvrage, faites-nous admirer votre beau génie, et je crois que vous n’en avez pas de moyen plus certain que celui de mettre à exécution la résolution que vous avez prise, m’avez-vous dit, de faire une tragédie, puisqu’une telle entreprise vous couvrirait à jamais de gloire ; ainsi mettez-vous donc à l’œuvre, mademoiselle, faites votre pièce, et reposez-vous sur moi du soin de la faire représenter ; vous aurez le tour de faveur, je vous en réponds, car soyez bien persuadée que vous n’avez point de refus à craindre tant que je serai ministre ; et si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer vos actes à mesure que vous les terminerez, je les lirai à tête reposée, et je vous soulignerai les passages que la censure pourrait vous disputer, afin qu’aucun obstacle n’entrave la représentation de votre tragédie, pour laquelle je vous promets un nombreux et brillant auditoire ; ainsi travaillez donc sans qu’aucune crainte ne vous arrête, et ne songez qu’au succès qui vous attend. » Et, comme s’il eût voulu lui prouver qu’il était réellement disposé à profiter des occasions de lui être utile, il lui donna un bon de 500 fr. qu’il la pria d’accepter comme un témoignage de sa gratitude pour les charmans vers qu’elle lui avait dédiés. Il la pria de ne pas oublier de lui envoyer les cinquante exemplaires pour lesquels il avait souscrit, et lui dit qu’il pensait bien que son ami l’intendant général de la maison du roi ne tarderait pas à suivre son exemple. Et, quelques jours après, M. de la Bouillerie écrivit à Élisa qu’il venait de faire souscrire pour les bibliothèques particulières du roi à cinquante exemplaires du Recueil de ses Poésies. Nouvelle qui la combla de joie et que vint encore augmenter son succès.

Si, comme la peine, la joie a besoin d’alimens pour se soutenir, celle d’Élisa n’aurait pas dû faiblir ; mais comme il n’en est point sur la durée de laquelle on puisse compter, la sienne croula ainsi que sa raison devant le travers de l’époque, le suicide. Torrent qui, lorsqu’il déborde, entraîne tant d’avenirs dans sa course vagabonde, et qui recevait alors une telle publicité par les journaux, qu’il était impossible d’être abordé par qui que ce fût sans qu’on vous en entretint.

Fanatisée par la publicité que les journaux donnaient aux suicides qui désolaient chaque jour quelques nouvelles familles, et que, dans son fanatisme, Élisa regardait comme devant immortaliser les noms de ceux qui se suicidaient, elle, qui d’abord s’était laissée aller à l’indignation que lui causait cette orgueilleuse et ridicule manie de se donner la mort, finit par trouver, tant l’idée de l’immortalité a de puissance sur une jeune imagination, que l’on n’était pas bien coupable de sacrifier quelques jours d’existence à l’avantage de faire vivre à jamais le nom que l’on portail, et se promit, car la pauvre enfant était loin de croire que son talent dut l’immortaliser jamais, de s’ôter la vie dès qu’elle verrait jour à pouvoir le faire sans que je pusse y apporter obstacle, et profita, pour mettre son dessein à exécution, d’un jour où j’étais sortie pour quelques affaires qu’elle savait devoir me retenir trois ou quatre heures dehors. Mais Dieu ne permit pas que le sacrifice de cette jeune insensée s’accomplît ; car, forcée par une pluie abondante de chercher un abri sous une porte cochère, je pris le parti, dès que la pluie qui avait duré fort long-temps eût cessé de tomber, de revenir sur mes pas, bien décidée à remettre mes affaires à une autre autre fois, et j’eus le bonheur d’arriver assez à temps à la maison pour arracher Élisa à l’abîme qui allait devenir son tombeau, et qui, malgré mon retour, le serait inévitablement devenu, sans la précaution qu’elle avait eue de me faire emporter une clef pour que je pusse rentrer dans le cas où elle viendrait à s’endormir. Sans cette précaution, dix minutes plus tard je n’avais plus d’enfant… Elisa serait morte asphyxiée !!!

Trop inhabile pour décrire les souffrances que fit entrer dans mon cœur l’aspect du danger de ma fille, et tout ce qu’eut de déchirant la scène que mon désespoir et son repentir provoquèrent à son réveil, je me bornerai seulement à faire connaître qu’en ressaisissant la vie prête à s’échapper de son sein, qu’Élisa recouvra sa raison, et que, pour ne plus la perdre, car elle venait de faire la triste expérience que qui s’expose au danger le trouve, elle renonça pour jamais à la lecture des journaux [76], et se promit, si jamais elle devenait mère, et que le ciel lui donnât des filles, de ne pas leur en laisser lire plus que de romans [77]. J’ajouterai que s’il n’est point de faute que le remords ne puisse expier, que celle de ma coupable, quoique bien innocente enfant, a dû trouver grâce entière devant Dieu, lorsque son âme repentante s’est inclinée devant sa miséricorde infinie !!!

L’état d’asphyxie presque complet dans lequel j’avais trouvé Élisa lui laissa pendant huit jours un tel engourdissement, que je ne fus occupée, pendant tout ce temps, qu’à lui frictionner, avec des liqueurs fortes, les membres, les tempes et la région du cœur, afin de la tirer du sommeil léthargique dans lequel elle restait plongée des journées entières sans qu’il fût possible de la réveiller… Pauvre enfant ! je parvins, par mes soins, à la faire vivre lorsqu’elle voulait mourir,… et je n’ai pu l’empêcher de mourir lorsqu’elle désirait vivre !!!…

Lorsque l’effet produit par le charbon fut entièrement dissipé, Élisa reprit ses travaux ; elle travailla si activement qu’en six mois sa tragédie fut achevée ; nous en portâmes le dernier acte à M. de Martignac dans le courant de juillet. Il lui dit que dès qu’if serait moins occupé, qu’il demanderait une lecture pour elle au comité du Théâtre-Français, et qu’il porterait sa pension à deux mille francs, afin que, dégagée de toute inquiétude de l’avenir, elle pût donner tout l’essor à son génie… Quinze jours après, M. de Martignac n’était plus ministre… Élisa éprouva un grand chagrin de la retraite de son noble protecteur. Quoiqu’elle perdît dès lors tout espoir de voir représenter sa tragédie, cela ne l’empêcha pas cependant de mettre tous ses soins à la corriger. Enfin, une lueur d’espérance vint briller à ses yeux ; mais elle se dissipa bientôt. Elle avait sollicité et obtenu une lecture au Théâtre-Français ; sa pièce, qu’elle lut elle-même, fut acceptée à l’unanimité par les acteurs, et refusée par M. Taylor [78]. Là s’évanouirent tous les songes de gloire d’Élisa… Elle continua de travailler et travailla beaucoup, la nécessité l’y forçait ; mais elle travailla sans plaisir… Elle travailla bien, parce qu’elle avait du génie… Son Louis XI seul, sur lequel elle fonda des espérances, apporta quelque adoucissement à son chagrin, mais sans le guérir : il était devenu incurable… Elle tomba malade ; les médecins me déclarèrent que si je ne la menais passer toute la belle saison à la campagne, qu’elle était perdue ; il n’y avait point à hésiter. Effrayée des frais dans lesquels ce déplacement obligé allait nous entraîner, madame Récamier, toujours préoccupée de la fâcheuse position d’Élisa, lui conseilla d’adresser, avant notre départ, une demande à M. Guizot, qu’elle la lui ferait remettre par M. et madame Lenormand… Elisa la fit en vers ; elle se trouve dans ce volume. M. Guizot ne fut point insensible au cri poussé par le cœur de ma bonne fille : « Sauvez-moi pour ma mère ! « Il lui envoya 200 fr., et nous partîmes. L’air de la campagne sembla la ranimer un peu ; mais je crois qu’elle dut le mieux qu’elle éprouva aux preuves d’intérêt qu’elle reçut du Roi et de la Reine (ils lui envoyèrent deux fois de l’argent), de madame Récamier et de Victor Hugo [79]. Privée du coup d’œil des charmants points de vue de l’endroit que nous habitions, puisqu’elle avait la vue basse, elle s’occupa dans ses promenades, sa pensée ne pouvant rester inactive, à faire des plans. Elle en fit un d’une comédie en un acte sur Marguerite de Valois ; elle en fit un aussi d’un mélodrame et d’un roman sur Giles de Rez, maréchal de France, surnommé la Barbe-Bleue, Mais rien ne pouvait éloigner sa tragédie de son souvenir…

Désirant rentrer à Paris absoute de ses fautes, Élisa dit au curé du village qui venait la voir plusieurs fois par jour :

« Voudrez-vous, bon vieillard (il avait quatre-vingts ans), entendre demain l’aveu des fautes d’une pauvre jeune fille qui se trouvera heureuse, si elle meurt, d’emporter au ciel votre sainte bénédiction, et si elle vit de porter dans le monde ce doux fardeau de grâces ?) Puis, s’apercevant de l’effort que je faisais pour repousser mes larmes… « Du courage, ma bonne mère, me dit-elle en me serrant fortement la main, du courage, n’affaiblis pas le mien par les larmes, j’en ai tant besoin pour supporter l’idée du désespoir que te causera notre séparation… » L’honnête curé pleurait à sanglots. Dès qu’il lui eut administré les secours de notre divine religion, je la ramenai à Paris : le souvenir de sa tragédie l’y suivit. Un monsieur, à qui elle en parlait quelques jours après notre arrivée, lui proposa, si elle le voulait, de s’employer pour la faire représenter à la Porte-Saint-Martin.

« Non, dit-elle, il est trop tard, la moindre émotion me tuerait, et ma pauvre mère a besoin de moi ! car qui prendrait soin de ses vieux jours si elle venait à… Oh ! changeons de conversation, je vous en supplie, dit-elle, celle-ci m’agite beaucoup trop. » Et elle pencha sur mon épaule sa tête brûlante de fièvre !!!

« Mais, mademoiselle, songez donc que votre succès vous rendrait la santé ; songez au bonheur d’être couronnée !!!

— Le Tasse ne le fut qu’après sa mort, dit-elle avec un sentiment profond de douleur, si j’ai même destin et que maman me survive, elle m’apportera la couronne. N’est-il pas vrai, ma bonne mère, me dit-elle en s’efforçant de sourire, que tu me l’apporteras, tu me le promets, n’est-ce pas ? » Et elle m’embrassa.

Depuis lors Élisa ne cessa de me parler de sa tragédie et du mauvais procédé de M. Taylor à son égard. Un jour qu’elle m’en avait entretenue pendant deux heures, sans qu’il m’eût été possible, quelque effort que je fisse, de détourner un seul instant son attention de ce sujet, elle me dit :

« Si Dieu m’appelle à lui, ma pauvre maman, on fera mille contes sur ma mort ; les uns diront que je suis morte de misère, les autres d’amour !… Dis à ceux qui t’en parleront, que le refus de M. Taylor de faire jouer ma tragédie a seul fait mourir ta pauvre enfant !!!… »

Ce fut la dernière fois qu’elle m’en parla, et, vingt-quatre heures après, 7 janvier 1835, treizième mois de sa maladie, nombre qui lui causait tant d’effroi et qui a été si fatal à mon bonheur [80], elle mourut regrettée et estimée de tous ceux qui l’avaient connue, laissant pour héritage et pour consolation à sa vieille mère une mémoire sans tache et les preuves du beau génie qui l’anima !!!…

Je ne parlerai point de ma douleur, que le temps n’a pu calmer, et sous le poids accablant de laquelle Dieu ne m’a, je crois, condamnée à vivre que parce qu’il me restait une tâche sacrée à remplir ; mais je dirai que, si quelque chose a pu y apporter quelque adoucissement, que ce sont les regrets unanimes qu’a excités la fin prématurée de ma bonne Élisa et les larmes pieuses qui, comme une douce rosée, ont dû pénétrer jusqu’à son cœur, qu’ont répandues sur sa tombe l’illustre écrivain à l’ombre duquel la pauvre enfant avait placé son berceau (M. de Chateaubriand) et madame Récamier, qui, jusqu’à ses derniers moments, veilla sur elle avec une si tendre sollicitude [81].

Dépositaire des dernières volontés de ma fille, j’ai dû mettre tous mes soins à les exécuter… Une d’elles… Oh ! que celle-là m’a causé de mal… Elisa… mon enfant… tu me croyais donc bien forte lorsque tu m’en chargeas… Mais tu le savais, toi, que tes volontés et tes désirs seraient pour moi des lois que j’observerais avec un respect religieux…

Élisa, toujours reconnaissante de l’accueil

qu’elle avait reçu de ses compatriotes lors de son début, m’avait fortement recommandé d’adresser, après sa mort, au maire de la ville de Nantes, pour être déposé dans les archives de cette ville, un volume de ses poésies, au premier feuillet duquel elle m’avait fait promettre de coudre moi-même une mèche de ses cheveux. Elle m’avait recommandé aussi de faire hommage, en son nom, à l’Académie française, d’une copie de sa tragédie : je l’ai fait présenter, comme elle le désirait, par l’un de ses honorables membres, M. Népomucène Lemercier.

Une seule de ses volontés, la plus sainte de toutes, me reste encore à remplir pour que ma tâche soit achevée… la publication de ses Œuvres !!!

Le temps qui s’est écoulé depuis que cette publication a été annoncée a dû faire croire que j’y avais renoncé, et indisposer par là mes souscripteurs contre moi ; mais qu’ils apprennent que tel est le pouvoir que du fond de sa tombe Élisa n’a cessé d’exercer sur moi depuis qu’elle y est descendue, que ni le temps, ni les maladies, ni les difficultés sans nombre qu’il m’a fallu surmonter pour rassembler et classer les matériaux épars qu’elle m’a laissés, ce qui m’a coûté des peines infinies, n’ont pu un seul instant détourner mes regards du but qu’elle m’a désigné en mourant ; but que j’aurais atteint depuis long-temps si je n’avais été victime de la mauvaise foi de ceux pour qui le malheur des autres est une bonne fortune, et qui ont exploité le mien à leur profit, et si je n’avais eu à remplir des engagemens antérieurs à ceux pris pour la publication, engagemens contractés avant et pendant la longue et coûteuse maladie de ma fille [82], et dont il m’eût été impossible de m’acquitter, quelque grands que fussent mes sacrifices, si les deux médecins qui l’ont soignée n’avaient refusé de mettre un prix aux soins affectueux qu’ils lui ont prodigués [83], et si la cour, pleine d’une douce piété pour mon malheur, ne s’était empressée de venir à mon secours ainsi que M. Guizot [84], M. de Montalivet [85] et une jeune artiste dont tout Paris a admiré le beau talent sur le piano, mademoiselle Mazel, qui, aidée des artistes les plus distingués de la capitale, m’a donné deux concerts, qui m’auraient été très productifs si, parmi les placeurs de billets comme parmi les faiseurs de souscriptions, il ne s’était trouvé des gens qui en ont gardé le prix [86].

Enfin Dieu permet que ma tâche s’achève et que je livre au public les preuves du génie de ma fille ; puisse-t-il ne pas punir sa mémoire d’un retard qu’il n’a pas dépendu de moi d’empêcher, et qui n’aurait point eu lieu, comme il le voit, si toutes les sommes recueillies en mon nom m’avaient été fidèlement remises [87] ! Mais si de tels empêchements ne lui semblaient pas suffisants pour lui faire excuser ce retard bien long sans doute, s’il devait rendre nulle l’espérance que ma pauvre enfant a emportée au tombeau, et qui a semblé adoucir ses derniers moments, que son héritage mettrait les vieux jours de sa mère à l’abri du besoin ; si ses Œuvres restaient sans succès, que sa tombe aussitôt s’entr’ouvre pour me recevoir, afin que je puisse, par ma présence, consoler sa jeune ombre ; mais que je n’y descende pas sans que mon cœur ait fait retentir son cri de reconnaissance jusqu’aux personnes qui, par leurs nobles bienfaits ou leurs pieuses et douces exhortations, m’ont donné des preuves si touchantes de l’intérêt que leur inspire mon malheur, et qui, par leurs regrets et leurs larmes, ont honoré la mémoire de ma bonne et vertueuse fille !!!

Ve Mercœur.

  1. Ce n’est que depuis la mort d’Élisa que je m’explique ce qui me causa tant qu’elle vécut une insomnie permanente ; il ne m’était pas possible de me mettre au lit sans me dire : Il ne faut pas que je m’endorme, car qui porterait secours à Élisa si elle se trouvait malade ? Et cette crainte me tenait les yeux constamment ouverts. Je ne me serais jamais pardonné si elle était morte pendant mon sommeil, je me serais dit sans cesse : Si j’avais veillé, Élisa vivrait ! … Ah ! je sens maintenant que cette insomnie que je regardais alors comme un délire de mon imagination n’était que l’effet d’un pressentiment qui m’avertissait que je ne posséderais pas long-temps ma fille et que je devais veiller religieusement sur le précieux et cher dépôt que Dieu ne me confiait que pour un temps. Aussi dès que je sentais mes yeux un peu s’appesantir, je me mettais sur mon séant, et ce n’était pas sans un frémissement horrible que j’étendais la main pour m’assurer si le cœur de ma pauvre enfant témoignait encore de son existence. Cette crainte qui me mettait à la torture m’avait fait contracter l’habitude d’avoir toujours une veilleuse allumée, à moins qu’il ne fît un beau clair de lune qui me laissât apercevoir tous les mouvemens d’Élisa.
  2. Je ne crois pas avoir jamais vu le ciel plus serein et les fleurs plus belles que le jour où Élisa vint au monde. La porte de ma chambre donnait sur un joli parterre ; et, comme il n’y avait qu’un très petit pas de marche pour y descendre, il n’avait pas été possible, quelque chose que l’on put me dire et quelles que fussent mes souffrances, de m’empêcher de m’y promener. Je crois que l’on m’aurait fait beaucoup de mal si l’on s’y était opposé. La vue des fleurs qui, la veille, n’étaient pas encore bien ouvertes et qui éclosaient devant moi, me paraissait un présage de bonheur pour l’être à qui j’allais donner la vie ; il me semblait que la nature ne se parait ainsi que pour fêter sa bienvenue, et que le ciel n’était aussi pur que parce que son âme serait pure comme lui… Enfin, ce ne fut que lorsque mes souffrances furent à leur dernier période que l’on me décida à me laisser conduire dans ma chambre. Deux heures après, Élisa Mercœur comptait au nombre des vivans !…
  3. Élisa fut toujours si grande dormeuse qu’il ne lui arrivait que bien rarement lorsqu’elle était au lit d’y passer quelques instans sans dormir. Si en se livrant au sommeil, elle avait pu cesser d’être soumise au besoin de la nature, elle ne se fût, je crois, jamais réveillée.
  4. Jamais je ne plaçais de revenans dans les contes que je disais à Élisa : aussi ne fut-elle jamais l’esclave de la peur.
  5. Jusqu’au moment où la nuit apparut à Élisa, elle croyait que l’on ne se servait de la lumière que pour dire la messe, pour aller dans les caves et pour cacheter les lettres.
  6. Élisa avait une telle confiance en M. Aublanc qu’elle croyait que rien ne lui était impossible. Pauvre enfant, au miracle près, elle a eu toute sa vie la même confiance en lui. Combien de fois, dans sa maladie, elle m’a dit : « Ah ! si M. Aublanc était ici, lui qui connaît si bien mon tempérament, il me sauverait, j’en suis sûre.
  7. Élisa eut toujours un tel désir de s’instruire que je crois que la pauvre petite en sentit le besoin presque aussitôt que la vie.
  8. Élisa s’identifia si bien avec la vérité qu’elle lui devint, je crois, une seconde nature. Aussi me la disait-elle lors même qu’elle était à son désavantage et que j’aurais pu ne pas la savoir. Il me suffira d’en citer une seule preuve pour que l’on puisse se faire l’idée de la bonne foi de son caractère, car telle elle fut étant petite, telle elle fut étant grande, il ne se fit jamais de changement en elle de ce côté-là.

