Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 04/Chapitre 4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lecoffre (Œuvres complètes volume 4, 1872p. 103-153).


CHAPITRE IV
LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS.


Destinées des peuples celtiques. Les Irlandais.

Le peuple monastique des temps barbares, le peuple missionnaire, et destiné à porter la lumière de la foi et de la science dans les ténèbres croissantes de l’Occident, c’est le peuple irlandais, dont on connaît mieux les malheurs que les services, et dont on n’a pas assez étudié l’étonnante vocation.

Les historiens de la civilisation moderne ont coutume de la faire sortir tout entière de la décadence romaine et des invasions germaniques. Ils ne remarquent pas assez que les Romains finissaient quand les Germains commençaient à peine, que la première de ces deux races était trop vieille pour achever l’éducation de la seconde, et qu’entre elles il avait fallu pour ainsi dire une autre génération pour soutenir la chaîne et former le nœud. C’est la fonction de la race celtique, qu’on voit de bonne heure couvrir, comme d’une couche féconde, une partie de la Germanie, de l’Italie et de l’Espagne, la Gaule, la Bretagne et l’Irlande. La culture latine se propagea bientôt chez ces peuples dociles. La moitié des grands écrivains de Rome sortent des provinces celtiques, de la Tarragonaise, de la Narbonnaise, de la Cisalpine ; et, dès la fin du premier siècle, les rhéteurs gaulois tiennent école d’éloquence chez les Bretons. Nulle part, le christianisme ne trouva des cœurs plus inclinés et des communications plus rapides. L’Église des Gaules enveloppa bientôt dans son prosélytisme le reste des nations celtiques ; et pendant qu’elle envoyait, en 429, saint Loup de Troyes et saint Germain d’Auxerre pacifier les troubles que l’hérésie pélagienne excitait chez les Bretons, un Gallo-Romain appelé Patricius, formé à la vie religieuse dans les monastères de Marmoutiers et de Lérins, avait entrepris et presque achevé en trente-trois ans la conversion de l’Irlande [1].

Cette île vierge, où jamais un proconsul n’avait mis le pied, qui n’avait connu ni les exactions de Rome, ni ses orgies, était aussi le seul lieu du monde dont l’Évangile eût pris possession pour ainsi dire sans résistance et sans effusion de sang.

La première ardeur de la foi, qui partout ailleurs conduisait les chrétiens au martyre, poussait les néophytes irlandais au monastère ; et saint Patrice, se félicitait déjà de voir les fils et les filles des chefs des clans se ranger sous la loi du cloître en si grand nombre, que lui-même ne pouvait plus les compter. L’Occident n’avait rien vu de comparable à ces grandes fondations, à ces villes cénobitiques de Bangor, de Clonfert, de CLonard, dont chacune rassembla plus de trois mille hommes. Sans doute les institutions de la Thébaïde, portées sous un ciel si différent, n’y étouffèrent point le caractère national. Le christianisme a toujours traité avec respect les nations converties : il avait épargné les temples de l’Italie et de la Grèce, il ne porta pas la cognée dans les bois sacrés des Irlandais. Le grave génie des druides, leur science, leurs traditions, passèrent d’abord chez les moines pour s’y purifier. Les religieuses de Kildare entretenaient auprès de l’église de Sainte-Brigite un feu bénit qui y brûlait, encore au bout de six cents ans. Les plus austères anachorètes ne se défendaient pas de ce respect de la nature qui avait fait le fond du culte de leurs pères. Saint Colomba, sur un rocher des Hébrides, vivait dans un commerce familier avec les bêtes du désert et quand saint Keivin priait les mains étendues, on rapporte que les oiseaux venaient y pondre leurs œufs. Les bardes entraient au monastère, mais en y portant la harpe nationale, les chants, les souvenirs du pays ; on voit les saints se délasser —en écoutant les joueurs de luth ; la poésie nationale fait irruption dans la légende ; et, pendant que le moine est enfermé entre les murs étroits de sa cellule, son imagination erre sur les mers avec saint Brendan, ou parcourt le monde invisible à la suite de saint Patrice [2].

L’Église d’Irlande

Il ne faut cependant pas répéter, comme on l’a trop dit, que l’ Église d’Irlande, nourrie des doctrines de l’Asie, repoussait l’autorité des papes ; et que ses moines, de concert avec les Culdées de Bretagne, sauvèrent l’indépendance religieuse au milieu de la servitude universelle du moyen âge. Si les fondateurs des monastères irlandais rappellent souvent, par les dispositions et par les termes de leurs règles, les institutions de l’Orient, c’est a Lérins et dans les écrits de Cassien qu’ils les connurent ; c’est de Rome que Patrice tient sa mission ; c’est d’elle qu’il a reçu la langue de sa liturgie, les dogmes qu’il enseigne, et les observances qu’il répand. Parcourez ce qui reste de ces premiers siècles, les décrets des conciles nationaux, les pénitentiels, les légendes ; vous y retrouverez tout ce que les ennemis de Rome ont rejeté : le sacrifice eucharistique, l’invocation des saints, la prière pour les morts, la confession, le jeûne et l’abstinence. Les dissidences se réduisent à trois points : la forme de la tonsure, les cérémonies accessoires du baptême, et l’époque où il fallait célébrer la fête de Pâques ; ces dissentiments si faibles s’effacent quand les Pères du concile de Lene, tenu en 630, « ayant recouru, disent-ils, à la capitale des villes chrétiennes comme des fils à leur mère, » se conforment à l’usage universel de la chrétienté[3]. Les communautés religieuses d’Irlande n’étaient donc pas les gardiennes jalouses de je ne sais quel christianisme hétérodoxe ; c’étaient les colonies et comme les postes avances de la civilisation latine. Elles en conservaient la science en même temps que la foi, et leurs écoles imitaient ces écoles romaines de la Gaule, d’où étaient sortis tant de flambeaux de l’Église : Honorat, Cassien, Salvien, Sulpice Sévère. Elles perpétuaient l’enseignement des sept arts libéraux de l’antiquité et la grammaire, avec l’étendue que les anciens donnaient à ce mot, y comprenait l’étude des deux littératures grecque et latine. Des maîtres blanchis dans les exercices de la méditation et de la pénitence y expliquaient Ovide, et formaient les novices à écrire dans le rhythme de Virgile. Cette vie austère, mais pacifique et studieuse, avait sa douceur en des temps si durs. Il semble qu’on en ressente le charme quand on relit le chant que voici, écrit en vers latins rimés à la manière de nos séquences, et qui fut longtemps populaire parmi les religieux de Bangor : « La règle de Bangor est bonne: elle est droite et divine, sévère, sainte et exacte, souverainement juste et digne d’admiration.–C’est la nef battue des flots, mais dont rien ne trouble la paix ; c’est une heureuse demeure fondée sur la pierre ; c’est vraiment la vigne transplantée d’Égypte. C’est la bergerie où le Sauveur garde le troupeau de son père. Épouse et reine digne du Christ, la lumière du soleil fait son vêtement ; elle est simple, elle est savante et invincible, à tous les assauts. Aux fils qui naîtront d’elle, Dieu le Père prépare une vie bienheureuse en la compagnie des saints, une vie qui ne finira pas. La règle de Bangor est bonne [4]. »

Les missions irlandaises.

Toutefois, le recueillement des moines d’Irlande était troublé par la passion des pèlerinages et de la prédication. Ces hommes, qui avaient cherché la paix dans la solitude, ne l’y trouvaient pas : ils se sentaient pressés d’en sortir, de répandre ce feu de la science sacrée qui les brûlait, d’évangéliser les infidèles et les chrétiens dégénérés. Dans leurs songes, dans leurs extases, les anges les appelaient pour leur montrer des peuples assis à l’ombre de la mort : ils voyaient la mer s’ouvrir devant eux, ou se changer sous leurs pas en une prairie émaillée de fleurs. Ils franchirent le détroit et se répandirent sur les rochers des Hébrides, sur les hautes terres de l’Écosse et dans le Northumberland ; ils passèrent en Neustrie et en Flandre, traversèrent le continent, pénétrèrent jusqu’au fond de l’Espagne et de l’Italie, où plusieurs d’entre eux occupèrent des sièges épiscopaux. Du dixième siècle au onzième, c’est-à-dire précisément quand toute science et toute piété menaçaient de s’éteindre, ces maîtres infatigables ne cessaient de sillonner l’Europe, ouvrant des écoles monastiques, enseignant dans celles qu’ils trouvaient ouvertes ; et, si les auditeurs leur manquaient, se tournant vers le peuple et criant sur les places publiques : « Qui veut acheter la sagesse ? » Mais une sorte de piété filiale les poussait de préférence vers ces Églises des Gaules, d’où ils avaient reçu l’Évangile. Ils y rapportaient la vigueur d’une race dont le sang n’était pas mêlé, et qui ne connaissait pas les mœurs relâchés du Midi. Ils renouvelèrent les rangs du clergé, qui s’employait à la conversion des païens, et, dès ce moment, on y trouva rassemblés des hommes de trois nations d’abord les Gallo-Romains, qui formèrent longtemps comme le noyau du sacerdoce ; ensuite les Francs, qui n’y étaient pas tous attirés par l’ambition et par la simonie ; enfin les Irlandais, qui corrigèrent la mollesse des premiers et l’ignorance des seconds, les rallièrent ensemble et les menèrent en avant. Sous leur conduite, nous verrons la conquête chrétienne s’affermir en Neustrie, passer le Rhin, et s’étendre dans l’Alémannie et la Bavière [5].

Les premières missions des Irlandais n’ont laissé que des traces incertaines ; leur caractère ne se déclare, et leur efficacité ne se fait sentir, qu’au moment de l’apostolat de saint Colomban.

Apostolat de S.Colomban.

