Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/023

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 132-137).

XXIII
À M.X.
Lyon,4 novembre 1834.

Mon cher ami,

Votre lettre m’a comblé de joie. Cette joie, je ne l’ai point gardée pour moi seul : je l’ai communiquée à, quelques-uns de mes amis qui font partie de notre petite société, et qui se trouvent ici en vacances ; j’ai écrit sur-le-champ aux membres présents à Paris, pour leur annoncer cette bonne nouvelle et pour avoir le rapport que vous me demandez. Mais permettez-moi de vous féliciter, dès à présent, du bien que vous avez commencé et de celui que vous vous préparez à faire. Vous avez trouvé des collègues dignes de vous, vous avez trouvé un guide sage. Le champ est devant vous, la misère y a tracé de larges sillons vous y sèmerez des bienfaits à pleines mains, vous les verrez grandir et fructifier. Dieu et les pauvres vous béniront ; et nous, que vous aurez surpassés, nous serons fiers et joyeux de compter de tels frères. Le vœu que nous formions est donc accompli : vous êtes le premier écho qui ait répondu à notre faible voix ; d’autres s’élèveront bientôt, peut-être alors le plus grand mérite de notre petite société parisienne sera d’avoir donné l’idée d’en former de pareilles. Il suffit d’un fil pour commencer une toile ; souvent une pierre jetée dans les eaux devient la base d’une grande île.

Je crois donc que vous avez pris tout ce qu’il y avait de bon parmi nous, en y prenant une idée charitable, qui était déjà sans doute dans votre âme, mais qui n’avait pas encore d’expression dans une pareille œuvre, il faut s’abandonner beaucoup plus à l’inspiration du cœur qu’aux calculs de l’esprit. La Providence vous donne elle-même ses conseils par les circonstances dont elle nous environne, par les pensées qu’elle nous envoie. Je crois que vous ferez bien de les suivre librement, et de ne vous guère charger de règlements et de formules. D’ailleurs, le but que nous nous proposons à Paris n’est pas absolument le même que celui que vous vous proposez, je pense, en province. A Paris, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l’incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries, au giron du catholicisme et disséminées au milieu d’une foule inepte et sensuelle ; nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers où l’irréligion cherche à se recruter de nos pertes : eh bien, il s’agit, avant tout, que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protége, que ces jeunes intelligences trouvent un point de ralliement pour le temps de leur exil, que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent comme elles les ont envoyés. H importait donc de former une association d’encouragement mutuel pour les jeunes gens catholiques, où l’on trouvât amitié, soutien, exemples. ; où l’on rencontrât, pour ainsi dire, un simulacre de la famille religieuse dans laquelle on avait été nourri où les plus anciens accueillissent les nouveaux pèlerins de la province et leur donnassent une espèce d’hospitalité morale. Or, le lien le plus fort, le principe d’une amitié véritable, c’est la charité ; et la charité ne.peut exister dans le cœur de plusieurs, sans s’épancher au dehors c’est un feu qui s’éteint faute d’aliments, et l’aliment de la charité, ce sont les bonnes œuvres. Pour vous, vous me semblez appelé à une mission encore plus généreuse. Vous êtes dans vos foyers vénérables, où votre enfance a grandi et que votre jeunesse n’a pas désertés, où vous respirez une atmosphère pure, où vous vivez au milieu des bonnes traditions et des bons exemples. La terre ne chancelle pas sous vos pieds ; vous n’avez pas besoin de, nouveaux efforts pour vous affermir votre foi et votre vertu n’ont pas besoin de l’association pour se maintenir, mais seulement pour se développer; ce n’est point une nécessité pour vous, -c’est l’action libre, spontanée, d’une volonté libre et solide. Vous agirez directement pour les pauvres vous formerez d’ailleurs une réunion permanente, et non pas sans cesse renouvelée comme la nôtre. Vous répandrez vos bienfaits dans votre propre ville, et non dans une cité étrangère. Votre œuvre sera donc à la fois plus durable, plus éclairée, plus puissante. Vous pouvez rester peu nombreux, et quand vous ne seriez jamais qu’une douzaine, si vous êtes unis d’une véritable intimité, vous pouvez, faire un grand bien dans une ville de trente mille âmes. Nous, au contraire, nous sommes forcés de nous étendre, même au risque de nous relâcher, pour embrasser dans notre cercle le plus grand nombre possible de jeunes gens.

Je ne sais si je me suis exprimé d’une manière intelligible, mais je voulais attirer votre attention sur la différence du but, parce qu’elle doit appeler la différence dans les moyens. Je n’entre pas dans de plus longs détails sur notre petite société de Paris, et le rapport de M. de la Noue vous en apprendra plus que je ne pourrais faire. Depuis que nous existons, nous avons distribué à peu près deux mille quatre cents francs, quelques livres et une assez grande quantité de vieux habits. Nos ressources consistent. dans la quête que nous faisons entre nous chaque mardi dans les aumônes, de quelques personnes charitables qui veulent bien aider ainsi notre bonne volonté dans la défroque de notre garde-robe. Comme il est probable qu’au renouvellement de l’année scolaire, notre nombre augmentera et s’élèvera à une centaine, nous serons obligés de nous diviser et de former plusieurs sections, qui auront périodiquement une assemblée commune. Quand ces nouveaux arrangements seront pris, je vous en informerai. Car, malgré ce que je vous ai dit, de la dissemblance qui me paraît devoir exister entre nos deux sociétés, elle ne doit pas diminuer l’union et l’harmonie, au contraire ; de même que des rayons divergents aboutissent tous au même centre, ainsi nos efforts variés et tendant vers des points divers se résolvent dans une même pensée charitable et procèdent du même principe ; il faut donc qu’il y ait accord entre nous pour doubler notre force ; il faut qu’il y ait des communications fréquentes qui nous donnent une louable émulation pour le bien, et qui nous rendent communs et fiers du succès de chacun. Aussi, en écrivant à notre petite société de Paris, je lui ai demandé de former une liste de membres correspondants et d’y inscrire votre nom d’abord, et ensuite celui de messieurs vos amis, quand vous voudrez bien nous les faire connaître ce ne sera point là une formalité académique, ce sera une véritable correspondance pour laquelle vous pouvez compter sur mon exactitude, comme je compte sur votre amitié. Excusez, mon cher ami, la témérité que j’ai eue de vous donner quelques avis ;à vrai dire, ce ne sont point là des conseils, je ne suis pas capable d’en adresser qui que ce soit ce sont des réflexions qui me sont venues, et que je vous confie, pour en faire ce que vous voudrez. Une autre fois, ce sera vous, à votre tour, qui me communiquerez les résultats de votre expérience. Je vous remercie infiniment des beaux vers de Reboul : je les ai lus à plusieurs amis qui les ont admirés, et à ma mère, qui me charge de vous en remercier. Quand je serai à Paris, je vous donnerai quelques nouvelles littéraires : ici, en vacances, je vis comme un Béotien, et je ne travaille presque pas. Adieu, mon bon ami, ne m’oubliez pas.

                     ____________