Œuvres complètes de Diderot/Encyclopédie/Notice

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J. Assézat et M. Tourneux
Œuvres complètes de Diderot, XIII
Encyclopédie : Notice préliminaire, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnier.


NOTICE PRÉLIMINAIRE


_____________


C’est surtout par l’Encyclopédie que Diderot s’est fait connaître de ses contemporains ; cette œuvre de longue haleine a occupé plus de la moitié de sa vie littéraire, lui a procuré les plus grands ennuis, mais a consacré sa réputation en appelant autour de son nom le bruit sans lequel on ne va pas à la postérité. Nous nous étendrons sur ce sujet dans notre étude biographique ; il ne peut s’agir ici que d’un résumé sommaire des péripéties de l’entreprise en elle-même.

La pensée de l’Encyclopédie vint d’abord à quelques libraires, et, suivant l’usage, lesdits libraires, parmi lesquels se trouvaient Le Breton, l’imprimeur de l’Almanach royal, et Briasson, pour lequel Diderot travaillait alors, ne virent pas autre chose là qu’un moyen de faire d’aussi beaux bénéfices qu’en avaient faits leurs confrères d’Angleterre avec l’Encyclopédie de Chambers, dont la vogue avait été, on peut le dire, excessive pour une simple compilation.

Le premier projet consistait seulement en une traduction de l’ouvrage anglais, exécutée par un compatriote de l’auteur, Mills, qui s’était associé Godefroy Sellius, de Dantzick. Ce premier essai avorta. Les libraires s’adressèrent alors à quelques gens de lettres, et entre autres à un homme d’un esprit éclairé, mais incapable de suivre longtemps une même idée, à l’abbé de Gua de Malves, dont Diderot a tracé quelque part le portrait. On dit que cet abbé leur conseilla de ne pas se borner à traduire Chambers, mais à essayer de faire un travail nouveau dans lequel un plan bien conçu et bien dirigé mettrait un peu d’accord et de liaison entre les articles de même nature, que l’ordre alphabétique séparerait forcément. Cela est-il exact ? L’abbé donna-t-il un plan ? Voilà ce qu’il est impossible d’élucider aujourd’hui. Il se pourrait que l’évocation de l’abbé ne fût qu’une des armes employées pour enlever à Diderot une partie de son mérite. Quoi qu’il en soit, l’abbé n’est nommé que par les ennemis de Diderot, et Diderot est nommé sur le titre de l’ouvrage[1].

Au moment où commencèrent les travaux préparatoires de l’Encyclopédie, Diderot avait trente-deux ans. Marié depuis peu et père, il travaillait courageusement et il traduisait, en collaboration avec Eidous et Toussaint, le grand Dictionnaire de médecine de James, dont les six volumes in-folio allaient paraître en 1746. Cette besogne le préparait à en entreprendre une d’un genre analogue. On le savait bon mathématicien, excellent humaniste, déjà lié avec des artistes en tout genre, et, de plus, très-propre, par son esprit ouvert, le charme et la puissance de sa parole, à servir de trait d’union entre les divers membres de cette « Société de gens de lettres » qui devaient collaborer à l’œuvre commune. Le privilége de la nouvelle Encyclopédie fut obtenu en 1745 et scellé le 21 janvier 1746. Le choix de Diderot comme principal éditeur avait été indiqué par le chancelier d’Aguesseau.

Diderot amenait avec lui un certain nombre de ses amis, mais lui-même était peu connu du public. Il n’avait encore rien publié sous son nom, et s’il était cité comme un « savant », il sentait bien qu’un savant qui n’était d’aucune Académie ne recommandait pas l’œuvre suffisamment. Heureusement, d’Alembert se trouvait là. Comme académicien et comme spécialiste, il pouvait être de la plus grande utilité, et ce ne fut pas une des moindres habiletés de Diderot de se l’associer sur le titre de l’ouvrage et de le conserver le plus longtemps qu’il le put comme auteur ou comme réviseur des articles de mathématiques, en même temps que comme paratonnerre. Quand d’Alembert, las de ce rôle, dont il ne se trouvait pas suffisamment rémunéré par les libraires, abandonna la partie, Diderot tint à la pousser jusqu’au bout et mérita dès lors d’être considéré comme ayant été seul à l’avoir jouée et à l’avoir gagnée.

Cette partie fut longue et difficile. Les contre-temps se présentèrent avant même le premier coup de dé, c’est-à-dire avant la publication du premier volume. On commençait à s’occuper sérieusement dans le monde de l’œuvre nouvelle en 1749, et l’impression était décidée, les rôles distribués, les matériaux en grande partie rassemblés, lorsque Diderot fut, comme nous l’avons dit dans la Notice de la Lettre sur les Aveugles, enfermé à Vincennes.

Nous n’avons pas à dire ici l’impression qu’il ressentit de son incarcération ; nous ne devons pas sortir de l’historique du livre. Ce qui nous y ramène, ce sont les deux réclamations suivantes portées par les libraires devant le comte d’Argenson[2] :


PLACET DES LIBRAIRES DE L’ENCYCLOPÉDIE


À MONSIEUR LE COMTE D’ARGENSON.


Pénétrés de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance, nous recourons encore[3] à la protection de Votre Grandeur, non pour lui demander de nouvelles grâces, parce que nous craignons de l’importuner, mais pour vous représenter, Monseigneur, que l’entreprise sur laquelle Votre Grandeur a bien voulu jeter quelques regards favorables ne peut pas s’achever tant que M. Diderot sera à Vincennes. Il est obligé de consulter une quantité considérable d’ouvriers qui ne veulent pas se déplacer ; de conférer avec des gens de lettres qui n’auront pas la commodité de se rendre à Vincennes, de recourir enfin continuellement à la bibliothèque du Roi, dont les livres ne peuvent ni ne doivent être transportés si loin.

D’ailleurs, Monseigneur, pour conduire les dessins et les gravures, il faut avoir sous les yeux les outils des ouvriers, et c’est un secours essentiel dont M. Diderot ne peut faire usage que sur les lieux.

Ces considérations, Monseigneur, ne peuvent valoir auprès de Votre Grandeur qu’autant qu’elle voudra bien se laisser toucher de l’état violent dans lequel nous sommes, et s’intéresser à l’entreprise la plus belle et la plus utile qui ait jamais été faite dans la librairie. C’est la grâce que nous vous demandons, Monseigneur, et que nous espérons de votre amour pour les lettres.

Nous sommes, avec un très-profond respect, Monseigneur,
de Votre Grandeur,
les très-humbles et très-obéissants serviteurs,
Briasson, David l’aîné, Durand, Le Breton,
imprimeur ordinaire du Roi.




NOUVELLES REPRÉSENTATIONS DES LIBRAIRES
DE L’ENCYCLOPÉDIE


À MONSEIGNEUR LE COMTE D’ARGENSON


le 7 septembre 1749.


Monseigneur,

Les libraires intéressés à l’édition de l’Encyclopédie, pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très-humblement de l’adoucissement qu’elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au sieur Diderot, leur éditeur, une partie de sa liberté. Ils sentent tout le prix de cette grâce ; mais si, comme ils croient pouvoir s’en flatter, l’intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le sieur Diderot en état de travailler à l’Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très-humblement que c’est une chose absolument impraticable ; et, fondés sur la persuasion dans laquelle ils sont que Votre Grandeur a la bonté de s’intéresser à la publicité de cet ouvrage et aux risques qu’ils courraient d’être ruinés par un plus long retard, ils mettent sous ses yeux un détail vrai et circonstancié des raisons qui ne permettent pas que le sieur Diderot continue à Vincennes le travail de l’Encyclopédie.