En 590, et lorsque les mœurs chrétiennes semblaient périr chez les Francs par les désordres de s. la guerre et par la négligence des prélats, on vit paraître à la cour du roi Gontran un moine étranger. C’était un homme d’environ trente ans, d’une beauté qui attirait tous les regards. Nourri de bonne heure aux lettres divines et humaines, versé dans la grammaire, la rhétorique, la géométrie et les saintes Écritures, son savoir et sa piété avaient fait l’admiration des religieux de Bangor, parmi lesquels il avait passé sa jeunesse. Après de longues épreuves, il s’était cru inspiré d’aller, comme Abraham, servir Dieu sur une-terre lointaine. Douze moines l’accompagnaient. Le roi, touché de l’austérité de ces pèlerins, leur permit de se choisir une demeure dans ses États. Ils s’enfoncèrent donc dans les Vosges, et, à l’endroit le plus âpre et le plus désolé, sur les ruines de deux bourgades romaines, au milieu desquelles les idoles des païens étaient encore debout, ils fondèrent successivement les trois monastères d’Anegrai, de Luxeuil et de Fontaines. En effet, ces colons du désert avaient attiré un grand nombre de disciples par le spectacle de leurs vertus, par le triomphe du travail et de la prière sur la stérilité du sol et les terreurs de la solitude. On croyait que toute la nature était soumise à des hommes qui avaient chassé les ours et fécondé les rochers ; lorsque saint Colomban traversait les forêts voisines, on disait que les oiseaux venaient se jouer autour de lui, et que les écureuils descendaient des arbres pour se poser sur sa main. Il ne faut pas s’étonner si les cœurs ne résistaient pas à une parole qui touchait les bêtes sauvages, si de tous côtés les nobles amenaient leurs fils, et si, la communauté s’accroissant chaque jour, au bout de vingt ans-ce foyer commença à percer de ses clartés les ténèbres de l’Église franque et à troubler le sommeil du clergé. C’est ce qui paraît par une lettre où Colomban repousse les accusations portées contre lui touchant sa manière de célébrer la Pâque, et, félicitant les évêques de s’être assemblés en synode, les exhorte à se réunir plus souvent, à convoquer chaque année les conciles prescrits par les canons, à tenir enfin les fervents en haleine et les tièdes dans la crainte [6].

En même temps que la réforme de saint Colomban inquiétait la faiblesse des gens d’Eglise, elle n’épargnait pas les vices des hommes de guerre. Thierry II avait hérité du royaume de Bourgogne : il vivait, dans ces habitudes de polygamie que la loi barbare autorisait, et dont le christianisme ne corrigea que lentement les rois mérovingiens. Colomhan le pressait de chercher les douceurs d’un mariage légitime (ce sont les expressions de la légende), afin que la race royale sortit d’une reine respectée et non pas d’un lieu de prostitution. Mais Brunehaut, l’aïeule du roi, comme une autre Jézabel, s’opposait aux exhortations du saint ; car si les concubines étaient chassées et qu’une reine fût mise à la tête de la cour, elle craignait de perdre une partie de sa dignité et, de ses honneurs. Il arriva donc qu’un jour le bienheureux Colomban vint trouver Brunehaut, comme elle séjournait, au manoir de Bourcheresse. Et, l’ayant vu dans la cour, elle lui conduisit les fils, que Thierry avait eus de ses adultères : « Voici , dit-elle, les fils du roi : fortifie-les de ta bénédiction. » Le saint répondit : « Sache que ceux-ci ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sortent d’un mauvais-lieu. » Et Brunehaut furieuse ordonna aux enfants de se retirer. Mais les fureurs de Brunehaut ne pardonnaient pas. Elle souleva les colères des grands et du clergé contre cet étranger, qui s’écartait des coutumes reçues. Le roi Thierry se rendit à Luxeuil ; il voulut forcer la clôture, pénétrer dans les lieux réguliers du monastère ; et comme le serviteur de Dieu l’accablait de reproches : « Je ne suis pas assez fou, s’écria-t-il, pour te donner la couronne du martyre » et l’ayant d’abord exilé à Besançon, il le fit ensuite conduire à Nantes, pour le renvoyer en Irlande. Mais la mer repoussa le navire ; et le saint, abandonné par ses gardes, traversa la Neustrie et passa auprès du roi Théodebert d’Austrasie, qui le pressa d’évangéliser les païens des frontières [7].

Colomban, rejeté par les chrétiens, avait une autre mission chez les infidèles. Le souvenir des peuples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait dans le sommeil ; il hésitait entre les Germains et les Slaves, lorsqu’un ange lui apparut en songe, et, traçant un cercle : « Voici le monde devant toi, dit-il ; prends à droite ou à , gauche, mais ne t’écarte pas de ta route, si tu veux manger le fruit de tes sueurs.» Le saint, accompagné d’un petit nombre de disciples, se dirigea donc vers le pays des Àlemans ; il remonta le Rhin, suivit le cours de l’Aar et de la Limnat jusqu’au delà de Zurich, et s’arrêta enfin près du lac de Constance, dans un endroit fertile couronné de montagnes, au milieu des ruines de la ville romaine de Brigantium. C’est dans ce voyage que la légende recueille deux traits qui rattachent étroitement le paganisme des Germains aux traditions scandinaves. Un jour, Colomban rencontra sur son chemin une troupe de barbares, occupés autour d’une chaudière immense où bouillonnait la cervoise et, l’homme de Dieu leur ayant demandé ce qu’ils se proposaient de faire, ils répondirent qu’ils sacrifiaient à leur dieu Woden. Cette chaudière rappelait les tonneaux de bière réservés aux libations des convives païens chez les rois francs, et la coupe que les héros de l’Edda vidaient en l’honneur d’Odin. Plus loin, les missionnaires, étant entrés dans un ancien oratoire dédié à sainte Àurélie et profané par les barbares, y trouvèrent trois images dorées attachées à la muraille, que le peuple des environs adorait, en disant « Ce sont là les anciens dieux du pays, dont la protection nous a conservés nous et nos biens jusqu’à ce jour» [8] La légende ajoute que l’un des trois dieux était celui du tonnerre ; et tout semble indiquer la trinité germanique, Donar, Woden et Saxnot, honorés dans le sanctuaire en ruines, comme Odin, Thor et Freyr, dans le temple doré d’Upsal. L’opiniâtreté d’une religion qui avait des racines si profondes n’effraya pas le zèle de Colomban : il renversa la coupe des libations, brisa les idoles et en jeta les débris dans le lac. En même temps, il exhortait le peuple à quitter des dieux impuissants, purifiait l’autel de sainte Aurélie, et, y célébrant les saints mystères, reprenait possession du pays au nom du Christ. La colonie monastique se reposa trois ans à Brigantium, les uns s’employant à la culture des terres, les autres à faire des filets, plusieurs au ministère de la parole. Mais, comme on les accusait auprès du duc des Alemans d’effaroucher le gibier de ses chasses, et deux des moines ayant péri par les mains des voleurs, Colomban rassembla ses frères et leur dit : « Nous avions trouvé une conque d’or ; mais elle était pleine de serpents. » Il secoua donc la poussière de ses souliers, passa les Alpes, et descendit en Italie : c’est là qu’il fonda chez d’autres Germains, chez les Lombards, le monastère de Bobbio, troisième et dernière station de ce pèlerinage, dont il faut étudier les bienfaits.

Les modernes ont admiré la mission de saint Colomban. Ils ont loué les traits pittoresques, les vives couleurs de sa légende, et comme ce parfum sauvage du désert qui s’en exhale. Ils finissent par aimer le caractère impétueux de ce moine, qui les scandalise un peu de la violence de son zèle et de l’âpreté de ses discours. Plusieurs ont vanté sa fidélité aux traditions de l’indépendance irlandaise, et sa résistance à l’autorité des évêques de Rome. Quelques-uns pensent, au contraire, que l’isolement jaloux où Colomban s’enferma borna ses conquêtes, et que le prosélytisme irlandais, plus occupé d’étonner les hommes par des vertus inimitables que de les toucher par la parole et par les œuvres, dut abandonner enfin la conversion de la Germanie a des esprits moins fiers et à des mains plus actives [9]

Règle de saint Colomban.

Tout n’est pas sans fondement dans des jugements si divers et la règle de saint Colomban, où éclate surtout son génie, eut en effet de quoi effrayer les délicats. Au fond, on n’y trouve que les conditions ordinaires de l’état monastique, mais toutes poussées à une perfection, capable de désespérer la nature l’obéissance, mais jusqu’à la mort ; la pauvreté, mais jusqu’à l’oubli des choses terrestres la pureté, mais jusqu’à ce point que le péché de la chair n’est pas plus prévu dans la règle que le parricide dans la loi de Solon. Voici en quels termes le législateur trace la vie de ce peuple, auquel il a ouvert ses cloîtres « Que le moine vive dans le monastère sous la loi d’un seul et dans la compagnie de plusieurs, pour apprendre de l’un l’ humilité , des autres la patience. Qu’il ne fasse point ce qu’il veut. Il doit manger ce qu’on lui commande, ne posséder qu’autant qu’il reçoit, obéir à qui lui déplaît. Il n’ira chercher son litqu’épuise de fatigue ; il faut qu’il s’endorme en s’y rendant, qu’il en sorte avant d’avoir achevé sommeil. S’il a souffert une injure, qu’il se taise ; qu’il craigne son supérieur comme Dieu, à et qu’il l’aime comme un père. Il ne jugera pas décision des plus anciens son devoir est d’obéir et d’accomplir les commandements, selon cette parole de Moïse : « Écoute, Israël, et tais-toi. » Comme il faut toujours avancer, il faut toujours prier, toujours travailler, étudier toujours. » Telle était pourtant la loi qui peuplait la solitude de de Luxeuil, qui devait en sortir pour former ou réformer un nombre infini de communautés ; tant cet âge de fer voulait une verge de fer, tant la société en désordre avait besoin d’être ramenée à l’école des privations et de l’obéissance.Toutefois la règle de saint Colomban, par une rédaction vague et plus prodigue de maximes générales que de pratiques ; par cette dureté même qui ne pouvait avoir qu’un temps, par ces dispositions pénitentiaires qui châtiaient du fouet les moindres négligences, le cédait incontestablement à la règle de saint Benoît, dont on a toujours admiré la précision et la mesure, dont les soixante-treize articles suivent le moine à toutes les heures du jour et de la nuit, le contiennent sans l’étouffer, et l’humilient sans l’avilir. Voilà pourquoi la règle bénédictine devait prévaloir sur celle de saint Colomban, et la remplacer, dès la fin du huitième siècle, jusque dans les colonies religieuses de l’Irlande[10].