    Lorsqu’elle était enfant, je la menais avec moi partout où j’allais, à moins qu’il ne fît trop mauvais temps ; je ne m’en séparais que le moins qu’il m’était possible. Un jour qu’il pleuvait à seaux et qu’une affaire importante m’obligeait à sortir, je me vis contrainte de la laisser à la maison, et de l’y laisser seule, car ma bonne était absente. Comme il m’aurait été impossible de l’enfermer dans une chambre plutôt que dans une autre, toutes les portes du dedans de mon appartement ne fermant qu’au loquet, je ne sortis pas sans lui faire une forte recommandation de ne point approcher du feu, ce qu’elle me promit bien. Je fus fort étonnée lorsque je rentrai de ne la point voir accourir au-devant de moi pour chercher un petit gâteau que je lui avais promis. Je crus qu’elle s’était endormie, et je me hâtai d’aller vers le lit où je pensais qu’elle s’était peut-être couchée. Ne l’y ayant point trouvée, je l’appelai, mais non sans un frémissement horrible, car il me sembla qu’elle était morte. — Me voilà, ma petite maman mignonne, me répondit-elle avec sa petite voix argentine, me voilà. — Et mais où es-tu donc, ma chère petite ? — Derrière la porte des pénitences, ma petite maman mignonne. — Et qui est-ce qui t’a mise là, ma fille ? — C’est moi, ma petite maman. — Et pourquoi, mon cher ange ? — Tu sais bien qu’en sortant tu m’as défendu d’approcher du feu ? — Oui. — Eh bien ! j’y suis allée tout de même, j’y ai mis un petit pot pour faire la soupe (le pot resté au feu témoignait de la vérité), parce que je voulais faire la dînette avec ma poupée ; mais j’ai pensé que je t’avais désobéi et que je méritais d’être punie, et je me suis mise derrière la porte des pénitences : tu n’étais pas là pour m’y envoyer. J’ai bien fait, n’est-ce pas, ma petite maman, d’aller derrière la porte des pénitences pour m’empêcher de retourner au feu quand tu seras sortie ? car si tu ne m’avais pas donné le fouet quand j’ai volé l’image à Joséphine (*) je serais peut-être devenue une voleuse ; on m’aurait mise en prison, et tu serais morte de chagrin, et le bon Dieu se serait dit : « Voilà une petite fille qui a fait mourir sa maman, il faut la faire mourir à son tour, et il aurait eu raison le bon Dieu, il aurait bien fait, car j’aurais mieux aimé mourir que de vivre sans toi, ma petite maman mignonne ; aussi je suis bien contente que tu m’aies fouettée pour me corriger de ce vilain défaut-là ; comme c’est vilain une petite fille qui vole. J’eus toutes les peines du monde à la décider à manger le gâteau que je lui avais apporté, parce que, disait-elle, une petite fille qui fait ce que sa maman lui défend ne mérite pas de gâteaux. — Sans doute, lui dis-je, ma chère petite ; mais comme tu m’as promis que cela ne t’arriverait plus, tu peux le manger. Depuis ce temps, je pouvais la laisser seule en toute sécurité, elle aurait gelé plutôt que de s’approcher du feu : elle avait alors quatre ans et quelques mois.

  9. Dès l’âge de quatre ans, Élisa faisait de mémoire des calculs si extraordinaires que cela faisait dire à ceux qui se plaisaient à l’embarrasser par leurs questions qu’il fallait qu’elle eût la science infuse.

    — J’ai rapporté de mon voyage, lui dit un jour un capitaine de navire qui ne pouvait croire que l’on fît de très forts calculs à quatre ans, 1 202 100 fr., combien à 5 du 100 cela me rapporterat-il de rentes, ma petite Élisa ? Elle réfléchit quelques instans et lui dit tout en jouant avec sa poupée : — Cela vous rapportera 60 105 fr. — Et partagés entre mes quatre enfans, combien cela leur fera-t-il à chacun de fonds et de rentes ? — 300 525 fr. de fonds et 15 026 fr. 5 sous de rentes. — J’ai vu des choses bien étonnantes dans ma vie, ma chère petite, lui dit ce capitaine ; mais je n’ai jamais rien trouvé qui puisse t’être comparé. Le lendemain, il lui envoya une magnifique poupée avec un baril de sucre pour sucrer, lui écrivait-il, la bouillie de l’enfant à qui il la priait d’apprendre à calculer, et des confitures d’ananas pour la récompenser lorsqu’elle en serait contente.

    J’avais appris à Élisa, comme on fait à tous les petits enfans, à compter jusqu’à 100 ; seulement je lui avais dit que 1 fr. rapportait 1 sou de rentes, qu’il fallait 20 sous pour faire 1 fr., que 1 sou valait 5 cent, ou 4 liards, que le liard valait 3 deniers et le denier 1 oboles, et qu’il fallait dix fois 100 fr. pour faire 1 000 fr., et c’était là-dessus qu’elle basait tous les calculs qu’on lui demandait.

    Élisa était poète qu’elle n’avait jamais fait un seul calcul avec la plume, et elle n’en aurait probablement jamais fait si une de ses écolières ne lui avait un jour demandé des conseils. Élisa la remit au lendemain ; elle pria M. Danguy, qui avait été son instituteur, de lui montrer les quatre premières règles : une seule leçon suffit, et elle donna à son écolière tous les conseils dont elle avait besoin. Il lui montra ensuite la tenue des livres ; mais elle n’aimait pas à calculer avec la plume, l’arrangement des chiffres l’ennuyait : sa mémoire, disait-elle, valait mieux que cela, parce qu’il ne lui fallait ni plume, ni encre, ni papier pour compter.