Il faut distinguer plusieurs objets dans l’édition de ce dictionnaire universel des sciences, des arts et des métiers : l’état actuel des matériaux qui doivent composer cet ouvrage, le travail à faire sur ces matériaux, la direction des dessins, des gravures et de l’impression. Votre Grandeur se convaincra facilement, en parcourant chacun de ces objets, qu’il n’y en a pas un qui n’offre des difficultés insurmontables dans l’éloignement.

ÉTAT ACTUEL DES MATÉRIAUX.

Ces matériaux doivent être divisés en deux classes : les sciences, les arts et métiers. Les grandes parties qui appartiennent aux sciences sont toutes rentrées, mais elles ne sont pas pour cela entièrement complètes. Les articles généraux, comme en chirurgie, le mot chirurgie, en médecine, le mot médecine, et quelques autres de cette nature, sont demeurés entre les mains des auteurs, qui ont désiré de les méditer attentivement pour leur donner toute la perfection dont ils sont susceptibles.

Le sieur Diderot s’est contenté de tenir une note exacte de ces différents articles à rentrer ; mais, pour les avoir à temps, il est nécessaire qu’il voie les auteurs, qu’il confère avec eux, et qu’ils travaillent conjointement à lever les difficultés qui naissent de la nature des matières.

Les articles qui lui ont été remis ne demandent pas moins sa présence à Paris et exigent qu’il soit à la portée des auteurs qui les ont traités ; son travail à cet égard consiste principalement dans la révision et la comparaison des diverses parties de l’ouvrage. Chacun de ces auteurs a exigé qu’il ne se fît aucun changement à son travail sans qu’il en ait été conféré avec lui, et cela est d’autant plus juste, que l’éditeur, quoique versé dans la connaissance de chacune des parties, ne peut pas être supposé les posséder toutes assez profondément pour pouvoir se passer des lumières du premier auteur, qui d’ailleurs en répond aux yeux du public, parce qu’il est nommé. Si le sieur Diderot était obligé de travailler à Vincennes, il serait privé de ce secours nécessaire, parce que les gens de lettres se déplacent difficilement, et qu’il faudrait se jeter dans des dissertations par écrit qui n’auraient pas de fin : ces éclaircissements, dont aura souvent besoin l’éditeur, peuvent se présenter subitement au milieu d’un article ; la distance des lieux ne lui permettant pas d’avoir recours à l’auteur, il faudrait en suspendre la révision et passer à un autre article qui pourrait offrir les mêmes difficultés, ou l’exposer à oublier des choses essentielles, et à donner au public un ouvrage informe et rempli de négligences.

Entre les arts, il y en a quelques-uns qui ne sont que commencés et quelques autres qui sont encore à faire ; c’est un travail qui demande absolument que le sieur Diderot se rende chez les ouvriers, ou qu’ils se transportent chez lui : ces deux choses sont également impraticables à Vincennes ; mais, quand les ouvriers consentiraient à l’aller trouver, ils ne pourraient pas apporter leurs outils et leurs ouvrages ; ils ne pourraient point opérer sous ses yeux, et cependant c’est une chose indispensable, parce qu’il est fort différent de faire parler un ouvrier ou de le voir agir ; il est des métiers si composés, que, pour en bien entendre la manœuvre et pour la bien décrire, il faut l’étudier plusieurs jours de suite, y travailler soi-même et s’en faire expliquer en détail toutes les parties ; ce ne sont point des choses qui puissent se faire à Vincennes.

Quand le sieur Diderot a été arrêté, il avait laissé de l’ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il les a mandés depuis le peu de jours qu’il jouit de quelque liberté, mais il n’y en a eu qu’un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu’il a fait sur l’art et les figures du chiner des étoffes, les autres ont répondu qu’ils n’avaient pas le temps d’aller si loin, et que cela les dérangerait.

Le sieur Diderot a fait venir à Vincennes un dessinateur intelligent nommé Goussier ; il a voulu travailler avec lui à l’arrangement et à la réduction des dessins, mais faute d’échelle et faute d’avoir les objets présents, ils n’ont su quelle figure leur donner ni quelle place leur assigner dans la planche. L’embarras est plus grand encore dans l’explication de ces mêmes figures, parce que beaucoup d’outils se ressemblent, et que, faute d’avoir les originaux sous les yeux, il serait fort aisé de confondre les uns avec les autres, et de se perdre dans un labyrinthe d’erreurs fort grossières.

Les libraires étaient sur le point de faire commencer les gravures ainsi que l’impression ; le travail de la gravure ne peut être conduit que par l’éditeur, et il n’est pas possible de faire connaître par écrit à un graveur ce qui demande à être rectifié dans son ouvrage ; ce sont des choses qui veulent être montrées au doigt.

Quant à l’impression, il est bien aisé de sentir que huit ou dix volumes in-folio ne peuvent pas s’exécuter à deux lieues d’un éditeur. La multiplicité des épreuves, la nécessité où l’auteur est souvent de se transporter à l’imprimerie, surtout quand il y a, comme dans l’Encyclopédie, des matières d’algèbre et de géométrie, dont il faut enseigner aux ouvriers à placer les caractères, sont des obstacles insurmontables.

Il est encore à observer, Monseigneur, que chacune des parties de l’Encyclopédie ne peut pas être regardée comme un tout, auquel il soit possible de travailler à part ; toutes ces parties sont liées par des renvois continuels des unes aux autres, et cela forme une chaîne qui exigerait que tous les manuscrits fussent portés à Vincennes, ce qui ne se pourrait pas faire sans courir le risque de tout brouiller, et par conséquent de tout perdre. La quantité de ces manuscrits est si considérable, qu’il y a de quoi remplir une chambre, ce qui en rend encore le transport plus difficile.

D’ailleurs un ouvrage tel que celui-ci ne peut pas se faire sans un grand nombre de livres différents qu’il faudrait aussi transporter. Le sieur Diderot ni les libraires n’ont pas les livres nécessaires à cet ouvrage, il faut continuellement recourir aux bibliothèques publiques ; et Votre Grandeur sait qu’il serait impossible de les y emprunter, surtout en si grand nombre, pour être transportés hors de Paris. M. l’abbé Sallier, qui a bien voulu aider le sieur Diderot des livres de la bibliothèque du Roi, peut rendre témoignage à Votre Grandeur du besoin continuel qu’on en a eu jusqu’à la fin de l’ouvrage.

Les libraires supplient Votre Grandeur de vouloir bien se laisser toucher de nouveau de l’embarras ruineux dans lequel les jette l’éloignement du sieur Diderot, et de leur accorder son retour à Paris en faveur de l’impossibilité où il est de travailler à Vincennes.


Ces réclamations contribuèrent certainement pour une part, d’abord à l’adoucissement du sort du prisonnier, puis à sa libération définitive. Il put reprendre ses travaux, et en 1751 paraissait le premier volume de l’Encyclopédie.

Attaqué, avant qu’il parût, dans le Journal de Trévoux, ce premier volume n’en fit pas moins une grande sensation. Le Discours préliminaire de d’Alembert et le Prospectus, dans lequel Diderot avait résumé l’état des connaissances humaines et leur liaison, en prenant pour base l’Arbre de Bacon[4], qu’il avait notablement modifié, entretinrent pendant quelque temps de copie les journalistes. On accusa Diderot de s’être borné à copier le philosophe anglais, et on le lui reprocha comme s’il ne s’était pas lui-même avoué coupable de ce grand crime. On dut cependant reconnaître qu’il ne s’agissait plus d’une simple traduction de Chambers, mais d’une œuvre nouvelle et bien française. Clément, dans les Lettres qui ont formé le recueil intitulé : les Cinq années littéraires, disait à son correspondant : « Ce n’est point votre Chambers retourné et brodé, comme vous l’avez cru, c’est votre Chambers rectifié, enrichi de nouvelles découvertes, suppléé d’une infinité de choses qu’il laissait à désirer dans les sciences et dans les arts libéraux, et surtout dans les arts mécaniques… Ce n’est point ici l’ouvrage d’un seul, c’est celui d’une multitude de savants et d’artistes qui se sont chargés chacun de la partie qui lui convenait et dont les éditeurs n’ont presque fait que réunir les mémoires, en remplissant les vides d’une science à l’autre. Uniquement occupés de l’utilité publique, ils ne se vantent que des secours qu’ils ont empruntés de toutes parts. Manuscrits, recherches, observations communiquées par les gens de l’art et par les amateurs, bibliothèques publiques[5], cabinets particuliers, recueils, portefeuilles, tout leur a été ouvert. »

Telle fut d’abord l’impression générale. Clément est aussi satisfait de la Lettre[6] qui accompagnait l’article Art, tiré à part, à l’adresse du P. Berthier.

« Ce n’est pas tout à fait le défaut[7], dit-il, qu’on lui reproche dans l’échantillon qu’il vient de nous donner de son Encyclopédie, mais bien un ton un peu trop haut, un style tendu qui nous laisse trop voir le travail des muscles. Au surplus, le morceau est excellent et digne d’être envoyé pour toute réponse aux jésuites du Journal de Trévoux, qui ont attaqué son Prospectus. La lettre dont il l’accompagne, adressée au Père Berthier, chef des journalistes, est pleine de feu, de sel et d’agrément. Vous en aurez tout le plaisir, rien ne vous échappera des allusions, vous êtes au fait des anecdotes. »

La réaction commence timidement. Le même Clément trouve bientôt que Diderot est « verbeux, dissertateur, enclin à la digression ». Il ajoute : « Qu’il y prenne garde, il va nous faire un ou deux in-folio de trop. » Puis, plus loin : « Vous l’aviez dit, monsieur, qu’avec son imagination vagabonde et scientifique, M. Diderot nous inonderait de mots et de phrases : c’est le cri du public contre son premier volume ; mais un fonds de choses infiniment riche et un grand goût de bonne philosophie qui le fait valoir couvrent toutes ces superfluités. D’ailleurs, M. Diderot ne répond que de ses propres articles. Après tout, j’aime mieux l’excès que le défaut ; le superflu de l’un est souvent le nécessaire de l’autre. » Enfin, il cite de petits vers contre


Ce possesseur de l’Encyclopédie,
Pic de clartés, puits d’érudition ;


et un vaudeville où l’on fait dialoguer Diderot, son libraire et son colporteur. Celui-ci s’écrie :


J’apporte le premier volume
Du dictionnaire nouveau
Il sort, comme on dit, de l’enclume ;
On l’a fait à coups de marteau.
Son poids m’ôterait le courage
D’en être souvent le porteur
Malheur à ce coquin d’ouvrage,
S’il pèse autant à son lecteur !


Petits vers, petite guerre devaient bientôt être remplacés par quelque chose de plus sérieux. La thèse de l’abbé de Prades allait être l’occasion d’un soulèvement général, non pas seulement contre l’abbé, mais contre l’Encyclopédie, à laquelle il avait fourni quelques articles. L’abbé fut exilé, et l’Encyclopédie supprimée après le second volume, par arrêt du Conseil du 7 février 1752[8].

Ce n’était qu’un premier avertissement. Le comte d’Argenson, à qui l’ouvrage était dédié et qui était, comme dit Voltaire[9], « digne de l’entendre et digne de le protéger », intervint, et l’interdiction fut levée en 1753. D’Alembert avait tenu bon contre cet orage, et il répondait, le 24 août de la même année, à Voltaire, qui l’engageait à aller en Prusse pour continuer la publication interrompue :


« Diderot et moi nous vous remercions du bien que vous avez dit de l’ouvrage dans votre admirable Essai sur le siècle de Louis XIV ; nous connaissons mieux que personne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait être bien fait qu’à Berlin, sous les yeux et avec la protection et les lumières de votre prince philosophe ; mais enfin nous commencerons, et on nous saura peut-être à la fin quelque gré. Nous avons essuyé cet hiver une violente tempête ; j’espère qu’enfin nous travaillerons en repos. Je me suis bien douté qu’après nous avoir aussi maltraités qu’on a fait, on reviendrait nous prier de continuer ; et cela n’a pas manqué. J’ai refusé pendant six mois ; j’ai crié comme le Mars d’Homère ; et je puis dire que je ne me suis rendu qu’à l’empressement extraordinaire du public. J’espère que cette résistance si longue nous vaudra dans la suite plus de tranquillité. Ainsi soit-il. »


De son côté, Grimm annonçait dans sa Correspondance (lettre de novembre 1753) la reprise de la publication :


« Voici enfin le troisième volume de l’Encyclopédie entreprise par une société de gens de lettres, sous la direction de M. Diderot. Toute l’Europe a été témoin des tracasseries qu’on a suscitées à cet important ouvrage, et tous les honnêtes gens en ont été indignés. Qui, en effet, pourrait être spectateur tranquille des haines, de la jalousie, des projets abominables tramés par les faux dévots, et couverts du manteau de la religion ? Peut-on s’empêcher de rougir pour l’humanité, quand on voit que la religion du prince même est surprise, que le gouvernement et la justice sont prêts à donner du secours aux complots odieux qu’avait formés le faux zèle ou peut-être l’hypocrisie lors de l’affaire scandaleuse de M. l’abbé de Prades, pour envelopper dans la plus injuste persécution tout ce qui reste à la nation de bonnes têtes et d’excellents génies ? Malheureusement pour les Jésuites il n’était pas aussi facile de continuer l’Encyclopédie que de perdre des philosophes qui n’avaient pas d’autre appui dans le monde que leur amour pour la vérité et la conscience de leurs vertus, faibles ressources auprès de ceux qui ont le pouvoir en main, et qui, exposés aux fausses insinuations, aux surprises, à la précipitation, à des écueils sans nombre, ont mille moyens d’être injustes, tandis qu’il ne leur en reste qu’un seul pour être justes. Tout était bien concerté : on avait déjà enlevé les papiers de M. Diderot. C’est ainsi que les Jésuites comptaient défaire une Encyclopédie déjà toute faite ; c’est ainsi qu’ils comptaient avoir la gloire de toute cette entreprise, en arrangeant et mettant en ordre les articles qu’ils croyaient tout prêts. Mais ils avaient oublié d’enlever au philosophe sa tête et son génie, et de lui demander la clef d’un grand nombre d’articles que, bien loin de comprendre, ils s’efforçaient en vain de déchiffrer. Cette humiliation est la seule vengeance obtenue par nos philosophes sur leurs ennemis, aussi imbéciles que malfaisants, si toutefois l’humiliation d’un tas d’ennemis aussi méprisables peut flatter les philosophes. Le gouvernement fut obligé, non sans quelque espèce de confusion, de faire des démarches pour engager M. Diderot et M. d’Alembert à reprendre un ouvrage inutilement tenté par des gens qui depuis longtemps tiennent la dernière place dans la littérature… »


Le troisième volume parut avec une préface qui fut sans doute l’œuvre collective de Diderot et de d’Alembert, mais qui appartient plus particulièrement à celui-ci, puisqu’il l’a réunie à ses Mélanges.

