Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/039

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 214-224).
XXXIX
À M JANMOT
Lyon, 13 novembre 1836.

Mon cher ami,

Voici tantôt deux mois que j’ai reçu ta bonne lettre, et tu m’adresses peut-être de vifs reproches pour mon retard. Je trouve pourtant mon excuse dans tes lointains pèlerinages, qui me laissaient complétement ignorer où je pourrais te prendre. Ta mère elle-même, pendant un mois, s’est trouvée sans nouvelles. Enfin il y a peu de jours on a appris ton retour à Rome, et aussitôt je me suis mis en mesure de t’y rendre visite. Pauvres visites que celles qui se ont ainsi à la hâte et à tâtons; sottes conversations où l’on parle tout seul, où l’on répond a des paroles déjà oubliées de l’autre interlocuteur, où l’on moralise avec celui qu’il faudrait faire rire, où l’on rit quand on le devrait consoler. L’amitié est pourtant obligée de se tenir contente de cette dernière ressource qui lui reste, c’est a elle de deviner les impressions de l’heure présente et de mettre les cœurs en rapport et les discours en harmonie. Je pense donc qu’au moment où te parviendront ces lignes tu seras encore sous l’influence durable du beau voyage que tu viens de faire à travers l’Ombrie. C’est bien, si je ne me trompe, une des plus admirables contrées de l’admirable Italie. La majesté des grandes montagnes couronnant de douces et riantes vallées. Les climats contraires disposés comme en amphithéâtre pour donner place à toutes les richesses de la végétation, depuis le pin et le chêne jusqu’à l’oranger et l’aloès. Les cités assises ou suspendues çà et là dans des attitudes superbes et chaque cité, chaque colline, chaque ruisseau, chaque pierre où le pied se pose, remplis de souvenirs. Spolète dont les humbles portes se fermèrent devant Annibal, tandis que celles de Capoue s’ouvraient au seul bruit de ses pas ; et le lac Trasimène où deux peuples géants se portèrent des coups si terribles, que durant le combat un tremblement de terre renversa des villes et ne fut pas senti Orvieto et ses antiquités étrusques, héritage d’une civilisation morte sans avoir laissé d’histoire le lac désolé de Bolsena et l’île où une reine mourut de faim. Et puis les traditions chrétiennes qui ont purifié, embaumé tous ces lieux. Ici le miracle de Bolsena éternisé par Raphaël ailleurs la merveilleuse légende de sainte Marguerite de Cortone mais par-dessus tout doit planer la grande mémoire de Saint François. Je ne me rappelle’pas bien si c’est à Foligno qu’on montre le rosier sur les épines duquel il se coucha pendant une nuit entière, et qui depuis est resté chargé de fleurs toujours renouvelées. C’est au mont d’Alvernia que les glorieux stigmates s’imprimèrent sur ses mains et ses pieds. C’est dans ces chemins par lesquels tu as passé, qu’il allait conviant les petits oiseaux du ciel à chanter les gloires du Seigneur, et rachetant du prix de son manteau l’agneau que les bouchers menaient à la tuerie. Mais c’est Assise surtout qui doit être pleine de lui Assise et son cloître qui renferma jadis six mille moines, et ses deux églises, symbole des deux vies du saint, l’une terrestre et mystérieuse, l’autre immortelle et resplendissante, ses deux églises où la bonne et pieuse peinture du moyen âge s’est développée depuis son berceau jusqu’à sa maturité, depuis Cimabuë et Giotto jusqu’au temps de Pérugin et de son disciple. Car il semble que la nature et l’histoire n’eussent pas encore assez fait pour cette contrée bénie, et que l’art y ait voulu briller pour l’environner d’une troisième et non moins brillante auréole. L’école ombrienne avec celle qui peignit le Campo-Santo me paraît bien, comme à toi et sauf les méprises où mon ignorance peut m’entraîner, avoir marché dans la véritable voie qui fut délaissée depuis à l’époque de la Renaissance.


Tu n’auras point franchi le seuil des sanctuaires d’Assise sans lire la magnifique histoire de saint François au XI° chant du Paradis de Dante

Fertile costa d’alto monte pende...
Di quella costa là dov’ ella frange
Piu sua rattezza, nacque al monde un sole,
Corne fà questo tal volta di Gange.
Pero chi d’esso loco fa parole
Non dica Ascesi, che direbbe corto,
Ma oriente, se proprio dir vuole

.[1]

Dante doit être là, le commentateur nécessaire de Giotto, son contemporain et son ami. Quels hommes, quels pinceaux, et quelles voix pour célébrer le nom d’un pauvre, d’un mendiant, qui fut tenu pour fou! C’est que, selon la parole de M. Lacordaire,il était celui là , il était fou d’amour. Son immense charité embrassait Dieu, l’humanité, la nature ; et considérant que Dieu s’était fait pauvre pour habiter la terre, que le plus grand nombre dans l’humanité est pauvre, et que la nature elle-même au milieu de ses magnificences est pauvre, puisqu’elle est sujette à la mort, il avait voulu être pauvre lui aussi. Le propre de l’amour est de s’assimiler autant qu’il est en soi aux choses aimées.

