Œuvres complètes d’Estienne de La Boétie/Introduction

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Texte établi par Paul BonnefonG. Gounouilhou ; J. Rouam & Cie (p. xi-lxxxv).

INTRODUCTION

ESTIENNE DE LA BOÉTIE

SA VIE, SES OUVRAGES
ET SES RELATIONS AVEC MONTAIGNE.


C’est en 1574 que parut pour la première fois le Discours de la Servitude volontaire, incomplet, tronqué, mutilé, sans nom d’auteur, dans le Réveille-Matin des François. Depuis lors, bien des éditions en ont été publiées ; bien des commentateurs — et des plus célèbres — ont tenu à honneur d’étudier et d’expliquer cet opuscule de La Boétie. Est-ce à dire que la pensée de son auteur ait été parfaitement comprise ? Dans l’histoire littéraire comme dans l’histoire politique, les hommes se laissent séduire par le nom seul de la liberté : il suffit de le prononcer pour être assuré de leur bienveillance. Ce sentiment n’a pas nui à La Boétie. Gagnés par la grandeur de la cause, les éditeurs du Contr’un en ont surfait les mérites, sans en apercevoir nettement tous les défauts ; ils ont jugé l’œuvre avec les idées de leur temps, et omis de la replacer dans le milieu et à l’époque où elle avait été composée. Aussi, en ont-ils exagéré la portée, car ils y ont trouvé plutôt ce qu’ils désiraient y rencontrer que ce que son auteur lui-même y avait mis.

Telle n’était pourtant pas la marche à suivre. L’examen attentif des circonstances au milieu desquelles ce discours fut écrit par La Boétie modifierait sensiblement cette opinion et ferait apprécier l’œuvre à sa juste valeur. C’est là ce que nous avons essayé, pour notre part. Nous avons voulu, à l’aide de l’étude consciencieuse de Montaigne, de ses Essais et de ses préfaces — car Montaigne a su mettre tant de lui-même dans ses ouvrages qu’il y faut toujours recourir, lorsqu’il s’agit de le mieux connaître, lui ou ses amis ; — à l’aide aussi des différents écrits de La Boétie, en les comparant, en les rapprochant les uns des autres, nous avons voulu éclairer d’une lumière vraie le rôle littéraire de La Boétie et ses relations avec Montaigne. Pour avoir été fort courte, la vie de l’auteur du Contr’un ne renferme pas moins des obscurités que nous avons cherché à dissiper, des problèmes que nous avons tenté de résoudre. Plusieurs points restent encore dans l’ombre, malgré nos efforts. Nous espérons cependant que cette étude, composée sans parti pris, fera mieux comprendre la pensée de La Boétie et la portée de son œuvre.

Comme leur titre l’indique, nous avons divisé les pages qui suivent en trois parties. Nous avons essayé tout d’abord de faire, d’après les documents et les témoignages contemporains, le récit de l’existence tout entière de La Boétie. Quelles que soient les lacunes inévitables d’une semblable entreprise, c’est par là qu’il fallait commencer. L’examen des ouvrages de La Boétie et de son amitié pour Montaigne n’en est que le corollaire. Aussi cette première partie a-t-elle été reconstituée avec des soins qui ne paraîtront pas inutiles pour saisir le véritable but du Contr’un et la justesse des sentiments de Montaigne[1].

I


Naissance d’Estienne de La Boétie (1er novembre 1530). Sa famille et sa première éducation. La Renaissance à Sarlat : le cardinal Gaddi. La Boétie a-t-il été élève du Collège de Guyenne ? L’Université d’Orléans. La Boétie y passe sa licence en droit (23 septembre 1553). Ses maîtres. Il est nommé conseiller au Parlement de Bordeaux (13 octobre 1553), et admis bien qu’il n’ait pas l’âge (17 mai 1554). Son mariage. Son rôle au Parlement. Rapport de La Boétie sur les pièces jouées au Collège de Guyenne. Il est envoyé en mission à la Cour et s’y trouve à l’avènenent de Charles IX (décembre 1560). Son retour à Bordeaux avec les instructions de L’Hospital. Les troubles religieux en Agenais. Le roi envoie Burie pour les apaiser. Burie emmène La Boétie avec lui. Séjour à Agen (octobre 1561) : l’affaire du couvent des Jacobins. L’Edit de janvier 1562. Comment l’observa-t-on dans le ressort du Parlement de Bordeaux ? La Boétie avait écrit, à son sujet, des Mémoires, aujourd’hui perdus. Quels pouvaient-ils être ? La Boétie s’oppose aux factions des huguenots (décembre 1562). Les derniers mois de sa vie. Sa maladie et sa mort (18 août 1563).


Estienne de La Boétie naquit à Sarlat, le mardi 1er novembre 1530, deux années seulement avant son illustre ami Michel de Montaigne. Sa famille tenait dans le Périgord un rang fort honorable, et son père, Antoine de La Boétie, occupait à Sarlat le poste de lieutenant particulier du sénéchal de la province. C’est lui qui fit commencer l’éducation de ce jeune esprit, qui annonçait déjà des dispositions exceptionnelles. Mais une mort prématurée[2] le força bientôt à laisser ce fils à son frère Estienne de La Boétie, sieur de Bouilhonnas, qui était aussi le parrain de l’enfant. Celui-ci s’acquitta admirablement du devoir qui lui incombait : il fut vraiment un autre père pour l’orphelin, et plus tard, à son lit de mort, Estienne de La Boétie rappelle, avec une reconnaissance touchante, que c’est à son oncle « qu’il doit son institution et tout ce qu’il est et pouvait être »[3].

Le sieur de Bouilhonnas acheva donc l’instruction que son frère avait entreprise. Il fit enseigner à son neveu les humanités et la philosophie, et lorsque les progrès, dans ces deux branches, eurent été aussi remarquables qu’on les attendait de cette précoce intelligence, il voulut que le jeune homme s’adonnât au droit et à la jurisprudence. Le moment était venu d’abandormer la famille, au sein de laquelle on faisait d’ordinaire alors ses premières études. Pourtant La Boétie semble avoir poussé plus avant qu’on n’allait habituellement l’éducation qu’il avait commencée au milieu des siens.

La Renaissance était, à ce moment, dans tout l’éclat de sa splendeur, et son influence bienfaisante se ressentait à Sarlat. En 1533, le roi François Ier avait nommé au siège épiscopal de cette ville le cardina Nicolas Gaddi, parent des Médicis, qui occupa ce poste jusqu’en 1546, c’est-à-dire pendant l’enfance et l’adolescence d’Estienne. Prélat instruit, ami des lettres et des arts, dont le goût était de tradition dans sa famille, le cardinal Gaddi avait en particulière affection les lettres et les arts de la Grèce. C’est lui qui offrit à François Ier un certain nombre de manuscrits grecs, qui lui venaient de son parent, Jean Gaddi, doyen de la chambre apostolique et plus épris encore que lui-même des choses de l’antiquité[4]. Nicolas Gaddi, qui était à Rome lors de sa nomination, ne fit son entrée dans son diocèse que huit ans après sa prise de possession et il ne séjouma pas toujours au milieu de ses fidèles[5]. Ce contact échauffa pourtant les esprits. La trace de cette influence n’est pas absolument disparue ; les armes du cardinal Gaddi se voient encore sur une des façades de l’évêché et il semble que cette partie du palais ait été construite sous son inspiration, peut-être par des ouvriers que l’évêque avait ramenés de son pays. L’ardeur de l’humaniste fit des prosélytes. Nulle part elle ne fut mieux accueillie que dans la maison de La Boétie, nouvellement élevée sur la place du Moustier, et que quelques pas à peine séparaient de l’évêché[6]. Là, il y avait une jeune âme déjà mûre pour comprendre le charme ineffable de la beauté antique, et qui trouva, dans cette passion, le germe puissant qui féconde et qui fertilise.

Il n’est pas vraisemblable, commme l’ont prétendu la plupart de ses biographes, qu’Estienne de La Boétie vint achever ses études au Collège de Guyenne, qui était sans conteste le plus renommé de la région. Alla-t-il ailleurs ? Rien ne permet de le supposer. Mais si La Boétie eût étudié à Bordeaux, comment expliquer que Montaigne, qui fut l’élève du Collège de Guyenne de 1539 à 1546, n’ait point entendu parler alors d’un condisciple si remarquable ? Ils ne lièrent connaissance que plus tard, au Parlement, et, au surplus, le récent historien du Collège de Guyenne n’a pas rencontré, à ma connaissance, le nom de La Boétie parmi les élèves de cet établissement[7].

De Sarlat, La Boétie alla donc, sans doute, directement à Orléans couronner, à l’Université des Lois, les études qu’il avait faites dans sa famille. C’est là qu’il prit ses grades, et les registres nous en ont conservé la preuve. « Le 23 septembre 1553, y lit-on, fut ordonné par le recteur et le collège de l’Université d’Orléans Maître Estienne de La Boétie, du diocèse de Sarlat, qui paiera pour droit de son grade de licencié en droit civil trente sols tournois, dix autres pour le droit de nation, mais rien pour la jurande, — ou inscription accompagnée du serment, — parce qu’il est bachelier. Fait dans le dit collège, l’an du Seigneur 1553, le 23e jour du mois de septembre. Pour le secrétaire, Chéteau[8]. » Après cela, il demeure désormais certain que La Boétie acquit à Orléans cette profonde science juridique, dont ses contemporains nous disent qu’il était pourvu à un si haut degré, et qu’il reçut son diplôme de licencié en droit civil dans la belle salle des Thèses, construite vers les commencements du xve siècle et qui est maintenant le seul vestige survivant d’une grandiose institution[9].

L’Université d’Orléans était fort ancienne et fort renommée : avec celle de Toulouse, où le sieur de Bouilhonnas avait étudié et où l’on croit que Montaigne fit aussi une apparition, c’était la plus ancienne et la plus renommée du royaume, après Paris. Dès les temps les plus reculés, elle fut le centre d’un ardent foyer d’instruction et compta dans son sein de nombreux élèves et des maîtres érudits[10]. L’un d’eux, le bordelais Bertrand de Goth, devenu pape sous le nom de Clément V, se souvint de l’école où il avait passé sa jeunesse, et lui donna, par des bulles du 27 janvier 1305, la réglementation qui lui manquait encore. Cette puissante organisation, qui régularisait un état de choses depuis longtemps existant, fit de la nouvelle Université des Lois une des écoles les plus fréquentées de France. Bientôt la réputation de ses docteurs s’étendit partout, et, à certaines époques, disent les chroniqueurs, plus de cinq mille étudiants, divisés en dix nations, en suivaient les cours de droit civil et de droit canonique[11].

Cependant les luttes qui occupèrent le xve siècle tout entier ternirent, un moment, l’illustration des écoles d’Orléans ; elle était revenue, sous les règnes de Louis XII et de François Ier, plus brillante que jamais. Une élite de savants s’y était donné rendez-vous pour enseigner en même temps. Aussi les disciples abondèrent-ils vite, à nouveau, autour de semblables maîtres. C’est pendant cette période d’éclat que La Boétie y séjourna. Successivement il étudia sous Anne Du Bourg[12], que sa science juridique devait promptement amener au Parlement de Paris, sous Jean Le Jay, qui succéda à Du Bourg comme recteur de l’Université, sous Jean Mynier, qui remplaçait momentanément le recteur en octobre 1553, et signa, en cette qualité, les cédules de licencié de La Boétie, sous Jean Robert, le rival de Cujas, sous François Jamet, Jean Roille et Pierre Caillard. De mérites assurément fort divers, ces maîtres surent donner à leur jeune élève une érudition peu commune, qui devait émerveiller bientôt le Parlement de Bordeaux.

L’étude du droit était alors, comme on le sait, particulièrement ardue et difficile. À l’enseignement de la législation romaine, que la méthode inaugurée par Cujas commençait à vivifier, s’ajoutait l’examen d’innombrables coutumes, toujours obscures, le plus souvent contradictoires. L’activité des jeunes gens suffisait pourtant à cette tâche considérable, tant l’ardeur au travail était grande, le goût du savoir prédominant. Non contents de fouiller jusqu’en ses plus intimes replis une science déjà si vaste par elle-même, ils apprenaient encore tout ce qui l’approchait ou pouvait l’éclairer, et ils gagnaient ainsi une érudition aussi solide que variée. Tel fut le résultat du séjour de La Boétie à l’Université d’Orléans. L’étude du droit n’occupait pas seule les fécondes années de sa jeunesse. Il approfondissait la jurisprudence, mais ces travaux, quoique importants, ne pouvaient suffire à calmer la soif de tout connaître dont il était possédé. Il se passionnait encore pour la philologie antique, qui l’attirait comme elle attirait tout son siècle, et composait, en manière de délassement, des vers français, latins ou grecs[13]. C’est même avant cette époque, au dire de ses contemporains, qu’il écrivait le chef-d’œuvre qui devait immortaliser son nom, ce Contr’un dont les accents éloquents ont traversé les siècles et sont arrivés jusqu’à nous. Plus loin, nous examinerons à loisir quelles en furent les origines et les conséquences, dans la pensée de son auteur. Maintenant il nous suffit de le placer à sa date, dans l’existence de celui qui l’avait conçu.

Par son zèle studieux ou ses délicats passe-temps, Estienne de La Boétie acquérait une légitime réputation de conscience et d’érudition, et ses précoces mérites lui ouvraient, avant l’âge, les portes du Parlement de Bordeaux. Le 20 janvier 1553, le roi Henri II autorisait par lettres-patentes Guillaume de Lur, conseiller au Parlement de Bordeaux[14], celui-là même qui est nommé dans la Servitude volontaire[15], à résigner son état et office de conseiller en ladite cour, au profit de Maître Estienne de La Boétie, avocat au Parlement[16]. À cette date, le futur conseiller avait seulement vingt-deux ans et quelques mois, et l’âge requis par les ordonnances pour tenir les offices de judicature était de vingt-cinq ans. Aussi, quand, le 13 octobre suivant, — quelques jours seulement après la délivrance du diplôme de licencié, — le roi envoyait de Villers-Cotterets de nouvelles lettres-patentes pour pourvoir « son almé et féal Maître Estienne de La Boétie de l’office de conseiller en la cour par la résignation de Maître Guillaume de Lur », il y joignait des lettres de dispenses, qui permettaient au jeune homme d’occuper sa charge. « Attendu, disaient-elles au Parlement, sa suffisance qui supplée en cest endroict l’aage qui lui pourrait défaillir, et ne voulant cela lui nuire et préjudicier en aucune manière, vous mandons… que… vous ayez à recevoir le dict La Boétie au serment[17]. »

Pour se conformer à des ordres aussi formels, la Cour se réunissait le 11 mai 1554, toutes chambres assemblées, et délibérait sur l’admission du postulant. Six jours après, le 17 mai, elle décidait d’admettre Estienne de La Boétie au serment, quoi qu’il n’eût en réalité que vingt-trois ans et demi[18]. Nous trouvons des traces de l’accomplissement de cette formalité dans les registres secrets de la Cour. Nous lisons, en effet, dans le compte rendu de la séance de ce jour, que les chambres s’assemblèrent « pour procéder à l’examen des sieurs Pomiers et La Boétie, lesquels ayant été reconnus idoines et suffisants, furent reçus à prêter serment[19]. »

C’était là une exception flatteuse, sans doute, mais justifiée par les qualités du candidat. Comme son ami Amand de Ferron, qui avait succédé à son père à vingt et un ans seulement, le 10 avril 1536, La Boétie voyait se lever, devant son talent, les rigueurs de la règle. Tous deux se montrèrent dignes de la faveur, car l’un et l’autre, par leur savoir comme par leur probité, honorèrent le Parlement de Bordeaux, riche pourtant en grands hommes et en grands souvenirs. D’ailleurs, en pénétrant dans ce corps si attaché à ses traditions, si jaloux de ses prérogatives, La Boétie n’y arrivait pas comme un étranger. Sa mère qui était une Calvimont, était la sœur du président de Calvimont[20], et son propre mariage, dont nous ignorons la date, mais qui ne put être que postérieur à son entrée au Parlement, ne fit que multiplier ces alliances et les rendre plus étroites encore. Probablement peu de temps après avoir été pourvu de sa charge, Estienne de La Boétie épousait Marguerite de Carle, sœur du célèbre Lancelot de Carle, évêque de Riez, et aussi du président Pierre de Carle, qui lui-même avait épousé la sœur d’Arnaud de Ferron[21]. Depuis 1552, Marguerite de Carle était veuve de jean d’Arsac, seigneur d’Arsac, du Castera de Saint-Germain, de Lilhac et de Loyrac en Médoc, et qui était issu d’une vieille famille de chevalerie[22]. Dans cette union La Boétie trouva le bonheur domestique, et plus tard, à son heure dernière, il eut la suprême consolation de s’endormir entre les bras de celle qu’il nommait alors « sa bien aymée femme et expouse », et qu’il déclarait avoir rencontrée « si sage, si conforme à ses volontés, et ne lui ayant commis nulle faute ».

Dès les premiers temps de sa présence au Parlement, La Boétie se distingue par une conscience scrupuleuse à remplir les devoirs de sa charge. Les registres nous apprennent qu’il assistait très régulièrement aux séances, et nous le voyons successivement siéger aux diverses chambres. La Cour lui confie même quelques travaux particuliers. C’est ainsi qu’il est chargé, le 15 mars 1555, de concert avec son collègue François de La Guyonnie d’examiner le sieur Lagarde, pourvu de l’office de lieutenant-général à Tulle, et tous deux concluent à son admission au serment[23]. Mais ce n’étaient là que des fonctions peu importantes. Quels que fussent son savoir et son intelligence, La Boétie comprenait que son inexpérience ne pouvait que gagner à garder le silence et à observer. Il se préparait mieux, de cette façon, au rôle plus important qu’il allait jouer bientôt parmi ses collègues.

C’est seulement en 1560 que la personnalité de La Boétie commença à s’affirmer au Parlement de Bordeaux[24]. Au début même de l’année, nous le voyons désigné par la Cour pour des missions particulières. Voici en quelles circonstances. Au Collège de Guyenne, les représentations théâtrales faisaient, pour ainsi dite, partie intégrante des programmes d’éducation[25]. Une lettre de Britannus nous apprend qu’à l’origine de ce célèbre établissement les élèves organisaient déjà des représentations, dont le succès n’était pas toujours assuré. Sous la direction de Gouvéa, qui recherchait tous les moyens de rendre plus prospère encore la maison confiée à ses soins, ce goût ne fit qu’augmenter, et le Collège de Guyenne acquit, à ce point de vue, une grande réputation. Montaigne, qui y joua, l’atteste, et nous possédons les tragédies que les professeurs Muret, Buchanan, composaient à cette intention. Mais les désordres avaient fini par se mêler à ces amusements. En avril 1556, à la suite d’abus devenus de jour en jour plus graves, le Parlement avait dû défendre à tous bateleurs, enfants sans souci et autres joueurs de farces, de représenter aucunes pièces « concernant la religion ou foi chrétienne, la vénération des saints et les saintes institutions de l’Église »[26]. En 1558, à la suite de nouveaux troubles survenus dans le Collège de Guyenne même, la Cour étendit sa censure à cet établissement, et décida qu’à l’avenir on n’y représenterait aucune pièce qui ne lui eût été soumise auparavant. C’est pour ce motif, qu’en 1560, Jean Deniset, régent des primani ou professeur de rhétorique[27], voulant faire représenter trois pièces de sa composition, c’est à dire une comédie allégorique, intitulée : Reguorum integritas concordia retinetur, puis une moralité en français, inspirée sans doute du Plutus d’Aristophane, enfin, une farce, qui devait terminer le spectacle, dut demander au préalable l’assentiment de la Cour. Le Parlement rendit un arrêt, le 3 février 1560, autorisant la représentation, et cela sur « le rapport de Me Estienne de La Boétie, conseiller commis pour veoir les dites comédie, moralité, et farce, qui auroit dit n’y avoir trouvé aucunes choses scandaleuses »[28]. Le juge, on en conviendra, était on ne peut mieux choisi à tous égards. La représentation eut lieu et elle fut couronnée, paraît-il, d’un si plein succès, qu’il excita la jalousie des clercs de la Basoche.

À cette date, La Boétie demeurait lui-même près du Collège de Guyenne. Le 28 novembre 1559, par devant Me Themer, notaire royal[29], il avait loué aux héritiers Du Rochier une maison « scize et scituée en la présente ville, en la paroisse Sainct Helloy, en la rue de Rostaing, près le collège, sortant de la rue du dict collège d’une part et à ladicte rue de Rostaing de l’aultre ». Le bail était fait pour une année seulement, moyennant « le pris et somme de quatre vingt livres tournois,… payables de quartier en quartier ». Fut-il renouvelé dans la suite, et faudrait-il croire que La Boétie y demeura plus longtemps ? Il n’y a rien d’invraisemblable à cela. La Boétie se trouvait assez rapproché de ses propres relations. Son habitation ne devait pas être éloignée de celles de ses parents de Carle et de Ferron, dont l’impasse de la Rue-Neuve portait alors le nom, et Michel de Montaigne possédait, lui aussi, plusieurs immeubles dans la rue du Mirail, voisine de là, et dans la rue de Sarlat, au quartier de la Rousselle.

Dès lors les nouvelles missions se succédèrent rapidement, et, en se succédant, elles ne firent qu’augmenter d’importance. Dans ces temps de troubles perpétuels, les gages des membres du Parlement étaient toujours en retard, et parfois l’arriéré comprenait plusieurs années. Pour faire cesser ce déplorable état de choses, La Boétie fut chargé, à la fin de cette même année 1560, d’aller solliciter du roi un mode désormais assuré de paiement des gages de la magistrature[30]. Il partit donc avec le greffier Jacques de Pontac, qui lui avait été adjoint pour cela, et tous deux se rendirent à Paris.

Sur ces entrefaites, survint la mort du roi François II (5 décembre 1560). La nouvelle du trépas royal ne parvint à Bordeaux que le 13 suivant, en même temps que la lettre par laquelle le nouveau roi, Charles IX, annonçait au Parlement son avènement à la couronne. On fit la lecture de cette missive en grande solennité, au milieu des chambres assemblées. En notifiant son arrivée au trône, le jeune prince recommandait aux membres du Parlement et aux jurats de « faire vivre en paix la population bordelaise, évitant avec soin les occasions de querelles pour le fait de la religion[31] ». La Cour ordonna ensuite des prières publiques, puis elle députa les présidents Lancelot de Fauguerolles et Fronton de Bérauld, Léonard d’Alesmes et ]acques Robert de Lineyrac, présidents aux enquêtes, et Antoine de Lescure, procureur général, pour aller à Paris faire la révérence à Sa Majesté et lui prêter le serment de fidélité accoutumé. En outre, elle décidait que le conseiller La Boétie et le greffier Pontac, qui se trouvaient déjà dans la capitale, se joindraient à cette députation spéciale[32].

La Boétie ne revint à Bordeaux qu’au mois de mars de l’année suivante. Retardées par tous ces événements, les négociations avaient été longues et laborienses. Le 26 mars 1561, il rend compte à ses collègues de la poursuite et diligence faite par lui auprès du roi et des seigneurs de son Conseil privé. Il annonce que le roi, par lettres-patentes signées à Pontoise le 4 mars 1561, a donné assignation perpétuelle sur la recette générale d’Agen, pour les gages de la Cour à partir du 1er janvier de ladite année[33]. Il rapporte, en outre, les sages paroles que le Chancelier lui a dites, lorsqu’il en prenait congé.

En partant, Michel de L’Hospital le chargeait de ses recommandations pour la Cour. Chancelier de France depuis l’année précédente (mars 1560), L’Hospital avait inauguré, deux mois à peine après son arrivée au pouvoir, la politique de tolérance qu’il pratiqua toujours. Mais le Parlement de Bordeaux avait fait, au début, quelque opposition à cette nouvelle impulsion. Lors de la publication de l’édit de Romorantin (mai 1560), la Cour s’était tout d’abord refusée à l’enregistrer. Elle transmit au roi François II des remontrances que celui-ci n’écouta point. Afin d’éviter un semblable retard aux ordonnances d’Orléans, qui confirmaient et élargissaient l’édit de Romorantin, le Chancelier les fit suivre de prudents conseils, comme il savait en donner à l’occasion. Il profita d’un intermédiaire tel que La Boétie pour faire savoir comment il en fallait conduire l’exécution. « Elle demeure toute entière en la direction et sagesse de la Cour, disait L’Hospital, laquelle doit bien aviser de ne point irriter le mal par la rigueur, ni aussi de l’augmenter par la licence[34]. » Profondes paroles qui semblaient plus judicieuses encore, répétées par le jeune conseiller !

Quelques mois seulement après son retour de Paris, La Boétie allait lui-même être appelé à mettre en pratique les sages recommandations de L’Hospital. La Guyenne était, sans nul doute, la partie du royaume dans laquelle les réformateurs avaient fait le plus grand nombre de prosélytes, et ils comptaient beaucoup sur la ferveur de ces adeptes. Mais, au centre de la Guyenne, l’Agenais se faisait remarquer encore par l’effervescence des passions religieuses. C’est dans cette place forte de la Réforme que La Boétie dut se rendre, appelé par des circonstances trop graves pour ne pas les raconter ici aussi longuement qu’elles le méritent.