Ses poésies

Toutefois, Colomban n’avait pas si sévèrement banni de ses cloîtres les consolations de la terre, qu’il n’y eût laissé place aux lettres. Cet esprit austère était aussi un esprit orné. A l’âge de soixante huit ans, le fondateur de tant de monastères adresse à un ami une épître en vers adoniques, tout embaumée, pour ainsi dire, de poétiques réminiscences Il le prie de ne point mépriser ces petits vers, ces courtes mesures « sous lesquels Sapho, la « grande muse des Lesbiens, aimait à enchaîner de mélodieux accents. » Il compare les joies de l’amitié aux vains trésors qui font périr avec eux les empires : « La toison d’or fut la cause de beaucoup de maux ; une pomme d’or troubla le banquet des dieux, et arma la jeunesse dorienne contre l’opulent royaume des Troyens. La pluie d’or pénétra la tour de Danaé. Pour un collier d’or, Amphiaraûs fut vendu par une perfide épouse. C’est au poids de l’or qu’Achille vendit à Priam le corps de son fils. Et l’on assure que les portes de Pluton s’ouvrent devant un rameau d’or… Je

vous conseille donc, ô noble frère de renoncer aux vaines sollicitudes. Que sert d’engraisser de farine et de son des coursiers généreux ? Que sert d’ajouter le gain au gain, et de mettre denier sur denier ? Pourquoi vous rendre le complice des pervers dont vous recevez les présents ? Le Christ a horreur des présents de l’iniquité. Je dictais ainsi, accablé de maux cruels que souffre mon corps fragile, brisé par l’âge. Car tandis que les temps précipitent leur cours, j’atteins la dix-huitième olympiade de ma vie. Tout passe, et les jours irréparables s’enfuient. Vivez, soyez fort, soyez heureux, et souvenez-vous de la triste Vieillesse ! » En perpétuant ainsi le culte de l’antiquité, en ordonnant d’étudier toujours, Colomban faisait de ses monastères autant d’écoles il tirait ses disciples .de la spéculation et de l’isolement, pour les jeter dans la pratique, pour leur donner prise sur la société. Sa sollicitude était si loin de s’enfermer dans les murs de l’abbaye, que nous avons de lui trois pénitentiels, c’est-à-dire trois traités de pénitence ecclésiastique, l’un pour les moines, le second pour les clercs, le dernier pour les laïques. C’est là qu’il faut chercher, cette distinction profonde du précepte et du conseil, des devoirs et de la perfection, qui fait la grandeur et la solidité de la morale chrétienne. Pendant que le moine est punissable de la plus faible infraction à la règle qu’il a volontairement acceptée, et qu’il y a des expiations pour le murmure, pour la violation du silence, pour l’oubli d’un signe de croix, les crimes des laïques sont l’idolâtrie, l’homicide, l’adultère, l’inceste, la fornication, le vol, le parjure et l’ivresse. Le clerc qui frappe un homme jusqu’à effusion de sang fera pénitence pendant un an ; le laïque, quarante jours. Ce maître si dur pour les forts, pour ceux qui ont la science, qui ont la paix du désert, devient tout à coup condescendant pour ceux qui vivent dans les tentations d’un siècle violent, pour les ignorants et les faibles [11]. Enfin, s’il est vrai, que saint Colomban défendit avec opiniâtreté, quelquefois avec emportement, l’usage de l’Irlande en ce qui touchait la célébration de la Pâque ; si, dans ses lettres, il exhorte sévèrement Boniface IV à faire son devoir de pape, et à prendre garde que le juge des pasteurs ne le trouve endormi, cette hardiesse n’a rien qui puisse étonner, quand on connaît la liberté du langage des saints, l’éloquence désordonnée du septième siècle et, le zèle amer des hommes du Nord. Ce temps était de ceux où la pensée, cessant d’être maîtresse de la parole, se laisse trahir par l’excès comme par l’insuffisance de l’expression où l’écrivain dit moins qu’il ne veut, plus qu’il ne veut, rarement ce qu’il veut. Saint Colomban reproche à Boniface IV ce je ne sais quoi d’orgueilleux qui le pousse à réclamer plus d’autorité que les autres dans les choses divines. Il faut bien croire qu’il le blâme seulement de s’élever au-dessus des papes ses prédécesseurs, et qu’en attaquant la personne, il respecte le siège, puisqu’il ajoute aussitôt « Nous tous, Hibernois, qui habitons les extrémités du monde, nous sommes les disciples de saint Pierre, de saint Paul, des apôtres, qui ont écrit sous la dictée de l’Esprit-Saint; nous ne recevons rien de plus que la doctrine apostolique, telle que Rome nous l’a transmise. Nous sommes liés à la chaire de saint Pierre ; et, quoique Rome soit grande et célèbre, c’est à cause de cette chaire seulement qu’elle nous paraît célèbre et grande. Depuis que l’Esprit de Dieu, entraîné vers l’Océan par ces deux nobles coursiers dont Rome est si heureuse de posséder les reliques, par les apôtres Pierre et Paul, a passé le détroit, leurs successeurs sont à leurs yeux grands et illustres, et ils deviennent presque célestes pour nous. » De telles paroles sont décisives ; mais l’esprit de Colomban éclate moins encore dans ses paroles que dans cette famille religieuse qui lui survit, qui se propage par tout l’Occident sans y porter ni la haine de Rome ni le goût de la révolte, et qui n’aurait jamais étendu si loin ses rameaux, si le schisme en eût desséché la racine [12].

Le Monastère de Luxeuil. Les Irlandais en Austrasie.

L’école monastique de Luxeuil vient de s’ouvrir, et avant le milieu du septième siècle on en voit sortir les réformateurs du clergé austrasien. Ce sont d’abord des évéques : Ragnacaire de Bâle,’ ` Chagnoald de Laon, Achar de Noyon, Audomar de Thérouanne, tous barbares d’origine, mais dont la fougue, domptée, non pas éteinte, par l’éducation du cloître, devait ranimer le corps attiédi de l’épiscopat. Ce sont ensuite les fondateurs de monastères le Franc Romaric, qui bâtit Remiremont ; Théodefrid, premier abbé de Corbie l’Irlandais Dichuill, honoré sous le nom de saint Die ; l’Aquitain Remacle, appelé d’abord à gouverner l’abbaye de Solignac, et qui plus tard éleva celle de Stavelo et de Malmedy. En même temps que la règle de saint Colombàn prenait possession de ces nouvelles colonies, son nom repassait la mer avec tout l’éclat de la sainteté, agitait les monastères d’Irlande, et y multipliait les vocations. Le nombre des Irlandais sur le continent devint tel, qu’en plusieurs lieux on éleva des hospices destinés aux pèlerins de leur nation. On ne recevait pas impunément des hôtes si éloquents et d’un si grand exemple les nobles se dépossédaient pour les retenir, pour leur bâtir des cellules, quelquefois pour y aller vivre sous leurs lois. C’est ainsi que, les prêtres Caidoc et Fricor ayant converti un seigneur nommé Riquier, il embrassa la pénitence avec tant de ferveur, qu’il donna la liberté à ses esclaves, prit les ordres, et devint le fondateurdela fameuse abbaye de Centule. Vers le même temps, l’Irlandais Roding s’établissait à Beaulieu, — au cœur de la forêt de l’Argonne. Sidonius, de ta même nation, s’arrêtait à Calais ; les deux moines Ultan et Foillan obtenaient la terre de Fosse, au diocèse de Maëstricht. Saint Fursy, leur frère, avait pénétré jusqu’en Neustrie, où il fonda le monastère de Lagny : les peuples accouraient pour voir cet étranger mystérieux qui avait connu la mort. Car on disait que détachée en songe de l’enveloppe terrestre, l’âme de Fursy, sous la conduite de trois anges, avait visité l’enfer et le ciel ; il y avait appris les malheurs qui menaçaient le monde, à cause des péchés des rois, des évêques et des moines. Mais aucun de ces pèlerins ne devait égaler la gloire de l’évêque Livin qui, abandonnant son siège et sa patrie, était venu évangéliser les infidèles auprès de Gand, et périr par leurs mains. Toute l’Eglise des Gaules honora sa mort ; et nous-mêmes, nous nous émouvons encore à la lecture d’une épître que cet homme simple et bon écrivait, un peu avant son martyre, à Florbert, son ami. Florbert lui avait envoyé des vivres, et lui demandait des vers. Livin s’excuse sur la tristesse du ciel et la dureté des hommes. « J’ai vu, dit-il, un soleil sans rayons, un jour sans lumière, et des nuits sans repos. Autour de moi s’ameute un peuple impie et-qui demande mon sàng. 0 peuple, quel mal t’ai-je fait ? C’est la paix que je t’apporte : pourquoi me déclarer la guerre ? Mais ta barbarie fera mon triomphe, et me donnera la palme du martyre ; je sais en qui je me confie, et mon espoir ne sera pas trompé. Tandis que « j’écris ces vers, l’âne des provisions m’arrive,. pliant sous le fardeau ; il m’apporte tout ce qui fait les délices des champs, et-le lait, et le beurre, et les œufs les fromages pressent les joncs des paniers trop étroits. Que tardes-tu, bonne ménagère ? Hâte le pas, et rassemble tes nouvelles richesses, toi si pauvre ce matin » Et le bon évêque finit par un touchant retour sur sa jeunesse, et sur ce nom de poëte que lui donnaient ses compagnons de noviciat. « Je ne suis plus ce que je fus, « et j’ai perdu le don des vers joyeux[13]. »

Les Irlandais étendent et régularisent les institutions monastiques.