Et nous, mon cher ami, ne ferons-nous rien pour ressembler à ces saints que nous aimons, et nous contenterons-nous de gémir sur la stérilité de la saison présente, tandis que chacun de nous porte dans le cœur un germe de sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclore ? Si nous ne savons pas aimer Dieu comme ceux-là l’aimaient, sans doute ce nous doit être un sujet de reproche ; mais encore notre faiblesse peut y trouver quelque ombre d’excuse ; car il semble qu’il faille voir pour aimer, et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre foi est si faible! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair, ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d’épines sont visibles sur leur front ; ici l’incrédulité n’a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l’Apôtre Tu es Dominus et Deus meus « Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs, vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et ne sachant pas l’aimer autrement, nous l’aimons en vos personnes. »

Hélas ! si au moyen âge la société malade ne put être guérie que par l’immense effusion d’amour qui se fit surtout par saint François d’Assise ; si plus tard de nouvelles douleurs appelèrent les mains secourables de saint Philippe de Néri, de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul ; combien ne faudrait-il pas à présent de charité, de dévouement, de patience, pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigents encore que jamais, parce qu’ils ont refusé la nourriture de l’âme en même temps que le pain du corps venait à leur manquer ! La question qui divise les hommes de nos jours n’est plus une question de formes politiques, c’est une question sociale, c’est de savoir qui l’emportera de l’esprit d’égoïsme ou de l’esprit de sacrifice si la société ne sera qu’une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d’hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore : il y en a beaucoup plus d’autres qui n’ont pas assez, qui n’ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d’hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d’être terrible d’un côté, la puissance de l’or de l’autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc. Et notre âge de jeunes gens, notre condition médiocre, nous rendent plus facile ce rôle de médiateurs que notre titre, de chrétien nous rend obligatoire.

Voilà l’utilité possible de notre Société de Saint Vincent de Paul. Mais pourquoi me perdre en vaines paroles, lorsque toutes ces choses-là, vous avez dû les penser au pied du tombeau des Saints Apôtres; lorsque vous dorme sur le cœur de l’Église mère des Églises et que vous ressentez la de plus près et que vous, respirez ses inspirations ? Vous avez déjà faitune œuvre excellente en établissant là-bas une conférence, et vous avez été servis par une admirable instinct, quand vous lui avez donné pour objet la visite des pauvres français dans les hôpitaux de Rome !Dieu vous donnera la bénédiction qu’il donna lui-même à ses premiers ouvrages « Croissez et multipliez. » C’est peu pourtant de croître, il faut en même temps s’unir, ; à mesure que la circonférence s’étend, il faut que chacun de ses points communique avec le centre par des rayons non interrompus. Une conférence, tu le sais, existe à Nîmes ; une autre vient de se former à Lyon, nous sommes quinze, presque tous de tes amis ; nous avons beaucoup de bien à faire et nous en avons peu fait. Il y a cinq conférences à Paris. Il faudrait maintenant une correspondance qui nous ralliât tous. Je ne sais si vous avez le règlement de Paris ; si vous le demandez, je vous le ferai parvenir. En outre, à Paris, il y a des fêtes communes et des assemblées générales on pourrait s’y associer en assistant à la messe ces jours de fête, et en envoyant un petit compte rend des opérations faites jusque-là. Nous nous pro posons posons de faire ainsi pour la prochaine fête dcl’Immaculée Conception, 8 décembre. Ne pourriez-vous pas en faire autant, et envoyer pour ce jour-là à M. Bailly, rue des Fossés-Saint-Jacques, 11, un court exposé de la formation et de l’état de votre œuvre ? Nos confrères de Pariss’en trouveraient bien heureux.

Je suis bien honteux, mon cher ami, de tenir un langage si pressant, lorsque moi-même je suis si froid et si lâche. Tu me demandes ce que je deviens, et j’ai peine à le savoir moi-même. J’ai terminé ma cinquième année de droit et je suis reçu docteur maintenant me voici fixé à Lyon où je suis content. Mais je ne trouve ici d’autre carrière que celle du barreau, et la croyant trop pénible pour moi, j’essaye de m’en préparer une autre à laquelle je me sens mieux disposé je veux parler de l’enseignement. Il pourrait bien se faire qu’on établît ici des chaires de droit ou de lettres. Je tacherai de m’y tenir prêt, et dans ce moment je m’occupe de mes thèses pour le doctorat ès lettres, que je n’ai pu passer cette année faute de temps, et pour lesquelles je retournerai quelques semaines à Paris. Je pense t’avoir déja dit que l’une de mes thèses est sur la philosophie de Dante. Ceci m’a conduit à une longue étude de ce poète, que j’admire de plus en plus. J’étudie aussi son époque, et, m’efforçant de creuser un peu dans quelques-unes des questions obscures qui s’y rencontrent, je ne puis me lasser d’admirer l’action des papes au moyen âge. Je n’admire pas moins ceux des temps modernes, et j’ai lu un très-bon livre de M. Artaud sur la vie et le pontificat de Pie VII, où j’ai trouvé des choses héroïques que le monde connaît peu.