On put aller ainsi en bataillant, mais sans trop d’encombres, jusqu’en 1757 et jusqu’au septième volume, mais alors, nouvelle crise. On avait trouvé pour les encyclopédistes un ingénieux sobriquet. On les appelait les cacouacs[10]. C’était un avocat, J.-N. Moreau, l’inventeur de cette désignation, qui, sous l’apparence d’une plaisanterie destinée à ridiculiser ceux qu’elle atteignait, n’allait à rien moins qu’à les assimiler à des factieux, à des perturbateurs de la chose publique, et c’est ainsi en effet que tous ceux qui s’en servirent, comme l’abbé de Saint-Cyr (Catéchisme et décisions de cas de conscience à l’usage des cacouacs) et les rédacteurs des Affiches de province, de la Gazette de France, de l’Observateur hollandais, etc., entendaient la chose. Quoique les rédacteurs de l’Encyclopédie poussassent parfois la prudence jusqu’à mécontenter Voltaire[11] ; quoique la censure, plus rigoureusement exercée que par le passé, laissât peu d’occasions de scandale, on trouvait le moyen de rendre leur dictionnaire responsable de toutes les hardiesses que la philosophie s’est permises depuis qu’elle existe et on amalgamait avec art les citations tirées de tous les auteurs morts ou vivants pour démontrer les intentions criminelles de ces derniers, les seuls sur lesquels on pût avoir prise.

L’année 1758 fut tout entière occupée par ces débats. Les évêques s’en mêlèrent par leurs mandements. Les philosophes eux-mêmes virent leur union se desserrer par la défection de Rousseau, qui prit d’Alembert à partie à cause de l’article Genève. Le 23 janvier 1759, il y eut une assemblée des Chambres au Palais, et le procureur général y dénonça, entre autres ouvrages, l’Esprit, d’Helvétius, et l’Encyclopédie.

L’attaque avait été bien conduite, et M. Joly de Fleury, dans son réquisitoire, put s’appuyer sur les brochures et les mandements qui avaient préalablement recherché et rassemblé des textes et des citations, pour démontrer qu’il y avait « un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l’indépendance et nourrir la corruption des mœurs[12]. » L’Esprit fut condamné à être brûlé. Quant à l’Encyclopédie, on usa d’indulgence, à cause des intérêts considérables engagés dans l’affaire, et on nomma une commission composée de neuf examinateurs, docteurs en théologie, avocats et professeurs de philosophie, pour relire définitivement les sept volumes imprimés et décider s’ils devaient être ou non brûlés, comme l’Esprit.

Nonobstant cette décision, qui laissait au moins aux libraires l’espérance de s’expliquer devant leurs nouveaux juges, il y eut un arrêt du Conseil d’État révoquant le privilége et défendant de continuer l’impression de l’Encyclopédie. Barbier signale ainsi cette irrégularité : « On dit que c’est un coup d’autorité de M. le chancelier à l’égard du Parlement, qui a entrepris de nommer des examinateurs autres que des censeurs royaux pour examiner les sept volumes. Il y a apparence que les libraires vont se donner des mouvements sur cet arrêt du Conseil ; d’autant que le huitième volume est presque imprimé, et que cela forme une grande dépense. » Barbier ajoute : « Il y a toute apparence que cet arrêt, sollicité auprès de M. le Dauphin sous prétexte de religion, est l’ouvrage de M. le chancelier de Lamoignon, soit par rapport aux Jésuites, qu’il a toujours protégés, et qui sont les ennemis déclarés des auteurs qui ont travaillé à ce dictionnaire ; soit par rapport à l’entreprise du Parlement qui, par l’arrêt du mois de janvier dernier, a nommé des examinateurs particuliers pour les sept volumes, d’autant qu’au moyen de cet arrêt du Conseil, cet examen n’aura aucune suite, suivant les apparences. »

Il n’en eut aucune, en effet, et l’arrêt du Conseil d’État fut, au contraire, confirmé par un autre qui ordonna aux libraires de rendre aux souscripteurs la somme de soixante-douze livres pour les volumes payés d’avance, et qui ne devaient pas leur être fournis.

Voici ces deux arrêts


ARRÊT DU CONSEIL D’ÉTAT DU ROI

QUI RÉVOQUE LES LETTRES DE PRIVILÉGEE OBTENUES POUR LE LIVRE INTITULÉ : ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ DES SCIENCES, ARTS ET MÉTIERS, PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
du 8 mars 1759
(Extrait des registres du Conseil d’État.)

Le roi ayant accordé le 21 janvier 1746 des lettres de privilége pour un ouvrage qui devait être imprimé sous le titre d’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, les auteurs dudit dictionnaire en auraient fait paraître les deux premiers volumes, dont Sa Majesté aurait ordonné la suppression par son arrêt du 7 février 1752, pour les causes contenues audit arrêt ; mais en considération de l’utilité dont l’ouvrage pouvait être à quelques égards, Sa Majesté n’aurait pas jugé à propos de révoquer pour lors le privilége, et se serait contentée de donner des ordres plus sévères pour l’examen des volumes suivants ; nonobstant ces précautions, Sa Majesté aurait été informée que les auteurs dudit ouvrage, abusant de l’indulgence qu’an avait eue pour eux, ont donné cinq nouveaux volumes qui n’ont pas moins causé de scandale que les premiers, et qui ont même déjà excité le zèle du ministère public de son parlement. Sa Majesté aurait jugé qu’après ces abus réitérés, il n’était pas possible de laisser subsister ledit privilége ; que l’avantage qu’on peut retirer d’un ouvrage de ce genre, pour le progrès des sciences et des arts, ne peut jamais balancer le tort irréparable qui en résulte pour les mœurs et la religion ; que d’ailleurs quelques nouvelles mesures qu’on prît pour empêcher qu’il ne se glissât dans les derniers volumes des traits aussi répréhensibles que dans les premiers, il y aurait toujours un inconvénient inévitable à permettre de continuer l’ouvrage, puisque ce serait assurer le débit non-seulement des nouveaux volumes, mais aussi de ceux qui ont déjà paru ; que ladite Encyclopédie étant devenu un Dictionnaire complet et un traité général de toutes les sciences, serait bien plus recherché du public et bien plus souvent consultée, et que par là on répandrait encore davantage et on accréditerait en quelque sorte les pernicieuses maximes dont les volumes déjà distribués sont remplis. À quoi voulant pourvoir, le roi étant en son conseil, de l’avis de M. le chancelier, a révoqué et révoque les lettres de privilége obtenues le 21 janvier 1746, pour le livre intitulé : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres ; fait défenses à tous libraires et autres, de vendre, débiter ou autrement distribuer les volumes qui ont déjà paru, et d’en imprimer de nouveaux, à peine de punition exemplaire. Enjoint Sa Majesté au sieur Bertin, maitre des requêtes ordinaire de son hôtel, lieutenant général de police, de tenir la main à l’exécution du présent arrêt, lequel sera imprimé, publié et affiché partout où il appartiendra. Fait au Conseil d’État du roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles, le huitième mars mil sept cent cinquante-neuf.

Signé Phélypeaux.


ARRÊT DU CONSEIL D’ÉTAT DU ROI

QUI ORDONNE AUX LIBRAIRES Y DÉNOMMÉS DE RENDRE LA SOMME DE SOIXANTE-DOUZE LIVRES À CEUX QUI ONT SOUSCRIT POUR LE DICTIONNAIRE DES SCIENCES
du 21 juillet 1759
(Extrait des registres du Conseil d’État.)