  10. Il se fait à Nantes une telle consommation de mottes que les Montoirins y amènent, qu’il n’est pas rare de trouver des ménages qui en brûlent des 30 et 40 milliers par an ; elles sont d’une grande ressource pour les malheureux ; elles valent de 6 blans à 3 sous le 100 ; elles ressemblent absolument aux petites briquettes que l’on a à Paris ; mais elles brûlent et font de la cendre comme le bois. C’est, je crois, la seule branche de commerce qu’il y ait à Montoire.
  11. Elle en avait rempli son petit panier, mon mouchoir et mon sac.
  12. Le brouillard fut si épais ce jour-là que les réverbères s’éteignaient et qu’il arriva plusieurs accidens.
  13. Le paquet de bougies pesait une livre ; comme elles n’étaient longues que comme le doigt et grosses que comme un tuyau de plume, il y en avait une très grande quantité.
  14. Lorsqu’Élisa s’était convaincue qu’on la trompait, on ne regagnait plus sa confiance ; aussi chaque fois que la personne qui avait voulu lui persuader qu’il ferait toujours nuit racontait quelque chose devant elle, elle lui demandait si ce qu’elle disait était aussi vrai que les ténèbres dans lesquelles nous devions vivre éternellement.
  15. C’était le nom qu’Élisa donnait à sa poupée ; elle préférait le nom de Marie à tous les autres noms.
  16. Élisa s’instruisait en jouant, toute son éducation s’est faite ainsi, ses leçons étaient toujours partagées par un conte, c’était un véritable stimulant pour elle ; je crois qu’elle aurait bien moins appris si l’on n’avait eu cette complaisance ; elle en avait tant de reconnaissance qu’elle croyait ne pouvoir mieux la prouver qu’en s’appliquant à ses devoirs. On pourrait dire que le jeu lui servit d’échelon pour atteindre la science.
  17. Quelqu’un avait mené Elisa à une imprimerie où un ouvrier lui avait imprimé son nom sur le bras ; elle en avait été si enchantée qu’elle ne voulait pas que je lui lavasse le bras sur lequel il était dans la crainte de l’effacer. « Vois donc, me disait-elle, ma petite maman, comme mon nom est joli quand il est imprimé. » Cette imprimerie était celle de M. Mélinet Malassis où ses premières poésies ont été imprimées ; et, ce qu’il y a de singulier, c’est que l’ouvrier pressier qui a imprimé à Nantes, chez M. Mélinet, les poésies d’Élisa Mercœur est le même qui imprime ses Œuvres à Paris.
  18. C’était ma camisole de nuit qui lui servait de manteau. Il était facile de voir par la manière dont elle s’était drapée qu’elle avait vu jouer la tragédie. Je l’avais menée à deux représentations, l’une de Sylla, et l’autre d’Andromaque.
  19. J’ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché que je lui fisse une description de la salle de spectacle dans laquelle Élisa faisait ses débuts, et quels auditeurs l’écoutaient. Elle avait rangé dans le paravent qui nous avait dérobées à ses yeux, lorsque nous étions entrées ma bonne et moi, quelques chaises sur lesquelles elle avait placé, d’abord sur celle du milieu, sa fille Marie (sa grande poupée), et, de chaque côté, tous ses autres enfans, c’était la galerie. Plus bas, et en avant, sur un tabouret, se trouvait un petit chat que les nombreux applaudissemens de la foule ne pouvaient tirer de son léthargique sommeil. On sent bien qu’avec de tels spectateurs Élisa n’avait point à craindre les sifflets, aussi jouait-elle avec une assurance extrême. Si l’œil de l’inimitable Téniers eût aperçu cette scène, il ne l’eût peut-être pas trouvée indigne de son savant pinceau.
  20. On pouvait dire, et avec juste raison, qu’Élisa tirait la quintessence de ce qu’elle lisait.
  21. Élisa voulait parler d’une réponse que j’avais faite quelques jours avant à madame Olive (c’était une dame de mes parentes) qui me disait en voyant Élisa m’embrasser : « Vous devez vous trouver bien heureuse d’être aimée si tendrement de votre fille. — Tellement, lui répondis-je, que si j’avais assez de fortune pour lui laisser un sort indépendant, rien ne manquerait à mon bonheur. » Dix-neuf ans après, il n’y avait plus de bonheur possible pour moi, et madame Olive me disait : « Que vous êtes malheureuse ! que je vous plains ! » Elle venait de voir mourir ma fille !!!
  22. Élisa avait appris si promptement à écrire, elle ressentait un tel besoin d’occuper son imagination, qu’il était rare qu’elle n’eût pas un livre ou une plume en main, et très souvent elle avait l’un et l’autre, car elle copiait les choses qui lui plaisaient. Alors il me vint à l’idée de profiter de son goût pour écrire pour commencer à former son style, c’est-à-dire à lui faire poser ses pensées sur le papier, et je l’engageai pour cela à entretenir avec moi une correspondance suivie. Nous placions les réponses sous les lettres… Voici les trois premières qu’elle m’écrivit ; elle avait alors deux mois de moins que six ans.

    « On sait si peu de choses à mon âge, ma bonne petite maman mignonne, qu’il ne faut pas t’attendre à trouver en moi des idées d’une petite fille bien savante, mais seulement celles d’une enfant qui sait apprécier tout ce que tu fais pour elle, et dont le cœur n’a besoin de personne pour t’exprimer sa reconnaissance et son tendre attachement.

    « Ta petite fille, Élisa Mercœur. »

    « Tu fais plus de cas, me dis-tu, ma petite maman, du savoir du cœur que de tout celui que l’étude procure ; c’est bien heureux pour moi qui ne sais que t’aimer. Plus tard, j’espère savoir te le dire d’une manière plus digne de toi. En l’attendant, je ne puis que te demander d’avoir toujours de l’indulgence pour les fautes que l’ignorance fait commettre à ta petite fille, « Élisa Mercœur. »

    « Je m’attendais, d’après l’espérance que tu m’en avais donnée, ma bonne et bien aimée petite mère, pouvoir, au commencenment de cette année, te dire en t’embrassant tout ce que te souhaite mon cœur ; mais puisque tes affaires prolongent ton absence, dis-toi bien que si Dieu exauce les vœux que je lui adresse chaque jour pour ton bonheur, qu’il n’est rien d’heureux que tu ne doives attendre de celui qui lit dans le cœur aimant et reconnaissant de ta petite fille, qui te dit au revoir. « Élisa Mercœur. »

  23. C’était un vieux monsieur qu’Élisa appelait son mari, et à qui elle a été redevable d’une partie de son éducation : ce fut lui qui lui montra le français, le latin et la géographie.
  24. Il aurait été fort difficile à M. Danguy de ne pas tenir sa promesse, car dès que la leçon do français était finie, Élisa sautait sur ses genoux, afin de ne rien perdre du conte qu’elle le priait de lui dire.
  25. C’est à cette grande facilité de me faire comprendre d’Élisa que j’ai dû, malgré mon ignorance, le bonheur de lui être utile dans son éducation ; aussi ne voulait-elle pas prendre une seule leçon que je ne fusse présente. Et M. Danguy ne tarda pas à se convaincre qu’elle avait eu raison lorsqu’elle lui avait dit qu’elle comprenait tout de suite ce que je lui expliquais. Un jour qu’il avait été obligé d’avoir recours à moi pour lui démontrer quelque chose qu’il n’avait pu lui faire entendre, surpris du peu d’efforts que j’avais eu à faire pour y réussir, il me demanda comment il se faisait qu’Élisa saisissait beaucoup mieux mes définitions que les siennes. « C’est, lui répondis-je, que les miennes lui sont données beaucoup moins savamment que les vôtres. — mais pourtant il me semble que cela devrait produire un résultat tout contraire à celui que vous obtenez. — Non. — Et comment cela ? — C’est que pour donner des explications à Élisa, vous ne vous servez que des termes de l’art, tandis que moi il ne m’arrive peut-être jamais, dans celles que je lui donne, d’employer une seule fois le mot technique, je cherche le mot qui la persuade, et voilà tout. — Et c’est le meilleur de tous, c’est le seul qui convienne. — Oui, je le crois. » Depuis lors, M. Danguy s’attacha à simplifier tout ce qu’il enseignait à Elisa, et ce moyen lui réussit au-delà de ses espérances, car elle fit des progrès qui tenaient du prodige ; elle n’avait pas plus de trois mois de leçon qu’elle lui faisait des questions et des observations qui l’étonnaient tellement qu’il ne cessait de me les rappeler. Une fois entre autres qu’il lui faisait une dictée, elle l’arrêta à la fin d’une phrase que voici : « Le bruit que j’ai cru entendre venait de la cour… — Mais, mon petit mari, comment se fait-il que, désignant l’endroit d’où partait le bruit, tu dises que tu as cru l’entendre ? Songe donc que puisque tu sais si bien où il se faisait que tu l’as réellement entendu. — Tu as raison, ma petite femme, je ne suis qu’un insensé… — Non, mon mari, tu n’es point un insensé pour ça ; tu n’as pas réfléchi, voilà tout.
  26. On pourra juger, après avoir lu Boabdil, roi de Grenade, qui est dans ce volume, car c’est le même sujet qu’elle a traité, et le dénoûment dont elle parlait alors dont elle s’est servie, si elle avait ou non raison d’y tenir.
  27. M. Danguy avait grand soin d’emporter tous les vers qu’il enlevait à Élisa.
  28. Il n’est point d’ouvrage qu’Élisa ait autant commenté que Boileau ; elle avait fini par le savoir tout par cœur.
  29. J’avais beau représenter à Élisa toutes les difficultés qu’il fallait vaincre pour réussir à faire une tragédie, espérant par là la faire renoncer à son projet ; mais rien n’était capable de la rebuter, tant le désir de faire ma fortune lui faisait passer par dessus tout ce que je lui opposais.
  30. Élisa tint parole. Ce ne fut que bien des années après en assistant à une des représentations que Ligier était venu donner à Nantes et en voyant jouer Othello qu’elle parla pour la première fois de sa tragédie de Boabdil ; mais alors elle était poète et pouvait juger ce qu’elle était ou non capable de faire. On en trouvera les détails dans la Notice sur Jane Gray, qui est dans ce volume, page 448.
  31. Autant M. Danguy défendait alors à Élisa de faire des vers, autant, lorsqu’elle fut déclarée poète, il la pressait d’en faire ; il était si heureux et si fier du succès qu’obtenait son élève, qu’il aurait voulu qu’elle consacrât tous ses instans à la poésie.
  32. Ce ne fut qu’en prenant la lyre qu’Élisa déposa les poupées ; elle les aimait avec une telle passion qu’elle n’y aurait, je crois, jamais renoncé sans la poésie. Aussi le sacrifice qu’elle lui en fit ne fut-il jamais bien pur de regrets, car chaque fois depuis, lorsqu’elle passait devant un magasin de jouets, elle me disait : « Je t’assure bien, maman, que je finirai par m’acheter une poupée, et que je l’appellerai encore Marie ; tant pis pour ceux qui se moqueront de moi. » Quinze jours avant sa mort, la pauvre enfant, ayant désiré se lever, me pria de lui en atteindre une toute petite qu’elle avait conservée comme souvenir de son amusement favori. Je fus la lui chercher ; cette vue parut lui faire oublier ses souffrances, et ranima, pour quelques instans, le sourire sur ses lèvres décolorées. On eût dit à la gaieté qui l’animait qu’elle venait de retrouver ses beaux jours d’enfance ; je crois qu’elle s’en fit l’illusion, car elle se leva de dessus le canapé où nous étions toutes deux, s’assit sur mes genoux, me passa l’un de ses bras autour du cou, et me dit en m’embrassant et en me montrant la petite poupée qu’elle tenait à la main : « Tu le vois, maman, je suis encore ton petit enfant, quoique je sois bien grandie (*). Dis-moi un conte, je t’en prie, pendant que je suis sur tes genoux ; je me croirai encore au temps où chaque soir tu m’en disais un avant de me coucher… Tiens, celui de Pipet, il est tout court… Dépêche-toi, car je te fatigue… »

    Pendant près de treize mois qu’a duré la maladie d’Élisa, il ne s’est guère passé de jours que je ne lui aie lu quelques contes des Mille et une Nuits. Quarante-huit heures avant de quitter la vie, elle voulut entendre celui d’Aly-Baba ou les Quarante Voleurs qui lui plaisait beaucoup. Je ne sais si elle s’aperçut de l’effort que je faisais pour repousser mes larmes, mais elle me dit : « Ferme le livre, maman, tu ne me parais pas bien en train de lire aujourd’hui ; ta voix est tremblante. Est-ce que tu serais malade ? — Non, ma chère petite, lui dis-je. — Ah ! tant mieux, tant mieux, car qui soignerait ta pauvre enfant !!! »

  33. Depuis notre séjour à Paris, Elisa était si souvent prise pour Grecque et pour Espagnole qu’elle s’était habituée à parler leur langage, afin de pouvoir répondre à ceux qui, la prenant pour une de leurs compatriotes, lui adressaient assez fréquemment la parole. Elle parlait aussi un peu l’arabe ; mais elle n’en savait pas assez pour suivre une conversation. Si Élisa avait pu réussir à faire jouer sa tragédie, elle comptait apprendre le syriaque et le samscrit.

    Beaucoup de personnes se sont imaginé qu’Elisa, ayant appris plusieurs langues dans son enfance, n’avait pas dû prendre un instant de repos ; c’est une erreur, elle était si complètement organisée pour ce genre d’étude, qu’il était bien rare qu’elle eût la peine de lire plus de deux fois les principes des devoirs qu’elle avait à faire ; et, comme elle écrivait avec une excessive vitesse, cela faisait qu’elle employait fort peu de temps à étudier, quoiqu’elle apprît beaucoup, et qu’elle jouât régulièrement la moitié de la journée.

  34. Lorsqu’Élisa devint poète et qu’elle relut les stances qu’elle avait faites sur M. Danguy, elle me dit en me les montrant : « Il faut convenir, maman, que voilà un portrait qui est une bien mauvaise croule ; de même, je crois qu’il faut plus qu’une toile, des couleurs et des pinceaux pour faire un tableau, il faut aussi plus qu’une plume, de l’encre et du papier pour faire des vers ; et dans ceux-ci il n’y a tout juste que cela, et pourtant il y avait de quoi bien faire. Je ne crois pas réellement qu’il soit possible de trouver de la reconnaissance plus mal exprimée. Enfin, je n’avais pas douze ans, et à cet âge on n’est pas poète. » Je lui conseillai de retoucher ses vers ; mais elle me répondit qu’elle s’en garderait bien, qu’elle voulait les conserver avec toutes leurs imperfections.
  35. Il est impossible d’avoir poussé plus loin l’étude de la langue anglaise qu’Élisa ne l’avait fait. Combien de fois, depuis sa mort, je me suis reproché d’avoir cédé au désir qu’elle me témoigna de rendre, avant de quitter Nantes, toutes tes traductions à l’épicier ; il en était trois qu’elle avait faites entières, qui me seraient devenues une grande ressource ; c’étaient celles des Fables de Gray, des Saisons de Thompson et du Paradis perdu de Milton. Élisa aimait tellement l’anglais qu’elle m’a dit bien des fois que lorsqu’elle tenait lord Byron, elle oubliait qu’elle était Française. Comme elle le parlait sans accent, on ne pouvait persuader aux Anglais qu’elle n’avait pas été élevée en Angleterre. « Il faut, ma chère Élisa, lui disait M. Robert Spencer, frère puîné du célèbre ministre, que vous ayez su l’anglais en venant au monde. — Non, monsieur Spencer, non, je me suis donné la peine de l’apprendre ; mais vous saurez qu’à douze ans, j’avais fini la traduction du Paradis perdu de Milton, et qu’alors je n’avais guère recours au dictionnaire que pour les mots inusités. — Mais comment se fait-il, ma chère enfant, qu’à cet âge vous ayez pu traduire Milton, quand beaucoup d’Anglais ne peuvent pas le lire. — Je vais vous l’expliquer, monsieur Spencer, c’est qu’il n’est pas plus difficile à celui qui apprend, d’apprendre le langage vieilli que le langage moderne. — Mais votre style, si pur, si élégant, si élevé et qui cause toujours mon étonnement, je me demande comment à votre âge, vous avez pu atteindre à une perfection qu’on n’acquiert qu’avec les années. — C’est que je pense plus fortement en anglais qu’en français. » Voici quatre vers que M. Spencer envoya à Élisa deux heures après la conversation que je viens de rapporter :

    Polymnie est sa sœur, Apollon est son maître,
    Sapho la veut cacher aux regards de Phaon.
    Sapho Jeune Phénix, il vient de naître
    Sapho De la cendre du grand Byron.

    Robert Spencer. (*).
  36. Elisa n’ayant jamais eu le goût de d’autres amusemens que les poupées et les contes, et ayant toujours à sa disposition les uns et les autres elle leur consacrait tous les momens dont elle pouvait disposer.
  37. Depuis lors, Élisa ne ressentit jamais d’inspiration poétique sans éprouver un besoin de manger qui l’aurait rendue fort malade si elle n’avait pu le satisfaire. Comme l’inspiration lui arrivait toujours au moment où elle s’y attendait le moins, elle avait pris le parti, pour ne pas se trouver au dépourvu lorsqu’elle était hors de la maison, d’emporter dans son sac de quoi manger.
  38. Nom de l’imprimeur et libraire qui, en 1827, imprima et publia, à Nantes, la première édition des Poésies d’Élisa Mercœur.
  39. Devenue depuis madame Thénard, la même que les Pariens sont si souvent allés applaudir au Vaudeville.
  40. Le Combat des Trente eut lieu dans le quatorzième siècle entre trente Bretons et trente Anglais, et mit fin aux dissensions continuelles que faisaient naître, chez ces peuples voisins, la haine qui les animait l’un contre l’autre. Les Bretons avaient à leur tête le brave maréchal Jean de Beaumanoir, et les Anglais l’intrépide et farouche Richard Brembro. La victoire demeura aux Bretons ; et, pour l’attester, un monument fut élevé à l’endroit même où le combat se passa. Ce lieu se nommait Chêne-de-Mi-Voie ; il était ainsi appelé parce qu’il y avait un chêne et qu’il se trouvait placé à mi-chemin de la demeure des deux chefs.
  41. ................

    Ah ! songe que frapper qui ne peut se défendre
                    Est un triomphe avilissant.

    Oui, lorsque le guerrier, de sa colère esclave,
    À soif à chaque instant d’un massacre nouveau,
    Le héros disparaît sous l’armure du brave,
                    Il ne reste plus qu’un bourreau.

    ................

                    On déshonore un souvenir
                    En le consacrant par des crimes.

    ................ ................ ................

  42. Parmi les éloges prodigués au talent d’Élisa et qui lui parvinrent par la voie de M. Mélinet, j’en ai vu peu d’aussi flatteur que celui que contenait une lettre qu’il reçut de la célèbre mademoiselle S.-U. Tremadeure, qui écrit pour la jeunesse, et dont l’Académie française a si justement couronné plusieurs fois les travaux.
  43. On verra en lisant la Pensée qu’il y a eu erreur dans sa date, puisqu’Élisa en fit hommage à l’Académie provinciale en 1826.
  44. Élisa voulait parler de mesdames Desbordes-Valmore, Amable Tastu et Delphine Gay, qui faisaient partie de l’Académie provinciale.
  45. Ainsi que l’avait annoncé le journal l’Indépendant, la Pensée fut insérée dans un numéro très prochain ; elle fut analysée de la manière la plus flatteuse pour son auteur par M. Al. Rastoul, membre de l’Académie provinciale.
  46. M. E. S., ayant eu occasion de venir à Nantes, et désirant connaître la jeune fille qui avait été l’objet de sa critique, se présenta à la maison avec un jeune homme qui venait y acheter un volume de poésies. Comme M. E. S. ne fit que saluer en entrant et en sortant, Élisa et moi nous le prîmes pour un sourd et muet de naissance, ce dont nous le plaignions beaucoup. Ce n’est que depuis notre séjour à Paris que nous apprîmes par un de ses amis, à qui il avait raconté sa singulière visite, que le silencieux monsieur était M. E. S. de Rennes.