Heureux ceux dont la vie peut se consacrer à la recherche du vrai, du bien et du beau, et que n’importune jamais la vulgaire pensée de l’utilité pécuniaire Et cependant, même dans cette recherche, on est quelquefois saisi d’un scepticisme qui paralyse l’intelligence ; ainsi m’arrive-t-il quand je considère l’instabilité et la dissemblance des jugements humains en matière de Beau. Fénelon comparait les églises gothiques à de mauvais sermons ; tu fais de Saint-Pierre un grand colosse qui n’a pas le sens commun. Profane, que croirai-je, quand les grands prêtres se disputent ?

Toutefois jusqu’à nouvel ordre, et sans craindre ni l'épithète d’éclectique, ni le reproche d’incliner aux divisions tripartiques, j’admets trois formes légitimes d’architecture chrétienne la forme romane des belles églises de l’ancienne Rome et dont pour mes souvenirs le type est Saint-Clément. La forme gothique des cathédrales de Milan, de Lyon et de Paris. La forme moderne des coupoles, forme symbolique qui réalise à sa manière une image du ciel, et qui, essayée pour la première fois à Sainte-Sophie de Constantinople, répétée à Pise et à Venise, s’est élancée plus hardiment à Florence, et s’est posée enfin majestueuse comme une couronne au front de la Ville éternelle. Car de tout Saint-Pierre, c’est bien la coupole seule que j’ai trouvée irréprochable. C’est même, avec celle des Invalides, la seule dont la courbe m’ait paru parfaitement harmonieuse. Quant à la médiocrité apparente du vaisseau de la basilique, ce n’est point là ce que j’admire, mais l’effet qui en résulte et en vertu duquel la grandeur de l’église paraît toujours croissante à mesure qu’on en visite les détails, et l’on finit par se trouver écrasé de son immensité. Assez sur ce point. Je ne veux pas non plus te chercher dispute au sujet des Italiens. Je pourrais répondre au trait que tu m’as raconté par un autre plus affreux dont Chaurand, la Perrière et moi nous avons été témoins à Paris. Mais à quoi sert de se donner ainsi une mauvaise opinion de l’humanité ? Ne faisons pas comme Cham ; couvrons au contraire sa nudité douloureuse, et quittons-nous sous de meilleurs auspices, puisque me voici à la fin de cette lettre.

Les amis d’ici t’embrassent, rends-le à nos amis de là-bas. Souviens-toi aussi un peu de moi.

Ton ami.
                     _____________ 

Une grande partie de cette lettre a eu l’honneur d’être citée par Mgr Dupanloup dans son éloquente et courageuse défense de la Société de Saint-Vincent de Paul, outrageusement persécutée, en 1861, par M. de Persigny, ministre de l’intérieur.

«Je ne résiste pas au bonheur de laisser raconter la formation toute naturelle d’une si belle œuvre, dit l’illustre prélat, par un de ceux que Dieu y a employée, qui n’a pas écrit, -puisqu’il n’est plus, hélas -pour le besoin d’une cause, que sa mémoire, à défaut de sa parole, protège et recommande. On ne me reprochera pas, j’en suis sûr, la longueur de cette lettre admirable de cœur et de charité chrétienne ; elle dit d’ailleurs avec un accent de vérité irrécusable, et dans toute la sincérité d’un familier épanchement, ce qu’est au vrai cette Société de Saint-Vincent de Paul si méconnue, si calomniée en ce moment, et ce qu’est ce conseil général brisé par la circulaire. »[2]

  1. Là s’élève une montagne aux coteaux fertiles. « De ces coteaux, et du lieu où la pente s’adoucit, naquit un soleil pour éclairer le monde, comme l’autre soleil semble naître quelquefois des bouches du Gange.
    «  Si quelqu’un donc veut parler de ce lieu, qu’il ne l’appelle point Assise, ce serait trop peu dire qu’il l’appelle Orient, s’il veut user du terme propre. » (Paradis, chant XI. versets 15, 17, 18.)
  2. Les Sociétés charitables et les Francs-Maçons, et la circulaire du 16 octobre 1861, par Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans.