Œuvres complètes de Chamfort/1/Observations sur la proclamation des lieutenans

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Observations sur la proclamation des lieutenans, gouverneurs et capitaines généraux des Pays-Bas, en 1792.
Texte établi par P. R. Auguis, Chaumerot jeune (Œuvres complètes de Chamfort, tome Ip. 450-455).


OBSERVATIONS

SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.


Si quelque chose peut prouver à quel point les gouvernemens sont condamnés à rester en arrière des nations, c’est le genre des principes et des idées que celui des Pays-Bas ose reproduire dans cette étrange pièce. On n’est nullement surpris d’y trouver les assertions les plus fausses, les imputations les plus calomnieuses, la dénégation des faits les plus notoires, tels que la protection ou la tolérance accordée aux rassemblemens hostiles des émigrés français, l’impunité des attentats commis contre les habitans ou voyageurs français attachés à la cause nationale, ou seulement soupçonnés de l’être, etc. Cette hardiesse à nier des faits connus de toute l’Europe, n’est pas nouvelle en politique : aussi ne sera-t-elle particulièrement remarquée que par les Brabançons, témoins oculaires des faits contradictoires à ceux qu’on avance dans cet écrit.

Ce qui étonnera un plus grand nombre de lecteurs, c’est la candeur avec laquelle le despotisme y fait sa profession de foi, et présente ses anciens dogmes dans toute leur simplicité primitive, sans restriction, sans modification, comme il l’eût fait il y a trente ans ; le nom de Dieu consacrant tous les abus des gouvernemens gothiques ; la perpétuité, l’éternité des institutions les plus absurdes, érigées en principes immortels, sous le nom de respect dû aux lois fondamentales ; la nullité des droits des hommes qui ont renoncé tacitement à ces droits pour vivre en société, sous le despotisme qui s’en est emparé authentiquement, et qui ne renonce à rien : ce sont-là les idées qu’on présente comme des principes incontestables aux Brabançons et à l’Europe, vers la fin du dix-huitième siècle.

Il est probable que, si Léopold eût vécu, la proclamation eût été conçue d’une manière plus appropriée aux circonstances. Il eût pu, dans sa qualité de despote, dire beaucoup de mal de la liberté, en faisant une peinture exagérée des désordres momentanés qu’elle entraîne, dans un pays qui passe violemment d’un régime à un régime contraire. Il eût pu appeler la nation légalement représentée, et l’immense majorité des Français, une poignée de factieux, même de jacobins ; la noblesse française, les différentes espèces d’aristocraties, qu’il appelait la partie saine et principale de la nation, il pouvait les rehausser encore, et, par une promotion nouvelle, les qualifier de classes les plus révérées, comme fait la proclamation : mais il se fût bien gardé de parler des obligations que, sous tous les rapports, la société française avait à ces classes révérées. Il eût craint de rappeler aux Français que leurs obligations envers ces classes se bornaient au souvenir d’en avoir été opprimés pendant plusieurs siècles, et d’avoir, grâces à elles, gémi, sans droits civils ni politiques, sous le poids de toutes les servitudes féodales, sacerdotales, etc.

Léopold n’eût parlé non plus qu’avec réserve des moines, des prêtres, de leurs biens devenus nationaux. Il eût craint de rappeler au souvenir des Belges la conduite de Marie-Thérèse à cet égard, et surtout celle de Joseph ii, qui chassa prêtres et moines de leurs églises, de leurs couvens ; et, les réduisant à des pensions beaucoup moindres que les pensions allouées aux prêtres français, s’empara de leurs propriétés, de leurs revenus, pour en mettre le produit dans une prétendue caisse de religion, c’est-à-dire, dans sa caisse particulière. Quant à la suppression du costume des moines et à l’attentat qui les prive de leurs capuchons, cet article est très-bien traité dans la proclamation actuelle ; c’est ce qu’il y a de mieux, vu qu’il peut faire effet sur une nombreuse classe de Belges dévots à Sainte-Gudule : s’il est ainsi, Léopold même aurait pu ne pas négliger ce texte. Ce sont là de ces considérations auxquelles la politique moderne ne manque jamais de déférer.

Il est encore un point sur lequel il faut rendre justice à la proclamation, et qui prouve que, malgré soi, on se rapproche toujours un peu de la philosophie de son siècle : c’est que le gouvernement y raisonne avec le peuple, ou du moins, essaie de raisonner. Il s’efforce de prémunir les Brabançons contre cette fantaisie française, cette égalité chimérique, nulle dans le fait, et détruite, dans l’instant même où elle pourrait exister, par cette variété dont le Créateur imprime le caractère aux hommes, dès le moment de leur naissance, en les partageant inégalement en facultés morales, industrie, patience, etc. De cette inégalité naturelle et nécessaire (qui, dans l’état de nature, ne peut que produire les violences et les injustices dont la répression est le but de toute société politique), le philosophe, auteur de la proclamation, infère qu’il faut reporter et maintenir dans la société ce bienfait de la nature, cette inégalité précieuse ; et c’est à quoi sont merveilleusement propres les privilèges tyranniques, les avantages et les honneurs exclusifs affectés à de certaines classes ; sans compter les autres bons effets qu’elles produisent, comme le savent très-bien tous les privilégiés. Voilà comment le gouvernement raisonne avec le peuple brabançon.

Tout cela peut n’être que ridicule ; mais ce qui est affligeant pour l’humanité entière, c’est que, après la lecture de cette proclamation, il ne reste plus guère de doute sur la ligue des despotes contre la liberté. Il paraît certain qu’appelés à choisir entre les gentilshommes et les hommes, les princes ont pris parti contre les hommes. C’est donc la cause de tous ceux qui ne s’honorent ou ne daignent s’honorer que de ce dernier nom. Cette guerre est la discussion du plus grand procès qui ait jamais intéressé l’humanité ; c’est le combat de la raison contre tous les préjugés, de toutes les passions généreuses contre les passions basses, de l’enthousiasme pour la liberté contre le fanatisme servile de l’orgueil et de la superstition. Du sort de cette guerre, dépend le progrès rapide ou la marche rétrograde de la civilisation. Les annales d’aucun peuple connu n’ont ouvert une pareille perspective. Français, votre nom est tracé aux premières pages de cette histoire du genre humain qui se renouvelle : c’est à vous de soutenir et d’étendre cette gloire. Placés presque au milieu de l’Europe, c’est chez vous que s’est élevé ce fanal, connue pour répandre sa lumière dans une plus grande circonférence. Vous combattrez, vous mourrez plutôt que de le laisser éteindre. Le serment que vous avez fait à votre constitution, assure le bonheur de la postérité, non chez vous seulement, mais dans les pays même d’où les despotes enlèvent maintenant les esclaves aveugles et armés qu’ils soudoient pour vous combattre.

On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoyés aussi pour tuer les bourgeois et paysans brabançons : témoins la seconde proclamation publiée par le général Bender, d’après laquelle il paraît que le sabre et la bayonnette seront revêtus du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas pendant toute la guerre. On y déclare qu’on est en état de détacher de l’armée des corps suffisans contre les mal-intentionnés, villes, bourgs et villages. Peut-on dire plus clairement qu’on est en guerre ouverte avec le peuple ? C’est poser la question, comme l’eussent posée ceux qu’on appelle, à Bruxelles, des factieux, des jacobins. À cela près, la proclamation du général Bender peut avoir son utilité : combien de temps ? c’est ce qu’il faudra voir.


FIN DU PREMIER VOLUME.