Ces désordres duraient depuis longtemps et augmentaient chaque jour d’intensité. Déjà, le 18 janvier 1561, le greffier Pontac avait averti la reine-mère, au nom du Parlement, des troubles qui se fomentaient un peu partout dans le ressort de la Cour, et principalement en Agenais[35]. La lettre, trop exagérée, recommandait l’emploi des moyens extrêmes à l’égard des turbulents. Mais Catherine, sous l’influence de l’Hospital, penchait alors vers la conciliation. « Ceulx d’Agen continuent tousjours de faire les folz, écrit-elle le 20 mai à M. de Burie, qui occupait à cette époque le poste de lieutenant du roi à Bordeaux, et qui se faisait remarquer par la modération de ses idées, et pour ceste cause, puisque leur sénéchal ne peut y aller pour la charge qu’il a il sera bon, n’estant loing de là, que vous y faciez ung tour, car vostre présence y servira grandement et vous leur sçaurez aussi trop mieulx faire entendre ce qu’ilz auront à faire que autre qui y puisse aller[36]. » Suivant ces instructions, Burie s’y rendit donc sans retard. En arrivant, le lieutenant du roi trouvait les esprits fort échauffés, et le nombre des mécontents était étrangement augmenté. Chacun, il est vrai, se disait le fidèle serviteur du roi, mais aussi chacun réclamait la faculté de pouvoir agir selon sa propre volonté[37]. Pourtant, grâce au sens politique et aux habiles concessions de Burie, le soulèvement n’eut pas les suites fâcheuses qu’on aurait pu redouter.

En présence de la tournure favorable que prenaient les événements, Burie crut qu’il était inutile de demeurer plus longtemps à Agen. À peine avait-il quitté cette ville, que les dissensions religieuses y recommençaient avec autant de vigueur et que les réformés, non contents des locaux qu’il leur avait assignés pour leurs réunions[38], s’emparaient du couvent des jacobins, « tant pour y prescher que pour y loger des ministres ». L’autel et les statues en furent brisés. De plus, à cette cause de troubles, vinrent s‘ajouter d’autres motifs de discordes. Partout où les catholiques étaient les plus puissants, à Libos, à Tournon, ils faisaient subir à leurs adversaires des vexations que ceux-ci s’empressaient de leur rendre, lorsqu’ils étaient en force. À Condom, à Penne, à Villeneuve-d’Agen, les huguenots avaient chassé les moines, brisé les autels et jeté au feu les reliques des saints.

Le bruit de ces nouveaux excès parvint aux oreilles du roi. Charles IX était fort irrité de ces désordres, « en cette saison où il semble que plusieurs abusent de la doulceur et clémence dont elle (sa majesté) a uzé depuis son avènement à la couronne, ont prins une licence si affreuse qu’elle ne promect rien moings qu’une subversion en toutes choses, si elle estoit plus longtemps tollérée »[39]. Aussi s’empressa-t-il de confirmer les instructions qu’il avait précédemment envoyées à Burie le 9 juillet de la même année, par l’entremise du capitaine Arné, guidon de la compagnie du roi de Navarre, et ordonna-t-il à son lieutenant, dans des lettres datées de Saint-Germain-en-Laye, le 4 septembre 1561, de se rendre au plus vite en Agenais, pour y achever la pacification des esprits.

Cette missive est longue et détaillée : elle retrace le plan complet de la conduite à tenir. « Je n’oy tous les jours, disait le roi[40], aultres nouvelles que des insolences, excès, scandalles, ports d’armes et émotions qui se font ordinairement en une infinité de lieulx de mon pays du Guyenne, par des gens qui n’ont nulle religion, au moings les actes le démontrent. Et pour ceste cause, d’autant que cela en quelque sorte que ce soyt est contraire à la religion, et qu’il est croyable que tels malheureulx seront désadvouez par tous les gens de bien, de quelque religion qu’ilz soyent, j’ay advizé avant que le mal passe plus oultre d’y pourvoir et remédier, en faisant chastier ceulx qui sont autheurs de tels maléfices. » Pour cela, le roi autorisait M. de Burie d’assembler sous ses ordres les compagnies de gens d’armes du pays de Guyenne et de lever trente arquebusiers à cheval, dont le commandement serait confié à quelque gentilhomme de bien. Le roi envoyait les appointements nécessaires à ces trente hommes pour subsister pendant deux mois et aussi l’argent indispensable à ces nouvelles démarches. De plus, il adressait à Burie une douzaine de lettres en blanc, tant pour les baillis et sénéchaux des villes où il devait passer, que pour les membres de la noblesse qui pouvaient prêter main-forte dans cette délicate entreprise.

La partie la plus intéressante de la lettre est, sans contredit, celle dans laquelle Charles IX expose comment il veut que ses ordres soient exécutés. « Vous ferez bien entendre aux principaulx, disait-il en terminant, que vous ne venez point là pour les chastier, pour le fait de la religion qu’ilz tiennent, que vous n’estes envoyé et n’avez commission de moy que de pugnir ceulx qui abusent du nom de la religion à une infinité de scandalles, violences, meurtres et séditions, qui ne sentent rien moings que la profession qu’ilz font et le nom de chrestien qu’ilz portent. Lesquelz font tant de tort à leur réputation et à leur cause qu’ils debvroient par tous moyens tascher et procurer d’exterminer telles gens d’entre eulx qui ne servent que d’aigrir et moy et tout mon conseil et tout mon royaume, contre eulx et ceulx qui les favorisent. Et pour ceste cause qu’ilz demeurent en paix et vous aydent et assistent, comme ilz ont offert, à laisser pugnir telz séditieulx qui se couvrent d’eulx et de leur faveur à toute impiété et scandalle, estaris certains et asseurez que pour leur religion vous ne les molesterez ny travaillerez aulcunement, pourveu aussy que de leur part ilz se comportent avec tant de modestie et discrétion qu’ilz ne vous donnent occasion de changer de délibération. » La politique était habile sinon très sincère. Pour qu’elle eût quelque chance de succès, il fallait la faire mettre en pratique par des intermédiaires libéraux et de bonne foi. Là est le vrai motif du choix de Burie et de La Boétie.

Le 23 septembre, Burie vint lire au Parlement les lettres qu’il avait reçues de Charles IX. Les registres secrets font mention de cette cérémonie, et ils ajoutent qu’après cette lecture, Burie supplia la Cour de ne trouver mauvais si, pour le service du roi, il menait avec lui au pays d’Agenais Me Estienne de La Boétie, conseiller du roi en la dite Cour. « À quoy luy a esté respondeu qu’il pouvoit prendre pour le service du Roy, non seulement le dict La Boétie, mais tel autre de la dicte cour qu’il advizera[41]. »

Au reste, en faisant cette demande, Burie se conformait strictement aux ordres du souverain. En effet, le lendemain, 24 septembre 1561, on lut une nouvelle lettre de Sa Majesté, adressée à la Cour, par laquelle le roi donnait avis qu’il envoyait M. de Burie en quelques lieux de la Guyenne, pour réprimer l’audace et insolence d’aucuns de ses sujets. En conséquence, comme il lui est besoin de quelque homme de justice pour le conseiller et faire son procès-verbal, le roi mandait à son Parlement d’avoir à commettre et députer quelqu’un de son corps pour cet effet, auquel il fera taxer ses journées[42].

Dans cette même séance, La Boétie, que la Cour avait désigné la veille, à la demande de Burie, vint prendre congé de ses collègues. Il leur dit que, puisqu’ils avaient bien voulu l’y autoriser, il se proposait de partir en Agenois en compagnie du lieutenant général, et leur demanda s’ils n’avaient point autre chose à lui commander. La réponse fut négative et le jeune homme se retira. C’était là une mission délicate, pour laquelle La Boétie semblait désigné par ses travaux et par la modération de ses idées. Elle devait demander un temps assez considérable, car, peu après, nous trouvons que le greffier, Jean de Pontac, sollicite de la Cour, de la part de Burie, une prolongation de congé pour son compagnon, « parce qu’il s’en veut servir, non pour le mener aux champs, ains pour le retenir près de luy, en ayant à faire à toute heure ; ce que la cour lui accorda[43] ». Voyons comment La Boétie justifia la confiance de Burie et celle du Parlement.

De Bordeaux, Burie et La Boétie remontèrent le cours de la Garonne jusqu’à Langon. En passant à Cadillac, ils mandèrent les officiers de M. de Candalle avec les jurats de Cadillac et firent déposer toutes les armes à la maison commune, ce qui eut lieu aussi à Langon et à Saint-Macaire. De Langon, Burie gagna Bazas. C’est là qu’il apprit la prise du couvent des Jacobins par les huguenots et que le ministre d’Agen, celui de Villeneuve et quelques gentilshommes réformés vinrent lui faire soumission et promettre fidélité au roi. Il en fut de même, suivant de Bèze, de commissaires envoyés de Nérac.

Dès cette première étape, Burie écrivit au roi pour lui dire comment les choses s’étaient passées. C’est de sa lettre, jusqu’à maintenant inédite, que nous tirons les renseignements qui précèdent. Nous y trouvons encore un passage fiatteur pour le conseiller qui l’accompagnait. « J’ay aussy receu, Sire, disait Burie, la lettre qu’il vous a pleu escrire à vostre cour de parlement, à laquelle je la baillay, premier que partir. Et ay icy avec moy le conseiller qu’elle m’a baillé, qui se nomme Monsieur de La Boytye, lequel est fort docte et homme de bien[44]. » Comme on le voit, le lieutenant général savait apprécier les qualités morales de celui qui devait le seconder dans sa tâche.

Burie se proposait d’aller de Bazas à Monségur et à La Réole ; sans doute ce projet fut mis à exécution. Les deux compagnons gagnèrent assurément Marmande et ensuite Agen, où ils firent leur entrée le 3 octobre, escortés du prévôt général de Guyenne, Des Fourneaux. Là, nous l’avons déjà dit, la situation était fort tendue. Dès son arrivée, Burie remet aux consuls les lettres dont Charles IX l’avait muni au préalable. Elles étaient pressantes et contribuèrent à faciliter l’accomplissement de cette entreprise[45]. Le roi disait : « Nous vous prions et néantmoingz ordonnons que vous ayez à assister au dict sieur de Burye, afin de luy ayder et donner les moyens de savoir les noms de ceulx que vous avez entendeu en estre auteurs et motifs, afin de les faire prendre et que justice exemplaire en soyt faicte, telle que la grandeur du cas le requiert : à quoy vous ne ferez faulte, car tel est nostre bon plaisir. »

Aussitôt arrivé, Burie assemble encore la noblesse de l’Agenais dans la grande salle de l’évêché, et on lui expose les principales questions religieuses, parmi lesquelles la prise du couvent des jacobins occupait le premier rang. Burie, paraît-il, ne tenait pas outre mesure à réintégrer les moines dans leur ancienne retraite. C’est La Boétie, qui le détermina à cela, convaincu lui-même par les instances du sénéchal Bajaumont[46]. « Cependant, dit de Bèze, qui raconte en détail toute cette période, Béjaumont et les autres firent tant envers La Boétie, conseiller, combien qu’il ne se souciast pas beaucoup de la religion romaine, qu’il prit la cause des jacopins en main à bon escient, alléguant à Burie, entre autres inconvéniens, que ceux de la Religion avoient le bruit de faire plusieurs monopoles, et de se vouloir cantonner : à quoy leur pourroit grandement ayder ce couvent respondant hors la ville, et situé en lieu fort et de défense[47]. » Bèze ajoute que Burie fut « tellement persuadé par La Boétie, que le dixiesme du dict mois d’octobre, il remit les jacopins tant en leurs temples qu’en leur couvent, où ils commencèrent incontinent leur service[48]. »

La mesure, au demeurant, n’avait rien de vexatoire : elle ne faisait que restituer aux religieux une propriété dont ils avaient été indûment chassés, et La Boétie, s’il l’a provoquée, rendait un arrêt digne en tous points de sa conscience de jurisconsulte. D’ailleurs, comme compensation, Burie donna aux huguenots l’autorisation de célébrer leur liturgie dans l’église Sainte-Foy d’Agen. Mais, en même temps, il faisait défense formelle aux réformés de s’emparer, sous peine de la hart, des édifices catholiques, et de plus, concession vraiment remarquable pour le temps, et à laquelle La Boétie ne dut pas rester étranger, il décida que, dans les localités où se trouvaient deux églises, la moins importante d’entre elles appartiendrait aux réformes, et que, dans les bourgs où il n’y avait qu’un temple, celui-ci servirait alternativement aux deux cultes.

Cette décision était trop libérale pour le XVIe siècle. Fut-elle jamais appliquée ? En tous cas, on ne l’observa pas longtemps. À peine Burie avait-il quitté Agen pour continuer ailleurs sa mission pacificatrice[49], que les dissensions recommencèrent, d’abord timides, de jour en jour plus ardentes. Celui-ci, pour éviter les désordres à l’avenir, décida, comme il l’avait fait partout auparavant, que les gens seraient désarmés et que les armes seraient déposées à la mairie. Vingt-quatre hommes de bien étaient, en outre, chargés « de tenir la main forte à la justice et faire entretenir les ordonnances du roy et du dit sieur de Burie »[50]. Mais le choix de ces vingt-quatre personnes de bonne volonté présenta bien des difficultés. La Jurade discuta longtemps pour savoir si, dans ce nombre, devaient être compris douze partisans de l’Église réformée, et ce fut là le premier ferment de nouvelles discordes, qui devaient, en fin de compte, aboutir aux arquebusades de Monluc.

On était alors aux derniers jours de 1561. À cette époque, Catherine de Médicis cherchait, sous l’influence de L’Hospital, à réunir une nouvelle conférence à Saint-Germain-en-Laye, pour aplanir les difficultés surgissant sans cesse entre catholiques et huguenots, et essayer ainsi de les rendre impossibles. Convaincu que la modération pourrait seule avoir raison des fléaux religieux qui se déchaînaient sur la France, et poursuivant sans relâche la politique libérale qu’il s’était tracée en arrivant au pouvoir, le Chancelier voulait faire rapporter l’Édit de juillet, voté par le Parlement de Paris, grâce aux Guise, à la mince majorité de trois voix, en juillet précédent. Cet édit défendait les prêches et les assemblées étrangères au culte catholique, sous peine d’emprisonnement et de la confiscation des biens, rigueurs intempestives qui, selon L’Hospital, ne faisaient qu’aggraver le mal. Déjà, une première fois, en septembre 1561, on avait essayé, de réunir les évêques catholiques et les principaux ministres protestants, dans le vieux couvent des Dominicains de Poissy, pour établir, par des concessions mutuelles, un modus vivendi entre les deux religions opposées. Mais les discussions avaient été à la fois si puériles et si acharnées, qu’une entente était irréalisable de ce côté-là. Dans cet état de choses, la reine crut que la magistrature du royaume trouverait plus aisément un remède à ces calamités. Elle convoqua donc en conseil privé, à Saint-Germain-en-Laye, les présidents et les plus influents conseillers des huit Parlements du royaume, et les séances du conciliabule furent ouvertes, le 3 janvier 1562, par L’Hospital, qui exposa dans un langage élevé ses sages desseins à cet endroit. De ces discussions sortit le célèbre Édit de Janvier, que le roi signa le 17. Ce document important, qu’un moderne historien protestant considère comme l’édit le plus libéral que ses coreligionnaires aient obtenu jusqu’à l’édit de Nantes, reprenait aux réformés les églises dont ils s’étaient emparés, mais leur reconnaissait le droit de s’assembler sous certaines conditions.

Le Parlement de Bordeaux avait été représenté à Saint-Germain par son premier président, l’intègre Benoît de Lagebaston, Arnaud de Ferron et le procureur général Lescure. Celui-ci, en rentrant à Bordeaux, rapportait le texte de l’édit, dont la Cour s’empressa de prendre connaissance. Le Parlement de Paris, au contraire, au sein duquel l’influence des Guise était prépondérante, en refusa la vérification, demandée par le roi de Navarre, et ordonna même des poursuites contre le libraire Langelier, qui avait imprimé l’édit à vingt exemplaires seulement. Catherine dut intervenir, pour le faire enregistrer, et la Cour ne se soumit qu’après deux lettres de jussion. Mais le Parlement de Bordeaux, plus tolérant ou mieux avisé, enregistra l’édit sans retard. Le 30, on le publiait en présence des jurats et du lieutenant du grand-sénéchal, et, le 6 février suivant, lecture en fut faite, à son de trompe, parmi les carrefours de la ville[51].

C’eût été là une mesure d’une saine et judicieuse politique, si la mauvaise volonté persistante des partis ne l’avait pas rendue bientôt inutile. À Bordeaux, où l’on avait eu beaucoup à souffrir de toutes ces querelles, on se hâta de profiter de cette paix relative. Les huguenots installèrent bien vite un prêche au quai des Chartreux, dans un chai, et peu après ils prêchèrent officiellement à Cambes et à Beautiran, aux portes même de la ville[52].

Nous savons par Montaigne que La Boétie voulut donner son jugement sur la tolérance de L’Hospital et de la reine-mère. Au témoignage de son ami, il avait composé « quelques mémoires de nos troubles sur l’Edict de janvier 1562 ». Par malheur, ce sentiment ne nous est point parvenu, car Montaigne trouva à ces réflexions, ainsi qu’au Discours de la Servitude volontaire, « la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d’une si malplaisante saison ». Montaigne s’exprimait ainsi en 1570[53], et la manière dont les protestants publièrent, peu après, des fragments du Contr’un, dans le Réveille-matin des François lui montra qu’il avait vu juste.

Nous sommes donc réduits aux conjectures. Était-ce un rapport, fait en sa qualité de conseiller, dans lequel La Boétie exposait les résultats de sa mission avec Burie et les conclusions qu’il apportait de l’examen des faits ? Était-ce la discussion dogmatique des privilèges accordés aux partisans de la religion réformée ? Était-ce plutôt le récit des troubles qui suivirent de près la proclamation de l’édit de Janvier ? Le titre que Montaigne énonce semble le faire croire. La Boétie magistrat devait y apprécier avec une sage impartialité les actes des huguenots et des catholiques, et c’est là sans doute ce qui nous a fait perdre son œuvre, négligée par Montaigne. Cette sage opinion mécontenta les uns sans satisfaire les autres. Les Mémoires de nos troubles, composés par un esprit plus sage, ne purent servir d’armes aux partis, comme la Servitude volontaire. Nul ne se soucia d’un avis qu’il ne voulait pas suivre.

Les temps n’étaient pas faits pour apprécier et comprendre les sentiments libéraux. À part quelques hommes d’élite, L’Hospital, Montaigne, La Boétie et un petit groupe de penseurs, personne ne s’occupait des droits de la conscience. Sous ses apparences de modération, l’édit de Janvier lui-même n’était, de la part de la reine, qu’une habile manœuvre, une mesure transitoire destinée à cacher les desseins d’une politique moins patiente. Catherine s’en explique assez clairement, dans sa correspondance avec ses ambassadeurs. Si elle tentait d’employer la douceur, après tant d’autres moyens essayés sans succès jusque-là, c’était « pour cuyder vaincre la maladie par gratieux remèdes ». Plus reine que catholique, Catherine de Médicis faisait passer la raison d’État avant la religion. Sa condescendance envers les hérétiques était intéressée : elle les supportait parce qu’elle croyait que la violence les rendait moins traitables, et qu’elle ne se sentait pas assez forte pour leur imposer le respect de son autorité.

Bien que nous ne connaissions pas l’œuvre de La Boétie, nous pouvons ailîrmer que sa tolérance avait des motifs différents. Nous savons ce qu’il pensait de la Réforme, et suppléons ainsi, dans une certaine mesure, à l’ouvrage perdu. En quelques endroits de ses poésies latines, La Boétie a laissé entrevoir sa pensée sur ce sujet, et il l’a formellement exposée à son lit de mort. À son sentiment, les vices des prélats avaient besoin d’être corrigés, et le cours du temps avait apporté bien des imperfections dans l’Église romaine. Mais aussi La Boétie ne pouvait contempler sans tristesse les ruines dont les discussions religieuses couvraient le royaume, et il croyait, en mourant, que ces discordes feraient de bien grands ravages encore. Exacte prophétie, que les années, hélas ! vérifièrent trop ! S’il ne voulait pas que l’on fît quoi que ce soit contre sa conscience, il exigeait en revanche que chacun obéît aux lois du pays qui lui avait donné le jour. Ne sont-ce pas là les deux principes fondamentaux de toute sage politique ? De leur observation simultanée, dans un État, naît naturellement cette tolérance, qui fait les nations vraiment prospères, et que l’âme de La Boétie était assez haute pour entrevoir et pour souhaiter.

À Bordeaux, comme ailleurs, l’entente entre les huguenots et les catholiques ne pouvait être de longue durée. D’abord, Burie, avec son amour de la justice et son grand sens pratique, cherche à rendre les compétitions le plus pacifiques qu’il peut. Mais les massacres et les représailles ne tardèrent pas à recommencer avec plus de violence que jamais. Le Parlement reprend, à l’endroit des réformes, sa sévérité d’autrefois, et alors s’ouvre à nouveau l’ère des persécutions et des vengeances.

Nous ne voyons plus qu’une fois La Boétie essayant de réprimer et d’arrêter la révolte des huguenots. C’était en décembre 1562. Les réformes conduits par Armand de Clermont et par ses lieutenants avaient pris Bergerac et semé l’effroi dans toute la contrée environnante. Le Parlement voyant l’effervescence gagner de proche en proche, et redoutant un semblable coup de main contre la ville de Bordeaux elle-même, décida l’enrôlement de douze cents hommes « pour tenir la ville en plus grande asseurance » (10 décembre 1562). Douze conseillers furent désignés et chacun d’eux prit le commandement de cent soldats, au préalable enrôlés et équipes par eux, de concert avec les jurats. Chaque compagnie de cent hommes était elle-même subdivisée en quatre fractions de vingt-cinq hommes, placés sous les ordres directs d’un officier. Au nombre des conseillers chargés de ce périlleux devoir, figure le nom d’Estienne de La Boétie, car la Cour savait qu’elle pouvait compter sur son amour de la justice et sur son energie à la faire respecter[54].

Ce fut là le dernier acte de la vie publique du jeune conseiller dont le souvenir ait remonté jusqu’à nous. Le 2 juin 1563, deux mois et demi seulement avant sa mort, nous voyons encore Estienne de La Boétie servir de témoin au testament de Raymond Eyquem, seigneur de Bussaguet et oncle de Michel de Montaigne, qui y signe avec lui[55]. Le 8 août suivant, il ressentait, « jouant en pourpoint soubs une robbe de soye avec Monsieur d’Escars, » les premières attaques du mal qui devait Pemporter. « C’estoit un flux de ventre avec des tranchées, » avant-coureurs d’une dysenterie, qui devait s’aggraver rapidement. On croit assez généralement que c’étaient là les symptômes de la peste qui sévissait si fréquemment alors. Justement il y en avait quelques cas dans le voisinage de La Boétie, et Montaigne supposa que son ami en avait rapporté le germe du Périgord et de l’Agenais, où il était allé récemment « et où il avoit laissé tout empesté[56]. »

Cependant La Boétie voulut partir le lendemain pour aller se reposer en Médoc[57] ; là se trouvaient les terres de sa femme et il pensait que l’air pur des champs ne ferait que hâter son rétablissement. Mais les douleurs étaient trop fortes: il ne put, ce premier jour, qu’aller jusqu’à Germignan, petit village de la paroisse du Taillan, à quelques kilomètres seulement de Bordeaux, et dut s’arrêter au logis de Richard de Lestonnac, son collègue au Parlement et le beau·frère de Michel de Montaigne. C’était là qu’il devait mourir. Le mal s’était subitement aggravé et il lui était maintenant impossible de quitter cet endroit. « Son llux de san et ses tranchées qui l’affoiblissoient encore plus, croissoient d’heure à autre », et il fut pris d’une défaillance, suivie d’une syncope prolongée. Tout espoir de guérison l’abandonna alors. Il cessa de s’abuser sur son état présent et en considéra l’issue avec courage. Le samedi 14 août, il fit son testament et mit en ordre la dévolution de ses biens, pour ne plus s’occuper que des affaires de sa conscience et philosopher jusqu’au dernier moment[58]. Il n’eut garde d’y manquer. Il vit approcher la mort sans peur comme sans forfanterie, Pattendant ainsi qu’il le disait « gaillard et de pié coy », et devisa avec tous jusqu’à la fin. Montaigne nous a conservé l’écho ému de ces suprêmes entretiens. Ce fut vraiment le langage d’un philosophe qui sentait pourtant qu’il aurait pu être un jour utile à la chose publique. Puis, le 18 août, le mercredi vers les trois heures du matin, La Boétie expira avec la sereine tranquillité d’une âme qui ne faillit jamais à son devoir. Ses parents et ses meilleurs amis se pressaient autour de la funèbre couche : son oncle Étienne, sa femme, sa belle-fille et sa nièce, Mademoiselle de Saint-Quentin, Michel de Montaigne et le sieur de Beauregard l’assistaient au dernier moment. Il était âgé seulement de trente-deux ans, neuf mois et dix-sept jours.

II


Le Discours de la Servitude volontaire. Incertitude sur la date de sa composition. Il n’a pas été inspiré, comme on l’a dit, par les cruautés de Montmorency. La Boétie n’a pas voulu faire un pamphlet. Son ouvrage manque de conclusion. Pourquoi ? C’est une œuvre de jeunesse. Mérites et défauts du Contr’un. Il a été retouché. Ne peut-on pas chercher l’influence d’Anne Du Bourg ? Sa publication par les protestants. Sa rareté au XVIIe siècle. Richelieu et La Boëtie. La Révolution française et le Contr’un.