Le roi étant informé que la suppression de l’ouvrage intitulé Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, ordonnée par l’arrêt du 8 mars 1759, aurait donné lieu à des plaintes de la part des souscripteurs qui ont payé d’avance aux libraires la plus grande partie du prix dudit ouvrage, pour lequel ils n’ont reçu que sept volumes, dont la valeur n’est pas proportionnée aux avances qu’ils ont faites, dans l’espérance d’avoir un ouvrage complet et orné d’un grand nombre de planches ; et considérant en même temps qu’il ne serait pas juste d’obliger les libraires qui ont fait cette entreprise à rendre la totalité des sommes qui leur ont été payées, et qui ont été employées en grande partie à la confection desdits sept volumes supprimés, Sa Majesté aurait reconnu qu’il était juste de fixer la somme que les libraires sont tenus de rendre aux souscripteurs. À quoi voulant pourvoir ; ouï le rapport, le roi étant en son conseil, de l’avis de M. le chancelier, a ordonné et ordonne que les nommés Lebreton, David l’aîné, Briasson et Durand, libraires, seront tenus de rendre à tous ceux qui leur présenteront une souscription signée d’eux pour l’ouvrage intitulé : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, la somme de soixante-douze livres ; au moyen duquel payement ils seront déchargés de leur engagement envers lesdits souscripteurs. Enjoint Sa Majesté au sieur Bertin, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, lieutenant général de police, de tenir la main à l’exécution du présent arrêt, lequel sera imprimé, publié et affiché partout où il appartiendra. Fait au Conseil d’État du roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le vingt et un juillet mil sept cent cinquante-neuf.

Signé Phélypeaux.


Tout paraissait dès lors bien fini et la partie perdue. D’Alembert avait vu venir le coup de loin. Il écrivait, le 28 janvier 1758, à Voltaire, la lettre suivante :


« Oui, sans doute, mon cher maître, l’Encyclopédie est devenue un ouvrage nécessaire et se perfectionne à mesure qu’elle avance ; mais il est devenu impossible de l’achever dans le maudit pays où nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n’est rien ; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des ordres supérieurs, dont M. de Malesherbes n’a pu empêcher l’exécution ? Croiriez-vous qu’une satire atroce contre nous, qui se trouve dans une feuille périodique, qu’on appelle les Affiches de province a été envoyée de Versailles à l’auteur avec ordre de l’imprimer ; et qu’après avoir résisté autant qu’il a pu, jusqu’à s’exposer à perdre son gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l’adoucissant de son mieux ? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait par la discrétion du préteur, c’est que nous formons une secte qui a juré la ruine de toute société, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est gaillard ; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime aujourd’hui de pareilles choses par ordre exprès de ceux qui ont l’autorité en main, ce n’est pas pour en rester là ; cela s’appelle amasser les fagots au septième volume, pour nous jeter dans le feu au huitième. Nous n’avons plus de censeurs raisonnables à espérer, tels que nous en avions eu jusqu’à présent ; M. de Malesherbes a reçu là-dessus les ordres les plus précis, et en a donné de pareils aux censeurs qu’il a nommés. D’ailleurs, quand nous obtiendrions qu’ils fussent changés, nous n’y gagnerions rien ; nous conserverions alors le ton que nous avons pris, et l’orage recommencerait au huitième volume. Il faudrait donc quitter de nouveau, et cette comédie-là n’est pas bonne à jouer tous les six mois. Si vous connaissiez d’ailleurs M. de Malesherbes, si vous saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu que nous ne pourrions compter sur rien avec lui, même après les promesses les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu’il faut laisser là l’Encyclopédie et attendre un temps plus favorable (qui ne reviendra peut-être jamais) pour la continuer. S’il était possible qu’elle s’imprimât dans le pays étranger, en continuant, comme de raison, à se faire à Paris, je reprendrais demain mon travail ; mais le gouvernement n’y consentira jamais ; et quand il le voudrait bien, est-il possible que cet ouvrage s’imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs ?

Par toutes ces raisons, je persiste en ma thèse. (La Fontaine, La Coupe enchantée).


D’Alembert ne revint pas sur cette décision prise avant les événements. Il refusa, quand ils furent accomplis, de reprendre sa part de collaboration[13], car Diderot, lui, ne désespérait pas encore, et c’était lui qui avait raison.

Il est difficile de s’expliquer comment il réussit, malgré les arrêts formels que nous avons donnés plus haut, à persuader aux libraires et au public que rien n’était perdu ; il faut se reporter, pour s’en faire quelque idée, à sa pièce : Est-il bon ? Est-il méchant ? Son esprit d’invention et de ressources a dû alors faire des prodiges semblables à celui qu’il avait accompli en arrachant au pieux d’Aguesseau le premier privilége de l’Encyclopédie. S’il avait des ennemis, il s’était fait aussi des protecteurs, et parmi eux se trouvaient M. de Sartine et le duc de Choiseul. Les Jésuites avaient fait supprimer l’Encyclopédie ; le duc de Choiseul devait quelque temps après supprimer les Jésuites, et ce fut grâce à cet appui, à la complaisance de M. de Malesherbes, à la connivence de M. de Sartine, aux sacrifices de Mme Geoffrin que Diderot put, comme si de rien n’était, continuer l’impression de l’Encyclopédie ; mais il eut la prudence de n’en plus faire rien paraître avant l’entier achèvement.

Pendant qu’il se livrait à ce travail, sur lequel l’autorité fermait les yeux, ses ennemis continuaient leur campagne. C’est l’époque (1760) où fut représentée la comédie des Philosophes. Les pamphlets se multipliaient comme si la victoire était encore douteuse. Citons-en un entre autres[14], parce qu’il est des plus rares, et que l’injure mêlée à la jubilation y fait le plus triste effet. C’est Le Coq à l’asne ou l’Éloge de Martin Zèbre, prononcé dans l’assemblée générale tenue à Montmartre par ses confrères, avec cette épigraphe : Eh ! Eh ! Eh ! Eh ! Sire asne ! (Voltaire, Histoire universelle.) À Asnières, aux dépens de qui il appartiendra. 1000 700 60. Il débute ainsi : « Un gros ouvrage venait d’être supprimé ; maître Abraham[15] finissait sa mission et un grand philosophe jouait pour la première fois en public un rôle assez semblable à celui de Nabuchodonosor, lorsqu’une voix terrible se fit entendre du sommet de Montmartre. Elle fut bientôt suivie de mille autres qui toutes l’imitant répétèrent d’un ton lugubre : le grand asne est mort.

« Celui-ci, comme on sait, n’avait pas de plus grand plaisir que de parler jusqu’à défaillance, car de même que les dervis de Pera tournent par dévotion dans leur temple jusqu’à tomber de lassitude et de malaise, de même Martin Zèbre, par une espèce de vœu, ou par un don particulier du ciel, parlait des heures entières sans remarquer si on l’écoutait, le plus souvent sans s’entendre lui-même. »

Cela continue sur le même ton pendant vingt-trois pages. On y parle d’une Encyclopédie quadrupède ; on y bat en brèche l’Interprétation de la nature avec les Bijoux indiscrets ; on exalte les Philosophes, mais surtout, trait qui peut servir à faire reconnaître la main d’où partait le coup, on fait de Martin Zèbre l’auteur de la Vision de Ch. Palissot, pamphlet qui devait conduire Morellet à la Bastille, mais dont on aurait beaucoup mieux aimé voir punir Diderot.

C’est aussi l’époque où on lui attribue tout ce qui se publie d’un peu hardi, ou, comme on dirait aujourd’hui, de révolutionnaire. Pendant ce temps, il s’occupe de théâtre ; il écrit la Religieuse ; il commence le Neveu de Rameau, et en 1765 il lance à la fois les dix derniers volumes de texte et les cinq premiers volumes de planches de l’œuvre qu’il avait définitivement faite sienne.