La mission des Irlandais en Austrasie fut surtout d’étendre et de régulariser les institutions monastiques. L’exemple de Colomban et des siens plaisait aux âmes hardies, entraînait les timides, et tournait pour ainsi dire du même côté tout l’effort de la société chrétienne. L’esprit des solitaires de Luxeuil gagnait le monde, et se faisait sentir dans l’Église et dans l’État. Saint Éloi et saint Amand ne pensent pas avoir achevé la conversion de la Flandre, s’ils ne la couvrent de monastères. Leurs disciples peuplent les deux abbayes de Gand, celles de Tournai, de Saint-Ghislain et de Marchiennes, de Saint-Tron,.de Lobes. La famille des Carlovingiens, de ces grands civilisateurs, s’illustre déjà par le nombre de ses fondations. La veuve et les filles de Pepin de Landen, Itta, Begga, Gertrude, prennent le voile, forment les communautés de Nivelles et d’Andane ; et, pour instruire au chant des psaumes les vierges qu’elles rassemblent, elles appellent encore des maîtres irlandais. Plus tard, Pepin d’Héristal et Plectrude ouvrent à d’autres pèlerins d’Irlande le monastère de Saint Martin de Cologne, fondent dans la même ville Sainte-Marie du Capitole, et Sustern au diocèse de Maëstricht. Dans ces institutions, il faut voir autre chose que la terreur d’un mourant ou d’un grand coupable qui cherche à pourvoir au salut de son âme par les prières d’autrui, autre chose surtout que des milliers de vies consumées dans l’oisiveté du cloître et dans l’ennui d’une psalmodie éternelle : il y faut reconnaître l’inspiration religieuse premièrement, mais aussi le dessein d’une sainte politique. Les abbayes du septième siècle, avec leurs populations de trois cents, de cinq cents moines, étaient comme autant de forteresses dont les murs arrêtaient les incursions des infidèles. Elles s’échelonnèrent des bords de la Somme à ceux du Rhin, cernant l’Austrasie par le Nord, la séparant des contrées païennes, et l’enfermant pour toujours dans les frontières agrandies de la chrétienté. Les abbayes étaient des colonies immobiles au milieu du peuple mobile des campagnes. Ces sociétés, qui ne mouraient pas, qui n’abdiquaient pas comme les évêques, qui ne se laissaient pas entraîner comme eux à la suite des rois, qui résistaient mieux qu’eux à la fraude et à la violence ces sociétés obéissantes, chastes, laborieuses, étonnaient les barbares, les retenaient par leurs bienfaits, et les fixaient enfin, ce qui était beaucoup pour les civiliser. Nous avons considéré les abbayes comme des écoles de science sacrée et profane ; c’étaient en même temps des écoles d’industrie et d’agriculture qui conservaient dans leurs ateliers tous les arts de l’antiquité, qui poussaient avec l’opiniâtreté des vieux Romains le défrichement des déserts. C’est là aussi qu’on voit commencer cette innovation des temps chrétiens, l’éducation des femmes. A l’exemple de la ville cénobitique de Eildare, fondée par sainte Brigite, où une abbesse.et un évêque gouvernaient de concert deux grandes communautés de moines et de religieuses, les monastères doubles s’étaient propagés en Irlande, et plus tard, en Austrasie où l’on connaît ceux de Nivelles, de Maubeuge et de Remiremont. Les hommes et les femmes y vivaient assurément séparés, mais sous une même loi. A Remiremont, l’abbé avait le gouvernement spirituel; l’abbesse semble l’avoir retenu à Nivelles et à Maubeuge. Cette discipline, qui convenait à l’admirable pureté des mœurs irlandaises, ne devait pas se soutenir chez les Francs. Mais les monastères de femmes se multiplièrent : la crosse de leurs abbesses se fit respecter des seigneurs voisins ; leurs bibliothèques s’enrichirent des textes classiques, leurs religieuses prirent rang parmi les chroniqueurs et les poëtes. L’égalité des âmes, que la sagesse antique avait méconnue, devait reparaître dans les monastères pour rentrer dans la famille. Ces graves fondatrices du septième siècle, qui n’avaient songé qu’à l’éducation de quelques centaines de filles barbares, commencèrent celle du peuple le plus chevaleresque et le plus poli de la terre[14].

La conversion des Francs d’Austrasie entraînait celle de trois peuples rangés sous leur dépendance, je veux dire les Alemans, les Thuringiens et les Bavarois.

Les Missions irlandaises en Alemanie.

Les tribus qui avaient formé la puissante confédération des Alemans, chassées de la rive gauche du Rhin par les armées, de Clovis, s’étaient rejetées dans les vallées de la Souabe et de la Suisse. Contenues dans la soumission par des officiers francs, elles conservèrent longtemps la liberté de leurs croyances et de leurs mœurs elles avaient des temples connus et des sacrifices publics. Un petit nombre de prêtres dispersés dans les anciennes villes romaines suffisaient à peine à garder les ruines des églises, et ne pouvaient rien pour la conversion des conquérants. Quand les Alemans suivirent Théodebert en Italie, ils se distinguaient encore des Francs, leurs compagnons d’armes, par la grossièreté de leur idolâtrie et par leur fureur contre les lieux saints. C’est cependant vers ces peuples redoutés, vers les gorges des Alpes où les pèlerins les plus-hardis ne se hasardaient qu’en tremblant, que se tourna d’abord le prosélytisme des Irlandais, si l’on peut ajouter foi à la légende de saint Fridolin, écrite au dixième siècle par un moine de Seckingen. Fridolin, d’une noble famille d’Irlande, venu dans les Gaules sous le règne de Clovis, après avoir visité le tombeau de saint Hilaire de Poitiers, avait traversé l’Austrasie et le pays des Alemans jusqu’à Coire, prêchant la foi et dédiant à saint Hilaire plusieurs oratoires, dont le plus célèbre devint le berceau de la ville de Glaris. On ajoutait qu’averti en songe de s’arrêter sur une terre déserte au milieu du Rhin, il avait pris possession de l’île de Seckingen, où il fonda un monastère double, selon l’usage de sa nation. Plus tard, deux autres Irlandais sont poussés vers les mêmes contrées. L’anachorète Trudpert bâtit dans la forêt Noire un ermitage autour duquel doit s’élever un jour Fribourg en Brisgau. Un jeune homme appelé Findan, enlevé par des pirates sur les côtes de sa patrie, s’arrache de leurs mains, se jette à la nage et aborde en Belgique, remonte le Rhin, et achève sa vie dans l’exercice de la pénitence à Rheinau, près de Schaffouse[15].

Il semble que les moines d’Irlande eurent comme un attrait plus vif pour ces lieux sauvages, pour ces vertes montagnes couronnées de glaciers, qui leur rappelaient les pâturages et les neiges de leur pays. Mais c’était peu d’avoir donné aux déserts le spectacle de l’ascétisme chrétien, il appartenait a l’apostolat de saint Colomban d’entraîner les peuples. Nous l’avons vu pendant trois ans s’attacher à la conversion des païens, troubler leurs orgies, briser leurs faux dieux, et s’éloigner enfin, comme il disait, de ce nid de vipères. Mais, tandis qu’il s’acheminait vers l’Italie, un de ses religieux appelé Gallus fut retenu par la fièvre, et resta chez les Alemans. C’était un homme éloquent, qui parlait la langue des Germains, et dont les discours avaient touché un grand nombre d’infidèles. Il ne faut donc pas s’étonner si la légende fait fuir les esprits mauvais, c’est-à-dire les anciens dieux, devant lui. Elle raconte qu’un soir, comme Gallus jetait ses filets dans le lac, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux:« Lève-toi, lui criait-il, et viens à mon secours ; car ces étrangers m’ont chassé de mon temple. » Et le démon des eaux répondait « Voici l’un d’entre eux, à qui je n’ai jamais pu nuire, J’ai tenté de rompre ses filets, mais je pleure ma défaite car il est toujours muni du signe de la prière, et le sommeil ne le surprend jamais. » Mais le serviteur de Dieu, au nom du Christ, leur commanda de se retirer, et leurs derniers cris se perdirent dans le silence de la nuit [16].

Après le départ de ses compagnons, Gallus fut saisi d’une grande tristesse ; et dès que la fièvre l’eut quitté, allant trouver le diacre Hiltibold, il lui demanda s’il connaissait dans le voisinage un lieu convenable pour y élever un oratoire et une cellule, « car, disait-il, mon âme a désiré d’un désir extrême finir ses jours terrestres dans la solitude. » Le diacre répondit : Mon père, je connais un désert âpre et resserré entre de hautes montagnes, mais tout peuplé d’ours, de loups et de sangliers. » Le saint répliqua : «Si le Seigneur est avec nous, qui sera contre nous ? Et le lendemain, au point du jour, ils se mirent en chemin. A la neuvième heure, le diacre proposa de prendre le repas. ; mais le serviteur de Dieu déclara qu’il ne mangerait point avant que le Christ lui eût montré le lieu de sa demeure ; et ils continuèrent de marcher jusqu’à l’endroit où la petite rivière de Steinach, tombant de la montagne, se creuse un lit dans le rocher. Or, comme Gallus cheminait en priant, son pied s’embarrassa dans les broussailles, et il tomba. Le diacre voulait le relever ; mais lui s’écria : « Laissez-moi, ce lieu est celui de mon repos pour les siècles. C’est ici que j’aurai ma demeure, parce que je l’ai choisie. » Et, s’étant fait une croix d’une branche de coudrier, il la planta, y suspendit la petite châsse ou il portait des reliques, et s’agenouilla pour demander a Dieu de rendre ce désert habitable. Ensuite les deux pèlerins prirent leur nourriture, et dormirent. Mais pendant la nuit le saint se leva pour prier encore ; et, pendant qu’il était en oraison, un ours descendu de la montagne vint dévorer les restes du repas. Gallus, sans se troubler, lui jeta un pain, et lui dit : « Au nom du Christ, retire-toi de cette vallée, les montagnes et les collines te seront communes avec nous, mais à condition que tu ne feras de mal ni aux troupeaux ni aux hommes. » Le lendemain, le diacre alla pêcher à la cascade et, comme il lançait les filets, deux démons lui apparurent sous ta figure de deux femmes nues qui lui jetaient des pierres, en l’accusant d’avoir amené dans la solitude cet homme sévère, l’implacable ennemi de leur race. Mais Gallus, étant survenu, exorcisa les fantômes ; on les vit fuir en remontant le cours de la cascade, et longtemps encore on entendit dans la montagne comme des voix de femmes qui pleuraient, et qui demandaient, si le chrétien était toujours dans le désert. C’est le récit de la légende ; elle fait admirablement ressortir tout ce qui restait encore du paganisme dans les imaginations ; et le combat engagé entre le dieu nouveau et les anciennes divinités qui avaient pour ainsi dire toute la nature dans leur parti. Ces esprits des lacs et des glaciers, ces Ondines qui narguent le pêcheur, sont les souvenirs tout vivants de la mythologie germanique. S’ils fuient devant la parole du serviteur de Dieu, c’est pour se réfugier plus loin : et, cinq siècles après, quand le poëte des Nibelungen représente les guerriers bourguignons chevauchant à travers l’Allemagne et se rendant à la cour d’Attila, les Ondines les arrêtent au passage du Danube, pour leur prédire une mort violente au milieu des festins[17].