Parfois les existences calmes ont des mystères, comme les eaux tranquilles renferment d’insondables profondeurs. Pour La Boétie, dont on pourrait dire qu’il’n’a pas d’histoire, tant le cours de sa vie fut régulier, le point le plus obscur est la composition du Contr’un. À cet égard, tout est controversé, depuis la date de cette composition jusqu’à la portée elle-même du Discours de la Servitude volontaire.

Montaigne est la cause première de cette incertitude : lui, si exact d’ordinaire quand il s’agit de l’ami de son cœur, donne deux dates au Contr’un. Il avait l’intention de faire une place, dans ses Essais, à l’opuscule de La Boétie, mais « parce que j’ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et à changer l’état de notre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils l’ont mêlé à d’autres écrits de leur farine, je me suis dédit de le loger ici[59]. » Et dans toutes les éditions parues de son vivant, Montaigne assure que ce Discours fut composé par La Boëtie à Page de dix-huit ans, c’est-à-dire, par conséquent, au moins en 1548. Au contraire, dans l’exemplaire de l’édition de 1588, que Montaigne enrichissait de ses corrections et de ses additions manuscrites, et qui devait servir à la nouvelle édition donnée à Paris, en 1595, par Mademoiselle de Goumay, l’illustre auteur a, de sa propre main, rayé le mot dix-huit et l’a remplacé par le mot sèse (seize). Ce précieux exemplaire est actuellement conservé, comme on le sait, à la Bibliothèque publique de Bordeaux, et l’on y peut aisément constater la substitution, qui a passé, du reste, dans les éditions suivantes des Essais.

Pourquoi ce changement ? je n’ignore pas que Montaigne s’est parfois donné le plaisir d’arranger la vérité à son avantage. Quelle utilité pouvait-il y trouver dans ce cas ? Cette correction autographe ne peut se placer qu’entre la date de publication de l’exemplaire qui la porte (1588) et la mort même de Montaigne, survenue le 13 septembre 1592. Quel qu’ait pu être l’effet du Contr’un, qui avait vu le jour près de vingt ans auparavant, il était fort oublié à cette époque. On pouvait donc laisser sans crainte à un ami mort, depuis plus longtemps encore, la responsabilité d’allusions fort peu transparentes, singulièrement vieillies et dirigées contre des hommes disparus eux aussi depuis bien des années. Ce n’est pas la crainte ou la prudence, comme on a voulu l’y voir, qui ont guidé Montaigne dans sa rétractation[60].

C’est plutôt le souci du sentiment de la postérité pour La Boétie qui a inspiré Montaigne, rajeunissant ainsi l’auteur du Contr’un. Pour atténuer l’impression, sans doute défavorable, que la vigueur du langage de La Boétie pouvait faire sur les esprits réfléchis[61], Montaigne a mis sur le compte de la fougue et de l’âge les écarts de parole de son ami. L’excuse est généreuse. Elle est juste dans ce cas. Mais il semble que Montaigne l’ait poussée trop loin. Les faits le contredisent, et nous savons que le Contr’un, s’il fut composé dans l’extrême jeunesse de La Boétie, fut revu plus tard par un esprit moins adolescent.

En tout cas, ceux qui, rapprochant les dates, ont voulu voir dans le Discours de la Servitude volontaire un acte de vengeance contre le connétable de Montmorency, se sont assurément mépris. Rien n’est moins prouvé que la présence de La Boétie à Bordeaux, à l’époque de la révolte de 1548 et de la répression du connétable. Le contraire est beaucoup plus probable. Et, s’il était vrai, comme l’affirme De Thou, que ce jeune homme eût écrit cette invective à l’aube de ses dix-neuf ans, en 1549, quelques mois seulement après les sanglantes rigueurs de Montmorency sur la ville rebelle, serait-il admissible que son indignation se fût ainsi contenue et n’ait pas éclaté en accents d’une sublime imprudence ? La Servitude volontaire ne contient aucun trait sur les événements contemporains ; rien n’y fait deviner les vengeances dont Bordeaux avait été le théâtre. Un pamphlet eût-il procédé de la sorte ? Les ouvrages de polémique ne valent qu’autant qu’on en peut aisément pénétrer le sens caché, et en faire une facile application aux hommes et aux choses du moment. Plus tard, quand Hubert Languet publiait, sous le pseudonyme de Junius Brutus, ses Vindiciœ contra tyrannos, il avait le plus souvent en vue les dissensions du royaume de France et la politique de ses rois. Hotman, lui aussi, dans sa Franco-Gallia, cherchait avant tout à établir, par l’étude des chroniques et de l’histoire, que la monarchie française était élective et qu’elle avait dévié de sa première institution.

Est-ce ainsi que procède La Boétie ? Nullement. Il prend bien soin d’écarter de son raisonnement ce qui pourrait faire l’objet d’une application particulière ; il excepte le gouvernement des rois de France avec une attention jalouse et des termes d’une déférence trop sincère pour qu’elle paraisse une échappatoire. Je sais bien qu’on a voulu trouver d’allégoriques accusations dans un passage où l’auteur s’indigne de voir le peuple « souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés… d’un seul hommeau, le plus souvent le plus lache et femelin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement a la moindre femmelette ». C’est de la prophétie faite après coup et qu’expliquent seuls des événements de beaucoup postérieurs, qu’on ne pouvait prévoir alors. Une femmelette, Diane de Poitiers ? Elle, que chacun s’accorde à regarder comme femme de caractère et d’une volonté tenace. Un diplomate vénitien, Marino Cavalli, reconnaît que la sénéchale avait réussi à communiquer à son amant encore dauphin ces qualités de fermeté qu’elle possédait elle-même à un degré éminent[62]. Quant à Henri II, je ne sais si l’on pouvait déjà constater son goût pour les tournois[63]. La Boétie faisait-il allusion au duel célèbre de jarnac et de La Châtaigneraie, auquel assistèrent le roi et la favorite ? La discussion sur ce point risque fort de demeurer stérile.

J’ajouterai que La Boétie ne pouvait pas écrire de la sorte. Croire que la Servitude volontaire fut une protestation indignée contre le connétable, et la prendre pour une diatribe révolutionnaire, c’est établir entre les actes et les paroles de La Boétie une divergence qui n’existe pas. Durant toute sa vie publique, La Boétie fut l’ennemi de l’émeute et il ne se refusa point à la réprimer, chaque fois que ses collègues du Parlement l’y appelèrent. Si sa conscience de magistrat lui faisait entrevoir la réforme politique, il la souhaitait profonde, mais amenée par des moyens honnêtes, basée sur de justes revendications. Ainsi que le Dr Payen l’a remarqué, le Contr’un manque de conclusion. Pour faire un pamphlet et pour être logique avec son œuvre, conçue dans ce sens, La Boétie aurait dû conclure au régicide, comme Milton y conclura plus tard[64]. Le XVIe siècle, lui aussi, ne recula jamais devant cette conséquence : protestants comme Languet, Hotman ou Buchanan, catholiques comme Bodin, nul n’y contredit. Le meurtre est louable, quand il fait disparaitre un tyran dont le pouvoir est inique et que sa vie met en danger ses milliers de sujets. C’est ce que demandait la rectitude du raisonnement et ce que l’antiquité admit tout entière. La Boétie s’est écarté formellement ici des opinions grecques et romaines. Effrayé d’aussi horribles conséquences, il n’a pas tiré de conclusion, car c’eût été donner, par avance, le plus formel démenti à sa conduite, complètement consacrée à sauvegarder la justice et la paix[65].

Comme remède à cet état de choses qu’il déplore, il proposera un moyen puéril, où l’on a trop vu son inexpérience politique, mais où je retrouve surtout l’honnêteté de son caractère et la pureté de ses intentions. Sa pensée en écrivant était bien celle que lui prête Montaigne. « À fin que la mémoire de l’aucteur n’en soit intéressée en l’endroict de ceulx qui n’ont peu cognoistre de prez ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject feut traicté par luy en son enfance par manière d’exercitation seulement, comme subject vulgaire et tracassé en mille endroicts des livres. Je ne fois nul doubte qu’il ne creust ce qu’il écrivoit, car il estoit assez consciencieux pour ne mentir pas même en se jouant, et sçay davantage que s’il eust eu à choisir, il eust mieulx aymé estre nay à Venise qu’à Sarlat, et avecques raison. Mais il avoit une aultre maxime souverainernent empreinte en son âme, d’obéir et de se soubmettre très religieusement aux lois sous lesquelles il estoit nay. Il ne feustjamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps ; il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre qu’à leur fournir dequoy les esmouvoir davantage[66]. »

Montaigne a raison. Par ses incertitudes et par ses inexpériences, la Servitude volontaire est avant tout une œuvre de jeunesse. C’est en considérant surtout ce point de vue que Sainte-Beuve a porté sur ce discours un jugement qui ne serait pas juste, s’il ne l’atténuait aussitôt[67]. Pour le pénétrant critique, le Contr’un, « bien lu, n’est, à vrai dire, qu’une déclamation classique et un chef-d’œuvre de seconde année de rhétorique… un des mille forfaits classiques qui se commettent au sortir de Tite-Live ou de Plutarque, avant qu’on ait connu le monde moderne ou même approfondi la société antique. » Il se hâte d’ajouter que cet opuscule annonce bien de la fermeté et du talent d’écrire. « Dans cet écrit si étroit et si simple d’idées, il y a de fortes pages, des mouvements vigoureux et suivis, d’éloquentes poussées d’indignation, un très beau talent de style : on y sent quelque chose du poète dans un grand nombre de comparaisons heureuses. » C’est là que se trouve la vraie originalité et le vrai mérite du Contr’un[68].

Par l’ensemble de ses qualités et de ses défauts, le Discours de la Servitude volontaire est bien l’œuvre de la Renaissance. Comme tous ses contemporains, La Boétie se livre à l’étude des lettres antiques avec une activité fiévreuse, avec une imprudence irréfléchie. Comme eux, il ne se doutait guère, en agitant les cendres du passé, que cette évocation troublerait le présent. Mais la comparaison fut inévitable, et nous savons maintenant combien elle devait être défavorable, à tant d’égards, à l’organisation de la France d’alors. L’intention du jeune homme n’était pas d’attaquer l’ordre des choses établies. Il excepté formellement le roi de France de ses raisonnements, en des termes qui sont empreints de déférence et de respect. Les événements furent plus puissants que ses propres intentions. Il arriva ce qu’il advint pour la Renaissance elle-même. Le Contr’un ne fut pas longtemps considéré comme une dissertation spéculative. On en faisait bientôt application à la pratique. La Boétie devint, sans le vouloir, l’auxiliaire des passions et des discussions politiques. Son œuvre fut dénaturée, et c’est là qu’il faut chercher la cause de l’interprétation erronée qu’on en donna si souvent.

Le Contr’un est le produit d’une utopie, mais d’une utopie grande et noble. À chaque page s’exhale le plus pur et le plus sincère amour de l’humanité. Rien de plus hardi, mais aussi rien de plus honnête n’a été écrit « à l’honneur de la liberté contre les tyrans », que ce petit traité qu’on prendrait, selon la belle expression de Villemain[69], « pour un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome, sous la statue brisée du plus jeune des Gracques ». Tout y est antique, en effet : la forme, l’inspiration, les pensées. La forme est de cette beauté sobre, aux lignes nettes et pures qui caractérisent l’art de la Grèce. Au dire de Montaigne, c’est une lecture de Plutarque qui inspira cette amplification oratoire, et les sentiments en sont si austères que nul penseur ancien ne les désavouerait. La passion qui y domine est cet amour ardent de la liberté qui fait parfois les Harmodius et les Thraséas, mais tempéré, ici, par le respect de la justice et on y retrouve ce culte de la fraternité qui honorait la morale stoïcienne. Suivant La Boétie, la nature ne nous a faits inégaux « qu’afin de nous entreconnoistre tous pour compaignons, ou plustost pour frères ». Sublime illusion, dont sont capables seules les âmes délicates, et qui confond dans un même élan l’égalité et la charité !

Mais La Boétie n’a pas apporté dans les questions qu’il traite l’harmonieuse pondération qui est le propre des ouvrages de l’antiquité. Son argumentation, toujours pressante et animée, est souvent bien incomplète. Il décrit plus volontiers les effets de la servitude qu’il n’en recherche les causes et n’en indique les remèdes. Comme on l’a judicieusement remarqué, c’est un cri éloquent contre la tyrannie ; il ne faut point chercher dans ces pages colorées une raison politique, une maturité de vues que son auteur ne pouvait pas y mettre. Prévost-Paradol[70] a fort bien noté que La Boétie soulève plus de questions qu’il n’en résout, et, en agitant avec une émotion si brûlante ce triste sujet de méditation pour les plus nobles intelligences, il nous instruit moins qu’il ne nous oblige à penser. Essayons pourtant de coordonner ses principes et de les rassembler en un corps de doctrine.

« Je ne puis comprendre, écrit quelque part Montesquieu, comment les princes croient si aisément qu’ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu’ils ne sont rien. » Telle est, au fond, la pensée même de La Boétie. Ce qui l’indigne surtout, c’est que le peuple oublie sa puissance, car il est fort, puisqu’il est le nombre, au bénéfice d’un homme qui est faible, puisqu’il est seul. Et quand cette puissance est une fois abandonnée, le peuple s’y accoutume aisément et s’enfonce plus avant dans la servitude, qui l’amollit au point de s’en faire aimer, si bien qu’on dirait, à le voir, « qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude ». Puis le temps s’écoule, qui affermit les tyrannies, et les générations se succèdent, plus dociles au maître, parce qu’elles sont nées en esclavage. C’est là un extrême malheur, comme l’écrit La Boétie, d’être sujet d’un maître, d’autant qu’on ne peut jamais être assuré qu’il sera bon, puisqu’il est en sa puissance d’être mauvais quand il le voudra.

Quel moyen employer pour faire cesser une situation si désastreuse ? Devra-t-on chasser le tyran ignominieusement ? le bannir de la société, et dépouiller de tout celui dont le pouvoir est illégal ? ou bien quelque homme de courage ira-t-il jusqu’à tremper ses mains dans le sang de l’ennemi commun ? Et les jeunes filles couronneront de myrthe ce hardi citoyen, les poètes le chanteront sur leur lyre, tous célébreront son exploit comme la délivrance même de la patrie ! Non, la haine de La Boétie est moins farouche, si elle n’est moins profonde ; elle est plus honnête et plus réfléchie. Il n’est pas besoin de répandre le sang, fût-ce celui d’un coupable. Le propre auteur de sa servitude, c’est le peuple, qui s’y soumet volontairement[71] ; qu’il cesse donc de vouloir être esclave, et il le sera. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiés, ou Pesbranliés, mais seulement ne le soutenés plus, et vous le verrés, comme un grand colosse à qui on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en bas et se rompre. S Tel un rameau périt et se détache du tronc qui ne le nourrit plus[72].

Sans nul doute le remède ne serait pas très efficace : il fait plus d’honneur au caractère de La Boétie qu’à son expérience politique. Après avoir omis de distinguer l’autorité qui s’exerce légitimement de l’autorité illicite, et s’être imprudemment attaqué au principe même d’autorité, La Boétie émet une illusion naïve. Il semble croire que l’homme pourrait vivre dans l’état de nature, sans société et sans gouvernement, et laisse entrevoir que cette situation serait pleine de bonheur pour l’humanité. Le rêve est puéril, mais exposé avec une éloquence communicative, car l’on sent toujours, à travers l’utopie, la conviction d’une âme ardente et jeune, sincère avant tout dans ses emportements.

Tel est, en effet, le caractère saillant de La Boétie : une forme à la fois savante et entraînante, une langue vive et colorée, qui pare un fonds par lui-même assez pauvre d’idées. Ce reproche pourtant ne doit point être exagéré. Pour cela, il ne faut pas oublier que la Servitude volontaire avait été composée par son auteur, bien avant les grands mouvements politiques et religieux du XVIe siècle. Dans de semblables circonstances, jointes au jeune âge de l’écrivain, il était nécessaire que le Contr’un fût l’œuvre d’un esprit plus généreux qu’expérimenté. La passion de La Boétie lui avait été inoculée, en quelque sorte, par l’amour de l’antiquité, par la lecture de ses orateurs, le culte de ses poètes, qui revoyaient alors le jour après un si long oubli. Elle devait donc être, dans une large part, irréfléchie et inconséquente, comme ces opinions qu’on puise toutes faites dans les livres, sans, prendre le temps de les accommoder à l’époque, ou sans les modifier suivant sa propre connaissance des hommes et des choses. Ceci explique encore la différence si considérable qui existe entre la Servitude volontaire, ouvrage de jeunesse et d’imprévoyance, et les Essais, rassemblés par un écrivain en la complète maturité de son talent, après une observation lente et sagace et la leçon des événements. « La Servitude volontaire, dit M. R. Dezeimeris, écrite d’entraînement, à une époque d’espérance générale et de foi en l’avenir, est une œuvre de conviction. Les Essais, composés à bâtons rompus, dans des entr’actes d’émeutes, et en pleine désillusion, sont le livre du doute. La Boétie avait été véhément par confiance et enthousiasme ; Montaigne, aussi libéral que son ami, mais mieux édifié sur les ambitions des hommes, allait être modéré par expérience et conservateur par méfiance[73]. »

Quelle que soit, au reste, la date à laquelle on s’arrête, sur la foi des contemporains de La Boétie, pour fixer l’époque de la composition du Contr’un, il ne faut pas l’accepter sans atténuation. Soit que l’on admette avec Montaigne que ce libelle est l’œuvre d’un garçon de seize à dix-huit ans, soit qu’on monte jusqu’à dix-neuf ans avec de Thou, il est certain qu’il fut remanié et complété dans la suite. Par qui ? Là est la question, car nous ne sommes point assurés d’avoir le vrai texte de l’écrivain, la publication s’étant faite en fraude et contre le gré de ceux qui avaient le plus souci de la bonne renommée de La Boétie. Est-ce l’auteur qui aurait revu plus tard le texte de son propre ouvrage ? ou bien faut-il y voir la main de Montaigne, qui se serait permis quelques corrections délicates et discrètes aux vers et à la prose de son ami ? On pourrait croire aussi que le Discours, en courant longtemps sous le manteau, s’est insensiblement accru, et supposer en quelques endroits des interpolations ainsi amenées. La retouche n’en est pas moins incontestable. La Boétie y parle de Ronsard, de Baïf, de Du Bellay, qui ont « fait tout à neuf » notre poésie française. Or, les uns et les autres ne commencèrent à être connus que postérieurement à 1546, ou même à 1548. Du Bellay n’avait rien publié avant 1549, et la réputation de Ronsard ne se répandit vraiment en France qu’en 1550. C’est à cette époque environ (1552) qu’il conçut le projet de cette Franciade, mentionnée par La Boétie, si longtemps promise par le grand poète, et dont il ne donna les quatre premiers livres qu’en 1572 seulement, mais qu’il n’acheva jamais. Quant à Baïf, né en septembre 1532, il n’avait alors que quatorze ou quinze ans et n’avait rien imprimé encore. On le sait, l’apparition de la Pléiade n’eut lieu qu’en 1549, à la publication de la Défense et illustration de la langue françoise, qu’il faut considérer comme le manifeste et le signal de la nouvelle école : cette date, selon le mot si pittoresquement exact de Sainte-Beuve, est précise comme celle d’une insurrection[74]. La Boétie ne pouvait donc s’exprimer ainsi sur le compte des trois poètes, qu’après l’apparition des odes de Ronsard en 1550 et 1552, de celles de Du Bellay dans le recueil de 1550, et des Amours de Baïf en 1552. Tout cela indique, assurément, des corrections postérieures, pratiquées soit par des mains étrangères, soit qu’un La Boétie de vingt-deux à vingt-quatre ans, sans doute l’écolier d’Orléans, ait revu et retouché l’œuvre du « garçon de seize ans ».

Dans cet ordre d’idées, on peut émettre une autre hypothèse qui, si elle explique bien des choses, a le tort grave de contredire Montaigne. N’est·il pas permis de croire que le Contr’un fut composé, plutôt que revu, à Orléans, par La Boétie, sinon encore mûri par l’étude, moins adolescent pourtant qu’on ne l’a cru jusqu’ici ? Cette explication serait à plusieurs égards bien vraisemblable. Le milieu dans lequel vivait alors La Boétie, ses fréquentations, ses travaux expliqueraient, dans une certaine mesure, de semblables aspirations. L’Université d’Orléans était un centre de libre discussion, et les maîtres qui y enseignaient, ne s’effrayaient point des hardiesses de la raison. L’un d’entre eux surtout, Anne Du Bourg, se passionnait aisément pour les généreuses conceptions. Est-il téméraire d’admettre que l’âme ardente de La Boétie se soit sentie attirée vers cette nature droite, franche, si chaude dans ses affections, comme dans ses haines ?

Certes, de grandes dissemblances séparaient leurs caractères : le respect de l’autorité, de la légalité, les convictions religieuses. Que de nombreux points de contact aussi ! L’un et l’autre étaient de fervents adeptes de la science juridique, dont l’étude développait encore davantage, dans les intelligences d’élite, le goût de l’examen consciencieux et de la discussion indépendante. Libre par dessus toutes choses, cette étude n’avait pas alors de cadre tracé, une suite réglée d’avance, des développements prévus comme de nos jours. Les investigations s’y exerçaient sans entraves : plus que partout ailleurs l’amour de la dialectique pouvait s’y donner carrière. Au XVIe siècle, comme on l’a fait remarquer[75], l’enseignement du droit était une prédication plutôt qu’une institution, une sorte de recherche de la vérité, faite en commun par le maître avec ses élèves, et pour laquelle ils se passionnaient ensemble, ouvrant un champ sans fin aux spéculations philosophiques. C’est là un des motifs qui expliquent comment les plus célèbres jurisconsultes de cette époque entrèrent si aisément, portés par la nature même de leurs occupations, dans le mouvement de la Réformation, dont ils furent les plus habiles, les plus forts et les plus héroïques défenseurs.

À cet égard, Anne Du Bourg était l’idéal du professeur. Entre autres rares mérites, il savait faire passer chez ceux qui l’écoutaient les convictions qu’il ressentait lui-même, les convertir aux vérités que la réflexion lui avait fait entrevoir et que sa raison acceptait. Mais il est vrai d’ajouter que Du Bourg n’était pas alors le réformateur qu’il devint plus tard. Entré de bonne heure dans les ordres ecclésiastiques, il est hors de doute qu’en prenant place dans les rangs du clergé, il en partageait les croyances. Nature ardente et enthousiaste, passionnée pour la libre recherche, le jeune professeur n’arriva à la Réforme que poussé par la force même de son esprit inquiet, entraîné par ce besoin de changement et d’examen qui possédait l’Europe entière. Et l’ordre même de ses méditations avivait les tourments de son âme et contribuait à cet événement pour une large part. Serait-il inadmissible d’avancer, après cela, que La Boétie se soit échauffé à un semblable voisinage, sans que ses convictions religieuses y aient été atteintes ? Toute sa vie publique et sa mort même nous sont de sûrs garants de sa fidélité aux croyances orthodoxes. L’ardeur de sa jeunesse ne dut pas moins s’embraser à l’éloquence de ce maître qui allait bientôt finir par la plus courageuse des obstinations. Est-il téméraire de chercher dans le Contr’un l’influence de Du Bourg, agité en tous sens par le besoin d’innovations et de progrès, encore catholique, mais incertain, ébranlé sans doute dans sa foi ? Devrait-on voir dans la prose entraînante de La Boëtie l’écho prolongé jusqu’à nous de l’enseignement d’Anne Du Bourg ?

Pour s’arrêter à cette explication, nous avons déjà dit qu’il ne faut tenir nul compte du témoignage de Montaigne. Peut-être n’en faudrait·il pas non plus tenir un compte excessif. M. Dezeimeris a cru que Montaigne s’efforçait de rajeunir son ami pour constater que la Servitude était une œuvre d’extrême jeunesse, et atténuer ainsi l’interprétation exagérée que pouvait souffrir cet ouvrage, publié, comme il le fut, au milieu de diatribes révolutionnaires[76]. La chose est plausible. Il est juste aussi de faire remarquer que la composition du Contr’un se place, — à quelque date qu’on l’attribue, — dans une période que Montaigne ne vécut point aux côtés de son ami. De là, sans nul doute, le manque de précision dans l’affirmation de Montaigne et les deux âges qu’il assigne successivement à cette composition. D’ailleurs, d’autres considérations semblent encore venir ébranler le témoignage de Montaigne et confirmer l’hypothèse de la rédaction à Orléans. Il paraît particulièrement difficile qu’un tout jeune homme puisse ainsi façonner à son usage une langue sobre, expressive, bien personnelle, surtout si l’on admet, comme il le faudrait supposer, qu’il n’écrivait pas dans un centre intellectuel de premier ordre. À moins d’un génie exceptionnellement doué, de qualités absolument transcendantes, — et ce n’est pas le cas de La Boétie, esprit fort remarquable assurément, mais que des dons si extraordinaires ne semblent avoir jamais distingué, — la chose serait sans exemple dans les annales littéraires. Au contraire, écrit à Orléans, c’est-à-dire au moment où la Pléiade commence à poindre, où les tentatives de rénovation littéraire s’agitent déjà un peu confusément, composé dans ce milieu voué par excellence aux libres controverses et aux entretiens érudits, le Contr’un germe à son heure, dans un sol bien préparé à son éclosion. Ainsi mis en sa place, c’est un anneau dans la grande chaîne des accroissements humains. L’ouvrage de La Boétie prend rang à sa date dans le développement de la langue et de l’esprit français. Les progrès intellectuels sont solidaires les uns des autres, et ils se tiennent entre eux par des liens étroits, qu’il n’est pas permis de rompre.

