Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/020

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 110-117).


XX
À SA MÈRE.
Vendredi, 16 mai 1834.

Vous vous plaignez, pauvre maman, de ce que votre fils vous abandonne, de ce qu’il n’a plus avec vous de ces conversations cordiales, ces épanchements d’autrefois, de ce qu’il ne vous parle plus de ce qu’il fait ni de ce qu’il sent vous en êtes réduite à vous figurer que vous avez un fils, et vous n’avez, d’autre preuve de son existence que l’argent qu’il faut payer pour lui tous les mois. Je vous assure cependant que, s’il n’avait tenu qu’à lui de vous donner de meilleures preuves de son existence, il y a un mois, lors des affaires de Lyon, il l’aurait certes bien fait, et qu’il vous aurait tant caressée, tant embrassée, qu’il vous aurait t bien convaincue que vous avez un fils Frédéric. Mais cela ne m’a pas été permis. D’un autre côté, si presque toutes mes dernières lettres ont été adressées à papa, c’est qu’il s’agissait d’affaires ; j’avais des commissions à remplir, de l’argent à demander, et je sais que, dans ces occasions, c’est du côté du père qu’il faut se tourner. Il est vrai aussi qu’il y a bien longtemps que je ne me suis dégonflé le cœur avec vous. C’est qu’en réalité cette année-ci je ne comprends rien à ma manière d’être d’une part, les examens, les ennuis, les inquiétudes, m’ont desséché l’âme, et, d’un autre côté, toutes, mes habitudes de l’année dernière, mes conférences, mes études, mes recherches ont été tellement bouleversées, que je ne me retrouve plus. Plus de ces discussions chaleureuses que nous avions l’an dernier à notre société littéraire, plus de ces travaux de longue haleine qui nous occupaient l’esprit, plus de ces improvisations qui nous échauffaient les idées : toutes nos petites réunions se sont désorganisées ; je suis devenu paresseux, et, hormis quelques misérables articles dans des recueils périodiques et quelques bonnes lectures, je n’ai rien fait hors de mon droit. Je crois, en somme, que si j’ai gagné quelques boules blanches d’une part, j’ai beaucoup perdu d’ailleurs, ou du moins je n’ai pas avancé : de sorte que je ne suis pas trop content de mon esprit. Je ne suis guère plus satisfait du moral ; d’abord, l’ennui et l’inquiétude l’ont passablement dérangé, puis, la tristesse des événements abat le courage ; l’obscurité de l’avenir déconcerte les meilleures résolutions ; à mesure qu’on devient plus grand et qu’on voit le monde de plus près on le trouve hostile toutes les idées, à tous les sentiments auxquels .


quels on est attaché; plus on a de contact avec les hommes, plus on y rencontre, d’immoralité et d’égoïsme

orgueil chez les savants, fatuité dans les

gens du monde, crapule dans le peuple. A la vue de tout cela, quand on a été élevé au milieu d’une famille généreuse et pure, on a le coeur saisi de dégoût et d’indignation, et l’on voudrait murmurer et maudire. Cependant l’Evangile le défend ; il vous fait un devoir de se dévouer tout entier au service de cette société qui vous repousse et vous méprise.