    Six mois ou environ après notre arrivée dans la capitale, M. E. S. envoya, par la voie de M. Mélinet, à Élisa un volume des pensées de trois jeunes femmes qu’il avait recueillies lorsqu’elles les confiaient à la brise du soir sans se douter du larcin que M. E. S. leur faisait.

  47. C’était le nom qu’on donnait à Élisa depuis qu’elle écrivait dans le Lycée armoricain.
  48. Dès que M. Danguy avait appris que, suivant le conseil de M. Mélinet, Élisa se disposait à publier ses poésies et qu’il fallait qu’elle s’assurât de souscripteurs, point essentiel pour pouvoir faire imprimer, sentant bien qu’il n’était pas convenable qu’une jeune personne se mît à leur recherche, il l’avait priée de le laisser se charger de ce soin ; que, pendant qu’elle s’occuperait de l’arrangement de son volume, lui s’occuperait de lui procurer des signatures ; qu’il espérait pouvoir lui en obtenir beaucoup à la Bourse et au spectacle.
  49. Élisa avait raison, M. Danguy lui recueillit encore bien des signatures, car la liste qui, lors du traité, ne contenait que quatre cents noms, à la publication de ses poésies, en contenait près de six cents ; et je dois dire que pas un de ceux qui avaient signé ne manqua à son engagement : il semblait que c’était un tribut que chacun d’eux croyait devoir au talent de la jeune Muse armoricaine et qu’il s’empressait de lui payer.
  50. Une autre fois encore les honorables membres de la Société académique de Nantes se réunirent en l’honneur d’Élisa ; mais cette fois, ce fut pour souscrire pour le tombeau de leur jeune collègue.
  51. C’était à M. de Tollenare qu’Élisa était redevable de sa nomination à la Société académique de Nantes, et à M. Mélinet, des propositions que cette Société lui fit relativement à l’édition de ses poésies. M. Mélinet, craignant qu’Elisa ne se décidât pas à faire imprimer ses poésies, et sentant combien il était important pour elle qu’elles le fussent, avait engagé les membres de la Société académique, dont il fait partie, à se charger des frais de l’impression.
  52. Ainsi que M. Mélinet l’avait promis à Élisa lorsqu’il l’avait engagée à rassembler toutes les pièces qu’elle avait faites en un volume, de se contenter de ses seuls déboursés pour l’imprimer, il renonça à toute espèce de gain, ou, du moins, s’il en préleva, ne fut-ce que celui si profitable à l’âme : la satisfaction que procure le souvenir d’une bonne action. L’édition d’Élisa, tirée à sept cent cinquante exemplaires sur papier vélin, ornée d’une lithographie et de culs-de-lampes, format in-12, coûta, tout frais compris, 559 fr., dont M. Mélinet ne voulut recevoir que 300 fr. en espèces, et prit le reste en volumes au prix des souscripteurs.
  53. Beaucoup de personnes avaient pensé que M. de Chateaubriand ne se donnerait pas la peine de répondre à Élisa, parce qu’il était impossible, disaient-elles, que le plus grand écrivain de notre siècle fît attention à l’hommage d’une jeune fille qui, bien que sa compatriote, n’en était pas moins qu’à son début.
  54. M. de Chateaubriand et M. de Martignac.
  55. Ne pouvant, d’après les demandes réitérées qui m’avaient été adressées, me dispenser d’ajouter le portrait de ma fille à ses œuvres, je souhaitais, ainsi qu’on m’en avait priée, qu’on le fît sur le croquis d’un petit profil qu’elle avait fait en se palpant les traits. Je ne sais si la crainte de ne pas être payé n’entra pas pour quelque chose dans tous les refus que j’essuyai ; mais personne ne pouvait faire ce que je désirais !… Désespérée, je portai le croquis d’Élisa à M. Devéria, auquel je n’avais pas osé m’adresser d’abord, et vingt-quatre heures après, son neveu m’apporta le billet suivant :

    « Madame,

    « Je vous fais remettre les matériaux que vous m’avez confiés et le dessin que j’ai pu en retirer. Vous ne me devez rien, et soyez assez bonne, toutefois, pour qu’il n’en soit plus question entre nous.

    « Si le dessin vous est utile, je vous répète l’adresse de M. Lemercier (*), rue de Seine, 55.

    « Recevez, madame, les très humbles respects de votre dévoué,
    « A. Devéria. »

    Dès que j’eus achevé de lire le billet de M. Devéria, son neveu développa la pierre sur laquelle était dessiné le portrait de ma fille. C’est le seul instant de bonheur que j’ai eu depuis sa mort ! Il me sembla qu’après une longue absence, Élisa revenait vers moi ; et je m’élançai pour l’embrasser. Heureusement que ce cri du petit Devéria : « Qu’allez-vous faire ! on ne touche pas à ça, » m’avertit assez à temps de l’erreur dans laquelle m’avait jetée le talent de l’artiste pour m’empêcher de gâter son chef-d’œuvre. Je n’avais donné à M. Devéria que le seul croquis des traits d’Élisa, et elle m’apparaissait telle qu’elle était lorsqu’elle allait dans le monde dans un des costumes qu’elle affectionnait le plus (*), et dont mes mains l’avaient si souvent parée. Je passai donc de l’illusion à la réalité, et j’admirai !… Et ce fut en face de cette image si chère, qu’une lampe éclaira toute la nuit, et devant laquelle, comme devant une sainte Madone, je m’inclinai tant de fois, Dieu me pardonne cette adoration, elle fut involontaire, que, malgré la défense de M. Devéria, je pris la plume et lui parlai de ma reconnaissance. Je ne sais, tant j’étais émue, dans quels termes je la lui exprimai, mais il paraît qu’il fut satisfait du langage de mon cœur ; car, non content de ce qu’il a fait pour moi, M. Devéria a voulu y ajouter en souscrivant aux Œuvres de la jeune fille dont son habile crayon a rendu les traits avec un si rare bonheur… Je n’en saurais douter, la grandeur de l’âme égale celle du talent.

  56. Madame Récamier.
  57. L’auteur est professeur de mathématiques et de physique
  58. Élisa était convaincue que jamais personne n’atteindrait à la hauteur du genre de talent de M. de Lamartine.
  59. Élisa ne pouvait se persuader qu’elle eût autant de talent qu’on le disait.
  60. M. Walsh en était le directeur ; il a occupé cette place jusqu’en 1830. Son fils est directeur du journal la Mode. Tous deux se sont empressés de souscrire aux Œuvres de ma fille.
  61. Page 57 de ce volume.
  62. L’intérêt et l’admiration de M. de Martignac pour Élisa étaient antérieurs à son entrée au ministère, et avaient pris naissance à la préfecture de Nantes, chez M. de Villeneuve même, chez lequel il avait lu ses Poésies pour la première fois. Il parait qu’il en avait été fort content, car, après son départ, M. de Villeneuve dit à Élisa qu’il rencontra : « Si je n’avais craint, mademoiselle, de vous paraître indiscret, j’aurais pris la liberté de vous présenter l’un de mes amis intimes, le vicomte de Martignac, qui avait un désir extrême de vous connaître. La lecture de vos Poésies lui a donné une si haute opinion de votre génie que je puis bien vous assurer que si jamais il devient ministre, comme tout porte a le croire, que vous trouverez en lui un protecteur zélé. Je ne négligerai rien du moins, s’il a un jour le pouvoir, de récompenser le talent, pour faire tourner au profit de votre avenir toute l’admiration que lui cause votre talent si précoce, et tout l’intérêt que lui inspire votre touchante position. » Élisa eut, par la suite, la satisfaction de voir se réaliser à la lettre les espérances que lui avait fait concevoir M. de Villeneuve.
  63. Il y avait déjà un mois lorsqu’Élisa reçut le mandat de M. de Martignac que M. de Villeneuve lui avait fait savoir par son secrétaire que le comité d’examen des ouvrages littéraires s’était assemblé pour entendre le rapport qui lui avait été fait sur ses Poésies, et que la décision du comité lui avait été favorable, ce qui lui faisait croire qu’elle ne tarderait pas à recevoir la pension que M. de Villeneuve avait demandée pour elle à M. de Martignac. Je ne sais ce qui retarda la décision du ministre.
  64. Élisa fut si convaincue, d’après toutes les faveurs qu’elle reçut à la fois, que chacun dans sa vie avait des jours marqués pour le bonheur, qu’en reconnaissance de tout celui que lui avait procuré le 3 avril, chaque année depuis lors elle faisait dire une messe qu’elle entendait avec toute la dévotion d’un jeune cœur qui rapporte à Dieu tout ce qui lui arrive d’heureux.
  65. La Ville, sachant qu’Élisa était dans l’intention de travailler pour le théâtre, afin qu’elle pût étudier les effets de scène, nous avait donné nos entrées au spectacle. Il sera facile de se convaincre en lisant sa tragédie, si elle fut bon observateur ou non.
  66. « Madame de Villers vous aura dit, Mademoiselle, que vos Poésies avaient du succès à Berlin ; mon frère (Audalbert de Chamisso) les a fait connaître dans les cercles de tous les savants et littérateurs de ce pays, et sa qualité de poète les lui a fait lire et sentir avec un double intérêt ; j’espère que nous en entendrons encore parler. »

    « D’Engente, née de Chamisso. »

    Paris, décembre 1829.