Replacer, de la sorte, le Contr’un. dans le milieu qui l’inspira probablement, pourrait contribuer, en outre, à expliquer l’application qui en fut postérieurement faite. Prédisposée entre toutes les villes de France à bien accueillir la réforme religieuse, Orléans en devint rapidement un des plus ardents foyers. Quelques-uns de ceux qui avaient été les compagnons de La Boétie sur les bancs de l’école en furent plus tard les principaux adeptes, et, dans ce nombre, il faut compter Lambert Daneau, dont nous aurons à nous occuper encore. Uni dans sa jeunesse avec La Boétie, dont il partageait les goûts studieux et les travaux intelligents, Daneau fut entraîné au calvinisme par la constance et par l’exemple de son maître, Anne Du Bourg, dont il semble avoir été l’élève favori. L’un et l’autre, Daneau et La Boétie, se communiquaient alors leurs projets comme ils échangeaient leurs pensées, et Daneau fut sans nul doute le confident des premiers essais de La Boétie. C’est lui assurément qui eut la primeur du Contr’un, si elle n’avait pas été réservée au maître qui les guidait tous les deux. Leurs âmes, animées d’un même élan, devaient se comprendre à merveille, et c’est dans l’intimité de ces relations qu’il faut chercher le vrai motif pour lequel le Coutr’un était si répandu parmi les fervents huguenots. Peut-être avait-on cru un moment pouvoir convertir à la cause commune l’esprit si droit de La Boétie, et quand il fut bien avéré que ces nouveautés ne l’avaient point tenté, quand il ne fut plus de ce monde pour se défendre des fausses interprétations, on publia l’œuvre dans laquelle il s’était mis tout entier, avec l’ardeur et les utopies de sa jeunesse. On voulut en faire une application, d’abord timide, aux choses du présent, que La Boétie avait pourtant évité avec soin de toucher. On n’était pas fâché d’entendre un catholique, dont la foi n’avait jamais été suspectée, traiter, avec une aussi grande liberté d’allures, les questions qui préoccupaient le plus les huguenots. On faisait bien remarquer, qu’au prix du catholique, ceux-ci étaient « trop doux et trop serviles ». On espérait enfin que ce franc parler convaincrait bien des gens indécis, et que les autres Français, « qu’on traite pire que des bestes », s’éveilleraient à cette mâle parole « pour recognoistre leurs misères et aviser très tous ensemble de remédier à leurs malheurs[77]. » L’éditeur omettait seulement de dire que cette application particulière, qu’il faisait aux maux de la France du discours de La Boétie, n’était point le cas de celui-ci. Il commettait la première fausse interprétation du Contr’un ; par malheur, elle ne devait pas rester la dernière.

La publication de la Servitude volontaire n’eut lieu qu’en 1574, plus de dix ans après la mort de son auteur, et, — chose curieuse, qui n’a cependant été mentionnée par aucun des biographes de La Boétie, — le premier extrait qui en fut publié le fut en latin[78]. En 1574 parurent en effet, sous le pseudonyme d’Eusèbe Philadelphe, quicachait un écrivain protestant, deux dialogues latins assez longs, dirigés contre le roi et la reine sa mère[79]. Le premier avait déjà été publié l’année précédente, à la fois en latin[80] et en français[81] six mois et douze jours seulement après la Saint-Barthélemy. C’est dire qu’il était assez violent et qu’il eut quelque retentissement : on le traduisit même en allemand[82], et la cour le fit combattre par un libelle contradictoire d’Arnaud Sorbin[83]. Quant au second dialogue, d’une forme un peu plus modérée, il voyait le jour pour la première fois et se terminait par une longue tirade sur la servitude volontaire, qui n’était autre qu’un important fragment du discours de La Boétie, mis en latin pour les besoins de la cause. Œuvre anonyme et collective, comme devait être plus tard la Satyre Ménippée, mais composée avec infiniment moins d’esprit, le Réveille-Matin des François renfermait un pêle-mêle de discussions et d’opinions sur les diverses questions du temps[84]. Pour le rendre plus redoutable encore, on ne tarda pas à le mettre en français, et l’extrait de La Boétie parut alors, tel qu’il avait été écrit, sans que son auteur fût nommé pour cela.

Il ne le fut pas même en 1576. À cette date[85], un pasteur de Genève, Simon Goulard, éditait trois volumes compacts de pièces publiées « tant par les catholiques que par ceux de la religion », depuis la paix de 1570. C’est une indigeste collection de libelles, dont quelques-uns sont du compilateur lui-même, mais dont la plupart ont été traduits ou arrangés par lui. Au milieu du troisième volume, nous voyons figurer la Servitude volontaire, moins mutilée que dans le Réveille-Matin, sans que son texte offre pourtant des garanties suffisantes d’exactitude et de correction. C’est là, à vrai dire, qu’il faut chercher la première manifestation imprimée du Contr’un.

Née, pour ainsi parler, avec les troubles, la renommée de la Servitude volontaire grandit avec eux et passa comme eux. Sous la monarchie libérale de Henri IV ou sous la puissante autorité de Richelieu ou de Louis XIV, on ne se préoccupa guère des opinions de La Boétie et son libelle fut tout à fait oublié. Seuls, quelques esprits curieux le recherchent encore et le lisent. Un poète bordelais, Martin Despois, nous apprend combien le Contr’un était rare au commencement du XVIIe siècle. Longtemps il désira l’opuscule. La libéralité d’un ami, Gabriel Cormier, le lui procure enfin et aussitôt il remercie son bienfaiteur de ce don par une charmante pièce d’hendécasyllabes latins, instructifs à bien des égards[86]. Une mort prématurée, dit-il, a fait périr La Boëtie, et voici que maintenant un oubli injuste frappe encore son oeuvre, comme une nouvelle mort :

Sic mors eripuit secunda famam.

Pourtant La Boétie ne mérite pas ce destin : c’était un cœur généreux, une âme honnête, qui vivait dans un temps indigne de le comprendre :

Fuit pulcer olor Boetianns,
Indignus sociisqne seculoque
Quod tum barbaries tenebat atra.

Et, il ces plaintes, se mêle bientôt un accent contenu de découragement personnel, qui en rend le ton plus touchant et plus vrai.

Toutefois, cette gloire de La Boétie, quoique fort diminuée assurément, n’était pas seulement, comme on pourrait le croire, une gloire de clocher. Elle s’étendait même au delà des frontières françaises. Jean de Wower, l’ingénieux panégyriste de l’Ombre, souhaitait lui aussi de prendre connaissance du Contr’un. Il le réclame de Hambourg, avec instances, à son ami Dominique Baudius, fixé alors à Leyde, mais celui-ci ne peut le lui envoyer[87], car il a laissé en Zélande, entre les mains du fils de sa sœur, l’exemplaire qui le contient (12 janvier 1603). Jean de Wower insiste[88], et Baudius finit par adresser au curieux philologue de Hambourg le petit traité de La Boétie[89], avec l’Hésiode de Heinsius, plus d’un an après sa demande (10 mars 1604).

Si l’on en croit Tallemant des Réaux[90], le renom posthume de l’auteur de la Servitude volontaire s’éleva plus haut encore. Un jour, Richelieu voulut lire lui aussi cet opuscule si vanté par Montaigne. En vain, le fit-il rechercher chez tous les libraires de la rue Saint-Jacques, bien fournie alors en marchands de livres, vieux ou nouveaux : aucun ne possédait le petit discours ou ne voulut le procurer au cardinal. Enfin, l’un d‘entre eux, plus savant ou plus avisé que ses confrères, le libraire Blaise, se décida à le céder aux intermédiaires du tout-puissant ministre au prix de cinq pistoles. Il n’avait eu, pour cela, qu’à détacher des Mémoires de l’Estat de France sous Charles neufiesme les quelques feuillets consacrés à l’œuvre de La Boetie. Le cardinal put ainsi la lire. Il dut sourire des utopies du jeune conseiller ; sans doute, la décision de son caractère ne s’accommoda guère de ces théories incertaines, et l’homme d’État traita de chimères les nobles aspirations de ce réformateur adolescent.

Par bien des côtés, le XVIIIe siècle ressemble plus au XVIe siècle que le siècle même de Louis XIV. Durant les cent années qui séparent ces deux époques, cette poussée vers la liberté de discussion et d’action s’est ralentie ; on dirait que le flot des idées audacieuses a disparu sous terre, qu’il y roule sans bruit pour réapparaître à son heure. Aussi le XVIIIe siècle était-il mieux à même de comprendre et d’apprécier le Contr’un. Dès les premières années, nous voyons la Servitude volontaire réimprimée prendre à la suite des Essais de Montaigne une place qu’elle garda presque toujours depuis lors. De cette façon, elle fut plus répandue en France : sous la protection de Montaigne, elle pénétra plus avant dans les esprits. Il ne paraît pas cependant qu’on s’y soit beaucoup arrêté. L’influence du Contr’un ne fut pas aussi notable qu’on aurait pu l’attendre. Parfois pourtant, quelque nature d’élite, éprise comme La Boétie de l’amour de l’humanité, se rencontrait avec lui dans un cri éloquent ou dans une pensée généreuse, et il serait intéressant de rapprocher, par exemple, le Contrat social de la Servitude volontaire, de comparer Jean-Jacques avec La Boétie[91].

Malgré ces heureuses exceptions, on peut dire que l’œuvre de La Boétie ne fut pas estimée à sa juste valeur. Presque à la veille de la Révolution, M. de Paulmy en publiait une appréciation qu’il est intéressant de signaler, à cause du moment où elle fut écrite[92]. Elle est sévère, et M. de Paulmy pense que le Contr’un « pouvait tout au plus faire honneur à l’esprit de son auteur ». Il conclut ainsi : « C’est l’ouvrage d’un jeune homme qui avait de l’esprit et avait déjà lu un assez grand nombre de livres ; il écrivait bien pour son temps, mais il raisonnait mal. On peut donner les mêmes louanges, et reprocher les mêmes défauts à ceux qui, de nos jours, ont soutenu des paradoxes philosophiques et politiques sur l’égalité des conditions, le despotisme, etc. » Certes, ces restrictions seraient assez justes, si l’auteur avait loué davantage et la fermeté de la langue de La Boétie et la netteté toujours si grande de son expression. Il importe d’ajouter que cette opinion défavorable de M. de Paulmy tranche assez avec les opinions du moment. Il était de mode alors, dans toutes les classes de la société, de se montrer plus indulgent pour les réformateurs politiques, et cette sentence ne fut peut-être bien que l’expression d’un jugement personnel.

Bientôt les temps s’assombrirent. Aux jours d’émeute, on cherche à faire arme de tout : des pavés des rues comme des œuvres du passé. Le Contr’un n’échappa pas à la destinée commune. Au milieu de la Révolution, on le rendit à la lumière, rajeuni, commenté et adapté aux besoins de l’heure présente[93]. Plus tard, La Boétie servit au même usage. M. de Lamennais l’édita, en le faisant précéder d’une préface violente[94] et son exemple fut suivi par d’autres[95]. C’était rabaisser un des monuments de la langue française, en l’employant aux attaques des partis. Il y a plus encore. Ceux qui, sur de semblables traces, veulent faire de La Boétie un des précurseurs des révolutions modernes, un fauteur de discordes, et voient dans son éloquent libelle le symbole des revendications sociales, mécormaissent à la fois sa vie et sa pensée. Lire ainsi la Servitude volontaire, c’est la lire à rebours, comme les sorciers lisaient la messe quand ils la célébraient en l’honneur du diable.

III


La Boétie traducteur et poète. Son goût pour Plutarque. Il annote le traité de l’Amour et traduit en français les Règles de Mariage et la Lettre de consolation de Plutarque à sa femme. La Boétie et Amyot. Traduction de la Mesnagerie de Xénophon. Ses qualités. On la réimprime au XVIIe siècle. La Boétie poète français. Il traduit en vers un fragment de l’Arioste. Les sonnets de La Boétie. Leurs mérites et leurs défauts. Ses vers latins.


Pour achever de juger la physionomie littéraire de La Boétie, il ne faut point omettre l’examen de ses traductions et de ses poésies, latines ou françaises. Nous allons les étudier successivement. Aussi bien, les unes et les autres nous fourniront des particularités remarquables et dignes d’être notées.

La Boétie était un véritable philologue, il en avait les qualités : l’érudition, la sagacité, la critique. Sa solide instruction le rendait capable des besognes délicates vers lesquelles son goût le portait. Dès sa jeunesse, il s’efforçait de dépouiller les ouvrages de l’antiquité de l’élément étranger que le temps y avait introduit. Certes, si les siècles avaient conservé une grande partie des chefs-d’œuvre de l’esprit hellénique, ceux-ci n’étaient pas demeurés, à travers tant d’années, dans l’harmonieux appareil de leur beauté native. À mesure qu’il se répandait par le monde, bien des scories s’étaient mêlées à ce métal précieux et elles en altéraient la pureté et l’éclat. Maintenant que le génie de Gutenberg allait vulgariser ces travaux encore davantage et mettre à la portée des érudits les plus modestes ce qui avait été, jusque-là, le privilège exclusif des heureux et des riches, il fallait, autant que possible, pénétrer les secrets de la pensée antique, et la reproduire dans tout son charme et toute son intégrité.

Ce fut l’ambition du XVIe siècle, et La Boétie s’y livra lui aussi, avec l’ardeur à la fois entraînante et réfiéchie, qu’il apportait dans ses entreprises. Mais son rôle, dans la Renaissance philologique, demeura longtemps ignoré. Montaigne ne l’a pas indiqué, car l’érudition du philosophe n’était pas assez solide pour juger des difficultés d’un semblable labeur. Le mérite d’avoir mis en lumière la haute science philologique de La Boétie appartient tout entier à M. R. Dezeimeris. C’est lui qui a retrouvé la trace, jusqu’alors perdue, des goûts critiques de La Boétie, et découvert ainsi, selon la très juste expression de Sainte-Beuve, un La Boétie primitif, antérieur à celui dont Montaigne nous a laissé le portrait, et tout à fait neuf[96]. Les pages qui suivent ne sont, et ne pouvaient être que le résumé des trouvailles de M. Dezeimeris sur La Boétie philologue, un aperçu des considérations qu’il a lui-même émises ailleurs, en publiant pour la première fois, avec tant d’autorité, les remarques de La Boétie sur l’Ἐροτιϰός de Plutarque[97].

Plutarque, en effet, attirait La Boétie, et, en particulier, dans Plutarque, le recueil de ses œuvres diverses ou morales. La philosophie de ces opuscules charmait La Boétie, et les difficultés qui se rencontraient alors, à chaque ligne, l’eussent retenu à l’étude d’un écrivain si intéressant par lui-même. Dans le commencement du siècle, ces moralia avaient été rassemblées par les soins du crétois Démétrius Ducas[98], et Alde en livrait la collection au public savant en mars 1509. Cette édition fut avidement accueillie[99], quoiqu’elle eût été confectionnée avec plus de bonne volonté que de jugement, et qu’elle reproduisît trop scrupuleusement les lacunes et les erreurs des manuscrits suivis. Trente ans après, Froben imprimait à Bâle, en 1542[100], une nouvelle édition amendée et plus correcte. Entre-temps, la critique avait fait un grand pas et la philologie classique était née. De véritables érudits avaient exercé leur sagacité et leur science sur le texte des écrits philosophiques de Plutarque, de sorte que, pour en donner une collection sensiblement améliorée, il suffisait à Froben de centraliser le résultat de ces remarques et de ces corrections. On essayait même de traduire Plutarque en latin et les versions ainsi entreprises commençaient à être assez nombreuses pour former un volume, également imprimé à Bâle, en 1541, et qui comprenait déjà plus de la moitié des moralia[101].

C’est sur le texte de Plutarque donné par Froben, fort défectueux malgré ses améliorations, que La Boétie exerça son jugement. À ses côtés, son collègue et ami Arnaud de Ferron se livrait à la même étude avec un zèle digne d’éloges. Il s’occupait à mettre en latin divers opuscules non encore traduits de Plutarque[102] et ses traductions parurent successivement à Lyon en 1555, 1556 et 1557. Pour mener à bien une semblable tâche, Ferron recourait à l’obligeance des érudits avec lesquels il était lié : à Jules-César Scaliger il demandait des préfaces et probablement aussi des conseils ; il consultait La Boétie sur le résultat de ses lectures et de ses observations. La preuve matérielle de cette collaboration nous est fournie par la traduction du traité de l’Amour, publiée par Ferron chez Jean de Tournes, en 1557[103]. À la suite de cette traduction se trouvent plusieurs restitutions intéressantes et une note nous informe que la plupart sont dues à La Boétie. Sans doute ce sont la des remarques sans prétention et dont il ne faudrait pas surfaire l’importance ; elles sont curieuses cependant à envisager à bien des égards.

C’était le produit de ses propres conjectures, de ses recherches personnelles, que La Boétie échangeait ainsi avec Ferron, et l’érudition nullement pédantesque, qu’il apportait en tout ceci, prouve bien qu’il s’exécutait avec plus d’amicale bonne grâce que d’ambition philologique. Tous les renseignements fournis par La Boétie n’ont pas été publiés par Ferron : nous n’en possédons qu’une partie et il est vraisemblable même qu’en les écrivant La Boétie n’avait pas la pensée de les voir imprimer un jour. Sans doute, quand ces doctes restitutions arrivaient à leur heure, Ferron se hâtait d’en faire son profit, et il agissait sagement de prendre ainsi, sans façon, ce que lui offrait si cordialement son collègue. Ce qui en reste permet de se faire une idée du travail fourni au traducteur de Plutarque par le jeune et éminent helléniste. L’examen de ce fragment de commentaire sufiit surtout pour qu’on puisse constater le mérite du philologue et la valeur de son œuvre. Ainsi que le note M. Dezeimeris[104], en publiant à nouveau les remarques de La Boétie avec un commentaire qui les rend plus précieuses encore, de semblables travaux étaient plus méritoires au XVIe siècle qu’on ne le croirait tout d’abord. Ils supposent une grande somme d’érudition et de lectures, et chaque esprit était à lui-même le propre auteur de sa science. On ne possédait point alors les lexiques et les index, qui depuis ont singulièrement facilité ces sortes de recherches. Les textes étaient plus que jamais remplis de lacunes, d’erreurs et d’interpolations. Quelle méthode sûre et quel jugement droit ne fallait-il pas avoir pour parvenir ainsi à un résultat satisfaisant ? Telles étaient les qualités maîtresses de La Boétie, et, en constatant maintenant l’ingéniosité de ses conjectures, on ne peut que souscrire à l’éloge flatteur qu’Arnaud de Ferron, bien placé pour le juger à l’œuvre et sur des preuves que nous n’avons plus, décernait à son collaborateur[105], qu’il appelait « un homme vraiment attique et le second Budé de son siècle ».

Quelque honorable qu’elle fût par elle-même, cette besogne n’était qu’une préparation. La Boétie voulut lui aussi tenter de faire passer en français quelques-uns des petits traités de Plutarque. Il en traduisit deux. L’un, les Règles de Mariage, avait eu un succès particulier à cette époque. En moins de trente ans, de 1535 à 1571, date de la publication des traductions d’Amyot et de La Boétie, l’opuscule de Plutarque fut tourné cinq fois en langage commun[106]. On le mit même « en rythme françoise », sans doute pour rendre les préceptes qu’il contenait plus aisés à retenir, et quelques-unes des versions en prose — celles de jean Lode et de Jean de Marconville — eurent jusqu’à trois et quatre éditions. Le tableau que fait Plutarque de la fidélité conjugale méritait assurément d’être aussi goûté. La Boétie a su laisser à cet aimable dialogue le charme de langage qui le caractérise dans l’original, et reproduire sans les affaiblir les conseils que donne aux jeunes époux le philosophe de Chéronée[107]. Le second des opuscules de Plutarque que La Boétie voulut traduire est d’un attrait plus sévère : c’est la lettre de consolation que Plutarque écrivit à sa femme après la perte de leur fille au berceau. Là encore, La Boétie ne s’est point trouvé inférieur à son entreprise. On sent poindre, dans sa prose émue, la douleur du père et la résignation du philosophe, qui se soumet simplement et dignement au malheur qui le frappe.

Comme on le voit, La Boétie avait beaucoup pratiqué Plutarque. Ainsi que Montaigne, il aimait son attrayante sagesse, qu’il avait plus approfondie encore que Montaigne. Maintes fois il le cite, au cours de la Servitude volontaire, et toujours les préceptes du penseur grec sont traduits avec une exactitude, avec un bonheur d’expression qui montrent l’érudition et le goût de La Boétie[108]. Ce qu’il a essayé d’en faire passer dans notre langue a été rendu avec une consciencieuse élégance, qui lui permet de figurer sans désavantage à côté des traductions mêmes d’Amyot. Assurément il ne peut venir à la pensée de personne de mettre en parallèle le mérite des deux tâches et d’en comparer la valeur : elles sont hors de proportions. Mais si l’on rapproche les deux courts traités de Plutarque traduits par La Boétie de la version donnée par Amyot, on peut voir que cette traduction du jeune helléniste balance souvent celle d’Amyot par des qualités sérieuses et personnelles. Un critique qui a beaucoup étudié Amyot et qui l’a fait surtout au point de vue qui nous occupe, Auguste de Blignières, reconnaît qu’Amyot garde toujours une originalité supérieure de style. « La Boétie est moins égal ; il n’a pas cette lucidité de diction qui jette un jour heureux sur toutes les parties de la pensée, il n’a pas ce charme exquis du naturel, cette vive netteté du coloris, cette douce teinte de bonhomie et de sensibilité dans le style, qui donnent un prix infini à la traduction de son rival[109]. »

Ceci est exact de tous points, mais il est juste d’indiquer à côté, plus amplement qu’on ne l’a fait, les points sur lesquels La Boétie l’emporte. Moins abondant qu’Amyot, La Boétie est un interprète plus précis et suit de plus près l’original. Par la nature même de son ouvrage, Amyot, transportant Plutarque en français pour le rendre accessible au plus grand nombre, essayait avant tout de faire comprendre son auteur : il ne pouvait s’arrêter à toutes les ressources de style, à copier des détails qui eussent surchargé sa besogne sans l’éclairer. Il fallait plutôt songer à donner des écrits de Plutarque un ensemble harmonieusement établi, où toutes les qualités vinssent, dans leur ordre, tenir le rang qu’elles devaient occuper. Sa traduction était un édifice de proportions régulières et bien établies qu’Amyot éleva avec une conscience jalouse. Plus philologue par instinct, La Boétie au contraire cherchait à reproduire la prose de Plutarque avec une exactitude qui n’excluait pas l’élégance. Il possédait par dessus tout la connaissance de la langue, et le sentiment de la phrase grecques. Il avait autant approfondi la syntaxe de l’une que le génie de l’autre. Et quand son érudition si solide, sa critique si pénétrante et si avisée l’amenaient à découvrir le vrai sens caché d’un auteur mal édité, avec quelle précision ne cherchait-il pas à rendre toutes les nuances d’une période dont il comprenait jusqu’aux moindres finesses[110] ? On trouve ainsi, dans les quelques pages de Plutarque traduites par lui, des traces nombreuses de l’effort méritoire tenté par La Boétie, pour faire sentir, dans sa prose, le jeu toujours délicat des particules grecques. Au contraire, les notes sur le traité de l’Amour nous ont montré les soins apportés à l’établissement du texte même. Nous assistons au travail de préparation intime du philologue et nous savons que cette besogne était féconde, car on y trouve bien des corrections nouvelles que les manuscrits ont justifiées depuis, beaucoup d’intelligentes remarques dont les commentateurs plus récents se sont emparés, sans nommer La Boétie.

Une traduction du dialogue de Xénophon sur l’Économie, qu’il appelle heureusement la Mesnagerie, termine avantageusement la série des traductions grecques de La Boétie, puisqu’il est maintenant démontré que la traduction de l’Économique d’Aristote n’a été rangée sous son nom que par une supercherie de libraire[111]. Cette traduction de la Mesnagerie de Xénophon est aussi la plus importante par sa longueur comme la plus digne d’être relue à cause de ses nombreuses qualités. L’ouvrage, il est vrai, méritait à tous égards que le jeune érudit y appliquât sa science et ses soins.

On sait quel charme pénétrant s’exhale du récit de l’existence rustique, quel joli tableau du séjour et des travaux des champs Xénophon a su nous tracer. Son Économique est un hymne à la campagne, mais un hymne à la fois enthousiaste et pratique. Xénophon n’aime pas la nature en épicurien lettre comme Horace, en poète mélancolique comme Virgile, qui pratiqua beaucoup son livre et qui se souvient. Xénophon est un père de famille au bon sens droit, plein de raison, d’une raison qui n’a rien de froid ni de sévère, une raison souriante et indulgente, athénienne et socratique, comme on l’a dit[112], à la fois gracieuse et aimable. Il aime les champs parce que l’esprit et le corps y trouvent en même temps la santé et la joie, parce que la vie y est utile et active et que cette activité suiïit à l’ernbellir et à la rendre heureuse. Moraliste honnête, Xénophon sait tirer de tout cela des exemples salutaires et des encouragements précieux. Son esprit clair, lucide, ennemi du pédantisme, excelle à retracer la vraie physionomie de ce bonheur tempéré, comme il aime à simplifier les connaissances nécessaires àl’agriculteur maitre de maison. Avec l’activité, la prévoyance, le sens pratique, l’amour du travail et de l’ordre, les succès arrivent nombreux et mérités. Si à ces qualités l’homme des champs ajoute l’humanité et la douceur, exempte de faiblesse, la vertu de commander par l’ascendant de son exemple et la droiture de son caractère, il sera le type accompli du père de famille tel que Xénophon le souhaite et tel qu’il a voulu nous en donner le modèle dans Ischomaque.