On ne put d’abord distribuer ces volumes qu’en cachette[16] et comme ils portaient comme lieu de provenance l’indication : Neufchâtel, et qu’ils étaient censés venir de cette ville, il n’était pas possible de les faire circuler autrement qu’en ballots fermés. Voltaire raconte comment l’interdit fut levé après qu’on eut d’abord voulu forcer les souscripteurs à rapporter les exemplaires qu’ils avaient retirés. Il dit tenir le fait d’un domestique de Louis XV, et ce fait se serait passé à la suite d’un souper à Trianon. Ou avait discuté sur certains points. Le duc de La Vallière et le duc de Nivernois n’étaient pas d’accord sur la composition de la poudre à canon. On regretta de n’avoir pas sous la main l’Encyclopédie. Le roi la possédait. Comme on lui avait dit que c’était « la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France », il avait voulu savoir par lui-même si l’accusation était fondée avant de permettre qu’on lût ce livre. « Il envoya sur la fin du souper chercher un exemplaire par trois garçons de sa chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine. On vit à l’article Poudre que le duc de La Vallière avait raison ; et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence entre l’ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la pourpre qui sortait du murex, et que par conséquent notre écarlate était la pourpre des Anciens ; qu’il entrait plus de safran dans le rouge d’Espagne, et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier ; et la machine de cette manœuvre la ravit d’étonnement. « Ah ! le beau livre ! s’écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul, et pour être le seul savant de votre royaume ? » Chacun se jetait sur les volumes comme les filles de Lycomède sur les bijoux d’Ulysse ; chacun y trouvait à l’instant tout ce qu’il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d’y voir la décision de leurs affaires. Le roi y lut tous les droits de sa couronne. « Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m’avait dit tant de mal de ce livre. — Eh ! ne voyez-vous pas, sire, lui dit le duc de Nivernois, que c’est parce qu’il est fort bon ! On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu’elle est plus jolie qu’elles. » Pendant ce temps-là on feuilletait ; et le comte de C… dit tout haut : « Sire, vous êtes trop heureux qu’il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts, et de les transmettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de faire une épingle jusqu’à celle de fondre et de pointer vos canons ; depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Remerciez Dieu d’avoir vu naître dans votre royaume ceux qui ont servi ainsi tout l’univers entier. Il faut que les autres peuples achètent l’Encyclopédie ou qu’ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie. — On dit pourtant, repartit le roi, qu’il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire et si admirable. — Sire, reprit le comte de C…, li y avait à votre souper deux ragoûts manqués ; nous n’en avons pas mangé, et nous avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu’on jetât tout le souper par la fenêtre à cause de ces deux ragoûts ? » Le roi sentit la force de la raison ; chacun reprit son bien ; ce fut un beau jour.

« L’envie et l’ignorance ne se tinrent pas pour battues ; ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales, leurs persécutions. L’ignorance en cela est très-savante.

« Qu’arriva-t-il ? les étrangers firent quatre éditions de cet ouvrage français proscrit en France, et gagnèrent environ dix-huit cent mille écus.

« Français, tâchez dorénavant d’entendre mieux vos intérêts[17]. »

Ce fut pendant l’impression de ces derniers volumes que Diderot, ayant à rechercher quelque chose dans un de ses articles, s’aperçut que l’imprimeur Le Breton avait été, dans sa peur d’être inquiété, beaucoup plus loin qu’il n’était permis. Il s’était érigé de lui-même en censeur avait supprimé certains passages et modifié plusieurs autres à sa fantaisie, et cela après le bon à tirer de Diderot. Ce fut pour celui-ci une grande déception et l’occasion d’une violente colère. Grimm l’a racontée et nous a conservé la lettre que Diderot écrivit alors à Le Breton. On la trouvera dans la Correspondance ; nous n’en parlons ici que pour rappeler que Mme de Vandeul raconte que son père fit rétablir les passages mutilés sur un exemplaire qui serait actuellement à Saint-Pétersbourg. Grimm ne parle pas de cette réparation, qui, d’après le tableau qu’il fait de l’étendue du désastre, n’était possible que par une réimpression totale. Or, cette réimpression n’a pu matériellement être faite. Si Diderot a exigé quelques cartons pour ses articles de philosophie, Naigeon a dû en avoir connaissance ; c’est ce qui explique peut-être les différences qu’on remarque entre l’édition qu’il a donnée de ces articles et leur rédaction dans l’Encyclopédie. M. Godard, pendant son séjour en Russie, n’a point dirigé ses recherches de ce côté ; nous le regrettons, mais nous ne pensons pas qu’il ait pu trouver, d’abord l’exemplaire cartonné, et ensuite, dans la confrontation de cet exemplaire avec ceux qui ne le sont pas, une rémunération satisfaisante de ses peines.

Ce qui est sûr, c’est que, quoique Diderot ait continué à diriger l’impression des six derniers volumes de planches de l’Encyclopédie, jusqu’en 1772, et qu’il ait même écrit pour les libraires, en 1767, la Lettre sur le commerce de la librairie, il ne cessa de se plaindre de leur manière d’agir avec lui. Il fut même assez imprudent pour donner par ses plaintes répétées un prétexte à Luneau de Boisjermain pour attaquer lesdits libraires en restitution de souscriptions indûment perçues et frauduleusement exagérées. Luneau s’appuya sur le témoignage de Diderot. Il en résulta pour celui-ci une situation fort désagréable dont il crut sortir par une lettre adressée à Le Breton et Briasson. Il les défendit, mais il le fit d’une si singulière façon, avec tant de hauteur, qu’on sent bien qu’il lui restait un grand fond de rancune à leur égard et qu’on ne s’explique pas que Luneau ait pris texte de cette lettre pour ne plus garder avec lui aucune mesure.

Ce procès nous fournira quelques renseignements curieux sur cette époque de la vie de Diderot ; pour le moment, nous ne voulons que faire remarquer combien peu, pécuniairement, il avait eu à se louer de l’affaire.

Nous avons déjà, sur ce point, quelques renseignements que nous a fournis Mme de Vandeul. En voici d’autres et tirés d’une brochure de Fenouillot de Falbaire, intitulée Avis aux Gens de lettres (1770).


Tout le monde connaît ce grand monument qui vient d’être élevé chez nous à la gloire des sciences et des arts ; ce monument où toutes les connaissances humaines, enchaînées ensemble, ont été mises en dépôt, pour qu’assurées désormais de ne pas se perdre dans l’abîme des temps, elles n’eussent plus rien à redouter de la succession des siècles, ni des révolutions des empires. Eh bien, il faut que la France, il faut que l’Europe entière sache que l’Encyclopédie n’a valu que cent pistoles de rente à l’auteur célèbre qui l’a entreprise, dirigée, et surtout achevé seul ; qui y a consacré vingt-cinq années[18] de veilles et de soins. Oui, tant que son travail a duré, M. D*** n’a reçu par an qu’un modique honoraire de deux mille cinq cents livres, qui lui étaient nécessaires pour vivre, et il ne lui en reste à présent que cent pistoles de rente[19], pendant qu’il est démontré que les libraires gagnent plus de deux millions. Ils devaient pourtant n’avoir pas peur des contrefactions. Quand il faut sept à huit cent mille francs de dépense, un ouvrage n’est pas aisément contrefait : aussi celui ci ne l’a-t-il point été. L’on a tiré quatre mille deux cent cinquante exemplaires ; il n’en reste plus un seul en magasin, les souscriptions sont toutes épuisées ; et depuis deux ans ce livre est renchéri d’environ trois cents livres.