Cependant l’histoire se dégage de la légende, et l’accord des récits contemporains ne permet pas de révoquer en doute le séjour de Gallus dans ces montagnes auxquelles il devait donner son nom. Le saint avait trouvé entre deux ruisseaux un lieu aplani et couvert d’un bois très-agréable. C’est là qu’il bâtit sa cellule. Bientôt deux disciples vinrent la partager avec lui : peu à peu leur nombre s’éleva jusqu’à douze. La route qui conduisait à l’humble monastère se frayait sous les pas des pèlerins. La renommée de Gallus s’étendit à ce point, que le choix du clergé et du peuple vint l’arracher de son désert pour le faire asseoir sur le siége épiscopal de Constance. Il descendit donc à Constance, et parut dans l’assemblée, mais pour y refuser l’épiscopat ; et, ayant fait élire à sa place Jean son disciple, il prononça, en le présentant au peuple, un discours qui nous est resté. Il y embrasse tout l’ensemble de la doctrine chrétienne, partant de Dieu et de la création pour descendre le cours des temps, expliquant l’économie de la chute et de la rédemption, la mission des apôtres et la vocation des gentils, et faisant servir toute l’histoire de l’humanité comme d’introduction à son apostolat auprès de ces pauvres gens, de ces chasseurs et de ces pâtres, réunis, pour l’entendre, sur les ruines d’une bourgade romaine. « C’est pourquoi, dit-il, nous vous supplions au nom du Christ de vivre comme il convient à des chrétiens, évitant la concupiscence, l’ivresse qui prive l’homme de sa raison, la fornication qui le souille, l’avarice qui est une idolâtrie, l’emportement de la colère, les nuages de la mauvaise tristesse ; mais soyez miséricordieux les uns pour les autres, vous pardonnant comme Dieu vous a pardonné. Ayez soin de racheter vos péchés passés par la pénitence et par l’aumône, et de prévenir les péchés futurs avec l’ordre de Dieu, sachant que le jour du jugement approche, et que l’heure de la mort est incertaine. » On reconnaît dans le texte latin qui nous reste de ce discours, probablement prononcé en langue barbare, toutes les habitudes de la prédication irlandaise : une théologie savante, et qui ne se défend même pas des réminiscences de la littérature profane une exposition lumineuse du dogme, une interprétation charitable de la morale évangélique, et .cette judicieuse distinction entre les conseils réservés au petit nombre et les lois faites pour tous, « si douces que nul, s’il n’est bien ignorant et bien indigne, ne peut être exclu du royaume de Dieu. » La cellule de ce prédicateur populaire, le lieu d’où il avait chassé les ours, fut le commencement de la grande abbaye de Saint-Gall, destinée à devenir la lumière de l’Allemagne méridionale, à ranger sous son autorité de nombreux vassaux dont elle polissait les mœurs, à ouvrir enfin ces écoles fameuses où le génie national fut nourri dans l’étude de l’antiquité, et d’où l’on verra sortir un jour, à la suite des théologiens et des chroniqueurs les premiers poëtes populaires [18].

La fondation de Saint-Gall acheva de réduire le pays des Alemans en province chrétienne. Ces hommes farouches, qui ne croyaient qu’à leur épée, crurent à la puissance pacifique de la croix. Ils en mirent le signe sur leurs armes. Des fouilles récentes dans le pays de Vaud ont mis au jour des sculptures barbares, et, parmi des ossements, des bracelets, des colliers, des fermoirs d’un grossier travail, mais chargés de symboles chrétiens. On y voit des croix, des hommes en prière, et sur une agrafe de baudrier un sujet souvent répète dans les peintures des catacombes : Daniel debout, les mains étendues entre deux lions. Une inscription en caractères latins nomme le guerrier qui porta ce riche ornement : NASULDUS NANSA VIVAT : DEO UTERE FELIX DANIHIL[19].

Les Irlandais en Thuringe.

Le christianisme devait trouver un accès plus difficile chez les Thuringiens, où la civilisation romaine ne lui avait pas frayé les voies, où la vieille religion du Nord était pour ainsi dire sur son terrain, retranchée derrière ses fleuves et ses bois sacrés. Dès le sixième siècle, la dernière héritière des rois de Thuringe, Radegonde, avait abjuré les erreurs de ses pères, et poussé le zèle jusqu’à ce point qu’en se rendant au pays des Francs elle brûla sur sa route un temple d’idoles. Mais la nation resta païenne et, lorsque Dagobert visita la Thuringe en 622, il y trouva toute la barbarie des mœurs antiques. Un noble du pays, nommé Odilon, qui avait dans son manoir un parent malade, ayant dû le quitter précipitamment pour suivre le roi, donna ordre, selon la coutume, de couper la tête au mourant et de brûler son corps. La loi du Nord voulait en effet, et Odin l'avait ainsi ordonné, que les mourants fussent achevés a coups de lance : les portes de la Valhalla ne s’ouvraient qu’à ceux qui portaient la marque du fer. C’est seulement vers la fin du septième siècle qu’un évêque irlandais nommé Kilian, accompagné du prêtre Colman et du diacre Totnan, entreprit de porter la foi sur les bords du Mein, et pénétra jusqu’à Wurtzbourg. La légende ajoute que, le pays lui ayant plu, il se rendit à Rome, et sollicita du pape Conon la mission d’évangéliser les Thuringiens ; Leur duc demanda le baptême ; mais, comme il avait pour épouse la femme de son frère, et que l’évêque exigeait la rupture de cette union incestueuse, la nouvelle Hérodiade fit assassiner le saint avec ses deux compagnons. On a contesté l’authenticité de cette tradition, qui n’a pourtant rien de suspect. Le paganisme, vaincu dans les esprits, se réfugiait dans les passions : c’était là qu’il devait faire une défense désespérée. Kilian paraissait à la cour de Thuringe, comme Colomban à celle d’Austrasie, pour commencer ce long combat de l’Eglise contre l’impudicité des grands, qui remplit tout le moyen âge, où l’on n’a vu que la rivalité de deux puissances, mais où il s’agissait de toute la société chrétienne, et de savoir qui resterait maître du monde, l’esprit ou la chair[20]. Les Missions de Bavière.

S’il n’était pas réservé aux missions irlandaises d’achever la conversion de la Thuringe, elles trouvèrent chez les Bavarois une terre moins ingrate et mieux préparée. Cette puissante nation s’était établie dans la Rhétie et le Norique, aux mêmes lieux où nous avons vu l’invasion contenue par l’intrépidité de l’anachorète Severin. Libre sous des ducs de l’antique famille des Agilolf, ils avaient reconnu premièrement la souveraineté de Théodoric, roi d’Italie, plus tard celle des Francs austrasiens. Les villes du Danube, dernier asile de la civilisation chrétienne, commençaient à la répandre chez leurs nouveaux maîtres : la foi s’y propageait déjà, mais combattue par l’hérésie, qui avait de vieilles racines dans le pays et un appui dans le voisinage des Goths et des Lombards, lorsque le roi Clotaire II et le clergé d’Austrasie chargèrent deux moines de Luxeuil, Eustasius et Agilus, de prêcher en Bavière. Leur parole ébranla les infidèles, ramena les ariens ; et les deux missionnaires ne quittèrent les bords du Danube qu’en y laissant des chrétientés florissantes, mais de peu de durée. En effet, quand l’évêque Emmeran, de Poitiers, vers la moitié du septième siècle, poussé par le désir d’évangéliser les païens, arriva à Ratisbonne, il trouva encore tous les vestiges de la grandeur romaine, une ville couverte de remparts, un palais, des églises, mais un peuple épris de superstitions et qui participait, le même jour, avec le même calice, au sang du Christ et aux libations des faux dieux. Les instances du duc des Bavarois le retinrent pendant trois ans, et le bienfait de sa prédication se faisait sentir dans toute la contrée, lorsqu’il mourut de mort violente. La tradition populaire entoura de circonstances merveilleuses le récit de son martyre ; l’église de Ratisbonne recueillit ses restes, mais son œuvre interrompue ne devait s’achever qu’à la fin du siècle [21].