Faut-il s’étonner, après cela, de l’affection que l’antiquité tout entière portait à ce traité de Xénophon ? Nous l’avons déjà dit, Virgile le lisait avec plaisir et profit, comme l’indique mainte heureuse réminiscence des Géorgiques, et Cicéron, formé à l’école des Grecs, ne manqua pas de traduire cet ouvrage. La Renaissance, dans son besoin de pénétrer en tous sens le génie antique, n’avait point négligé cette partie de la culture hellénique ; il semble, au contraire, qu’elle fut plus particulièrement attirée de ce côté-ci. Le XVIe siècle était le temps des premiers essais d’économie domestique en France. Sous l’influence salutaire des chanceliers Olivier et L’Hospital, on s’était mis à étudier le ménage des champs, comme on disait alors, et il était juste que le charmant traité de Xénophon, retrouvât, après plus de quinze siècles, le même bienveillant accueil que l’antiquité lui avait fait jadis. Si nos pères aimaient l’agriculture, l’idéal de l’honnête homme, qu’ils s’étaient formé à ce contact, avait plus d’un caractère commun avec l’idéal propre à Xénophon. Comme lui, ils aimaient la vertu facile, aimable, cette sagesse enjouée faite de la modération des besoins et de l’honnêteté des désirs, que Xénophon avait prêchée et qu’il affirmait se rencontrer surtout à la campagne, dans un milieu paisible et sain.

De 1516 à 1561, c’est-à-dire depuis qu’il avait vu le jour pour la première fois jusqu’à la célèbre publication d’Henri Estienne, Xénophon eut huit éditions grecques de ses œuvres complètes[113]. À cela il faut joindre trois éditions partielles de l’ Économique, dont deux furent imprimées à Paris[114]. Le succès de ce livre était donc très réel. La Boétie en fut le premier traducteur français. Il est vrai d’ajouter qu’une traduction, faite sur le latin par Me Geofroy Tory de Bourges, avait été précédemment publiée par lui en 1531[115]. De plus, une autre traduction de François de Ferris, médecin de Toulouse, porte la date de 1562[116], ce qui en rend la publication antérieure de près de dix ans à celle de La Boétie, mais il demeure certain néanmoins que la traduction de La Boétie avait été composée avant celle-ci. Sans aucun doute, La Boétie est demeuré le traducteur le plus renommé de l’Économique de Xénophon[117]. Indépendamment de sa constante préoccupation de la fidélité et de la précision, sa version méritait de n’être point oubliée à cause de ses qualités évidentes. C’est elle qui reproduit le plus heureusement les grâces particulières à l’original. En passant ainsi d’une langue dans l’autre, l’attrait s’est amoindri assurément ; il est cependant assez grand encore pour qu’on relise ces pages avec plaisir même de nos jours. Dans la copie de La Boétie, les traits principaux du tableau sont demeurés intacts. Seul le style est trop souvent lâche et traînant, un peu diffus par suite des efforts de l’écrivain ; pourtant il garde, suivant une expression heureuse, « ce coloris discret et cette touche qui sont le charme de l’atticisme au temps de sa perfection classique ». À peine serait-il besoin de quelques retouches, faites avec retenue, pour rendre à cette copie toute sa couleur première, comme il suffirait de quelques corrections philologiques pour la mettre au courant de la science moderne. Le reproche le plus important qu’un juge compétent en ces matières, M. Egger[118], adresse à La Boétie, concerne la difficulté avec laquelle le traducteur se résout à transcrire les mots techniques. La remarque est juste, mais faut-il s’en étonner ? La langue française n’était pas parvenue à un degré suffisant de précision savante, et pour ce motif, l’extrême rigueur scientifique n’était pas de mise alors. La phrase n’avait pas encore cette netteté qu’elle devait acquérir plus tard. Nul écrivain — Rabelais et Montaigne exceptés — n’était maître de la syntaxe et du vocabulaire, et Amyot lui-même, malgré tout son talent, en offre bien souvent la preuve.

Moins heureux que Plutarque, Xénophon ne trouva point, au XVIe siècle, un traducteur qui s’attachât à donner en français le recueil complet de ses œuvres. Montaigne « résignait » cette tâche à la vieillesse d’Amyot, comme plus aisée et plus appropriée à cet âge[119]. Le grand traducteur ne mit pas ce projet à exécution, et il ne nous reste, dans la langue de l’époque, qu’une série de traductions particulières d’ouvrages séparés, qui nous donnent, à la vérité, la physionomie presque complète de l’aimable penseur, mais auxquelles il manque un lien d’unité. Ces différentes traductions partielles furent réunies[120], au commencement du siècle suivant, par un compilateur qui devait être sans doute Simon Goulard[121], que nous avons mentionné déjà à l’occasion de la publication du Contr’un. Ainsi rapprochées, ces pièces formèrent un volume publié par l’imprimeur genevois Pyramus de Candole[122]. Le collecteur déclare que ses prédécesseurs sont « dignes de louange », et il ne cache point qu’il les a « suivis en leur version », changeant seulement ce qu’il jugeait convenable. Pour La Boétie, dont la traduction de l’Économique a été reproduite, le style en a été maladroitement rajeuni et parfois au détriment de l’exactitude. En somme, Xénophon méritait un plus solennel hommage et ses traducteurs avaient droit à de plus habiles égards.

Les opuscules poétiques de La Boétie sont moins importants à considérer que ses traductions, surtout si l’on s’en tient uniquement à ses vers français. À peine sont-ils « dix ou douze » dans le modeste petit recueil de 1571, et pourtant Montaigne a rassemblé « vert et sec tout ce qui lui est venu entre mains, sans choix et sans triage ». Il voulait les imprimer en même temps que les autres productions de son ami, mais les critiques qu’il consulta sans doute auparavant crurent ces vers trop imparfaits, et la publication en fut « différée après le reste de ses œuvres, sous couleur de ce que, par delà (au delà de la Loire), on ne les trouvoit pas assez limez pour estre mis en lumière »[123]. Peut-être alors Montaigne, en homme avisé, leur donna-t-il ce dernier coup de lime, dont ils manquaient aux yeux des délicats. La fraude serait trop pieuse pour qu’il soit possible d’en vouloir beaucoup à son auteur. Six des sonnets imprimés par Montaigne sont arrivés jusqu’à nous par un autre chemin. Jean-Antoine de Baïf, qui connaissait La Boétie avant Montaigne, les a insérés, en 1571, au second livre de ses Diverses amours, c’est-à-dire au milieu de pièces qui n’avaient pas vu le jour jusque-la, mais qui dataient pour la plupart de sa jeunesse[124]. Ils lui avaient été communiqués peut-être par La Boétie lui-même et longtemps il les garda par devers lui. L’apparition du petit volume publié par Montaigne en 1571 raviva-t-elle, dans l’âme du poète, le souvenir de l’ami absent ? Toujours est-il, qu’en faisant son propre examen de conscience littéraire, il inséra au premier volume de ses Euvres en rime, dont il préparait une édition complète, les six sonnets du jeune conseiller enlevé aux lettres si prématurément. Ces six sonnets se rattachent étroitement à la publication même de Montaigne ; ce sont seulement des rédactions extrêmement différentes de quelques-uns de ceux qu’il a donnés. Le sujet est le même, mais la forme diffère.

Il est assez délicat de choisir maintenant entre ces deux versions d’une même pièce de vers, et de dire quelle est la bonne, celle qui reproduit le plus fidèlement le texte de son auteur. Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que les sonnets publiés par Montaigne sont, comme il le dit lui-même, plus « charnus, pleins et moelleux ». Les qualités qu’on y rencontre sont bien celles de La Boétie : une certaine vigueur dans l’expression, l’énergie de la phrase. Les défauts aussi qu’on y retrouve sont les mêmes que ceux des autres productions poétiques de La Boétie ; ce sont les défauts d’un écrivain plus prosateur que poète, qui se délasse en composant des vers et n’évite pas toutes les maladresses que fuirait un versificateur de profession. Au contraire, les sonnets publiés par Baïf, sont conformes à la manière de celui-ci et se rapprochent de la mode du temps. Il y a plus de recherche et plus de « métier ». Les allitérations y abondent, et les antithèses et les oppositions de mots sont, la plupart du temps, le fond même de cette poésie. Si on compare le texte donné par Baïf à celui donné par Montaigne, on remarque que les seuls vers conservés par Baïf sont ceux où se trouvent des antithèses. On est frappé, en outre, de l’ordonnance du sonnet, dont les images se suivent mieux, dont les mots se répondent davantage. La préoccupation de la symétrie y est évidente. Ce sont là des soucis de métier qui manquent à La Boétie. On objectera peut-être que Baïf, ami des premières années, dut recevoir la confidence des essais poétiques de La Boétie, et c’est à ce titre qu’il aurait accueilli les six sonnets publiés plus tard par lui. Comment expliquer alors que la rédaction, qui devrait être la première en date, soit, au contraire, la moins inexpérimentée ? Je croirais plus volontiers que Baïf était du nombre de ceux qui ne trouvaient pas ces vers « assez limez pour estre mis en lumière ». Sans doute Montaigne, qui savait quelles avaient été les relations de Baïf avec La Boétie, lui montra un échantillon des vers de ce dernier. Les publiant lui-même, Baïf a voulu leur donner le tour qui leur seyait le mieux, à son avis. Il les a arrangés à son goût et au goût de son école, au lieu de leur laisser le charme un peu agreste, mais pénétrant, de leur forme native. Telle est la solution que me paraît comporter ce petit problème.

Le modeste recueil des poésies françaises de La Boétie s’ouvre par la traduction des plaintes de Bradamante, tirées du XXXIIe chant de l’Arioste. L’Orlando furioso était alors le poème le plus populaire de l’Europe. Depuis 1516, date à laquelle parurent à Ferrare les quarante premiers chants, les éditions italiennes s’étaient succédé avec une surprenante rapidité, que l’adjonction des six demiers chants en 1532 n’avait fait qu’accroître. Cette brillante épopée ne tarda pas à être traduite en français. Dès 1543 paraissait à Lyon une traduction complète en prose, qui eut presque autant de succès que la publication italienne. Plusieurs fois on la réirnprima en peu de temps, et les poètes, eux aussi, se mirent à traduire et imitèrent à l’envi le chef-d’œuvre de l’Arioste. La liste de ces adaptations françaises serait longue à dresser, car chacun tenait à honneur de redire quelqu’un des séduisants épisodes du poème italien. Celui que La Boétie choisit est un des plus célèbres, et en le choisissant, il a fait preuve de goût. « Ce sont, dit L. Feugère[125], les plaintes de Bradamante, lorsqu’en proie à d’inconsolables regrets, elle redemande son cher Roger ; ce sont les accents enflammés que la jalousie fait sortir du fond de son cœur : jamais la passion n’a parlé un langage plus véhément et plus énergique. Par la vérité des couleurs, par la vivacité des traits que lui suggère sa souple et puissante imagination, l’Arioste, dans ce tableau d’une âme agitée des plus fougueux mouvements, se place au niveau des grands peintres de Pantiquité. Euripide, Apollonius et Théocrite ; Catulle, Virgile et Ovide n’ont pas prêté plus d’éloquence aux douleurs touchantes de la tendresse qui s’alarme, aux fureurs de l’amour désespéré. » La Boétie a-t-il su rendre d’aussi brillantes couleurs ? Elles sont fort ternies, dans la copie française. En vain le traducteur a-t-il modelé sa verve sur celle de l’Arioste et partagé sa poésie en stances de vers de dix syllabes, ainsi que dans l’original italien. La concision du vers italien y fait absolument défaut. Emporté par l’abondance d’une langue qui n’avait pas encore atteint son complet développement, La Boétie n’a pu exprimer ni la magie des images ni l’harmonie du style, et son infructueuse tentative ne saurait donner l’idée des qualités si nombreuses du poète avec lequel il essayait de lutter. Au reste, cette besogne secondaire du traducteur ne séduisait guère La Boétie :

Car à tourner d’une langue étrangère
La peine est grande et la gloire est légère[126].

Les mécomptes y sont trop nombreux ; il les décrit dans la dédicace en vers de ce morceau, qu’il adresse à Marguerite de Carle.

Le traducteur ne donne à son ouvrage
Rien qui soit sien que le siniple langage :
Que mainte nuict dessus le livre il songe,
Que depité les ongles il s’en ronge ;
Qu’un vers rebelle il ait cent fois changé
Et en trassunt, le papier oultragé ;
Qu’il perde après mainte bonne journée,
C’est mesme corps, mais la robe est tournée :
Toujours vers soy l’autheur la gloire ameine,
Et le tourneur n’en retient que la peine[127].

L’événement a donné raison à La Boétie et cette pièce d’envoi est de beaucoup préférable à la traduction qu’elle accompagne. Un ton facile et enjoué règne dans ces vers naturels et vrais, et leur assigne un rang fort honorable, entre les productions poétiques du XVIe siècle. Il en est de même chaque fois que La Boétie s’abandonne à ses qualités personnelles, quand son inspiration sait demeurer dans une juste mesure. L’aisance du tour, la délicatesse de la pensée, les réminiscences heureuses et les gracieuses comparaisons montrent alors combien le talent de La Boétie était propre à la poésie légère. Ce sentiment se dégage également d’une pièce de vers que La Boétie a intitulée Chanson, mais qu’on pourrait plus justement appeler Élégie. D’une forme un peu confuse, d’un style parfois pénible, elle témoigne un grand souci des règles poétiques, notamment de la régularité du mètre et de l’alternance des rimes, que Ronsard commençait à imposer. Par la nature du sujet si elle se rapproche du goût régnant, quelques traits charmants la signalent aux regards. Par endroits, la grâce de l’image s’y allie heureusement à l’harmonie du rythme, comme dans la strophe qui suit :

Les vents aux bords tant de vagues n’amènent,
Lorsque l’hyver est le maistre de l’eau,
Comme de flots dans ton cœur se promènent.
L’automne abbat moins de feuilles aux plaines,
Moins en refait le plaisant renouveau,
Que tu desfais et fais d’amours soudaines.[128]

En prenant cette comparaison à l’antiquité, La Boétie a su la rajeunir et lui donner une poésie pleine d’une fraîcheur nouvelle.

Le recueil s’achève par une suite de vingt-cinq sonnets, qui forment sans contredit la portion la plus personnelle et la plus importante des poésies de La Boétie[129]. Apporté d’Italie en France, le goût de ce petit poème était alors prédominant. Il n’est donc pas étonnant que La Boétie l’ait cultivé, ainsi que la plus grande partie de ses contemporains. D’ailleurs, la forme étroite du sonnet, sa sévérité d’allure devaient plaire à un esprit aussi net que le sien. Montaigne trouve ceux-ci « autant charnus, pleins et moëlleux qu’il s’en soit encore vu dans notre langue ». Si la mollesse y fait un peu défaut, ces petites productions sont en effet singulièrement « pleines et charnues ». Destinées à chanter l’amour de La Boétie pour celle qui allait devenir sa femme, elles retracent les émotions successives, les mille petits drames de la passion.

Il en est de même des vingt-neuf autres sonnets que Montaigne inséra plus tard dans les Essais, aux lieu et place de la Servitude volontaire. Ceux-ci sont ceux que le sieur de Poyferré[130], « homme d’affaires et d’entendement », qui connaissait La Boétie bien avant Montaigne, retrouva « par fortune chez luy, parmy d’autres papiers », ce qui explique leur apparition tardive. En les publiant, Montaigne les dédiait à la belle Corisandre d’Andouins[131], et les faisait précéder de piquants renseignements. Ils avaient été produits « en la même saison » que le Contr’un et La Boétie les avait faits « en sa plus verte jeunesse, eschauffé d’une belle et noble ardeur », que Montaigne promettait de dire un jour à l’oreille de Corisandre. Pour ce motif, Montaigne les affectionnait particulièrement : il les trouve « gaillards, enjoués…, vifs, bouillants », et n’hésite pas à les préférer à ceux qu’il avait précédemment publiés. Composés par La Boétie en l’honneur de sa femme, ces derniers sentent déjà, au dire de Montaigne, « je ne scay quelle froideur maritale ». C’en était assez pour plaire moins à l’esprit de Montaigne, car il était de ceux « qui tiennent que la poésie ne rid point ailleurs comme elle faict en un subjet folatre et desréglé ». Ainsi que les vingt-cinq sonnets du premier recueil, les vingt-neuf sonnets nouveaux insérés dans les Essais redisent les joies et les douleurs d’une passion tumultueuse ; aux uns et aux autres ces vers d’un des plus beaux d’entr’eux pourraient servir d’épigraphe[132] :

Chacun sent son tourment et sçay ce qu’il endure ;
Chacun parla d’amour ainsi qu’il l’entendit.
Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dict.
Que celuy ayme peu qui ayme à la mesure !

Ce sont en effet ses propres souffrances, leurs violences, leurs transports, que La Boétie y analyse et il le fait avec une vivacité de touche qui égale la variété de ses impressions.

Ces sonnets sont assez nombreux, pour qu’il puisse se dégager, de leur examen, une idée générale du talent poétique de leur auteur. La Boétie n’était pas poète, au sens ordinaire du mot. Il ne se livrait à la poésie ni par inspiration, ni par habitude, et n’en faisait qu’un délassement. De là, une certaine infériorité sur ses contemporains qu’on avait déjà notée de son temps. Il ne faut point cependant se montrer trop sévère pour ces essais. Quelques-uns sont de la prime jeunesse de La Boétie, c’est-à-dire composés un peu avant le mouvement de rénovation littéraire qui est demeuré le titre de gloire de la Pléiade. On doit savoir en tenir compte à leur auteur. Parfois aussi, dans ces vers trop peu harmonieux et qui manquent de personnalité, brillent tout à coup, comme un éclair dans un ciel gris, quelques vers d’une facture habile, d’un accent plus vrai. Là se montre et se reconnaît l’homme de talent : adonné à la poésie par manière de passe-temps, La Boétie n’a pas le coup d’aile puissant du véritable poète, ce coup d’aile qui l’emporte dans la nue ; mais il a souvent quelque élan spontané qui l’élève assez haut au-dessus des versificateurs d’occasion, et toujours ses sonnets sont d’une aimable décence d’expressions et d’images, qui les fait lire avec plaisir.

Une certaine indécision dans la forme, tel est le défaut le plus général et le plus apparent des vers français de La Boétie ; mais tel n’est pas le reproche qu’on peut adresser à ses poésies latines. Dans celles-ci, au contraire, le mot est toujours propre et le langage sobre : on sent que l’auteur préférait manier le vers latin qu’écrire sa langue maternelle. C’est chose fréquente au XVIe siècle. Aussi emploie-t-il plus volontiers le latin, que son éducation lui avait rendu familier, et sait-il se mettre plus complètement dans ce nouveau tour de sa pensée. L’idée y garde un air d’aisance et de facilité, qu’elle ne conserve pas dans les vers français ; elle est plus nette et atteint uni degré de précision presque digne d’Horace. Il n’est donc pas surprenant que La Boétie ait été regardé comme l’un des plus remarquables poètes latins d’une époque qui en comptait cependant nombre de fort habiles[133]. L’agrément et la variété de sa verve latine méritent certainement une semblable distinction. Ces petites pièces ont d’autre attrait pour nous que le charme de leur facilité : elles nous montrent assez profondément l’âme même de leur auteur. Les sonnets français de La Boétie ne sont inspirés que par l’amour et le célèbrent sous ses aspects divers. Les vers latins, au contraire, doivent leur naissance à des causes plus nombreuses ; les événements, les sentiments qui les produisirent sont plus différents et varièrent l’émotion[134]. Tantôt La Boétie prend la plume pour accompagner de quelques lignes l’envoi de livres à des amis, ou pour déplorer la mort du duc de Guise ou celle de J.-C. Scaliger ; tantôt ses vers fustigent les poètes flatteurs et les mauvais médecins. Le plus souvent il s’adresse à son ami Montaigne pour l’encourager au bien, et ces hexamètres, en plus de leurs mérites intrinsèques, ont pour nous l’avantage particulier de nous ouvrir les pensées intimes du jeune poète, de nous faire pénétrer plus avant dans le secret d’une amitié étroite que le temps a immortalisée.

IV


La Boétie et Montaigne : l’un et l’autre avaient une haute idée de l’amitié. Les premiers amis de La Boétie. Lambert Daneau. Jean-Antoine de Baïf. Jean Dorat et la Pléiade. La Boétie et Ronsard. Jean de Belot. Guy de Galard de Brassac. Relations avec Jules-César Scaliger. Liaison avec Montaigne. Son caractère. Rôle de La Boétie. Sa mort frappe Montaigne profondément. La Boétie lui légue ses livres.


L’amitié, suivant La Boétie, est un sentiment délicat dont sont capables seules les natures d’élite ; les âmes corrompues et méchantes ne peuvent s’y hausser. « L’amitié, dit-il, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l’autre, c’est la connoissance qu’il a de son intégrité : les respondens qu’il en a, c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il n’i peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloiauté, là où est l’injustice ; et entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compaignie ; ils de s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices[135]. » Peut-on s’étonner, après un pareil langage, que le jeune homme, qui parlait ainsi des affections du cœur, demeurât toujours si sûr et si dévoué dans ses liaisons d’amitié ? Qu’on rapproche ces quelques lignes des admirables pages de Montaigne sur ce même sentiment, et l’on aura bien vite le secret motif d’un lien si fort et si étroit que les siècles n’ont pu le rompre.

Mais ce qui n’a pas été assez dit et ce que l’on ignore communément, c’est que Montaigne ne fut pas le premier séduit par l’amitié de La Boétie. La chose est cependant importante et vaut la peine d’être notée, car le respect et l’admiration de Montaigne étaient si grands à l’égard de son ami qu’il les pousse jusqu’à l’apparence de l’illusion. Il parle de La Boétie avec une affection si enthousiaste, ce sceptique, railleur par nature, qu’on le soupçonne de s’être abusé et que nous accusons volontiers son esprit d’avoir été, pour une fois, la dupe de son cœur. Essayons de montrer qu’en parlant de la sorte, Montaigne n’a fait qu’exprimer, dans une large part, la pensée même de ses contemporains, et que son illusion, — s’il y a quelque illusion à croire un jeune homme aussi richement doué capable des plus nobles sentiments, — a été partagée par d’autres grands esprits de son temps.

Sur les bancs mêmes de l’école, dans ces premières années de la jeunesse où les amitiés sont à la fois si profondes et si spontanées, La Boétie sut lier avec ses condisciples de bonnes et franches relations. Nous avons dit quelle élite l’Université d’Orléans comptait alors dans son sein. Dans cette élite, il distingua les plus remarquables et noua avec eux d’amicales unions. Sans doute le souvenir de ces épanchements ne nous est pas parvenu tout entier. Nous avons gardé pourtant le nom d’un de ces amis de la première heure, non le moins célèbre assurément, Lambert Daneau.

Avant d’être théologien et controversiste, Lambert Daneau, de Beaugency, avait été un écolier remarquable de l’Université d’Orléans. C’est là qu’il était venu étudier la jurisprudence, sous la direction d’Anne du Bourg ; c’est là aussi qu’il prit son grade de licencié, le 20 novembre 1557[136]. Il y fut donc le contemporain de La Boétie. Entre eux s’établit vite un commerce affectueux, car Daneau, comme La Boétie, étudiait avec autant d’ardeur la philologie que le droit. Dans la banlieue d’Orléans, l’oncle maternel de Daneau, Antoine Brachet, érudit et poète à ses heures, possédait un agréable jardin orné de quinconces et de berceaux. Là, de jeunes écoliers venaient souvent se réunir pour y discuter et y agiter des questions de sciences ou de belles-lettres[137]. C’était une sorte d’académie champêtre et sans prétentions, dont Daneau lui-même nous a laissé un croquis. La Boétie en fit-il partie ? Donna-t-il à cette société d’esprits ardents et libéraux la primeur de sa Servitude volontaire, et ne faudrait·il voir dans sa prose entraînante que l’écho prolongé de l’enseignement d’Anne du Bourg ?

Nous ne saurions le dire, et le seul témoignage de la liaison de La Boétie avec Daneau est une pièce de trois distiques, qu’il lui adresse, et qui a été plus tard recueillie dans ses vers latins. « Lorsque je nie que tu sois jeune, tu me contredis, Daneau ; mais tes paroles sérieuses trahissent un vieillard. Évite de parler. Ton langage réfléchi suppose les années, et ce qui prouve ta jeunesse te fait paraître vieux. Voilà ce que tu prouves bien : tes paroles se retournent contre toi. Prouve donc mal ce que tu veux bien prouver. » Si le sentiment est flatteur, le vers est trop recherché. L’afféterie de la pensée décèle un peu trop l’inexpérience de l’auteur. Qu’advint-il de ces belles inclinations en vieillissant ? Qui sait ? Converti par la constance de son maître Anne du Bourg, qui le gagna au protestantisme, Daneau fut, dans la suite, un controversiste fougueux. Un abîme le séparait désormais de celui qui avait été le compagnon de ses études et·de ses plaisirs délicats.