    Peu de temps après, M. de Chamisso écrivit à sa sœur qu’il avait lu la pièce de la Gloire d’Élisa en présence du prince royal, dans cette séance solennelle qui se tient chaque année à Berlin, et où se réunissent les savans les plus distingués de l’Allemagne, et qu’elle y avait excité une admiration générale. « Assure mademoiselle Mercœur, disait M. de Chamisso à sa sœur, que je ne laisserai échapper aucune occasion de faire connaître ses poésies avantageusement »

  67. Deux mois avant la mort d’Élisa, nous arrivions alors de la campagne, un monsieur vint lui demander des vers pour une Revue légitimiste qu’il devait bientôt publier. Élisa lui dit qu’elle était trop mal pour pouvoir travailler, mais qu’elle avait une ode qu’elle avait présentée à Charles X (*) au bas de laquelle se trouvaient des vers qu’elle avait dits à la duchesse de Berri lors de son passage à Nantes ; mais qu’elle ne se souciait pas de les donner, parce qu’elle avait peur qu’on les lui perdît. Le monsieur, enchanté de pouvoir publier des vers adressés aux augustes personnages dont je viens de parler, promit à Élisa, si elle voulait les lui confier, qu’il en aurait le plus grand soin ; qu’il les lui rapporterait lui-même ainsi que les épreuves, et Élisa, sans lui demander son nom, les lui confia ; mais le monsieur n’est pas revenu, et n’a point renvoyé les vers…
  68. Ce sont les réflexions qu’Elisa fit à ce bal, qui était le premier qu’elle voyait, qui lui ont suggéré l’idée du premier chapitre de son roman de Quatre Amours. Ce bal se donnait dans la belle salle de la Bourse, au milieu de laquelle se trouve placé le cadran de l’horloge dont on avait eu soin d’arrêter les aiguilles.
  69. C’est cette réponse que M. Danguy fit à Élisa qui lui a servi de modèle pour la déclaration d’amour qu’elle a fait faire par Aly à Zoraïde, dans le troisième acte de sa tragédie de Boabdil.
  70. Lorsqu’Élisa composa sa pièce de la Gloire, il n’y avait pas long-temps que le baron Alibert lui avait envoyé par une dame de Nantes (madame Duberne), un exemplaire magnifiquement relié de son édition illustrée de sa Physiologie des Passions, où se trouvait le billet suivant, et ce fut en reconnaissance de ce beau présent, qu’Élisa lui adressa une copie de sa Gloire.

    « Mademoiselle,

    « Vous m’avez envoyé des poésies charmantes. Vos vers sont lus et admirés par tout ce qui m’entoure. En témoignage de ma gratitude, j’ose vous offrir un livre ennuyeux, daignez l’accueillir avec indulgence et recevoir tous mes complimens.

    « Alibert. »
  71. M. de Chateaubriand partait alors pour Rome, dont il avait été nommé ambassadeur.
  72. « Mademoiselle,

    « J’ai lu dans quelques feuilles diverses pièces de vers qui doivent entrer dans un poëme nouveau que vous vous proposez de publier. Si vous vouliez détacher quelques fleurs de cette belle couronne et me les adresser, j’en parerais l’almanach des Muses de l’année prochaine. Avez-vous, Mademoiselle, fait choix d’un libraire à Nantes, ou préféreriez-vous qu’on imprimât vos œuvres nouvelles à Paris ?

    « Si vous le voulez, je me chargerai d’imprimer à mes frais votre nouveau recueil.

    « Veuillez, Mademoiselle, m’honorer d’une réponse.

    « J’ai l’honneur d’être, Mademoiselle, votre très humble serviteur,

    « Audin. »
    Paris, 6 septembre 1828.
  73. Avant de quitter Nantes, Élisa avait écrit à M. de Villeneuve qu’elle lui serait bien reconnaissante s’il voulait avoir l’obligeance de lui envoyer une lettre de recommandation pour M. de Martignac, parce qu’elle pensait bien que nous ne tarderions pas à aller habiter Paris…
  74. Élisa ne tarda pas à s’apercevoir que M. de Martignac avait eu raison de lui dire que lorsque son arrivée dans la capitale serait connue, qu’elle recevrait des invitations de tous les côtés, car elle en reçut un nombre infini, et l’accueil que lui fit la société la faisait s’applaudir de jour en jour d’avoir pris la résolution de venir à Paris.
  75. La veille de la mise en vente de la seconde édition des Poésies d’Élisa, M. Crapelet donna un grand dîner dont il nous avait invitées. Élisa eut la satisfaction de voir son volume circuler dans les mains des convives ; elle fut extrêmement flattée de cette aimable attention de M. Crapelet. Après la mort de cette pauvre petite, M. Crapelet ayant fait une vente au rabais de tous les livres qu’il avait, les volumes qui lui restaient de l’édition qu’il avait imprimée des Poésies d’Elisa en faisant partie, il m’envoya, après la vente, 140 fr.
  76. Écrits sans talent, les journaux eussent été sans danger pour Élisa.
  77. Élisa faisait des romans et n’en lisait pas.
  78. Voir sa lecture après sa tragédie.
  79. Lorsque Victor Hugo apprit la maladie d’Élisa et la gêne où cette maladie nous jetait, puisqu’elle ne pouvait travailler, il dit à la duchesse d’Abrantès qui lui en parlait : « Mais je puis être utile à mademoiselle Mercœur, madame. Lorsque j’ai résilié ma pension, M. d’Argout m’écrivit qu’il la tiendrait à ma disposition lorsqu’il me plairait de la reprendre, ainsi que ses arrérages ; je vais écrire à M. Thiers qu’il donne le tout à cette pauvre jeune fille, je me trouverais bienheureux si je pouvais, par ce moyen, la ramener à la vie. » Mais la pension avait été donnée, et M. Thiers, en considération de ce noble et touchant intérêt de Victor Hugo pour Élisa, ajouta 200 fr. à un secours de 300 fr. qu’il venait d’accorder pour elle à madame Récamier.
  80. Élisa croyait à la fatalité du nombre treize et à celle du vendredi. Deux heures avant sa mort, cette idée s’étant présentée à elle, elle fixa sur mes yeux ses yeux pleins de larmes, et me dit avec une angoisse déchirante : « Oh ! maman, c’est le treizième mois de ma maladie… » Elle fut enterrée le vendredi !!!
  81. D’autres larmes non moins pieuses furent aussi répandues sur la tombe de ma fille ; elles coulèrent des yeux de la douce muse Waldor, qui, la première, eut la pensée, pour que les restes d’Élisa Mercœur ne fussent pas confondus dans la foule, de faire annoncer une souscription pour leur élever un monument dont elle m’a religieusement remis le produit (*) et de ceux du vertueux et célèbre philosophe Ballanche, dont le discours, dix-sept mois plus tard, lors de la translation de la dépouille mortelle de ma pauvre enfant au Père-Lachaise, fit verser tant de larmes aux personnes que cette pieuse et triste cérémonie avait rassemblées dans ce lieu, et qui emportèrent dans leur cœur chacune des paroles de regrets que ce digne homme avait laissées tomber sur le cercueil de ma bonne et vertueuse fille (**).
  82. Parmi les dettes contractées avant la maladie de ma fille, une d’elles se trouvait pour une partie du mobilier que nous avait fourni un tapissier lors de notre arrivée à Paris. Il serait à souhaiter que je n’eusse rencontré que des créanciers semblables. Je fus obligée de lui écrire plusieurs fois d’apporter les billets qu’il avait d’Élisa pour qu’il s’y décidât, et lorsque je lui demandai pourquoi il avait tardé si long-temps à venir, il me répondit que j’avais assez de mon chagrin sans qu’il s’empressât de venir l’augmenter par sa présence. « Mais cependant, monsieur, lui dis-je, je vous dois de l’argent, et s’il m’avait été impossible de vous le payer, il aurait bien fallu que vous vinssiez pour reprendre des meubles pour la valeur de la dette… — Moi, en reprendre, me dit-il d’un air tout consterné ; mais vous avez donc bien mauvaise opinion de moi, pour croire que j’aurais été capable de vous dépouiller de meubles qui ont appartenu à votre chère enfant ! Lorsque vous pourrez me les payer sans que cela vous gêne, j’en prendrai l’argent ; mais s’il en était autrement, rappelez-vous qu’ils vous appartiennent : je me trouverais trop malheureux d’avoir à me reprocher de vous avoir privée d’objets qui doivent être de saintes reliques pour votre cœur. « J’eus toutes les peines du monde à l’obliger à prendre l’argent que je lui devais. « Donnez aux plus pressés, me disait-il, j’attendrai. » Je ne pus jamais l’empêcher de déchirer et de brûler un billet qu’Élisa lui avait donné pour couvrir les intérêts. J’ai le bonheur de l’avoir pour souscripteur ; mais j’ai eu la douleur de me voir enlever, par un propriétaire, les meubles que ce digne homme (*) voulait si délicatement me laisser !!!
  83. MM. les docteurs Dainac et Casimir Broussais.
  84. M. Guizot me fit remettre par madame Récamier, à la mort d’Élisa, une somme de 300 fr., afin de m’aider dans les frais des funérailles, et, deux jours avant le décès de cette pauvre petite, il lui avait envoyé 200 fr. par cette digne dame, en lui faisant dire qu’elle ne se chagrinât pas, qu’elle ne songeât qu’à se rétablir ; qu’il prenait l’engagement d’ajouter chaque année à sa pension une somme semblable. C’est sur la demande de madame Récamier que M. Guizot m’a accordé une pension et la souscription de l’instruction publique.
  85. Lorsque M. de Montalivet vint à mon secours, il s’empressa, sur ma demande, de faire l’acquisition d’un beau meuble gothique que je possédais, et me répondit, à la demande de souscription que je lui avais adressée, que la liste civile n’était pas dans l’usage de souscrire à des ouvrages qui n’étaient pas encore publiés ; mais qu’il me priait de lui faire savoir lorsque les Œuvres de ma fille paraîtraient, qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour m’être utile et pour me prouver tout le cas qu’il faisait du talent d’une jeune muse dont il regrettait, avec tout les amis des lettres, la fin prématurée !!! Lors du premier avènement de M. de Montalivet au ministère de l’intérieur, ma fille et moi lui fûmes présentées par M. Varsaveau, député de Nantes. Dans le courant de la conversation, M. de Montalivet dit à Élisa : « On dit, mademoiselle, que M. de Martignac a été bien bon pour vous. — Oui, monsieur le comte, il a été pour moi comme un père. — Je me trouverais bien heureux, dit-il en se retournant vers un jeune homme qui se trouvait placé derrière lui, si moi aussi je pouvais être utile à mademoiselle. » À peine étions-nous de retour à la maison que l’on remit à Élisa un mandat de 300 fr. de la part du comte de Montalivet.
  86. J’ai pensé être précipitée du haut en bas d’un escalier par une personne qui avait fait une souscription pour moi et dont elle ne m’avait pas remis le montant, attendant pour le faire, disait-elle, que la somme fût plus forte, et qui, pour l’augmenter, m’avait demandé des billets de concerts dont elle a aussi gardé le produit. Une amie de cette personne, qui avait probablement besoin d’argent, et qui, pour s’en procurer, avait fait aussi une souscription en mon nom, dont elle avait retiré 300 fr., ayant appris que j’en avais été avertie, pour m’empêcher d’y croire, m’écrivit les plus grossières injures.
  87. Au nombre des sommes recueillies en mon nom et dont j’ai été frustrée, une d’elles se montait à 4 000 fr., produit d’un volume vendu à mon profit, et dont je n’ai pas reçu un seul denier.