S. Rupert.

C’est en 696, et la seconde année de Childebertill, que l’évêque Rupert de Worms, sollicité par un autre roi de. Bavière, se rendit à Ratisbonne, baptisa le prince avec un grand nombre de ses nobles et de ses guerriers, et descendit le Danube jusqu’en Pannonie, pour annoncer la foi. Puis, revenant sur ses pas, il apprit qu’en s’avançant vers le midi, dans un pays de lacs et de montagnes, il trouverait les restes de l’antique cité de Juvava, où un petit nombre de serfs d’origine romaine disputaient aux ronces et aux bêtes les ruines des habitations de leurs pères. Rupert visita ces lieux, il en aima la sauvage beauté ; et, ayant obtenu la concession du territoire, il y éleva une église et un cloître, rassembla les habitants dispersés, et fonda la ville nouvelle de Salzbourg. Ensuite, afin d’étendre et de perpétuer son apostolat, il retourna au pays des Francs et en amena deux colonies, l’une de moines, l’autre de femmes consacrées à Dieu. Car, dit la légende, comme il voyait le troupeau du Seigneur se perdre par les passions de la chair, il avait prié en disant : « Seigneur, si cette œuvre est bonne devant vos yeux, je me choisirai quelques personnes propres à voire service et à votre culte, et par lesquelles je puisse attirer, non-seulement les femmes, mais aussi les hommes, à l’exercice d’une sainte vie. » On reconnaît ici la tradition de Luxeuil, et cette pensée hardie des missionnaires d’Irlande, de dompter l’incontinence des mœurs par le spectacle de la virginité. Rupert bâtit donc un monastère, à la tète duquel il plaça une vierge appelée Ehrentrud, issue, comme lui, du sang royal des Mérovingiens. Les filles des Bavarois apprirent à servir Dieu, à porter dans leurs maisons la pureté, la douceur, la charité, la politesse des sociétés chrétiennes. La légende de saint Rupert s’achève par un récit qui rappelle les derniers entretiens de saint Augustin et de sainte Monique. Il arriva qu’un jour Rupert eut révélation de sa mort prochaine ; et, allant trouver Ehrentrud, sa parente : « Ma sœur, lui dit-il, j’ai voulu vous « parler en secret. Voici que Dieu vient de m’avertir de mon passage, et maintenant je vous demande, ma sœur, de prier pour mon âme.» La vierge fondit en larmes et répondit : « Seigneur, s’il en est comme vous le dites, il me vaut mieux mourir avant vous.» L’évéque lui répondit : «Gardez-vous, ma sœur bien-aimée, de désirer votre départ de ce monde avant le temps ; car c’est un grand péché. » Alors Ehrentrud se jeta aux pieds de l’évêque : «  Monseigneur et mon père, dit-elle, souvenez-vous que vous m’avez fait sortir de ma patrie, et que vous me laissez maintenant seule et orpheline. Je ne vous demande qu’une chose c’est que si je ne puis m’en aller avant vous, j’obtienne, par votre intercession, de vous suivre de près.» Rupert le lui promit ; et, après s’être longtemps entretenus de la vie éternelle, ils se firent les derniers adieux avec beaucoup de douleur. Le jour de la Résurrection, après que Rupert eut célébré et béni le peuple, il se prosterna en oraison, et mourut. Quelque temps après, comme Ehrentrud avait beaucoup prié pour le repos de l’âme de son parent. ; elle entendit durant la nuit une voix qui l’appelait, et, étant tombée malade, elle passa au Seigneur [22] . S. Virgile de Salzbourg

Ces mœurs chrétiennes, qu’on trouve admirables dans les Pères du cinquième siècle, au milieu de tout l’éclat des villes grecques et latines, ont de quoi toucher davantage chez des Francs, chez des barbares exilés au milieu d’uti peuple plus barbare qu’eux, sous ce ciel du Nord, qui n’amollissait pas les cœurs. La prédication de saint Rupert avait fixé les volontés chancelantes. En 716, leur duc Théodo II voulut visiter les saints lieux,de Rome ; et le pape Grégoire II, touché de cet hommage, envoya en Bavière trois délégués, chargés de compléter l’organisation ecclésiastique du pays. Vers le même temps, un religieux gallo-romain, nommé Corbinien, ayant reçu la consécration épiscopale du même Grégoire II, fondait l’église de Frisingen. Mais le prosélytisme irlandais, qui avait commencé la conversion de ce peuple, y devait mettre la dernière main et ajouter le lustre de la science à celui de la foi. Vers le milieu du huitième siècle, trois pèlerins d’Irlande paraissent chez les Bavarois : l’ermite Alto, dont la cellule fut le berceau de l’abbaye d’Altenenmunster, au diocèse de Freisingen ; l’évêque Dobda, surnommé le Grec, probablement à cause de son profond savoir dans cette langue et le moine Virgile, destiné au siège de Salzbourg. Virgile évangélisa les peuples de la Carinthie, et bâtit t à Salzbourg la basilique de Saint-Rupert, qui fit l’admiration des contemporains. Mais ce qui a touché surtout les modernes, c’est que cet homme hardi, ayant conjecturé et soutenu l’existence des antipodes, fut dénoncé au saint-siége et condamné, dit-on, comme hérétique par le pape Zacharie. Il n’est pas de fait plus souvént allégué il n’en est pas de plus fabuleux. En parcourant la correspondance de saint Boniface, on voit en effet que ce grand missionnaire, qui nous occupera bientôt, gêné dans ses desseins par les résistances de Virgile, nourrissait contre lui une de ces préventions injustes _dont les saints ne sont pas exempts. Il l’accuse donc, auprès du souverain pontife Zacharie, de plusieurs fautes, et particulièrement d’avoir professé qu’il y a sous la terre un autre monde, une autre race d’hommes, par conséquent des âmes qui n’ont participé ni au péché d’Adam, ni au sacrifice du Christ. Le pontife s’émeut d’une doctrine attentatoire à l’unité de la race humaine, aux dogmes de la chute et de la rédemption. Il ordonne l’enquête, et, si la faute est prouvée, la déposition du coupable par le concile provincial-. La correspondance de saint Boniface n’apprend rien de plus. Mais on trouve l’accusé élevé, peu après, à l’archevêché de Salzbourg, et canonisé en 1255 par le pape Grégoire IX. il est permis de conclure que l’enquête tourna a sa décharge, et que Virgile avait concilié le dogme catholique avec la conjecture des antipodes, proposée par plusieurs anciens. On ne s’étonne pas de la voir accueillie de bonne heure dans les écoles irlandaises, quand les navigateurs de cette nation poussaient déjà leurs courses jusqu’en Islande, ; quand ses cloîtres n’avaient pas de légende plus populaire que celle de saint Brendan, qui avait trouvé le paradis terrestre dans une île lointaine de l’Occident, et qui mettait ainsi les imaginations sur le chemin du nouveau monde [23].

Voici ce que le christianisme avait obtenu de la Germanie à la fin du septième siècle. Trois peuples s’étaient rendus les Francs, les Alemans et les Bavarois. La religion, maîtresse des hommes, commençait à s’emparer des institutions. Ce fut alors qu’on rédigea les coutumes nationales. En s’écrivant, elles se fixaient, elles se mettaient peu a peu en lumière et en ordre. Traduites par des hommes lettrés dans la langue latine, si bien faite pour les besoins de la jurisprudence, elle prenait lentement la forme et l’esprit des législations savantes. On voit ce progrès dans un des prologues de la loi salique, dont on peut contester la date, mais où il faut au moins reconnaître la trace d’une tradition nationale « Au temps où Thierri, roi des Francs, était à Châlons, il choisit dans son royaume des hommes sages, instruits des anciennes lois, et leur ordonna d’écrire sous sa dictée le droit des Francs (Ripuaires), des Alemans, des Bavarois et de toutes les nations qui étaient sous sa puissance, selon la coutume de chacune d’elles. Il ajouta ce qu’il fallait ajouter, retrancha ce qui était mal à propos et ce qui était selon l’ancienne coutume païenne, il le changea selon la loi des chrétiens. Et tout ce que le roi Thierri ne put amender, à cause de la coutume enracinée des païens, fut corrigé après lui, d’abord par le roi Childebert, par le roi Clotaire ensuite. Le très-glorieux Dagobert renouvela ces lois par le ministère des hommes illustres, Claudius, Chadoin, Magnus et Agilulf ; les rendit meilleures et les donna par écrit à chaque nation. Or, les lois sont faites afin que leur poursuite ne laisse pas de repos à la malice humaine ; afin que l’innocence soit en sécurité parmi les méchants, que les méchants redoutent les supplices et qu’ils mettent un frein à la passion de mal faire. » Parcourez en effet les codes des trois peuples le fond païen s’y fait toujours sentir, mais vous y voyez s’introduire et se développer les principes bienfaisants du droit naturel, du droit canonique, du droit romain. Je ne me propose point ici l’étude comparée de ces coutumes, je, me restreins à trois points de législation ecclésiastique qui leur sont communs, où l’Église saisit pour ainsi dire la barbarie par des mesures qui vont la dompter.[24]

Les lois barbares.

On trouve d’abord les biens du clergé placés sous la protection de la loi : les lois confirment et re— b nouvellent les pieuses libérantes des empereurs ; les donations des fidèles sont consacrées par un acte authentique déposé sur l’autel en présence de six témoins. Le rapt d’une chose appartenant au prêtre est puni d’une somme triple de celle qu’aurait encourue le même crime commis contre un séculier. Ainsi, dans un temps de conquête, au moment où la possession violemment acquise se conservait par la violence, où chaque manoir était un camp lorsque les guerres privées livraient toutes les fortunes aux chances incertaines de la victoire, les codes barbares reconnaissaient un domaine d’origine pacifique, pacifiquement conservé, immuable entre des mains faibles, sous la garde du droit. Ce sont les garanties qui caractérisent la propriété chez les peuples modernes [25] .