Voilà ce que l’on sent profondément à mon âge, et ces tristes vérités, qui désenchantent toutes mes illusions, me laissent sombre et grave comme un homme de quarante ans. Je sens que mon devoir est de remplir une place, et cette place, je ne la vois pas les ambitions sont si nombreuses, les capacités si multipliées, qu’il est singulièrement difficile de percer au travers. Comment voulez-vous qu’un pauvre épi de blé puisse pousser à son aise quand d’énormes touffes d’ivraie croissent à sa gauche et à sa droite ? Et puis, lors même que je verrais ma place clairement marquée, l’énergie me manque pour la remplir ; vous savez que c’est là le perpétuel objet de mes plaintes : irrésolution et fragilité Impossible à moi de dire la veille, je veux faire ceci, et de le faire le lendemain. Peut-être aussi suis-je trop jeune et ai-je tort de m’inquiéter de tout cela, et de vouloir être homme fait lorsque je tiens encore à l’enfance par plus d’un point ; mais je ne puis pas oublier que cette année mon éducation s’achève, et que je puis au mois d’août être avocat si je veux. Moi, avocat, vous figurez-vous cela ? Après tout, avocat n’est pas grand-chose. Une circonstance qui ne contribue pas peu à laisser chez moi le moral dans cet état de perplexité, c’est que le seul conseiller intime que j’aie ici, le seul dont la sagesse et la bonté puissent à la fois me tenir lieu de père et de mère, M. Marduel, a fait un long voyage à Lyon. Il a dû revenir ce soir, et je compte le voir demain mais il nous avait quittés depuis Pâques, de sorte que, comme je suis peu jaloux de faire de nouvelles connaissances, je suis demeuré tout ce temps abandonné à mon humeur et aux caprices de mon imagination. En vérité, s’il y a parmi les protestants quelques jeunes gens de bonne foi, éclairés et religieux, je les plains bien de manquer d’un secours dont ma jeunesse a tant besoin, et sans lequel je serais ou complétement gâté, ou consommé de mélancolie. Les autres amis sont une mince ressource : les uns,’ ceux de mon âge, sont aussi inexpérimentés, aussi irrésolus que moi ; les autres se bornent à M. D. qui, depuis qu’il est marié, n’est plus guère jeune homme, et ne comprend plus rien aux jeunes gens d’aujourd’hui. Tout ce que je viens d’écrire la n’a rien de très gai, et c’est pour cette raison que je ne vous ai pas entretenue plus tôt. Nous menons ici une vie si singulière et si monotone, nous avons si peu de distractions, et de communications au dehors, que nous sommes obligés de nous replier sur nous-mêmes. Nous sommes placés entre des études arides que le devoir nous imposée et qu’il faut accepter, et des études séduisantes dont le charme nous attire et dont il faut se défier. Nous sommes entourés de partis politiques qui, parce que nous commençons à porter barbe, voudraient nous entraîner dans leurs ornières même en religion, nous n’entendons que controverses, nous voyons des disputes où la charité manque et le scandale abonde. Pas de réunion littéraire qui ne soit observée par les espions du gouvernement ou de certains journaux soi-disant religieux. Taxés de bigots par nos camarades impies, de libéraux et de téméraires par des gens âgés ; interpellés à chaque instant sur ce que nous pensons et sur ce que nous faisons ; soumis au pouvoir arbitraire de nos professeurs d’Université ayant à craindre quelquefois pour nous-mêmes au temps d’émeutes, et surtout pour nos parents éloignés de nous c’est une existence bien bizarre et bien ennuyeuse, à laquelle, s’il ne s’agissait que de mon bien-être, je préférerais cent fois n’être jamais sorti de mon trou, mais dont je ne me plains pas quand je pense que j’y apprends à connaître le monde tel qu’il est, et que peut-être la Providence m’y éprouve aiin que je sois plus utile ensuite Maintenant, voiià que je suis fâché de vous en avoir dit si long ; parce que vous allez vous tourmenter pour moi n’en faites rien, ma bonne mère, je vous en conjure. D’abord, n’est-il pas juste que je sois mis à l’épreuve ? Je suis en âge de jeûner, et demain je jeûne avec l’Église ne suis-je pas en âge aussi de souffrir un peu et de combattre comme elle ? Ensuite, ces pensées ne sont pas tellement ancrées dans mon esprit qu’elles ne laissent place a bien d’autres consolantes et joyeuses. Tantôt ce sont des souvenirs : j’aime beaucoup à me rappeler tout ce que je sais de ma vie, depuis mon enfance; souvent nous parlons de ce temps-là avec Chaurand; le collège y fait un épisode amusant, et la première communion une scène touchante dont tous les traits les plus minutieux sont profondément empreints dans ma mémoire. Puis, les premières jouissances de l’étude, les incertitudes, les recherches, la saine et fortifiante philosophie de l’abbé Noirot, et, au milieu de tout cela, bien des amitiés commencées sur les bancs des classes, et qui continuent encore ; Balloffet, Falconnet, Henri ;tous nos jeux, depuis l'arche de Noé et les soldats jusqu’aux promenades sentimentales et aux sérieuses parties d’échecs. Puis l’étude de l’avoué, l’ennui de la copie, les éternelles conversations avec le premier clerc, la brochure contre les saint-simoniens et le plaisir d’être imprimé et puis, au fond de tout le tableau, la vie de famille; vos caresses et vos gâteries ; vos douces paroles, quand je travaillais sur la table, près de vous ; vous consultant sur mes thèmes, quand j’étais en sixième, et vous lisant mes discours français, quand j’étais en rhétorique; les conseils et quelquefois les gronderies bienveillantes de papa, les longues courses faites-avec lui, ses histoires, que j’écoutais avec tant de plaisir ce frère aîné, qu’on ne voyait que de temps en temps, et sur lequel on était si inquiet ce petit frère, que j’ai vu naître et grandir les bons parents de Florence, qui venaient les uns après les autres nous faire voir combien ils étaient aimables et excellents. Enfin, un souvenir plus proche, notre délicieux voyage, le séjour de Rome, si imposant pour l’âme, le séjour de Florence, si doux au cœur. Voilà pour le passé L’avenir a aussi sa part, et l’espérance la lui fait je m’imagine qu’avec l’aide de Dieu, un jour viendra où je vous payerai en piété filiale et en satisfaction un peu de ce que vous avez dépensé pour moi de sollicitude, de force et de santé. Ces jouissances ne sont pas les seules je lis de beaux et de bons livres, et assez variés Dante, Manzoni, Walter Scott, Lamartine, Tite-Live, Pascal. A cette compagnie d’illustres morts, je joins la société d’assez bons vivants j’ai de bien chers amis, Henri, Lallier ; Chaurand, et d’autres avec lesquels je suis à cœur ouvert j’ai des personnes respectables qui me reçoivent bien, comme M. Ampère. J’entends de bons orateurs dans les cours publics, et des prédicateurs éloquents dans les chaires chrétiennes; je promène ma curiosité dans les musées et mes jambes dans les champs. Je ne dîne pas mal, ma chambre est jolie ; l’argent, grâce à vous, ne me fait pas faute, j’ai une bibliothèque assez bien composée et, quelle que soit ma faiblesse, quels que soient mes défauts, je conserve l’espérance de n’être pas trop indigne de mes parents, d’être un jour chrétien zélé, citoyen ferme et homme vertueux. En somme, je vous assure que je ne me trouve pas malheureux, et que, tout compte fait, je trouve jusqu’à présent, dans la plupart de mes journées, plus de bien-être que de mal. Ainsi, je vous le répète, ma bonne mère, ne soyez pas inquiète pour moi. En attendant, voilà ma lettre remplie, et en une heure et demie de conversation, j’ai couvert quatre pages. Adieu, ma bonne mère. Cette fois, je vous ai bien longuement entretenue, oh n’ayez pas peur que je vous abandonne.

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