Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/003

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 17-24).

III
A M. ERNEST FALCONNET.
Lyon, 4 septembre 1831.

Mon cher Ernest,

Aujourd’hui dimanche, au sortir de la messe paroissiale, me voici seul dans mon gîte. Et que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ? Or, je songe, par aventure, que toute lettre mérite une réponse, et que j’ai dans ma besace certain verbiage d’un mien cousin/confrère en philosophie, bachelières lettres comme moi, et qui, à tous ces titres, attend sans doute une réponse en bonne forme. Je prends la plume et je m’en viens deviser de choses et d’autres avec lui. Tu t’es donc bâti moult châteaux en Espagne, voire même châteaux de cartes qui se sont évanouis au premier souffle de bise ? C’est bien, jeune homme, il faudrait être stumpf et plump, comme disent les Allemands, pour ne pas bâtir ainsi à notre âge. Mais courage, nous ne construirons pas toujours en l’air au milieu de cette atmosphère vaporeuse qui enveloppe notre avenir, je vois s’élever, et de jour en jour je le vois de plus près, un monument grandiose, non plus fondé sur le sable, comme dit le bon Descartes, mais sur le roc et l’argile. – Tu me comprends à demi-mot, et tu vois que j’en viens à notre sujet favori, à notre ou vrage.

Oh pour celui-là, ce n’est point un rêve de jeune homme ! non, c’est un penser fécond déposé dans notre esprit pour s’y développer sans cesse et se produire ensuite au’dehors sous une forme magnifique. Là dedans est notre avenir, notre vie entière. Là viennent converger toutes mes pensées, tous mes projets, toutes mes rêveries, et puisque tu veux que j’en retrace le plan, le voici[1]

Depuis que j’ai réfléchi sur le sort de l’humanité, une idée principale m’a toujours frappé de même qu’une fleur contient dans son sein les germes innombrables des fleurs qui doivent lui succéder, de même le présent, qui vient du passé, consent l’avenir. Si donc il est vrai que l’humanité va subir une recomposition nouvelle à la suite des révolutions qu’elle éprouve, il faut reconnaître que les éléments de cette synthèse définitive doivent se retrouver dans le passé car on ne saurait admettre que la Providence ait laissé le genre humain assis durant six mille ans à l’ombre de l’erreur et de la mort, sans lumière et sans appui. En appliquant cette formule à la religion, nous dirons que, l’homme étant un être essentiellement religieux et la religion étant absolument nécessaire à son développement intellectuel et moral, il est impossible qu’il soit resté un siècle seulement dans l’ignorance ou dans l’erreur sur un sujet aussi grave. D’un autre côté, pouvait-il, par ses propres forces, arriver bientôt à la vérité religieuse ? Non, puisque au bout de quatre mille ans, Aristote et Platon, les deux plus grands génies qui aient jamais existé, étaient encore bien loin.de posséder des idées pures, et ce qu’il y a de mieux dans Platon, ce sont les traditions qu’il a copiées. D’ailleurs, les besoins physiques, absorbant l’attention, ne laissaient point de part aux réflexions philosophiques. Enfin il est prouvé que sans éducation l’homme reste confiné dans le monde matériel, qu’à l’éducation seule il appartient de l’élever aux Idées morales. Cette éducation transmise de père en fils, de qui le premier père la tenait-il ? De là, la preuve d’une révélation primitive.

Donc cette question de droit : Quel est l'avenir religieux de l'humanité ? se développe, s’éclaircit, et fait place à cette question de fait : Quelle fut la religion primitive?

Nunc animis opus, Aenea, nunc in pectore firmo. Ici, il faut s’armer de courage et de résolution pour d’immenses recherches car voici que nous allons faire le tour du monde. Il s’agit de décrire toutes les religions des peuples de l’antiquité et des peuples sauvages (lesquels sont aussi à notre, égard antiques, primitifs) ; il s’agit de réunir dans un vaste tableau toutes les croyances et leurs phases :j’appelle ce premier travail Hiérographie. Nous avons acquis la connaissance des faits, il faut en déterminer les rapports, il faut reconnaître la généalogie, la parenté des religions diverses, comment les croyances mères se sont divisées en sectes, en branches multipliées cette œuvre, je la nomme Symbolique.

Enfin il reste à rechercher les causes de cette innombrable variété ; il faut exprimer chaque mythe pour en découvrir l’esprit et le sens ; découvrir sous le voile de l’allégorie le fait ou le mystère qui s’y cache, et, mettant d’un côté tous les éléments secondaires, variables, relatifs aux temps, aux lieux, aux circonstances, recueillir, comme l’or au fond du creuset, l’élément primitif, universel le christianisme ; ceci est l’Herméneutique. Et ces trois sciences, l’une de faits, la seconde de rapports, la troisième de causes, se confondent en une seule, que je nomme Mythologie. Elaborée ainsi dans un ordre-analytique et rationnel, cette science arrivée à son terme peut se présenter sous la forme de synthèse ou d’histoire.

Alors s’offriraient aux regards : sur le premier plan, la création de l’homme et la révélation primitive; puis le péché et la corruption de la croyance ; enfin les développements et les subdivisions de chacune de ces sources altérées et la permanence de la tradition de la loi mosaïque jusqu’au jour du Christ.