En second lieu, il faut remarquer les dispositions qui assurent l’inviolabilité des personnes ecclésiastiques. On sait que l’homicide et la mutilation étaient soumis à une peine pécuniaire qui allait en s’élevant, selon le rang de l’offensé. La composition, fixée à trente-six pièces de monnaie pour le meurtre d’un esclave, à cent pour le meurtre d’un Romain, à deux cents pour celui d’un homme libre, monte à quatre cents quand il s’agit, d’un diacre, à six cents pour un prêtre. Si quelqu’un a tué l’évêque établi par le roi ou élu par le peuple, il rachètera sa vie comme il suit : on fera une tunique de plomb de la taille du mort, et le meurtrier donnera autant d’or qu’elle en pèsera. La peine pécuniaire ainsi réglée n’établissait point une compensation sacrilège entre l’or et le sang on l’offrait à la famille du mort comme une transaction qui éteignait le droit de représailles. Le coupable pouvait refuser la somme, la famille ne point s’en tenir satisfaite, l’un et l’autre s’en remettre au sort des armes. Mais, en offrant, en acceptant la rançon, les parties renonçaient au combat, rentraient sous l’empire de la loi, qui s’emparait du litige et tarifait l’indemnité. Or, de ces deux sortes de réparation, l’Eglise ne pouvait réclamer que la seconde. Le meurtrier avait affaire, non plus à une parenté peu nombreuse qu’il pouvait défier à la guerre, mais à une société toute-puissante qui lui faisait subir l’humiliation forcée —du châtiment. En protégeant donc, par une composition double, triple, quadruple, la vie de l’homme d’église, c’est-à-dire de l’homme sans épée, on remplaçait la crainte par le respect on faisait reposer sur ce principe nouveau la sécurité des personnes. Au lieu de la défense individuelle, ressource de l’état barbare, on instituait une police meilleure, qui devait armer la loi seule au milieu des citoyens volontairement désarmés [26]. Enfin le droit d’asile, qu’on a beaucoup décrié et peu compris, complétait le bienfait de cette législation. L’asile sauvait le coupable, non de la justice, mais de la vengeance. Au moment où il avait touché le parvis sacré, les offensés ne pouvaient plus tirer le fer contre lui : ils le laissaient à la garde du prêtre, qui en demeurait responsable. La composition pécuniaire devenait alors obligatoire elle expiait l’offense, compensait les représailles et rétablissait la paix. C’était un effet de cette bienfaisante doctrine, que « l’Église abhorre le sang. » Tandis que la puissance laïque, dans ses timides tentatives, offrait l’option entre la voie des armes et celle des tribunaux, l’intervention du pouvoir religieux arrachait la cause aux hasards du combat, et changeait la guerre en procès. L’enceinte du sanctuaire était le terrain du régime légal : c’était de là que ce régime devait s’étendre, couvrir successivement le reste du sol et constituer la société civile par toute l’Europe. Ainsi, en ce qui concerne les biens, les personnes, les voies judiciaires, sur tous ces points, qui sont les fondements du droit, l’Église semblait stipuler pour ses intérêts seulement il se trouva qu’elle avait fait les affaires de la civilisation [27].

Quelles causes bornèrent le prosélytisme des Irlandais.

Nous avons reconnu quelle fut la part des Irlandais dans ce grand ouvrage ; comment leurs missions donnèrent à l’épiscopat compromis le secours du monachisme régénéré, et disciplinèrent, pour les mêmes combats, le zèle impétueux des Francs, et le prosélytisme savant, éloquent, mesuré, des Gallo-Romains. Toutefois ces missionnaires, admirables dans la Gaule orientale, l’Alémannie et la Bavière, où ils trouvent à régénérer un vieux fonds de population celtique comme eux, à remplir la vocation particulière de leur race, à s’interposer entre les conquérants germains et les restes de la société romaine, semblent devenir impuissants dans les contrées toutes germaniques, dans la Thuringe, par exemple, où le fonds celtique et romain leur manque. Ils y mourront martyrs comme saint Kilian mais d’autres moissonneront ce que leur sang aura semé. II se peut que les moines irlandais aient donné trop de place dans leurs règles aux traditions de l’Orient qu’en Irlande même, ils aient mieux réussi à sauver la civilisation derrière les murs de leurs couvents qu’à la répandre en dehors, qu’à mettre la paix entre les vingt-cinq rois et les clans ennemis qui se disputaient la souveraineté de l’île. On peut croire que leurs missionnaires ne renoncèrent pas assez aux contemplations des anachorètes, et qu’emportant pour ainsi dire avec eux la Thébaïde, ses austérités et ses extases, ils ` manquèrent, non pas de zèle pour le salut des barbares, mais de flexibilité pour se plier à leurs mœurs, et de condescendance pour leurs faiblesses. Mais c’est surtout le génie de leur nation qui ne les quitte pas, qui les soutient et les inspire tant qu’ils sont, pour ainsi dire, sur leur terrain, et qui semble les abandonner lorsqu’ils demeurent isolés parmi des peuples qui tiennent l’étranger pour ennemi. Voilà pourquoi leur apostolat eut à peu près les limités de la population gauloise et de la domination franque ; et si par eux le christianisme avait achevé de gagner des nations, on ne voit pas qu’il eût étendu son territoire.

En dénombrant les évéchés fondés à cette époque sur le territoire des Germains, on en trouve vingt cinq au midi, chez les Bavarois, Salzbourg, Ratisbonne, Freisingen, Passau, Seven ; cinq au centre, dans la contrée habitée par les Alemans, Augsbourg, Coire, Constance, Bâle, Strasbourg ; dix au nord, chez les Francs orientaux, Mayence, Spire, Worms, Trêves, Metz, Toul et Verdun, Cologne, Maëstricht, Cambrai. Maintenant, si l’on considère de plus près les situations géographiques, on reconnaîtra dans ces villes épiscopales les cités des huit provinces romaines, les deux Noriques, les deux Rhéties, la Grande Séquanaise, les deux Germanies et la première Belgique [28]. C’était la frontière du Rhin et du Danube, telle que la politique d’Auguste là traça, celle qu’Adrien couvrit d’une ligne de fortifications. L’Évangile, au septième siècle, n’avait donc fait que reprendre un terrain perdu : il avait mis tout ce temps à retrouver les limites que ses premières prédications atteignaient déjà, à reprendreles villes dont les Césars avaient bâti les basiliques, dont les évêques siégeaient aux conciles d’Arles, de Sardique et d’Aquilée. Tant de fatigues n’aboutissaient qu’à réparer l’œuvre détruite de la civilisation romaine. Il fallait maintenant la poursuivre, s’établir dans la Grande Germanie, où Drusus, Marc-Aurèle, Probus, avaient pénétré sans y laisser rien de durable, et que le sénat n’osa jamais réduire en province. Cet effort devennait nécessaire pour la sécurité même de la société chrétienne. Le voisinage des païens était en même temps un scandale, une tentation et une menace de guerre. Il fallait passer la frontière des Romains ou céder comme eux : car c’est le sort des conquêtes, de ne pouvoir s’arrêter sans que, tôt ou tard, elles reculent. Le christianisme sembla donc rassembler ses forces. A la prédication des Irlandais succéda celle d’un peuple pour qui la Germanie ne devait plus être une terre étrangère. Au concours de l’épiscopat et du monachisme s’ajouta une intervention plus active de la papauté, et un grand homme se rencontra pour être le lien de tant de puissances et l’instrument libre de leur dessein.

  1. Strabon, IV et VII. Diodore de Sicile, 32. Plutarqu. In Mario, XI. Tacite,Agricola. Juvénal :
    Gallia causidicos docuit facunda Britannos.
    Martial :
    Dicitur et nostros cantare Britannia versus..
    Diefenbach, Celtica,II et III. Moore, History of Ireland,chap. x. Confessio S. Patricii.
  2. Confessio S Patricii, Giraldus Cambrensis, Topographia Hiberniae, distinctio 2, cap. XXVIII. cap. XXXXIV. Vita S. Columbae, apud Mabillon, Acta SS. 0. S. B., t. I, p. 361. Vita S. Brigitae apud Basnage, Thesaurus monumentorum, t. I. Thomas Moore, History of Ireland, t. I.
  3. Le principal auteur de l’hypothèse d’une ancienne Église protestante-chez les Celtes est Usher, on Religion of ancient Ir. and Brit. Reprise par Hugues, Horae britannicae ca’, elle a passé chez plusieurs écrivains français et allemands, notamment M. Augustin Thierry, Histoire de la conquête d’Angleterre, et M. Rettberg, Kirchengeschichte, t.1, p. 317. Elle est complétement détruite par Lanigan, Ecclesiastical History, t. III ; Moore, History of Ireland, chap. XI, et par un savant travail de M. Varin, publié dans le Journal général de l’instruction publique du 25 mars 1846. Les preuves innombrables de l’orthodoxie des Irlandais sur tous-les points contestés sont dans les Vies des Saints, surtout dans celle de S. Colomba, apud Basnage, Thesaurus monument., t.I, où l’on trouve l’autorité des évêques et la distinction des ordres, la présence réelle, l’intercession des saints, la prière pour les morts. Colomba, abbé de Hy, est précisément le patriarche de ces Culdées dont on a célébré si fort l’indépendance et l’aversion pour les innovations romaines. Ajoutez le traité de S. Cummian sur la célébration de la Pàque, et la lettre des Pères du concile de Lene, apud Usher, Epistol. Hibernic. Sylloge n°11. Un missel irlandais trouvé à Bobbio, et mentionné par O’Connor dans les Rerum hibernic. Scrip., epist. nuncup. CXXXVIII, contient une messe pro defunctis. Un seul point reste acquis à nos adversaires : c’est que l’Église romaine toléra quelque temps chez les Bretons et les Irlandais l’ordination des hommes mariés, comme elle la tolère encore chez les catholiques des rites orientaux. Milner, Inquiry into certain vulgar opinions, letter 14 . Synodus Patricii, can. 6, ap. Wilkins, Concil. Brit., 1, 2.
  4. Vita S. Columbae : Aldhelm, Epist. apud Usher Sylloge. O’Connor, Annales ultonenses ad ann. 777. Antiphonarium vetustissimum monasterii Benchorensis, ap. Muratori, Anecdota latina, t. IV :

    Benchuir bona regula,
    Recta atque divina.
    Navis nunquam turbata,
    Quamvis fluctibus tonsa.
    Necnon vinea vera
    Ex ~Egypto transducta.
    Christo regina apta,
    Solis luce amicta,
    Simplex simul atque docta,
    Undecumque invicta.
    Benchuir bona regula.