Ô vous qui vivrez quand nous ne serons plus, vous à qui l’Encyclopédie transmettra dans les siècles à venir les lumières et les connaissances du nôtre ; que ce dictionnaire des arts vous apprenne aussi quel fut chez nous le sort des gens qui les cultivèrent. Toutes les fois que vous ouvrirez cet ouvrage immortel, honorez la cendre de l’homme de génie à qui vous le devrez, et dites à vos enfants : « Il travailla pour nous, d’autres recueillirent le fruit de ses travaux. »

Après avoir élevé ce grand monument aux sciences, il fut obligé de vendre lui-même sa bibliothèque, pour donner de l’éducation à sa fille qu’il aimait tendrement et pendant ce temps-là ses libraires, enrichis par ses veilles, nageaient dans l’abondance et jouissaient d’une immense fortune !

Je rougis d’avoir été forcé d’entrer dans ces détails, et j’en demande pardon au public et à cet écrivain célèbre qui voit du même œil l’argent et les libraires. Mais il est temps enfin de déchirer les vêtements de tous les gens de lettres, pour montrer les morsures de ces sangsues attachées à leur corps, et gonflées de leur sang. Voici le moment où il faut que les auteurs se réunissent pour secouer un joug aussi honteux que tyrannique ; le moment où ils devraient tous former entre eux une société typographique, pour s’aider mutuellement dans l’impression et le débit de leurs ouvrages, et pour donner des secours aux jeunes gens qui entrent avec du talent dans la même carrière ; secours ignorés, dont ceux qui les recevront n’auront jamais à rougir, puisqu’ils ne les recevront que de leurs confrères et de leurs égaux ; et que ce ne seront proprement que des avances sur le produit futur de leurs travaux.


Disons maintenant quelle part de travail représentaient ces honoraires. Écoutons d’Alembert dans le Discours préliminaire :


« J’ai fait ou revu tous les articles de Mathématique et de Physique, qui ne dépendent point des parties dont il a été parlé ci-dessus ; j’ai aussi suppléé quelques articles, mais en très-petit nombre, dans les autres parties. Je me suis attaché dans les articles de Mathématique transcendante à donner l’esprit général des méthodes, à indiquer les meilleurs Ouvrages où l’on peut trouver sur chaque objet les détails les plus importants, et qui n’étaient point de nature à entrer dans cette Encyclopédie à éclaircir ce qui m’a paru n’avoir pas été éclairci suffisamment, ou ne l’avait point été du tout ; enfin à donner, autant qu’il m’a été possible, dans chaque matière, des principes métaphysiques exacts, c’est-à-dire simples. On peut en voir un essai dans ce volume aux articles Action, Application, Arithmétique universelle, etc.

« Mais ce travail, tout considérable qu’il est, l’est beaucoup moins que celui de M. Diderot, mon collègue. Il est auteur de la partie de cette Encyclopédie la plus étendue, la plus importante, la plus désirée du public, et j’ose le dire, la plus difficile à remplir ; c’est la description des Arts. M. Diderot l’a faite sur des mémoires qui lui ont été fournis par des ouvriers ou par des amateurs, dont on lira bientôt les noms, ou sur les connaissances qu’il a été puiser lui-même chez les ouvriers, ou enfin sur des métiers qu’il s’est donné la peine de voir, et dont quelquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus à son aise. À ce détail, qui est immense, et dont il s’est acquitté avec beaucoup de soin, il en a joint un autre qui ne l’est pas moins, en suppléant dans les différentes parties de l’Encyclopédie un nombre prodigieux d’articles qui manquaient. Il s’est livré à ce travail avec un désintéressement qui honore les Lettres, et avec un zèle digne de la reconnaissance de tous ceux qui les aiment ou qui les cultivent, et en particulier des personnes qui ont concouru au travail de l’Encyclopédie. On verra par ce volume combien le nombre d’articles que lui doit cet ouvrage est considérable. Parmi ces articles, il y en a de très-étendus, comme Acier, Aiguille, Ardoise, Anatomie, Animal, Agriculture, etc. Le grand succès de l’article Art, qu’il a publié séparément il y a quelques mois, l’a encouragé à donner aux autres tous ses soins ; et je crois pouvoir assurer qu’ils sont dignes d’être comparés à celui-là, quoique dans des genres différents. Il est inutile de répondre ici à la critique injuste de quelques gens du monde qui, peu accoutumés sans doute à tout ce qui demande la plus légère attention, ont trouvé cet article Art trop raisonné et trop métaphysique, comme s’il était possible que cela fût autrement. Tout article qui a pour objet un terme abstrait et général ne peut être bien traité sans remonter à des principes philosophiques toujours un peu difficile pour ceux qui ne sont pas dans l’usage de réfléchir. Au reste, nous devons avouer ici que nous avons vu avec plaisir un très-grand nombre de gens du monde entendre parfaitement cet article. À l’égard de ceux qui l’ont critiqué, nous souhaitons que sur les articles qui auront un objet semblable ils aient le même reproche à nous faire. »


Pour les dix derniers volumes, l’aide de d’Alembert manquant, malgré le redoublement d’activité du marquis de Jaucourt, Diderot eut plus à faire encore. Et quand Luneau lui reprochait d’avoir donné dix-sept volumes de texte au lieu de huit qui avaient été annoncés, comme minimum il est vrai, il aurait pu lui répondre : Je n’ai pas eu le temps d’être court.

Mais il était las. Il s’arrêta et ne participa point au Supplément en quatre volumes qui fut publié de 1775 à 1777. Il vieillissait d’ailleurs ; il avait marié sa fille, et il avait bien gagné le droit de se reposer un peu et de se relire.

Les vingt-huit volumes (texte et planches) de l’Encyclopédie ont été réimprimés, sous la même date, à Genève, et à Lucques avec des notes d’Octavien Diodati. L’édition de Livourne de 1770 est en 33 volumes in-folio. Plusieurs écrivains signalèrent dans des ouvrages spéciaux les erreurs qu’ils avaient reconnues dans ce grand travail ; et les Lettres sur l’Encyclopédie, par l’abbé Saas, ont été particulièrement consultées par les éditeurs du Supplément Celui-ci, quoique portant l’indication d’Amsterdam, fut imprimé à Paris, pour le compte du libraire Panckoucke qui n’avait pu s’entendre avec Diderot. Une fois le Supplément paru, les éditeurs étrangers s’en emparèrent et le refondirent dans le corps de l’ouvrage. C’est ainsi que furent composées les éditions de Genève, 1777, 39 vol. in-4° dont 3 vol. de planches ; et de Lausanne et Berne, 1777-1779, 36 vol. grand in-8° et 3 vol. de planches in-4°. Celle que fit paraître à Yverdun, de 1778 à 1780, le professeur de Felice, est augmentée et comprend 58 vol. in-4°, dont 10 de planches. Ces contrefaçons étaient plus commodes que l’édition originale, en ce qu’elles n’étaient point divisées en deux parties. Les libraires crurent reprendre leur avantage en faisant paraître en 1780 deux nouveaux volumes in-folio, contenant la Table analytique et raisonnée des matières contenues dans l’Encyclopédie et dans le Supplément, dressée par Mouchon ; mais il fallut bientôt reprendre le monument par les assises. L’effet que Diderot souhaitait s’était produit. Le désir d’apprendre et celui de répandre la science étaient devenus de plus en plus vifs. Ce fut alors que commença cette autre entreprise, l’Encyclopédie méthodique, qui dura cinquante ans (1782-1832), et qui ne comporte pas moins de 166 volumes in-4° de texte et de 6,439 planches. Diderot ne put en voir que le début, mais il y tient sa place. Il avait autorisé Panckoucke à se servir de ses articles de philosophie, et ils forment une bonne partie des trois volumes que Naigeon fournit à cette collection sous le titre de Philosophie ancienne et moderne.