Et là, si la mort ou la vieillesse ne nous ont point encore arrêtés, là, s’élève là grande figure du christianisme dans toute sa splendeur. Le Christ, la philosophie de sa doctrine présentée comme la loi définitive de l’humanité, puis sa glorieuse application durant dix-huit siècles et enfin la détermination de l’avenir.

Magnifique trilogie, où viendraient se retracer l’origine du christianisme, sa doctrine, son établissement, ou, si tu veux, le laborieux enfantement de l’humanité, l’exposition de la loi qui doit la régir et ses premiers pas dans cette loi divine. Tu comprends, que ce travail nécessite une connaissance assez approfondie de la géographie, de l’histoire naturelle de chaque pays, de l’astronomie, de la psychologie, de là philologie, de l’ethnographie. Car la connaissance des révolutions des langues et des peuples servira de donnée et de contreépreuve à l’histoire des révolutions religieuses; et d’ailleurs, comme les phénomènes du monde physique et du monde social ainsi que les passions du cœur viennent tour à tour se réfléchir dans les croyances,- il faut savoir les démêler, et il faut les connaître. Ne te décourage pas cependant; il y a déjà derrière nous bien du travail terminé le Mithridate d’Àdelung, la Symbolique de Creuxer, les travaux de Champollion, d’Abel Rémusat, d’Eckstein,. de Schlegel et de Gœrres, nous offrent des mines riches à exploiter d’ailleurs nous sommes deux, et nous pourrons même nous joindre des, collaborateurs j’ai là-dessus un projet que je te communiquerai de vive voix. Enfin, à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, et plus l’oeuvre est difficile, plus il sera beau de l’accomplir. Tes idées sur la gloire sont assez naturelles à un jeune homme; il n’en faut point faire un but, mais l’accepter comme un bienfait. Amoureux de sa propre existence, l’homme désire incessamment la voir se prolonger il revit dans ses enfants, il revit dans ses œuvres il lui semble revivre dans le cœur de tous ceux qui bénissent son nom. La vraie gloire est la reconnaissance de la postérité. De même que l’homme de bien ne répand pas ses bienfaits pour obtenir de la reconnaissance, et cependant en accepte les tributs avec une douce satisfaction de même le vrai philosophe, le chrétien n’agit pas pour la gloire, et cependant il ne peut s’empêcher d’y être sensible. Or, comme souvent l’ingratitude et l’oubli suivent les plus grands bienfaits, l’homme juste porte plus haut ses espérances sa récompense et sa gloire, il les attend d’un juge incorruptible : il en appelle des hommes ingrats au Dieu rémunérateur.

J’ai reçu de M. de Lamartine une lettre très flatteuse et de l’Avenir un rapport très-honorablesur mon ouvrage [2]. Je te le dis parce que je sais que tu t’intéresses à tout ce qui m’intéresse, et parce que, dans cette petite brochure, j’ai jeté le germe de l’idée qui doit occuper notre vie. J’ai revu Fortoul et H. ils sont tous deux si romantiques que je ne les comprends plus, si romantiques qu’ils en deviennent classiques à l’excès. Tu ris ! Tu as tort. Je te réponds qu’ils sont tellement ensorcelés de Victor Hugo, qu’ils ne jurent que par lui, et soutiennent que le siècle entier doit marcher après lui or, marcher à la remorque d’un homme, je prétends que c’est être classique par excellence. Ils ne connaissent plus ni Lamartine , ni Chateaubriand; ils vous cornent sans cesse aux oreilles : Notre-Dame de Paris, Plick et Plock, Atar-Gull, Marion Delorme, etc., et si vous n’avez point lu ce qu’ils ont lu : Malédiction ! est le compliment qu’ils vous adressent. Ils sont si tolérants, ces messieurs C’est à peu près comme la , journal libéral, qui disait naguère :

Et que la Liberté, déesse au vol agile,
Les armes à la main, prêche son Évangile.
Puis ces gens-là vont déclamer contre l’inquisition

et contre les conversions armées de Charlemagne ! Risum teneatis, amici, Voici une lettre bien longue ! Que veux-tu ! on ne se lasse pas de causer avec un bon ami.

  1. Dès 1829, âgé de seize ans à peine, Ozanam avait conçu la pensée d’un ouvrage qui devait s’appeler Démonstration de la vérité de la religion catholique par l’antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. On n’a pas cru devoir publier les nombreux cahiers qui sont restés de ce travail, mais il a paru intéressant d’en laisser connaître le plan. « Cette ceuvre, dit M. Ampère, fut l’occupation et le but de sa vie tout entière. A dix-huit ans, l’étudiant ignoré poursuivait déjà ce but vers lequel le professeur applaudi devait, vingt ans plus tard, faire le dernier pas. Déjà il méditait et commençait les études qui devaient aboutir à l’Histoire de la civilisation aux temps barbares. La forme de son dessein a changé, le dessein a toujours été le même : c’était de montrer la religion glorifiée par l’histoire. » (J.-J. Ampère, Préface aux Œuvres complètes d’Ozanam, t. I, p. 29.)
  2. Réflexions sur les doctrines de Saint-Simon. Ozanam avait alors dix-huit ans. Voyez cette lettre a la page 25.