C’est aussi parmi les amis de la première heure qu’il faut compter Jean-Antoine de Baïf. La Boétie et lui se connurent jeunes encore et les vers de Baïf ne tardèrent pas à faire mention de cette liaison. Dès 1555, date à laquelle il publiait les Quatre livres de l’amour de Francine[138], Baïf adressait au nouveau conseiller au Parlement de Bordeaux un sonnet renfermé au second livre de ses poésies. C’était le premier témoignage d’une affection qui survécut, nous l’avons vu, à La Boétie lui-même. Ces vers de Baïf ne nous donnent pas de détails sur les relations des deux poètes, mais il est probable qu’elles eurent sur La Boétie une influence notable. Assurément, Baïf l’initia aux ambitions de la Pléiade. Dans un passage de la Servitude volontaire, La Boétie a dit quelle estime il portait aux novateurs de la jeune école, quel enthousiasme il nourrissait pour la poésie « faite toute à neuf par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay ». Leur influence littéraire est palpable dans les écrits du jeune conseiller, et il est vraisemblable que celui-ci les a connus autrement que par la simple lecture de leurs œuvres.

Cela est certain pour Jean Dorat tout au moins. La Boétie le contredisait fort agréablement dans une réponse à la fois spirituelle et modérée, quand il justifiait en vers latins les mesures de Henri II pour asservir la magistrature[139] ; cela ne les empêchait pas d’être amis. Nous avons, parmi les vers latins, un distique qui prouve que La Boétie était admis dans l’intimité de Dorat. C’est une pensée philosophique inspirée par l’horloge de Marguerite de Laval, première femme de Dorat[140]. L’horloge était habilement construite et on ne voyait pas couler le sable qui la mettait en mouvement : ainsi le temps passe sans qu’il y paraisse. Le foyer de Dorat fut le premier asile de la Pléiade ; on n’ignore pas l’action prépondérante que le savant helléniste exerçait sur ses disciples, qui aimèrent toujours à se réunir autour de lui. N’est-il pas très vraisemblable après cela, que La Boétie, accueilli dans cette famille, dut y rencontrer ceux qui en faisaient l’ornement et qui étaient alors les gloires de la poésie française ?

Tout semble faire supposer que La Boétie put, de la sorte, approcher Ronsard, autour duquel rayonnait toute la jeunesse éclairée. Ronsard conserva jusqu’à la fin de sa vie les relations les plus étroites avec son maître Dorat, et La Boétie portait à celui qu’on regardait comme le prince des poètes une telle admiration, qu’elle dut lui faire souhaiter de le connaître plus intimement que par ses vers. Lui-même laisse entendre, dans son Contr’un, qu’il avait approché du chef incontesté des poètes d’alors : « J’entens sa portee, ie connois l’esprit aigu, ie sçay la grâce de l’homme, » dit-il de Ronsard, et ces expressions marquent bien la déférence de l’écrivain. La Boétie ne tolérait pas qu’on attaquât le grand poète, et ceux qui s’avisaient d’y toucher subissaient sa colère. Témoin Gaillard de Lavie, son collègue au Parlement de Bordeaux[141]. Celui-ci était choqué des vers amoureux de Ronsard, trop nombreux à son sens, et il s’était permis de dire que le talent du poète serait mieux employé à chanter la gloire de Dieu. La Boétie lui fait remarquer vivement qu’il est plusieurs façons de plaire à Dieu et que Lavie l’eût honoré en gardant le silence. La réponse était mordante : pour que La Boétie l’adressât à un collègue, il fallait qu’il eût été atteint dans ses affections les plus chères.

D’ailleurs, d’autres liens encore unissaient La Boétie à Ronsard, depuis Lancelot de Carle, l’ami des premières années de Ronsard et le beau-frère de La Boétie, jusqu’à Jean Amelin, le célèbre traducteur de Tite-Live, oncle lui aussi de La Boétie. Le souvenir de celui-ci ne dut pas nuire à la liaison qui se forma plus tard entre Ronsard et Jean de Belot[142], qui avait si intimement connu La Boétie avant dc devenir l’ami du poète. D’abord conseiller au Parlement de Bordeaux, où il siégeait aux côtés de Montaigne et de La Boétie, Belot avait noué avec l’un et avec l’autre d’étroites relations. Il en est maintes preuves dans les vers latins de La Boétie, qu’il visita durant sa dernière maladie. Maître des requêtes de l’hôtel du roi, Belot quitta Bordeaux pour Paris et se trouva dès lors mêlé au monde des littérateurs et des poètes. Il devint bien vite et l’ami de Baïf, qui lui dédie plusieurs poèmes, et celui de Ronsard, qui l’appelle

Belot, parcelle, ains le tout de ma vie.

L’un des plus remarquables poèmes de Ronsard, le poème sur la Lyre, porte le nom de Belot. Il nous montre à quel degré d’intimité en était venue la liaison entr’eux et il n’est pas téméraire de supposer que le souvenir de La Boétie n’y avait pas nui.

Faut-il mentionner ici tous ceux que Ronsard et La Boétie connurent à la fois ? Faut-il dire que l’un et l’autre furent des

protégés du cardinal Charles de Lorraine ? Comme il n’est guère de poète de cette époque qui n’ait, de plus ou moins près, approché le cardinal de Lorraine, si prodigue de largesse par politique et par goût, la remarque n’aurait qu’une valeur assez restreinte. Disons seulement que l’un et l’autre se sont plu à chanter — Ronsard en français, La Boétie en latin — la grotte que le cardinal de Lorraine avait vouée aux Muses dans son domaine de Meudon[143]. C’est là que La Boétie appelle les Muses, chassées par les barbares de leur sol paternel ; il les invite à porter là leurs affections : elles s’y trouveront entourées de poètes, comme aux plus beaux jours de l’Hellade. Et, comme pour justifier, semble-t-il, cette invocation, Ronsard place dans cet endroit, dont il décrit les charmes, une églogue dialoguée dont les interlocuteurs sont, avec lui, le chancelier de L’Hospital et Joachim du Bellay. Il suffit de mentionner ici une aussi heureuse coïncidence, qui confirme la probabilité des relations entre Ronsard et La Boétie.

Entré au Parlement de Bordeaux, le premier de ses collègues avec lequel La Boétie semble s’être lié plus particulièment fut Guy de Galard de Brassac[144], conseiller clerc au Parlement depuis 1534, où il avait succédé à son frère Bertrand de Galard, qui faillit être archevêque de Bordeaux en 1529, si l’on en croit Lopès[145]. Guy de Galard avait pour les lettres, comme La Boétie, un culte passionné et était fort lié avec plusieurs savants, entre autres avec Jules-César Scaliger. Celui-ci en avait fait son correspondant ordinaire à Bordeaux, et, de plus, l’avait prié de surveiller l’éducation de ses trois fils, confiée au principal du Collège de Guyenne, Gélida. Les livres arrivaient assez difficilement à Agen ; aussi Brassac se chargeait-il volontiers d’adresser à son docte ami les nouveautés littéraires. Un jour, à son envoi de livres il ajoute quelques vers charmants de La Boétie, et aussitôt Scaliger est dans l’admiration. M. Dezeimeris[146], auquel nous empruntons la plus grande partie de ces détails, et qui a eu le mérite de constater le premier les relations entre La Boétie et Scaliger, a trouvé dans les œuvres de ce dernier la preuve de ce contentement : « Je puis me réjouir amplement, m’estimer heureux et honoré, puisque vous avez daigné faire de moi des éloges capables de m’attirer l’estime et l’amitié du grand La Boétie et de me valoir une faveur rare[147]. » Mis en goût, Scaliger veut en avoir d’autres, et presse La Boétie, dont la veine poétique ne produit pas au gré de ses désirs. Poutant La Boétie s’exécutait bientôt[148], et la joie de Scaliger ne connaissait plus de bornes : « La Boétie, s’écriait-il dans des vers qui étaient vraiment à l’unisson de la prose de Montaigne, La Boétie est un homme qui a toutes les aptitudes. À quelque chose qu’il s’applique, il y dépassera tout ce que l’on peut attendre. Habitué à dénouer les nœuds gordiens de l’un et l’autre droit, il sait descendre des hauteurs d’une charge suprême, abaisser son esprit aux bagatelles d’Hipponax, et ne dédaigne pas de prendre la lyre de Phalœcus. Tout cela, nous l’avons vu ; mais que ne sommes-nous pas appelés à voir encore, à moins qu’il ne veuille priver à la fois lui et nous des dons de son esprit ! À vous, grand président, à vous revient le soin de dissiper cette crainte, cette anxiété cruelle, tellement qu’entraîné par la haute autorité de vos exhortations, il ne s’obstine plus à nous frustrer en se frustrant lui-même[149]. »

Néanmoins, ces paroles aimables ne séduisaient pas complètement La Boétie[150]. En vain Scaliger le grondait-il de sa froideur avec une aimable brusquerie et cherchait-il à le faire sortir de son silence par d’élogieux compliments. La Boétie répondait à ces avances avec la lenteur d’une amitié contrainte : il semblait ne se livrer qu’à regret. Un jour même, il échappa tout entier aux devoirs de cette relation. Scaliger attendait des vers latins depuis longtemps promis. Il se plaignit avec amertume de ce retard. Ses plaintes furent vaines, car La Boétie venait de rencontrer au Parlement l’ami que son cœur avait rêvé, et, séduit par la douceur de cette passion naissante, il oubliait ses promesses et ses correspondants d’autrefois.

On sait quelles circonstances les rapprocha. Michel de Montaigne avait succédé à son père comme membre de la Cour des aides de Périgueux, lorsque cette Cour fut supprimée par un édit de mai 1557, qui ordonnait que les offices attachés à ladite Cour le fussent dorénavant au Parlement de Bordeaux[151]. Deux autres édits, rendus quelques mois après, complétaient la mesure : le premier en fondant une chambre des requêtes formée des nouveaux magistrats, le second en leur donnant le rang de conseillers. Cependant, ils n’en remplirent véritablement les fonctions et n’en eurent les prérogatives qu’à partir de septembre 1561.

Il était nécessaire, en un semblable état de choses, que les deux collègues tissent promptement connaissance, d’autant qu’ils se plaisaient avant de s’être vus et se recherchaient sur le bruit de leur commune renommée. Longtemps avant de s’attacher à La Boétie, Montaigne avait lu la Servitude volontaire, et cette œuvre avait suffi à lui donner le désir d’approcher son auteur ; c’est elle qui fut entre les deux le premier trait d’union : « Nous nous embrassions par nos noms, dit Montaigne, et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si près, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. » Aussitôt commença, en effet, cette liaison étroite, cette intimité de tous les instants que Montaigne lui-même ne peut expliquer, sinon par ce mot sublime : parce que c’était lui, parce que c’était moi !

Dès cet instant, leur alliance était scellée aussi solidement qu’elle le fut jamais, et leur amitié demeura toujours aussi vive, aussi ardente qu’elle l’avait été dans ses premiers transports. Ce sentiment les avait saisis l’un et l’autre avec la violence d’une passion, et leurs deux existences se confondirent au point de n’en former plus qu’une, avec ses joies et ses douleurs communes. Cependant, en examinant de près cette liaison si intime, on peut encore distinguer quel était plus particulièrement le rôle de chacun dans l’ensemble. Montaigne, jeune encore de goûts et d’inclinations, mais plus généreusement doué au point de vue des qualités intellectuelles, demeure surtout le juge de l’esprit : La Boétie confesse de bonne grâce cet avantage. La Boétie, au contraire, vertueux et chaste, fut le juge des mœurs : « De même qu’il me surpassait d’une distance infinie en toute autre sufiisance et vertu, écrit Montaigne, aussi faisoit-il au debvoir de l’amitié. » Et, si l’on poussait aux extrêmes cette minutieuse analyse, on reconnaîtrait aisément à La Boétie une supériorité sur son ami, supériorité donnée par l’âge — il avait deux ans de plus que Montaigne, — mais surtout par la fermeté de caractère et la pureté de la vie. Jusqu’ici on a un peu trop exclusivement considéré la conduite de Montaigne. Cependant, si Montaigne avait une aussi haute idée de l’amitié, il le devait, pour beaucoup, à l’influence de La Boétie. C’est à côté d’un semblable compagnon qu’il avait appris à placer l’amitié au-dessus de tous les grands sentiments, au-dessus de l’amour fraternel lui-même, quoique le nom de frère soit, à son sens, un nom si doux et si beau, qu’il en avait fait un lien de plus entre son ami et lui. Mais la communauté d’intérêts et d’origine est trop souvent entre les frères une cause de relâchement et de désunion. Il est vrai qu’en cela Montaigne n’entendait point parler de ces amitiés ordinaires, qui ne sont « qu’accointances et familiarités, nouées par quelque occasion ou commodité par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent ». Il ne songe qu’à cette union absolue, prédestinée à quelques natures délicates, qui les mêle l’une à l’autre si étroitement que la volonté de chacun se perd dans la volonté de l’ami de son choix.

Tel était le sentiment que La Boétie lui avait inspiré. Et lorsque Montaigne, âme ardente mais un peu mobile, semblait se lasser de poursuivre une perfection toujours pénible à atteindre, c’est La Boétie qui le réconfortait encore et l’encourageait à de nouveaux efforts. Nous avons conservé trois pièces de vers latins qui nous montrent bien cette salutaire impulsion. Elles sont vraiment belles toutes trois et n’ont contre elles, de l’avis de Sainte-Beuve, que de n’être point écrites en français. Deux d’entre elles surtout méritent d’être étudiées au point de vue qui nous occupe en ce moment, car elles fournissent sur ce sujet des lumières très précieuses.

La première[152], quoique remarquable aussi par elle-même, est cependant moins importante à considérer sous l’aspect particulier qui nous intéresse. Adressée en même temps à Montaigne et à Belot, elle décrit plutôt le lamentable état de la France qu’elle ne nous dévoile les secrètes pensées de La Boétie. Mais quels sentiments touchants y sont exprimés ! On s’attache malgré soi à la relire, tant la douleur y est sincère et simplement dite. Devant les mines qui couvrent le pays tout entier, La Boétie voudrait fuir n’importe où et n’importe comment. Et qui sait si les dieux, en montrant à des marins hardis de nouvelles terres, vierges et fécondes, n’ont pas voulu conseiller cette fuite ? « Quel que soit le lieu qui m’accueille dans ma fatigue — et plût au ciel que ce fût avec vous, ô mes amis ? — non, jamais je ne pourrai arracher de mon cœur le désastre de la patrie ; partout elle me suivra, je reverrai son image abattue et désolée :

Hic quicumque manet fessum locus, hand sine vobis
O utinam socii, vix est ut pectore toto
Excutiam casum patriœ. Quacumque sequetur
Prostrata facies, tristisque recurret imago.

— Ce désespoir est touchant et cette poétique évocation de l’Amérique ne semble-t-elle pas la vision anticipée d’un lointain avenir ?

Plus tard[153], La Boétie livra plus complètement les profondeurs de son âme : « Je recherche la vertu, écrivait-il à Montaigne ; là où je l’aperçois, je l’embrasse avec ardeur. » Et il voudrait que son ami tentât lui aussi de gravir les sommets radieux où elle se tient. La tâche est pénible, pourtant. Mais La Boétie lui vante la gloire d’y parvenir ; il lui rappelle la fameuse apparition de la Volupté et de la Vertu au jeune Hercule et les propos qu’elles lui tinrent l’une et l’autre. D’ailleurs, le travail n’est-il pas le fond même de la nature humaine ? « Au travail seul le maître des dieux ne refuse rien. Lui-même, ce n’est pas au sein d’un lâche repos qu’il gouverne la mer, la terre et les voûtes de l’Olympe. Qu’est-ce que l’existence pour un homme inutile ? Vivant, il ressemble à ceux que renferme la tombe. Il devance l’heure du trépas, celui qui passe ses journées dans le silence et laisse ses années s’écouler dans un profond sommeil, sans être compté parmi les hommes. » La Boétie rêvait donc de la gloire. Quelques instants avant de mourir, il se tournait encore vers Montaigne et lui disait : « Mon frère, n’étois-je pas né si inutile que j’eusse moyen de faire service à la chose publique ? » C’est le mot que, deux cents ans après, André Chénier prononçait en montant à l’échafaud ; c’est le mot qui échappe à toutes les grandes âmes quand le sort les frappe avant l’heure[154]. La communauté des aspirations et des destinées les unit étroitement l’un à l’autre, le penseur au poète, et, comme on l’a dit, par-dessus deux siècles ils peuvent se tendre la main.

La Boétie ne devait pas arrêter là de pareils enseignements : il essaya une fois de plus de les développer dans une satire que Montaigne déclare excellente, et qui est assurément la plus étendue des pièces latines de La Boétie[155]. Il commence par rappeler tout d’abord l’origine et les premiers temps de leur liaison. C’est une page d’un abandon charmant, qui mérite d’être citée. Sainte-Beuve en a traduit avec bonheur le commencement et nous empruntons au grand critique la copie de cet aimable tableau[156].

« La plus grande partie des prudents et des sages, lui dit-il, est méfiante et n’a foi à une amitié qu’après que l’âge l’a confirmée et que le temps l’a soumise à mille épreuves. Mais nous, l’amitié qui nous lie n’est que d’un peu plus d’une année, et elle est arrivée à son comble : elle n’a rien laissé à ajouter. Est-ce imprudence ? Personne du moins ne l’oserait dire, et il n’est sage si morose qui, nous connaissant tous deux, et nos goûts et nos mœurs, aille s’enquérir de la date de notre alliance, et qui n’applaudisse de bon cœur à une si parfaite union. Et je ne crains point que nos neveux refusent un jour d’inscrire nos noms (si toutefois le destin nous prête vie) sur la liste des amis célèbres. Toutes greffes ne conviennent point à tous les arbres : le cerisier refuse la pomme, et le poirier n’adopte point la prune : ni le temps ni la culture ne peuvent l’obtenir d’eux, tant les instincts répugnent. Mais à d’autres arbres la même greffe réussit aussitôt par secret accord de nature ; en un rien de temps les bourgeons se gonflent et s’unissent, et les deux ensemble s’entendent à produire à frais communs le même fruit… Il en est ainsi des âmes : il en est telles, une fois unies, que rien ne saurait disjoindre ; il en est d’autres qu’aucun art ne saurait unir. Pour toi, ô Montaigne, ce qui t’a uni à moi pour jamais et à tout événement, c’est la force de nature, c’est le plus aimable attrait d’amour, la vertu. »

Puis, après ces quelques minutes de gracieuses confidences, il expose encore à Montaigne ses sentiments sur la vertu. ]usqu’ici pour ainsi dire il en avait surtout montré la gloire, tandis que maintenant il en fait ressortir l’utilité. Sa théorie est ingénieuse. Quoique la forme n’en soit pas didactique et laisse percer parfois une légère malice, cette satire n’en est pas moins un véritable traité de morale. La Boétie pousse le jeune homme à la vertu, en lui montrant combien le bonheur né du vice est court et trompeur. Est·ce à dire que La Boétie prêchait pour cela la doctrine épicurienne, qui déclare l’homme fait pour le plaisir et lui montre la vertu comme la source la plus pure et la plus certaine de ce plaisir, souverain but de sa nature ? Non ; si l’influence épicurienne s’y retrouve, c’est surtout dans la versification, visiblement inspirée d’Horace, dont les réminiscences sont nombreuses et dont La Boétie reproduit un peu aussi la doctrine aisée. Quoi de plus naturel d’ailleurs que cette argumentation, comme le remarque M. Desjardins ? « Sans doute, la vertu est belle, mais le vice est attrayant ; il est plus malaisé de s’attacher fermement à la première que de se laisser mollement entraîner au second : pourquoi ceux qui recommandent le bien ne feraient-ils pas valoir toutes les raisons de le cultiver avec zèle, et négligeraient-ils celles qui peuvent être le plus efficaces sur un grand nombre d’esprits[157] ? »

Toutes ces questions sont traitées avec une grande délicatesse de touche, avec un aimable enjouement. La Boétie moralise sans morgue et sans pédant appareil : il ne veut point parler comme un oncle sévère :

Ludam vacuus, blandisque ferocem
Aggrediar melius…

— Il expose avec grâce l’éducation du jeune homme telle qu’il la rêve et telle qu’il la veut, et fait avec vivacité le tableau des vertus qu’il recommande. Au premier rang, il place la continence, nécessaire aux grands efforts et aux nobles pensées. Il en peint habilement les avantages et les bonheurs. Mais jamais il n’effraie son disciple par des raisonnements trop sévères. Il préfère mettre en parallèle les joies fugitives du vice avec les joies pures du foyer domestique, et de cette vivante comparaison découle bien vite l’enseignement que La Boétie voulait en tirer. En cela, il avait surtout en vue de convaincre Montaigne, jeune alors et ardent, trop enclin sans doute à préférer les plaisirs faciles à l’attrait plus austère de la sagesse et de la vertu. Mieux que personne, il connaissait les qualités et les défauts de cette nature, aussi noble qu’enthousiaste, et c’était pour la retenir qu’il lui adressait de sages exhortations.

On comprend que la perte d’un tel ami fut un vrai malheur pour Montaigne. Sans vouloir augmenter le rôle de La Boétie, on peut dire, je crois, qu’il exerçait sur son compagnon une influence salutaire, et qu’il ranima souvent une ardeur pour le bien qui commençait parfois à se refroidir. Aussi, quelle émotion Montaigne n’éprouva-t-il pas à la première nouvelle d’un mal qui devait emporter cet incomparable ami ! Le récit que Montaigne nous a laissé des derniers instants de La Boétie est admirable, et je ne sais, dans notre langue, nulles pages remplies d’une douleur plus touchante et plus vraie. C’est la mort du sage dans toute la sérénité de sa foi en l’infini. On entend encore, après trois siècles, les propos que La Boétie tenait à chacun avant l’heure suprême ; on traverse toutes les inquiétudes qu’éprouvèrent ceux qui l’entouraient en attendant le fatal dénouement. Cependant le malade s’affaiblit peu à peu. Tout à coup il semble se remettre : son visage n’est plus exsangue et sa faiblesse paraît moins grande. Nous nous prenons à espérer. Erreur trompeuse. Comme un flambeau prêt à s’éteindre jette un dernier éclat, la vie s’enfuit dans un effort suprême, et c’est ainsi que rendit l’âme celui qu’on a pu nommer un grand homme de bien.

À ce coup si rude, qui frappait une existence si proche de la sienne, le cœur de Montaigne souffrit cruellement. La vie lui semblait lourde à porter, après un si grand malheur, et il la regardait désormais « comme une nuit obscure et ennuyeuse ». Il languit quelque temps comme un oiseau blessé ; les plaisirs eux-mêmes ne font que raviver sa douleur. « Nous étions à moitié de tout, il me semble que je lui dérobe sa part. » Ce qui le charmait jadis l’ennuie maintenant. Son âme, atteinte dans ses profondeurs les plus sensibles, se prend à douter, car, avec la sauvegarde de l’ami, ont disparu aussi la foi et le courage. Enfin, le Parlement, où il siégeait, lui devient odieux, et il ne tarde pas, pour chasser les derniers souvenirs d’un passé qui l’attriste, à résigner sa charge de conseiller en faveur de Florimond de Raymond[158].

Désormais, l’existence de Montaigne eut le pieux office de faire « à tout jamais les obsèques » de celui qui n’était plus. Ils s’étaient livrés sans restrictions l’un à l’autre, tant que la vie les avait réunis. Maintenant que la mort les séparait, la suprême consolation de celui qui restait fut la certitude de n’avoir pas caché son affection, d’avoir eu avec l’autre « une parfaite et entière communication ». Montaigne se dévoua à la mémoire de l’ami qu’il avait perdu. Il fallait que chacun le connût, l’estimât et l’aimât, comme lui-même l’avait connu, estimé et aimé. Il défendit contre tous le souvenir de La Boétie et il pouvait se rendre ce témoignage que, s’il n’avait pas pris ce soin, La Boétie eût été, par la médisance, « deschiré en mille contraires visages ». Mais Montaigne veillait sur une tombe si chère.

Malgré le temps, malgré le devoir accompli, le regret de celui qui était disparu demeurait vivant dans le cœur de celui qui restait et Montaigne ne put jamais songer sans douleur à la perte de cet ami inséparable. Plus de vingt ans après la mort de La Boétie, aux bains della Villa où il se trouvait alors, Montaigne est tout à coup envahi par la pensée de celui qu’il avait si tendrement aimé : « J’y fus si longtemps sans me raviser que cela me fit grand mal[159]. » Le témoignage est touchant, car il est noté sans aucune recherche, tel qu’il avait été éprouvé. Plus tard encore, dans une des revisions des Essais auxquelles il se livrait, Montaigne, déjà près de succomber lui-même, parlait encore avec amertume de celui qu’il avait vu « surpris dans le train d’une très heureuse et très vigoureuse santé ». Sa douleur l’entraîne. Il accuse les médecins de cette mort : « Ce pendant qu’ils craignent d’arrester le cours d’un dysenterique pour ne luy causer la fièvre, ils me tuerent un amy qui valoit mieux qu’eus tous tant qu’ils sont[160]. » Rien n’avait pu remplir un vide, qui se faisait toujours cruellement sentir.