Il ne nous reste plus qu’à donner quelques indications sur le choix qui a été fait jusqu’ici et sur celui que nous avons fait à notre tour des articles de l’Encyclopédie. Un premier extrait parut en 1769, sous ce titre Histoire générale des Dogmes et Opinions philosophique depuis les plus anciens temps jusqu’à nos jours, Londres (Bouillon), 3 vol. in-8°. Cette édition très-fautive a servi aux libraires qui ont imprimé en 1772 (Amsterdam), et 1773 (Londres, Amsterdam) les Œuvres prétendues de Diderot. Naigeon, en 1798, en a composé les volumes V, VI et VII de son édition : Opinions des anciens philosophes. Mais Naigeon sentait bien qu’il restait beaucoup à prendre parmi les autres sujets traités par Diderot pour l’Encyclopédie ; aussi dans ses Mémoires sur la vie et ouvrages de Diderot, en a-t-il donné, soit en entier soit par fragments, un assez bon nombre de différents genres. L’édition de Belin, en 1818, leur a consacré deux de ses volumes compactes. L’éditeur Brière en 1821 a cru pouvoir doubler ce choix. Le doublerons-nous à notre tour ? Non. Il faut bien se rendre compte du travail complexe auquel était assujetti Diderot comme éditeur. Il avait à fournir des articles originaux, mais il avait aussi à en faire, disons le mot, beaucoup d’autres de pur remplissage. Il réservait tous ses soins pour les premiers ; pour les seconds, il se bornait à découper ou à paraphraser les dictionnaires qui avaient précédé l’Encyclopédie. De ces articles de géographie, de botanique, de médecine, de physiologie, etc., nous n’avons conservé, sauf dans les premières pages, que ceux dans lesquels, à un degré quelconque, se fait sentir la personnalité de l’écrivain. Nous avons dû supprimer en outre les articles tirés du Supplément[20], qu’un zèle méritoire mais trop ardent avait fait attribuer à Diderot par nos prédécesseurs[21] et quelques autres dont la signature n’avait point été aperçue[22] par eux.

En revanche nous avons complété la série des synonymes et, sans essayer de rétablir tous les articles d’arts et métiers, ce qui nous aurait mené beaucoup trop loin, nous en avons donné en entier quelques-uns[23] qui ne nécessitaient pas de renvois à des figures. Il ne pouvait être question de réimprimer le tout. Ces descriptions si claires, si précises, si lumineuses, ne sont plus en rapport avec les progrès accomplis depuis un siècle. Elles sont bien à leur place dans l’Encyclopédie ; un nouvel historien des arts et métiers peut les y retrouver. Dans notre édition, elles perdraient absolument l’intérêt qui naît de leur réunion et n’en acquerraient aucun autre en échange.



  1. Voici comment Naigeon délimite la part de l’abbé de Gua : « Le premier projet se bornait à la traduction de l’Encyclopédie anglaise de Chambers, avec quelques commentaires et additions que l’abbé de Gua, alors seul éditeur et rédacteur, s’était chargé de faire pour réparer les omissions importantes de l’auteur anglais et achever le tableau des connaissances humaines à cette époque. » (Mémoires sur la Vie et les Ouvrages de Diderot, p. 450.)
  2. Ces documents sont extraits d’un ouvrage de J. Delort, intitulé : Histoire de la Détention des Philosophes et des Gens de lettres et la Bastille et à Vincennes. F. Didot, 1829. 3 vol. in-8°.
  3. Le comte d’Argenson avait accepté la dédicace de l’Encyclopédie.
  4. Les Œuvres complètes de Bacon venaient seulement de paraître en Angleterre en 1740.
  5. Il est resté des traces de cette complaisance de l’administration non-seulement dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie où des remercîments sont adressés à M. l’abbé Sallier, garde de la bibliothèque du roi, mais dans les archives mêmes de cette bibliothèque. En effet, M. le vicomte Henri Delaborde a bien voulu nous communiquer les documents suivants, d’autant plus significatifs que, suivant lui, les prêts au dehors étaient fort rares à cette époque.

    « J’ai reçu de M. de la Croix, garde des estampes de la Bibliothèque royale, l’Art de tourner du père Plumier, l’Art de fondre les statues équestres, avec le recueil des figures et pièces du métier à bas. À Paris, ce 13 aoust 1748.

    « DIDEROT. »

    « L’Art de tourner. Paris, 1701.

    « L’Art de fondre les statues équestres et celle de Louis 14, par Beaufrant, Paris, 1743.

    DIDEROT. »

    « M. Diderot m’a raporté l’Art de tourner, du P. Plumier, et l’Art de fondre les statues équestres. Ce 13 décembre 1748.

    DE LA CROIX. »

    « M. Diderot m’a raporté le Recueil de figures et pièces du métier à bas. Ce 10 juillet 1750.

    « JOLY »
  6. Voir ci-après, p. 165.
  7. Celui de pédanterie.
  8. « Tout cet orage, dit Barbier (Journal, février 1752), est venu par le canal des Jésuites et par l’ordre de M. de Mirepoix, qui a un grand crédit ecclésiastique sur l’esprit du roi. »
  9. Lettres sur quelques écrivains accusés l’athéisme.
  10. On lit en note, dans le Premier Mémoire sur les Cacouacs : « Il est à remarquer que le mot grec, κάκος, qui ressemble à celui des Cacouacs, signifie méchant. »
  11. V. une lettre du 9 octobre 1754.
  12. Journal de Barbier, janvier 1759.
  13. On trouvera dans une lettre de Diderot à Mlle Voland, du 11 octobre 1759, l’exposé des autres raisons de d’Alembert pour refuser son concours.
  14. Parmi les autres, il faut distinguer : les Philosophes aux abois, 1760, in-8° ; Préjugés légitimes contre l’Encyclopédie, par Abraham Chaumeix ; Éloge de l’Encyclopédie et des Encyclopédistes, 1759, par le P. Bonhomme, etc., etc.
  15. Chaumeix.
  16. Le Breton ne pouvait les délivrer qu’aux personnes que lui désignait M. de Sartine ; et il devait le faire en secret, de façon à ce que « l’on n’abuse point de cette facilité ». Lettre de M. de Sartine citée dans Dernier état des chefs à juger en l’instance, par les libraires associés contre le sieur Luneau de Boisjermain, 1777, in-4°.
  17. Ce récit doit être considéré plutôt comme un apologue que comme l’expression de la réalité. Mme de Pompadour était morte quand parurent les dix derniers volumes dans lesquels se trouve l’article poudre. Cependant il est certain qu’elle employa son influence pour soutenir la publication.
  18. De ces vingt-cinq années, il a passé les cinq dernières absolument enfermé dans l’imprimerie, à préparer la suite du manuscrit et à revoir les épreuves. (Note de Fenouillot de Falbaire.)
  19. Il est vrai que les libraires lui font 1,500 livres de rente, mais sur cette rente, dont le principal est de trente mille francs, il y dix mille francs de ses épargnes. (Note de Fenouillot de Falbaire.)
  20. Nous avons dit que Diderot n’avait pris aucune part à ce Supplément ; mais les libraires avaient suivi les mêmes errements que dans l’Encyclopédie et les articles de l’éditeur M. *** y étaient comme précédemment non signés ou précédés d’un *, c’est ce qui rend compte de la confusion que nous signalons.
  21. Articles abréviations, académie d’histoire, utilité des académies, etc.
  22. Article accusateur, qui est de Toussaint,
  23. Articles acier, argent, par exemple.