  5. Vita S. Livini, Vita S. Fursoei. Monachus Sangallensis, de Rebus gestis Caroli Magni. Au neuvième siècle, l’Irlandais Sedulius, élevé par le pape à l'evêché d’Oreto, en Espagne, écrit un traité de Concordantia Hispaniae et Hiberniae En Italie, trois grands évéques irlandais S. Frigidien (S. Frediano) à Lucques, S.Cataldus à Tarente, S. Donatus à Fiesole. Une Vie inédite de ce dernier, conservée à la Bibliothèque Laurentienne, le montre restaurant l’étude des lettres en même temps que la discipline de l’Église.
  6. Vita S. Columbani , auctore Joan. Bobbiensi, ap. Mabillon, Acta SS. 0. S. B., t. II. — S. Columbani Epistola 2, apud Biblioth. Patr. Max. XII.
  7. Fredegar. Chronicon Vita S. Columbae  : «Cui Brunechildis « Regis sunt filii : hos tu benedictione robora.  » At ille : « Nequaquam, inquit, istos regalia et sceptra suscepturos scias, qui de a lupanaribus emerserunt. » Illa furens parvulos abire jubet. »
  8. Fredegar. Chronicon; Vita S. Columbae. Vita S. Galli. apud Pertz .Monumenta. Vita S. Galli, apud Acta SS OSB, sect II, p 233: «Repererunt autem in templo tres imagines aereas deauratas, parieti affixas, quas populus dimisso altaris sacri cultu adorabat, et, oblatis sacrificiis, dicere consuevit : Isti sunt dii veteres et antiqui hujus loci tutores, quorum solatio et nos et nostra perdurant usque ad praesens. ».
  9. M. Ampère a publié une savante et ingénieuse leçon sur S. Colomban dans l’Histoire littéraire de France t. II, chap. XVII. Cf. Guizot, Histoire de la Civilisation t. II, leçon XVI. Rettberg,Kirchengeschichte , t. II, p. 35. Hefele, Geschichte der Einfürhrung des Cristenthums im Sudwestlichen Deutschland.
  10. Regula S. Columbani, Biblioth. Patr. Max., XII. Fleury, Hist. eccés., t. VIII. livre XXXV. Mabillon, Annales Ord. S. B., t. I. Rettberg, t. II, p. 678.
  11. Opera S. Columbani, Biblioth. Patr. Max , XIII. Ibid., Epistola ad Fedolium  :

    Accipe, quaeso
    Nunc bipedali
    Condita versu
    Carminulorum
    Munera parva
    Inclyta vates,
    Nomine Sappho,
    Versibus istis
    Dulce solebat
    Edere Carmen.
    Vive, vale laetus, tristisque memento senecte

  12. S. Columbani .Epist. ad Bonifacium Papam.
  13. Mabillon, Annales, I Acta S. 0. S. B., sœc. II. Vita S. Eustasii, Vita S.Fursoei, Vita S. Livini. Concilium Meldense, ann. 845, can. 40. Valois, Notitia Galliarum, p. 442., 0’Connor, Script. Rer. Hibern., epist. nuncupat. CCXXVI. Fleury. Histoire ecclésiastique, t. VIII, livre XXXVII. Rettberg, Kirchengeschichte. t. I. Epistola S. Livini ad Florbertum Abbatem, apud Usher, Epist. Hibern. Sylloge :

    Audeo mira loqui : solem sine lumine vidi ;
    Est sine luce dies, sic sine pace quies.

    Haec quoque dum scribo, properans agitator aselli
    Munere nos solito pondere lassus adit ;
    Ruris delicias affèrt, cum lacte butyrum,
    Ovaque ; caseoli plena canistra premunt.
    Hospita, quid restas ? Effer jam sedula necessum
    Collige divitias quœ modo pauper eras.
    Non sum qui fueram testivo carmine laetus
    Qualiter esse queam, tela-cruenta videns ?


    La Vie de S. Fridolin, ap. Bolland., Acta SS I, attribue aussi à cet Irlandais la fondation de Saint-Avotd, au diocèse de Metz.

  14. Mabillon, Annales, t. I Acta SS. O. S. B. sec, II et III. Vita Romarici. Vita Gertrudis. Martyrolog. Roman., 30 januar. Fleury, Hist. Ecclesiast., liv. XXXVII, XXXVIII, XXXIX.) Rettberg, Kirchengeschichte, t I. M. Varin a lu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres un savant mémoire sur les monastères doubles.
  15. Agathias Hist. I cap. VII. Vita S. Columbani, Vita S. Galli, Vita S. Pirminii, ap. Acta SS O.S.B., saec 2 et 3 ; Vita S. Fridolini, ap. Boll Mart. I, p 433, Lorenz, Acta S. Trudperti martyris ; Argentorati 1774, vita S Findani, ap Goldast., Script. rerum Allemanicarum.
  16. Vita S. Galli, apud Pertz, t. Il, p. 5. On voit ici les traces de cette poésie rimée qui tendait à s’introduire dans la prose des légendes ; peut-être faut-il y reconnaître le reste d’un ancien chant populaire parmi les populations latines de la Suisse, recueilli plus tard par le biographe de Saint-Gall.

    Ecce peregrini venerunt,
    Qui me de templo ejecerunt.
    –En unus illorum est in pelago
    Cui nunquam nocere potero.
    Volui etiam retia sua laedere;
    Sed me victum probo lugere.
    Signo orationis est semper clausus,
    Nec unquam somno oppressus.

  17. Vita S. Galli. Cf Nibelungen, Aventure 25 ; Grimm, Deutsche Mythologie, 456.
  18. Vita S. Galli, Sermo S. Galli, apud Basnage, Thesaurus, t.I, p. 781.
  19. Troyon, Mémoires sur des bracelets et des agrafes antiques trouvées dans le pays de Vaux, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Zurich. 1844, t. II. Hefele, Geschichte. Rettberg, t.II, p.15.
  20. Vita Radegundis, ap. Act. SS. O.S.B., saec.2; Vita Arnulfi, Vita Kiliani, saec. 2. Le biographe de S. Kilian le conduit a Rome pour y solliciter du pape la charge d’évangéliser les Bavarois. M. Rettberg (t. II, p. 305) n’admet pas ce voyage, parce qu’il ne s’accorde pas avec l’hostilité que cet écrivain suppose entre les missionnaires irlandais et l’Eglise romaine. Il nie, par le même motif, le voyage de S. Virgile, et ne s’occupe point de celui de S. Findan. Il oublie aussi le pèlerinage de S. Frigidien, de S. Cataldus et de S. Donatus, qu’on ne peut traiter comme des personnages apocryphes, puisqu’ils comptent parmi les évêques authentiques de trois villes d’Italie.
  21. Lex Bajuvarior, 11, 20, 2. Vita S Eustasii. Vita Agili ap. Mabillon, Acta SS. 0. S. B., saec. 2. Vita S..Emmerani, ap Bolland., Sept 6. Rudhart, Aelteste Geschichte Bayerns, p 235, 245, 643; Eichhorn, Deutsche Staats und Rechts Geschichte, t. I, 92.
  22. Mabillon, Acta SS O.S.B. , saec 3.Vita S Ruperti.Le biographe de S Rupert ne donne pas d'autre date de son récit que le règne de Childeldert, sans indiquer lequel il désigne des trois rois de ce nom. De là trois opinions qui se partagent entre les années 512, 576 et 696. La dernière est celle de Mabillon, que nous trouvons confirmée par une savante discussion de Rettberg, Kirchengeschichte, t.II, p.193. Voyez aussi Rudhart, p 250 et 653.
  23. Sur le voyage du duc Théodo, Anastase bibliothécaire, ap. Muratori,.Script. rerum Italic., t. III, 1, 154. Paul Diacon., de Gestis Longob. , IV, 44. Sur la mission envoyée par Grégoire II, Hartzheim, Concil. German. I, p 35, Vita S. Corbiniani , ap. Mabillon, Acta SS. 0. S. B., saec 3. Mabillon, Annales, II, p. 113. Canisius, Lectiones antiquae 111,2; Bonifacii, Epistolae, ed Wurdtwein, ep 82, p 238. La croyance aux antipodes est indiquée et combattue par Lactance,Instit Divin.III, 24, et S Augustin., de Civit. Dei , XVI, 9. et Haeres 7 p 233 et suivantes. D’Alembert (Discours préliminaire de l’Encyclopédie) rapproche la prétendue condamnation de Virgile et celle de Galilée. Rettberg, p. 233 et suivantes, établit parfaitement l’identité de Virgile accusé d’avoir cru aux antipodes et de celui qui fut archevêque de Salzbourg. Voyez aussi Moore, Hist. of Ireland, chap XIII.
  24. Prologus ad legem salicam. Eichhorn ( Deutsche Staats und Rechts Geschichte) 1) pense quêtes lois alémanniques et bavaroises ne purent être rédigées sous Thierri l°, fils de Clovis, mort. en 554, l’Alémannie et la Bavière n’étant tombées sous la puissance des Francs que par le traité conclu avec les Ostrogoths d’Italie en 556. Mais les termes de ce traité, qui n’est connu que par le récit d’Agathias, écrivain éloigne des lieux, et plus habitué aux formes diplomatiques de la cour byzantine qu’aux relations tumultueuses des barbares, ne. semblent pas assez prouvés pour infirmer un témoignage national. Cf. Guizot, Leçons sur la civilisation en France t. I Savignv, Histoire du droit romain, II ; Lex Ripuar.t. IX,4 XVIII, 5 LX, 22, sqq. La loi des Alemans, promulguée en présence de, trente-trois évêques, s’ouvre par vingt-trois articles du droit canonique. La loi bavaroise, en matière de prohibition de mariage, de secondes noces, de vente, de dépôt, de lèse-majesté, etc., conserve toujours l’esprit et quelquefois la lettre des lois romaines.
  25. Lex Bajuvariorum, tit. II, 1 sqq. Lex Alamann., t.I. Ripuar., t.IV, 4.
  26. Lex Ripuar., XXXVIII,6, sqq. Aux termes de la loi ripuaire, la valeur de la pièce de monnaie appelée solidus est de deux bœufs. L’amende de 50 solides était donc d’une valeur de cent bœufs ; d’où il suit que la vie de l’esclave n’avait pas été mise à si vil prix qu’on a coutume de le penser. Lex Bajuvar. 11.«Si quis episcopum, quem constituit rex vel populus elegit sibi pontificem, occiderit, solvat eum plebi vêt regi, aut parentibus, secundum hoc editum : Fiat tunica plumbea secundum statum ejus ; et quod ipsa pensaverit, auri tantum donet qui eum occidit. »
  27. Lex Alamannorum. 3. Bajuvariorum. 7. Pardessus, Dissertations sur la loi salique.
  28. Pour l’énumération des évêchés d’Allemagne, Binterim, Pragmatische Geschichte der Deutschen Concilien, I, p. 282 et suiv. Rettberg, Kirchengeschichte. Je ne compte point Utrecht, dont l’évêché, fondé par S. Willibrord, appartient aux missions anglo-saxonnes, et j’ai du omettre Sion, Lausanne et Genève, comme les autres églises des pays de langue romane.