L’affection de La Boétie avait, il est vrai, survécu à lui-même. En mourant, il ne voulut pas laisser le compagnon des dernières années de son existence, sans un témoignage qui lui rappelât les jours heureux passés ensemble. Il lui légua sa bibliothèque. « Ledict testateur prie M. Me Ayquem de Montaigne, conseillier du Roi en la cour de Parlement de Bourdeaulx, son intime frère et inviolable amy, de reculhir pour un gaige d’amitié ses livres et papiers qui sont à Bourdeaulx, desquels lui faict présent, excepté de quelques ungs de droict qu’il donne à son cher cousin, fils légitime et hérittier du feu seigneur président de Calvymont[161]. » Montaigne accepta le legs avec une reconnaissance émue, et fi placée dans sa propre « librairie » ces témoins muets d’un sentiment qui lui tenait tant au cœur. Plus tard, dans son château de Montaigne, au second étage de cette tour dont il avait fait sa retraite favorite et dans laquelle il aimait à s’enfermer pour méditer et pour écrire, il avait sous les yeux le dernier présent de son collègue au Parlement de Bordeaux. Ces volumes lui redisaient la tendresse de l’ami absent, et sans doute il les contemplait en composant ce chapitre de l’Amitié, impérissable apologie de La Boétie. Ils faisaient revivre, en quelque sorte, celui qui les avait maniés auparavant. Et, devant cette évocation familière, les souvenirs de Montaigne s’éveillaient, nombreux et touchants. Il se répandait en confidences inoubliables, parce que le grand écrivain s’y mettait tout entier, qu’il renfermait dans ces quelques pages tout son génie et tout son cœur.

Paul BONNEFON.
  1. Nous avons traité en Appendice quelques points secondaires, à peine effleurés au cours de cette introduction et qui méritent pourtant d’être examinés avec un certain développement. (Voir Appendice I.)
  2. Le 9 juin 1540, il signait, en sa qualité de lieutenant particulier du sénéchal de Périgord, à Sarlat, le procès-verbal de l’enregistrement d‘une enquête, faite en faveur de Jean de Gontaud-Biron, à la suite d’un incendie qui, en 1538, avait consumé les archives conservées dans une des tours du château de Biron (Archives historiques du département de la Gironde, t. II, p. 145-147). (Voir Appendice II.)
  3. Voir ci-dessous son testament. — Avant d’être curé de Bouilhonnas, Estienne de La Boétie fut prieur des Vayssières, près Sarlat. Si l’on en croit une note manuscrite de l’abbé de Lespine, il avait étudié à Toulouse, au collège Saint-Martial, de 1517 à 1523. C’est là qu’il prit son grade de bachelier en droit, le 3 mars 1523, comme il appert de titres que Lespine affirme avoir vus.
  4. Notamment les n° 809, 1173, 2412, du fonds grec actuel de la Bibliothèque nationale. (Léopold Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. I p. 158.)
  5. Sur l’épiscopat du cardinal Gaddi, voyez les Chroniques de Jean Tarde, chamoine théologal et vicaire général de Sarlat, publiées par M. de Gérard, p. 223.
  6. Cette demeure est assurément un fort bel échantillon de l’art de la Renaissance, ainsi qu’on en peut juger par l’eau-forte due à la pointe de M. Leo Drouyn et placée en tête de ce volume.
  7. M. Gaullieur, qui a donné sur le Collège de Guyenne une monographie intéressante et pleine de faits (Bordeaux, 1875, in-8°). Cette tradition du passage de La Boétie dans les écoles de Bordeaux a été, pour la première fois, mise en doute par M. Dezeimeris, dans son discours sur la Renaissance des Lettres à Bordeaux, p. 39.
  8. En voici le texte : « Eodem die, pro licentia magistri Stephani LA BOÉTIE, Sarlatensis diocesis, in jure civili, anno et die quibusupra (sic) : Pro domino scolastico, XL s. t. ; pro bedello nationis, V s. t. ; pro procuratore, II s. VI d. ; pro natione, X s. t. ; pro bursa Universitatis, XXX s, t. ; pro receptore generali, II s. t. ; pro scriba, XII d. ; pro bedello generali ceterisque, XLVIII s. t. ; jura baccalaureatus. MYNIER, loco rectoris. — Eodem die quo supra, ordinatum fuit a domino rectore et collegio Universitatis Aurelianensis, quod magister Stephanus LA BOÉTIE, Sarlatensis diocesis, solvet pro jure sui gradus Licentiatus in jure civili, triginta asses turonenses, et pro jure nationis, decem alios ; nihil autem pro juranda quia baccalaureus. Actum in dicto collegio, anno Domini millesimo quingentesimo quinquagesimo tertio, die vero vicesima tertia mensis septembris. CHETEAU, proscriba. » — Ce document important a été découvert et publié par M. Jules Doinel (Documents du XVIe siècle, tirés des archives orléanaises, 1876, brochure in-8°, p. 7).
  9. Boucher de Molandon, La Salle des thèses de l’Université d’Orléans, p. 17.
  10. Pour l‘histoire de l’Université d’Orléans, il faut consulter les histoires générales d’Orléans (Lemaire, Symphorien Gugon), l’Histoire du droit romain au moyen âge de Savigny (t. III, p. 286) et surtout l’importante monographie de M. Eugène Bimbenet (Histoire de l’Université des Lois d’Orléans, 1853, in-8°).
  11. Boucher de Molandon, loc. cit.
  12. Anne Du Bourg enseignait à Orléans en 1549, avant même d’être reçu docteur-régent. On conserve un manuscrit qui renferme son cours de cette époque, ainsi que celui de son collègue Mynier (Bibliothèque publique d’Orléans, n° 209). C’est un volume in-folio, qui contient un commentaire sur deux livres du Code : le premier a été interprété par Jean Mynier, le second par Du Bourg. En voici le titre : Commentaria ad titulum XVIII libri primi Codicis de juris et facti ignorantia, et ad sexti libri Codicis titulum de Collationibus. Nommé régent au mois de mai 1550, Du Bourg entra en fonctions en même temps que ses collégues Le Jay et Jean Robert. Il fut une première fois nommé recteur le 23 juin 1553, en remplacement de Jean Roille, et le demeura jusqu’au 7 octobre de la même année, la dignité de recteur n’étant conférée que pour quatre mois seulement. Nommé une seconde fois, il resta en exercice du 23 juin au 7 octobre 1555. Enfin, ayant obtenu ces fonctions une troisième et dernière fois, il les tint du 23 juin au 7 octobre 1557. En novembre de la même année, il quittait l‘Université d’Orléans pour le Parlement de Paris. (Cf. Jules Doinel, Anne Du Bourg à l’Université d’Orléans, sa régence, son habitation, ses trois rectoreries. Orléans, 1884, in-8°.)
  13. Plusieurs des vers latins, qui nous sont parvenus, sont de cette époque, notamment deux distiques adressésa Lambert Daneau et sur lesques nous aurons plus loin l’occasion de revenir.
  14. Guillaume de Lur de Longa, conseiller lag au Parlement de Bordeaux depuis 1528, était un fervent ami des lettres. On le trouve mentionné dans De Lurbe (De illustribus Aauitaniœ viris, p. 101), qui en fait un émule du docte Briand de Vallée, l’ami de Rabelais et conseiller lui aussi à Bordeaux. Buchanan lui adresse une charmante pièce d’hendécasyllabes (édit. de 1628, p. 314), Jules-César Scaliger une lettre flatteuse (Épist., 132), et enfin, Robert Britannus, professeur au Collège de Guyenne et plus tard à Toulouse, lui dédie le livre de ses poésies latines (Toulouse, 1536). — En quittant le Parlement de Bordeaux, Guillaume de Lur entra à celui de Paris. D’après le Catalogue de tous les conseillers du Parlement de Paris de Blanchard (p. 74), il fut reçu le 4 juin 1554, et mourut en 1557. Par lettres-patentes du roi, Guillaume de Lur avait été autorisé à garder les entrées aux séances de la Cour de Bordeaux, malgré la cession de son office à La Boétie ; toutefois il ne pouvait « y avoir opinion ». (Chronique de Jean de Métivier, t. II, p. 64.)
  15. Sous le nom de Longa, ainsi qu’on le désignait alors assez communément, notamment dans les registres secrets du Parlement. « Le 29 mai 1528, y lit-on, M. Me Raimond, autrement Guillaume de Lur, dit de Longa, a esté reçeu audit office de conseiller de feu M. Me François Bonnal, » décédé le 24 mars précédent. (Jean de Métivier, Chronique du Parlement de Bordeaux, t. I, p. 272.) — Le Dr Payen s’est donc mépris en croyant que ce devait être Bertrand de Larmandie, quatrième du nom, baron de Longa ou Longua (château situé dans la commune de Sainte-Foy-de-Longa, arrondissement de Bergerac), contemporain, il est vrai, de La Boétie, mais qui ne semble pas avoir eu de re ations avec lui. Au contraire, la maison noble de Longa dont il s’agit est située dans la commune de Saint-Médard, canton de Mussidan, arrondissement de Ribérac. (Vicomte de Gourgues, Dictionnaire topographique du département de la Dordogne, verbo Longa, et aussi Archives historiques du département de la Gironde, t. XXIII, p. 266.) — Le mérite de cette ingénieuse identification appartient à M. R. Dezeimeris, qui l’a signalée ans son discours déjà cité sur la Renaissance des lettres à Bordeaux au XVIe siècle, p. 272.
  16. Archives départementales de la Gironde, Registres du Parlement, vol. 34, folio 180. — Ces lettres sont mentionnées dans l’ouvrage de M. Théophile Malvezin sur Michel de Montaigne, son origine et sa famille (Bordeaux, 1875, in-8°), p. 272.
  17. Archives départementales, Reg. du Parlement, vol. 34, f° 124. Les lettres de provision et les lettres de dispense d’Estienne de La Boétie ont été publiées intégralement par M. Roborel de Climens dans le tome XXV des Archives historiques de la Gironde, p. 336.
  18. Et non 1553, comme l’écrit à tort le Dr Payen. On trouvera le récit détaillé de ces deux séances de la Cour dans la Chronique du Parlement de Bordeaux du conseiller Jean de Métivier, publiée par MM. Arthur de Brezetz et Jules Delpit, t. II, p. 63 et suivantes.
  19. Fils du savant président Sauvat de Pomiers, auquel La Boétie a adressé un distique latin conservé dans ses Poemata (f° 166, r°), Pierre de Pomiers, sieur du Breuil, devint conseiller par suite de la résignation de l’office de son père. N’ayant pas encore atteint l’âge légal, il obtint, comme La Boétie, des lettres de dispense datées du 16 avril de la même année (Brives-Cazes, Le Parlement en 1549, p. 194). L’admission de Pierre de Pomiers souleva quelques réclamations.
  20. Les liens de parenté d’Estienne de La Boétie avec la famille de Calvimont sont ci-aprés indiqués à l’Appendice II.
  21. Ce degré de parenté est nettement désigné dans un acte du 9 décembre 1559, par lequel les jurats de Bordeaux, ayant un procès avec un marinier de Toulouse, récusent cinquante et un membres du Parlement, qu’ils regardent comme prévenus contre eux. Dans ce nombre figurent le président de Carle et La Boétie, celui-ci parce qu’il « a espousé la sœur de Monsieur le président de Carle. » (Archives historiques de la Gironde, t. XIX, p. 470.) — Sur Lancelot de Carle, évêque de Riez, l’ami de Ronsard et de toute la Pléiade, je me contenterai de renvoyer à sa Vie par Guillaume Colletet, publiée par M. Ph. Tamizey de Larroque, avec des notes comme il sait en faire (Vie des poètes bordelais et périgourdins, 1873, in-8°). j’ai moi-même étudié l’helléniste, chez Lancelot de Carle, en éditant sa traduction du premier livre de Théagène et Chariclée. Je me bornerai à compléter ce que j’en disais alors par un renseignement qui m’avait échappé et que je trouve dans la belle Bibliographie hellénique de M. Émile Legrand (Paris, 1885, 2 vol. in-8°). C’est à Lancelot de Carle que le célèbre Ange Vergèce dédia son édition du Pimander (Paris, 1554, in-4°), dans une épître grecque que M. Legrand a reproduite (t. I, p. 292).
  22. Th. Malvezin, Michel de Montaigne, son origine et sa famille, p. 137.
  23. Jean de Métivier, Chronique du Parlement de Bordeaux, publiée par A. de Brezetz et Jules Delpit, t. II, p. 114.
  24. Sur le rôle de La Boétie au Parlement, voir Appendice III.
  25. E. Gaullieur, Histoire du collège de Guyenne, p. 256, et aussi Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du Parlement de Guyenne, t. I, p. 251.
  26. Archives historiques de la Gironde, t. III, p. 466.
  27. C’est sans doute le même Jean Deniset, de Sens, qui publie en 1579, chez Frédéric Morel, Philosophiœ naturalis epitome (in-4°), et, l’année suivante, Totius artis disserendi compendium libri IV (1580, in-4°). Cf. Répertoire des ouvrages pédagogiques du XVIe siècle, Paris, 1886, in-8°, p. 200.
  28. Cette intéressante décision a été publiée, avec des notes explicatives, par les soins de M. le conseiller E. Brives-Cazes, dans le tome III sus-mentionné des Archives historiques de la Gironde, p. 465.
  29. Archives départementales de la Gironde, série E, Notaires. Ce document doit figurer dans le tome XXVI des Archives historiques de la Gironde. Il a été récemment découvert par M. Roborel de Climens, qui a eu la bonne grâce de me le faire connaître.
  30. Boscheron des Portes, Histoire du Parlement de Bordeaux, t. I, p. 119.
  31. Jean de Gaufreteau, Chronique bourdeloise, t. I, p. 94.
  32. Bibliothèque publique de Bordeaux, Registres secrets, ms. 367, f° 112. Cité dans Boscheron des Portes, t. I, p. 162, et dans Gaullieur, Histoire de Ia Réformation à Bordeaux, t. I, p. 224.
  33. Bibliothèque nationale, Fonds Périgord, n° 11. Extraits manuscrits des registres secrets du Parlement de Bordeaux.
  34. Bibliothèque nationale, Fonds Périgord, n° 11, f° 417.
  35. Archives historiques de la Gironde, t. XIII, p. 147.
  36. Lettres de Catherine de Médicis, publiées par le comte H. de la Ferrière (dans la collection des Documents inédits sur l’histoire de France), t. I, p. 196.
  37. Archives historiques de la Gironde, t. XIII, p. 151.
  38. Burie les autorisait à se réunir au petit temple de Saint-Fiari, à la condition d’être paisibles. (E. Gaullieur, op. cit., t. I, p. 273.)
  39. Bibliothèque Nationale, Fonds français, n° 15, 875, f° 3.
  40. Bibliothèque Nationale, Fonds français, n° 15, 875, f° 207.
  41. Bibliothèque Nationale, Fonds Périgord, n° 11, p. 422. — Bibliothèque publique de Bordeaux, ms. 367, f° 124 et 125, mentionné par Gaullieur, op. cit., t. I, p. 301.
  42. Bibliothèque Nationale, Fonds Périgord, n° II, p. 422. — Bibliothèque publique de Bordeaux, ms. 367, fos 124 et 125, mentionné par Gaullieur, op. cit., t. I, p. 301.
  43. Ibid.
  44. Bibliothèque Nationale, Fonds français, n° 15, 875, f° 190.
  45. Francisquc Habasque, Un magistral au XVle siècle, Estienne de La Boétie (Discours de rentrée prononcé à l’audience solennelle de la Cour d’Agen, le 3 novembre 1876), p. 50.
  46. François de Durfort, seigneur de Bajaumont, près d’Agen.
  47. Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des églises reformées au Royaume de France, Anvers (Genève), 1580, t. I, pp. 795-799. De Thou, qui résume ces événements d’après Théodore de Bèze, ne manquait pas de rappeler qu’Estienne de La Boétie accompagne Burie à Agen. (Histoire universelle, La Haye, 1740, t. III, p. 284.)
  48. À propos de la rentrée des moines, de Bèze raconte une anecdote qui sent plutot le pamphlétaire que l’historien.
  49. Le 13 octobre 1561, Raymond Eyquem de Montaigne, sieur de Bussaguet, qui avait avec Burie d’étroites relations d’amitié, et qui avait éte lui aussi, en juin 1560, chargé d’aller prêcher la conciliation en Agenais, en compagnie de Burie et de l’avocat du roi Bernard de Lahet, rend compte au Parlement que Burie lui a envoyé sa relation de la pacification de l‘Agenais, pour la communiquer à ses collègues et ensuite la faire parvenir au roi (Bibliothèque Nationale, Fonds Périgord, n° II, p. 425).
  50. F. Habasque, Estienne de La Boétie, p. 53.
  51. Théodore de Bèze, Histoire des églises reformées, t. I, p. 789. — E. Gaullieur, op. cit., t. I, 344.
  52. Jean de Gaufreteau, Chronique bourdeloise, t. I, p. 98.
  53. Voy. ci-dessous Avertissement au Lecteur, p. 61.
  54. E. Gaullieur, Histoire de la Réformation à Bordeaux, t. I, p. 519).
  55. Théophile Malvezin, Michel de Montaigne, son origine et sa famille, p. 286.
  56. La peste et la famine éclatèrent en Périgord vers le milieu de l’année. « À Sarlat, dit Jean Tarde dans sa Chronique (éd. de Gérard, p. 240), tous les habitants quittèrent la ville, sauf un consul et quelques chirurgiens qui demeurèrent pour la police et conservation de la ville. »
  57. Tous les détails que nous donnons sont tirés, — est-il besoin de le dire ? — de l’admirable lettre que Montaigne écrivit à son père sur le trépas et les derniers moments de son ami. Cette lettre a été étudiée, au point de vue exclusivement médical, par M. jules Drouet, sous ce titre : Quelques détails sur la mort d’Étienne de La Boétie, dans l’Union médicale du jeudi 17 août 1865.
  58. « Il dicta si viste son testament, qu’on estoit bien empesché de le suyvre, » dit Montaigne. — Montaigne se trompe en donnant à ce testament la date du dimanche 15 août : c’est le samedi 14 qu’il fut confectionné, ainsi qu’on peut s‘en convaincre en le consultant à l’appendice, ou nous l’avons intégralement reproduit. Mais il ne faut pas s’étonner outre mesure de cette légère erreur, car Montaigne, comme il éprend soin de nous en prévenir, avait « la mémoire fort courte et débauchée encore par le trouble que son esprit auoit à soulïrir d’une si lourde perte et si importante ».
  59. Essais, liv. I, ch. 27. Voy. aussi ci-dessous Avertissement au Lecteur, p. 61.
  60. C. Lenient, la Satire en France ou la Littérature militante au XVIe siècle, t. I, p. 288.
  61. Sur un exemtplaire des Mémoires de l’Estat de France, dont le tome troisième fut achevee de lire le 22 février 1602, nous trouvons, en face de la Servitude volontaire, cette remarque d‘un lecteur anonyme : « Séditieux contre la monarchie. »
  62. Relations des ambassadeurs véniliens sur les affaires de France au XVle siècle, recueillies et traduites par M. N. Tommaseo (Documents inédits sur l’histoire de France), t. 1, p. 287. (Relation de Marino Cavalli.)
  63. La relation ci-dessus mentionnée de Marino Cavalli reconnaît qu’Henri ll aimait à assister aux exercices militaires, mais l’ambassadeur vénitien ajoute aussitôt : « On estime généralement son courage dont il a déjà donné des preuves à Perpignan et en Champagne. » (Ibid.)
  64. Notamment dans le traité qu‘il publia en février 1649 sur « la responsabilité des rois et des magistrats, où l’on prouve qu’il est et a toujours été légitime pour ceux qui ont en main le pouvoir, d‘interroger un tyran ou un méchant roi, et, son crime une fois prouvé, de le déposer et de le mettre à mort, si les magistrats ordinaires ont négligé ou refusé de le faire. » (Londres, in-4°). On en trouvera l’analyse dans l’étude de M. Geffroy sur les Pamphlets politiques et religieux de Milton, p. 120.
  65. Au bas du titre d’un recueil d’ordonnances, qui aurait pu lui servir quand il se trouvait encore sur les bancs de l’école, M. Benjamin Fillon a relevé la signature d’Estienne de La Boétie, précédée des trois mots : Pax et Lex. Faut-il voir dans cette formule une devise que La Boétie inscrivait au commencement de ses volumes et dont il voulait se faire à lui-même une règle de conduite ? S‘il en était ainsi, cette petite découverte viendrait confirmer la thèse que nous soutenons. L’écriture, il est vrai, diffère assez sensiblement des autres autographes connus de La Boétie pour que l’authenticité de cette mention soit absolument démontrée. (Benjamin Fillon, La devise d’Estienne de La Boétie et le juriste fontenaisien Pierre Fouschier, 1872, in-8°.)
  66. Essais, liv. I, chap. 27.
  67. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p. 112-128.
  68. Nous ne mentionnerons que pour mémoire l’explication que d’Aubigné donne de la Servitude volontaire, composée par La Boétie « irrité de ce que, voulant voir la salle du bal, un archer de la garde (qui le sentit à l’escbolier) lui laissa tomber sa hallebarde sur le pied, de quoi celui-ci criant justice par le Louvre, n’eut que des risées des grands qui l’entendirent. » (Histoire universelle, Amsterdam, 1726, t. I, p. 670.)
  69. Villemain, Ouverture des cours d’éloquence française (1828).
  70. Prévost-Paradol, Études sur les moralistes français, p. 59.
  71. Lucain (Pharsale, ch. IV, v. 185) avait dit longtemps auparavant :
    Usque adeone times quem tu facis ipse timendum.
  72. Il est vrai d’ajouter que les impots étaient considérables alors, et la facilité avec laquelle le peuple s’acquittait d’aussi lourdes charges avait frappé l’esprit de diplomates habiles et désintéressés. « Les Français, ecrivait, en 1546, l’ambassadeur vénitien Marino Cavalli, que nous avons déjà eu l`occasion de citer, les Français ont entièrement remis leur liberté et leur volonté aux mains de leur roi. Il lui suffit de dire : Je veux telle ou telle somme, j’ordonne, je consens, et l’exécution est aussi prompte que si c’était la nation entière qui eût décidé de son propre mouvement. La chose est allée si loin que quelques-uns des Français mêmes, qui voient plus clair que les autres, disent : « Nos rois s’appelaient jadis Reges Francorum ; à présent on peut les appeler Reges Servorum. On paye au roi tout ce qu’il demande ; puis tout ce qui reste est encore à sa merci. » (Relations des ambassadeurs veniticiens, t. I, p. 273.) Peut-être cet état de choses avait-il étonné aussi La Boétie et il n’est pas impossible qu’il y songeat un peu en écrivant, car nous savons qu’il eût préféré vivre à Venise qu’à Sarlat.
  73. R. Dezeimeris, De la Renaissance des lettres à Bordeaux, p. 62.
  74. Tableau de la poésie française au XVIe siècle, 2e édition, t. I, p. 55.
  75. H. Doniol, Notice historique sur Anne Du Bourg, 1845, in-8°, p. 9.
  76. De la Renaissance des lettres à Bordeaux, p. 40.
  77. Comme on le verra ci-dessous, ce sont les propres paroles qui précédaient et qui annonçaient l‘extrait de la Servitude volontaire inséré, sans nom d’auteur, dans le Réveille-Matin des François.
  78. Voir ci-dessous Appendice V.
  79. Dialogi ab Euscbio Philadelpho cosmopolita in Gallorum et cœteraram nationum gratiam compositi, quorum primus ab ipso auctore recognitus et auctus, alter vero in lucem nunc primum editus fuit. — Edimburgi (Bâle ?), ex typographia Jacobi Jamæi, 1574, in-8°. — Deux dialogues à pagination séparée : 1er dialogue, 110 pp. et 16 ff. lim. non chiff. ; 2° dialogue, 136 pp.
  80. Dialogus qua multa exponuntur quœ Lutheranis et Hugonotis Gallis acciderunt. Nonnulla item scitu digna et salutaria consilia adiecta sant. Oragniæ (Orani en Piémont), excudebat Adamus de Monte, 1573, pet. in-8° de 4 ff. lim., 170 pp. et 2 ff. pour l’index.
  81. Dialogue auquel sont traitées plusieurs choses advenues aux Luthériens et Huguenois de la France, ensemble certains points et avis nécessaires d’estre sçus et suivis. Basle, 1573, pet. in-8°, 2 ff. et 162 pp. À la fin : « Achevé d’imprimer le douziesme jour du sixiesme mois d‘après la trahison. »
  82. Traduction du titre allemand : Réveille-matin, ou réveillez-vous de bonne heure, c’est-à-dire Relation sommaire et véritable des troubles graves passés et actuels de la France, composée en forme de dialogue pour le bien des Français et d’autres nations voisines par Eusebius Philadelphus cosmopolite ; traduite maintenant du français en allemand par Emericus Lebusius. Edimbourg, I. James, 1575, in-8°.
  83. Le vrai Réveille-Matin, pour la défense de la Majesté de Charles IX pas Arnaud Sorbin. Paris, 1574, in-8°. — Cet opuscule fut réimprimé en 1576 sous un titre quelque peu différend.
  84. On trouvera une judicieuse appréciation des mérites littéraires du Réveille-Matin des François dans l’ouvrage de M. C. Lenient sur la Satire en France ou la littérature militante au XVIe siécle (Paris, 1877, in-12, t. II, p. 30).
  85. Cette première édition des Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme est fort rare. Je n’ai pu la rencontrer et je n’en parle que d’après Brunet et la France protestante. Suivant Brunet, l‘ouvrage fut réimprimé en 1577 et 1578 ; sous cette dernière date, il y aurait même eu deux éditions des Mémoires, publiées toutes deux à Meidelbonrg et imprimées l’une en gros caractères, l‘autre en petits. Dans l’édition en gros caractères, qui est réputée la meilleure et la plus complète, la Servitude volontaire occupe les feuillets 116 verso à 139 verso du t. III ; dans l’édition en petits caractères, elle va du feuillet 82 verso au feuillet 99 verso, également dans le t. III.
  86. Par le charme du style et la délicatesse du sentiment la pièce mériterait d’être citée, n’était sa longueur. Nous renverrons le lecteur aux poésies françaises, latines et grecques de Martin Despois, éditées avec une introduction et des notes par M. Reinhold Dezeimeris, dans les Publications de la Société des Bibliophiles de Guyenne (1875, in-8°, t. II, p. 107-110).
  87. « Boethiani librum De Servitute volurztariz seu ethelodouleias nondum a filio sororis meæ recuperare potui. Monebo illum iterum proximis literis. jam ferè tres menses sunt ipsi postquam soror abiit ad plures ; ab eo tempore unas tantum literas ad me misit. » (Dominici Baudii Epistolœ, Amsterdam, Louis Elsevir, 1654, III centurie, 34 lettre, p. 346.)
  88. Le 3 février 1604, Baudius lui écrit encore : « Nondum ex Zelandia literas a filio sororis meæ recepi, nec librum quo continctur tractatus de Servitute voluntariâ. » (Ibid., III cent., let. 36, p. 350.)
  89. Baudius termine ainsi sa lettre du 10 mars 1604 : « Accepi tractatum de Servitute voluntariâ, quem mittam proximâ occasione unà cum Hesiodo Heinsii, qui jam recens editus est, sed auctor eum nondum communicavit nisi cum iis quibus dedicavit. » (Ibid., cent. III, let. 37, p. 352.)
  90. Les Historiettes de Tallemant des Réaux. Troisième édition, revue par MM. de Monmerqué et Paulin Paris. 1862, in-12, t. I, p. 433.
  91. M. Dezeimeris mentionne (Renaissance des Lettres à Bordeaux, p.42) quelques rencontres frappantes entre La Boétie et Jean-Jacques.
  92. Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, t. XVII, p. 121-126. Ce volume, qui parut en 1781, est consacré aux Livres de politique du XVIe siècle.
  93. On le publia deux fois en 1789 et 1790, après l’avoir traduit en langage moderne pour le faire servir aux passions du jour. Voici le titre exact de ces deux publications : Discours de Marius, plébéien et consul, traduit en prose et en vers français du latin de Salluste ; suivi du discours d’Étienne de La Boëtie, ami de Montaigne et conseiller au Parlement de Bordeaux, sur la Servitude volontaire, traduit du françois de son temps en françois d’aujourd’hui, par L’Ingénu, soldat dans le régiment de Navarre (d‘après Barbier, pseudonyme de M. Lafite, avocat). S. l., 1789, in-8° de 144 p . (Le discours de Boétie est précédé d‘une préface curieuse à bien des égards.) — L’ami de la Révolution ou Philippiques dédiées aux représentants de la nation, aux gardes nationales et à tous les Français. (La huitième philippique contient en supplément un Discours sur la servitude et la liberté extrait d’Étienne de La Boëtie, pp. 137-143.) 1790-91, 57 numéros in-8°.
  94. On trouvera ci-dessous des renseignements bibliographiques sur l’édition de Lamennais et sur celle de Charles Teste, à laquelle il est fait allusion.
  95. Il en fut de même en 1852 et l’on accommoda le Contr’un en vengeur du coup d’État de décembre. Voy. Tyrannie, usurpation et servitude volontaire, trois extraits d’Alfieri, de Benjamin Constant et d’Estienne de La Boétie, publiés par A. Poupart (Bruxelles, 1852, in-12).
  96. C. A. Sainte-Beuve, Correspondance, t. II, p. 249.
  97. Remarques et corrections d’Estienne de La Baétie sur le traité de Plutarque intitulé Ἐροτιϰός, avec une introduction et des notes par Reinhold Dezeimeris (Publications de la Société des Bibliophiles de Guyenne, t. l, pp. 81-160), 1868, in-8°.
  98. Plutarchi opuscula LXXXXII. (À la fin) Venetiis in œdibus Aldi et Andreæ Asulam soceri, mense martio MDIX. — ln-folio de 8 ff. non chiffrés, 1050 pp. et 1 f. pour l’ancre aldine qui tigure également sur le titre.
  99. Janus Lascaris, en mission à Venise au moment de l’apparition de cet ouvrage, en expédiait les bonnes feuilles a Guillaume Budé à mesure de leur imgression. Voir deux lettres fort curieuses ubliécs par M. Émile Legrand (Bibliographie hellénique, t. II, p. 330-333).
  100. Plutarchi Chœronei Moralia opuscula multis mendarum milibus expurgata. Basileæ, per Hier. Frobenium et Nic. Episcopium, 1542, In-folio de 6 ff. liminaires, 877 pp. et un feuillet pour la marque de Froben.
  101. Plutarchi Chœronei philosophi et historici clariss. opera moralia quœ hunc usque diem latine extant universa. Basileæ, apud Mich. lsingrinium, anno MDXLI, in-folio.
  102. Il traduisit notamment le petit traité de Plutarque : Ne vivere quidem jucunde quemquam posse qui sectam sequatur Epicuri (Lyon, 1555), celui Contra Coloten (1555), celui De inscriptione Delphici templi (1557) et le traité apocryphe Pro nobilitate (1556).
  103. Voir ci-dessous Appendice VI.
  104. Publications de la Sociéié des Bibliophiles de Guyenne, t. l, p. 114.
  105. À la fin même des annotations que La Boétie lui avait adressées sur le traité de l’ Amour.
  106. Par Jean Lode (Paris, 1535, 1536, 1545), par un anonyme qui l’ajoute à la traduction d’un dialogue italien de Sperone (Lgon, 1546, Paris, 1548), en vers par Jean de La Tapie (Paris, 1559), par le poète dramatique J. Grevin (Paris, 1558) et par Jean de Marconville (Paris, 1564, 1565, 1570 et 1571).
  107. Ce petit traité n’a été traduit que deux fois séparément depuis La Boétie. — Manuel des époux ou maximes de conduite dans le mariage, traité de Plutarque traduit par M***. Londres et Paris, 1774 (Avec un Précis de ce qui s’observait dans les mariages des Grecs et des Romains). ln-18 de 96 pp. — Les préceptes de mariage, traduits du grec de Plutarque par le Dr L. Seraine. 4e édition, suivie d’un Essai sur l’idéal de I’amour, du mariage et de la famille, revue, corrigée et augmentée. Paris, 1871, in-32 de 182 pp.
  108. L. Feugère a eu tort d‘écrire (p. 17 de son étude) que La Boétie emprunte la traduction d’Amyot pour les passages de Putarque qu’il cite dans la Servitude volontaire. Cela n’est pas exact ; la traduction des Œuvres morales par Amyot ne parut pour la première fois qu’en 1572, c’est-à-dire près de dix ans après la mort de La Boétie.
  109. Aug. de Blignières, Essai sur Amyot et les traducteurs français du XVIe siècle, Paris, 1851, in-8°, p. 216.
  110. M. Feugère indique (p. 301 de son édition) une correction fort heureuse apportée par La Boétie au texte des Règles de mariage. M. Dezeimeris signale en outre (Publications des Bibliophiles de Guyenne, t. l, p. 301) les efforts du traducteur pour rendre scrupuleusement le jeu même des particules grecques. Nous en signalerons d’autres exemples.
  111. Voir Appendice VII.
  112. Alfred Croiset, Xénophon, son caractère et son talent. 1873, in-8°, p. 169.
  113. La première parut chez Philippe Junte à Florence (1516, in-f°), et la seconde à Venise chez Alde et André Asulan (1525, in-f°). Plus correcte qui la première, celle-ci servit à une réimpression parue à Florence en 1527, in-f°.
  114. La première parut en 1535, in-4°, chez Jean-Louis Tiletan (ou de Tielt en Gueldre) et la seconde chez Jacques Bogard, 1544, également in-4°.
  115. Économie de Xénophon. C’est-à-dire, Domestiques Institutions et Enseignemens pour bien regir sa famille et augmenter son bien particulier. Jadis composé en Grec par l’ancien autheur Xénophon et translaté de Grec et Latin en langaige françois par Maistre Geofroy Tory de Bourges. Paris, 1531, pet. in-8°. — Quelques exemplaires portent un titre différent.
  116. Le Mesnagier de Xénophon, plus un discours de l’excellence du même autheur à monseigneur Paul de Termes, maréchal de France. Paris, Vincent Sertenas, 1562, in-8° de 84 ff. — Le privilège est daté du 22 novembre 1561 et la préface signée F. de Ferris.
  117. Deux traductions de l’Économique ont été publiées séparément, postérieurement à celle de La Boétie : l’une au xviiie siècle, par Ph. Dumas (Paris, 1768, in-12) ; l’autre, plus récente, date devingt-cinq ans seulement (Économie domestique et rurale par Xénophon, traduction nouvelle d’après le texte grec par V. B. Grenoble, 1863, in-18).
  118. Émile Egger, L’Hellénisme en France, t. I, p. 267.
  119. Essais, liv. II, ch. 4.
  120. Les œuvres de Xénophon, doute philosophe et valeureux capitaine athénien. Nouvellement traduites en français, recueillies toutes en un volume, et dédiées au Roy, par Pyramus de Caudole. À Cologny, par Pierre Aubert, pour la Societé Caldorienne, 1613, in-folio. — L’Économique, qui occupe les pages 611-652, est imprimé comme cinquième livre des Mémorables.
  121. C’est ce que font supposer les lettres S. G. S. (Simon Goulard, Senlisien) du privilège, daté du 5 octobre 1612. Goulard a signé ainsi quelques-unes de ses nombreuses publications.
  122. L’établissement typographique, que Pyramus de Candole avait dénommé « Société Helvétiale Caldorienne ou Caldoresque », était établi alors à Cologny, près de Genève. Plus tard, en 1616, lorsque Pyramus de Candole transporta son imprimerie à Yverdon, il donna une édition nouvelle de Xénophon (Yverdon, 1619, in-8°). La Boétie y occupe les pages 964-1030.
  123. Le titre même du recueil des opuscules de La Boétie annonce les vers français, qui ne s’y trouvent point. L’impression n’en fut cependant pas beaucoup retardée. L’achevé d’imprimer des traductions et des vers latins est daté du 24 novembre 1570 et le permis du 28 octobre de la même année. La préface mise par Montaigne aux vers français est du 1er septembre 1570 et nous savons que ceux-ci virent le jour dès 1571, puisque quelques exemplaires portent cette date.
  124. Euvres en rime de Jan-Antoine de Baïf, secrétaire de la Chambre du Roy. À Paris, pour Lucas Breyer, 1572, in-8° (Second livre des diverses amours, ff. 196-197). La présence de ces sonnets est signalée par M. Becq de Fouquières (Poésies choisies de J.-A. de Baïf, 1874, in-12, p. 184, note 1) et ils ont été intégralement reproduits par M. Marty-Laveaux en note de son édition nouvelle de Baïf, dans sa colljection de la Pléiade française (1882, in-8°, t. I, p. 12). Montaigne n’ignorait pas la présence des sonnets de La Boétie dans les poésies de Baïf, car il possédait parmi ses livres un exemplaire des œuvres de ce dernier, qui se trouve actuellement dans la collection Payen, à la Bibliothèque nationale, sous les n° 480-481.
  125. Caractères et portraits littéraires du XVIe siècle, t. I, p. 45. — La Boétie a traduit trente huitains du chant XXXII. M. Feugère a eu tort d‘écrire (p. 473 de son édition) que le poète Guillaume Du Peyrat avait traduit plus tard en vers le même épisode que La Boétie. Les Regrets de Bradamante traduits par Du Peyrat sont tirés du chant XLIV et se trouvent imprimés dans ses Essais poétiques (Tours, 1593, in-12, ff. 103-107).
  126. Ces deux vers sont cités par Florimond de Raymond dans l’épître dédicatoire de sa traduction du De coronâ militis de Tertullien (Bordeaux, Millanges, 1594, in-8°). Comme le remarque M. Tamizey de Larroque (Essai sur la vie et les ouvrages de Florimond de Raymond, 1867, in-8°, p. 70), Viollet-le-Duc, qui s‘étonne (Bibliothèque poétique, p. 231) de n’avoir vu ces vers cités nulle part, avait eu le tort de ne pas lire les ouvrages de Florimond de Raymond.
  127. On cite encore une strophe assez gracieuse de la même pièce :
    Ainsi voit l’on en un ruisseau coulant,.
    Sans fin l'une eau après I’autre coulant ;
    Et tout de rang d’un éternel conduit,
    L’une suit l’autre, et I’une l'autre fuit ;
    Par ceste-cy celle-là est poussée,
    Et ceste-cy par une autre avancée :
    Toujours l’eau va dans l'eau, et toujours est-ce
    Même ruisseau, est toujours eau diverse.
  128. Ces vers sont cités par Montaigne avec quelques variantes (Essais, liv. III, ch. 13). C’est apparemment là que les a pris Guillaume Bouchet, qui les insère à son tour dans la neuvième de ses Serées (édition Roybet, Paris, 1873, t. II, p. 129).
  129. Nous ne possédons pas tous les vers que La Boétie composa. Montaigne nous apprend, dans son avertissement au lecteur, que son ami « avoit fait force autres vers latins et françois », dont quelques-uns portaient le titre de Gironde, et lui-même en entendit réciter de « riches lopins ». Montaigne ajoute : « Mesmes celuy qui a escrit les Antiquitez de Bourges en allègue que je recognoy : mais je ne sçay que tout cela est devenu, non plus que ces Poemes grecs. » Nous ignorons à quel ouvrage Montaigne fait ici allusion.Voudrait-il parler, comme le croit M. Feugère, d’Élie Vinet, auteur de l’Antiguité de Bourg, — et non de Bourges, ainsi que le ferait dire à Montaigne une erreur typographique ? La chose semble difficile, l’Antiquité de Bourg n’ayant été publiée qu‘en 1574, à la suite de l’Antiquité de Bourdeaus du même Élie Vinet (Bordeaux, S. Millanges, 1574, in-4°, § 110). Les vers cités de La Boétie étaient-ils français ou latins ? Par contre, nous lisons dans un volume de Florimond de Raymond (L’Ante-Christ, Paris, 1607, in-8°, pp. 300) : « Estienne de La Boétie, jadis l’ornement de notre Sénat, avoit dit mieux que tout autre, car on dit que ces vers sont à luy :
    « Le premier coing duquel I’or fut battu
    En battant l’or abattit la vertu ».