(*1) J’étais extrêmement liée avec une dame qui avait une petite fille de deux ans plus âgée qu’Élisa. Cette petite allait à l’école, et, chaque fois qu’on lui donnait une image pour récompense, sa maman était obligée de l’amener à la maison pour la faire voir à Élisa. Un jour qu’elle avait eu pour prix de sagesse une bonne Vierge toute dorée et qu’elle était venue, selon sa coutume, avec sa maman pour faire voir son prix à Élisa, je les retins à passer la journée avec nous. Après le dîner, nous étions fort occupées, la maman et moi, à construire le plus solidement que nous pouvions des châteaux de cartes pour Joséphine et Élisa qui n’osaient bouger dans la crainte d’abattre les édifices branlans que nous leur élevions. À notre grande surprise, il s’éleva tout à coup une forte contestation entre ces deux petites.

— As-tu vu mon image, Elisa ? — Non, Joséphine. — Mais je te l’ai prêtée, qu’en as-tu fait ? — Non, mamoiselle, vous ne me l’avez pas prêtée. — Maman, Élisa m’a perdu mon image. — Vas-tu pleurer pour une image ? lui dit sa mère. — Je veux mon image ; rends-moi mon image. — Ne pleure pas, ma petite, lui dis-je, nous allons la chercher, et si nous ne la trouvons pas, je t’en donnerai une bien plus belle. Nous primes la lumière, mais il n’y eut pas moyen de retrouver la malheureuse image. J’en donnai une autre, et la paix se rétablit. Au bout d’une demi-heure, Élisa me pria de lui chercher une puce qui la piquait, disait-elle, à la poitrine ; j’ouvris la robe et la chemise ; mais j’eus beau chercher, je ne trouvai point de puce, j’aperçus seulement un petit morceau de papier qui lui avait probablement causé de la démangeaison, je l’ôtai, c’était la petite image à Joséphine. — Tu as péché, dis-je à Élisa, tu as volé l’image ! tu vas être fouettée ! quoique je m’étais bien promis de ne jamais te battre ; mais je sens qu’il y a nécessité, car tu n’as pas seulement volé ; mais tu as ajouté le mensonge au vol, défaut qui conduit à tous les vices. — Seriez-vous assez dure, me dit la maman de Joséphine pour fouetter Élisa pour ce petit morceau de papier dont je ne donnerais pas un liard ? — Ce n’est pas pour la valeur du papier, madame, mais pour l’action qu’elle a faite ; je veux lui donner une leçon pour n’être jamais obligée de lui en donner deux. — Si vous donnez le fouet à cette pauvre petite, je ne vous reverrai de ma vie. — J’en aurai un véritable regret, madame, car j’attache infiniment de prix à votre société ; mais pardonnez-moi de préférer le bonheur à venir de ma fille à ma satisfaction particulière ; et je fouettai Élisa. — Viens, ma petite Élisa, lui dit cette dame, ta maman est une méchante, laisse-la. — Taisez-vous, vous, je ne vous aime pas, vous dites des sottises à maman. Tu as bien fait de me fouetter, ma petite maman mignonne, pour m’empêcher de voler. Si maman ne m’avait pas corrigée, j’aurais pris tout ce qui m’aurait fait plaisir ; elle a bien fait, car je ne volerai plus jamais. Pardonne-le-moi, ma petite maman, va, je t’aime encore bien plus. Et elle me sauta au cou. — Tu as bien plus raison que moi, Élisa, lui dit la mère de Joséphine, demande pardon pour moi à ta maman. — Vous ne le ferez plus ; vous ne direz plus de sottises à maman ? — Non, ma petite. — Eh bien ! tiens ma petite maman mignonne, pardonne-lui, elle ne le fera plus !

Lorsqu’on parlait devant Élisa de quelqu’un flétri pour vol : — Pauvre malheureux, disait-elle, c’est peut-être à la faiblesse ou à l’indolence de ses parens qu’il est redevable de son déshonneur ; s’ils eussent corrigé son premier vol, il serait sans doute honnête homme. Tant que la pauvre enfant a vécu, elle n’a cessé de me remercier d’avoir eu le courage de la corriger lorsqu’elle vola l’image.

(*2) Elle avait grandi de trois pouces dans deux mois. Élisa avait alors cinq pieds deux pouces.

(*3) M. Robert Spencer était poète en sept langues.

(*4) Nom du lithographe chez lequel a été fait le tirage du portrait de ma fille. J’ai eu beaucoup à me louer de M. Lemercier. Je me trouve heureuse de l’avoir pour souscripteur.

(*5) Elisa a été vue souvent dans les salons avec le costume qu’elle a dans son portrait, le voile seul a été ajouté pour faire tableau.

(*6) Lorsqu’Élisa présenta son ode à Charles X, quoique ce fût la deuxième fois qu’elle parût devant ce souverain, il lui prit un tel tremblement, et elle devint d’une telle pâleur que je craignis de la voir se trouver mal. Je crois que le roi en eut la crainte aussi, car il me présenta un flacon de sel pour le lui faire respirer, et lui dit d’un ton fort ému : « Vous m’affligez, jeune fille, de trembler ainsi devant moi ; remettez-vous, vous n’êtes pas devant un ennemi, je vous l’assure. » Et comme s’il eût voulu la dédommager de l’émotion qu’il lui avait causée, il lui dit qu’elle pouvait compter sur une pension de 1 200 fr. sur sa cassette. Cinq semaines après, Elisa perdit l’espérance de voir se réaliser la promesse de Charles X : il n’était plus roi !!!…

(*7) À l’exemple de madame Waldor, madame Desbordes-Valmore fit annoncer à Lyon, où elle était alors, une souscription pour le tombeau d’Elisa, dont allé m’a aussi, elle, envoyé religieusement le produit.

(**8) Le discours de M. Ballanche se trouve dans les mélanges du deuxième volume.

(*9) M. Deville, tapissier-décorateur, rue Taitbout, 12.