    Ces deux vers ne se trouvent point dans les poésies publiées ; s’ils appartiennent véritablement à La Boétie, ils font sans doute partie d’une des pièces dont parle Montaigne, et qui ont été perdues. Il est égalementà remarquer que les vers cités par La Boétie lui-même dans le Contr’un, comme étant siens, ne se retrouvent pas dans ses œuvres imprimées. Cf. ci·dessous, p. 18.

  130. Je n’ai pu identifier absolument ce sieur de Poiferré ou Poyferré. Grâce à l’obligeante indication de M. Leo Drouyn, j’ai consulté, à la bibliothèque de Bordeaux, des lettres royaux du 3 juin 1587, provenant des archives du château de La Tresne, en faveur de M. Jean de Poyferré, avocat au Parlement de Bordeaux, et Nicolas de Poyferré, (procureur en la dite cour, cautions de Menault de Chegaray, fermier de la bourse commune des marchands de Bordeaux, qui avait vendu une maison à Me Florimond de Raymond, conseiller au dit Parlement, contre le dit de Chegaray, qui n’avait pas mis le dit Raymond en jouissance de cette maison. C’est apparemment à l’un de ces deux Poyferré, l‘avocat ou le procureur, que Montaigne fait allusion dans ce passage. Montaigne le cite également dans deux lettres au maréchal de Matignon, l’une du 9 février, l’autre du 13 février 1585, reproduites toutes deux à la suite des Essais, édition Courbet et Royer, t. I, p. 340 et 345.
  131. Diane d’Andouins, dite la belle Corisande ou Corisandre, vicomtesse de Louvigny et dame de Lescun, fille unique de Paul d‘Andouins, vicomte de Louvigny, et de Marguerite de Cauna, avait épousé, en 1567, Philibert de Gramont, comte de Guiche, gouverneur de Bayonne et sénéchal de Béarn, qui fut tué en 1580 au siège de La Fère. La passion du roi de Navarre pour la comtesse de Gramont succéda à ses amours avec Mademoiselle de Montmorency-Fosseux, vers 1581, et dura plus de dix ans.
  132. Sainte-Beuve, qui le cite en entier (Nouveaux Lundis, t. IV, p. 308), estime que c’est le meilleur des vingt-neuf sonnets intercalés par Montaigne dans les Essais et souligne trois vers qu’il trouve très beaux. Il rapproche ce sonnet, pour l’intensité de la passion, de ceux de Louise Labé et le critique ajoute : « Mais, bon Dieu ! que la prose de La Boétie est elle-même plus coulante que ses meilleurs vers ! »
  133. S. de Ste-Marthe, Gallorum dactrinâ illustrium elogia, liv. II, p. 128.
  134. En les analysant, M. Feugère a indiqué ce qu’on y peut trouver de renseignements (Caractères et portraits littéraires du XVIe s., t. I, p. 107-125).
  135. On rencontre encore dans ses sonnets ce beau vers inspiré par le même sentiment :
    Aussi qu’est-il plus beau gu’une amitié fidèle ?
  136. Suivant M. de Félice, l’historien de Daneau, celui-ci vint étudier à Orléans vers 1552, après un séjour de quatre à cinq ans à Paris, et il resta quatre ans l’élève de Du Bourg. Après le départ de son maître, il demeura quelques mois encore à Orléans pour y prendre sa licence. Ces dates confirment les vers de La Boétie.
  137. Daneau parle de ce domaine et de ces réunions dans un dialogue De jurisdictione omnium judicum, demeuré manuscrit et conservé à la bibliothèque de Berne (collection Bongars, n° 284). Composé pour honorer la mémoire d’Anne Du Bourg, peut-être ce dialogue renferme-t-il quelques renseignements sur le sujet qui nous occupe. Il est mentionné par M. Jarry dans son étude sur Daniel (p. 55) et par M. de Félice dans son étude sur Daneau (p. 273).
  138. Quatre livres de l’amour de Francine par lan-Antoine de Baif. À Paris, chez André Wechel (la date est à la fin). Le sonnet 21 La Boétie se trouve au f. 36 v°. Il a été reproduit dans les Euvres en rime (Deuxième livre des Amours de Francine, f. 83 v°) et aussi par M. Marty-Laveaux, dans son édition des œuvres de Baïf de la Pléiade fançaise, t. l (1882, in-8°, p. 149).
  139. Voir les deux pièces intitulées : Joannis Aurati de Androgyno et Senatu semestri (Poemata, f° 117 v°; ci-dessous, p. 237). À l’occasion de cette lutte, J.-C. Scaliger composait un quatrain trop flatteur pour La Boétie pour ne pas le citer ici (J.-C. Scaligeri Poemaia, 1574, 1re partie, p. 203 :

    BŒTIANI IAMBUS FILIUS ANDROGYNI AURATINI
    Non mirum Androgyni productum e semine fœtum
    Ulraque commodius semima juncta vigent.
    Sed mirum e neutro (neutrum est hoc, quicquid utrumque est)
    Tam fortem atque acrem prosiluisse virum.

  140. In horolagium Margaretœ Lavaliœ eâ arte compositum ut sabulum fluens videre nequeat (Poemata, f° 107 v° ; ci-dessous, p. 218).
  141. In Lavianum qui Petrum Ronsardum monuerat ut non amplius amores sed Dei laudes caneret (Poemata, f° 107 ; ci-dessous, p. 217). — Sans nul doute, il s’agit ici de Gaillard de Lavie, conseiller lay au Parlement, de Bordeaux depuis le 20 décembre 1540, et devenu conseiller clerc le 15 septembre 1555. Il entretint quelques relations avec des littérateurs de son temps. Ainsi que me le signale fort obligeamment M. Émile Picot, Béranger de La Tour, d’Albenas en Vivarez, lui adresse un sonnet, dans l’Amie des amies (Lyon, 1558).
  142. Originaire de l’Agenais, Jean de Belot était encore conseiller au Parlement de Bordeaux le 9 décembre 1559, ainsi qu’il appert d’un arrêt du Parlement de cette date. Il y est dit qu’il a de « grands biens » dans le Haut-Pays, c’est-à·dire en Agenais (Archives historiques de la Gironde, t. XIX, p. 472). On le trouve comme maître des requêtes de l’hôtel du roi dans une pétition des jurats de Bordeaux au roi, datée du 15 juin 1568 (Arch. hist., t. IV, p. 164). Les deux pièces de Ronsard qui lui sont dédiées lui sont adressées sous ce titre (édition P. Blanchemain, t. IV, pp. 53 et 121). Voy. aussi Baïf, édition Marty-Laveaux, t. II, pp. 33, 71 et 435.
  143. Ad Musas, de antro Medono cardinalis Lotharingi (Poemata, f° 105 ; ci-dessous, p. 213). — L’églogue de Ronsard a pour titre : Chant pastoral sur les noces de Monseigneur Charles duc de Lorraine et de Madame Claude, deuxième fille du roi Henri Il (Paris, André Wéchel, 1559, 20 pp. in-4°. Édition P. Blanchemain, t. IV, p. 54).
  144. Guy de Galard de Brassac naquit vers 1492, suivant une généalogie manuscrite dressée par l’archiviste Bouland et conservée au château de Brassac (Noulens, Documents historiques sur la maison de Galard, t. IV, p,. 1043). François Ier lui donna provision de l‘office de conseiller au Parlement de Bordeaux par lettres-patentes du 13 octobre 1533 et il prêta serment le 7 janvier 1534. Chanoine d’Agen (1535) et de Saint-André de Bordeaux (1556), il devint président aux enquêtes (18 mai 1543), au moment de la création de la deuxième chambre des enquêtes. Il résigna son office de conseiller en faveur de Florent de Nort (31 mai 1557), et fut admis néanmoins à conserver ses fonctions de président des enquêtes. (Brives-Cazes, Le Parlement de Bordeaux et la Cour des Commissaires de 1549, pp. 176 et 202.)
  145. Hiérosme Lopès, L’église métropolitaine et primatiale Saint-André de Bourdeaux. Réédition de l’abbé Callen, t. II, p. 337.
  146. De la Renaissance des Lettres à Bordeaux au XVIe siècle, pp. 39 et 49, et aussi dans l’introduction placée en tête des Remarques et corrections d’Estienne de La Boétie sur le traité de Plutarque de l’Amour (Publications de la Société des Bibliophiles de Guyenne, t. I, pp. 101 et seq.).
  147. Julii-Cæsaris Scaligeri Poemata (1624), p. 20.
  148. La Boétie adressait à Scaliger ses vers sur l’Hermaphrodite ou sur la Grotte de Meudon, construite par le cardinal de Lorraine, et Scaliger le remerciait aussitôt d’un envoi qu’il avait vivement sollicité (Poemata, 1574, p. 201).
  149. J.-C. Scaligeri Poemata (1574), p. 420. — Ailleurs (ibid., p. 347), dans une épître à La Boétie et à Brassac, Scaliger s’adressait aussi fort élogieusement au premier.
  150. Dans les vers latins de La Boétie nous ne trouvons qu’une seule pièce adressée à Scaliger (Poemata, f° 119 v° ; ci-dessous, p. 243). À la mort de celui-ci (1558), La Boétie composa, sur le grand philologue, des vers d’une mélancolie touchante et qui ont été reproduits ar Joseph Scaliger en tête de la Poétique de son pere (Paris, 1561, in-folio).
  151. Th. Malvezin, Michel de Montaigne, son origine et sa famille, p. 169
  152. Poemata, f° 102 ; voy. ci-dessous, p. 207.
  153. Poemata, f° 103 ; v° ; voy. ci-dessous, p. 210.
  154. R. Dezeimeris, Renaissance des Lettres, p. 51.
  155. Poemata, f° 110 v° ; voy. ci-dessous, p. 225.
  156. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p. 122. Il a également traduit la pièce adressée à Belot et à Montaigne.
  157. Albert Desjardins, Les Moralistes du XVIe siècle, 1870, in-8°, p. 136.
  158. Tamizey de Larroque, Essai sur Florimond de Raymond, p. 132.
  159. Journal de voyage, in-4°, p. 218.
  160. Essais (1595), liv. II, ch. 37.
  161. Voir ci-dessous, Appendice viii. — Le volume n° 490 de la collection Payen (L.-G. Gyraldus, De Deis gentium varia et multiplex historia, Bâle, 1548, in-f°), me semble avoir appartenu à La Boétie, avant d’être possédé par Montaigne. Sur la page de titre, à coté de la signature de Montaigne, il y a une déchirure, un lambeau de papier enlevé, sur lequel se trouvait le nom d’un précédent possesseur, peut-être de La Boétie. À l’intérieur du volume, on trouve sur es marges quelques notes manuscrites dont l’écriture offre une analogie frappante avec celle de La Boétie. Celles-ci sont en latin ou même en grec, contrairement à la coutume de Montaigne, qui annotait ses livres en français.